Susan Carey – 1942 à nos jours

Susan Carey

  • 1942 – present
  • Américaine
  • Sciences cognitives
Scientifically Reviewed · Dr. Marwa Abd-Alazim · October 16, 2026
Medically & Scientifically Reviewed Verified: October 16, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Key Contributions

  • Fast mapping (assignation sémantique rapide)
  • Noyaux de connaissances fondamentaux (Core Cognition)
  • Bootstrapping quinéen et changement conceptuel
  • Études sur l'effet d'inversion et la perception des visages

Biography

L’histoire contemporaine des sciences cognitives est indissociable des bouleversements conceptuels qui ont redéfini notre compréhension de l’esprit humain au cours de la seconde moitié du vingtième siècle. Parmi les figures intellectuelles qui ont orchestré le dépassement à la fois du béhaviorisme mécaniste et du structuralisme piagétien classique, la psychologue américaine Susan Carey occupe une place monumentale. Née en 1942, Carey a déployé pendant plus de cinq décennies un programme de recherche audacieux et théoriquement dense, consacré à l’une des énigmes les plus vertigineuses de la philosophie et de la psychologie : comment l’être humain peut-il acquérir des concepts dont la puissance expressive dépasse radicalement les ressources représentationnelles dont il disposait au départ ? Cette question, au cœur des débats les plus vifs sur la nature de l’apprentissage et de la connaissance, constitue le fil conducteur d’une œuvre majeure qui a profondément reconfiguré l’étude du développement cognitif.

En conjuguant une rigueur méthodologique sans faille dans le domaine de la psychologie expérimentale infantile avec une profondeur d’analyse philosophique héritée de la tradition analytique et de l’épistémologie historique, Susan Carey a forgé un cadre d’intelligibilité novateur. Ses contributions — qu’il s’agisse de la découverte du phénomène d’assignation sémantique rapide connu sous le nom de fast mapping, de la théorisation des « noyaux de connaissances fondamentaux » (Core Cognition), ou encore de la modélisation du « bootstrapping quinéen » permettant le changement conceptuel fort — ont permis de dépasser l’opposition stérile entre l’empirisme radical de John Locke et le nativisme absolu de Jerry Fodor. En démontrant expérimentalement que l’enfant n’est ni une cire vierge passivement modelée par l’environnement ni un adulte miniature attendant simplement la maturation de structures préformées, elle a redonné au constructivisme développemental une assise computationnelle et formelle d’une puissance inédite.

Ce présent travail propose une traversée exhaustive et critique de la vie, de la méthodologie et du système théorique de Susan Carey. De ses premières intuitions forgées dans le bouillonnement intellectuel de Cambridge et de Boston aux expérimentations pionnières menées au sein de son laboratoire de Harvard, en passant par sa refonte complète de la physique, de la biologie et de la mathématique naïves de l’enfant, nous analyserons pas à pas la trajectoire d’une chercheuse dont les thèses continuent d’irriguer la philosophie de l’esprit, les neurosciences computationnelles et les sciences de l’éducation. En explorant les mécanismes par lesquels la pensée humaine s’émancipe de ses limites perceptives initiales pour forger des abstractions vertigineuses, l’œuvre de Susan Carey se révèle être non seulement une théorie du développement de l’enfant, mais une véritable épistémologie naturalisée de la créativité rationnelle de notre espèce.

1. Introduction biographique et genèse d’une pionnière des sciences cognitives

1.1 Origines académiques et formation initiale

L’itinéraire intellectuel de Susan Carey s’enracine au sein du Radcliffe College, l’institution féminine coordonnée à l’Université Harvard, où elle effectue ses études de premier cycle durant les années 1960. C’est durant cette période féconde, marquée par une remise en cause croissante des dogmes du béhaviorisme skinnérien qui dominaient jusqu’alors les départements de psychologie américains, que la jeune étudiante découvre la psychologie expérimentale. Très tôt fascinée par les processus mentaux internes, l’organisation de la mémoire et les mécanismes de la perception, elle s’immerge dans les questionnements fondamentaux relatifs à la structure des représentations humaines. Son parcours universitaire la mène naturellement vers la poursuite d’un doctorat au sein de l’Université Harvard, qu’elle obtient avec les plus hauts honneurs en 1971.

Sa formation doctorale s’effectue sous l’égide de deux géants fondateurs des sciences cognitives modernes : le psychologue du développement Jerome Bruner et le psycholinguiste George Miller. Au sein du prestigieux Center for Cognitive Studies de Harvard, cofondé par ces deux maîtres à penser, Carey baigne dans une atmosphère intellectuelle électrisante où s’élabore ce qui sera rétrospectivement désigné comme la révolution cognitive. Cette émulsion académique singulière, qui réunit dans un même espace géographique Boston et Cambridge, fait dialoguer la linguistique générative naissante de Noam Chomsky au MIT, l’informatique théorique, la philosophie du langage et l’étude novatrice des compétences précoces du nourrisson. Bruner lui transmet une sensibilité aiguë pour l’esprit comme bâtisseur de significations culturelles et narratives, tandis que Miller lui inculque une rigueur méthodologique implacable quant à la modélisation computationnelle du traitement de l’information.

Les travaux initiaux de Carey s’orientent d’abord vers l’étude neuropsychologique et développementale de la perception des visages, un domaine dans lequel elle cosigne avec Rhea Diamond des études pionnières explorant l’effet d’inversion des visages et l’encodage configurationnel chez l’enfant et chez l’adulte cérébrolésé. Cependant, son questionnement s’élargit rapidement : la perception visuelle spécialisée ne constitue pour elle qu’une porte d’entrée vers une énigme bien plus vaste, celle de la nature des concepts et de l’acquisition des systèmes symboliques. Délaissant progressivement la modularité perceptive stricte, elle opère un virage décisif vers la cognition conceptuelle, s’interrogeant sur la manière dont les enfants en bas âge parviennent à organiser le monde en catégories intelligibles et à projeter des inférences causales invisibles au-delà des apparences de surface.

1.2 Parcours institutionnel : du MIT à Harvard et NYU

Dès l’achèvement de sa thèse de doctorat, Susan Carey entame une carrière professorale remarquable qui l’amène à fréquenter les plus prestigieux centres d’excellence de la côte Est américaine. Elle intègre d’abord le corps professoral du Massachusetts Institute of Technology (MIT), au sein de ce qui deviendra le département des sciences cérébrales et cognitives (Brain and Cognitive Sciences). Durant plus de deux décennies passées au MIT, entourée de figures comme Noam Chomsky, Steven Pinker, et David Marr, elle consolide son approche interdisciplinaire. C’est dans ce milieu hautement formalisé et computationnel qu’elle élabore ses premières grandes études sur la sémantique lexicale infantile et qu’elle rédige son ouvrage séminal de 1985 sur les restructurations conceptuelles, devenant l’une des figures motrices de la psychologie développementale cognitive.

Au milieu des années 1990, Carey choisit de rejoindre le département de psychologie de l’Université de New York (NYU). Ce passage par Manhattan marque une étape particulièrement productive sur le plan théorique et expérimental. À NYU, elle affine ses protocoles portant sur les précurseurs de la pensée numérique et la psychologie naïve des nourrissons, collaborant activement avec des philosophes de l’esprit et des spécialistes des neurosciences cognitives. Cette période new-yorkaise lui permet d’approfondir la confrontation entre ses données empiriques et les postulats de la philosophie analytique, tout en préparant la synthèse monumentale de ses travaux sur l’architecture cognitive des jeunes enfants.

En 2001, Susan Carey fait un retour triomphal à l’Université Harvard en tant que titulaire de la chaire professorale dotée Henry A. Morss Jr. and Elisabeth W. Morss de psychologie. Elle y prend la tête du département et y fonde le Laboratory for Developmental Studies, un centre de recherche de réputation planétaire voué à la traque des origines ontogénétiques de la pensée conceptuelle. À la direction de ce laboratoire d’avant-garde, entourée d’étudiants doctoraux et de post-doctorants d’élite, elle supervise des centaines d’expérimentations croisant l’oculométrie, les paradigmes de violation des attentes et les tâches comportementales de choix manuel. Ce retour aux sources académiques lui offre l’assise institutionnelle idéale pour publier son chef-d’œuvre théorique en 2009 et pour imposer son laboratoire comme la référence mondiale incontournable en sciences du développement cognitif.

1.3 Positionnement épistémologique : à la croisée de la philosophie et de la psychologie

Ce qui singularise profondément Susan Carey dans le paysage académique contemporain réside dans sa maîtrise absolue de la philosophie analytique de l’esprit et de l’épistémologie des sciences. Contrairement à de nombreux psychologues expérimentaux cantonnés à l’accumulation de données empiriques sans cadre métathéorique explicite, Carey conçoit l’expérimentation psychologique comme un banc d’essai destiné à trancher des apories philosophiques historiques. Elle dialogue d’égal à égal avec les travaux de Willard Van Orman Quine, de Saul Kripke, d’Hilary Putnam et de Donald Davidson, puisant dans la philosophie du langage des instruments conceptuels rigoureux pour disséquer les mécanismes de la référence, de la dénotation et de l’intensionnalité chez l’enfant.

L’une des inspirations les plus remarquables de sa démarche intellectuelle provient de l’appropriation directe des thèses de l’historien et philosophe des sciences Thomas Kuhn, auteur de la célèbre théorie des révolutions scientifiques et du concept de « changement de paradigme ». Carey propose une transposition audacieuse : l’enfant qui grandit ne fait pas que stocker de nouvelles informations dans une bibliothèque cognitive statique ; il traverse de véritables révolutions kuhniennes miniatures. Tout comme la physique est passée du paradigme aristotélicien au cadre newtonien puis relativiste, l’ontogenèse cognitive de l’enfant est marquée par des ruptures structurelles où les théories naïves anciennes s’effondrent au profit de nouveaux cadres explicatifs radicalement incommensurables.

Ce positionnement place d’emblée Carey au cœur d’une opposition féconde et constructive avec les doctrines nativistes radicales incarnées notamment par son collègue et interlocuteur privilégié Jerry Fodor. Là où Fodor postule que l’apprentissage d’un concept sémantiquement primitif est logiquement impossible — ce qui le conduit à affirmer la préexistence innée de la quasi-totalité des concepts du lexique mental humain —, Carey refuse cette conclusion paradoxale. Sans pour autant verser dans l’empirisme béhavioriste qu’elle rejette catégoriquement, elle se fixe pour mandat d’élaborer une solution empirique et formelle rigoureuse au paradoxe fodorien : prouver expérimentalement et théoriquement que l’esprit humain est capable de fabriquer des concepts authentiquement nouveaux, dotés d’une puissance expressive inconnue des structures biologiques primitives.

2. Le concept de Fast Mapping et l’acquisition lexicale précoce

2.1 L’expérience séminale de Carey et Bartlett (1978)

À la fin des années 1970, l’une des énigmes les plus captivantes de la psycholinguistique réside dans l’effroyable rapidité avec laquelle les tout-petits acquièrent le vocabulaire de leur langue maternelle. Entre dix-huit mois et six ans, un enfant intègre en moyenne une dizaine de nouveaux mots par jour à son lexique mental, et ce sans instruction formelle explicite. Pour élucider les mécanismes de ce prodige cognitif, Susan Carey et son étudiante de l’époque, Elsa Bartlett, conçoivent en 1978 une étude de psychologie expérimentale qui allait faire date dans l’histoire de la linguistique développementale. Leur objectif consiste à mesurer la capacité d’un enfant d’âge préscolaire à former une hypothèse lexicale initiale à partir d’une exposition unique et fugitive en situation naturelle.

Le protocole expérimental, d’une élégance méthodologique exemplaire, est déployé dans une salle de classe de maternelle. Les expérimentatrices introduisent deux plateaux de couleur unie : l’un est d’un bleu standard très familier pour les enfants, l’autre est peint d’une teinte vert olive inhabituelle. L’expérimentatrice s’adresse alors à l’enfant individuellement, en formulant une consigne intégrée de manière incidente aux activités de la classe : « Bring me the chromium tray, not the blue one, the chromium one » (« Apporte-moi le plateau chrome, pas le bleu, celui qui est chrome »). L’enfant ne connaît évidemment pas le terme « chromium », qui sert ici d’étiquette linguistique artificielle pour désigner la nuance d’olive. Face au contraste évident entre le plateau bleu connu et l’autre plateau inconnu, l’enfant opère une déduction immédiate et apporte le bon plateau.

L’apport révolutionnaire de Carey et Bartlett réside dans la phase de réévaluation ultérieure. Sans aucun entraînement intermédiaire ni réitération du mot, les enfants sont testés plusieurs semaines, voire plusieurs mois après cette unique interaction. Les résultats empiriques révèlent qu’une proportion substantielle d’enfants a retenu que le mot « chromium » désignait un concept de couleur, et beaucoup continuent d’associer précisément ce label à la teinte vert olive spécifique. Carey baptise ce phénomène le fast mapping (assignation sémantique rapide). Elle prend soin d’introduire une distinction théorique fondamentale entre deux phases cognitives distinctes :

  • Le fast mapping initial : processus heuristique ultra-rapide par lequel l’apprenant formule une hypothèse de travail provisoire sur le champ sémantique d’un mot après une ou deux occurrences.
  • La consolidation lexicale à long terme : phase graduelle, lente et distribuée, requérant de multiples expositions contextuelles pour préciser les frontières conceptuelles exactes, éliminer les sur-extensions et ancrer définitivement le terme dans le réseau sémantique profond.

2.2 Mécanismes cognitifs sous-jacents au Fast Mapping

L’existence avérée du fast mapping soulève immédiatement une redoutable question computationnelle : comment l’enfant parvient-il à éliminer la quasi-infinité d’interprétations logiquement envisageables face à un nouveau vocable ? Ce problème n’est autre que la version psycholinguistique de l’aporie de l’indétermination de la traduction formulée par le philosophe Willard Van Orman Quine à travers son célèbre exemple du mot « gavagai ». Face à un lapin qui détale, le mot proféré par un autochtone peut-il signifier « lapin », mais aussi « partie non détachée de lapin », « état temporel d’un lagomorphe », « couleur blanche », ou « événement d’une fuite imminente » ? Sans contraintes cognitives internes, l’enfant s’égarerait dans un labyrinthe infini d’hypothèses invérifiables.

Carey et les chercheurs inspirés par ses travaux démontrent que le fast mapping est orchestré par un ensemble de contraintes lexicales (lexical constraints) fondamentales agissant comme des biais attentionnels et sémantiques puissants. D’une part, la contrainte de l’objet entier pousse spontanément le jeune enfant à supposer qu’un label nouveau dénote un objet matériel discret dans sa globalité plutôt qu’une de ses propriétés accidentelles (couleur, texture, forme) ou une de ses sous-parties. D’autre part, le principe d’exclusivité mutuelle (mutual exclusivity assumption), formalisé notamment par Ellen Markman, conduit l’enfant à postuler qu’un objet ne possède qu’un seul nom de catégorie de base. Ainsi, dans l’expérience du plateau « chromium », sachant pertinemment que le plateau de contrôle porte déjà le label « bleu », l’enfant infère par contraste que le mot nouveau ne saurait s’appliquer au bleu et doit par conséquent être assigné au plateau non nommé.

Ce traitement rapide n’est toutefois pas une pure déduction logique abstraite ; il repose sur une synchronie fine entre indices pragmatiques contextuels (direction du regard de l’adulte, intentions communicatives partagées) et décodage de la structure morphosyntaxique de l’énoncé. L’enfant s’appuie sur la syntaxe pour catégoriser le terme inconnu : la présence d’un déterminant, la position de l’adjectif ou la désinence verbale indiquent d’emblée s’il s’agit d’une substance, d’une entité discrète, d’un prédicat de propriété ou d’une action motrice. Néanmoins, Carey insiste sur les limites inhérentes au fast mapping : ce mécanisme ne confère qu’un étiquetage superficiel, un ancrage initial fragile stocké temporairement dans la boucle phonologique de la mémoire de travail, infiniment distant encore d’une maîtrise sémantique mature capable de moduler les métaphores, les polysémies et les relations logiques fines.

2.3 Répercussions contemporaines en linguistique développementale

La découverte du fast mapping par Susan Carey a engendré une onde de choc théorique et appliquée dont les répercussions se font encore sentir avec une acuité remarquable dans la linguistique contemporaine. Sur le versant clinique et psychopathologique, le paradigme de Carey et Bartlett est devenu un outil diagnostique standard pour l’évaluation des enfants présentant des troubles spécifiques du langage (TSL), désormais regroupés sous la dénomination de troubles développementaux du langage (DLD). Les recherches contemporaines ont mis en évidence que les enfants affectés par ce trouble neurologique de l’apprentissage ne souffrent pas tant d’un déficit dans la formulation de l’hypothèse initiale du fast mapping que d’une défaillance sévère dans la phase subséquente de consolidation mémorielle et de rétention lexicale à long terme.

Sur le plan de l’éthologie cognitive et de la primatologie comparée, le concept a suscité de passionnants débats quant au caractère exclusivement humain de cette compétence. Des études expérimentales célèbres, telles que celles menées sur le border collie Chaser ou le chimpanzé Kanzi, ont cherché à établir si des vertébrés non humains pouvaient manifester des aptitudes similaires d’apprentissage lexical accéléré par exclusion mutuelle. Si certains chiens exceptionnels sont capables de rapporter un objet inconnu parmi des dizaines d’objets familiers dès qu’un mot nouveau est prononcé, les comparatistes soulignent avec Carey que la flexibilité sémantique, la projection abstraite et la généralisation catégorielle demeurent chez l’animal incomparablement plus limitées et rigides que chez le nourrisson humain.

Enfin, le fast mapping a constitué une pierre angulaire pour la modélisation informatique de l’apprentissage de la parole. Les approches actuelles d’intelligence artificielle fondées sur les modèles bayésiens de traitement probabiliste de la langue et les architectures connexionnistes avancées intègrent explicitement les contraintes lexicales identifiées par Carey pour réguler la convergence rapide des réseaux de neurones. Sur le plan sociétal et éducatif, ces découvertes ont révolutionné les programmes de petite enfance et d’immersion linguistique préscolaire : en démontrant qu’un vocabulaire riche et complexe ne s’apprend pas par le rabâchage scolaire abstrait mais par une immersion pragmatique intense où les mots rares sont insérés au cœur d’actions quotidiennes contextualisées, les thèses de Carey ont façonné l’ingénierie pédagogique de nombreuses nations.

3. La théorie du changement conceptuel : dépassement du modèle piagétien

3.1 Critique analytique de l’architecture cognitive de Jean Piaget

L’une des contributions historiques majeures de Susan Carey consiste en la déconstruction critique et argumentée de l’édifice épistémologique bâti par Jean Piaget. Dès la parution en 1985 de son ouvrage fondateur Conceptual Change in Childhood, Carey engage une relecture fondamentale des postulats constructivistes genevois. Si elle rend un hommage appuyé à Piaget pour avoir établi que la pensée de l’enfant est qualitativement distincte de celle de l’adulte, elle s’oppose avec force à la thèse centrale d’une architecture cognitive régie par des « stades généraux de développement » unifiés, synchrones et transversaux à tous les savoirs.

Pour l’école piagétienne, l’enfant passe par des structures logico-mathématiques globales — le stade sensori-moteur, la pensée préopératoire, les opérations concrètes, puis les opérations formelles — qui déterminent de manière uniforme ses capacités de raisonnement, qu’il s’agisse de géométrie, de morale ou de physique. Carey démontre que cette conception globale de l’esprit est empiriquement insoutenable. Elle mobilise une quantité impressionnante de données prouvant l’hétérogénéité des performances : un même enfant peut manifester un raisonnement logique rigoureux et sophistiqué au sein d’un domaine familier où il possède des connaissances substantielles, tout en échouant lamentablement à des tâches similaires dans un domaine dont le cadre théorique lui échappe. Ce phénomène, que Piaget qualifiait de manière périphérique de « décalage horizontal », devient chez Carey la preuve centrale de la spécificité de domaine (domain-specificity) de l’esprit humain.

En outre, Carey réfute le réductionnisme sensori-moteur originel selon lequel le nouveau-né n’aurait à sa disposition que des réflexes moteurs bruts et des sensations disparates dépourvues d’intentionnalité ou de permanence objective. Elle s’allie sur ce point aux percées des méthodologies de violation des attentes pour attester que les bébés disposent d’emblée d’attentes conceptuelles sophistiquées. Cependant, Carey ne verse pas dans l’anti-constructivisme : elle conserve l’exigence fondatrice de Piaget affirmant que l’individu construit activement ses théories sur le réel. Sa rupture consiste à relocaliser ce travail constructif non pas au niveau de structures logiques formelles vides et universelles, mais au cœur de théories explicatives spécifiques dédiées à des sphères précises de la réalité empirique.

3.2 Différenciation entre restructuration faible et restructuration forte

Pour formaliser avec précision la nature des transformations intellectuelles qui jalonnent l’enfance, Susan Carey opère une distinction conceptuelle lumineuse, désormais canonique en sciences cognitives, entre deux régimes d’apprentissage : la restructuration faible et la restructuration forte.

  • La restructuration faible (enrichissement de connaissances) : Ce premier mode de développement s’apparente à une expansion quantitative de la base de données de l’individu. L’enfant accumule de nouveaux faits, affine ses critères de classification, acquiert des informations périphériques ou automatise des procédures inférentielles, le tout sans modifier la structure fondamentale de son ontologie. Les concepts nodaux préexistants demeurent intacts ; ils se contentent d’absorber de nouveaux exemples et de tisser des liens associatifs inédits. Par exemple, apprendre que les baleines respirent de l’air bien qu’elles nagent dans la mer relève initialement d’un simple enrichissement factuel au sein d’une taxonomie déjà prête à l’accueillir.
  • La restructuration forte (changement conceptuel au sens strict) : Ce second processus, infiniment plus radical, implique une reconfiguration cataclysmique du tissu conceptuel. Il ne s’agit plus d’ajouter des connaissances, mais de redéfinir la nature même des catégories primitives qui constituent le noyau d’un domaine. Les concepts centraux subissent une différenciation ontologique (deux réalités autrefois fusionnées sont scindées en deux concepts distincts) ou une coalescence (deux concepts disparates sont fusionnés sous un principe unificateur supérieur).

À travers la restructuration forte, Carey introduit en psychologie le concept philosophique d’incommensurabilité forgé par Thomas Kuhn et Paul Feyerabend. Deux systèmes de représentations situés de part et d’autre d’une restructuration forte sont incommensurables en ce sens que les concepts de l’un ne peuvent pas être traduits point par point dans les concepts de l’autre sans résidu ou contradiction. Par exemple, la notion de « chaleur » dans la thermodynamique pré-moderne du calorique est incommensurable avec la notion contemporaine d’énergie cinétique microscopique moyenne. De manière strictement analogue, Carey démontre que l’ontologie d’un enfant de quatre ans est incommensurable avec celle d’un enfant de dix ans dans des domaines cardinaux comme la matière physique ou les lois du monde vivant.

3.3 Mécanismes d’abandon et de substitution des théories naïves

Comment s’opère concrètement la transition d’un cadre conceptuel archaïque vers un paradigme supérieur ? Carey montre que le changement conceptuel n’est ni instantané ni linéaire. Il s’amorce par l’accumulation systématique d’anomalies empiriques : l’enfant est confronté de manière répétée à des faits bruts de l’expérience qui résistent viscéralement aux explications causales que lui permettait sa théorie naïve initiale. Cependant, en conformité totale avec l’épistémologie de l’histoire des sciences, Carey souligne qu’une théorie n’est jamais abandonnée sous la seule pression de faits contraires ; elle n’est désertée que lorsqu’un cadre explicatif rival, doté d’une plausibilité supérieure et d’une meilleure économie inférentielle, est rendu disponible à l’esprit de l’apprenant.

Cette dynamique entraîne des périodes de transition cognitive hautement instables et fascinantes à observer sur le plan expérimental. Durant ces phases intermédiaires, les enfants manifestent des comportements d’hésitation et des contradictions flagrantes, cohabitant temporairement avec des fragments hétérogènes de deux systèmes incompatibles. L’enfant peut, par exemple, utiliser un raisonnement biologique authentique pour interpréter la respiration humaine, tout en recourant à des explications strictement téléologiques et morales lorsqu’il cherche à justifier pourquoi un arbre perd ses feuilles en automne.

Dans ce processus de déstabilisation et de refonte, Carey accorde un rôle moteur et irremplaçable à l’instruction formelle, aux artefacts culturels et aux interactions socioculturelles. Si l’accumulation empirique spontanée est nécessaire, elle s’avère cruellement insuffisante pour déclencher à elle seule la restructuration forte. C’est le bain linguistique communautaire et la confrontation pédagogique avec les modèles théoriques accumulés par l’histoire humaine qui fournissent à l’enfant les leviers symboliques extérieurs lui permettant d’abattre son ancienne théorie pour échafauder un système ontologique d’une sophistication supérieure.

4. La cognition fondamentale (Core Cognition) : architecture innée et représentations initiales

4.1 Définition et propriétés signature des systèmes de Core Cognition

L’édification théorique de Susan Carey culmine dans la conceptualisation de ce qu’elle désigne sous l’appellation de Core Cognition (cognition fondamentale ou noyaux de connaissances fondamentaux). Loin d’adhérer au postulat de la tabula rasa, Carey soutient que l’espèce humaine est équipée dès la naissance de systèmes représentationnels innés, hautement spécialisés et façonnés par la sélection naturelle. Ces systèmes n’ont rien à voir avec des idées innées abstraites ou des vérités universelles cartésiennes : ce sont des modules de traitement computationnel dédiés à la résolution de problèmes adaptatifs cruciaux pour la survie des vertébrés.

Selon Carey, les systèmes de Core Cognition se caractérisent par un ensemble de propriétés signature (« signature limits ») très précises qui permettent aux chercheurs de les tracer à la fois chez le nourrisson préverbal, chez l’adulte sous haute charge cognitive et chez des espèces non humaines :

  • Une origine phylogénétique immémoriale : Ces noyaux cognitifs ne sont pas l’apanage exclusif de l’humain ; ils sont partagés avec un large éventail d’animaux (primates, rongeurs, oiseaux), soulignant leur ancienneté évolutive.
  • Une modularité forte et un encapsulement informationnel : Inspirés par la vision fodorienne de l’esprit, ces systèmes opèrent de manière inconsciente, réflexe, imperméable aux croyances explicites de l’individu et ultra-rapide face aux stimuli écologiquement pertinents.
  • Une pérennité tout au long de l’existence : Contrairement aux théories naïves qui sont détruites et remplacées lors des changements conceptuels, les systèmes de Core Cognition ne s’éteignent jamais. Ils continuent de fonctionner à l’identique chez le neurophysicien le plus averti, coexistant en parallèle sous les systèmes de représentations formelles plus sophistiqués acquis ultérieurement.
  • Un format représentationnel analogique ou iconique : Leurs représentations ne sont pas de nature linguistique ou propositionnelle, mais reposent sur des formats géométriques, analogiques ou d’indexation perceptuelle directe.

4.2 Le système des objets matériels et de la physique intuitive précoce

Le premier système cardinal de cognition fondamentale minutieusement documenté par Carey et son écosystème de recherche concerne la physique intuitive des objets matériels. Dès les premiers mois de vie, un nourrisson qui ne sait encore ni parler ni manipuler avec précision les choses démontre pourtant une compréhension profonde des principes physiques qui régissent la matière inanimée. En s’appuyant sur des protocoles rigoureux d’habituation et de temps de regard préférentiel, Carey montre que le système de physique naïve est structuré par trois contraintes axiomatiques non apprises :

  1. La cohésion : L’objet est conçu comme une masse continue délimitée par des frontières fixes qui se déplace comme un tout intégré ; un objet ne peut pas se désintégrer spontanément en mille morceaux sans cause mécanique apparente.
  2. La continuité spatio-temporelle : Un objet existe de façon permanente et ininterrompue dans l’espace et le temps. Il ne peut pas s’évanouir dans le néant pour réapparaître ailleurs sans avoir parcouru une trajectoire continue et sans rupture spatiale.
  3. La solidité : Deux objets matériels solides ne peuvent pas occuper simultanément le même emplacement dans l’espace ; une entité physique ne peut pas traverser une barrière pleine sans résistance ni déformation.

Toutefois, Carey insiste vigoureusement sur les limites computationnelles radicales de ce noyau originel. Ce système n’est absolument pas une théorie scientifique de la matière : il est totalement aveugle aux propriétés de surface complexes comme la couleur, la composition chimique, la texture moléculaire ou même le poids microscopique. De surcroît, ce module physique s’active prioritairement face aux corps inertes et passifs, déclenchant une dissociation ontologique innée dès lors qu’un corps manifeste des trajectoires spontanées et non réductibles à des collisions newtoniennes brutes.

4.3 Le système de la psychologie naïve et des agents intentionnels

Le second pilier de la Core Cognition humaine réside dans le système dévolu à l’identification et à l’interprétation des entités vivantes douées d’agentivité. Face au monde extérieur, le nourrisson ne traite pas un être animé comme une vulgaire pierre ou une balle roulante. Des travaux cruciaux menés ou synthétisés par Susan Carey, en convergence avec les découvertes de György Gergely et Gergely Csibra, établissent qu’un nourrisson de cinq mois identifie immédiatement un agent intentionnel dès lors qu’une entité manifeste des indices de cinétique contingente, d’autopropulsion et d’orientation orientée vers un but (goal-directed behavior).

Ce système psychologique primitif n’attribue pas initialement aux agents des états mentaux internes complexes et invisibles comme des croyances épistémiques ou des désirs introspectifs. Il opère plutôt selon une posture téléologique directe : l’agent est perçu comme ajustant ses trajectoires motrices afin d’atteindre un état final désirable en empruntant le chemin le plus rationnel et le plus économique sur le plan de l’effort physique. Si une forme géométrique animée saute par-dessus un obstacle artificiel pour rejoindre une autre forme, le bébé s’attend spontanément à ce que la forme se déplace désormais en ligne droite dès lors que l’obstacle a été supprimé. S’il la voit sauter inutilement dans le vide en l’absence d’obstacle, il manifeste une surprise intense mesurable par son temps de fixation visuelle prolongé.

Ce noyau de psychologie naïve établit une dichotomie ontologique indépassable entre la causalité mécanique par contact physique direct (la causalité de Michotte, régie par le système des objets) et la causalité agentive téléologique à distance (régie par le système psychologique). C’est ce substrat phylogénétique fondamental qui fournira plus tard le socle cognitif indispensable sur lequel s’échafaudera, sous la pression des interactions linguistiques et sociales, la théorie de l’esprit mature (Theory of Mind), capable d’attribuer des fausses croyances, des intentions de tromperie et des émotions complexes autrui.

5. L’origine des concepts : structure et thèses de l’ouvrage séminal de 2009

5.1 L’énigme fodorienne de la pauvreté des mécanismes d’apprentissage

En 2009, Susan Carey publie aux prestigieuses éditions Oxford University Press son grand œuvre de synthèse : The Origin of Concepts. Cet ouvrage colossal de plus de cinq cents pages est largement considéré comme l’un des sommets intellectuels de la psychologie cognitive contemporaine. Le point de départ du livre est frontal : Carey s’attèle à dénouer l’un des plus redoutables nœuds gordiens de la philosophie analytique de l’esprit, connu sous le nom du paradoxe de l’apprentissage de Jerry Fodor. Dans des écrits devenus célèbres (notamment The Language of Thought, 1975), Fodor avait asséné un argument purement déductif visant à démontrer que la grande majorité des théories de l’apprentissage reposent sur une illusion logique.

L’argument fodorien se formule ainsi : tout apprentissage véritable est un processus de formulation et de mise à l’épreuve d’hypothèses (« hypothesis testing »). Or, pour formuler l’hypothèse qu’une catégorie X possède la propriété Y, le système cognitif doit nécessairement posséder d’ores et déjà dans son lexique mental les symboles et prédicats nécessaires pour énoncer X et Y dans son « langage de la pensée » (le mentalais). Dès lors, ce que l’on qualifie improprement d’apprentissage d’un nouveau concept n’est en vérité qu’une simple fixation de croyances ou la découverte des conditions empiriques de déclenchement d’un concept qui préexistait déjà de manière latente. La conclusion fodorienne, vertigineuse et assumée par son auteur, est un nativisme radical absolu : de concepts comme « chien » et « table » jusqu’à « carburateur » ou « proton », toute la palette conceptuelle humaine serait intégralement innée, logée au fond du génome.

Le projet d’une vie de Susan Carey consiste à faire exploser cette conclusion tout en acceptant la rigueur formelle de la critique de Fodor. Carey concède à ce dernier que les modèles empiristes classiques (l’associationnisme passif ou la simple induction statistique) sont structurellement impuissants à engendrer des concepts plus expressifs que les briques primitives de l’organisme. Cependant, elle refuse de capituler devant le nativisme radical, qu’elle qualifie de faillite explicative insoutenable sur le plan de la biologie de l’évolution. The Origin of Concepts a pour dessein d’exposer la machinerie computationnelle par laquelle l’esprit humain parvient à contourner ce paradoxe pour générer une authentique nouveauté représentationnelle.

5.2 Discontinuité représentationnelle et puissance expressive accrue

Au cœur de l’argumentation de Carey se trouve la formalisation de la notion de puissance expressive (expressive power) empruntée à la logique mathématique. Un système de représentation formel S2 possède une puissance expressive strictement supérieure à un système S1 s’il est capable d’exprimer des propositions, des relations logiques et des entités ontologiques qui ne peuvent en aucun cas être formulées, paraphrasées ou dérivées au moyen du vocabulaire primitif et des règles de composition de S1. La thèse centrale défendue par Carey est que le développement humain ne se limite pas à un continuel enrichissement à l’intérieur d’un même format, mais est caractérisé par de véritables discontinuités représentationnelles.

Pour illustrer ce saut qualitatif, Carey rassemble une masse écrasante de données démontrant que les concepts dont use l’adulte — tels que les entiers naturels infinis, la matière corpusculaire microscopique, la densité relationnelle ou les fonctions physiologiques vitales — sont purement et simplement inexpressibles dans le format analogique et géométrique des noyaux de Core Cognition du nourrisson. Il existe un gouffre incommensurable qui sépare les représentations initiales de la petite enfance des constructions de la pensée adulte mature :

  • Le continuisme biologique : Sur le plan du matériel cérébral et de l’organogenèse, le développement est continu ; le cerveau de l’enfant ne subit aucune greffe magique d’organes sensoriels ou de circuits extraterrestres au cours de son éducation.
  • Le discontinuisme représentationnel : Malgré cette continuité biologique du substrat neuronal, les formats de pensée manipulés subissent des sauts quantiques qualitatifs, brisant les frontières logiques des primitives initiales.

Carey résout cette tension apparente en bâtissant une métathéorie unifiée. Elle démontre que la discontinuité représentationnelle est rendue possible par la mise en synergie des représentations innées encapsulées avec des béquilles symboliques externes issues de l’environnement culturel, le tout coordonné par un algorithme d’apprentissage créatif inédit qu’elle formalise sous le terme de bootstrapping.

5.3 Accueil critique et débats épistémologiques suscités par l’ouvrage

La publication de The Origin of Concepts en 2009 déclenche une onde sismique au sein de la communauté des sciences cognitives mondiales, saluée par un numéro spécial de la revue Behavioral and Brain Sciences où des dizaines de pairs débattent pied à pied des thèses du livre. L’ouvrage est quasi unanimement reconnu comme un coup de maître théorique, valant à Susan Carey la consécration académique suprême avec l’attribution cette même année du prestigieux prix David E. Rumelhart, la plus haute distinction mondiale récompensant les contributions formelles aux fondements théoriques de la cognition humaine.

Toutefois, l’accueil ne se fait pas sans contestations vigoureuses. Des philosophes d’obédience physicaliste et certains linguistes chomskiens orthodoxes reprochent à Carey de flirter avec une forme de mystère computationnel. Ses adversaires lui demandent comment une opération formelle peut faire émerger du sens à partir de symboles initiaux qui en sont dépourvus sans réintroduire subrepticement des concepts déjà formés sous une autre appellation. D’autres critiques, issus du courant connexionniste et de l’apprentissage statistique profond, soutiennent à l’inverse que Carey a sous-estimé la puissance d’extraction de caractéristiques géométriques et d’invariance des réseaux de neurones distribués, affirmant qu’il n’est nul besoin de recourir à des systèmes de règles symboliques pour expliquer la discontinuité apparente des apprentissages.

Malgré ces passes d’armes érudites, l’ouvrage de Carey s’est imposé comme une boussole incontournable. Il a redessiné la carte de l’épistémologie contemporaine en prouvant qu’il était possible d’être à la fois résolument innéiste quant aux architectures primordiales du cerveau, et farouchement constructiviste quant aux architectures de haut niveau qui font la spécificité des cultures et des sciences humaines. La fécondité des thèses exposées dans le livre a rapidement débordé le cadre de la psychologie du nourrisson pour nourrir la philosophie des mathématiques, la sémantique formelle et la didactique des disciplines scientifiques.

6. La genèse de la pensée numérique : de l’estimation aux entiers naturels

6.1 Les deux systèmes numériques fondamentaux innés

Le laboratoire de Susan Carey a offert au monde l’une des cartographies les plus éblouissantes de la genèse de la pensée numérique chez l’être humain. Pour Carey, l’accès aux mathématiques exactes constitue l’exemple paradigmatique d’une discontinuité conceptuelle majeure. Elle démontre que l’esprit humain ne naît absolument pas avec la notion d’« entier naturel » ni avec le concept arithmétique de « nombre discret ». En lieu et place d’une pensée numérique unifiée, le nourrisson et de nombreuses espèces animales sont dotés de deux modules fondamentaux distincts issus de la Core Cognition, tous deux intrinsèquement inaptes à manipuler l’exactitude arithmétique infinie :

Le premier système est le Système d’Approximation Numérique (Approximate Number System, ou ANS). Ce système perceptif représente les quantités numériques de façon purement analogique, sous forme de distributions continues d’activation neuronale assimilables à des « accumulateurs de magnitude ». L’ANS est incapable de représenter des quantités discrètes exactes : il est régi de part en part par la loi de Weber-Fechner, selon laquelle la capacité à discriminer deux ensembles dépend exclusivement de leur ratio et non de leur différence absolue. Ainsi, un nourrisson de six mois distingue aisément un ensemble de 8 points d’un ensemble de 16 points (ratio 1:2), mais échoue si le ratio est plus serré (8 contre 12 points, ratio 2:3), quelle que soit la quantité absolue d’éléments affichés.

Le second système est l’Object Tracking System (OTS), ou système de suivi des objets individuels, également désigné par la notion d’« index visuels » de Zenon Pylyshyn ou de « fichiers d’objets » (object files) de Daniel Kahneman. L’OTS n’est pas à proprement parler un système numérique ; c’est un mécanisme d’attention visuelle spatiale qui permet d’ancrer temporairement des pointeurs perceptifs sur des entités matérielles en mouvement. Sa limitation signature est impitoyable : il possède une capacité maximale absolue de 3 ou à l’extrême limite 4 objets simultanés. Si un événement requiert de suivre 5 objets distincts, le système ne se dégrade pas de façon approximative : il s’effondre totalement. Ce module permet le phénomène de subitisation (subitizing) — la détection immédiate et sans comptage de petites collections de 1, 2 ou 3 éléments —, mais il ne contient aucun concept abstrait de « trois » ou de « successeur ». Les recherches en neuro-imagerie confirment que ces deux systèmes partagent des substrats fonctionnels précis logés au sein du sillon intrapariétal.

6.2 L’apprentissage de la chaîne verbale et les étapes de dénombrement

Face à ces deux systèmes primitifs — l’un approximatif et sans borne supérieure, l’autre exact mais plafonné à 3 ou 4 —, comment l’enfant humain franchit-il le pas vertigineux consistant à comprendre ce qu’est un nombre exact arbitrairement grand comme 7, 12 ou 42 ? Carey démontre que ce processus s’étend sur une période temporelle extraordinairement longue, requérant entre deux et trois années d’efforts continus entre l’âge de deux et quatre ans, et passe par une succession universelle de paliers développementaux rigoureusement documentés :

Tout commence par la phase où le tout-petit apprend à réciter la comptine numérique (« un, deux, trois, quatre, cinq… »). À ce stade, la liste de mots n’a absolument aucune signification numérique pour lui ; elle est mémorisée comme une chanson sans contenu sémantique discret, analogue aux lettres de l’alphabet. Puis s’enclenche la longue et laborieuse séquence des enfants que Carey qualifie de subset-knowers (les connaisseurs de sous-ensembles) :

  • Le « One-knower » : Vers deux ans et demi, l’enfant comprend que le mot « un » dénote une collection composée exactement d’un seul objet. Lorsqu’on lui demande de donner « un » poisson en plastique, il en donne un. Mais si on lui demande d’en donner deux, trois ou cinq, il attrape une poignée aléatoire d’objets sans aucune précision.
  • Le « Two-knower » : Plusieurs mois plus tard, l’enfant fait évoluer son système et saisit que « deux » signifie exactement deux éléments. Pour toute consigne demandant trois, quatre ou six, il continue d’offrir des quantités arbitraires supérieures à deux.
  • Le « Three-knower » (et chez certains le « Four-knower ») : Après un nouveau délai de plusieurs mois de pratique quotidienne, l’enfant comprend enfin « trois » comme dénotant spécifiquement un trio d’entités, tout en restant incapable d’identifier correctement quatre, cinq ou six.

Puis, de manière spectaculaire, vers l’âge de trois ans et demi ou quatre ans, se produit un basculement qualitatif total. L’enfant ne devient pas simplement un « four-knower » : il devient un Cardinal-Principle-Knower (maître du principe de cardinalité). D’un coup, sans avoir besoin d’apprendre au cas par cas ce que signifient « six », « sept » ou « huit », il comprend le principe général du dénombrement : le dernier mot prononcé lors du comptage ordonné d’une collection d’objets désigne à lui seul la quantité cardinale totale de cette collection. L’enfant a soudainement déverrouillé l’accès à l’exactitude numérique discrète.

6.3 La création de la notion d’entier naturel discret

La percée expérimentale de Susan Carey consiste à démontrer que l’ANS et l’OTS sont intrinsèquement incapables, qu’ils opèrent isolément ou qu’on tente de les combiner directement, d’engendrer le concept mathématique d’entier naturel. L’ANS ne manipule que des grandeurs floues et continues où la frontière entre 7 et 8 s’estompe fatalement sous le bruit gaussien de la loi de Weber. L’OTS ne représente que des identités d’objets indicés spatio-temporellement (« cet objet-ci », « cet objet-là »), sans disposer d’aucun opérateur arithmétique capable de formuler la propriété relationnelle d’égalité ou de progression unaire.

Le saut ontologique vers l’entier naturel discret est une création conceptuelle humaine rendue possible par l’appropriation d’un système de symboles externes artificiels transmis par la culture : la liste ordonnée des mots-nombres. Ce que découvre le jeune enfant au moment du basculement vers le principe de cardinalité, c’est l’isomorphisme structurel entre deux réalités disparates :

  • L’ordre séquentiel et syntaxique des mots dans sa comptine linguistique apprise par cœur (la position d’un mot par rapport à son suivant immédiat).
  • L’opération mathématique universelle d’addition unitaire : avancer d’un rang dans la récitation verbale correspond rigoureusement à ajouter exactement une unité discrète supplémentaire (+1) à la collection physique dénombrée.

C’est ici que s’incarne le concept de successeur formulé par le mathématicien Giuseppe Peano dans son axiomatisation de l’arithmétique. L’enfant ne se contente pas d’étendre une capacité perceptive préexistante ; il invente une entité mentale radicalement neuve qui n’existait nulle part dans sa biologie ancestrale : la notion d’un ensemble discret récursif infini où chaque nombre possède un unique successeur exact obtenu par l’adjonction de l’unité fondamentale. Cette démonstration empirique magistrale offre à Susan Carey l’assise expérimentale parfaite pour dévoiler le moteur formel de ce saut qualitatif : l’algorithme du bootstrapping.

7. Le Bootstrapping quinéen : mécanique de l’apprentissage créatif

7.1 Fondements épistémologiques du bootstrapping inspiré de Willard Van Orman Quine

Pour rendre compte de l’émergence miraculeuse de concepts qualitativement supérieurs sans tomber dans le piège de l’innéisme fodorien, Susan Carey forge l’une de ses constructions théoriques les plus audacieuses : le bootstrapping quinéen (Quinian bootstrapping). Le terme de « bootstrapping » fait référence à la fable populaire du baron de Münchhausen s’extirpant lui-même d’un marécage en tirant de toutes ses forces sur les lanières de ses propres bottes (bootstraps), métaphore classique de l’auto-engendrement d’une force à partir de ses propres ressources internes.

L’inspiration épistémologique revendiquée par Carey provient de l’œuvre du philosophe Willard Van Orman Quine, et tout particulièrement de sa célèbre métaphore du bateau d’Otto Neurath. Selon cette allégorie, la science est semblable à un navire en pleine mer que ses marins doivent réparer et reconstruire planche par planche, sans jamais pouvoir accoster en cale sèche sur une terre ferme de vérités primitives absolues. Carey adapte cette vision à la psychologie cognitive en théorisant le recours à ce qu’elle nomme des représentations de substitution provisoires (placeholder representations).

Une représentation de substitution est un symbole initialement vide de toute signification sémantique profonde. C’est une coquille syntaxique, un marqueur formel arbitraire que le système cognitif apprend par cœur et manipule avant même de savoir ce qu’il dénote dans le réel. Les symboles sont d’abord structurés par leurs relations géométriques ou syntaxiques mutuelles au sein d’un réseau formel clos. Ils servent d’échafaudage sémantique temporaire : en suspendant l’obligation d’un ancrage référentiel immédiat, ils permettent à l’esprit d’organiser un espace combinatoire nouveau qui dépasse les limites de son inventaire de départ.

7.2 Étapes opératoires du processus d’amorce conceptuelle

Le génie de Carey réside dans sa capacité à décomposer ce mécanisme d’amorce conceptuelle en une séquence d’étapes algorithmiques et computationnelles d’une clarté chirurgicale, illustrée magnifiquement par l’acquisition des entiers naturels :

  1. Phase 1 : L’encodage de la structure de substitution externe : L’enfant commence par mémoriser par cœur une chaîne linguistique ordonnée et finie de symboles arbitraires (« un, deux, trois, quatre… »). À cette étape, ces mots fonctionnent comme de purs placeholders vides de signification cardinale ; leur seule propriété accessible à l’enfant est leur relation sérielle unidirectionnelle (le symbole « deux » succède à « un » et précède « trois »).
  2. Phase 2 : L’ancrage partiel dans les systèmes primitifs : L’enfant projette les tout premiers symboles de sa liste ordonnée sur les représentations de modèles d’objets fournies par le système attentionnel OTS. Le mot « un » s’ancre sur un fichier d’objet unique {x} ; le mot « deux » s’ancre sur une paire de fichiers distincts {x, y} ; le mot « trois » sur un triplet {x, y, z}. L’OTS s’arrêtant net à 3 ou 4 unités, l’ancrage dénotatif direct devient totalement impossible pour les mots suivants (« cinq », « six », « sept »).
  3. Phase 3 : L’induction analogique et la détection d’isomorphisme : Face à cette butée computationnelle, l’esprit de l’apprenant réalise un saut inductif crucial. Il découvre une règle relationnelle sous-jacente qui lie la structure de la chaîne verbale externe à l’évolution des modèles d’objets : chaque fois que l’on avance d’une position dans la récitation des symboles, cela correspond exactement à l’adjonction d’un objet unique au modèle visualisé.
  4. Phase 4 : L’effondrement de l’échafaudage et l’émergence récursive : Ayant extrait cette régularité structurelle, l’esprit généralise la règle relationnelle à l’ensemble de la chaîne de symboles, bien au-delà des limites physiques de l’OTS. L’échafaudage des placeholders s’effondre pour laisser place à la règle arithmétique récursive universelle : pour tout nombre n, la cardinalité représentée par le mot suivant dans la liste est égale à n + 1.

7.3 Validité et formalisation du bootstrapping en modélisation cognitive

Dès son introduction, le modèle du bootstrapping quinéen s’est heurté à des objections acerbes formulées par les tenants de la logique analytique stricte et les fodoriennes inconditionnels. Les détracteurs de Carey l’ont accusée d’introduire une véritable circularité logique : comment des symboles vides, dénués de dénotation intrinsèque, pourraient-ils mystérieusement acquérir une sémantique par simple auto-induction sans qu’une « boîte noire » métaphysique ne soit dissimulée au cœur du processus ? On lui reprochait de postuler une création ex nihilo de signification, ce qui violerait le principe de clôture computationnelle.

Susan Carey a relevé ce défi formel en s’associant à des théoriciens contemporains des sciences computationnelles, au premier rang desquels figure le professeur Joshua Tenenbaum du MIT, ainsi que Steven Piantadosi et Noah Goodman. Ensemble, ils ont démontré que le bootstrapping peut être rigoureusement formalisé et mathématiquement modélisé sous la forme de programmes d’inférence bayésienne hiérarchique opérant sur un langage de programmation symbolique (Language of Thought models).

Dans ces modèles informatiques modernes, le système cognitif explore un espace combinatoire d’arbres de règles symboliques. Le mécanisme bayésien évalue la plausibilité des hypothèses en combinant leur probabilité a priori (biais vers la simplicité et l’élégance structurelle) et leur vraisemblance face aux données empiriques observées. Les simulations sur ordinateur ont prouvé avec éclat qu’un algorithme bayésien doté de primitives de base et confronté à une chaîne séquentielle de symboles reproduit exactement la trajectoire des enfants : il stagne pendant des milliers d’itérations au stade des subset-knowers, avant de converger brutalement, par basculement de probabilité globale, vers la règle récursive du successeur. Cette formalisation algorithmique a achevé de conférer au bootstrapping quinéen ses lettres de noblesse en tant que moteur universel de l’apprentissage créatif dans l’esprit humain.

8. L’émergence de la biologie intuitive chez le jeune enfant

8.1 La biologie primitive vue comme une extension de la psychologie naïve

L’autre grand territoire d’exploration ontologique défriché par Susan Carey concerne la naissance de la compréhension du monde vivant. Dans son ouvrage de 1985 Conceptual Change in Childhood, Carey avance une thèse révolutionnaire qui prend à contre-pied les théories contemporaines du développement : l’enfant d’âge préscolaire (avant l’âge de 6 ou 7 ans) ne possède aucun domaine biologique autonome. Contrairement à la physique des objets ou à la psychologie des agents qui sont des systèmes fondamentaux innés (Core Cognition), la biologie en tant que domaine explicatif causal indépendant n’existe tout simplement pas chez les tout-petits.

Carey prouve expérimentalement que les très jeunes enfants interprètent tous les phénomènes physiologiques et corporels au travers du prisme exclusif de leur psychologie naïve et de cadres moraux ou intentionnels. Si l’on demande à un enfant de quatre ans pourquoi nous mangeons de la nourriture tous les jours, il ne répond pas par des nécessités métaboliques de nutrition cellulaire ou d’apport calorique, mais par des justifications psychologiques directes : « parce que nous voulons manger », « parce que cela a bon goût », ou « parce que maman a dit que c’était l’heure du dîner ». La digestion, la respiration, la croissance corporelle ou la maladie ne sont pas appréhendées comme des processus autonomes échappant au contrôle de l’esprit, mais comme des comportements téléologiques subordonnés aux désirs et aux convenances de l’agent.

Cette dépendance envers la psychologie intentionnelle se manifeste de manière flagrante dans les raisonnements projectifs que mènent les enfants face au règne animal. À travers des protocoles ingénieux de généralisation inductive de propriétés anatomiques internes invisibles (par exemple, posséder un « omentum » ou une rate), Carey démontre que l’enfant de quatre ans utilise l’être humain comme le prototype absolu et exclusif du vivant. Il projette volontiers une propriété interne nouvelle de l’humain vers un chien ou un oiseau, mais refuse catégoriquement d’induire une propriété découverte chez un ver de terre ou un insecte vers l’être humain. Le vivant n’est pas pensé comme une grande classe taxinomique biologique, mais comme une échelle de proximité comportementale et affective par rapport à l’humain.

8.2 La transition vers une biologie fonctionnaliste et vitaliste

Entre six et huit ans s’opère une authentique restructuration forte, documentée avec minutie par Carey et confirmée par des chercheuses comme Kayoko Inagaki et Giyoo Hatano. L’enfant s’émancipe de l’explication anthropomorphique pour bâtir une biologie naïve autonome, gouvernée par une forme de raisonnement causal vitaliste et physiologique. Les organes internes cessent d’être conçus comme de simples réceptacles passifs ou des caprices intentionnels : ils deviennent les éléments intégrés d’une machinerie fonctionnelle interconnectée œuvrant de concert au maintien de la vie.

Durant cette période charnière, l’enfant acquiert des représentations causales inédites :

  • Le fonctionnalisme corporel : Le cœur bat non pas parce qu’il le « désire », mais pour faire circuler le sang ; l’estomac détruit les aliments pour fournir l’énergie indispensable à la motricité. Les fonctions physiologiques sont désormais comprises comme s’exécutant automatiquement, en dehors du champ de la volonté consciente et du libre arbitre.
  • La conceptualisation biologique de la mort : C’est à cet âge que l’enfant accède enfin à une compréhension authentiquement matérialiste et universelle de la mort. Auparavant, la mort était pensée comme un départ prolongé, un sommeil réversible ou une punition magique infligée par un agent. Vers sept ans, elle est réarticulée comme la cessation irréversible et inéluctable de toutes les fonctions biologiques intégrées d’un organisme physique.
  • La scission ontologique entre artefact et vivant : L’enfant trace une frontière étanche entre les créations artificielles humaines (machines, poupées, robots) et les entités vivantes. Si un robot peut marcher et parler, l’enfant comprend désormais qu’il ne se nourrit pas, ne guérit pas de lui-même et ne transmet pas de caractères héréditaires à une descendance, car il est dépourvu des principes de maintien vital internes propres à la matière organique.

8.3 Débats transculturels et révisions théoriques du modèle biologique

La thèse de Susan Carey affirmant le caractère tardif et dérivé de la biologie intuitive a suscité une vive controverse internationale, animée notamment par des anthropologues cognitifs et des psychologues comme Scott Atran et Douglas Medin. En menant des travaux comparatifs auprès de populations autochtones amérindiennes (telles que les Mayas Itza’ au Guatemala ou les Menominee dans le Wisconsin), Atran et Medin découvrent que les jeunes enfants de ces communautés ne manifestent absolument pas le raisonnement anthropocentrique rigide mis en évidence par Carey chez les enfants scolarisés issus des classes moyennes urbaines de Boston.

Les enfants grandissant dans un contact quotidien et direct avec la faune et la flore sauvages catégorisent spontanément les animaux et les plantes en groupes taxinomiques cohérents dès l’âge de quatre ans, sans ériger systématiquement l’humain en étalon de mesure biologique exclusif. Confrontée à ces données ethnographiques incontournables, Susan Carey fait preuve d’une probité intellectuelle exemplaire en apportant des réajustements précis à son modèle théorique. Elle concède que le calendrier développemental et la dominance temporaire du modèle anthropomorphique dépendent étroitement de l’environnement écologique et culturel de l’enfant : l’absence d’expérience directe avec la biodiversité chez les enfants des métropoles occidentales retarde sans nul doute la cristallisation de la biologie naïve.

Cependant, Carey maintient avec une ténacité inébranlable le cœur structural de sa démonstration : quelle que soit la vitesse à laquelle les enfants ruraux traversent cette étape sous la pression de leur culture, l’autonomisation du domaine biologique exige partout et toujours un authentique changement conceptuel fort. On ne peut passer d’une lecture téléologique et intentionnelle des corps à une lecture physiologique causale sans restructurer les primitives ontologiques de son esprit. Cette controverse a ainsi permis d’affiner considérablement la compréhension des interactions entre contraintes universelles du cerveau humain et variations de l’écosystème socioculturel.

9. La physique naïve et la reconceptualisation de la matière

9.1 La confusion initiale entre poids, masse et volume

Parallèlement à ses recherches sur la biologie, Susan Carey s’est attaquée, en collaboration étroite avec Carol Smith et Marianne Wiser, à l’étude minutieuse de la manière dont les enfants conceptualisent la matière physique élémentaire. Bien que le nourrisson dispose dès ses premiers mois du noyau de physique fondamentale (Core Cognition des objets cohésifs et solides), Carey démontre que cette boîte à outils initiale est radicalement démunie lorsqu’il s’agit d’analyser la matière en tant que substance continue dotée de propriétés thermodynamiques et pondérales.

Chez les enfants de quatre à sept ans, les concepts physiques fondamentaux qui semblent évidents à l’adulte éduqué — tels que le poids, la taille, le volume spatial et la matière — sont enchevêtrés dans une matrice phénoménologique globale et indifférenciée que Carey qualifie de « concept de lourdeur perçue » (felt heaviness). L’enfant ne conçoit pas le poids comme une propriété universelle et quantifiable de la masse physique soumise à la gravitation, mais comme une sensation somatosensorielle vécue lors de l’effort musculaire nécessaire pour soulever ou manipuler un objet :

  • Le déni de poids des petites particules : Interrogé face à un tout petit bout de polystyrène, un copeau d’acier microscopique ou un grain de sable posé sur sa main, l’enfant de cinq ans affirme avec la plus grande assurance que cet objet « ne pèse rien du tout » (« it weighs none at all »). Puisqu’il ne ressent aucune résistance tactile dans ses muscles, l’objet est phénoménologiquement dépourvu de tout poids.
  • L’incompréhension de l’occupation volumique : Pour ces mêmes enfants, la taille extérieure visible d’un objet absorbe la totalité de son identité physique. Si l’on écrase une boulette de pâte à modeler pour la transformer en une galette plate et fine, l’enfant soutient fréquemment que la matière a augmenté parce qu’elle « prend plus de place par terre », ou à l’inverse qu’elle pèse moins lourd parce qu’elle est plus fine.

Les protocoles expérimentaux élaborés par Carey et Carol Smith, combinant des pesées comparatives sur des balances mécaniques à deux plateaux, des immersions de solides dans des cylindres gradués remplis d’eau et des entretiens cliniques approfondis, ont prouvé que les enfants ne disposent pas d’un modèle ontologique stable capable de dissocier la matière d’un côté, et les manifestations perceptives accidentelles de celle-ci de l’autre.

9.2 L’élaboration de la théorie corpusculaire et de la densité

L’accès à une physique mature requiert une transition conceptuelle dont Carey souligne la redoutable complexité cognitive. Ce basculement n’intervient généralement que vers l’âge de dix à douze ans, sous l’effet conjugué de l’enseignement des sciences physiques et de nombreuses expérimentations scolaires. La restructuration forte qui se déploie alors repose sur deux opérations majeures de différenciation et de coordination conceptuelle :

En premier lieu, l’esprit de l’enfant doit procéder à une stricte différenciation conceptuelle en brisant le conglomérat indifférencié de la « lourdeur perçue » pour faire émerger deux grandeurs distinctes : d’un côté le volume (l’espace tri-dimensionnel total rigoureusement occupé par l’entité, mesurable géométriquement par le déplacement d’eau), et de l’autre la masse/poids (la quantité intrinsèque de matière qui s’exerce sur la balance, indépendamment de la taille apparente de l’objet). L’enfant découvre enfin qu’une minuscule bille de plomb peut peser bien plus lourd qu’un énorme bloc de mousse synthétique, déconnectant ainsi définitivement la masse de la simple superficie visuelle.

En second lieu, l’enfant doit inventer un nouveau concept relationnel de niveau supérieur, qui n’est réductible ni au poids seul ni au volume seul : la notion de densité (la masse par unité de volume, ou poids spécifique de la substance). Ce saut s’accompagne d’une révolution ontologique fondamentale : l’abandon d’une conception continue et magique de la matière au profit d’une théorie corpusculaire de la matière (particulate theory of matter). L’enfant conçoit dorénavant que la matière est composée d’entités discrètes invisibles à l’œil nu (les molécules ou atomes). Cette avancée magistrale permet enfin à la pensée de concevoir la matérialité de l’invisible : l’air, les gaz et les odeurs cessent d’être de purs « esprits » ou du « vide » pour être intégrés dans la grande catégorie unifiée des substances matérielles possédant un poids mesurable et une présence physique réelle.

9.3 Parallèles étroits avec l’histoire des sciences physiques

L’une des contributions épistémologiques les plus éclatantes des travaux de Carey et de ses collaboratrices réside dans la mise au jour d’un isomorphisme structurel sidérant entre les étapes de l’ontogenèse cognitive chez l’enfant et l’histoire millénaire de la physique occidentale. Carey démontre que les erreurs, les hésitations et les modèles intuitifs mobilisés par un écolier de dix ans correspondent point par point aux doctrines physiques défendues par les plus grands penseurs de l’Antiquité grecque et du Moyen Âge pré-galiléen.

Ainsi, la physique spontanée de l’enfant présente une parenté frappante avec le système de la physique d’Aristote, pour qui le poids était une « tendance vers le bas » inhérente à la nature de certains corps terrestres plutôt qu’une relation gravitationnelle extérieure, et où l’air était conçu comme fondamentalement dépourvu de pesanteur positive. De même, les difficultés rencontrées par les enfants pour distinguer la chaleur de la température ou pour dissocier la matière pondérable des fluides impondérables reproduisent avec une précision fascinante les débats scientifiques acharnés du dix-huitième siècle qui ont opposé la théorie du phlogistique et le calorique aux travaux fondateurs d’Antoine Lavoisier.

Cette convergence n’est pas fortuite pour Susan Carey : elle prouve expérimentalement la validité universelle de sa théorie du changement conceptuel fort. Les obstacles cognitifs auxquels s’est heurtée l’histoire collective des sciences sont précisément ceux que chaque cerveau humain doit surmonter individuellement au cours de son éducation. Ce constat a eu des implications monumentales pour la didactique contemporaine des sciences : pour enseigner efficacement la physique atomique ou la mécanique aux élèves, il ne sert à rien de déverser passivement des formules mathématiques abstraites ; il est impératif de concevoir des scénarios pédagogiques qui ciblent explicitement les théories naïves préexistantes afin de provoquer délibérément la crise épistémique nécessaire à la restructuration kuhnienne de leur esprit.

10. Débats contemporains, critiques et controverses théoriques

10.1 La controverse nativiste : l’opposition avec Elizabeth Spelke

Au sein même de la communauté des sciences cognitives de Harvard, Susan Carey a entretenu un dialogue critique passionné, courtois mais sans la moindre concession théorique, avec sa collègue et amie de longue date Elizabeth Spelke. Si les deux théoriciennes partagent sans réserve le concept de Core Cognition — qu’elles ont contribué ensemble à forger pour décrire les noyaux innés de physique et d’arithmétique rudimentaire —, elles s’opposent frontalement sur la nature même du développement cognitif ultérieur.

Elizabeth Spelke défend une thèse rigoureusement continuitiste (radical core knowledge continuism). Selon Spelke, les noyaux fondamentaux de connaissances constituent le commencement et la fin de la cognition humaine. Pour elle, il n’existe aucun véritable changement conceptuel créant de nouveaux formats de pensée au cours de la vie ; les principes architecturaux primordiaux demeurent immuables de la naissance à la mort. Le développement intellectuel ne consisterait qu’en un élargissement de l’accès représentationnel permis par le langage naturel : la langue agit chez Spelke comme un simple combinateur externe qui connecte entre eux des modules préexistants autrefois étanches, sans jamais altérer leur format ontologique interne.

Susan Carey rejette avec véhémence ce continuisme strict, qu’elle juge insuffisant pour rendre compte de la créativité scientifique et de l’acquisition des mathématiques. Pour Carey, si le langage joue bien un rôle de connecteur, il permet surtout, via le processus de bootstrapping, d’accoucher de concepts radicalement discontinus et incommensurables avec les structures de départ. Là où Spelke ne voit qu’une recombinaison de briques primitives inchangées, Carey démontre l’émergence d’une puissance expressive authentiquement neuve. Cette divergence magistrale entre deux des plus grands esprits de la psychologie contemporaine continue de structurer les colloques internationaux les plus pointus sur l’architecture cognitive de l’esprit.

10.2 La perspective perceptuelle de Jean Mandler

Une autre controverse théorique d’envergure a opposé Susan Carey aux propositions formulées par la psychologue cognitiviste Jean Mandler. Mandler a développé un modèle influent fondé sur ce qu’elle désigne sous le nom de « redescription perceptive » (Perceptual Meaning Analysis). Selon l’approche de Mandler, les tout premiers mois de la vie ne sont nullement gouvernés par des concepts abstraits quasi-théoriques comme le postule Carey, mais par un mécanisme automatique et continu d’analyse perceptuelle qui transforme les invariants sensoriels en schémas d’images (image-schemas) spatiaux et dynamiques.

Mandler critique avec vigueur l’attribution précoce, par le camp de Carey et de Spelke, de contenus propositionnels et de théories implicites chez des bébés âgés de seulement quelques mois. Elle argue que les paradigmes d’habituation et de violation des attentes mesurent simplement la réactivité perceptive de base à des discordances de contours, de trajectoires visuelles ou de rythmes sonores, sans justifier en rien l’existence d’une ontologie mentale ou d’une causalité invisible. Selon Mandler, Carey commet une erreur de sur-interprétation cognitive en prêtant aux nourrissons une pensée quasi-analytique qui n’est en fait que le produit tardif de schémas sensori-moteurs graduellement redécrits.

En réponse à ces critiques empiristes raffinées, Susan Carey a développé des trésors de minutie expérimentale. Elle a mis en œuvre des protocoles rigoureux visant à dissocier systématiquement l’information perceptive brute des propriétés conceptuelles profondes. Carey a notamment démontré que les nourrissons réagissent différemment à deux stimuli visuellement strictement identiques dès lors que l’historique causal préalable confère à l’un le statut d’agent autonome et à l’autre le statut d’objet physique passif, prouvant ainsi de manière irréfutable que le format des représentations de la Core Cognition est fondamentalement conceptuel et abstrait, et non réductible à de simples représentations iconiques perceptuelles de bas niveau.

10.3 Le défi connexionniste et l’apprentissage purement statistique

À partir des années 1990 et avec une intensité décuplée par l’avènement contemporain de l’apprentissage profond (deep learning), Susan Carey a dû défendre son édifice face au modèle connexionniste et aux partisans d’un apprentissage purement statistique distribué (incarné par des chercheurs comme James McClelland ou Jeffrey Elman). Les partisans de ces architectures prétendent que des réseaux de neurones formels sans symboles, entraînés sur d’immenses corpus de données perceptives par rétropropagation du gradient, sont capables d’apprendre des régularités linguistiques, des catégories biologiques et des compétences numériques sans qu’il soit jamais nécessaire de postuler des règles symboliques innées ni des restructurations ontologiques explicites.

Face à ce réductionnisme computationnel, la réplique critique de Carey a été d’une lucidité implacable. Elle a mis en évidence les limites de principe insurmontables de l’apprentissage statistique aveugle lorsqu’il est confronté aux exigences de la pensée rationnelle :

  • L’incapacité à coder des règles récursives strictes : Si un réseau neuronal artificiel peut approximer des fonctions numériques par des calculs de probabilités distribuées, il échoue lamentablement à formuler le concept exact et discret d’entier naturel universellement généralisable (le principe du successeur pour n’importe quel n arbitrairement grand non rencontré dans la base d’entraînement).
  • La fragilité de la généralisation « zéro-shot » : Les modèles purement statistiques s’effondrent face à des situations d’incommensurabilité où les lois causales sous-jacentes rompent radicalement avec la distribution statistique des données antérieures, là où un enfant humain accomplit un saut de restructuration en quelques interactions ciblées.
  • La nécessité du niveau symbolique computationnel : Carey rappelle avec force les leçons de la théorie computationnelle de l’esprit : pour expliquer la systématicité, la productivité et la compositionnalité de la pensée humaine, il est absolument indispensable de postuler un niveau de traitement symbolique opérant sur des structures syntaxiques discrètes. L’esprit humain ne calcule pas des corrélations de surface : il bâtit des théories explicatives du réel.

11. Méthodologies d’avant-garde en psychologie du développement

11.1 Le raffinement des paradigmes d’habituation et de violation des attentes

L’édification de l’empire théorique de Susan Carey n’aurait jamais vu le jour sans une refonte technologique et méthodologique radicale de l’expérimentation avec le nourrisson préverbal. Dès lors que l’on postule l’existence de représentations conceptuelles chez des bébés incapables de parler, de pointer du doigt ou de suivre des consignes verbales, l’expérimentateur est contraint d’inventer des fenêtres d’observation indirectes d’une ingéniosité absolue. Carey a poussé à un degré de sophistication inédit le paradigme de violation des attentes (Violation of Expectation), fondé sur le principe de l’habituation visuelle.

Le protocole repose sur une logique comportementale élémentaire : un nourrisson exposé à plusieurs reprises à une même scène visuelle s’en désintéresse progressivement, son temps de regard décroissant jusqu’à un seuil d’habituation standardisé. L’expérimentateur présente alors deux événements tests d’égale complexité motrice et perceptuelle : l’un est physiquement ou conceptuellement possible dans le cadre des lois du monde réel, l’autre viole une règle fondamentale (par exemple, un objet solide qui semble traverser un mur plein, ou deux marionnettes cachées derrière un écran qui ne révèlent qu’une seule entité à l’abaissement du panneau). Si le bébé fixe significativement plus longtemps la scène impossible, cette réaction de surprise visuelle prolongée atteste qu’il possédait une attente cognitive préalable sur l’organisation causale du monde.

Carey a imposé des standards de contrôle d’une sévérité exemplaire pour immuniser ces protocoles contre tout biais d’interprétation anthropomorphique. Les expérimentations menées au sein de son laboratoire appliquent le double aveugle le plus strict : les assistants mesurant les durées de fixation visuelle ignorent totalement si l’événement présenté à l’écran est possible ou impossible, et les parents présents dans la pièce sont équipés de casques diffusant de la musique et de masques opaques pour neutraliser toute transmission involontaire d’indices émotionnels ou posturaux vers l’enfant.

11.2 Tâches de choix manuel et recherche d’objets cachés

Bien que les données oculométriques basées sur le temps de regard aient offert des avancées prodigieuses, Susan Carey a très tôt identifié le risque épistémologique inhérent à cette seule méthodologie : la divergence possible entre une simple détection perceptive passive et un engagement cognitif intentionnel profond. Pour pallier cette faiblesse, Carey a conçu des paradigmes moteurs innovants fondés sur la fouille active d’objets cachés au sein de récipients opaques (manual search tasks), déployés chez des nourrissons âgés de dix à douze mois.

Le dispositif expérimental type est d’une redoutable efficacité démonstrative : une boîte opaque, pourvue d’une ouverture souple permettant au nourrisson d’y glisser la main sans voir l’intérieur, est disposée devant l’enfant. L’expérimentateur insère successivement sous les yeux du bébé un certain nombre d’objets attractifs (par exemple, des petites balles de couleurs vives). Puis, l’expérimentateur extrait secrètement une partie des objets par un double fond invisible et autorise le nourrisson à fouiller dans la boîte. L’unité de mesure principale devient la persistance temporelle de la fouille manuelle :

  • Si l’on cache 2 balles et que l’enfant n’en ressort qu’une seule, il continue de fouiller avidement et méthodiquement dans la boîte, prouvant qu’il se représente avec exactitude la présence de l’objet manquant.
  • Si l’on cache 3 balles et qu’il n’en récupère que 2, il persévère de même avec une intensité mesurable jusqu’à retrouver la dernière balle.
  • Mais de façon stupéfiante, si l’on cache 4 balles et que l’on n’en laisse récupérer que 2 ou 3, l’enfant de douze mois s’arrête instantanément de chercher, comme si la boîte était désormais vide !

Ces expérimentations de choix manuel ont apporté la confirmation comportementale définitive et décisive de l’existence de l’Object Tracking System (OTS) et de sa limite absolue fixée à 3 éléments. Elles ont démontré une dissociation fonctionnelle éclatante entre la manipulation active d’objets individuels en mémoire de travail motrice et la simple contemplation passive du monde.

11.3 Entretiens cliniques semi-structurés et micro-génétique

Pour explorer les restructurations fortes chez les enfants plus âgés (entre quatre et douze ans), Susan Carey a su réinventer et moderniser la méthode de l’entretien clinique d’interrogation piagétienne. En rompant avec le caractère parfois trop informel et non standardisé des échanges cliniques traditionnels, Carey et ses collaborateurs ont élaboré des protocoles d’entretiens semi-structurés d’une rigueur psychométrique sans faille, adossés à des grilles d’encodage sémantique aveugles et standardisées.

Ces entretiens ne se limitent pas à enregistrer des réponses binaires (vrai/faux) de la part de l’enfant ; ils traquent avec une précision d’orfèvre la cohérence interne des justifications causales, la structure argumentative des réfutations et la résistance des croyances enfantines face à des contre-exemples délibérément introduits par l’expérimentateur. Carey a ainsi formalisé des indicateurs d’« instabilité théorique », repérant les moments précis où un enfant bascule d’une explication animiste vers un schéma physiologique vitaliste.

Parallèlement, son laboratoire a été l’un des bastions de l’approche micro-génétique. Plutôt que de se contenter d’études transversales comparant des cohortes d’âges différents (par exemple des enfants de 4 ans comparés à des enfants de 8 ans), la méthode micro-génétique consiste à suivre les mêmes individus de manière intensive, à raison de plusieurs séances expérimentales hebdomadaires durant les quelques semaines où l’on soupçonne qu’une transition conceptuelle charnière est en train de se cristalliser (notamment le passage de « three-knower » à « cardinal-principle-knower »). En combinant la micro-génétique, l’analyse gestuelle, la chronométrie mentale et les données verbales au sein d’une puissante triangulation méthodologique, Carey a réussi à filmer, presque image par image, la mécanique intime du changement conceptuel en acte.

12. Héritage intellectuel, distinctions et portée épistémologique de Susan Carey

12.1 Reconnaissance académique majeure et distinctions institutionnelles

L’immensité de l’œuvre scientifique édifiée par Susan Carey lui a valu une reconnaissance institutionnelle planétaire parmi les plus éclatantes de l’histoire des sciences du comportement humain. En 2001, elle est élue à l’American Academy of Arts and Sciences, le cénacle des plus illustres savants et artistes du continent américain. Quelques années plus tard, en 2008, elle accède à la consécration suprême avec son élection comme membre titulaire de la National Academy of Sciences (NAS) des États-Unis, une distinction rarissime pour un psychologue développementaliste, sanctionnant l’universalité de ses modèles pour l’ensemble des sciences de la vie et du cerveau.

Comme évoqué précédemment, l’année 2009 marque le couronnement de sa trajectoire intellectuelle avec l’attribution du prix David E. Rumelhart pour ses contributions magistrales aux fondements théoriques des sciences de la cognition. Elle reçoit également les plus hautes distinctions honorifiques décernées par l’American Psychological Association (APA), notamment le prestigieux Distinguished Scientific Contribution Award, ainsi que le William James Fellow Award de l’Association for Psychological Science (APS). Elle a de surcroît présidé d’innombrables comités scientifiques et sociétés savantes, dont la Cognitive Science Society et la Society for Research in Child Development (SRCD).

Au-delà de ces décorations formelles, l’influence institutionnelle de Susan Carey s’est imprimée de façon indélébile dans l’organisation de l’enseignement supérieur mondial. Par son enseignement au MIT, à NYU et à Harvard, elle a formé plusieurs générations de chercheurs qui occupent aujourd’hui les chaires de psychologie du développement les plus influentes de la planète. Elle a profondément contribué à désenclaver la psychologie infantile, la transformant en un pôle stratégique articulé aux départements de mathématiques, d’informatique, de philosophie et de biologie de l’évolution.

12.2 Impact transversal sur l’intelligence artificielle et l’éducation

L’empreinte théorique de Susan Carey déborde immensément les frontières de la psychologie universitaire pure. Au cours de la dernière décennie, son œuvre est devenue l’une des sources d’inspiration les plus fertiles pour la recherche de pointe en intelligence artificielle. Alors que les modèles massifs de langage (LLM) et les réseaux profonds contemporains démontrent des limites criantes en matière de bon sens (common sense reasoning), d’abstraction causale et d’efficacité d’échantillonnage de données, les architectes de l’IA se tournent massivement vers les travaux de Carey :

  • Les architectures neuro-symboliques : Les ingénieurs s’inspirent directement des thèses de Carey sur l’articulation entre des modèles analogiques (la Core Cognition, assimilable à la perception connexionniste) et des moteurs de manipulation symbolique récursive externe (le bootstrapping) pour doter les futures machines d’une véritable compréhension physique et sociale du monde.
  • L’acquisition de concepts en « Few-Shot Learning » : Les principes du fast mapping et des contraintes lexicales modélisés par Carey servent de canevas théorique pour programmer des agents artificiels capables d’apprendre des catégories nouvelles à partir d’un nombre infime d’exemples sans nécessiter le pillage de pétaoctets de données.

Sur le front de l’éducation et de la didactique scolaire, l’héritage de Carey est tout aussi colossal. Ses travaux ont impulsé un renouveau complet des programmes pédagogiques internationaux dans l’apprentissage des sciences et des mathématiques. En prouvant que les enfants n’arrivent pas en classe l’esprit vide mais encombré de véritables théories naïves cohérentes et incommensurables avec la science moderne, Carey a montré que le rôle du professeur n’est pas de dispenser des définitions encyclopédiques, mais d’orchestrer la mise en faillite des modèles intuitifs erronés. Ses recherches ont également jeté les bases des diagnostics et des thérapies neuro-cognitives contemporaines ciblant la dyscalculie développementale, en isolant méthodiquement les défaillances respectives de l’ANS, de l’OTS et de l’accès symbolique récursif au principe de cardinalité.

12.3 Pérennité d’un édifice théorique au cœur de l’épistémologie moderne

En embrassant du regard l’itinéraire académique hors du commun de Susan Carey depuis 1942 jusqu’à nos jours, on mesure à quel point son œuvre a accompli un exploit philosophique historique : réconcilier avec une élégance souveraine les deux grandes traditions antagonistes qui déchiraient la pensée occidentale depuis le dix-septième siècle, à savoir l’empirisme de John Locke et de David Hume d’une part, et le rationalisme innéiste de René Descartes, d’Emmanuel Kant et de Gottfried Wilhelm Leibniz d’autre part.

Susan Carey a apporté une réponse naturalisée et empiriquement testable à la question kantienne des conditions de possibilité de l’expérience et du savoir. Elle a prouvé que la pensée humaine s’enracine incontestablement dans des contraintes biologiques innées et hautement architecturalisées — les systèmes de Core Cognition —, offrant ainsi raison aux rationalistes contre la vacuité de la tabula rasa. Mais dans le même geste intellectuel, elle a magistralement démontré que l’esprit n’est pas enfermé dans ses déterminismes génétiques : grâce au langage, aux technologies culturelles et à la machinerie créative du bootstrapping quinéen, l’être humain est capable de transcender ses formats natifs pour fabriquer des concepts radicalement inouïs, donnant raison aux exigences de plasticité et de constructivisme portées par la tradition empiriste.

Pour les générations présentes et à venir de chercheurs en sciences cognitives, la trajectoire de Susan Carey demeure une boussole épistémologique inestimable. Elle a rappelé au monde que l’on ne saurait comprendre l’esprit adulte dans toute sa majesté mathématique, physique et linguistique sans accepter de plonger le regard dans l’aube de son ontogenèse infantile. En prouvant que dans les yeux étonnés d’un nourrisson de six mois ou dans les hésitations d’un écolier tentant de compter se joue le drame grandiose de l’histoire universelle de la rationalité scientifique, Susan Carey s’est inscrite pour l’éternité au panthéon des plus grands explorateurs de l’âme et de la pensée humaines.

Références

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