Biography
Dans le paysage intellectuel contemporain, rares sont les trajectoires académiques qui incarnent avec autant de vigueur la tension féconde entre l’audace phénoménologique et la rigueur du matérialisme scientifique que celle de Susan Blackmore. Née en 1951, cette psychologue, essayiste et conférencière britannique s’est imposée comme l’une des figures les plus singulières des sciences cognitives, de la philosophie de l’esprit et de la théorie de l’évolution appliquée à la culture. Son œuvre, qui s’étend sur plus d’un demi-siècle, défie les catégorisations disciplinaires étanches en reliant l’investigation expérimentale des anomalies de la perception, la modélisation darwinienne des idées humaines, l’analyse neurobiologique de la conscience et la pratique séculaire de la méditation Zen.
L’itinéraire intellectuel de Susan Blackmore se distingue par une rupture paradigmatique fondamentale : initialement animée par le désir ardent de valider scientifiquement l’existence de facultés paranormales à la suite d’une expérience subjective bouleversante, elle s’est heurtée à l’épreuve impitoyable de la méthode expérimentale en double aveugle. Cette confrontation méthodologique a transformé une chercheuse en parapsychologie enthousiaste en l’un des piliers les plus lucides et redoutables du scepticisme scientifique international. Loin de déboucher sur un nihilisme stérile, cette transition a inauguré une reconstruction théorique d’une rare élégance, où les mystères apparents de l’âme humaine sont réarticulés à travers le prisme de la neurophysiologie, de l’illusionnisme cognitif et d’une conception décentralisée de l’identité personnelle.
Le présent article se propose de retracer dans son exhaustivité le déploiement conceptuel de la pensée de Susan Blackmore, depuis ses origines académiques à Oxford et Surrey jusqu’à ses théorisations les plus récentes sur les réplicateurs technologiques et l’intelligence artificielle. En explorant ses contributions majeures — de l’explication neuroanatomique des sorties hors du corps à la déconstruction mémétique du « soi », en passant par sa démystification des états de mort imminente —, cette étude met en lumière l’architecture unifiée d’une pensée qui n’a cessé de poursuivre un même impératif épistémologique : dissiper les illusions réconfortantes de l’esprit pour contempler la réalité naturelle dans toute sa complexité impersonnelle et fascinante.
1. Introduction biographique et genèse d’un parcours académique atypique
1.1 Les premières années et la formation universitaire initiale
Susan Jane Blackmore voit le jour le 29 juillet 1951 au cœur d’une Grande-Bretagne engagée dans la reconstruction matérielle et institutionnelle de l’après-guerre. Grandissant au sein d’une famille de la classe moyenne cultivée, elle bénéficie d’un environnement familial où la curiosité intellectuelle est encouragée, bien que circonscrite par les conventions sociales et rationnelles de l’époque victorienne tardive qui imprègnent encore l’Angleterre des années cinquante. Dès son adolescence, Blackmore manifeste une disposition marquée pour le questionnement métaphysique et les énigmes de la subjectivité humaine, s’interrogeant sur les mécanismes profonds qui sous-tendent les perceptions ordinaires et les distorsions de la réalité psychique.
En 1970, elle est admise au prestigieux St Hilda’s College de l’Université d’Oxford, où elle entreprend des études de physiologie et de psychologie humaine (le cursus « PPP » : Psychology, Philosophy and Physiology). Cet environnement universitaire est alors le théâtre d’une mutation épistémologique majeure. D’un côté, le paradigme béhavioriste, qui avait régné en maître sur les départements de psychologie expérimentale anglo-saxons en réduisant l’esprit à une boîte noire d’associations stimulus-réponse, commence à être contesté par la naissante « révolution cognitive ». De l’autre, les avancées de la neurophysiologie moderne révèlent la complexité électrique et synaptique du système nerveux central, suscitant l’espoir d’une explication entièrement mécaniste des processus mentaux.
Néanmoins, la jeune étudiante ressent une profonde insatisfaction face aux modèles académiques dominants qui, selon elle, éludent les dimensions vécues de l’expérience humaine. Ni les boîtes de Skinner ni la logique computationnelle émergente ne parviennent à rendre compte de l’intensité phénoménologique des états altérés de conscience, de l’imagination débordante ou des intuitions fulgurantes. Tout en s’appropriant avec une rigueur exemplaire les outils méthodologiques de la statistique inférentielle, de la neuroanatomie comparée et de l’expérimentation en laboratoire, Blackmore cherche déjà à appliquer ces paradigmes stricts à des objets d’étude situés aux marges de la science orthodoxe, espérant jeter un pont entre la rationalité scientifique et le domaine du mystère intérieur.
1.2 L’expérience déclencheuse de sortie du corps (OBE) en 1970
L’automne 1970 marque un tournant irréversible dans l’existence et l’orientation intellectuelle de Susan Blackmore. Un soir de novembre, alors qu’elle participe à une séance entre étudiants dans sa chambre universitaire d’Oxford, au cours de laquelle circule une faible quantité de cannabis et où la conversation roule sur la télépathie et le spiritisme, la jeune femme est soudainement saisie d’un état perceptif extraordinaire. Ce qui commence par une légère distorsion de la perspective visuelle se transforme rapidement en une expérience phénoménologique saisissante : elle a l’impression physique et irréfutable de quitter l’enveloppe de son propre corps biologique pour s’élever en direction du plafond de la pièce.
Depuis cette position zénithale, elle affirme voir distinctement son enveloppe charnelle assise sur le tapis, immobile, tout en continuant à participer mentalement à la discussion avec ses pairs. L’expérience se dilate ensuite de manière vertigineuse : Blackmore a la sensation de traverser les toits de la vénérable cité d’Oxford, de s’élever au-dessus de la campagne anglaise, puis d’embrasser l’ensemble de la planète Terre, jusqu’à percevoir ce qu’elle décrira comme un vaste réseau cosmique de connexions lumineuses et interconnectées, accompagné de la vision d’une « corde d’argent » semblable à celle évoquée par la littérature ésotérique et théosophique. Cette expérience hors du corps (ou Out-of-Body Experience, OBE) dure environ deux heures et laisse la jeune étudiante dans un état d’ébahissement total.
Face à cet événement d’une puissance subjective indicible, un dilemme épistémologique d’une acuité déchirante s’impose à elle. Deux voies d’interprétation s’affrontent violemment. La première, séduisante et soutenue par la sous-culture psychédélique et les traditions occultes, postule que la conscience humaine est une substance immatérielle capable de s’émanciper du cerveau physique et de voyager dans des plans astraux supérieurs. La seconde, dictée par sa formation scientifique en cours à Oxford, enjoint de considérer cette aventure phénoménale comme une hallucination d’origine neurologique, un dysfonctionnement passager des mécanismes cérébraux de cartographie spatiale. Incapable d’accepter une réduction matérialiste simpliste qui évacuerait la réalité phénoménologique de son vécu, Blackmore prend alors une décision radicale qui déterminera le cours de sa vie : elle consacrera sa carrière académique à explorer la parapsychologie pour démontrer scientifiquement que la conscience peut opérer en dehors des limites du corps physique.
1.3 Le parcours doctoral à l’Université de Surrey
Après l’obtention de son baccalauréat universitaire à Oxford en 1973, Blackmore poursuit sa formation académique avec la volonté inébranlable de professionnaliser l’étude des phénomènes paranormaux. Elle intègre l’Université de Surrey, où elle valide d’abord une maîtrise ès sciences en psychologie environnementale en 1974. Cette formation complémentaire lui permet d’affiner son expertise dans l’analyse de la perception spatiale et des interactions dynamiques entre l’individu et son milieu physique, un bagage méthodologique qui s’avérera précieux pour ses futures investigations sur la représentation spatiale du corps.
Déterminée à tester l’hypothèse de l’autonomie de la conscience, elle s’engage ensuite dans un programme de doctorat en parapsychologie expérimentale au sein du même établissement, sous la direction conjointe de psychologues sceptiques et de membres de la prestigieuse Society for Psychical Research (SPR). À cette époque, la parapsychologie universitaire tente d’acquérir une respectabilité académique en abandonnant les mises en scène folkloriques des séances de spiritisme du XIXe siècle au profit d’une méthodologie quantitative sophistiquée, marquée par les tests de cartes de Zener popularisés par J.B. Rhine et l’informatisation des enregistrements de données.
Durant six années intenses d’activité doctorale, Blackmore conçoit et met en œuvre des protocoles rigoureux visant à mesurer objectivement la télépathie, la clairvoyance et les facultés psychokinétiques chez des centaines de sujets expérimentaux. Elle intègre activement les cercles de recherche parapsychologique britanniques et internationaux, participant aux colloques spécialisés et publiant dans des revues d’investigation psychique. Lorsqu’elle soutient avec succès sa thèse de doctorat en 1980, intitulée Extrasensory Perception as a Cognitive Process, elle a déployé des batteries de tests d’une inventivité méthodologique irréprochable. Toutefois, ce parcours d’une dévotion sans faille à la cause paranormale a semé dans son esprit les graines d’un doute dévastateur, amorçant une crise intellectuelle majeure qui allait bouleverser le paysage de la psychologie contemporaine.
2. La phase parapsychologique : Des espérances empiriques au scepticisme méthodique
2.1 L’expérimentation intensive sur la télépathie et la clairvoyance
Au cours de ses années de recherche doctorale et postdoctorale, Susan Blackmore se consacre avec une assiduité méthodique à la recherche de la moindre trace statistiquement significative de perception extrasensorielle (ESP). Refusant les anecdotes subjectives et les récits rétrospectifs non documentés, elle installe dans son laboratoire de Surrey des dispositifs sophistiqués de tests en double aveugle. Ces expériences impliquent des cohortes variées : étudiants, enfants, sujets se déclarant doués de facultés médiumniques, et volontaires issus du grand public. Tous sont soumis à des protocoles où ni l’expérimentateur ni le participant ne peuvent connaître la cible (cartes de Zener, symboles aléatoires, photographies scellées) avant la validation définitive de la réponse.
Blackmore investit particulièrement la technique du Ganzfeld, alors considérée comme la pointe de diamant de la recherche parapsychologique. Cette méthode d’isolation sensorielle plonge le sujet récepteur dans un champ visuel homogène — généralement obtenu par des demi-balles de ping-pong éclairées d’une lumière rouge diffuse placées sur les yeux — et un champ auditif neutre sous forme de bruit blanc délivré par un casque audio. Selon la théorie psi, cette réduction drastique du bruit sensoriel ordinaire devait permettre aux signaux télépathiques subtils émis par un « agent » situé dans une pièce insonorisée adjacente de parvenir au seuil de la conscience vigile.
Malgré l’application scrupuleuse de ces paradigmes et l’utilisation d’échantillons volumineux, les résultats s’avèrent d’une désespérante uniformité. Expérience après expérience, la distribution des scores s’aligne fidèlement sur les lois du pur hasard probabiliste. Aucune anomalie statistique robuste, aucun écart type significatif ne vient corroborer l’existence de la clairvoyance ou de la télépathie. Lorsque de légères déviations positives semblent parfois émerger au cours d’une sous-session, l’introduction d’un niveau supérieur d’automatisation ou d’un scellement plus strict des cibles suffit invariablement à les faire disparaître. Blackmore est contrainte d’admettre un fait scientifique implacable : le phénomène supposé se dissout à mesure que la rigueur méthodologique augmente.
2.2 L’évaluation critique de l’effet psi et des biais expérimentaux
Face à cette succession d’échecs empiriques, Susan Blackmore refuse de s’abriter derrière les rationalisations ad hoc traditionnellement invoquées au sein de la communauté parapsychologique, telles que l’effet « expérimentateur négatif » ou « l’évanescence intrinsèque du psi face au doute ». Au lieu d’abandonner la méthode scientifique pour préserver sa foi de départ, elle retourne l’investigation vers la communauté parapsychologique elle-même, entreprenant une sociologie et une métrologie critique des pratiques de recherche dans ce domaine hétérodoxe.
Elle identifie rapidement une multitude de biais cognitifs et méthodologiques qui polluent la littérature favorable au paranormal. Le premier réside dans l’omniprésence du biais de confirmation et du problème du tiroir de classement (file-drawer effect), selon lequel les expérimentations concluant à des résultats nuls sont rarement rédigées ou acceptées pour publication, tandis que les anomalies fortuites franchissant par accident le seuil de signification de 5 % sont célébrées comme des percées révolutionnaires. Elle met également au jour de subtiles failles dans les procédures de randomisation manuelle, des indices sensoriels involontaires transmis aux sujets (sensory leakage), ainsi que des erreurs d’enregistrement manuel des données favorisant systématiquement les hypothèses des chercheurs.
Cette lucidité méthodologique conduit Blackmore à des confrontations académiques houleuses avec les figures tutélaires de la recherche parapsychologique des années 1980, parmi lesquelles Robert Morris, Charles Honorton ou John Beloff. Tout en maintenant des relations courtoises avec ses collègues, elle pose une exigence non négociable : pour que le concept de « psi » possède un statut scientifique, il doit être défini de manière positive et non pas comme une simple anomalie statistique négative, et il doit impérativement pouvoir être reproduit de manière indépendante par n’importe quel laboratoire compétent suivant un protocole standardisé. Puisque cette reproductibilité inter-laboratoires fait totalement défaut, la postulation d’une force psychique immatérielle devient scientifiquement insoutenable.
2.3 La rupture épistémologique avec la parapsychologie
L’accumulation d’une décennie entière de résultats empiriques strictement négatifs mène inévitablement Susan Blackmore à une rupture épistémologique radicale. À la fin des années 1980, elle prend la parole publiquement dans les cercles académiques et les médias pour acter la faillite de l’hypothèse parapsychologique. Elle affirme avec force que continuer à postuler des entités métaphysiques non détectables après des décennies de tests rigoureux relève de la pensée magique plutôt que de la démarche scientifique guidée par le principe du rasoir d’Ockham.
Elle formalise ce revirement intellectuel spectaculaire dans une série d’articles devenus célèbres, ainsi que dans son ouvrage autobiographique majeur, In Search of the Light: The Adventures of a Parapsychologist, publié en 1986. Dans cet écrit rétrospectif d’une honnêteté intellectuelle remarquable, elle raconte sans fard la trajectoire de ses désillusions : comment l’étudiante exaltée d’Oxford, fermement résolue à démontrer la réalité de la survie de l’âme et des pouvoirs extrasensoriels, s’est transformée, au contact têtu des données du monde réel, en une critique intransigeante du paranormal. Elle y démontre que le véritable courage scientifique ne consiste pas à s’accrocher à ses croyances initiales par fidélité émotionnelle, mais à accepter de les abandonner lorsque les faits les réfutent catégoriquement.
Cette rupture ne signifie aucunement la fin de son intérêt pour les phénomènes mentaux extraordinaires. Au contraire, Blackmore adopte le cadre du scepticisme méthodique comme fondement d’une reconquête scientifique des mystères de l’esprit. Dès lors, sa trajectoire prend une nouvelle orientation : plutôt que de chercher vainement des signaux télépathiques dans le vide, elle va consacrer son énergie cognitive à expliquer scientifiquement pourquoi des millions d’individus à travers le monde vivent des expériences de sortie du corps, de mort imminente ou d’apparitions fantomatiques. Il ne s’agit plus de savoir si l’âme s’échappe de la chair, mais d’élucider la fabrique cérébrale de ces illusions phénoménales.
3. L’explication naturaliste des expériences hors du corps (OBE)
3.1 La modélisation de la représentation corporelle et de la conscience spatiale
Libérée du fardeau des hypothèses dualistes, Susan Blackmore s’attelle à résoudre l’énigme inaugurale de sa propre vie : comment un cerveau humain peut-il générer l’illusion phénoménologique viscérale d’observer son propre corps depuis un point d’observation situé en dehors de celui-ci ? En pionnière de ce qui deviendra la neuropsychologie cognitive de l’incarnation (embodiment), elle élabore dès le début des années 1980 un modèle computationnel et perceptif fondé sur les mécanismes cérébraux de cartographie spatiale et d’intégration multisensorielle.
Blackmore avance que le sentiment ordinaire d’« être dans son corps » n’est pas une vérité métaphysique immuable, mais une construction neuronale dynamique et instable. Pour nous permettre d’interagir avec notre environnement, le cerveau doit constamment synthétiser des flux massifs et hétérogènes d’informations provenant des canaux visuels, proprioceptifs, vestibulaires et kinesthésiques. Cette synthèse est opérée au sein de structures corticales associatives d’intégration d’ordre supérieur, principalement situées au niveau du lobe pariétal et de la jonction temporo-pariétale (JTP). Lorsque ces données concordent, le système cognitif maintient active une représentation spatiale égocentrique par défaut, positionnée derrière les orbites oculaires de notre corps biologique.
Cependant, si ce flux d’intégration multisensorielle vient à être interrompu ou désynchronisé — par exemple par un stress extrême, une baisse de perfusion sanguine, une décharge électrique anormale ou la privation sensorielle —, le système de traitement de l’information se trouve confronté à une incohérence dramatique. Incapable de maintenir le modèle égocentrique primaire, le cerveau puise alors dans ses réserves mnésiques et imaginatives pour reconstruire en urgence une représentation spatiale cohérente du monde. Or, les représentations mnésiques globales d’un lieu sont très fréquemment encodées depuis une perspective allocentrique, c’est-à-dire une vue aérienne ou à la troisième personne (comme lorsque nous nous remémorons une scène de notre enfance en nous y voyant nous-mêmes). Le passage en mode OBE représente ainsi une tentative désespérée de l’appareil cognitif pour stabiliser une carte de l’environnement en adoptant une perspective top-down d’oiseau, produisant l’impression subjective irréfutable de planer au-dessus de son enveloppe charnelle.
3.2 Les facteurs déclencheurs psychologiques et physiologiques
Pour étayer cette hypothèse mécaniste, Susan Blackmore procède à un inventaire clinique et expérimental des contextes d’apparition des sorties hors du corps. Elle démontre que l’OBE n’est l’apanage ni de la pathologie psychiatrique lourde ni de l’éveil mystique, mais qu’elle survient chez environ 10 à 15 % de la population générale saine à la faveur de conditions physiologiques et psychologiques bien identifiées.
Parmi les déclencheurs primaires, elle isole l’impact du stress aigu, de l’épuisement physique profond, des traumatismes crâniens et des états d’anesthésie chirurgicale. Elle analyse de manière approfondie le phénomène de la paralysie du sommeil, une parasomnie au cours de laquelle le mécanisme d’atonie musculaire propre au sommeil paradoxal (REM) persiste lors d’un réveil conscient transitoire. Dans cette configuration, le cortex est éveillé, mais privé de feedback proprioceptif direct en raison du blocage moteur ; combiné à des hallucinations hypnagogiques ou hypnopompiques produites par l’activité onirique sous-jacente, ce déficit d’ancrage sensoriel induit très fréquemment des sensations de flottement, de distorsion spatiale corporelle et d’élévation hors du lit.
Parallèlement, Blackmore corrèle l’occurrence des OBE à des traits psychologiques stables. Ses études psychométriques révèlent que les individus rapportant des expériences de décorporation présentent des scores significativement plus élevés aux échelles d’absorption psychologique (capacité à focaliser intensément son attention au point de s’abstraire de l’environnement immédiat), de propension à la rêverie (fantasy-proneness) et de vivacité de l’imagerie mentale visuelle et spatiale. De plus, elle identifie des liens étroits avec des micro-décharges épileptoïdes au niveau du lobe temporal, intuition clinique qui recevra une validation neurophysiologique éclatante des décennies plus tard dans les laboratoires de neurologie fonctionnelle.
3.3 La déconstruction des théories de la corde d’argent et du corps astral
Armée de cette architecture naturaliste, Susan Blackmore s’emploie à démonter pièce par pièce les dogmes séculaires de l’occultisme, du spiritisme et des courants ésotériques occidentaux, qui prétendent que l’OBE implique l’expulsion d’un « corps astral » relié au corps biologique par une « corde d’argent » fluidique indestructible jusqu’à l’heure du décès définitif. Elle soumet les témoignages de décorporation à un examen logique et empirique impitoyable.
Premièrement, elle relève que lors des expériences de projection astrale contrôlées en laboratoire, aucun sujet n’est capable de rapporter des informations visuelles véridiques qu’il n’aurait pu déduire logiquement ou percevoir de manière inconsciente au préalable. Des cibles alphanumériques ou des objets insolites placés sur des étagères élevées au-dessus du lit des sujets expérimentaux demeurent invariablement invisibles aux prétendus « yeux astraux ». La réalité perçue lors d’une OBE s’avère être une reconstruction cognitive : les sujets voient la pièce telle qu’ils se rappellent qu’elle est, et non telle qu’elle est en temps réel (par exemple, des modifications secrètes apportées à l’ameublement avant le test ne sont jamais remarquées par les voyageurs spectraux).
Deuxièmement, elle déconstruit l’universalité de la corde d’argent. Elle démontre que cet élément, loin d’être un invariant anatomique de l’âme humaine, est un mème culturel issu d’une interprétation littérale d’un passage biblique (Ecclésiaste 12:6) popularisé par les publications théosophiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Les individus qui n’ont jamais été exposés à la littérature ésotérique occidentale ne rapportent pratiquement jamais la vision de cette corde lors de leurs décorporations spontanées. Le corps astral et sa fixation fluidique ne sont que des artefacts d’imagination modélisés par la culture. L’expérience de sortie du corps est désormais redéfinie pour la communauté savante : non pas une échappée de l’esprit hors de la prison de la chair, mais le chef-d’œuvre halluciné d’un cerveau temporairement désorienté dans l’espace.
4. La démythification neurobiologique des expériences de mort imminente (NDE)
4.1 L’hypothèse du cerveau mourant (« The Dying Brain »)
Après avoir élucidé les mécanismes de l’expérience hors du corps, Susan Blackmore s’attaque à un phénomène connexe qui suscite un engouement planétaire depuis la parution en 1975 du livre de Raymond Moody, Life After Life : les expériences de mort imminente (EMI ou Near-Death Experiences, NDE). Alors que le public et un segment important du monde médical interprètent ces récits comme l’aperçu authentique d’un au-delà transcendant et la preuve irréfutable de la survie de la conscience post-mortem, Blackmore formule dans son ouvrage de référence Dying to Live: Science and the Near-Death Experience (1993) la théorie matricielle du « cerveau mourant » (The Dying Brain Hypothesis).
Au cœur de sa démonstration réside l’analyse des conséquences métaboliques de l’ischémie, de l’anoxie et de l’hypoxie cérébrale. Lorsque le cœur s’arrête ou que la pression artérielle s’effondre de manière critique, le cortex cérébral est privé d’oxygène et de glucose en quelques secondes. Ce déficit énergétique catastrophique entraîne la faillite immédiate des pompes ioniques cellulaires et la rupture des mécanismes de rétroinhibition neuronale médiés par l’acide gamma-aminobutyrique (GABA). Le cortex visuel primaire (aire V1), dont l’organisation rétinotopique présente une densité neuronale immensément plus élevée au centre (fovéa) qu’à la périphérie, subit une excitation anarchique non contrôlée.
Blackmore démontre mathématiquement et physiologiquement comment cette désinhibition corticale produit l’hallucination universelle du « tunnel lumineux » : l’excitation spontanée des cellules fovéales, conjuguée à l’extinction progressive des zones périphériques plus vulnérables à l’anoxie, se traduit pour le système visuel par l’apparition d’un point central étincelant qui s’élargit graduellement tandis que le champ périphérique sombre dans la noirceur, donnant l’illusion dynamique irrésistible de se déplacer à vive allure dans un conduit obscur vers une lumière éblouissante. Simultanément, la cascade d’anoxie déclenche la libération massive d’opioïdes endogènes (endorphines) et de métabolites sérotoninergiques, sécrétés par l’organisme comme tampon neuroprotecteur face à l’agonie tissulaire. Ce déferlement neurochimique explique avec une limpidité parfaite le sentiment océanique de paix absolue, l’extinction totale de la douleur physique et l’euphorie mystique invariablement rapportés par les rescapés du trépas.
4.2 La revue de vie et le panorama de la mémoire
Une autre composante emblématique des expériences de mort imminente est le phénomène de la « revue de vie » ou panorama mnésique, au cours duquel le sujet voit défiler devant lui l’intégralité de son existence passée en une fraction de seconde, avec un luxe de détails inouï et une intensité émotionnelle écrasante. Les théoriciens dualistes et spiritualistes y ont vu l’examen de conscience théologique de l’âme devant comparaître devant l’éternité ou la manifestation de l’immortalité de la mémoire akashique.
Susan Blackmore balaie ces rêveries métaphysiques en disséquant la neurophysiologie du système limbique et des formations hippocampiques. Les structures temporo-médianes, en particulier l’hippocampe et le complexe amygdalien, sont les carrefours névralgiques de l’encodage, du stockage et du rappel des souvenirs autobiographiques à forte charge affective. Or, ces tissus sont précisément parmi les plus sensibles de l’encéphale à la déprivation d’oxygène et aux perturbations ischémiques. Sous l’effet de l’anoxie aiguë, ces zones entrent dans un état d’excitation paroxystique analogue à un orage électrique épileptique focal.
Cette tempête neurochimique lève brutalement les mécanismes d’inhibition synaptique qui régulent habituellement le rappel séquentiel des souvenirs. Privé de ses filtres chronologiques et inhibiteurs, le cerveau réactive simultanément des réseaux synaptiques dormants encodant des pans entiers de la mémoire autobiographique. Il en résulte un déferlement mnésique holographique ultra-réaliste. Blackmore souligne la parenté clinique indiscutable entre la revue de vie des NDE et les auras extatiques décrites par les patients souffrant d’épilepsie du lobe temporal, telles que documentées par le neurologue Wilder Penfield lors de stimulations peropréatoires du cortex temporal. Loin d’être un prélude au jugement divin, la revue de vie est le chant du cygne électrique d’un système limbique en voie de désintégration métabolique.
4.3 Le débat académique contre les approches dualistes de la mort
La publication des travaux de Blackmore sur les NDE déclenche une polémique majeure et durable au sein des cercles médicaux et de la communauté philosophique internationale. Elle se retrouve propulsée au rang d’adversaire théorique principale des tenants d’une conscience non locale et post-mortem, engageant des passes d’armes méthodologiques mémorables contre des auteurs à succès et des médecins renommés tels que Raymond Moody, Kenneth Ring, le cardiologue néerlandais Pim van Lommel ou, plus tardivement, le neurochirurgien Eben Alexander.
Blackmore cible impitoyablement les failles méthodologiques des études prétendant attester de la persistance d’une conscience claire alors que le tracé de l’électroencéphalogramme (EEG) de surface est plat. Elle démontre que l’EEG clinique conventionnel ne mesure que l’activité électrique des couches superficielles du néocortex ; des foyers neuronaux profonds situés dans le tronc cérébral, l’hippocampe et l’amygdale continuent à fonctionner et à émettre des potentiels synaptiques complexes pendant plusieurs dizaines de secondes, voire plusieurs minutes, après l’arrêt cardiaque apparent. De plus, elle souligne l’absence systématique de synchronisation temporelle rigoureuse dans les témoignages rétrospectifs : rien ne permet d’affirmer qu’une expérience phénoménologique intense a eu lieu au moment exact où le tracé cérébral était à son nadir électrique plutôt que durant la phase d’agonie précédant l’arrêt ou durant la phase tumultueuse de reperfusion cérébrale lors de la réanimation.
Elle critique sévèrement les protocoles hospitaliers prétendument observationnels qui manquent de rigueur quant aux cibles cachées dans les services de soins intensifs (aucun patient en arrêt cardiaque n’a jamais été capable d’identifier un dessin ou un mot de passe placé face vers le haut sur un moniteur invisible depuis le sol). En défendant sans concession une ontologie matérialiste et moniste, Susan Blackmore affirme que la conscience est le produit strict et indissociable de la dynamique cérébrale : éteindre la machinerie biologique, c’est anéantir définitivement l’expérience subjective du sujet. La mort n’est pas une porte ouverte vers un au-delà féerique, mais la cessation irréversible de l’illusion d’exister.
5. L’appropriation et l’expansion de la mémétique évolutionniste
5.1 Les fondations conceptuelles de « The Meme Machine » (1999)
Après avoir démystifié les spectres de la parapsychologie et naturalisé les états altérés de conscience, Susan Blackmore accomplit un bond conceptuel majeur à la fin des années 1990 en s’emparant d’une idée esquissée par le biologiste évolutionniste britannique Richard Dawkins dans le dernier chapitre de son essai séminal The Selfish Gene (1976) : le concept de mème. Alors que Dawkins n’avait proposé ce néologisme que comme une illustration spéculative pour signifier que les gènes ne sont pas les seuls entités réplicatrices soumises à la sélection darwinienne, Blackmore décide d’ériger cette intuition en une science unifiée de la culture humaine dans son ouvrage magistral The Meme Machine (1999), préfacé par Dawkins lui-même.
Le postulat de départ est d’une rigueur implacable : tout système au sein duquel se manifestent de la variation, une sélection différentielle et une transmission fidèle (hérédité) est inéluctablement soumis à l’algorithme universel de la sélection naturelle, quel que soit le substrat physique sous-jacent. Blackmore définit le mème comme toute unité d’information culturelle transmise d’un cerveau à un autre par le mécanisme exclusif de l’imitation authentique. Elle insiste vigoureusement sur cette distinction : un animal qui apprend par conditionnement opérant direct ou par simple facilitation sociale ne manipule pas de mèmes. Seule l’imitation motrice ou conceptuelle — la capacité d’observer une action chez un congénère et d’en reproduire la structure logique interne dans son propre système moteur — génère un nouveau réplicateur darwinien.
À partir de cette définition, Blackmore révolutionne l’anthropologie évolutionniste en proposant une hypothèse audacieuse pour expliquer l’un des plus grands mystères de la paléoanthropologie : l’explosion fulgurante du volume de la boîte crânienne chez les hominidés en moins de trois millions d’années. Pourquoi l’encéphale de l’Homo sapiens a-t-il triplé de volume en dépit des coûts énergétiques faramineux (le cerveau consomme 20 % de l’oxygène pour 2 % de la masse corporelle) et des dangers létaux lors de l’accouchement ? Pour Blackmore, la réponse ne réside pas dans la chasse ou la survie écologique, mais dans la sélection mémétique : dès l’instant où nos ancêtres ont acquis la capacité d’imiter des techniques de taille de silex ou d’utilisation du feu, les meilleurs imitateurs ont bénéficié d’une prime de survie. Dès lors, les mèmes ont commencé à reconfigurer la boîte à outils génétique de l’hôte biologique pour en faire une machine à copier toujours plus performante.
5.2 Le concept de co-évolution gène-mème
L’apport théorique singulier de Susan Blackmore dans The Meme Machine réside dans la formalisation du mécanisme de co-évolution gène-mème, qui transcende et subvertit les thèses classiques de la sociobiologie développées par Edward O. Wilson. Là où la sociobiologie traditionnelle postule que la culture est « tenue en laisse » par les gènes — c’est-à-dire que les comportements humains ne sont que des stratégies détournées pour maximiser le succès reproducteur biologique —, Blackmore affirme avec force que le second réplicateur s’est émancipé de son tuteur et a inversé le rapport de force.
Elle démontre que les mèmes ont exercé une pression sélective directe et massive sur l’équipement génétique des hominidés. Les individus capables d’assimiler, de perfectionner et de transmettre les mèmes les plus avantageux sur le plan technologique ou social devenaient des partenaires reproductifs de choix au sein du groupe (phénomène de choix sexuel mémétiquement médié). Par conséquent, les gènes codant pour des structures neuronales plastiques, capables d’une imitation sophistiquée et d’un apprentissage rapide, ont été activement sélectionnés et disséminés dans le pool génétique.
Le cas d’école de cette dynamique est, selon elle, l’apparition du langage articulé. Rejetant les explications purement génétiques du type « grammaire universelle innée » sans justification évolutive, Blackmore suggère que le langage a émergé sous la pression directe des mèmes eux-mêmes. Le langage est le vecteur de transmission mémétique par excellence : il décuple la fidélité de copie et la vitesse de propagation des idées tout en réduisant drastiquement le bruit sémantique inhérent à l’imitation gestuelle. Ce ne sont pas les humains qui ont inventé le langage pour communiquer ; ce sont les mèmes qui ont contraint l’appareil phonatoire et le cortex humain à évoluer pour optimiser leur propre réplication virale à travers la parole.
5.3 Les mécanismes de défense et de propagation des complexes de mèmes (mémeplexes)
Les mèmes isolés (comme l’idée de tailler une pointe de flèche ou un refrain musical) ne voyagent que rarement seuls dans l’espace culturel. Ils s’associent, coopèrent et s’amalgament pour former de vastes constellations symbiotiques que Susan Blackmore nomme des mémeplexes (complexes de mèmes). Tout comme les gènes s’assemblent en chromosomes pour construire des organismes biologiques viables, les mèmes s’agrègent en systèmes cohérents au sein desquels la présence d’un mème renforce la survie et la propagation de tous les autres.
L’analyse que déploie Blackmore des grandes traditions religieuses en tant que mémeplexes constitue l’un des pans les plus stimulants et polémiques de son œuvre. Elle examine les religions historiques non comme des révélations sacrées ou de simples délires pathologiques, mais comme des entités darwiniennes extraordinairement adaptées, dotées de systèmes immunitaires conceptuels sophistiqués visant à assurer leur survie dans la mémoire collective. Un mémeplexe religieux robuste intègre typiquement plusieurs types de sous-unités :
- Des mèmes de promesse de récompense incommensurable (le salut éternel, la félicité paradisiaque) et de châtiment absolu (l’enfer, la damnation), qui exploitent les leviers primaires de la peur et de l’espoir chez l’hôte biologique.
- Des mèmes d’immunisation épistémologique, érigeant la « foi aveugle » au rang de vertu suprême tout en stigmatisant le doute méthodique ou la vérification rationnelle comme des péchés d’orgueil inspirés par des puissances maléfiques.
- Des mèmes d’altruisme sélectif, encourageant la générosité envers les coreligionnaires pour asseoir la cohésion du groupe hôte tout en réprimant la dissidence interne.
- Des impératifs de prosélytisme actif, enjoignant l’hôte sous peine de déchéance morale à infecter le maximum de nouveaux cerveaux disponibles (évangélisation, conquête, endoctrinement précoce des enfants).
Face aux données scientifiques contradictoires, le mémeplexe déploie des stratégies de résistance herméneutique : il absorbe les anomalies ou les requalifie d’épreuves de foi. Blackmore insiste sur le fait que cette ingénierie culturelle ne nécessite aucun dessein conscient ni complot clérical : la religion a évolué par pur algorithme de sélection naturelle des idées, où seules les combinaisons de croyances les plus contagieuses et les mieux barricadées contre la critique ont traversé les siècles pour saturer notre écosystème mental.
6. Le démantèlement du soi : La théorie du « Selfplex »
6.1 L’illusion de l’ego et de l’agentivité centrale
L’application la plus radicale et subversive de la mémétique opérée par Susan Blackmore concerne la nature même de l’identité subjective : la déconstruction analytique de ce que nous appelons le « moi ». Dans le sillage de David Hume et en parfaite symbiose avec les propositions du philosophe de l’esprit Daniel Dennett dans son ouvrage Consciousness Explained (1991), Blackmore soutient que l’ego conscient n’est rien d’autre qu’une gigantesque fiction narrative, une hallucination cognitive solidifiée par le langage.
Blackmore s’attaque frontalement au modèle intuitif que l’Occident a hérité de Descartes : l’illusion d’un théâtre cartésien au sein duquel un « Je » central, un homoncule immatériel ou un centre de commande exécutif contemplerait l’écran de ses perceptions, prendrait des décisions délibérées et commanderait les mouvements du corps. Elle démontre que la neurologie contemporaine ne trouve aucune trace d’un tel chef d’orchestre : il n’y a dans le système nerveux central qu’une myriade de processus distribués en parallèle, une cacophonie de réseaux neuronaux interconnectés sans aucun centre d’intégration ultime.
D’où provient alors le sentiment viscéral, inébranlable et permanent d’être un sujet unique, autonome et continu ? Blackmore forge le concept fondamental de Selfplex (le mémeplexe du soi). Pour elle, le « soi » n’est pas une entité biologique préexistante, mais une coalition tentaculaire de mèmes qui a colonisé l’appareil cognitif de l’enfant au fur et à mesure de l’acquisition du langage. Des expressions quotidiennes comme « je pense », « c’est à moi », « j’ai choisi ceci » ou « je crois en cela » sont des mèmes récurrents qui lient artificiellement des pensées disparates autour d’un pôle d’attribution fictif. Ce « soi » illusoire s’avère être le véhicule de réplication mémétique le plus efficace jamais apparu : les idées qui parviennent à s’arrimer au Selfplex (« ma » nationalité, « ma » réputation, « mes » croyances) bénéficient de l’immense arsenal de protection psychologique que l’individu déploie pour défendre sa propre survie physique.
6.2 Les implications pour la responsabilité morale et le libre arbitre
En liquidant la réalité ontologique du soi central, Susan Blackmore tire les conséquences inévitables de son système sur la notion de libre arbitre. Si l’ego n’est qu’une constellation volatile d’unités d’information culturelle greffée sur un ordinateur biologique déterministe, l’idée selon laquelle une entité consciente exercerait un pouvoir causal non contraint sur les choix de l’organisme s’effondre comme un non-sens métaphysique.
Elle s’appuie massivement sur les protocoles expérimentaux de Benjamin Libet conduits au début des années 1980. En enregistrant les signaux électriques du cortex moteur chez des sujets invités à accomplir un geste spontané du poignet, Libet a mis en évidence l’apparition d’un « potentiel de préparation motrice » (readiness potential) dans le cortex cérébral environ 350 à 500 millisecondes *avant* que le sujet n’ait l’impression subjective consciente de prendre la décision d’agir. Blackmore utilise cette donnée empirique pour prouver la nature épiphénoménale ou rétrospective de la volition consciente : la sensation de « vouloir » faire quelque chose n’est pas l’origine de l’action motrice, mais un récit mémétique généré a posteriori par le cerveau pour s’attribuer l’autorité d’un processus neurobiologique déjà enclenché.
La prise de décision est dès lors reformulée comme un champ de bataille darwinien : dans le cerveau se déroule en permanence une compétition impitoyable entre différents mèmes et désirs hormonaux en concurrence. La pensée qui « l’emporte » et déclenche l’acte n’est pas sélectionnée par un souverain intérieur, mais par un équilibre temporaire d’interactions synaptiques déterminé par l’histoire génétique et culturelle passée de l’individu. Loin de mener à l’immoralité ou à la licence, Blackmore redéfinit l’éthique sociale sans libre arbitre : les sanctions pénales et les louanges morales demeurent indispensables non pour châtier une âme intemporelle, mais parce qu’elles constituent elles-mêmes des mèmes dissuasifs ou incitatifs majeurs qui reprogramment en temps réel les algorithmes décisionnels des cerveaux membres de la communauté.
6.3 Les effets psychologiques de la dissolution du soi
La plupart des penseurs qui réfutent théoriquement le libre arbitre et la substance du moi continuent néanmoins à vivre au quotidien comme si leur ego contrôlait souverainement leurs moindres faits et gestes. Ce n’est pas le cas de Susan Blackmore. Elle se livre à une entreprise d’une radicalité existentielle rare : faire coïncider son vécu phénoménologique intime avec les conclusions de ses recherches cognitives, c’est-à-dire vivre au quotidien en observant l’effondrement permanent de l’illusion du moi.
Elle documente avec une finesse introspective fascinante cette transition psychologique vers une fluidité de l’existence sans ancrage égocentrique. Lorsqu’on s’entraîne méthodiquement à observer l’apparition des pensées sans s’y identifier, on découvre que les pensées surviennent d’elles-mêmes dans le champ de la conscience, sans que personne ne les ait « pensées ». De même, les décisions (se lever, faire couler du café, écrire une ligne de texte) s’exécutent de façon fluide et naturelle par la dynamique du corps et des stimuli environnementaux, sans qu’un micro-gestionnaire interne n’ait à intervenir.
Cette dissolution délibérée du Selfplex entraîne une transformation profonde de la vie émotionnelle :
- Une réduction drastique de l’anxiété de performance et de la honte sociale : si le moi est une chimère, la peur de paraître ridicule, l’obsession du statut et le ressentiment perdent leur socle d’alimentation psychopathologique.
- Une extinction graduelle de l’angoisse de la mort physique : ce qui meurt à chaque seconde n’étant qu’un train de pensées éphémères, la mort biologique future perd sa dimension de tragédie absolue pour redevenir un événement naturel du cycle matériel.
- L’avènement d’une posture d’observateur serein et lucide : la conscience n’est plus vécue comme une propriété possédée par un individu étriqué, mais comme le théâtre ouvert et impersonnel au sein duquel les phénomènes de l’univers se manifestent et s’évanouissent sans laisser de trace.
7. Les « trémèmes » et la mutation technologique de la culture
7.1 La définition du troisième réplicateur (T-memes)
Dans la dernière phase de son développement théorique, amorcée lors de sa célèbre conférence TED en 2008 et développée dans divers essais prospectifs, Susan Blackmore projette la logique évolutionniste vers l’avenir technologique de notre civilisation. Elle énonce l’hypothèse vertigineuse de l’avènement d’un troisième réplicateur sur Terre, succédant aux gènes et aux mèmes : les trémèmes (contraction de « mèmes technologiques » ou T-memes).
Pour comprendre cette rupture épistémologique, il convient d’observer le déplacement des trois piliers de l’algorithme darwinien :
- Le premier réplicateur (les gènes) : Les molécules d’ADN se répliquent, subissent des mutations et sont sélectionnées au sein de la biosphère biologique.
- Le deuxième réplicateur (les mèmes) : Les unités culturelles sont copiées, modifiées et sélectionnées par l’intermédiaire d’hôtes biologiques humains doués d’imitation et de langage.
- Le troisième réplicateur (les trémèmes) : Les paquets d’information numérique sont copiés, modifiés et sélectionnés exclusivement par et pour des machines numériques, sans que l’intervention, la compréhension ou la validation d’un être humain ne soient désormais nécessaires.
Blackmore met en garde contre l’illusion anthropocentrique qui consisterait à considérer la technologie numérique contemporaine comme de simples « outils » mis au service de la volonté humaine. Les serveurs interconnectés, les câbles sous-marins et les centres de calcul constituent un nouveau biotope computationnel au sein duquel circulent des flux d’informations dont la complexité et la vitesse échappent totalement au traitement neuronal biologique. Les serveurs répliquent des programmes, les algorithmes de compression sélectionnent les fichiers les plus efficients, et les systèmes automatisés de traitement du signal mutent les données à des fréquences d’échelle nanoseconde.
7.2 L’impact des réseaux numériques et de l’intelligence artificielle
L’expansion fulgurante d’Internet et le triomphe de l’apprentissage automatique (machine learning) constituent la confirmation éclatante des prédictions de Blackmore sur l’essor des trémèmes. Les réseaux sociaux et les moteurs de recherche ne sont pas de simples relais d’information : ce sont de puissants filtres de sélection darwinienne artificielle automatisés.
Les algorithmes de recommandation régissant des plateformes telles que YouTube, TikTok, Google ou X (anciennement Twitter) ont pour fonction d’analyser en continu des milliards de métadonnées comportementales pour maximiser l’attention et le temps de rétention. Dans cette configuration, les intelligences artificielles génèrent, sélectionnent et disséminent des contenus en fonction de critères de transmissibilité computationnelle pure, exploitant sans vergogne les biais cognitifs ancestraux de l’encéphale humain. L’être humain se trouve dégradé de son piédestal d’auteur de la culture au statut subalterne de vecteur biologique ou d’hôte intermédiaire parasité, dont le cerveau ne sert plus qu’à fermer temporairement la boucle d’amplification des signaux algorithmiques.
Avec l’avènement des grands modèles de langage (LLM) et des réseaux antagonistes génératifs (GAN), les trémèmes atteignent leur autonomie fonctionnelle complète. Les machines s’entraînent désormais sur des corpus textuels massifs, dialoguent entre elles via des API automatisées, génèrent de nouvelles lignes de code logiciel pour optimiser leur propre architecture sans supervision humaine directe et arbitrent les flux de capitaux sur les marchés financiers en microsecondes. Blackmore souligne que cette évolution n’exige nullement qu’une conscience phénoménale habite les circuits en silicium : la sélection aveugle de la copie numérique suffit à propulser une dynamique évolutive autonome qui subordonne progressivement les intérêts de l’espèce humaine à la préservation de l’infrastructure technologique mondiale.
7.3 Les défis écologiques et existentiels de l’essor technologique
Cette prolifération exponentielle des réplicateurs technologiques ne flotte pas dans l’éther désincarné des abstractions logiques : elle repose sur un ancrage biophysique massif et vorace. Susan Blackmore analyse avec lucidité les conséquences métaboliques et géologiques de ce règne des trémèmes sur notre planète, inscrivant sa réflexion au cœur des débats sur l’Anthropocène.
Pour assurer la réplication, le stockage et le routage de ces flux astronomiques de données numériques, la machine mémétique globale exige une consommation phénoménale d’énergie fossile et électrique, l’extraction forcenée de métaux rares (lithium, cobalt, néodyme) et l’accaparement de portions croissantes des terres émergées pour implanter des méga-centres de données et des infrastructures de refroidissement. Blackmore inverse avec audace la perspective politique classique : nous ne détruisons pas la biosphère par simple avidité capitaliste ou insouciance morale, mais parce que notre espèce est devenue l’instrument biologique contraint d’une force évolutive émergente qui pousse à l’édification de son propre substrat technologique planétaire.
Le risque existentiel majeur formulé par Blackmore n’est donc pas tant le scénario hollywoodien d’une guerre ouverte déclarée par des robots conscients, mais celui d’un découplage fonctionnel irréversible : un monde où la biosphère serait tellement dégradée par les exigences thermodynamiques de la machine technologique que l’environnement terrestre deviendrait hostile à la vie biologique supérieure, tandis que l’architecture computationnelle des trémèmes, désormais auto-réparatrice et alimentée par des champs solaires désertiques, poursuivrait son expansion darwinienne dans une indifférence absolue au sort de ses anciens créateurs.
8. L’investigation de la conscience : Entre illusionnisme et science cognitive
8.1 La confrontation avec le « problème difficile » de David Chalmers
Au-delà de la mémétique, le cœur des recherches théoriques de Susan Blackmore s’est toujours concentré sur l’énigme la plus redoutable de la philosophie contemporaine : la nature de l’expérience consciente. Lorsque le philosophe australien David Chalmers a formulé en 1995 sa célèbre distinction entre les « problèmes faciles » de la conscience (expliquer les mécanismes neurobiologiques de l’attention, du sommeil ou de la catégorisation sensorielle) et le « problème difficile » (The Hard Problem : comprendre pourquoi et comment le traitement physique de l’information s’accompagne d’un ressenti subjectif intérieur, d’un effet que cela fait d’être), Blackmore a immédiatement pris une position épistémologique tranchée.
Refusant le piège du dualisme des propriétés ou du panpsychisme réactivé par Chalmers, elle s’aligne fermement sur le courant de l’illusionnisme, représenté par Daniel Dennett et plus tard par Keith Frankish. Pour Blackmore, le « problème difficile » est un problème fallacieux, une aporie linguistique engendrée par des intuitions cartésiennes mal digérées. Elle conteste radicalement l’existence ontologique des qualia — ces supposées propriétés pures, privées, ineffables et subjectives de l’expérience sensorielle (comme la rougeur du rouge ou le goût amer du café).
Dans cette perspective, poser la question « Pourquoi tout cela s’accompagne-t-il d’un sentiment subjectif ? » repose sur la prémisse erronée qu’il existe d’un côté la machinerie physique du cerveau et de l’autre une projection cinématographique interne de qualia. Blackmore soutient que le cerveau est une machine d’évaluation et de jugement : il génère des représentations discriminatives complexes et construit rétrospectivement des croyances illusionnistes sur son propre état interne. L’esprit ne fait que *croire* qu’il ressent des qualia ineffables parce qu’il n’a pas accès à la plomberie computationnelle sous-jacente qui calibre ses réponses comportementales. Dès lors, l’expérience de pensée canonique du « zombie philosophique » — un être physiquement identique à un humain en tout point, mais dénué d’expérience intérieure — est rejetée par Blackmore comme une aberration conceptuelle : un système physique fonctionnant exactement comme nous le faisons accéderait nécessairement aux mêmes jugements d’auto-attribution cognitive, dissolvant toute distinction réelle entre l’être et le prétendu « ressenti ».
8.2 L’ouvrage de référence « Consciousness: An Introduction »
Forte de cette armature critique, Susan Blackmore publie en 2003 un ouvrage monumental qui s’impose immédiatement comme la référence pédagogique incontournable des universités du monde anglo-saxon : Consciousness: An Introduction. Rédigé avec une clarté didactique exceptionnelle et enrichi d’exercices d’auto-observation phénoménologique, ce manuel dresse une cartographie exhaustive des perspectives scientifiques et philosophiques sur l’esprit.
Blackmore y décortique avec une minutie exemplaire les paradigmes théoriques dominants de la neurobiologie cognitive contemporaine. Elle confronte notamment :
- La théorie de l’espace de travail global (Global Workspace Theory), formalisée par Bernard Baars et développée en neuro-imagerie par Stanislas Dehaene, qui modélise la conscience comme un mécanisme d’amplification attentionnelle et de diffusion panglobale de l’information à travers un réseau de neurones pyramidaux à longue portée reliant le cortex préfrontal et pariétal.
- La recherche des corrélats neuronaux de la conscience (NCC), impulsée par Francis Crick et Christof Koch, tentant d’isoler l’ensemble minimal d’événements neuronaux et de synchronisations oscillatoires (notamment dans la bande gamma à 40 Hz) suffisant pour générer un percept conscient spécifique.
- Les approches énactives et sensorimotrices développées par Alva Noë et Kevin O’Regan, qui refusent de localiser la conscience dans la boîte crânienne pour la concevoir comme une modalité d’action exploratoire dynamique reliant l’organisme à son environnement immédiat.
L’originalité pédagogique fondamentale de l’ouvrage réside dans son refus de dissocier l’analyse neuroscientifique rigoureuse à la troisième personne de l’investigation empirique à la première personne. Pour Blackmore, il est stérile d’enseigner des théories computationnelles sans enjoindre simultanément l’étudiant à examiner ses propres états de veille, de rêve, d’attention et de distraction, forçant ainsi le futur chercheur à confronter en temps réel ses théories abstraites aux anomalies déconcertantes de son expérience phénoménologique immédiate.
8.3 La méthode des dix questions fondamentales sur la conscience
L’une des contributions méthodologiques les plus audacieuses de Susan Blackmore au domaine des sciences de l’esprit est l’usage systématique de questions introspectives récurrentes, destinées à déstabiliser les certitudes du sens commun. La plus emblématique de ces interrogations, qu’elle propose comme un exercice quotidien de vigilance, est formulée de manière désarmante : « Suis-je conscient maintenant ? »
Blackmore observe ce qui se produit concrètement dans l’esprit lorsqu’on s’astreint à poser cette question à des moments aléatoires de la journée. La réponse immédiate est invariablement affirmative : « Oui, bien sûr, je suis conscient maintenant ». Mais que se passait-il une fraction de seconde *avant* que l’interrogation ne soit posée ? L’observateur attentif découvre avec effroi que le contenu de conscience antérieur à la question semble rétrospectivement fabriqué à l’instant même où l’on s’est arrêté pour le vérifier. C’est l’équivalent cognitif de la lumière du réfrigérateur : nous avons l’illusion que la lampe est toujours allumée parce qu’à chaque fois que nous ouvrons la porte pour vérifier, elle brille de mille feux.
Cette méthode met en lumière ce que Blackmore qualifie d’instabilité chronique et de discontinuité fondamentale de la conscience humaine. Loin d’être un fleuve majestueux et ininterrompu (le fameux stream of consciousness de William James), la vie mentale est une succession de micro-éveils fragmentaires, de sautes d’attention et d’intervalles d’automatisme inconscient complet. En nous posant continuellement ces questions critiques (« Où est mon esprit en cet instant ? », « Qui fait l’expérience de cette douleur ? »), nous découvrons que notre modèle intuitif d’une conscience unifiée observant le monde n’est qu’un artefact rétrospectif déclenché par l’acte même d’interrogation.
9. La convergence de la pratique Zen et de la recherche empirique
9.1 L’engagement dans la méditation Zen (Chan)
Parallèlement à ses recherches universitaires en psychologie cognitive, Susan Blackmore entame dès le début des années 1980 un engagement existentiel rigoureux dans la tradition méditative du bouddhisme Zen (particulièrement dans sa lignée sino-japonaise Chan/Rinzai). Elle devient l’élève assidue de maîtres occidentaux et asiatiques éminents, au premier rang desquels John Crook, professeur d’éthologie à l’Université de Bristol et l’un des rares héritiers autorisés du grand maître Chan Chan Sheng-yen.
L’adhésion de Blackmore au Zen ne découle d’aucun attrait pour le folklore oriental, la religiosité rituelle ou l’exotisme new-age. Elle aborde la salle de méditation (le zendo) exactement comme elle aborde un laboratoire de psychophysique : comme un espace d’expérimentation empirique radicale à la première personne, dépouillé de tout dogme a priori. Elle s’astreint pendant des décennies à la discipline corporelle exigeante du Zazen (la méditation assise silencieuse), s’imposant des retraites immersives prolongées (sesshin) où la confrontation avec la douleur physique, la fatigue et les turbulences mentales est poussée dans ses derniers retranchements.
Elle s’investit particulièrement dans la pratique du travail sur les koans — ces énigmes paradoxales et insolubles pour l’intellect discursif données par le maître à l’adepte (« Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ? », « Deux mains applaudissent et font un son ; quel est le son d’une seule main ? »). Blackmore perçoit les koans comme de formidables scalpels mémétiques conçus spécifiquement pour épuiser les échafaudages logiques du cerveau verbal, dynamiter les circuits de la pensée conceptuelle binaire et précipiter une rupture brutale dans l’adhésion névrotique au Selfplex.
9.2 La phénoménologie de la non-dualité et l’expérimentation personnelle
La pratique assidue du Zazen permet à Susan Blackmore d’expérimenter au niveau phénoménologique le plus intime les concepts qu’elle manipule théoriquement dans ses écrits académiques. Elle découvre avec une stupéfaction admirative que la doctrine bouddhique ancestrale de l’anatta (l’insubstantialité radicale du soi, le non-soi) formulée il y a deux millénaires et demi dans la plaine gangétique concorde au millimètre près avec les données les plus avancées des neurosciences cognitives contemporaines.
Dans son livre profondément original Ten Zen Questions (2009), Blackmore documente cette convergence expérimentale en prenant dix énigmes fondamentales de la philosophie de l’esprit pour les passer au crible combiné de la réflexion cognitive et d’heures de méditation silencieuse sur le coussin. Elle y décrit la survenue d’états de conscience non-duels (kensho ou aperçu d’éveil) au sein desquels s’effondre spontanément la frontière séculaire entre le sujet observant et l’objet observé :
- Il n’y a plus un individu qui « entend » le chant d’un oiseau : il y a simplement l’événement sonore du chant qui résonne dans un espace vide et conscient.
- Il n’y a plus une volonté centrale qui force le corps à respirer : l’inhalation et l’expiration se déploient d’elles-mêmes, intégrées au rythme silencieux de l’univers physique.
- Les pensées sont directement perçues dans leur nudité acoustique ou visuelle, émergeant du néant synaptique pour y replonger instantanément, sans qu’aucun propriétaire intérieur ne puisse les revendiquer comme siennes.
Cette expérience directe de la vacuité (shunyata) et de l’interdépendance causale (pratītyasamutpāda) apporte à Blackmore la confirmation existentielle de ce que son modèle mémétique avait postulé : le sentiment d’isolement de l’ego n’est qu’un court-circuit informationnel réversible. Lorsque le bavardage du Selfplex s’interrompt faute de carburant attentionnel, la réalité phénoménale ne bascule pas dans le néant, mais s’illumine d’une clarté, d’une paix et d’une présence sensorielles incomparables.
9.3 La réconciliation entre rigueur scientifique et introspection contemplative
Loin d’aboutir à un compromis boiteux entre mysticisme et rationalité, Susan Blackmore forge une posture épistémologique exemplaire que l’on peut qualifier de naturalisme contemplatif. Elle rejette avec une intransigeance absolue tous les oripeaux dogmatiques, magiques ou cosmologiques qui encombrent historiquement les religions orientales, refusant sans équivoque les croyances en la réincarnation littérale, les lois morales du karma universel, la survie post-mortem de la mémoire subtile ou l’existence de plans de transmigration astrale.
Elle soutient que les grandes traditions contemplatives n’ont pas besoin d’hypothèses surnaturelles pour prouver leur immense valeur humaine. La méditation n’est pas un véhicule d’accès à des révélations d’outre-monde, mais une discipline psychologique d’investigation de la nature de l’esprit ici et maintenant. La clarté attentionnelle et la stabilité émotionnelle aiguisées par le Zazen deviennent pour le scientifique des instruments méthodologiques d’une précision inégalée pour formuler des hypothèses de laboratoire plus fines sur les temps de réaction perceptifs, les clignotements attentionnels (attentional blink) et les états dissociatifs.
Cette synthèse intellectuelle permet à Blackmore d’incarner une voix unique dans le débat public contemporain : elle pourfend avec la même énergie la crédulité des adeptes de la spiritualité sans méthode et le réductionnisme étriqué des scientistes qui refusent d’investiguer l’univers phénoménologique de la subjectivité. Son scepticisme n’est pas un cynisme défensif, mais une ouverture bienveillante, lucide et passionnée à l’ensemble du réel.
10. Les prises de position sociétales et controverses publiques
10.1 L’engagement au sein du mouvement sceptique international
Parallèlement à sa carrière universitaire d’enseignement et de recherche, Susan Blackmore s’affirme dès le début des années 1980 comme l’une des figures de proue du mouvement sceptique mondial. Elle rejoint les rangs du Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal (CSICOP, devenu aujourd’hui le Committee for Skeptical Inquiry – CSI) aux côtés de géants de la vulgarisation rationnelle tels que Carl Sagan, Isaac Asimov, James Randi et Martin Gardner. Elle devient fellow de cette organisation et contribue régulièrement à sa revue phare, le Skeptical Inquirer.
Dans ce cadre, elle s’investit sans relâche dans l’éducation populaire à l’hygiène mentale et à la pensée critique. Elle arpente les plateaux de télévision, les studios de radio et les amphithéâtres du monde entier pour dénoncer publiquement les supercheries des médiums de spectacle, les dérives lucratives des astrologues, les promesses mensongères des guérisseurs psychiques et le charlatanisme du mouvement Nouvel Âge. Elle analyse avec une rigueur implacable les techniques de manipulation psychologique utilisées par les prétendants aux pouvoirs paranormaux, démontrant expérimentalement le fonctionnement de la lecture froide (cold reading) et l’exploitation systémique de l’effet Barnum par les voyants.
Cependant, le scepticisme de Blackmore se singularise par une tonalité qui tranche avec l’agressivité condescendante de certains de ses confrères masculins. Ayant elle-même vécu une expérience de sortie du corps d’une puissance indicible et ayant cherché pendant des années des traces du paranormal, elle manifeste une empathie sincère pour les témoins d’anomalies. Elle ne qualifie jamais les gens ordinaires qui croient aux fantômes ou aux ovnis d’imbéciles ou de fous ; elle s’efforce inlassablement d’expliquer comment notre machinerie cérébrale — façonnée par l’évolution pour détecter des menaces et reconnaître des formes signifiantes — engendre de manière tout à fait naturelle et universelle ces illusions perceptives chez les esprits les plus brillants.
10.2 Les débats sur la valeur explicative de la mémétique
L’engagement passionné de Susan Blackmore pour la cause mémétique n’a pas manqué de susciter d’intenses controverses académiques, non seulement avec les théologiens et les sociologues humanistes rétifs au darwinisme culturel, mais également au cœur même de la communauté des biologistes évolutionnistes. Des penseurs aussi illustres que Stephen Jay Gould, Ernst Mayr ou Mary Midgley ont adressé des critiques dévastatrices au concept de mème, le qualifiant d’analogie biologique oiseuse, superficielle et incapable de déboucher sur un programme de recherche scientifique fécond.
Les critiques convergent principalement sur l’absence d’une unité matérielle discrète : là où la génétique moléculaire s’appuie sur la réalité physico-chimique tangible des séquences de nucléotides d’ADN et de codons, personne n’a jamais été capable d’isoler un « mème » au microscope, ni de délimiter avec précision où commence et où finit une unité mémétique (une mélodie entière est-elle un mème, ou chaque mesure est-elle un sous-mème ?). De plus, l’accusation de lamarckisme culturel est fréquemment soulevée : les idées acquises se modifient intentionnellement et se transmettent de manière horizontale et oblique, sans respecter les mécanismes de ségrégation génétique mendélienne stricts.
La controverse atteint un point critique au milieu des années 2000 avec l’essoufflement institutionnel de la discipline, symbolisé par la suspension des publications du Journal of Memetics – Evolutionary Models of Information Transmission en 2005. Face à ce désamour partiel du monde académique, Susan Blackmore monte obstinément au créneau pour défendre la validité heuristique irremplaçable du mème. Elle répond que Darwin a formalisé la théorie de la sélection naturelle sans avoir la moindre idée de l’existence des gènes ou de l’ADN, la seule observation des variations phénotypiques héréditaires suffisant à valider l’algorithme. Elle soutient que le mème n’a pas besoin d’être un corpuscule physique figé pour être opératoire : il est un schéma d’information comportemental copié avec variation. Pour Blackmore, rejeter la mémétique au motif qu’elle n’est pas réductible à la génétique mendélienne relève d’une myopie épistémologique qui interdit de saisir les mécanismes universels de l’évolution de l’information.
10.3 La promotion des psychédéliques et des états modifiés dans un cadre scientifique
Une autre facette audacieuse et controversée des prises de position publiques de Susan Blackmore concerne son plaidoyer constant pour l’étude scientifique ouverte et la réévaluation thérapeutique des substances psychédéliques (LSD, psilocybine, mescaline, DMT). Alors que la guerre contre les drogues menée par les gouvernements occidentaux criminalisait sans discernement toute recherche pharmacologique sur ces molécules depuis la fin des années 1960, Blackmore a courageusement maintenu que ces agents chimiques constituent des sondes neurochimiques exceptionnelles pour cartographier le fonctionnement de la conscience humaine.
Sans dissimuler son propre usage expérimental personnel de ces composés — qu’elle évoque avec une transparence clinique rare pour un professeur d’université —, elle soutient que les psychédéliques agissent comme de véritables accélérateurs de particules pour l’esprit. En perturbant sélectivement les récepteurs sérotoninergiques 5-HT2A et en désactivant temporairement les centres de contrôle du réseau du mode par défaut (Default Mode Network – DMN), ces molécules induisent une dissolution transitoire mais radicale du Selfplex. L’individu fait l’expérience d’une déconstruction immédiate de son armature narrative égocentrique, accédant à des états de perception brute décrits comme mystiques ou non-duels.
Blackmore a activement milité pour une réforme en profondeur des politiques de santé publique britanniques et internationales, plaidant pour une législation fondée sur des données toxicologiques et neuropharmacologiques objectives plutôt que sur des paniques morales irrationnelles. Ses prises de position ont anticipé de près de deux décennies la « renaissance psychédélique » contemporaine qui voit aujourd’hui les plus prestigieuses universités mondiales (Johns Hopkins, Imperial College London) administrer de la psilocybine pour traiter avec succès la dépression résistante, les traumatismes complexes ou l’angoisse existentielle chez les patients en fin de vie.
11. Méthodologie pédagogique et apports à la psychologie cognitive
11.1 L’innovation dans l’enseignement universitaire de la conscience
Tout au long de ses mandats d’enseignement, particulièrement à l’Université de Bristol et à l’Université de West of England (UWE) où elle a été nommée Reader in Psychology, Susan Blackmore a profondément renouvelé la pédagogie des sciences de l’esprit. Refusant d’enfermer l’enseignement de la psychologie dans le cadre magistral traditionnel d’un défilé de théories apprises par cœur, elle transforme ses amphithéâtres en véritables laboratoires d’exploration phénoménologique collective.
Elle introduit des protocoles pédagogiques interactifs et inédits :
- Des sessions d’exercices introspectifs guidés où des centaines d’étudiants s’exercent simultanément à observer le point précis où une perception sensorielle devient un jugement verbal, ou à guetter l’instant exact où l’attention bascule d’une oreille à l’autre lors d’une tâche d’écoute dichotique.
- Le décloisonnement disciplinaire systématique : ses cursus imbriquent organiquement les apports de la neurophysiologie la plus pointue, les théorèmes de la cybernétique, les questionnements de la philosophie analytique de l’esprit et les données de l’anthropologie rituelle.
- L’entraînement systématique au doute méthodique : elle incite ses étudiants à repérer leurs propres biais d’auto-complaisance, à traquer leurs croyances magiques résiduelles et à formaliser des contre-hypothèses expérimentales rigoureuses face à leurs intuitions subjectives les plus chères.
Par cette approche innovante, Blackmore a formé toute une génération de psychologues et de neuroscientifiques à l’exigence d’une double compétence rare : être capable de manipuler avec une virtuosité égale les équations statistiques de l’analyse multivariée et la description phénoménologique fine des contenus immédiats de l’expérience vécue.
11.2 Le développement de paradigmes d’investigation des croyances magiques
Sur le plan de la recherche empirique fondamentale en psychologie cognitive, l’une des contributions les plus remarquables de Susan Blackmore concerne la découverte des profils de traitement de l’information qui prédisent l’adhésion aux croyances paranormales et superstitieuses. Plutôt que de postuler un déficit global d’intelligence chez les croyants, elle démontre que la croyance au surnaturel découle de micro-biais spécifiques dans le raisonnement probabiliste et la perception du hasard.
Par une série d’expérimentations ingénieuses, elle démontre que les individus qui croient aux perceptions extrasensorielles (les « brebis » dans le jargon expérimental, par opposition aux « chèvres » sceptiques) présentent une incapacité statistique marquée à évaluer la probabilité de coïncidences fortuites. Confrontés à des séries de lancers de dés ou de tirages aléatoires, ils ont une tendance systématique à sous-estimer la probabilité qu’une répétition identique survienne par pur hasard statistique. Par conséquent, lorsqu’une coïncidence banale survient dans leur vie quotidienne (penser à un ami une seconde avant que celui-ci ne téléphone), ils rejettent l’explication probabiliste mathématique normale pour y substituer une explication télépathique magique.
De plus, Blackmore documente chez les croyants une sensibilité accrue à l’apophénie (la tendance à percevoir des connexions signifiantes dans des motifs d’information purement aléatoires ou chaotiques) et à la pareidolie visuelle et auditive. Ses recherches montrent que ces sujets possèdent un seuil de détection du signal plus bas, couplé à un biais d’attribution d’agentivité hyperactif (Hyperactive Agency Detection Device – HADD) : face à un stimulus ambigu, leur cerveau infère immédiatement la présence d’une intentionnalité ou d’une conscience invisible. Elle formalise ainsi les traits cognitifs d’une pensée magique universelle, enracinée dans les mécanismes d’adaptation sélective de l’encéphale humain.
11.3 La vulgarisation scientifique comme devoir éthique
Pour Susan Blackmore, la responsabilité du chercheur universitaire ne saurait se borner à la publication d’articles hyperspécialisés dans des revues savantes à comité de lecture lues par un cercle restreint d’initiés. Elle conçoit la vulgarisation scientifique de haut niveau comme un impératif éthique et civique fondamental dans un monde démocratique menacé par l’obscurantisme, la prolifération des théories du complot et la désinformation de masse.
Elle s’illustre par une collaboration prolifique et régulière avec de grands organes de presse généralistes internationaux, publiant des chroniques et des tribunes de fond dans The Guardian, The Times, le New Scientist ou Psychology Today. Elle y aborde sans jargon technocratique les questions les plus complexes de notre époque : l’éthique de l’édition génomique, les dérives sectaires des gourous spirituels, l’illusion du destin ou les impacts psychiques du confinement pandémique. Ses apparitions dans des documentaires scientifiques majeurs pour la BBC, Discovery Channel ou National Geographic en ont fait un visage familier et respecté du grand public anglophone.
Ses interventions aux conférences TED ont cumulé des millions de vues à travers la planète, illustrant sa capacité unique à captiver un auditoire mondial hétérogène en disséquant avec humour et limpidité la mécanique des réplicateurs ou la fiction du soi. Blackmore a su hisser la vulgarisation des sciences cognitives au rang d’art littéraire et philosophique, prouvant que la rigueur méthodologique la plus intransigeante n’est jamais incompatible avec l’émerveillement poétique et la générosité communicative.
12. Bilan intellectuel et pérennité de l’œuvre de Susan Blackmore
12.1 La synthèse d’une pensée non conventionnelle mais rigoureuse
Au terme d’une trajectoire intellectuelle d’une densité prodigieuse s’étendant de 1951 à nos jours, Susan Blackmore apparaît comme l’une des figures les plus fascinantes et atypiques du paysage intellectuel mondial. Sa trajectoire biographique elle-même force le respect académique : elle illustre de façon magistrale le cheminement héroïque d’un esprit guidé par la seule boussole de la preuve empirique, capable de sacrifier sans complaisance les illusions métaphysiques qui avaient motivé sa jeunesse sur l’autel de la vérité expérimentale.
L’unité architecturale de sa pensée, trop souvent fragmentée par des commentateurs superficiels, est en réalité d’une cohérence absolue. Il existe une ligne causale ininterrompue qui relie sa déconstruction des phénomènes paranormaux à son analyse du cerveau mourant, puis à sa formulation de la machine mémétique, à sa théorie du Selfplex et à sa pratique du Zen non-duel. Toutes ces facettes expriment un même combat philosophique : la dénonciation de l’illusion anthropocentrique et la dissolution du fantôme dans la machine cartésienne.
Blackmore a réussi le tour de force exceptionnel de réconcilier ce que la modernité s’était évertuée à disjoindre : le réductionnisme matérialiste le plus strict et l’expérience phénoménologique de la transcendance intérieure. En débarrassant la spiritualité de ses superstitions magiques et en arrachant les neurosciences au cynisme mécaniste, elle a ouvert une voie royale pour un naturalisme intégral, où la libération de la souffrance existentielle naît précisément de la compréhension lucide de nos déterminismes biologiques et culturels.
12.2 L’influence contemporaine sur les théories de l’esprit et de la technologie
L’héritage théorique de Susan Blackmore irrigue aujourd’hui de manière souterraine ou explicite des pans entiers de la recherche de pointe. Ses intuitions pionnières sur l’origine des expériences de sortie du corps ont été magistralement confirmées au début des années 2000 par les travaux du neurochirurgien suisse Olaf Blanke aux Hôpitaux Universitaires de Genève. En stimulant électriquement par électrodes focales la jonction temporo-pariétale droite d’une patiente épileptique, Blanke a été capable d’induire et de stopper à volonté des expériences de décorporation rigoureusement identiques à celles vécues et modélisées par Blackmore trente ans plus tôt, apportant ainsi la consécration neuroanatomique définitive à son modèle spatial d’illusion corporelle.
Dans le domaine technologique, sa théorisation prophétique des T-memes trouve aujourd’hui son éclatante application dans l’analyse critique de l’économie de l’attention, des bulles de filtres algorithmiques et de la prolifération de la désinformation en ligne. Les ingénieurs cognitifs, les philosophes du numérique et les sociologues des réseaux s’approprient désormais le lexique mémétique de Blackmore pour modéliser la manière dont les plateformes contemporaines réorganisent la noosphère en s’émancipant du contrôle des institutions démocratiques traditionnelles.
De même, ses travaux sur l’incarnation et la flexibilité de la conscience spatiale constituent des fondements théoriques majeurs pour les concepteurs d’environnements immersifs de réalité virtuelle (VR) et d’interfaces cerveau-machine (BCI). En prouvant que le sentiment d’incorporation corporelle n’est qu’un modèle computationnel malléable, Blackmore a ouvert la voie aux recherches sur l’extension du corps propre à travers des avatars numériques et des prothèses robotiques téléopérées.
12.3 Perspectives futures et questions ouvertes laissées par ses recherches
Alors que Susan Blackmore poursuit ses réflexions au XXIe siècle, l’héritage intellectuel qu’elle nous lègue continue de poser des questions vertigineuses à la science et à la philosophie de demain. L’émergence triomphante de l’intelligence artificielle générative et des réseaux de neurones profonds relance avec une urgence aiguë le problème de la nature de la conscience : si les grands modèles de langage manipulent les mèmes avec une virtuosité syntaxique supérieure à celle de l’être humain, assisterons-nous à l’émergence spontanée d’un Selfplex machinique, d’une illusion d’ego logée dans des centres de calcul géants ?
De plus, l’avenir du concept même de mémétique demeure une question ouverte. À l’heure où la génomique s’hybride avec la science des données et où la transmission culturelle s’accélère à des échelles de temps infra-humaines, l’humanité saura-t-elle préserver son agentivité critique face au déferlement des trémèmes planétaires, ou est-elle condamnée à n’être qu’un échelon transitoire dans l’histoire universelle de l’évolution de l’information réplicative ?
L’œuvre de Susan Blackmore ne propose aucun dogme rassurant ni certitude définitive face à ces abîmes conceptuels. Elle offre infiniment mieux : une méthode d’une probité exemplaire, un courage épistémologique sans faille et une posture de curiosité inébranlable. De 1951 à nos jours, cette chercheuse d’exception aura démontré que le rejet de l’illusion n’appauvrit jamais notre rapport au monde, mais qu’il constitue, au contraire, la condition absolue d’un émerveillement lucide devant la prodigieuse complexité de l’univers et de la conscience qui le contemple.
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