Rom Harré – 1927 2019

Horace Romano Harré (Rom Harré)

  • 18 décembre 1927, Apiti – 2019
  • Néo-zélandaise, britannique
  • Philosophie analytique, réalisme critique, tournant discursif
Scientifically Reviewed · Dr. Marwa Abd-Alazim · October 15, 2026
Medically & Scientifically Reviewed Verified: October 15, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Key Contributions

  • Théorie du positionnement (Positioning Theory)
  • Éthogénie
  • Tournant discursif en psychologie
  • Critique de la conception humienne de la causalité et ontologie des pouvoirs causaux
  • Réhabilitation de la personne comme agent autonome et moral

Biography

L’histoire des sciences humaines et de la philosophie analytique de la seconde moitié du vingtième siècle reste indissociable de la silhouette intellectuelle singulière de Horace Romano Harré, universellement connu sous le nom de Rom Harré. Penseur inclassable, polymathe d’une fécondité prodigieuse, il aura traversé les paysages académiques britanniques et internationaux en pourfendeur infatigable des dogmes réductionnistes. Né en Nouvelle-Zélande et formé aux exigences formelles des mathématiques et de la physique avant de conquérir les estrades d’Oxford, Harré a incarné cette rare synthèse d’une rigueur épistémologique intransigeante et d’une sensibilité humaniste profonde. À une époque où les sciences de l’esprit s’enfermaient dans l’étau positiviste du behaviorisme ou s’égaraient dans les abstractions déterministes d’un fonctionnalisme mécanique, il a patiemment réhabilité la personne humaine en tant qu’agent autonome, moral, conscient et fondamentalement engagé dans la trame discursive du monde social.

Son œuvre monumentale, s’étalant sur plus de six décennies et riche de dizaines d’ouvrages et de centaines d’articles de référence, s’est construite sur un double front épistémique. D’un côté, il a refondé la philosophie des sciences naturelles en dynamitant la conception humienne de la causalité pour lui substituer une ontologie réaliste ancrée dans les « pouvoirs causaux » et les capacités intrinsèques des entités matérielles. De l’autre, il a opéré une révolution méthodologique et ontologique au sein des sciences sociales et psychologiques par le truchement successif de l’éthogénie, du tournant discursif et de la célèbre théorie du positionnement (Positioning Theory). Pour Harré, l’esprit humain n’est pas une boîte noire scellée gouvernée par des lois nomothétiques aveugles, ni un épiphénomène neurobiologique réductible à des flux synaptiques, mais une pratique collective située, façonnée par les jeux de langage, normée par des ordres moraux et déployée au sein d’échanges conversationnels incessants.

Explorer la pensée de Rom Harré, c’est redécouvrir la puissance d’une philosophie qui refuse d’abandonner l’intelligibilité humaine au scepticisme relativiste comme au physicalisme simpliste. De sa relecture pionnière de Ludwig Wittgenstein à ses collaborations fécondes avec Paul Secord, Roy Bhaskar, Jonathan Potter, Derek Edwards, Luk Van Langenhove ou Fathali Moghaddam, cet intellectuel hors normes a légué un édifice conceptuel aussi dense que stimulant. Cette étude panoramique propose une immersion intégrale et rigoureuse au cœur d’une pensée émancipatrice, qui éclaire avec une acuité toujours renouvelée les dilemmes contemporains de l’action, de l’identité, de la régulation normative et du statut même de la subjectivité à l’ère hyper-médiatisée.

1. Introduction biographique et genèse intellectuelle de Rom Harré (1927-2019)

1.1 Des origines néo-zélandaises à la consécration britannique

Né le 18 décembre 1927 à Apiti, une modeste localité rurale de l’île du Nord en Nouvelle-Zélande, Horace Romano Harré grandit au sein d’un environnement caractérisé par une grande austérité pratique et une proximité constante avec la nature. Très tôt, le jeune Harré manifeste une curiosité intellectuelle insatiable pour la structure fondamentale du monde physique. Il s’oriente vers des études supérieures à l’Université de Nouvelle-Zélande, où il décroche successivement des diplômes de premier plan en mathématiques et en physique théorique. Cette formation scientifique initiale imprimera une marque indélébile sur son approche ultérieure de la philosophie : contrairement à de nombreux épistémologues de son époque formés exclusivement aux humanités classiques, Harré possédait une compréhension intime, opératoire et concrète des formalismes mathématiques, des dynamiques thermodynamiques et des protocoles de laboratoire.

Toutefois, les limites intrinsèques qu’il perçoit dans le positivisme implicite enseigné au sein des facultés de sciences de l’hémisphère sud le poussent à s’interroger sur les fondements mêmes de la connaissance scientifique. Désireux de confronter ses interrogations métathéoriques aux foyers intellectuels les plus vibrants de son temps, il entreprend le voyage vers l’Angleterre au milieu des années 1950. Admis à l’Université d’Oxford, il se trouve immédiatement immergé dans un bouillonnement intellectuel exceptionnel, alors dominé par la fameuse philosophie du langage ordinaire (Ordinary Language Philosophy) incarnée par des figures de proue telles que John Langshaw Austin, Gilbert Ryle et Paul Grice. La confrontation avec ce milieu philosophique oxfordien constitue une rupture décisive dans la trajectoire de Harré : il prend conscience que les énigmes scientifiques et conceptuelles ne se résolvent pas uniquement par l’accumulation empirique, mais exigent une clarification minutieuse des grammaires conceptuelles au moyen desquelles nous décrivons le réel.

Sous la direction du philosophe des sciences Friedrich Waismann, ancien membre éminent du Cercle de Vienne ayant lui-même pris ses distances avec le dogmatisme viennois sous l’influence de Ludwig Wittgenstein, Harré élabore une thèse novatrice consacrée aux méthodes d’explication mathématique et physique. Cette transition disciplinaire, loin d’être un reniement de ses premières amours, s’avère une fructification mutuelle : Harré mobilise la rigueur formelle de la physique pour insuffler du sang neuf à la philosophie analytique britannique, tout en appliquant les outils d’élucidation conceptuelle d’Oxford pour déconstruire les mythes positivistes qui sclérosaient la pratique et l’enseignement des sciences dures.

1.2 Le parcours académique et institutionnel d’un polymathe moderne

L’ascension institutionnelle de Rom Harré au sein de l’Université d’Oxford s’illustre de manière éclatante par sa nomination, dès 1960, au poste de University Lecturer en philosophie des sciences, fonction qu’il exercera avec une distinction remarquable jusqu’à sa retraite formelle de cette institution en 1995. Figure tutélaire du Linacre College, dont il devient l’un des piliers et le Fellow le plus influent, il y anime pendant plus de trois décennies un séminaire interdisciplinaire légendaire qui attire des cohortes de chercheurs venus du monde entier. Sa pédagogie, réputée pour sa générosité intellectuelle doublée d’une causticité stimulante, refuse le cloisonnement strict des facultés traditionnelles et incite sans relâche les chimistes, les psychologues, les linguistes et les sociologues à croiser leurs regards avec la philosophie critique.

Ne limitant nullement son rayonnement aux frontières britanniques, Harré mène en parallèle une carrière transatlantique exemplaire. Il rejoint l’Université de Georgetown à Washington, D.C., où il occupe la prestigieuse chaire de professeur de psychologie, passant plusieurs mois par an à enseigner aux États-Unis. Il assume également des charges d’enseignement et de recherche au sein d’institutions prestigieuses telles que l’American University de Washington, l’Université de Binghamton, ou encore comme professeur honoraire à l’Université de Bruxelles et dans de multiples universités australiennes et sud-américaines. Cette mobilité géographique constante s’accompagne d’une curiosité anthropologique aiguë : attentif aux idiomes locaux, polyglotte pragmatique, Harré s’enrichit des diverses cultures académiques qu’il traverse, refusant l’ethnocentrisme épistémologique qui caractérise souvent l’académie anglo-saxonne.

La prolificité éditoriale de Rom Harré demeure un phénomène presque sans équivalent dans l’histoire intellectuelle contemporaine. Auteur ou co-auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages magistraux, directeur d’une vingtaine d’anthologies et signataire de plusieurs centaines d’articles scientifiques, il a couvert des champs disciplinaires d’une diversité étourdissante. De la dynamique moléculaire aux fondements de la psychiatrie, de l’ontologie des champs magnétiques à la microstructure des interactions adolescentes, son corpus défie les catégorisations simplistes. Ce statut de passerelle vivante entre philosophie, physique et sciences humaines a fait de lui l’un des rares polymathes du vingtième siècle capables de dialoguer d’égal à égal avec un physicien quantique, un neuropsychologue clinicien ou un ethnométhodologue de terrain.

1.3 Les contextes épistémologiques des années 1960 et 1970

Pour mesurer la radicalité et la nécessité de l’entreprise intellectuelle de Harré, il importe de restituer avec précision l’état hégémonique du champ épistémologique au tournant des années 1960 et 1970. En psychologie et dans une large part de la sociologie académique, le behaviorisme, dominé par la figure tutélaire de B.F. Skinner et le modèle stimulus-réponse, règne sans partage véritable dans les départements universitaires anglo-américains. L’esprit humain y est ouvertement traité comme une « boîte noire » inobservable, dont l’investigation empirique est bannie au profit de corrélations comportementales purement externes. Parallèlement, en philosophie des sciences, l’empirisme logique et le positivisme logique, bien que contestés dans leurs marges, continuent de dicter la définition canonique de la scientificité à travers le modèle déductif-nomologique.

Cependant, ce consensus apparent se lézarde sous la pression de contestations multiples. En Europe continentale, le structuralisme s’impose en maître, tandis que la phénoménologie husserlienne et merleau-pontienne rappelle les droits imprescriptibles de l’expérience vécue et de la corporéité intentionnelle. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les travaux pionniers de Thomas Kuhn avec The Structure of Scientific Revolutions (1962) et les critiques formulées par Paul Feyerabend commencent à ébranler le mythe d’une science linéaire, neutre et purement cumulative. Pourtant, un vide théorique béant persiste : comment congédier le réductionnisme mécaniste sans sombrer dans l’obscurantisme métaphysique ou le relativisme cognitif le plus destructeur ?

C’est précisément dans cette brèche historique que Rom Harré choisit de s’engouffrer. Il diagnostique avec une lucidité chirurgicale que la crise des sciences humaines n’est pas une simple crise méthodologique ou un manque d’outils statistiques sophistiqués, mais une maladie métaphysique profonde. En voulant imiter une physique fantasmée et surannée – celle de l’empirisme classique – les sciences sociales se sont privées de leur objet propre : l’homme en tant qu’agent conscient, doté d’intentionnalité, capable de réflexivité et régulé par des normes morales. L’urgence intellectuelle de l’époque, pour Harré, consiste donc à réarmer épistémologiquement les sciences empiriques en leur fournissant un modèle réaliste et non-réducteur de la physicalité comme de l’agentivité humaine.

2. La rupture avec le positivisme : La refondation réaliste de la science

2.1 La critique du réductionnisme et du logicisme de Hume

Le point de départ de la critique épistémologique de Rom Harré réside dans le démantèlement minutieux du legs philosophique de David Hume, dont la conception de la causalité avait contaminé, selon lui, l’ensemble du positivisme logique du vingtième siècle. Hume avait canonisé l’idée que la causalité ne saurait être autre chose qu’une simple « conjonction constante » (constant conjunction) entre des événements spatio-temporellement contigus : si l’événement A est régulièrement suivi de l’événement B, l’esprit humain, par simple habitude psychologique, induit un lien causal qui ne possède pourtant aucun ancrage ontologique nécessaire dans la matière elle-même. Pour Harré, ce logicisme humien est une catastrophe intellectuelle qui réduit l’univers physique à une succession désincarnée d’images cinématographiques, vidant la réalité matérielle de toute efficacité dynamique réelle.

Cette critique prend une forme systématique lorsqu’elle s’attaque au célèbre modèle déductif-nomologique proposé par Carl Hempel et Paul Oppenheim. Dans ce schéma déductif, expliquer un phénomène consiste simplement à déduire la proposition le décrivant à partir d’un ensemble de lois universelles (le grand « L ») et de conditions initiales (le grand « C »). Harré démontre l’inanité explicative de ce modèle : la déduction logique n’est en rien synonyme d’explication causale. On peut logiquement déduire la longueur de l’ombre d’un mât à partir de la hauteur du mât et de l’angle du soleil en vertu des lois de l’optique géométrique ; mais on peut tout aussi bien, d’un point de vue purement formel, « déduire » la hauteur du mât à partir de la longueur de son ombre et de la position du soleil. Or, tout observateur sensé reconnaît que la lumière et le mât causent l’ombre, tandis que l’ombre ne cause en rien la présence physique du mât. Le logicisme positiviste s’avère structurellement aveugle à l’asymétrie causale du monde.

Harré dénonce vigoureusement cet « oubli ontologique » au cœur du positivisme : en refusant de postuler des mécanismes générateurs inobservables, les positivistes se condamnent à une simple phénoménologie descriptive des apparences. Ce refus devient particulièrement délétère lorsqu’il est transposé mécaniquement aux conduites humaines. Appliquer le physicalisme réducteur aux agents sociaux revient à chercher des régularités statistiques entre stimuli externes et réponses motrices, en ignorant délibérément l’architecture cognitive, conceptuelle et signifiante qui rend précisément l’action humaine intelligible et causalement opérante.

2.2 Le réalisme scientifique non réducteur : Pouvoirs et capacités

Face à cette impasse humienne, Rom Harré, notamment à travers son ouvrage séminal écrit avec Edward H. Madden, Causal Powers: A Theory of Natural Necessity (1975), entreprend de réhabiliter une ontologie d’inspiration aristotélicienne réactualisée : celle des substances matérielles et de leurs « pouvoirs causaux » (causal powers) et capacités (capacities). Dans cette perspective, la causalité n’est plus envisagée comme une relation extérieure entre deux événements atomiques indépendants, mais comme l’actualisation ou la manifestation de dispositions intrinsèques logées dans la structure interne des entités physiques. Ce n’est pas le choc de la flamme sur la poudre qui « cause » l’explosion par une régularité contingente ; c’est la structure chimique interne de la poudre à canon qui possède le pouvoir explosif intrinsèque, lequel est activé lorsque les conditions environnementales appropriées sont réunies.

Cette théorisation accorde une primauté absolue à la structure interne des objets. Les choses du monde possèdent des potentialités réelles qui dépendent de leur constitution matérielle, de leur organisation moléculaire ou de leurs propriétés configurationnelles. Ainsi, le monde cesse d’être une poussière d’atomes passifs mus de l’extérieur par des lois transcendantes pour devenir une assemblée dynamique d’agents naturels dotés de tendances, de puissances et de résistances. L’explication scientifique authentique ne consiste pas à subsumer un fait sous une loi abstraite, mais à élucider le mécanisme physique interne par lequel une entité exerce son pouvoir causal sur une autre.

Ce basculement ontologique trouve son accomplissement le plus spectaculaire lorsqu’il est appliqué aux êtres humains. Loin d’être des rouages passifs ballottés par des forces environnementales, les êtres humains sont définis par Harré comme des agents conscients, intentionnels et réflexifs, possédant le pouvoir causal suprême : la capacité d’initier délibérément une chaîne d’actions, de s’abstenir d’agir, de modifier le cours des événements en fonction de projets et d’évaluer normativement leurs propres conduites. Harré opère alors une distinction capitale entre conditions nécessaires et conditions suffisantes :

  • Les conditions nécessaires physiologiques : Le cerveau, le système nerveux et les organes effecteurs constituent des conditions biologiques indispensables sans lesquelles aucune action humaine n’est matériellement possible.
  • Les conditions suffisantes de l’action : L’explication causale de l’action humaine ne réside pas dans la neurochimie, mais dans les raisons d’agir de l’agent, ses intentions conscientes, les règles sociales qu’il choisit de suivre et le sens qu’il attribue à la situation vécue.

2.3 Modèles, analogies et métaphores dans la découverte scientifique

Dans The Principles of Scientific Thinking (1970), Rom Harré porte son regard aiguisé sur la logique de la découverte scientifique elle-même, battant en brèche le modèle poppérien de la réfutationnisme naïf et le modèle déductif axiomatique. Il démontre que la véritable force motrice de l’innovation théorique ne réside pas dans l’inférence formelle, mais dans l’élaboration de modèles et l’utilisation rigoureuse de l’analogie et de la métaphore épistémique. La pensée humaine ne pouvant accéder immédiatement aux strates invisibles du réel, elle projette sur l’inconnu des structures empruntées au domaine du déjà connu pour forger des hypothèses plausibles sur les mécanismes générateurs sous-jacents.

Harré propose une distinction conceptuelle fondamentale entre deux grandes typologies de modèles :

  • Les modèles iconiques (ou modèles matériels/analogiques) : Ce sont des représentations concrètes ou idéalisées qui partagent des propriétés structurales ou dynamiques avec l’objet étudié (par exemple, le modèle planétaire de l’atome proposé par Niels Bohr, où le système solaire sert d’analogue visuel et mathématique pour penser la distribution des électrons autour du noyau).
  • Les modèles théoriques (ou sententiels) : Ce sont des systèmes de concepts abstraits postulés pour rendre compte des propriétés émergentes observées, fonctionnant comme des fictions heuristiques dont la fécondité se mesure à leur capacité à dévoiler la structure réelle de la matière.

La métaphore, loin de n’être qu’un simple ornement rhétorique dévolu à la poésie, apparaît sous la plume de Harré comme un instrument cognitif de premier ordre indispensable à la genèse conceptuelle. Sans métaphore, il n’y a pas d’extension possible du langage scientifique vers des territoires inexplorés. C’est en métaphorisant le son comme une onde aquatique que l’acoustique ondulatoire est née ; c’est en conceptualisant la chaleur comme un fluide que la thermodynamique classique s’est initialement articulée avant de se reformuler en termes cinétiques.

Cette réhabilitation des modèles et des analogies permet à Harré d’opérer un rapprochement épistémologique audacieux entre les sciences de la nature et les sciences de la société. Si les physiciens utilisent le modèle mécanique ou ondulatoire pour théoriser les réalités inobservables, les sociologues et psychologues doivent recourir à des modèles spécifiques adaptés à l’ontologie propre de l’esprit humain. Le modèle le plus adéquat pour comprendre la société n’est pas le système de poulies et de leviers, ni l’organisme biologique homéostatique, mais le modèle dramaturgique et conversationnel, où les acteurs humains agissent conformément à des scénarios négociés et des répertoires de signification partagés.

3. L’approche éthogénique : Repenser l’explication du comportement social

3.1 Les principes fondateurs de l’éthogénie avec Paul Secord

L’année 1972 marque une véritable onde de choc dans le champ de la psychologie sociale avec la parution de l’ouvrage programmatique de Rom Harré et Paul Secord, The Explanation of Social Behaviour. Constatant la faillite conceptuelle d’une discipline obsédée par la standardisation quantitative en laboratoire et incapable de prédire ou de comprendre la moindre dynamique sociale réelle, Harré et Secord posent les fondations d’un nouveau paradigme de recherche qu’ils baptisent du nom d’« éthogénie » (ethogenics, de l’étho-logos, la genèse et la rationalité des mœurs et des conduites).

Le postulat de départ de l’éthogénie est d’une simplicité désarmante, mais d’une portée révolutionnaire : les êtres humains ne sont pas des automates biologiques réactifs conditionnés par leur milieu, mais des agents conscients qui pilotent leur conduite en appliquant des règles apprises au sein de leur culture d’appartenance. Par conséquent, une conduite sociale n’est pas un simple « mouvement corporel » (movement), mais une « action signifiante » (action). Lever le bras pour voter n’a physiologiquement rien de distinct de lever le bras pour héler un taxi ou désigner un objet au ciel ; la nature de l’acte dépend exclusivement de la signification symbolique et institutionnelle attribuée à ce geste dans une situation donnée. L’explication scientifique doit impérativement porter sur l’intelligibilité de l’acte et non sur la cinématique du muscle.

Empruntant ouvertement au sociologue Erving Goffman, Harré et Secord accordent une priorité absolue à l’analyse dramaturgique de la vie quotidienne. La métaphore directrice de l’éthogénie n’est plus le laboratoire aseptisé où l’expérimentateur administre des chocs électriques, mais la scène de théâtre. La vie sociale est analysée comme une succession d’épisodes interactifs où des acteurs, dotés de masques sociaux et investis de rôles codifiés, se livrent à des performances publiques soumises au jugement normatif de leurs pairs. La question centrale n’est plus « qu’est-ce qui cause mécaniquement ce comportement ? », mais « quelle est la signification de cet épisode, quelles règles les acteurs sont-ils en train d’actualiser, et quel ordre moral cherchent-ils à maintenir ou à contester ? »

3.2 Le rôle primordial des règles, des rôles et des plans

Au cœur de l’appareillage conceptuel de l’éthogénie figure une distinction méthodologique et ontologique absolue entre les lois de la nature et les règles sociales. Les positivistes avaient commis la faute impardonnable de traiter les normes culturelles comme si elles étaient des équivalents des lois de la gravitation newtonienne. Harré pulvérise cette illusion par une série de critères différentiels infranchissables :

  • L’inviolabilité ontologique : Une particule physique ne peut pas choisir de désobéir aux lois de la thermodynamique ; en revanche, une règle sociale (comme l’obligation de dire la vérité ou la priorité à droite) se caractérise précisément par le fait qu’elle peut être enfreinte, ignorée, subvertie, réinterprétée ou parodiée par l’agent.
  • La normativité intrinsèque : Les lois physiques décrivent ce qui est invariablement ; les règles sociales prescrivent ce qui doit être fait selon un canon de convenance, de légitimité ou de moralité locale.
  • La réflexivité de l’adoption : L’adhésion d’une personne à une règle implique toujours une marge d’interprétation herméneutique en fonction des contraintes de l’épisode interactif.

Dans cette grille de lecture scénique, l’interaction humaine est structurée par l’articulation dynamique de trois composantes majeures : les plans (les buts cognitifs et projets conscients que les agents formulent à court ou long terme), les rôles (les faisceaux d’attentes et de devoirs attachés à une position sociale donnée au sein d’une institution) et les règles (les grammaires d’action qui dictent la manière légitime de performer ces rôles). La compétence sociale d’un individu ne se mesure pas au nombre de réflexes conditionnés qu’il possède, mais à sa maîtrise pratique des « grammaires locales » : savoir comment entrer en conversation, comment s’excuser élégamment, comment manifester son autorité ou comment gérer un conflit sans déclencher de violence physique relève d’un savoir-faire grammatical hautement sophistiqué.

Cette approche réhabilite de facto la conscience réflexive de l’agent. Les êtres humains ne sont pas les dupes passives de structures anonymes (comme le postulaient certaines dérives du structuralisme althussérien) ; ils sont des praticiens réflexifs qui surveillent constamment le déroulement de leur propre performance, corrigent leurs erreurs en temps réel au moyen d’ajustements subtils et mobilisent les normes institutionnelles comme des ressources rhétoriques pour légitimer leurs choix stratégiques.

3.3 La méthode des récits (‘Accounts’) et l’intelligibilité de l’action

La rupture ontologique introduite par l’éthogénie exigeait une refonte corollaire des méthodes d’investigation empirique. Si les actions humaines sont guidées par des règles et dotées de sens par les agents eux-mêmes, alors le protocole scientifique suprême ne consiste plus à mesurer des variables physiologiques à l’insu du sujet, mais à dialoguer avec lui. C’est l’acte de naissance de la méthode des récits ou des comptes rendus (Accounts Methodology), théorisée avec éclat par Rom Harré.

Les récits désignent l’ensemble des justifications, excuses, explications narratives et commentaires verbaux que les individus produisent spontanément ou sur sollicitation pour rendre compte de leur conduite auprès d’autrui. Contrairement aux psychologues scientistes qui reléguaient la parole des participants au rang de simples « rationalisations après coup » sans valeur scientifique, Harré attribue aux récits le statut épistémologique de données primaires indispensables. Pourquoi ? Parce que le langage utilisé par une personne pour justifier un acte révèle la matrice normative, morale et conceptuelle au sein de laquelle cet acte a été conçu, sélectionné et exécuté. Si un individu explique son geste par le devoir d’honneur, la vengeance légitime ou l’amour filial, ce vocabulaire de motifs n’est pas un vernis superficiel : il constitue le moteur intentionnel même de la praxéologie humaine.

Cette perspective légitime la négociation discursive du sens dans la production des faits sociaux. L’éthogénie étudie la façon dont les acteurs négocient publiquement la signification d’un événement litigieux : l’acte était-il une insulte délibérée ou une simple maladresse involontaire ? La réponse à cette question ne se trouve dans aucun scanner cérébral ; elle émerge d’un combat rhétorique et narratif où s’affrontent des récits concurrents. L’investigateur éthogénique opère ainsi à la manière d’un anthropologue du quotidien ou d’un juriste éclairé : il collecte les discours, décrypte les trames narratives mobilisées, cartographie les grammaires morales sous-jacentes et explicite la logique interne d’épisodes sociaux qui, vus de l’extérieur par une lentille positiviste, paraîtraient totalement absurdes ou irrationnels.

4. Le tournant discursif : L’émergence de la psychologie discursive

4.1 L’inspiration wittgensteinienne : Les jeux de langage

Au début des années 1980, Rom Harré radicalise sa trajectoire critique en orchestrant ce qui est désormais salué sous le vocable de « tournant discursif » (discursive turn) dans les sciences de l’esprit. Cette métamorphose conceptuelle trouve son impulsion matricielle la plus déterminante dans une réappropriation magistrale des Recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein. Harré y puise une arme théorique décisive pour anéantir ce qu’il identifie comme la tare congénitale de la psychologie occidentale depuis René Descartes : le mythe de l’intériorité mentale et le dogme mentaliste.

Selon le mythe cartésien, l’esprit serait un théâtre privé clos, une substance pensante immatérielle où défilent des représentations, des états affectifs et des cogitations pures, que le langage public aurait pour modeste fonction de « traduire » ou de « véhiculer » vers l’extérieur. En s’appuyant sur l’argument wittgensteinien du langage privé, Harré démontre l’absurdité logique de cette conception : un langage qui ne servirait qu’à décrire des états intérieurs purement privés et incommunicables ne pourrait disposer d’aucun critère de correction sémantique ; son locuteur ne saurait jamais s’il utilise le même mot de manière juste ou erronée d’un instant à l’autre. Le sens n’est pas une projection de l’esprit sur le monde, mais une propriété émergeant de l’usage réglé des signes au sein d’activités sociales coordonnées, ce que Wittgenstein nommait les « formes de vie » (Lebensformen) et les « jeux de langage » (Sprachspiele).

Dès lors, Harré entreprend une « linguistisation » radicale des processus psychologiques traditionnels. La mémoire, la volition, le raisonnement, l’émotion ou la conscience de soi cessent d’être conceptualisés comme des mécanismes cérébraux mystérieusement dissimulés sous la boîte crânienne pour devenir des compétences discursives manifestées dans la sphère publique. Se souvenir, ce n’est pas aller chercher une diapositive rangée dans un tiroir neuronal secret ; c’est maîtriser la pratique sociale de la remémoration collective, savoir rapporter un événement passé selon les règles conventionnelles du témoignage crédible et soutenir le bien-fondé de son récit face aux doutes d’un auditoire.

4.2 De la cognition intra-psychique à l’action conversationnelle

Cette refondation wittgensteinienne permet à Rom Harré de devenir l’un des pères intellectuels et le catalyseur central de l’école britannique de psychologie discursive, portée avec brio par des chercheurs de l’Université de Loughborough comme Derek Edwards et Jonathan Potter. Dans cette perspective iconoclaste, le dogme cognitif dominant de la psychologie computationnelle – qui postule que l’esprit humain fonctionne à la manière d’un ordinateur traitant des symboles d’information au sein d’une mémoire de travail – est purement et simplement révoqué comme une illusion réifiante et métaphoriquement infondée.

La psychologie discursive opère une externalisation complète de la pensée :

  • Délocalisation de l’esprit : La cognition n’est plus logée « dans la tête » de l’individu isolé, mais distribuée entre les individus, dans le flux incessant des interactions conversationnelles quotidiennes.
  • Remplacement de la modélisation artificielle : L’investigation empirique délaisse les temps de réaction mesurés sur écran d’ordinateur au profit de l’analyse séquentielle fine d’enregistrements audio et vidéo de conversations authentiques (réunions de travail, disputes conjugales, consultations médicales, appels d’urgence).
  • L’action discursive performative : La parole n’est pas conçue comme un miroir passif de la réalité ou un rapport d’information neutre, mais comme une action sociale orientée vers des fins praxéologiques précises (persuader, accuser, se disculper, flatter, ordonner).

Harré démantèle ainsi l’hégémonie des sciences cognitives orthodoxes : les processus d’attribution causale, les préjugés, les attitudes et les stéréotypes ne sont pas des « schémas cognitifs » préexistants et stockés dans l’architecture neuronale de sujets cobayes ; ce sont des répertoires interprétatifs flexibles mobilisés tactiquement au cours d’un échange discursif pour accomplir des actes sociaux. L’esprit humain est essentiellement conversationnel, et la vie psychique d’un être conscient est un dialogue continu et intériorisé avec les voix, les arguments et les controverses de son groupe culturel d’appartenance.

4.3 L’ordre moral et la régulation symbolique des échanges

L’un des apports les plus originaux et constants de Rom Harré au sein du tournant discursif réside dans son affirmation péremptoire de l’interdépendance indissoluble entre logique sémantique et ordre moral. Pour Harré, aucun acte discursif n’est moralement neutre. Dès qu’un être humain ouvre la bouche pour s’adresser à un autre, il s’engage ipso facto sur un échiquier de droits, d’obligations, de responsabilités et de jugements de valeur.

Les conversations ordinaires fonctionnent comme de véritables arènes où s’arbitrent en permanence l’attribution de responsabilité (blame) et la distribution du mérite (credit). Lorsque nous décrivons une situation, nous ne faisons jamais un constat brut : qualifier l’attitude d’un collègue d’« obstinée » plutôt que de « persévérante » n’est pas une simple variation stylistique, mais un acte de régulation symbolique qui vise à le disqualifier moralement tout en maintenant notre propre supériorité discursive. L’ordre moral d’une communauté constitue la trame normative invisible qui détermine qui est autorisé à parler, à quel titre, de quelle manière et sous peine de quelles sanctions symboliques.

Harré accorde une attention clinique au besoin vital des agents sociaux de préserver leur statut, leur honneur et leur estime de soi dans le regard d’autrui. La gestion de la respectabilité morale (face-work, pour reprendre le concept goffmanien étendu par Harré) est le mobile ultime de la vie discursive. Les êtres humains luttent infiniment plus pour la reconnaissance de leur dignité d’acteurs moraux souverains que pour de simples gratifications matérielles ou biologiques. L’intelligibilité conversationnelle repose ainsi sur une grammaire morale partagée où chaque énoncé engage la réputation et la respectabilité publique de celui qui le profère.

5. La théorie du positionnement (Positioning Theory)

5.1 Du concept statique de ‘rôle’ à la fluidité du ‘positionnement’

À partir du début des années 1990, en étroite collaboration avec le psychologue belge Luk Van Langenhove et plus tard avec le psychologue interculturel Fathali Moghaddam, Rom Harré formalise l’une de ses contributions théoriques les plus retentissantes et les plus largement adoptées aujourd’hui dans l’ensemble des sciences sociales : la théorie du positionnement (Positioning Theory). Cette entreprise conceptuelle naît d’une insatisfaction profonde à l’égard de la notion sociologique classique de « rôle », popularisée par le fonctionnalisme de Talcott Parsons.

Pour Harré et Van Langenhove, le concept de rôle pèche par un excès de rigidité, de statisme et de formalisme. Hérité de la division du travail institutionnelle (le rôle du juge, du médecin, de l’enseignant, du père de famille), il suppose un script préétabli, mécanique et impersonnel, que l’acteur n’aurait plus qu’à enfiler comme un uniforme suranné. Or, la majorité écrasante des interactions humaines de la vie courante n’ont pas lieu dans des cadres protocolaires figés ; elles sont fluctuantes, ambivalentes, imprévisibles et traversées par des rapports de force labiles. La notion de « positionnement » est précisément forgée pour capturer cette dynamique fluide, négociable et transitoire :

  • Le positionnement comme processus discursif continu : Le positionnement désigne la construction discursive par laquelle les personnes situent autrui et se situent elles-mêmes au sein d’une conversation par rapport à un ensemble fluctuant de droits et de devoirs.
  • La micro-politique de l’interaction : Là où le rôle est souvent décrété par l’institution formelle, le positionnement s’arrache, s’impose, se dérobe ou se subvertit à la volée, parfois au sein d’un seul échange de répliques.
  • L’asymétrie constitutive : En se positionnant comme la « voix de la raison », un locuteur positionne immédiatement et implicitement son contradicteur comme un individu « irrationnel », « hystérique » ou « incompétent », le privant ainsi du droit légitime d’intervenir sur un pied d’égalité morale.

5.2 La triade positionnelle : Positions, actes de parole et trames narratives

L’édifice analytique de la théorie du positionnement repose sur une modélisation d’une redoutable efficacité heuristique, connue sous le nom de « triangle du positionnement » ou de triade positionnelle de base. Rom Harré pose que tout épisode discursif est structurellement intelligible par l’interdépendance dynamique et constitutive de trois sommets interactifs : les positions, les forces illocutoires (ou actes de parole) et les trames narratives (storylines).

Ce triptyque fonctionne selon une circularité causale permanente :

  • Les trames narratives (Storylines) : Ce sont les récits socioculturels préexistants ou émergents au sein desquels l’épisode prend place (par exemple, le récit de la « victimisation innocente », de la « croisade morale », de la « trahison amicale » ou du « mentorat bienveillant »). La trame narrative dicte les trajectoires possibles de l’interaction et confère une intelligibilité globale aux comportements des protagonistes.
  • Les positions (Positions) : Ce sont les attributions contingentes de droits moraux et de devoirs discursifs opérées au sein de ladite trame narrative. Une position détermine qui est habilité à juger, qui a le devoir de s’expliquer, qui a le droit d’ignorer et qui est réduit au silence.
  • Les actes de parole (Speech Acts) : Ce sont les énoncés concrets proférés par les acteurs, considérés sous l’angle de leur force performative (Austin). Un même énoncé brut (par exemple : « Fermez la fenêtre ! ») voit sa force illocutoire métamorphosée en fonction du triangle : il s’agit d’un « ordre légitime » si le locuteur est positionné en figure d’autorité bienveillante au sein d’un scénario de soins, mais d’une « agression tyrannique » s’il est positionné en usurpateur illégitime au sein d’une relation entre égaux.

Harré déploie ensuite une typologie analytique très fine pour cartographier les modalités du positionnement. Il distingue notamment le positionnement réflexif (la manière dont je me positionne moi-même par mes choix lexicaux et mes récits) du positionnement interactif (la manière dont j’attribue une position à l’autre) ; le positionnement délibéré (stratégique, conscient et calculé) du positionnement forcé (subi sous la pression coercitive du groupe) ; ou encore le positionnement premier (pris sans confrontation préalable) du positionnement second (la contestation et la renégociation de la position qui venait d’être imposée).

5.3 Applications empiriques de la théorie du positionnement

La puissance d’abstraction et la maniabilité opératoire de la théorie du positionnement ont suscité une explosion d’applications empiriques dans les domaines les plus variés des sciences sociales contemporaines, confirmant l’intuition de Rom Harré selon laquelle la micro-analyse des conversations éclaire les macro-structures du pouvoir.

Dans le domaine des relations internationales et de la résolution des conflits géopolitiques, des chercheurs ont utilisé la théorie pour disséquer les discours diplomatiques, les déclarations de guerre et les négociations de paix. Harré et Moghaddam ont démontré comment des nations entières sont discursivement positionnées par leurs élites politiques comme des « victimes héroïques assiégées », des « gendarmes vertueux du monde libre » ou des « puissances rédemptrices », rendant ainsi des actions militaires moralement impératives et incontestables aux yeux de leurs populations respectives en les verrouillant dans des trames narratives manichéennes.

Dans l’univers des organisations et du management, la théorie permet de révéler les micro-mécanismes invisibles du pouvoir et de la domination institutionnelle. On observe ainsi comment, lors de simples réunions de service, certains cadres confisquent l’autorité décisionnelle en positionnant systématiquement les experts techniques comme des exécutants myopes ou en délégitimant les voix dissidentes au moyen de recadrages narratifs discrets. Dans le champ de la santé et des interactions thérapeutiques, l’analyse des interactions soignant-soigné montre comment la relation médicale peut osciller entre une déshumanisation réifiante (où le patient est positionné comme un « corps dysfonctionnel passif » privé de savoir sur sa propre maladie) et une alliance collaborative (où la personne souffrante est reconnue comme un agent épistémique compétent).

Enfin, la théorie s’est avérée une arme redoutable pour la déconstruction des stéréotypes identitaires, des racismes systémiques et des discriminations de genre. Elle permet de mettre au jour la façon dont les discours hégémoniques attribuent des « devoirs discursifs » asymétriques aux minorités : être constamment sommées de prouver leur loyauté républicaine, de s’excuser pour des crimes commis par d’autres, ou d’être systématiquement positionnées comme incapables d’objectivité universelle dès lors qu’elles prennent la parole sur leurs propres conditions d’existence.

6. L’ontologie de la personne : Le Soi comme construction grammaticale

6.1 La trilogie ontologique : ‘Social Being’, ‘Personal Being’, ‘Physical Being’

Entre 1979 et 1991, Rom Harré entreprend ce qui restera sans conteste son chef-d’œuvre philosophique le plus ambitieux : l’élaboration d’une trilogie anthropologique et ontologique complète, déployée à travers trois monographies magistrales : Social Being (1979), Personal Being (1983) et Physical Being (1991). Dans cette cathédrale théorique, Harré s’attaque de front à l’énigme séculaire de la nature humaine, en cherchant à surmonter définitivement le dualisme cartésien déchirant entre la substance pensante (res cogitans) et la substance étendue (res extensa).

Son modèle théorique s’articule autour d’une conceptualisation triadique et holiste de la personne humaine, pensée comme une entité unique inscrite simultanément dans trois ordres d’existence irréductibles mais en constante transaction réciproque :

  • L’être physique (Physical Being) : L’ancrage matériel et biologique de l’humain dans le règne animal. Le corps n’est pas une mécanique servile, mais un substrat matériel doté de pouvoirs physiologiques indispensables, un « outillage corporel » qui impose des contraintes physiques objectives (pesanteur, fatigue, vieillissement) tout en offrant les capacités motrices et perceptives premières de l’action.
  • L’être personnel (Personal Being) : L’espace réflexif de la subjectivité incarnée. Il s’agit de la personne en tant que centre intentionnel unifié, capable de formuler des projets privés, d’élaborer une mémoire autobiographique cohérente et de s’auto-évaluer à la lumière de ses propres critères d’authenticité et d’intégrité morale.
  • L’être social (Social Being) : L’intégration de la personne dans l’ordre symbolique, normatif et conversationnel de sa communauté. L’individu ne précède pas la société ; il n’accède au statut d’être humain complet que par son inclusion dans un réseau d’échanges discursifs où se distribuent les droits, les honneurs, la réputation et la responsabilité juridique.

Harré récuse tout réductionnisme ascendant (qui voudrait dissoudre la personne dans ses neurones ou ses gènes) autant que tout réductionnisme descendant (qui ferait de l’individu un simple fantasme ou un sous-produit passif d’une structure sociologique transcendante). La personne humaine est précisément le point d’articulation souverain, le nœud dialectique où la physicalité corporelle est transfigurée par les conventions symboliques de la communauté linguistique.

6.2 La décomposition analytique du Soi : Soi 1, Soi 2 et Soi 3

L’un des apports les plus brillants et clarificateurs de Rom Harré à la philosophie de l’esprit réside dans son anatomie tripartite de l’identité personnelle. Dénonçant l’extrême confusion sémantique qui entoure le vocable réifié de « Soi » (The Self) – trop souvent imaginé par les psychologues comme un petit homoncule trônant au centre du cerveau –, Harré procède à une décomposition analytique chirurgicale en distinguant trois dimensions fondamentales, intimement liées mais formellement non interchangeables :

1. Le Soi 1 (L’identité spatio-temporelle et le point de vue perspectif) : Le Soi 1 est la personne considérée en tant que centre perceptif singulier et inaliénable ancré dans l’espace et le temps. Tout être humain incarné fait l’expérience du monde à partir d’un point géométrique et temporel unique : c’est le « ici » et le « maintenant » de la vision, de l’écoute et du toucher. Deux individus peuvent observer le même paysage, mais leurs perspectives visuelles ne peuvent jamais être mathématiquement superposées. Le Soi 1 n’est pas une entité substantielle ou spirituelle ; c’est une propriété formelle et écologique inhérente au fait de posséder un corps physique occupant une coordonnée spatiale déterminée.

2. Le Soi 2 (La théorie de soi et l’autobiographie personnelle) : Le Soi 2 désigne l’ensemble des croyances, des théories, des récits autobiographiques, des compétences perçues et des jugements de valeur qu’une personne détient au sujet d’elle-même. C’est l’image de soi, le concept de soi psychologique : « Je suis courageux », « Je n’ai aucun don pour la géométrie », « J’ai été marqué par une enfance difficile ». Contrairement au Soi 1 qui est immuable dans sa structure formelle de centration perceptive, le Soi 2 est éminemment plastique, historique, faillible et perpétuellement réécrit au fil de l’existence par le travail réflexif de la mémoire et les aléas de la vie.

3. Le Soi 3 (La persona sociale, la réputation et la présentation publique) : Le Soi 3 représente la dimension publique, sociale et morale de l’identité : c’est la réputation, le prestige, le masque social (la persona au sens antique) qu’un individu projette dans les yeux d’autrui et qui lui est reconnu par sa communauté. Le Soi 3 n’appartient pas en propre à l’individu ; il est co-propriété du groupe social qui le juge, le sanctionne, le célèbre ou le flétrit. C’est le soi exposé aux exigences de l’étiquette, de l’honneur institutionnel et de la respectabilité éthique.

Harré démontre avec maestria que l’origine de ces trois dimensions ne relève pas de découvertes neurologiques empiriques, mais est directement ancrée dans la grammaire des pronoms personnels et des indexicaux au sein du langage ordinaire.

6.3 L’appropriation des pronoms et la grammaire de l’identité

Poussant l’analyse wittgensteinienne jusqu’à ses ultimes conséquences, Rom Harré examine le fonctionnement pragmatique du pronom personnel de première personne « Je » (I). Il s’inscrit en faux contre l’illusion récurrente de la métaphysique occidentale – de saint Augustin à William James – qui postule que le mot « Je » fonctionnerait comme un nom propre se référant à un objet mystérieux appelé « l’ego » ou « l’âme ».

En réalité, le pronom « Je » possède un statut purement indexical, exactement comme les mots « ici », « maintenant », « ceci » :

  • La fonction spatiale d’ancrage : Dire « Je vois le danger » sert simplement à localiser l’origine perceptive du signal à l’emplacement précis du corps de celui qui parle.
  • L’acte d’engagement moral et d’imputabilité : Dire « Je promets de venir », « Je maintiens cette déclaration » ou « J’ai commis cette erreur » ne décrit aucun état intérieur secret ; cela accomplit un acte performatif par lequel le locuteur s’affiche publiquement comme l’auteur responsable et juridiquement imputable de l’action mentionnée. C’est un acte de cautionnement éthique.

De là découle une conception révolutionnaire du développement de l’enfant et de la socialisation. Devenir une personne, pour Harré, n’est pas un processus d’éclosion biologique interne d’un soi pré-programmé, mais l’apprentissage graduel et difficile de la maîtrise grammaticale des pronoms de sa langue : apprendre quand dire « Je », quand admettre « Tu », quand s’effacer devant le « Nous ». C’est en apprenant à manier le pronom « Je » au sein des jeux de langage de la responsabilité que l’enfant intériorise l’imputabilité de ses gestes et se constitue progressivement comme un agent moral souverain.

Corrélativement, Harré propose une relecture fascinante des pathologies de l’identité et des troubles psychiatriques. La schizophrénie, les états limites ou les délires de dépossession ne sont plus conceptualisés comme des pannes mécaniques d’un cerveau-machine, mais comme des dysfonctionnements profonds dans la maîtrise pratique de la grammaire du Soi : un effondrement de la capacité à indexer adéquatement ses propres pensées par le pronom « Je », conduisant le sujet souffrant à percevoir ses propres cogitations discursives comme des voix extérieures menaçantes venues d’un « Il » tout-puissant et persécuteur.

7. La construction sociale et linguistique des émotions

7.1 Réfutation du modèle organiciste des émotions fondamentales

L’impérialisme du naturalisme réductionniste a trouvé son expression la plus virulente dans le champ de la psychologie des affects, sous l’égide de la théorie néo-darwinienne des « émotions de base » développée principalement par le psychologue américain Paul Ekman. Selon ce modèle organiciste orthodoxe, il existerait un petit ensemble d’émotions universelles innées (la colère, la peur, le dégoût, la tristesse, la joie, la surprise), gravées dans notre patrimoine génétique sous la forme de programmes neuro-affectifs automatisés, déclenchés mécaniquement par des stimuli spécifiques et associés à des mimiques faciales prototypiques invariables à travers toutes les cultures de la planète.

Rom Harré a livré une charge intellectuelle dévastatrice contre ce modèle dans plusieurs ouvrages majeurs, notamment dans l’anthologie de référence qu’il a dirigée, The Social Construction of Emotions (1986). Pour Harré, la théorie d’Ekman repose sur un sophisme biologique grotesque et une méconnaissance linguistique consternante :

  • Le réductionnisme physiologique : Confondre l’émotion avec l’activation d’un arc réflexe viscéral (comme l’élévation du rythme cardiaque, la sudation palmaire ou la contraction musculaire). La rougeur du visage peut accompagner la colère noire, mais tout autant la honte la plus vive, l’embarras érotique ou une indigestion soudaine ; la physiologie brute est sémantiquement sous-déterminée et muette.
  • L’illusion de l’universalité faciale : Les photographies surexposées d’Ekman présentées à des populations traditionnelles ne mesuraient qu’une habileté à catégoriser des caricatures théâtrales décontextualisées sous la contrainte d’un protocole à choix forcé, ignorant superbement les usages écologiques authentiques de la mimique dans les interactions quotidiennes.
  • L’erreur de réification substantielle : Parler de « la Peur » ou de « la Colère » comme d’entités naturelles autonomes qui « submergeraient » l’individu de l’intérieur, réhabilitant la vieille mythologie des humeurs médiévales.

Harré redéfinit les émotions non comme des décharges neurovégétatives aveugles, mais comme des jugements incarnés (embodied judgments) et des pratiques culturelles normées, où une perturbation corporelle indifférenciée ne prend de signification affective précise que par la médiation d’une interprétation morale et discursive de la situation sociale vécue.

7.2 L’émotion comme acte de jugement moral et relationnel

Pour l’approche constructionniste de Rom Harré, une émotion est essentiellement un acte de communication et de positionnement relationnel adressé à autrui au sein d’un ordre moral local. Elle véhicule une prise de position éthique sur ce qui vient de se produire. Dès lors, éprouver et manifester de la jalousie, de la honte, de la fierté ou de l’indignation relève d’une compétence cognitive et socioculturelle raffinée plutôt que d’un réflexe animal.

Harré analyse minutieusement la fonction sociale régulatrice des émotions morales supérieures :

  • La colère (Anger) : La colère humaine n’est pas une simple fureur agressive animale ; c’est un jugement moral articulé selon lequel un droit personnel a été injustement bafoué, une règle d’équité violée sans excuse légitime, et que le coupable mérite une réprobation publique. Si la situation ne contient aucune injustice perceptible, la réaction cesse grammaticalement d’être de la « colère » pour n’être qu’une crise de rage infantile ou un accès d’irritabilité pathologique.
  • La honte et la culpabilité : Ces affects complexes impliquent la reconnaissance douloureuse par le sujet d’un écart intolérable entre son Soi 2 (sa conduite effective) et les exigences normatives idéales prescrites pour préserver son Soi 3 (sa réputation dans le groupe).
  • La fierté : L’approbation morale accordée publiquement à une performance individuelle jugée conforme ou supérieure aux canons d’excellence de la communauté d’appartenance.

Les enfants n’apprennent pas à ressentir leurs émotions par maturation biologique spontanée, mais par une éducation affective rigoureuse prodiguée par leur entourage : les parents enseignent aux bambins quelles réactions corporelles sont autorisées, dans quelles circonstances exactes, face à qui, avec quelle intensité et selon quels répertoires expressifs légitimes. On apprend à « être indigné » comme on apprend à manier la syntaxe ou la politesse à table. Les émotions sont des formes d’action normées déployées pour modifier les équilibres relationnels dans la trame sociale.

7.3 Diversité ethnographique et relativité culturelle du lexique affectif

L’un des arguments empiriques les plus puissants opposés par Rom Harré à l’essentialisme universaliste réside dans l’analyse comparative des vocabulaires émotionnels à travers l’histoire humaine et l’espace ethnographique mondial. En collaboration avec des anthropologues et des linguistes de pointe, Harré met en évidence l’existence de concepts affectifs fondamentaux au sein de certaines cultures, qui n’ont rigoureusement aucun équivalent lexical ou expérientiel dans les langues occidentales modernes :

  • L’Amae japonais : Théorisé par le psychanalyste Takeo Doi et analysé par Harré, ce concept désigne le désir doux et légitime de dépendre de la bienveillance d’autrui, d’être choyé et de se soumettre passivement à la protection d’une figure supérieure. Inintelligible dans une culture américaine hyper-individualiste obsédée par l’autonomie et l’autosuffisance, l’amae est au Japon une émotion cardinale de régulation du lien social.
  • Le Fago chez les Ifaluk de Micronésie : Décrit par l’anthropologue Catherine Lutz, le fago fusionne intimement dans un même état affectif la compassion protectrice, l’amour tendre et la tristesse mélancolique face à la vulnérabilité d’autrui. Ce n’est ni purement de l’amour, ni de la pitié, mais une disposition relationnelle indispensable à la survie d’une petite communauté insulaire exposée aux périls maritimes.
  • L’Accidie (ou acédie) du Moyen Âge chrétien : État affectif des moines cénobites combinant abattement spirituel, dégoût de la prière, torpeur physique et mélancolie existentielle face à Dieu, disparu de la psychologie contemporaine au profit de la catégorie médicale de « dépression clinique majeure ».

Ces variations ethnographiques et diachroniques démontrent avec éclat que les émotions ne sont pas des objets matériels préexistants attendant d’être étiquetés par les mots, mais des configurations phénoménologiques et expérientielles façonnées de part en part par le lexique disponible. En acquérant les vocabulaires affectifs spécifiques de sa langue maternelle, l’être humain façonne la texture même de son ressenti somatique. Le corps physique n’est pas le maître souverain de l’affectivité ; il est la toile vibrante sur laquelle le pinceau grammatical et moral de la culture vient peindre des paysages émotionnels d’une diversité vertigineuse.

8. Épistémologie et méthodologie qualitative : Dépasser le laboratoire

8.1 Les limites intrinsèques de l’expérimentation en psychologie sociale

Tout au long de sa brillante carrière, Rom Harré a mené un combat épistémologique sans merci contre le fétichisme méthodologique de l’expérimentation en laboratoire au sein de la psychologie académique. En s’inspirant des analyses critiques pionnières de Martin Orne sur les « caractéristiques de la demande » (demand characteristics) et de Robert Rosenthal sur les biais de l’expérimentateur, Harré a déconstruit l’illusion selon laquelle le laboratoire garantirait une objectivité supérieure.

Le laboratoire de psychologie n’est pas un espace chimiquement neutre ou un vide épistémique ; c’est un micromonde social d’une artificialité toxique, doté de sa propre culture institutionnelle hautement coercitive et opaque :

  • La destruction de l’écologie signifiante : En arrachant les sujets humains à leurs milieux de vie réels pour les enfermer dans des pièces closes devant des stimuli aberrants, le chercheur positiviste ne neutralise pas les variables parasites : il anéantit purement et simplement le réseau de significations contextuelles sans lequel aucune action humaine ne peut avoir de sens.
  • La réactivité perverse des participants : Contrairement à des électrons ou à des cailloux, les participants humains devinent en permanence les intentions de l’expérimentateur, s’interrogent sur ce qu’on attend d’eux, cherchent à être de « bons sujets » dociles ou, au contraire, déploient des stratégies de sabotage ludique et de résistance subtile. Les fameuses expériences de Milgram ou de Zimbardo, loin d’avoir révélé les lois universelles de l’obéissance ou de la déshumanisation, ont principalement mesuré l’extrême théâtralité d’un dispositif institutionnel clos où les participants se sont sentis piégés dans un jeu de rôle d’une violence scénarisée.
  • L’hypostase des agrégats statistiques : Les approches quantitatives dominantes collectent des moyennes abstraites sur des cohortes dépersonnalisées, créant de toutes pièces des artefacts mathématiques (la « personnalité moyenne », le « biais moyen ») qui ne correspondent à l’expérience vécue ni à la dynamique réelle d’aucun agent singulier pris sur le terrain.

8.2 Pour une méthodologie idiographique et herméneutique

En lieu et place de l’impérialisme nomothétique (la quête effrénée et stérile de « lois universelles » du comportement calquées sur la physique classique), Rom Harré plaide inlassablement pour la réhabilitation d’une méthodologie idiographique et herméneutique, consacrée à l’étude approfondie, qualitative et contextualisée des cas particuliers et des épisodes sociaux singuliers.

Pour Harré, la validité d’une démarche scientifique en sciences humaines ne s’évalue pas à la taille de son échantillon statistique (le fameux « N » des protocoles), mais à la profondeur de sa pénétration analytique dans l’intimité grammaticale du phénomène observé. L’étude clinique exhaustive d’un seul cas – qu’il s’agisse de la trajectoire biographique d’un criminel, du rituel d’initiation d’un gang urbain ou de la négociation d’un contrat commercial – peut en apprendre infiniment plus sur la nature des mécanismes psycho-sociaux réels que le traitement informatique superficiel de dix mille questionnaires standardisés remplis à la hâte par des étudiants de première année d’université.

Les instruments méthodologiques privilégiés par Harré sont directement issus des sciences du langage : l’analyse fine de discours, la pragmatique conversationnelle et l’ethnométhodologie. La collecte des données doit impérativement respecter le principe fondamental de la fidélité écologique : recueillir les interactions verbales et gestuelles dans leur milieu d’émergence naturel, sans scénarisation artificielle. Harré formalise la pratique rigoureuse de la « triangulation qualitative », qui articule dialectiquement :

  • L’analyse philologique des documents et artefacts écrits produits par les acteurs au cours de leur pratique ;
  • L’observation participante rigoureuse des chorégraphies sociales et des interactions non-verbales ;
  • Le recueil intensif de récits autobiographiques et d’entretiens d’explicitation rétrospectifs.

8.3 Rigueur et critères de validité dans la recherche non positiviste

Rom Harré a toujours refusé avec indignation l’assimilation hâtive de l’approche qualitative au laxisme méthodologique ou à l’anarchisme épistémologique du « tout se vaut ». Bien au contraire, substituer la recherche herméneutique au protocole quantitatif exige une rigueur intellectuelle redoublée, encadrée par des critères de validité épistémique spécifiques, adaptés à l’ontologie propre du monde social.

Dans cette architecture méthodologique alternative, la notion positiviste de « reproductibilité formelle » (impossible par essence dans un monde historique où aucun épisode social ne se répète jamais à l’identique) est remplacée par les critères directeurs de crédibilité interne, de plausibilité contextuelle et d’adéquation grammaticale :

  • La validation par la communauté des acteurs (Member Validation) : L’analyse théorique produite par le chercheur doit être soumise au jugement critique des participants eux-mêmes. Une description d’un épisode social n’est méthodologiquement valide que si les membres de la communauté étudiée peuvent s’y reconnaître et admettre que le modèle rend fidèlement compte des règles qu’ils appliquaient effectivement, même de manière implicite.
  • La validation consensuelle des pairs : La transparence totale dans la restitution des corpus discursifs bruts permet aux autres chercheurs d’inspecter pas à pas la chaîne d’inférences herméneutiques et de vérifier si les régularités grammaticales postulées résistent à l’examen critique.
  • La réflexivité épistémique du chercheur : L’observateur n’est pas un œil divin surplombant ; il fait lui-même partie intégrante de l’épisode discursif qu’il analyse. Il doit donc expliciter avec une honnêteté intellectuelle rigoureuse son propre positionnement moral, institutionnel et théorique au sein de l’interaction de terrain, afin de neutraliser les distorsions interprétatives inhérentes à son statut d’enquêteur.

9. L’ontologie sociale et la nature des institutions

9.1 Les structures sociales comme taxonomies discursives

L’une des batailles philosophiques les plus audacieuses menées par Rom Harré a porté sur la clarification de l’ontologie sociale, c’est-à-dire sur la question métaphysique de savoir ce qui existe réellement lorsque nous parlons de la « société », de l’« État », de la « classe ouvrière » ou du « capitalisme ». Harré formule une critique implacable contre la tentation holiste et réifiante – incarnée par certaines branches de la sociologie d’Émile Durkheim ou du marxisme mécaniste – qui hypostasie les structures sociales en des sortes d’entités substantielles supra-individuelles, planant au-dessus des hommes et agissant sur eux comme des forces invisibles.

Pour Harré, une telle hypostase est un pur monstre grammatical. Si l’on retire tous les individus humains concrets, leurs corps physiques et leurs échanges communicatifs, il ne reste absolument rien qui puisse porter le nom de société. Les structures sociales n’ont aucune existence substantielle indépendante ; elles n’existent que sous la forme de taxonomies discursives et de réseaux continus d’actes de parole conventionnels maintenus par la praxis des vivants.

Cette précarité constitutive est l’un des thèmes les plus vertigineux de la pensée harréenne : une institution gigantesque comme l’Université d’Oxford, le Parlement britannique ou la Banque de France n’a pas de réalité métaphysique plus solide que la réitération quotidienne, par des personnes de chair et de sang, des actes de parole, des rituels linguistiques et des attributions d’autorité prévus par leurs statuts. Si, du jour au lendemain, l’ensemble des citoyens d’un pays décidait collectivement d’ignorer la validité des morceaux de papier émis par la banque centrale et refusait d’appliquer les règles du code civil, le système financier et l’ordre étatique s’évaporeraient instantanément. La structure sociale ne se conserve pas par inertie physique ; elle doit être réactivée et performée à chaque seconde dans la trame conversationnelle du monde.

9.2 Règles, coutumes et pratiques institutionnalisées

Pour comprendre comment cette architecture discursive se pérennise néanmoins sans sombrer dans le chaos individuel, Rom Harré affine la distinction sociologique entre régularités empiriques constatées et règles normatives suivies. Beaucoup de sociologues positivistes avaient cru identifier des « lois structurelles » là où il n’y avait en réalité que des coutumes solidifiées par l’habitude et le conformisme institutionnel.

Harré démontre que le véritable pouvoir institutionnel est d’essence sémantique et conversationnelle :

  • Le monopole des droits discursifs : Le pouvoir institutionnalisé se caractérise avant tout par la maîtrise asymétrique et monopolistique du droit à discourir. Ce qui fait la puissance d’un tribunal, ce ne sont pas les barreaux de la prison (qui ne sont que du fer passif), mais le fait que seul le juge est habilité à prononcer les formules rituelles qui transforment un homme libre en coupable incarcéré.
  • La codification des taxonomies légitimes : Les appareils bureaucratiques assoient leur domination en imposant les catégories sémantiques officielles selon lesquelles les individus doivent obligatoirement se décrire (être classé comme « demandeur d’emploi », « invalide temporaire », « réfugié politique » ou « résident illégal »).
  • La fragilité intrinsèque face au changement sémantique : Puisque les institutions reposent sur des conventions discursives, toute subversion réussie du lexique officiel ébranle les fondations mêmes de l’appareil bureaucratique. Les révolutions sociales ne commencent pas par la prise des arsenaux matériels, mais par l’érosion sémantique de la légitimité des actes de parole souverains.

9.3 La théorie des collectifs et la responsabilité partagée

L’ontologie sociale harréenne culmine dans une analyse rigoureuse de la nature des groupes, des collectifs et des « personnes morales » (corporate persons). Refusant l’individualisme méthodologique atomiste de Margaret Thatcher (« la société n’existe pas, il n’y a que des individus ») tout autant que le collectivisme métaphysique réifiant, Harré propose une voie médiane originale fondée sur le concept d’artefact grammatical.

Lorsqu’un traité de droit ou un discours politique affirme que « La France a signé un traité international » ou que « Cette multinationale est coupable de pollution industrielle », qui est le sujet réel de l’action ? Harré démontre que le groupe agit par l’intermédiaire d’agents individuels formellement mandatés et investis, par convention discursive, de la capacité d’engager la parole du collectif. Le collectif existe en tant qu’entité morale et juridique réelle, mais cette réalité est de nature relationnelle et institutionnelle, non physique :

  • L’imputabilité collective : Un collectif peut être légitimement tenu pour responsable de préjudices historiques ou civils au niveau macroscopique en vertu des pactes symboliques qui lient ses membres.
  • La non-dilution de la responsabilité morale personnelle : Harré pose une frontière infranchissable : un individu ne peut jamais légitimement s’abriter derrière la fiction de la personne morale collective pour s’exonérer de sa culpabilité éthique individuelle. Le nazi qui affirme au procès de Nuremberg « Je n’ai fait qu’obéir aux ordres de l’État » commet un crime ontologique : il feint d’avoir été un simple rouage mécanique sans pouvoir causal, reniant sa dignité imprescriptible d’agent réflexif capable de refuser la règle monstrueuse.

Cette théorie des collectifs a des conséquences politiques et juridiques immenses : elle fonde la possibilité d’une critique démocratique permanente des institutions en rappelant sans cesse aux gouvernants que leur pouvoir n’est qu’un mandat conversationnel précaire, révocable dès lors qu’il trahit les règles de justice qui fondaient son intelligibilité morale.

10. Débats critiques, controverses et confrontations paradigmatiques

10.1 Le conflit avec le réalisme critique de Roy Bhaskar

L’une des confrontations intellectuelles les plus stimulantes et les plus intenses de l’histoire de la philosophie des sciences britannique contemporaine s’est nouée entre Rom Harré et son ancien élève et protégé, le philosophe indien et britannique Roy Bhaskar, fondateur du courant mondialement influent du réalisme critique (Critical Realism).

Bien que les deux penseurs partagent un socle commun indéniable – notamment la critique dévastatrice du positivisme humien, l’affirmation des pouvoirs causaux et le refus du réductionnisme physique –, un fossé métaphysique majeur et irréconciliable s’est creusé entre eux dès la fin des années 1970 au sujet de l’ontologie du monde social :

  • Le modèle transformateur de Bhaskar (TMSA) : Bhaskar postule une ontologie sociale stratifiée où les structures sociales possèdent une existence autonome, objective, douée de propriétés émergentes et d’une efficacité causale réelle antérieure et indépendante des agents individuels qui les reproduisent ou les transforment. Pour Bhaskar, la structure sociale précède la praxis individuelle.
  • Le refus harréen de la réification : Harré rejette violemment cette émergence autonome comme une résurgence subreptice du platonisme ou de la théologie hégélienne. Pour lui, accorder une existence causale à une « structure » distincte des actes discursifs concrets des personnes de chair et de sang revient à tomber dans le piège de la métaphore prise au pied de la lettre. Les structures ne sont pas des objets physiques cachés dans les replis du cosmos sociologique.

Cette divergence débouche sur un débat acrimonieux touchant aux buts politiques de la théorie. Tandis que Bhaskar assigne au réalisme critique un projet d’émancipation politique totale par la mise au jour des structures objectives d’oppression, Harré se montre beaucoup plus sceptique envers cette prétention messianique. Les deux hommes s’accuseront réciproquement des pires dérives épistémiques : Bhaskar dénoncera chez son maître un « idéalisme discursif » menaçant de dissoudre la réalité matérielle de l’exploitation économique dans de simples jeux de langage, tandis que Harré reprochera à son disciple une « réification métaphysique » et un dogmatisme scolastique réinjectant de la fausse monnaie ontologique dans la philosophie des sciences humaines.

10.2 Accusations de relativisme et réponses de Harré

Dès lors que Rom Harré a affirmé que l’esprit était une pratique discursive, que le Soi était un artefact grammatical et que les émotions étaient des constructions culturelles locales, il a essuyé le feu nourri de critiques venues de la psychologie cognitive traditionnelle, de la philosophie analytique orthodoxe et des partisans de la sociobiologie ou de la psychologie évolutionniste. Ces derniers lui ont reproché de sombrer dans un « relativisme culturel radical », un irrationalisme linguistique, voire un textualisme postmoderne délétère dissolvant l’universalité biologique de l’espèce humaine dans un océan d’arbitraire sémantique.

Harré a répondu à ces attaques avec une férocité argumentative d’une rigueur implacable. Il a toujours rejeté avec mépris l’étiquette de relativiste ontologique :

  • L’ancrage corporel irréductible : Harré rappelle inlassablement le troisième volet de sa trilogie, Physical Being. Le monde matériel existe bel et bien indépendamment de nos discours ; la pesanteur fait mal à quiconque tombe d’une falaise, quel que soit son jeu de langage ; le cerveau est un organe biologique physique indispensable. L’être humain dispose d’un « outillage corporel » (bodily apparatus) dont les contraintes physico-chimiques sont indépassables.
  • La distinction entre ontologie et épistémologie : Harré défend la combinaison subtile d’un réalisme ontologique intransigeant (il y a un monde réel composé de choses matérielles et d’êtres vivants dotés de pouvoirs effectifs) et d’un relativisme épistémique nuancé (notre accès cognitif à ce monde et la manière dont nous coordonnons nos actions sur lui passent inévitablement par les prismes symboliques et historiques de nos cultures d’appartenance).

Accuser Harré d’évacuer la neurobiologie relève de la caricature. Son combat n’a jamais visé à nier l’intérêt de la recherche neurologique, mais à dénoncer l’erreur philosophique consistant à confondre le véhicule matériel de l’action avec sa signification intentionnelle.

10.3 Tensions avec le constructionnisme social radical

À l’autre extrémité du spectre épistémologique, Rom Harré a dû batailler avec la même fermeté pour marquer ses distances radicales d’avec le constructionnisme social postmoderne déconstructionniste, incarné aux États-Unis par des figures telles que Kenneth Gergen, ou inspiré par une réception anglo-saxonne superficielle de Jacques Derrida et de Michel Foucault.

Si Harré reconnaît sa proximité avec Gergen sur la nature relationnelle de la personne, il refuse avec véhémence de souscrire à la dérive solipsiste du « tout-texte » qui prétend que la réalité matérielle ne serait elle-même qu’un effet de discours autotélique sans ancrage objectif :

  • Le refus de l’anti-réalisme textuel : Harré s’insurge contre l’idée que le monde matériel serait une pure invention narrative que l’on pourrait réécrire à volonté par de simples décrets linguistiques. Les rochers résistent aux marteaux, les virus tuent les organismes et les télescopes captent de réelles émissions photoniques.
  • L’attachement à la tradition analytique : Contrairement à la rhétorique déconstructiviste souvent obscure des postmodernes, Harré demeure un philosophe oxonien d’une clarté de style limpide. Il exige des définitions précises, des inférences logiquement contrôlées et des arguments empiriquement vérifiables.
  • La défense de la vérité locale et de la référence pratique : Pour Harré, les énoncés scientifiques ou quotidiens ne sont pas de simples fictions littéraires en apesanteur ; ils possèdent une valeur de vérité ancrée dans la praxis. Lorsqu’un mécanicien affirme que « la bielle du moteur est brisée », cet énoncé n’est pas une métaphore poétique négociable : c’est une vérité descriptive attestée par l’inspection matérielle du moteur. La vérité existe comme adéquation régulée entre le discours de l’agent et les contraintes objectives de son action matérielle dans le monde.

11. L’héritage pédagogique, intellectuel et académique de Rom Harré

11.1 Un mentorat d’exception et une influence interdisciplinaire

L’empreinte laissée par Rom Harré sur le monde intellectuel dépasse largement la masse imposante de ses écrits publiés ; elle s’incarne de manière vivante et indélébile dans les générations d’étudiants, de chercheurs doctoraux et de collègues qu’il a formés, encouragés et propulsés au cours de plus d’un demi-siècle de magistère universitaire. Doté d’une générosité intellectuelle légendaire, Harré possédait l’art rare de déceler le potentiel novateur chez des jeunes chercheurs en rupture de ban avec l’académisme ambiant, leur offrant la protection institutionnelle et la rigueur conceptuelle nécessaires pour déployer leurs intuitions hétérodoxes.

Le légendaire « séminaire informel du vendredi » qu’il animait au Linacre College à Oxford demeure gravé dans la mémoire de tous ceux qui y ont pris part comme un creuset intellectuel d’une intensité exceptionnelle. Loin du formalisme guindé des réunions facultaires traditionnelles, ce séminaire voyait s’asseoir côte à côte des pointures mondiales de la philosophie analytique et de jeunes doctorants intimidés, invités à débattre d’égal à égal sous la houlette bienveillante, érudite et subtilement provocatrice de Harré. C’est dans ce laboratoire d’idées en ébullition que nombre de concepts clés de la psychologie discursive, de la théorie du positionnement et de l’éthogénie ont été testés, polis et affûtés au feu d’objections contradictoires impitoyables mais toujours menées dans un esprit d’émulation scientifique.

Parmi les figures intellectuelles de premier plan dont il a dirigé ou profondément influencé les recherches doctorales et postdoctorales figurent non seulement le philosophe Roy Bhaskar, mais également des sociologues, des anthropologues et des psychologues sociaux qui ont essaimé aux quatre coins du globe. Son influence s’est avérée particulièrement décisive sur l’école britannique de psychologie sociale, lui insufflant une colonne vertébrale qualitative, philosophique et critique qui lui a permis de résister durablement à la standardisation méthodologique venue des revues quantitatives américaines à haut facteur d’impact.

11.2 Diffusion internationale et reconnaissance tardive

Si la renommée de Rom Harré a immédiatement conquis les cercles spécialisés de la philosophie des sciences et de la psychologie sociale critique, la pleine reconnaissance institutionnelle de son œuvre monumentale a longtemps souffert d’un paradoxe tenace : son interdisciplinarité radicale et son refus de s’enfermer dans un unique couloir académique ont suscité la méfiance des mandarins corporatistes. Pour les départements de philosophie les plus conservateurs d’Oxford, Harré s’égarait trop du côté de la psychologie empirique ; pour les départements de psychologie positivistes, il demeurait un philosophe trop encombrant, posant des questions métaphysiques dérangeantes là où l’on ne réclamait que des analyses de variance (ANOVA).

Toutefois, les deux dernières décennies de sa vie ont vu éclater une reconnaissance planétaire éclatante et unanime. Ses livres ont été traduits dans une multitude de langues, du japonais à l’espagnol en passant par le russe et le chinois. Des universités prestigieuses sur tous les continents lui ont décerné des doctorats honoris causa pour saluer l’ensemble d’une œuvre ayant reconfiguré la frontière entre humanités et sciences expérimentales. La théorie du positionnement est devenue un outillage standard enseigné dans les manuels de sociologie de l’éducation, de gestion des ressources humaines, de sciences de l’information et de la communication, et d’études sur la paix et les conflits à travers le monde.

Le rayonnement de Harré s’est manifesté également par sa participation active à des sociétés savantes majeures, à l’instar de la British Society for the Philosophy of Science ou de l’European Association of Social Psychology, où sa voix a toujours représenté l’antidote le plus efficace contre l’aveuglement scientiste et le repli disciplinaire stérile.

11.3 L’évolution de sa pensée dans les deux dernières décennies

Loin de se figer dans la répétition crépusculaire de ses succès passés, Rom Harré a fait preuve, jusqu’à son décès survenu le 18 octobre 2019 à l’âge vénérable de 91 ans, d’une jeunesse d’esprit et d’une combativité théorique intactes. Durant les années 2000 et 2010, il a activement élargi le champ de ses investigations conceptuelles pour affronter les défis technologiques, médiatiques et médicaux les plus brûlants du vingt-et-unième siècle naissant.

Il a consacré plusieurs travaux novateurs à la philosophie de la cybernétique, aux systèmes d’intelligence artificielle et aux robots sociaux. Fidèle à sa grammaire wittgensteinienne, Harré y a pourfendu le fantasme de la « conscience artificielle » ou de la « pensée computationnelle » : une machine de Turing, aussi sophistiquée soit-elle, n’est qu’un dispositif syntaxique de manipulation mécanique de symboles matériels, totalement dépourvu de toute compréhension sémantique, d’intentionnalité authentique et de statut moral. Un robot ne peut pas « suivre une règle » sociale, car il ne peut pas choisir de lui désobéir en conscience ou d’en négocier discursivement le sens avec ses pairs ; il ne fait qu’exécuter un tracé physique causal déterminé par son codeur humain.

Parallèlement, Harré s’est passionné pour l’histoire des concepts scientifiques fondamentaux (la matière, le vide, l’atome, la force) et a jeté les bases d’une fascinante ontologie médicale, explorant la manière dont la nosologie clinique façonne la phénoménologie de la douleur et l’expérience vécue du patient dans le colloque singulier de la consultation hospitalière. Jusqu’à son dernier souffle, il aura incarné cette figure socratique infatigable, prompte à réveiller ses contemporains de leur sommeil dogmatique réductionniste par la seule force de l’élucidation grammaticale.

12. Pertinence contemporaine et perspectives futures de la pensée de Rom Harré

12.1 Défier l’impérialisme des neurosciences cognitives

À une époque contemporaine marquée par le triomphe médiatique et académique insolent du « neuro-essentialisme » – où la moindre conduite humaine, de l’acte d’achat électoral au coup de foudre amoureux, prétend être « expliquée » par l’activation d’une zone cérébrale sous imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) –, la pensée de Rom Harré résonne avec une actualité salvatrice et une acuité critique d’une nécessité vitale.

Harré s’est fait le champion intransigeant de la dénonciation du paralogisme méréologique (the mereological fallacy), théorisé de concert avec le neurophysiologiste Max Bennett et le philosophe d’Oxford Peter Hacker dans leur maître-ouvrage commun Philosophical Foundations of Neuroscience (2003). Le paralogisme méréologique consiste en l’erreur logique fondamentale consistant à attribuer à une partie d’un organisme ce qui ne peut être prédiqué avec rigueur sémantique que de l’organisme tout entier :

  • La confusion ontologique du sujet : Ce n’est pas le cerveau qui « prend une décision », « éprouve de la culpabilité », « forme un projet » ou « analyse une métaphore » ; c’est la personne humaine tout entière, ancrée dans son corps et engagée dans sa culture, qui décide, souffre, projette et comprend. Dire que mon cortex frontal « calcule des probabilités » est une absurdité grammaticale aussi profonde que d’affirmer que les jambes d’un sprinter remportent seules la médaille olympique à l’insu de l’athlète.
  • La préservation de la dimension morale : Réduire la responsabilité subjective à des flux de dopamine dissout la dimension intrinsèquement morale de l’existence humaine. Le criminel ne peut pas alléguer que « c’est mon amygdale qui a tiré » ; c’est lui qui a pressé la détente au sein d’un épisode interactif doté de sens moral.

Face au déferlement des discours scientistes prétendant clore l’énigme humaine par la neuro-imagerie, l’héritage de Harré offre l’antidote épistémologique absolu : rappeler que le cerveau est la condition nécessaire de la conscience, mais que sa signification, son orientation et sa valeur résident à jamais dans la grammaire publique de la culture humaine.

12.2 La théorie du positionnement à l’ère numérique et des réseaux sociaux

S’il est un domaine où la boîte à outils conceptuelle forgée par Rom Harré démontre une fécondité prédictive et analytique presque prophétique, c’est bien celui de l’analyse des communications sur les réseaux sociaux et dans les espaces numériques contemporains (Twitter/X, TikTok, Instagram, forums en ligne).

Les dynamiques de viralité, de polarisation idéologique exacerbée, de « lynchage numérique » et de culture du bannissement (cancel culture) trouvent dans la théorie du positionnement leur grille de décodage la plus chirurgicale :

  • La reconfiguration éclair des trames narratives : Sur les plateformes interactives, les trames narratives (le complot des élites, l’agression patriarcale, l’offense identitaire) sont activées à une vitesse fulgurante à l’aide de simples mots-dièses (hashtags) ou de vidéos décontextualisées de quinze secondes, imposant instantanément une distribution manichéenne des rôles de « bourreaux » et de « victimes pures ».
  • La tyrannie du positionnement forcé et de l’assignation identitaire : Tout usager qui pénètre dans l’arène numérique voit sa prise de parole immédiatement surdéterminée par un positionnement interactif agressif imposé par les algorithmes et les meutes d’internautes. Nuancer son propos devient impossible : toute réserve critique est immédiatement positionnée comme une complicité active avec l’ennemi systémique désigné.
  • L’hypertrophie pathologique du Soi 3 : Les réseaux sociaux ont découplé le Soi 3 (la persona publique, le profil, le capital réputationnel sous forme de mentions « j’aime » et de partages) de son ancrage écologique et relationnel immédiat dans le Soi 1 et le Soi 2. Les individus sont ainsi pris au piège d’une quête anxiogène et perpétuelle de maintenance de leur réputation numérique, exposés en permanence à l’anéantissement symbolique instantané par un acte de délégitimation discursive viral.

Étudier les cyber-espaces à la lumière des forces illocutoires et des droits discursifs harréens permet de dépasser les analyses simplistes du déterminisme algorithmique pour appréhender ces plateformes comme de nouvelles arènes dramaturgiques sauvages où se rejoue, avec des armes sémiotiques démultipliées, la vieille lutte humaine pour l’honneur, le statut et l’hégémonie morale.

12.3 Bilan d’un héritage inépuisable pour la psychologie du XXIe siècle

Au terme de ce parcours approfondi à travers les plaines foisonnantes et les cimes vertigineuses de la pensée de Rom Harré (1927-2019), un constat magistral s’impose avec la force de l’évidence : son œuvre ne constitue pas un simple jalon historique archivé dans l’histoire des idées, mais une boussole émancipatrice urgente et indispensable pour les sciences de l’esprit du siècle présent.

Face à la tentation permanente du nihilisme déconstructionniste, qui dissout tout sens dans une relativité absurde, et face au spectre menaçant du matérialisme scientiste, qui rabat la noblesse tragique de l’existence humaine sur la bio-chimie aveugle ou l’ingénierie algorithmique prédictive, Harré s’est dressé comme le bâtisseur d’une voie royale. En réconciliant le réalisme scientifique le plus exigeant avec la reconnaissance souveraine de l’agentivité humaine, il a rendu à la personne humaine sa stature d’être moral, conscient de ses actes, tisseur de sens et gardien responsable de ses paroles.

La psychologie du vingt-et-unième siècle, si elle veut mériter son nom et ne pas dégénérer en une simple annexe de la pharmacologie clinique ou du marketing comportementaliste de surveillance, devra inévitablement revenir s’abreuver à cette source féconde. Lire, relire et enseigner Rom Harré, c’est préserver cette étincelle humaniste fondatrice qui nous rappelle inlassablement que nous ne sommes pas des machines programmées par la matière, mais des créateurs de mondes guidés par des idéaux, vivant et mourant pour la beauté des règles que nous choisissons librement d’honorer et de partager avec nos semblables.

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