Biography
Au croisement tumultueux de la psychanalyse d’inspiration européenne, de la philosophie existentielle et de l’émergence de la psychologie humaniste d’outre-Atlantique, la figure de Rollo May (1909-1994) s’impose comme l’une des consciences les plus lucides, profondes et indémodables du XXe siècle. Alors que la psychiatrie américaine d’après-guerre s’enlisait dans une querelle stérile entre un réductionnisme biologique naissant, un béhaviorisme mécaniste évacuant toute vie intérieure et un freudisme orthodoxe obsédé par la causalité déterministe, Rollo May a entrepris une tâche herculéenne : réintroduire la condition humaine dans sa totalité tragique, créatrice et ontologique au cœur de la clinique psychologique.
Penseur inclassable, à la fois clinicien rigoureux, lettré humaniste et philosophe de l’existence, Rollo May a articulé une œuvre dont l’ambition directrice fut de sonder le drame fondamental de l’homme contemporain : la perte du sens, l’atomisation sociale, l’assèchement de la volonté et l’incapacité à habiter courageusement son angoisse. Loin de concevoir la psychothérapie comme une simple technique de réadaptation sociale ou un protocole d’extinction des symptômes pathologiques, il l’a érigée en une confrontation solennelle entre deux libertés, une invitation à sonder les profondeurs du destin, de la finitude et de la responsabilité individuelle.
Cet article propose une exploration intégrale et systématique de la vie, de l’édifice conceptuel et de la postérité de Rollo May. En parcourant ses épreuves initiatiques personnelles, ses dialogues féconds avec Søren Kierkegaard, Martin Heidegger ou Paul Tillich, sa dialectique magistrale de l’amour et de la volonté, ainsi que sa conceptualisation novatrice du « daimôn » et du mythe, nous mettrons en lumière la singularité d’une pensée qui refuse de capituler devant l’absurde, offrant à la modernité désorientée les fondations d’un courage d’exister authentique.
1. Introduction biographique et genèse de la pensée de Rollo May (1909-1994)
1.1 Enfance, cadre familial et premières influences académiques
Rollo Reece May naît le 21 avril 1909 à Ada, dans l’État de l’Ohio, au sein d’une Amérique rurale et austère imprégnée d’un protestantisme conservateur. Aîné de six enfants, il grandit dans la petite ville de Marine City, dans le Michigan, le long des berges du lac Sainte-Claire. L’environnement familial est marqué par des tensions conjugales récurrentes et une atmosphère affective rigide, dépourvue de véritable chaleur intellectuelle ou émotionnelle. Ses parents, Earl Tittle May et Matie Boughton May, entretiennent un rapport difficile, marqué par des épisodes de discorde qui culminent dans l’effondrement psychique de sa sœur aînée, diagnostiquée schizophrène. Cet événement traumatisant confronte le jeune May, de façon précoce et brutale, aux abîmes de la désintégration mentale et à l’impuissance des discours moralisateurs traditionnels face à la souffrance psychologique réelle.
Pour échapper à ce climat délétère, May trouve refuge dans la nature et dans une passion naissante pour la littérature classique et les arts graphiques. Après un bref passage à l’Université d’État du Michigan, d’où il est exclu temporairement pour avoir participé à la publication d’un magazine étudiant radical jugé subversif par les autorités cléricales locales, il s’inscrit au prestigieux Oberlin College en Ohio. Cette institution, pionnière dans l’éducation libérale et l’engagement progressiste, constitue pour lui un terreau intellectuel déterminant. Il y étudie l’anglais, l’histoire de l’art et la philosophie, obtenant son baccalauréat ès arts en 1930. La fréquentation des tragédies grecques, de Shakespeare et des romantiques européens forge sa conviction que la condition humaine ne saurait être réduite à des équations quantitatives, mais réclame une compréhension herméneutique capable d’accueillir la dimension dramatique de l’existence.
Son diplôme en poche, May choisit l’exil géographique et culturel pour parfaire sa quête existentielle. Il s’embarque pour l’Europe et s’installe à Thessalonique, en Grèce, où il enseigne l’anglais et l’art à l’Anatolia College pendant trois années. Cette immersion dans le paysage méditerranéen et la culture hellénique antique constitue une véritable révélation esthétique et philosophique. Face à la lumière athénienne, aux ruines des temples et à la prégnance du mythe dans le quotidien hellène, May prend conscience de la polarité fondatrice de la civilisation occidentale : la tension indépassable entre la rationalité apollinienne et la démesure dionysiaque. Durant ses congés estivaux, il voyage à travers l’Europe centrale et se rend à Vienne pour assister aux séminaires dispensés par Alfred Adler. La psychologie individuelle d’Adler, avec son insistance sur le sentiment de communauté (Gemeinschaftsgefühl), le style de vie et la finalité téléologique des comportements humains, marque profondément le jeune éducateur, l’éloignant des modèles strictement biologisants au profit d’une lecture socioculturelle et intentionnelle de la psyché.
1.2 La crise existentielle de la tuberculose et la rupture épistémologique
De retour aux États-Unis au milieu des années 1930, Rollo May fait l’expérience d’une rupture biographique majeure qui va bouleverser ses repères théoriques et réorienter sa trajectoire professionnelle. Alors qu’il commence à s’investir dans l’orientation psychologique et pastorale, il contracte la tuberculose au début des années 1940, à une époque où les antibiotiques efficaces comme la streptomycine n’ont pas encore été démocratisés dans la pratique médicale courante. Le pronostic est particulièrement sombre, et la maladie est perçue comme une sentence d’incertitude radicale, oscillant perpétuellement entre la rémission précaire et l’issue fatale. May est contraint d’intégrer le sanatorium de Saranac Lake, situé dans les montagnes Adirondacks de l’État de New York, où il demeure alité pendant près de dix-huit mois consécutifs.
Cette confrontation directe et prolongée avec sa propre finitude physique plonge May dans une angoisse existentielle aiguë. Cloîtré dans un repos forcé, il observe attentivement ses camarades d’infortune et constate un phénomène psychologique troublant qui remet en question la doctrine médicale de l’époque. Les patients dociles, passifs, qui s’abandonnent aveuglément aux prescriptions mécanistes du personnel médical et adoptent une posture de victimes résignées, ont tendance à décliner et à succomber plus fréquemment. À l’inverse, ceux qui développent une forme de rébellion lucide, qui affrontent consciemment la perspective de leur propre mort tout en affirmant une volonté tenace de vivre et de donner du sens à leur alitement, mobilisent des ressources d’auto-guérison incomparablement supérieures. May réalise que la guérison n’est pas un événement purement somatique imposé du dehors, mais implique une décision ontologique du sujet qui choisit d’exister en dépit de la menace du non-être.
Durant cette convalescence introspective, May se plonge dans deux lectures fondatrices qui vont sceller sa rupture épistémologique : les écrits psychanalytiques de Sigmund Freud et le traité philosophique du penseur danois Søren Kierkegaard, Le Concept d’angoisse. Bien qu’il reconnaisse le génie clinique de Freud, May est frappé par la réduction freudienne de l’angoisse à une simple tension pulsionnelle ou à une alarme du Moi face aux interdits du Surmoi. Chez Kierkegaard, il découvre une intuition infiniment plus vertigineuse et juste : l’angoisse n’est pas une simple pathologie à éliminer, mais le « vertige de la liberté », l’expérience originelle de la possibilité humaine confrontée à ses propres potentialités. Cette prise de conscience transforme radicalement son rapport à la souffrance : vaincre la maladie nécessitait non pas d’anesthésier l’anxiété par le déni, mais de traverser cette épreuve ontologique pour réordonner son existence. May survit à la tuberculose en ayant forgé le cœur théorique de son future maître-ouvrage : l’angoisse est le creuset même de la subjectivité et du devenir humain.
1.3 Formation psychanalytique et insertion institutionnelle
Désormais habité par la certitude que sa vocation réside dans le soin psychologique enrichi par les humanités et la théologie, Rollo May complète d’abord un diplôme de théologie (Master of Divinity) en 1938 au prestigieux Union Theological Seminary de New York. C’est au cours de ce cursus qu’il noue une relation intellectuelle et humaine décisive avec le théologien et philosophe germano-américain Paul Tillich, réfugié aux États-Unis après avoir été chassé d’Allemagne par le régime national-socialiste. Tillich devient son mentor, son ami intime et son guide spirituel, exerçant une influence indélébile sur son cadre conceptuel à travers ses analyses de l’ontologie du courage et de la dynamique de l’aliénation existentielle. May exerce brièvement comme pasteur de l’Église congrégationaliste à Verona, dans le New Jersey, avant de comprendre que l’institution ecclésiale est trop étroite pour accueillir la radicalité du questionnement anthropologique auquel il souhaite se consacrer.
Il démissionne de ses fonctions cléricales pour s’inscrire en doctorat de psychologie clinique à l’Université Columbia de New York. En 1949, il soutient avec les félicitations du jury la première thèse de doctorat en psychologie clinique jamais décernée par cette institution, un travail magistral consacré à la phénoménologie et aux déterminants de l’anxiété, qui sera publié l’année suivante sous le titre The Meaning of Anxiety. Parallèlement à son cursus universitaire, May entreprend une formation psychanalytique rigoureuse au William Alanson White Institute de psychiatrie, de psychanalyse et de psychologie, un foyer novateur fondé par Harry Stack Sullivan, Clara Thompson et Erich Fromm. Cette institution défend une psychanalyse interpersonnelle et socioculturelle, s’affranchissant du dogme pulsionnel biologisant de l’orthodoxie freudienne pour privilégier l’étude des relations réelles et des structures d’interaction sociale.
Dès le début des années 1950, Rollo May s’impose non seulement comme un clinicien et théoricien de premier plan, mais aussi comme une figure institutionnelle incontournable. Face à l’hégémonie de l’establishment médical psychiatrique, qui tente de monopoliser la pratique de la psychothérapie et de criminaliser l’exercice des psychologues non-médecins, May monte au front. Il s’engage ardemment auprès de l’American Psychological Association (APA) et de la Société de psychologie de l’État de New York pour faire voter les lois pionnières de reconnaissance légale et de certification professionnelle des psychologues cliniciens. Nommé superviseur et enseignant au William Alanson White Institute, ainsi que professeur invité à Harvard, Yale et Princeton, May s’efforce inlassablement d’accréditer l’idée que la psychothérapie est un art de la rencontre ontologique, requérant une érudition philosophique et éthique bien supérieure à la simple maîtrise d’un protocole nosographique ou biomédical.
2. Les fondements philosophiques : L’existentialisme européen transposé en Amérique
2.1 L’héritage kierkegaardien et heideggérien
L’originalité épistémologique de Rollo May réside dans son audacieuse opération de greffe : transplanter au cœur de la psychologie pragmatique américaine les courants les plus exigeants de la philosophie continentale européenne, singulièrement l’existentialisme chrétien de Søren Kierkegaard et l’ontologie fondamentale de Martin Heidegger. May reproche à la psychologie dominante de son époque son allégeance servile au paradigme cartésien, qui sépare artificiellement le sujet connaissant (res cogitans) de l’objet manipulable (res extensa). En transformant l’être humain en un ensemble de mécanismes physiologiques, de pulsions énergétiques ou de contingences comportementales de renforcement, les sciences empiriques passent à côté du phénomène premier : l’homme est le seul être pour qui son propre être est une question fondamentale.
De Søren Kierkegaard, May retient la description vertigineuse de l’angoisse comme condition indispensable de l’individuation. L’angoisse n’est pas un déficit homéostatique ou un dysfonctionnement hormonal, mais l’épreuve ontologique par laquelle la conscience humaine prend la mesure de son infinie liberté et de sa responsabilité morale face au champ des possibles. À cette filiation kierkegaardienne s’adjoint l’appareil conceptuel de Martin Heidegger, en particulier sa conceptualisation du Dasein (l’« être-là ») développée dans Être et Temps (1927). Pour May, l’humain ne peut être compris comme une entité close sur elle-même projetée passivement dans un environnement neutre ; il est indissolublement un « être-au-monde » (In-der-Welt-sein). Cette totalité phénoménologique implique que le soi et le monde sont co-constitutifs : aliéner son rapport au monde, c’est immédiatement amputer sa propre structure subjective.
En important cette phénoménologie existentielle dans le champ thérapeutique, May récuse la prétention des psychiatres à cataloguer les patients à travers des catégories nosographiques figées. L’analyste ne doit pas s’interroger sur ce que le patient a (un symptôme, un syndrome, une pulsion refoulée), mais chercher à comprendre comment le patient est son monde. Cette distinction séminale permet de concevoir les symptômes non pas comme des erreurs biologiques à éradiquer par une ingénierie comportementale ou pharmacologique, mais comme des modes singuliers, parfois désespérés, d’aménager son être-au-monde face à la menace écrasante du néant et de l’absurdité existentielle.
2.2 La médiation théologique et ontologique de Paul Tillich
L’amitié intellectuelle liant Rollo May à Paul Tillich constitue l’un des dialogues interdisciplinaires les plus féconds de la pensée américaine du milieu du XXe siècle. Tillich, dont le chef-d’œuvre Le Courage d’exister (The Courage to Be, 1952) bénéficia d’ailleurs des relectures et des discussions cliniques passionnées avec May, fournit au psychologue clinicien un ancrage métaphysique rigoureux. Tillich postule que la condition humaine est structurellement menacée par trois formes fondamentales d’angoisse du non-être :
l’angoisse du sort et de la mort (niveau ontologique), l’angoisse du vide et du non-sens (niveau spirituel), et l’angoisse de la culpabilité et de la condamnation (niveau moral). May intègre cette taxonomie ontologique pour distinguer rigoureusement ce qui relève de l’angoisse existentielle constitutive et ce qui relève de l’angoisse névrotique secondaire.
Sous l’influence de Tillich, May développe une critique acerbe du scientisme triomphant qui prétend guérir la condition humaine de sa précarité tragique par le biais de techniques thérapeutiques express ou d’un positivisme naïf. Pour Tillich et May, le véritable courage ne consiste pas à éliminer magiquement la peur ou le non-être, mais à assumer le non-être au sein de son propre être, c’est-à-dire affirmer son existence en dépit (in spite of) de la menace permanente de la destruction physique, de la finitude et de l’absurdité du monde. Ce « courage d’exister » devient, dans la perspective clinique de May, l’indicateur souverain de la maturité psychologique et de la rédemption séculière du patient.
Cette médiation théologique permet également à May d’échapper au nihilisme désespéré qui a parfois teinté certaines dérives de l’existentialisme sartrien d’après-guerre. Tandis que Jean-Paul Sartre déclarait péremptoirement dans Huis clos que « l’enfer, c’est les autres » et qualifiait l’homme de « passion inutile », May, fort de l’ontologie relationnelle de Tillich, réaffirme la possibilité d’une transcendance immanente. L’aliénation humaine n’est pas une fatalité ontologique indépassable, mais une rupture de communication et de communion avec le monde, avec les autres et avec les profondeurs de son propre Soi, rupture qu’une thérapie existentielle a pour mission expresse de réparer.
2.3 L’introduction de l’analyse existentielle aux États-Unis
L’année 1958 marque un tournant monumental dans l’histoire de la psychologie américaine avec la publication de l’ouvrage collectif Existence: A New Dimension in Psychiatry and Psychology, co-édité par Rollo May, Ernest Angel et le psychiatre et historien de la médecine Henri Ellenberger. Jusqu’alors, les travaux pionniers de la Daseinsanalyse européenne, menés par des figures tutélaires telles que Ludwig Binswanger et Medard Boss, demeuraient quasi inaccessibles au public anglophone, verrouillés par la barrière linguistique et l’aridité d’un vocabulaire philosophique issu d’Edmund Husserl et de Heidegger.
Dans ses deux essais introductifs devenus historiques au sein du volume Existence (« The Origins and Significance of the Existential Movement in Psychology » et « Contributions of Existential Psychotherapy »), Rollo May accomplit un travail colossal de vulgarisation noble et d’adaptation conceptuelle. Il ne se contente pas d’importer passivement un corpus étranger ; il l’articule au pragmatisme américain et aux réalités cliniques concrètes d’une société alors ébranlée par le conformisme étouffant des années d’après-guerre, la paranoïa de la Guerre froide et la menace de l’holocauste nucléaire. May démontre avec brio que l’analyse existentielle n’est pas une école doctrinale concurrente de plus, ni un système rigide de techniques de manipulation, mais une attitude phénoménologique globale qui redonne toute sa primauté à la compréhension de la structure de l’être humain.
Cette publication fait l’effet d’une déflagration intellectuelle. Face à la toute-puissance du behaviorisme skinnérien d’un côté, qui réduit la subjectivité à une « boîte noire » régie par des schémas de conditionnement opérant, et au réductionnisme freudien de l’autre, qui enferme l’homme dans le carcan des traumatismes infantiles, le livre de May ouvre une brèche salutaire. Il légitime aux yeux de la communauté académique et clinique l’usage de concepts jadis bannis de la recherche empirique : le sens, le choix, l’angoisse ontologique, la volonté et la mort. Cet ouvrage jette ainsi les bases théoriques indispensables sur lesquelles va prospérer, tout au long des décennies 1960 et 1970, le vaste mouvement de la psychologie existentielle-humaniste américaine.
3. La théorie de l’angoisse : Du symptôme au moteur ontologique
3.1 L’angoisse normale versus l’angoisse névrotique
L’une des contributions les plus pérennes de Rollo May à la métapsychologie contemporaine réside dans sa distinction séminale entre « angoisse normale » (normal anxiety) et « angoisse névrotique » (neurotic anxiety). Prenant le contre-pied de la psychiatrie classique et de la psychopharmacologie naissante qui assimilent systématiquement toute manifestation anxieuse à une pathologie à éradiquer, May démontre que l’angoisse est une caractéristique intrinsèque, inévitable et structuralement saine de l’existence consciente. Elle surgit dès lors que l’individu est confronté à une situation qui met en péril son identité ontologique ou des valeurs qu’il juge essentielles à son existence en tant qu’être autonome.
May formalise cette dichotomie conceptuelle à travers des critères phénoménologiques d’une grande rigueur :
- L’angoisse normale : Elle est rigoureusement proportionnée à la menace objective ou existentielle réelle rencontrée par le sujet. Elle ne requiert pas la mise en branle de mécanismes de défense massifs ou d’aménagements intrapsychiques déformants. Elle est vécue consciemment et peut être mobilisée de manière constructive comme un signal lucide appelant à l’évaluation critique, au choix et à l’action transformatrice. Par exemple, l’angoisse face à la mort, face au choix d’une trajectoire professionnelle engageant le reste de sa vie, ou face à la responsabilité parentale, participe de cette angoisse normale constitutive du développement humain.
- L’angoisse névrotique : Elle se caractérise par sa disproportion manifeste par rapport à la menace objective immédiate. L’individu névrotique réagit à des situations anodines comme s’il s’agissait de menaces de mort imminentes. Cette angoisse se traduit par une paralysie de l’action, une rigidification comportementale et la mise en place de défenses intrapsychiques compulsives (phobies, rituels obsessionnels, déni, somatisations). Elle opère un rétrécissement drastique du champ de la conscience et entrave le potentiel d’expansion créatrice du sujet.
Dans la perspective de May, l’angoisse névrotique n’est rien d’autre que le résultat direct de l’évitement prolongé de l’angoisse normale. Lorsqu’un individu refuse d’affronter les crises normales inhérentes à sa condition — telles que la rupture des dépendances infantiles, la reconnaissance de sa propre solitude ontologique ou l’acceptation de ses erreurs passées —, cette angoisse refoulée ne disparaît pas dans le néant. Elle s’enkyste, fermente dans l’inconscient et resurgit sous la forme d’un symptôme névrotique destructeur. L’objectif thérapeutique ne saurait donc consister à délivrer le patient de toute forme d’anxiété — ce qui équivaudrait à lui ôter sa vitalité même —, mais à l’aider à convertir son angoisse névrotique invalidante en une angoisse normale féconde, moteur incontournable de son individuation.
3.2 L’ouvrage fondamental : The Meaning of Anxiety (1950)
Issu de sa thèse de doctorat défendue à Columbia, l’ouvrage The Meaning of Anxiety (1950) représente le premier traité exhaustif américain dédié à l’angoisse sous un angle pluridisciplinaire. Dans ce livre magistral, May ne se contente pas de disserter de manière abstraite ; il orchestre une vaste confrontation critique entre les perspectives biologiques de Kurt Goldstein, les théories socioculturelles de Karen Horney et Harry Stack Sullivan, la psychodynamique freudienne et les réflexions philosophiques de Kierkegaard. Il y démontre que l’angoisse est la réponse fondamentale de l’organisme humain face à la menace de dissolution de son « moi » et de son sentiment de continuité d’être.
S’appuyant sur les travaux neurobiologiques de Kurt Goldstein auprès de soldats cérébrolésés, May souligne que l’angoisse n’est pas réductible à la peur. Alors que la peur est une émotion focalisée, ciblée sur un objet spécifique et identifiable du monde extérieur (un prédateur, un véhicule lancé à vive allure), l’angoisse est une expérience globale, diffuse et sans objet précis. Elle frappe au cœur même du sentiment d’identité du sujet : sous l’emprise de l’angoisse pure, le monde se dérobe sous nos pieds, la distinction familière entre soi et le dehors s’estompe, et le sentiment de sécurité ontologique bascule dans le gouffre du néant.
L’ouvrage tire également sa force probante d’une série d’études de cas cliniques phénoménologiques conduites par May auprès de jeunes femmes mères célibataires accueillies dans une institution new-yorkaise. À travers ces investigations empiriques minutieuses, May démontre que le degré d’anxiété névrotique d’un sujet n’est pas corrélé à la gravité objective des traumatismes subis durant l’enfance, mais à l’incongruence entre le discours des figures parentales et leur attitude affective réelle. L’enfant élevé dans le mensonge psychologique ou le rejet camouflé sous les oripeaux d’un amour factice développe une incapacité fondamentale à faire confiance à ses propres perceptions perceptives et émotionnelles. L’angoisse névrotique émerge de cette impossibilité de s’orienter dans un monde où le sens même du réel a été systématiquement saboté.
3.3 L’angoisse culturelle à l’ère moderne
Poussant son analyse bien au-delà des murs étroits de la clinique individuelle, Rollo May élargit sa théorie de l’angoisse aux dimensions sociologiques et civilisationnelles de la modernité occidentale. Dans la continuité d’auteurs comme Erich Fromm (La Peur de la liberté) et David Riesman (La Foule solitaire), May diagnostique au cœur des démocraties industrialisées du XXe siècle une forme inédite et pernicieuse d’angoisse collective, qu’il théorise dans des essais pénétrants tels que Man’s Search for Himself (1953).
May avance que l’homme contemporain est le témoin impuissant de l’effondrement des grands systèmes de valeurs traditionnels qui, par le passé, structuraient l’existence et contenaient le vertige ontologique. La religion institutionnelle a perdu son autorité régulatrice, les structures communautaires séculaires se sont dissoutes sous l’effet de l’urbanisation sauvage et de la bureaucratie, et l’individualisme forcené a laissé l’individu désespérément seul face à l’immensité du vide existentiel. Dépossédé de repères partagés, le citoyen moderne ressent un sentiment permanent d’isolement psychologique, de vacuité intérieure et d’insignifiance.
Pour conjurer cette angoisse sourde du néant, l’homme moderne recourt massivement à un antidote fallacieux : le conformisme aveugle. May forge le concept de « perte de l’intériorité » pour décrire la manière dont l’individu contemporain s’aligne servilement sur les désirs, les opinions et les modes comportementales véhiculés par les médias de masse et la pression des pairs. Il ne cherche plus à savoir qui il est ou ce qu’il ressent véritablement, mais ce que le groupe social attend qu’il soit. Cette tentative d’anesthésier l’angoisse par l’automutilation de sa singularité se paie d’un prix exorbitant : l’aliénation névrotique, le désespoir larvé et l’explosion de somatisations psychosomatiques. L’anxiété culturelle refoulée resurgit alors sous la forme d’un sentiment diffus de non-vivre, d’une apathie épidémique ou de violents accès d’agressivité collective.
4. La dialectique de l’amour et de la volonté (Love and Will)
4.1 La dissociation moderne entre l’affect et la décision
En 1969, au paroxysme des mutations socioculturelles de la contre-culture américaine et de la prétendue révolution sexuelle, Rollo May publie son livre le plus célèbre et le plus influent auprès du grand public : Love and Will (publié en français sous le titre Amour et Volonté). Devenu instantanément un best-seller couronné par le prestigieux prix Ralph Waldo Emerson, cet essai pose un diagnostic clinique accablant sur l’état psychique de la société contemporaine. May y démontre que l’homme occidental souffre d’une fracture interne dévastatrice : la dissociation pathologique entre l’amour (l’affectivité, le désir, la capacité à s’attacher) et la volonté (la décision, l’engagement, la capacité à agir intentionnellement).
May dénonce l’illusion monumentale de l’époque qui croyait benoîtement que la libération des mœurs sexuelles et la désinhibition pornographique allaient conduire à l’épanouissement humain et à l’élimination des névroses. Selon lui, il s’est produit exactement l’inverse : la libération sexuelle superficielle a transformé le sexe en une performance technique aseptisée, un divertissement mécanique vidé de tout investissement affectif profond. En évacuant l’angoisse, la vulnérabilité et le mystère inhérents à la rencontre amoureuse, l’homme contemporain s’est prémuni contre la souffrance au prix d’un engourdissement émotionnel total. L’apathie — l’incapacité d’éprouver et de s’émouvoir — est devenue le mécanisme de défense dominant de l’ère moderne pour conjurer la terreur de l’intimité véritable.
Parallèlement, la volonté a subi une dégradation tout aussi tragique. Coupée de l’amour et de la sensibilité, elle s’est métamorphosée en un volontarisme stérile, autoritaire et compulsif. Ce « volontarisme victorien » moderne se résume à une discipline puritaine d’autocontrôle, d’efficacité productive et de manipulation agressive d’autrui. May affirme avec force qu’un amour sans volonté est un sentimentalisme impuissant et éphémère, incapable de durer ou de s’incarner dans des projets concrets ; tandis qu’une volonté sans amour est une pulsion froide, destructrice et impérialiste qui transforme le monde et les êtres en purs objets de conquête. Le sauvetage de l’âme moderne exige impérativement la réunification dialectique de ces deux piliers de l’agentivité humaine.
4.2 Les quatre formes d’amour selon May
Afin de restaurer la plénitude du concept d’amour et de le sauver des caricatures sentimentales et purement génitales, Rollo May puise dans la tradition philosophique grecque et chrétienne pour réhabiliter une cartographie phénoménologique à quatre dimensions :
- Le sexe (Sex) : Il constitue le niveau le plus élémentaire, purement biologique et physiologique de l’amour. Sa dynamique fondamentale est la décharge de la tension corporelle et la recherche du soulagement hédonique. Bien que légitime et constitutif de la condition animale de l’homme, le sexe réduit à lui-même devient répétitif, compulsif et désespérément aliénant.
- L’Éros (Eros) : À ne pas confondre avec le sexe génital, l’Éros est le désir de procréation dans la beauté, au sens platonicien du Banquet. C’est l’élan passionné qui pousse l’être humain à rechercher l’union authentique, la communion des esprits et la création partagée. L’Éros est intrinsèquement une force de transcendance : il désire s’élever, construire du durable et s’ouvrir à une dimension supérieure de l’existence. Là où le sexe vise l’orgasme comme fin de tension, l’Éros cultive le désir et intensifie la conscience.
- La philia (Philia) : Il s’agit de l’amitié profonde, de la camaraderie sincère, de la réciprocité intellectuelle et affective. La philia est la dimension relationnelle qui permet à l’amour de survivre aux tempêtes de la passion érotique. Elle repose sur l’acceptation inconditionnelle de l’altérité de l’autre, la capacité d’admirer son indépendance d’esprit et de cheminer côte à côte dans une bienveillance désintéressée.
- L’agapé (Agape) : Sommet éthique de l’amour, l’agapé représente le don de soi altruiste, la compassion inconditionnelle et l’amour sacrificiel qui ne réclame aucune rétribution. Elle s’apparente à la caritas chrétienne ou à la dévotion universelle pour autrui en tant que porteur de dignité ontologique. Sans l’agapé, l’amour risque toujours de dégénérer en un égoïsme à deux ou en une relation possessive et instrumentale.
May insiste sur le fait que la maturité psychique et l’équilibre existentiel d’un couple ou d’un individu ne reposent pas sur le choix exclusif de l’une de ces dimensions contre les autres, mais sur leur tissage harmonieux et dynamique. Une relation humaine authentique intègre la corporéité vivante du sexe, l’ambition transcendante de l’Éros, la solidité complice de la philia et la noblesse altruiste de l’agapé.
4.3 L’intentionnalité comme structure de la conscience
Pour dépasser l’impasse du déterminisme causal qui dominait la psychologie académique de son temps, Rollo May consacre une part centrale de sa dialectique à l’intégration de la notion d’« intentionnalité » (intentionality), empruntée directement à la phénoménologie de Franz Brentano et d’Edmund Husserl. Dans les conceptions mécanistes et béhavioristes, le comportement humain est entièrement façonné par des stimuli externes agissant sur un organisme passif, tandis que dans la métapsychologie freudienne orthodoxe, la conscience est un épiphénomène balayé par les poussées aveugles du Ça inconscient.
May récuse catégoriquement cette vision qui dégrade l’homme au rang de marionnette réactive. L’intentionnalité désigne la caractéristique constitutive de toute conscience humaine, qui est d’être toujours « conscience de quelque chose ». Notre perception du monde n’est jamais un enregistrement photographique inerte de faits objectifs ; elle est un acte engagé de construction de sens, structuré par nos projets, nos valeurs et notre manière d’anticiper le futur. Dès lors, l’intentionnalité est le soubassement indispensable sans lequel ni la volonté, ni la décision ne peuvent s’exercer.
Dans le processus thérapeutique, cette prise de conscience s’avère décisive. Le patient ne subit pas son monde de manière purement passive ; il le façonne inconsciemment à travers ses intentions fondamentales. May illustre comment la volonté consciente ne consiste pas à « forcer » les choses par un raidissement musculaire de l’ego, mais à clarifier son intentionnalité sous-jacente. Lorsque le sujet prend lucidement conscience de ce qu’il vise, de ce qu’il projette et du sens qu’il accorde à son existence, la volonté cesse d’être une contrainte pour devenir l’actualisation naturelle et résolue des potentialités ouvertes par l’Éros. La guérison psychologique s’opère dans cette réconciliation de l’affect et de la décision, restaurant chez le sujet sa pleine capacité d’agentivité créatrice.
5. Le concept du daimôn : L’intégration des forces archaïques
5.1 Nature et définition du daimôn
L’un des apports les plus originaux et fascinants de Rollo May à la psychologie des profondeurs est sans conteste son élaboration théorique du concept de « daimôn » (parfois orthographié daemonic). Conscient que le vocabulaire psychopathologique moderne — aseptisé par des étiquettes cliniques telles que « sociopathie », « pulsion d’agression » ou « trouble explosif intermittent » — échoue lamentablement à saisir le dynamisme vital et l’ampleur mythique de nos abîmes intérieurs, May choisit de ressusciter le terme grec ancien de daimôn.
Dans la Grèce antique, singulièrement chez Platon ou dans l’expérience intime de Socrate, le daimôn ne désignait nullement une entité diabolique au sens de la théologie chrétienne médiévale. Il incarnait une puissance intermédiaire, une voix intérieure tutélaire, une force naturelle et mystérieuse capable d’élever l’homme vers la sagesse et l’extase prophétique, mais aussi de l’aveugler et de le précipiter dans l’hubris et la destruction. May redéfinit le daimôn comme toute fonction psychophysique naturelle qui détient le pouvoir de prendre le contrôle absolu de la personnalité totale. Il englobe l’ensemble des forces instinctives, archaïques et passionnées qui animent le tréfonds de la psyché humaine : la rage, l’affirmation de soi, la sexualité impétueuse, le besoin d’affirmation existentielle et l’aspiration impérieuse au pouvoir.
Pour May, le daimôn est ontologiquement neutre : il n’est ni intrinsèquement bon ni fondamentalement mauvais. Il est la matière première brute de l’énergie vitale humaine, la source indomptée sans laquelle aucune passion artistique, aucun héroïsme moral, aucun élan amoureux sublime ne pourrait jamais advenir. Toute la condition humaine réside dans ce paradoxe tragique : le daimôn est à la fois le moteur de notre créativité la plus élevée et la matrice de nos dérives les plus barbares.
5.2 Le danger de la répression daimônique
L’erreur fatale des sociétés civilisées en général, et des courants psychologiques simplificateurs en particulier, réside dans la tentative forcenée de réprimer, d’anesthésier ou de nier la réalité du daimôn. Inspiré par les analyses de Friedrich Nietzsche et de Carl Gustav Jung sur la part d’ombre (the Shadow) de la personnalité, Rollo May avertit que toute énergie daimônique que l’on tente de bannir de la conscience ne s’évapore jamais : elle entre en clandestinité et s’exprime sous des formes infiniment plus toxiques et dévastatrices.
Le refus d’assumer sa propre agressivité légitime, sa colère face à l’injustice ou ses pulsions fondamentales condamne le sujet à une « innocence artificielle » d’un danger extrême. Dans son ouvrage Power and Innocence: A Search for the Sources of Violence (1972), May dissèque la manière dont cette pseudo-innocence et cette passivité moralisatrice finissent inéluctablement par engendrer des explosions de violence aveugle. Lorsque l’individu se sent chroniquement impuissant, privé d’un sentiment d’affirmation d’être et déconnecté de son daimôn, l’agressivité refoulée se mue en rage destructrice. La violence n’est pas l’expression d’un excès de puissance, mais le recours convulsif et ultime de ceux qui sont totalement dépossédés de leur pouvoir d’agir légitime.
À l’échelle collective, les conséquences de la répression daimônique s’avèrent terrifiantes. Incapable de reconnaître sa propre noirceur intérieure, un groupe social, une nation ou une communauté projette systématiquement son ombre daimônique sur l’extérieur. C’est la mécanique infernale du bouc émissaire, du racisme d’État, de l’intolérance sectaire et de la guerre idéologique totale : l’ennemi est diabolisé et perçu comme l’incarnation absolue du mal, justifiant ainsi son extermination physique au nom de la vertu et du bien. May démontre que les pires atrocités commises dans l’histoire de l’humanité ne sont pas l’œuvre de criminels se sachant pervers, mais de fanatiques convaincus de leur propre pureté morale immaculée.
5.3 L’intégration constructive par la conscience de soi
Face à ce péril existentiel, la psychothérapie selon Rollo May s’assigne une mission fondamentale : non pas extirper le daimôn, mais l’apprivoiser, le nommer et l’intégrer au sein de la personnalité totale par l’élargissement de la conscience de soi. Cette tâche exige un courage psychologique considérable, car elle impose au patient de renoncer au confort douillet de sa victimisation infantile et de regarder en face les aspects les plus terrifiants, chaotiques et inavouables de sa propre nature.
L’intégration du daimôn s’opère par une alchimie intérieure que May décrit à travers plusieurs étapes cliniques :
- La reconnaissance lucide : Le patient doit cesser de se raconter des fables bienveillantes sur sa supposée bonté congénitale. Il est invité à reconnaître sa capacité innée à haïr, à jalouser, à dominer et à détruire. Cette reconnaissance brise l’emprise inconsciente du daimôn, car une force que l’on ose regarder dans les yeux perd son pouvoir d’irruption subversive.
- Le dialogue intérieur : À l’instar du démon socratique qui dialogue avec le philosophe, le sujet apprend à écouter les revendications souterraines du daimôn. Quelle est cette colère qui gronde en moi ? Quel besoin de dignité bafouée ou d’affirmation d’être est en train de réclamer justice à travers cette hostilité ?
- La sublimation créatrice : L’énergie brute du daimôn est détournée de sa trajectoire destructive pour être injectée dans des œuvres constructives. La rage se transmute en engagement politique ou social intrépide, la pulsion de domination se mue en autorité bienveillante et en leadership éclairé, la tension érotique convulsive se sublime dans la création artistique ou l’intimité partagée.
En parvenant à cette intégration daimônique, l’individu n’atteint pas un état mièvre de calme plat ou d’absence de conflit, mais une maturité psychique vibrante, ancrée dans la réalité. C’est l’homme complet, à la fois capable de tendresse infinie et de fermeté inébranlable, qui émerge de cette réconciliation avec ses gouffres intérieurs.
6. Le mythe et le sens : The Cry for Myth dans une société désenchantée
6.1 La crise contemporaine de l’absence de mythes
Dans la dernière phase de sa trajectoire intellectuelle, marquée par la parution en 1991 de son œuvre majeure The Cry for Myth (Le Cri pour le mythe), Rollo May oriente ses investigations cliniques et philosophiques vers l’un des drames majeurs de l’Occident contemporain : la perte tragique des matrices mythologiques fondatrices. Témoin du scientisme arrogant, du positivisme desséchant et du triomphe de la rationalité technocratique, May alerte ses contemporains sur le fait qu’une culture qui élimine les mythes ne s’émancipe pas des ténèbres, mais s’expose à une mort spirituelle certaine.
Pour May, le mythe n’est absolument pas une « fable mensongère » ou une illusion primitive dépassée par le progrès des sciences dures, comme le prétend une doxa rationaliste étriquée. Le mythe est un agencement symbolique narratif qui confère un ordre signifiant au chaos de l’existence humaine. Il est le pont organique qui relie le conscient individuel à l’inconscient collectif, reliant la tragédie personnelle de chaque individu au drame universel de la condition humaine. Sans mythes pour baliser son chemin, l’être humain est jeté dans un désert phénoménologique où rien n’a de sens, où la souffrance devient absurde et où la mort n’est plus qu’un accident biologique dénué de transcendance.
Cette démythologisation brutale du monde s’est payée au prix d’une crise existentielle sans précédent. Privée de récits transcendants capables de structurer les étapes initiatiques de la vie (le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’acceptation de la castration symbolique, la vieillesse et le trépas), notre société assiste à une prolifération pathologique de « pseudo-mythes toxiques ». May identifie ces substituts pervers dans le culte matérialiste de l’argent et de la réussite sociale féroce, le consumérisme effréné, l’adhésion fanatique à des dérives sectaires fondamentalistes ou le recours épidémique aux drogues et aux addictions destinées à anesthésier l’insoutenable vide intérieur.
6.2 Fonctions psychologiques vitales du mythe
Dans The Cry for Myth, Rollo May systématise les fonctions psychiques cardinales que les mythes ancestraux accomplissaient pour la santé mentale des individus et la cohésion des sociétés :
- La structuration de l’identité personnelle : Le mythe offre un miroir archétypal dans lequel le sujet peut se mirer pour décrypter ses propres conflits inconscients. S’identifier au courage d’Ulysse bravant les tempêtes pour retrouver sa patrie intérieure, aux tourments de Faust cherchant le savoir absolu au risque de perdre son âme, ou à l’amour d’Éros et Psyché permet à l’individu de situer son épreuve singulière dans un panorama universel, brisant son sentiment d’isolement pathologique.
- La transcendance du temps linéaire : Le mythe introduit l’individu dans un temps qualitatif, sacré (l’illud tempus de Mircea Eliade), reliant son présent éphémère aux générations passées et futures. Il installe le sujet dans une continuité historique et cosmique qui donne de la chair à son sentiment d’appartenance.
- L’apprivoisement de la culpabilité et de la tragédie : En mettant en scène les figures de l’injustice, de la fatalité et du meurtre originel (comme dans le mythe d’Œdipe relu par May), le mythe apprend à l’homme que le conflit, le déchirement et la souffrance ne sont pas des anomalies évitables de l’histoire, mais la texture même de l’apprentissage de la sagesse.
- Le sentiment de reliance communautaire : Le partage d’un mythe commun est le ciment invisible qui lie les citoyens entre eux au-delà de leurs divergences d’intérêts économiques. Il transmet de génération en génération un code moral et un horizon d’espérance sans lequel toute civilisation s’effondre dans la guerre civile des égoïsmes.
May insiste sur l’idée que nous sommes tous façonnés, que nous le voulions ou non, par des mythes sous-jacents qui dictent silencieusement nos postures vitales. La seule véritable question est de savoir si nous vivons des mythes conscients, vivifiants et émancipateurs, ou si nous sommes agis par des mythes infantiles, rétrogrades et destructeurs.
6.3 L’analyse narrative en clinique psychologique
Transposée dans le cabinet de consultation, cette perspective mythologique révolutionne l’art de la psychothérapie. Rollo May devient ainsi l’un des précurseurs les plus visionnaires de la thérapie narrative contemporaine. Au lieu de s’enfermer dans un décryptage archéologique stérile cherchant à répertorier des « traumatismes » du passé comme des pièces mécaniques défectueuses, le thérapeute s’attache à déchiffrer le « mythe personnel » que le patient s’est forgé pour habiter le réel.
May démontre que les symptômes névrotiques, les dépressions chroniques ou les impasses relationnelles sont l’incarnation de récits mythologiques tronqués, désespérés ou inauthentiques. Le patient qui souffre d’un complexe de persécution vit peut-être dans le mythe tragique d’une victime sacrificielle condamnée à payer éternellement pour la faute des ancêtres ; celui qui souffre de burn-out s’épuise dans le mythe de Sisyphe sans transcendance, croyant que sa survie dépend du transport héroïque mais absurde de rochers toujours plus lourds.
La cure psychothérapeutique consiste alors en un travail herméneutique de co-construction : analyste et analysant travaillent de concert pour débusquer le mythe toxique obsolète, libérer le patient de son emprise souterraine et lui permettre de réécrire son récit de vie. À travers ce travail créateur de narration authentique, le patient cesse de subir sa trajectoire comme un accident absurde ; il s’approprie sa destinée et redevient l’auteur légitime de sa propre existence, capable d’inscrire ses blessures dans une geste signifiante tournée vers l’avenir.
7. Liberté, destin et responsabilité : L’articulation ontologique
7.1 La polarité dialectique entre liberté et destin
Dans Freedom and Destiny (1981), Rollo May affronte le problème philosophique séculaire de l’opposition entre déterminisme et libre arbitre. Alors que la pensée positiviste et mécaniste tend à réduire l’homme à un produit absolu de ses gènes, de ses circuits neuronaux et de son environnement social, et qu’à l’opposé un certain existentialisme libertaire naïf affirme que l’homme est une liberté pure sans entraves pouvant se réinventer ex nihilo à chaque seconde, May récuse avec force ces deux simplismes métaphysiques.
Il démontre que la liberté et le destin ne sont pas deux réalités mutuellement exclusives se livrant une guerre à somme nulle, mais forment une polarité dialectique indissoluble, semblable aux deux faces d’une même médaille. Le « destin » (destiny) désigne l’ensemble des limites concrètes, matérielles, historiques, biologiques et culturelles imposées à chaque être humain : nul d’entre nous n’a choisi l’époque de sa venue au monde, ses parents géniteurs, sa constitution anatomique, ses prédispositions génétiques ou l’inévitabilité ultime de sa mort physique. Le destin est la réalité butoir de la contingence.
Cependant, pour May, loin d’annihiler la liberté, le destin en est la condition de possibilité absolue. Une liberté totale, flottant dans un vide absolu sans résistances ni frontières, ne serait qu’une hallucination stérile, incapable de se mesurer au monde et de s’incarner dans des actes réels. La liberté authentique n’est pas l’absence de limites, mais la manière singulière, créatrice et courageuse dont un sujet choisit de se positionner face à son destin. Comme le disait May avec une acuité fulgurante : « La liberté est la capacité de l’homme de prendre part à son propre développement. C’est la marge de manœuvre que nous possédons face à nos déterminismes matériels. »
7.2 Les deux dimensions de la liberté
Pour clarifier la nature de l’agentivité humaine, May opère une distinction conceptuelle fondamentale entre deux formes interdépendantes de liberté :
- La liberté existentielle (Existential freedom) : Elle relève de la liberté d’action, de mouvement et de choix géopolitique concret. C’est la capacité de se déplacer librement, d’exercer ses droits civiques, de postuler à un emploi, de divorcer ou de manifester dans la rue. Cette liberté est fondamentale sur le plan démocratique et politique, mais elle demeure extérieure et sujette aux aléas des circonstances institutionnelles. Un tyran ou un régime carcéral totalitaire peut en priver l’individu à chaque instant.
- La liberté essentielle (Essential freedom) : Située à un niveau ontologique infiniment plus profond, elle désigne l’autonomie spirituelle inaliénable de la conscience intérieure. C’est la liberté pour l’être humain de choisir son attitude, sa posture éthique et le sens qu’il accorde aux événements qui l’assaillent, quelle que soit la violence objective des conditions extérieures.
S’appuyant sur les témoignages bouleversants des survivants des camps de concentration nazis, au premier rang desquels son homologue autrichien Viktor Frankl, May rappelle que même lorsqu’un être humain est dépouillé de toute liberté existentielle par la terreur barbare, cloué dans un lit d’hôpital par une maladie dégénérative incurable ou enfermé dans les geôles d’un régime policier, il lui reste cette ultime et invulnérable liberté essentielle : celle de décider qui il sera face à la torture, à l’ignominie ou à la mort. C’est dans ce sanctuaire intérieur que réside la noblesse indestructible de la dignité humaine.
7.3 Le fardeau de la responsabilité existentielle
Si la liberté est le don le plus précieux offert à l’humain, elle est inséparable d’un fardeau redoutable qui explique pourquoi tant d’hommes passent leur vie à la fuir : la responsabilité existentielle absolue. Choisir, c’est inéluctablement renoncer. Chaque acte posé, chaque route empruntée implique l’anéantissement de centaines d’autres possibilités qui ne verront jamais le jour. Dès lors, l’exercice de la liberté plonge l’homme dans une solitude fondamentale et réveille l’angoisse du choix.
Pour May, cette tension explique la prolifération de ce que Jean-Paul Sartre qualifiait de « mauvaise foi » et qu’il observe quotidiennement chez ses patients névrosés : la fuite dans le conformisme social, le refuge derrière des étiquettes nosographiques complaisantes (« Je ne peux pas changer, je suis bipolaire », « C’est la faute de ma mère ») ou la soumission volontaire à des régimes politiques autoritaires. En s’érigeant en victime impuissante de ses gènes, de sa famille ou de la société, le névrotique paie un tribut monstrueux à sa sécurité : il cède sur son désir, abdique sa subjectivité et s’ampute de son statut d’agent moral.
Cette dérobade devant la liberté engendre ce que Rollo May formalise sous le concept de « culpabilité ontologique » (ontological guilt). Contrairement à la culpabilité névrotique issue de la transgression des tabous arbitraires d’un Surmoi moralisateur, la culpabilité ontologique est le regret déchirant, légitime et salutaire qui s’empare de l’individu lorsqu’il prend conscience qu’il a trahi son propre potentiel d’être, qu’il a gâché ses talents créateurs et qu’il a vécu une existence inauthentique par lâcheté existentielle. Restaurer la santé psychique exige d’assumer cette culpabilité originelle comme un appel à la conversion intérieure, car le chemin de la liberté est indissociable de la pleine acceptation de la responsabilité de ses actes.
8. Le courage de créer : L’art et l’imagination comme affirmation de l’être
8.1 L’acte créateur comme confrontation au néant
Dans l’un de ses écrits les plus lumineux et passionnés, The Courage to Create (1975), Rollo May élève l’acte créateur au rang d’expérience ontologique suprême. Il s’insurge avec vigueur contre les théories psychanalytiques réductrices qui traitent la créativité artistique comme un simple dérivé compensatoire, une sublimation névrotique de traumatismes infantiles non résolus ou un exutoire à des frustrations sexuelles refoulées. Pour May, réduire le génie de Léonard de Vinci, de Beethoven ou de Cézanne à un dysfonctionnement de la libido relève d’une cécité métaphysique consternante.
La créativité authentique est l’expression même de la surabondance de l’être, le triomphe triomphant de la conscience humaine en lutte contre le néant. Créer, c’est introduire de l’ordre, de la signification et de la forme lumineuse là où ne régnaient que le chaos, le non-sens et la poussière. En peignant une toile, en sculptant la matière, en écrivant un poème ou en bâtissant un système conceptuel, l’artiste se confronte directement à la mort physique et à la précarité temporelle, arrachant à l’éphémère des symboles d’une beauté impérissable.
May insiste sur la dimension éminemment subversive et contestataire de l’artiste au sein du corps social. Parce qu’il est habité par une sensibilité écorchée vive aux incohérences, aux mensonges et aux injustices de son époque, le créateur est le premier à percevoir les failles telluriques d’une civilisation avant même que les sociologues ou les politiciens n’en aient la moindre intuition. L’artiste est la sentinelle avancée de la culture : en brisant les formes esthétiques établies et les conformismes étouffants, il ouvre des mondes possibles et élargit l’horizon perceptif de l’humanité tout entière, au risque d’être marginalisé ou persécuté par les gardiens de l’ordre moral établi.
8.2 Les formes de courage selon Rollo May
L’acte créateur ne saurait être l’apanage d’une élite talentueuse jouissant d’une inspiration magique ; il constitue une exigence éthique et existentielle pour tout être humain désirant vivre de façon authentique. Or, créer exige un prix exorbitant que May qualifie de « courage ». Poursuivant sa méditation tillichienne, il identifie et hiérarchise quatre formes fondamentales de courage nécessaires à l’accomplissement humain :
- Le courage physique : C’est la forme la plus élémentaire, consistant à braver la douleur somatique, le danger corporel et à écouter la voix de son organisme sans céder à la panique physiologique. Ce courage implique d’utiliser son corps non comme un instrument d’agression narcissique, mais comme le véhicule sensible de notre présence au monde.
- Le courage moral : Il se manifeste par la capacité d’un individu à s’opposer fermement à l’injustice, à s’identifier aux droits et aux souffrances d’autrui et à défendre des valeurs éthiques universelles, même lorsque cela implique de subir l’opprobre collective, l’ostracisme social ou la persécution étatique. L’héroïsme d’Alexandre Soljenitsyne ou de Martin Luther King illustre au plus haut point ce courage moral indomptable.
- Le courage social : Il désigne l’acceptation lucide et vulnérable de courir le risque de l’intimité relationnelle. S’ouvrir véritablement à un autre être humain, se dévoiler sans armure, c’est s’exposer à la blessure, au rejet et à la perte. Le courage social permet d’affronter cette vulnérabilité pour tisser des liens authentiques de réciprocité affective, bravant la solitude ontologique.
- Le courage créateur (Creative courage) : Sommet de l’architecture éthique de May, c’est le courage de découvrir et de forger de nouvelles formes de vérité, de langage et de signification. Il implique de plonger courageusement dans l’abîme du chaos, de supporter l’angoisse de l’inconnu et de défier les certitudes rassurantes de son temps pour faire advenir du neuf.
8.3 L’expérience de l’extase et du ‘satori’ existentiel
Dans sa description phénoménologique du processus créatif, Rollo May consacre des pages éblouissantes à ce qu’il nomme l’expérience de la « rencontre » (encounter) et de l’« extase » (ecstasy). La créativité ne se réduit pas à une gymnastique intellectuelle laborieuse ou à un volontarisme forcené ; elle est le fruit d’une rencontre d’une intensité bouleversante entre un sujet hautement réceptif et un pan du réel (un matériau brut, un conflit humain, une idée philosophique, un paysage naturel).
Au paroxysme de cette rencontre, le créateur expérimente un état modifié de conscience que May rapproche de l’illumination zen (satori) ou de la transe mystique : l’extase. Le terme est pris dans sa racine étymologique stricte (ek-stasis : « se tenir hors de soi »). Les frontières défensives et étriquées du Moi empirique s’évanouissent temporairement ; le sentiment de séparation cartésienne entre le sujet et l’objet se dissout dans une communion souveraine. L’artiste, le savant ou le penseur ne « travaille » plus de façon laborieuse : il est traversé par une illumination soudaine où l’inconscient et la réflexion consciente fusionnent pour faire jaillir une forme d’une perfection éclatante.
Cependant, May met en garde contre l’illusion de croire que cette extase créatrice relève de la simple passivité magique. Elle ne survient que si elle a été préparée par un travail préparatoire acharné, et requiert impérativement ce que May appelle des moments de « repos réceptif ». C’est souvent lorsque le savant ou l’artiste, épuisé par l’effort conscient, lâche prise et s’accorde un temps de silence méditatif et de solitude fertile que l’intuition fondatrice éclate enfin dans la conscience. Pour May, cultiver cette créativité au quotidien — dans son métier, ses relations, sa manière d’habiter le monde — est le seul antidote absolu contre l’ennui, la dépression et l’engourdissement de l’âme contemporaine.
9. La pratique psychothérapeutique existentielle selon Rollo May
9.1 La relation thérapeutique comme rencontre ‘Je-Tu’
L’édifice théorique de Rollo May prend toute sa chair vivante et son efficacité clinique dans sa pratique quotidienne de la psychothérapie existentielle. Rejetant sans ménagement la posture médicale classique de la neutralité froide, distante et faussement omnisciente de l’analyste assis en retrait de son divan, May refonde la cure sur la révolution dialogique initiée par le philosophe juif viennois Martin Buber : le passage de la relation instrumentale « Je-Cela » (I-It) à la relation sacrée « Je-Tu » (I-Thou).
Dans la relation « Je-Cela », le clinicien traite son patient comme un ensemble d’organes défaillants, un faisceau de symptômes nosographiques à étiqueter ou un assemblage de mécanismes de défense à démanteler méthodiquement. Le patient devient un objet de diagnostic manipulable par un expert neutre. May considère cette approche comme une violence ontologique inouïe qui redouble l’aliénation du patient au lieu de le soigner. Dans la perspective existentielle, la thérapie est d’abord et avant tout une « rencontre » (encounter) entre deux êtres humains mortels, vulnérables et conscients de leur commune condition tragique.
Cette ontologie relationnelle n’abolit nullement le cadre thérapeutique ni l’asymétrie nécessaire de la prise en charge, mais elle réclame du thérapeute ce que May appelle une « présence authentique » (real presence). L’analyste ne se réfugie pas derrière des jargons théoriques intimidants ou des écrans de projection passifs ; il s’engage corps et âme dans la séance, offrant au patient une écoute phénoménologique radicale, capable d’accueillir son angoisse sans chercher précipitamment à la calmer par des réassurances infantilisantes ou des ordonnances médicamenteuses. May dépasse ainsi le concept freudien classique de « transfert » : si des distorsions transférentielles issues du passé familial existent indubitablement, la véritable guérison s’enracine dans la réalité vivante de la rencontre humaine présente, hic et nunc, au sein de l’espace thérapeutique.
9.2 Les objectifs fondamentaux de la cure existentielle
L’horizon téléologique de la thérapie existentielle chez Rollo May diverge radicalement des objectifs poursuivis par les approches comportementales ou la psychiatrie standard. Il ne s’agit pas d’ajuster l’individu aux normes du corps social, de le rendre « fonctionnel », productif et docile dans une société elle-même profondément malade et aliénée. Adapter un homme névrosé à une société insensée ne constitue pas une guérison, mais le parachèvement de sa conformité aveugle.
Les finalités de la cure selon May se déploient sur quatre axes existentiels majeurs :
- L’éveil à la conscience d’être (I-am experience) : Le premier objectif est d’amener le patient à ressentir, de façon viscérale et pas seulement intellectuelle, la réalité foudroyante de son existence : « Je suis, j’existe ici et maintenant, je suis le sujet vivant de ma propre vie ». Cet éveil ontologique arrache le sujet à sa léthargie de somnambule et fonde son sentiment d’agentivité primaire.
- La désarticulation de la victimisation : May traque sans relâche les discours complaisants par lesquels le patient s’enferme dans le statut d’objet passif des traumatismes de son enfance ou de la perversité du monde. Sans nier la brutalité des souffrances subies, le thérapeute ramène le patient à sa responsabilité présente : « Quelle posture décidez-vous de prendre aujourd’hui face à ce qui vous est arrivé hier ? »
- La réconciliation avec l’angoisse et la finitude : La thérapie aide le sujet à cesser de lutter contre sa mortalité, sa solitude ontologique et son angoisse constitutive, pour les intégrer comme les conditions mêmes qui rendent ses choix précieux, urgents et signifiants.
- La libération du courage d’agir : La fin ultime de la cure est la restitution de la liberté créatrice et du pouvoir de décision, permettant au patient de transformer ses prises de conscience en actes courageux au sein de sa vie concrète, professionnelle, amoureuse et sociale.
9.3 Technique et flexibilité méthodologique
Interrogé sur les « techniques » propres à la psychothérapie existentielle, Rollo May s’est toujours montré d’une grande prudence, allant jusqu’à proclamer que l’obsession de la technique est précisément la maladie spirituelle dont souffre la psychologie contemporaine. Vouloir appliquer des protocoles standardisés et rigides à la subjectivité humaine relève d’une illusion scientiste qui détruit la singularité irréductible de l’acte thérapeutique.
Pour May, la technique doit toujours découler de l’ontologie de l’être-au-monde, et non l’inverse. Cela confère à sa pratique clinique une immense flexibilité méthodologique. May n’hésite pas à utiliser avec maestria les outils conceptuels légués par la psychanalyse (l’analyse des rêves, le travail sur les résistances, l’exploration des fantasmes inconscients), mais il les débarrasse de leur carcan déterministe et mécaniste. Par exemple, chez May, un rêve n’est pas une simple rébus camouflant un désir infantile refoulé selon les lois du principe de plaisir ; il est une création dramatique de la conscience inconsciente qui éclaire la posture globale du patient face à son destin, ses impasses existentielles et ses potentialités futures.
Cette approche implique que le clinicien ajuste son style à l’univers phénoménologique singulier de chaque analysant. Avec tel patient intellectuellement hyper-rationnel et coupé de ses affects, le thérapeute privilégiera la confrontation corporelle et l’expression directe des émotions étouffées ; avec tel autre patient submergé par une angoisse chaotique, il offrira un cadre rassurant de clarification herméneutique et de structuration narrative. Le critère suprême de validation clinique n’est jamais la conformité académique à une doctrine d’école, mais le réveil authentique de la vitalité, de la lucidité et de l’autonomie chez l’être humain assis en face de soi.
10. Débats au sein de la psychologie humaniste : Rollo May versus Carl Rogers
10.1 La divergence fondamentale sur la nature humaine
Bien que Rollo May soit unanimement considéré comme l’un des pères fondateurs de la troisième force en psychologie (la psychologie humaniste), aux côtés d’Abraham Maslow et de Carl Rogers, il a incarné la conscience critique, exigeante et inquiète de ce mouvement. Les années 1970 et le début des années 1980 ont été le théâtre d’un débat épistémologique et anthropologique historique entre Rollo May et Carl Rogers, immortalisé par une correspondance publique retentissante parue dans le Journal of Humanistic Psychology.
Au cœur de cette confrontation fraternelle mais sans concession se trouve la question de la nature humaine et du problème du mal. Carl Rogers, avec son optimisme typiquement américain hérité du transcendantalisme rousseauiste, professe une foi inébranlable dans la « tendance actualisante » intrinsèquement positive de l’organisme humain. Selon Rogers, l’homme est fondamentalement bon, orienté vers la croissance harmonieuse et la collaboration fraternelle dès lors qu’il bénéficie d’un climat relationnel adéquat (empathie, authenticité, regard positif inconditionnel). Pour Rogers, la destructivité, la cruauté et la perversité ne sont que des déviations accidentelles engendrées par des environnements pathogènes et le manque d’acceptation inconditionnelle.
Rollo May s’insurge contre ce qu’il qualifie de naïveté anthropologique désastreuse et d’angélisme béat. Fort de sa tragique expérience de la tuberculose, de sa fréquentation des classiques grecs et de son assimilation des ravages de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, May rappelle que la destructivité, l’hubris et le daimôn dévastateur font partie intégrante de la structure même de la psyché humaine, au même titre que la bonté ou l’élan d’amour. Penser que l’homme est naturellement bienveillant et qu’il suffit de lever les entraves sociales pour voir éclore le paradis sur terre constitue un aveuglement coupable qui désarme les individus et les civilisations face à la résurgence du mal.
10.2 Critique de la culture du bien-être et de l’individualisme narcissique
Cette divergence théorique sur la nature humaine conduit Rollo May à formuler une critique dévastatrice des dérives consuméristes et narcissiques de la psychologie humaniste et du mouvement du potentiel humain centré autour de l’Institut Esalen en Californie. May observe avec amertume comment les concepts d’« épanouissement de soi », d’« actualisation de soi » et d’« authenticité » ont été dévoyés en une culture de l’auto-indulgence, du nombrilisme hédoniste et de l’égocentrisme débridé.
May dénonce la transformation de la psychothérapie en une marchandise du bien-être rapide, promettant aux individus une félicité sans heurts, un soulagement instantané de l’angoisse par des techniques de relaxation, des cris primaux ou des partages d’émotions sans lendemains éthiques. Cette « Californie de l’esprit », selon ses mots, commet le crime de vouloir amputer l’existence de son ombre constitutive, oubliant que la véritable noblesse humaine, la grandeur morale et la créativité artistique émergent toujours de l’affrontement douloureux avec le tragique, la souffrance, les limites matérielles et le conflit intrapsychique.
En cherchant à éliminer la tension dialectique entre l’individu et son destin, la culture du bien-être façonne des personnalités fragiles, hypersensibles à la moindre contrariété et incapables d’engagement historique ou civique durable. May plaide inlassablement pour un humanisme tragique rigoureux, qui ne confond pas la joie profonde d’exister — fruit du dépassement de l’angoisse par le courage moral — avec le contentement béat et passif de consommateurs émotionnels rassasiés.
10.3 Les points de convergence et l’alliance historique
En dépit de ces désaccords anthropologiques majeurs sur la part d’ombre de l’humanité, il convient de ne pas occulter l’alliance stratégique et la profonde admiration mutuelle qui unissaient Rollo May et Carl Rogers. Tous deux menaient un combat commun acharné contre l’impérialisme scientiste de l’époque, incarné par le béhaviorisme expérimental et le modèle biomédical réducteur qui menaçaient d’écraser la subjectivité humaine sous la chape de plomb du conditionnement et de la chimie.
May et Rogers partageaient la certitude absolue que la relation interpersonnelle est le cœur battant de la thérapie, et que la liberté, la dignité et la capacité d’auto-détermination du sujet humain sont des réalités phénoménologiques inviolables qui transcendent les déterminismes mécaniques. Ensemble, ils ont œuvré sans relâche au sein de l’Association for Humanistic Psychology (AHP) et ont fondé la Division 32 (Humanistic Psychology) de l’American Psychological Association, bâtissant une tribune institutionnelle pérenne pour les générations futures de praticiens humanistes et existentiels.
Leur confrontation épistémologique exemplaire demeure, aujourd’hui encore, l’un des modèles les plus admirables de débat académique : une discussion menée à un niveau d’excellence intellectuelle rare, dénuée de toute mesquinerie ad hominem, où chacun reconnaissait la noblesse des intentions de l’autre tout en aiguisant ses propres arguments pour faire progresser la compréhension intégrale de l’être humain.
11. Confrontations épistémologiques : Psychanalyse freudienne et béhaviorisme
11.1 Dépassement du déterminisme pulsionnel freudien
L’attitude de Rollo May à l’égard de Sigmund Freud est empreinte d’une profonde dialectique, mêlant un respect immense pour le découvreur de l’inconscient à un refus catégorique de ses présupposés métaphysiques issus du matérialisme scientiste du XIXe siècle. May concède volontiers à Freud le mérite impérissable d’avoir démasqué l’illusion du rationalisme bourgeois victorien en révélant les forces obscures, irrationnelles et souterraines qui gouvernent l’esprit humain.
Cependant, May récuse avec une grande vigueur le modèle hydraulique et énergétique de l’appareil psychique freudien. En concevant l’homme comme une machine thermodynamique fermée, mue exclusivement par la recherche de la décharge pulsionnelle homéostatique (le principe de plaisir) et dominée de part en part par la causalité efficiente des traumatismes passés, Freud réduit la subjectivité à une conséquence passive de déterminismes biologiques. Pour May, le moteur fondamental de l’existence humaine n’est pas la satisfaction hédonique ou la baisse de tension pulsionnelle, mais la recherche passionnée de sens, d’affirmation ontologique et d’orientation vers l’avenir.
May réinterprète ainsi de fond en comble le concept freudien de refoulement (Verdrängung). Dans la perspective existentielle, le refoulement n’est pas le simple bannissement hors de la conscience d’une pulsion sexuelle ou agressive par crainte du gendarme surmoïque ; il est un acte existentiel par lequel l’individu choisit d’amputer une partie vivante de son être-au-monde afin d’échapper à l’angoisse vertigineuse qu’impliquerait son affirmation. Le refoulement est une perte délibérée d’être, une capitulation devant le défi de l’existence. La tâche de l’analyste n’est pas de ramener mécaniquement du matériel psychique à la conscience selon le mot d’ordre freudien « Wo Es war, soll Ich werden » (Là où était le Ça, le Moi doit advenir), mais de permettre au sujet de s’engager courageusement dans la reconquête de son être total.
11.2 Réfutation du modèle comportementaliste skinnérien
Si May engageait une discussion respectueuse et nuancée avec la psychanalyse freudienne, son opposition au modèle comportementaliste orthodoxe, incarné par John Watson et surtout B. F. Skinner, relevait d’une guerre de tranchées philosophique totale. Dans son retentissant plaidoyer technocratique Par-delà la liberté et la dignité (1971), Skinner déclarait sans ambages que la liberté humaine, la responsabilité morale et la conscience autonome étaient des mythes obsolètes à éradiquer, et que l’ingénierie comportementale devait programmer méthodiquement les comportements des individus par des régimes de renforcement opérant.
Pour Rollo May, cette idéologie béhavioriste représente l’expression la plus sinistre du totalitarisme technocratique appliqué à l’âme humaine. En assimilant l’être humain à un rat de laboratoire ou à un pigeon conditionné salivant devant des stimuli et réagissant mécaniquement à des récompenses, le skinnérisme opère une déshumanisation radicale. Il efface purement et simplement ce qui constitue l’essence même de l’homme : la capacité de douter, de choisir, d’attribuer du sens, de se rebeller contre les conditionnements et de créer de la nouveauté imprévisible.
May démonte l’illusion scientiste du contrôle comportemental en rappelant que le paradigme « Stimulus-Réponse » (S-R) oublie le fait phénoménologique premier : entre le stimulus extérieur et la réponse comportementale s’intercale l’espace inaliénable de la conscience humaine. Cet intervalle — si infinitésimal soit-il — est le lieu sacré où l’individu interprète le stimulus, décide de ce qu’il signifie pour lui et choisit souverainement la réponse qu’il entend y apporter. En prétendant éliminer cet espace pour transformer la société en une gigantesque machine d’ajustement adaptatif, le béhaviorisme ne guérit rien : il prépare l’avènement d’une société d’automates conformistes, vidés de toute substance ontologique et mûrs pour la servitude volontaire.
11.3 La place unique de May dans le paysage intellectuel américain
Face à ces deux citadelles apparemment imprenables de la psychologie américaine de l’époque — le réductionnisme freudien d’un côté, le dogmatisme béhavioriste de l’autre —, Rollo May est parvenu à tailler un chemin singulier, solitaire et profondément original qui a profondément redessiné la carte épistémologique de sa discipline. Nourri par les enseignements de la psychiatrie interpersonnelle de Harry Stack Sullivan, il a su allier l’exigence clinique la plus rigoureuse à la hauteur de vue de l’herméneutique européenne.
May s’est toujours refusé à fonder une chapelle sectaire ou à breveter une méthode fermée à son seul nom. Il a préféré agir comme la mauvaise conscience intellectuelle de la profession, rappelant sans relâche à ses pairs de l’American Psychological Association (APA) que les sciences humaines ne peuvent singer les sciences physiques sans trahir leur objet premier. Une psychologie qui chasse de son champ d’investigation l’angoisse, le sens, la volonté, le daimôn et la mort cesse d’être une science de l’âme pour n’être plus qu’une technologie de gestion du bétail social.
Cette indépendance d’esprit intransigeante lui a valu, dans les cercles universitaires académiques les plus conservateurs, une méfiance initiale, certains psychologues empiristes l’accusant d’être davantage un « philosophe » ou un « artiste » qu’un scientifique orthodoxe. Mais la formidable profondeur clinique de ses ouvrages, son immense succès éditorial mondial et la reconnaissance que lui ont accordée les plus grands penseurs de son temps ont fini par consacrer May comme un classique incontestable de la pensée américaine contemporaine, un pont majestueux entre les lumières tragiques du Vieux Continent et la vitalité pragmatique du Nouveau Monde.
12. L’héritage intellectuel et la pertinence contemporaine de Rollo May
12.1 Transmission clinique : L’influence sur Irvin Yalom et Kirk Schneider
Le rayonnement de la pensée de Rollo May a fécondé de manière éclatante les générations ultérieures de psychothérapeutes existentiels. Le disciple et continuateur le plus illustre de son œuvre est indubitablement le psychiatre et écrivain américain Irvin Yalom, professeur émérite à l’Université Stanford. Dans son maître-ouvrage devenu la bible de la discipline, Existential Psychotherapy (1980), Yalom rend un hommage explicite et constant à May, reprenant et systématisant les intuitions fondatrices de son aîné autour de quatre ultimes données existentielles (ultimate concerns of life) : la mort, la liberté (et sa compagne la responsabilité), l’isolement existentiel et l’absence de sens évident.
À travers ses célèbres récits cliniques romancés (tels que Bourreau de l’amour, Mensonges sur le divan ou Et Nietzsche a pleuré), Yalom a vulgarisé avec un talent littéraire hors du commun la posture préconisée par May : l’analyste comme « compagnon de voyage » du patient, partageant avec lui le vertige de la condition humaine au sein d’une rencontre thérapeutique vibrante d’humanité et de franchise existentielle.
De même, des théoriciens contemporains comme Kirk Schneider, figure de proue de l’Existential-Humanistic Institute de San Francisco et co-auteur avec May de plusieurs publications de synthèse à la fin de la vie de ce dernier, poursuivent activement le développement de cette tradition. Schneider a formalisé l’« approche intégrative existentielle-humaniste » (Integrative Existential-Humanistic Therapy), combinant la profondeur phénoménologique de May aux acquis des neurosciences et des thérapies basées sur l’attachement, prouvant ainsi la malléabilité et la constante vitalité clinique de ce paradigme à travers le monde.
12.2 Résonance avec les crises contemporaines du XXIe siècle
À l’aube du XXIe siècle, la pensée de Rollo May ne s’est pas contentée de conserver sa pertinence historique : elle a acquis une actualité brûlante, presque prophétique, pour quiconque cherche à déchiffrer les pathologies inédites de notre hypermodernité mondialisée et numérisée.
Les analyses pionnières de May sur la dissociation entre l’affect et la volonté, ainsi que sur l’apathie comme bouclier contre la douleur, résonnent avec une acuité foudroyante à l’ère des réseaux sociaux et des algorithmes de dopamine. Dans un monde hyperconnecté où le virtuel supplante le réel, où les applications de rencontre transforment le partenaire amoureux en une marchandise jetable à portée de swipe, l’intimité véritable et la vulnérabilité ont été anéanties au profit d’un voyeurisme froid et narcissique. Le sentiment de vide intérieur, l’isolement relationnel et la perte d’intériorité diagnostiqués par May dans les années 1950 sont devenus la névrose collective par excellence de nos sociétés connectées.
De surcroît, la montée planétaire des populismes autoritaires, des radicalismes identitaires fanatiques et de la violence géopolitique trouve dans la théorie du daimôn de May sa grille de lecture la plus implacable. En refusant d’assumer son angoisse existentielle et ses propres démons intérieurs, l’humanité contemporaine continue de projeter massivement son ombre sur des boucs émissaires (les minorités, les migrants, les blocs adverses), cédant aux sirènes de démagogues qui promettent une sécurité infantile en échange de la liquidation de la liberté.
Enfin, le phénomène planétaire de l’« éco-anxiété » face au changement climatique et à la destruction des équilibres biosphériques n’est rien d’autre que l’irruption fracassante de l’angoisse ontologique kierkegaardienne à l’échelle de l’espèce entière : l’humanité, sommée de choisir son avenir, fait l’expérience du vertige terrifiant de son pouvoir d’autodestruction. Face à ce destin environnemental angoissant, l’injonction de May à mobiliser le « courage de créer » et à assumer notre pleine responsabilité morale résonne non comme un luxe théorique, mais comme une condition vitale de notre survie collective.
12.3 Bilan d’une vie : L’affirmation indéfectible de la dignité humaine
Le 22 octobre 1994, Rollo May s’éteint à Tiburon, en Californie, à l’âge de 85 ans, succombant à une insuffisance cardiaque après plusieurs années d’un combat discret contre le déclin de ses forces physiques. Jusqu’à son dernier souffle, cet esprit souverain sera resté fidèle à l’exigence qu’il s’était assignée dès ses mois d’alitement à Saranac Lake : habiter sa condition de mortel conscient avec lucidité, dignité et sans la moindre trace de lâcheté intellectuelle.
Le testament intellectuel que nous lègue Rollo May est un joyau d’une valeur inestimable. À une modernité fascinée par l’illusion de la toute-puissance technologique, par le mirage d’un bonheur aseptisé et par la standardisation des âmes, il a opposé un humanisme tragique et solaire. Il a rappelé avec une éloquence inégalée que l’homme n’est grand que lorsqu’il accepte d’embrasser ses fragilités, de danser avec son angoisse, de faire face à son destin et de trouver au plus profond du désespoir le courage de poser un acte d’amour et de création signifiant.
Rollo May a accompli ce tour de force d’arracher la psychologie clinique aux prétentions étriquées du scientisme pour la hisser au rang d’une véritable maïeutique de l’âme, une œuvre d’art ontologique où soigner un patient équivaut à lui rendre la permission solennelle d’être, enfin, un homme libre et responsable face au mystère de l’univers. Pour cette œuvre immense, empreinte d’une érudition majestueuse et d’une compassion universelle, son nom demeure inscrit parmi les étoiles les plus brillantes du firmament intellectuel du XXe siècle.
Références
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