Biography
Au confluent des bouleversements épistémologiques qui ont ébranlé les sciences humaines et sociales dans le dernier quart du vingtième siècle, l’œuvre de Margaret Wetherell émerge comme l’un des monuments théoriques les plus novateurs et subversifs de la psychologie sociale contemporaine. Née en 1954 en Nouvelle-Zélande, cette universitaire a orchestré, aux côtés d’une poignée de collègues pionniers tels que Jonathan Potter, Michael Billig ou Rom Harré, une déconstruction méthodique du paradigme expérimentaliste et cognitiviste dominant. En révoquant l’illusion cartésienne selon laquelle l’esprit humain fonctionnerait comme un isolat computationnel déchiffrable à travers des variables décontextualisées en laboratoire, elle a déplacé le foyer de la discipline : les attitudes, les croyances, les souvenirs et les émotions cessent d’être envisagés comme des propriétés mentales privées pour devenir des accomplissements sociaux, interactifs et profondément enchâssés dans les trames idéologiques de la cité.
Le projet wetherellien, formalisé sous la bannière de la psychologie discursive (discursive psychology), transcende le simple renouvellement méthodologique. Il s’agit d’une rupture ontologique radicale où le langage n’est plus envisagé comme un médium transparent et passif réfléchissant une réalité préexistante, mais bien comme une pratique sociale située, performative et constitutive de la subjectivité elle-même. Dès lors, qu’il s’agisse de démasquer les manifestations insidieuses du racisme contemporain, de scruter les sédimentations historiques des masculinités hégémoniques, ou de penser la dialectique inextricable liant les répertoires culturels aux circulations somatiques dans ce qu’elle nommera les pratiques affectives, Margaret Wetherell a bâti une œuvre protéiforme. Son architecture conceptuelle parvient à équilibrer l’exigence d’une micro-analyse textuelle rigoureuse avec l’impératif éthique et politique d’une sociologie critique nourrie des apports du post-structuralisme français et du néo-marxisme gramscien.
Cet essai monographique propose une traversée exhaustive de la pensée et de la trajectoire scientifique de Margaret Wetherell, de ses débuts en Océanie jusqu’aux prolongements contemporains de ses théories sur les affects et les crises identitaires des démocraties libérales. En restituant la minutie de ses concepts opératoires, la virulence féconde des débats épistémologiques qu’elle a provoqués et la vitalité politique de ses investigations empiriques, nous esquissons le portrait d’une intellectuelle majeure de notre époque. Son legs intellectuel réaffirme avec force que penser l’être humain, c’est avant tout disséquer les récits collectifs, les asymétries de pouvoir et les luttes de sens qui façonnent indéfiniment la chair de l’ordre social.
1. Introduction biographique et genèse intellectuelle de Margaret Wetherell
1.1 Origines néo-zélandaises et formation universitaire initiale
L’enracinement biographique de Margaret Wetherell en Nouvelle-Zélande (Aotearoa) constitue la matrice expérientielle et intellectuelle indispensable pour saisir la portée politique de son œuvre ultérieure. Ayant grandi dans un espace national façonné par le colonialisme britannique et la cohabitation asymétrique avec les populations maories, la jeune étudiante développe très tôt une sensibilité aiguë face aux dynamiques de domination symbolique, aux récits historiques hégémoniques et aux fractures postcoloniales océaniennes. Ses premières études universitaires à l’Université d’Auckland s’ancrent dans un champ académique où la psychologie académique calque encore docilement les méthodes psychométriques et positivistes anglo-américaines, créant un décalage flagrant entre les protocoles standardisés des laboratoires et les tensions sociopolitiques criantes qui traversent la société néo-zélandaise des années 1970, notamment les contestations du Traité de Waitangi et les luttes foncières indigènes.
Cette dissonance épistémique incite Margaret Wetherell à entreprendre une transition académique vers le Royaume-Uni afin d’y poursuivre un cursus doctoral. Inscrite à l’Université de St Andrews en Écosse, elle s’immerge dans un environnement intellectuel particulièrement stimulant, propice aux relectures critiques des théories de l’identité sociale alors dominées par les travaux d’Henri Tajfel. C’est au sein de ce cénacle écossais qu’elle scelle une rencontre intellectuelle et humaine décisive avec Jonathan Potter. Partageant une même insatisfaction méthodologique et conceptuelle face aux abstractions des protocoles quantitatifs, ils amorcent un dialogue intellectuel fusionnel et fécond qui jettera, au cours des années suivantes, les fondations théoriques d’une discipline entièrement refondée : la psychologie discursive.
1.2 Le contexte intellectuel de la psychologie sociale des années 1970 et 1980
Pour mesurer l’audace théorique des débuts de Margaret Wetherell, il convient de restituer la crise paradigmatique qui paralyse alors la psychologie sociale européenne et nord-américaine. Tout au long des décennies 1960 et 1970, le cognitivisme expérimental s’était érigé en orthodoxie absolue, concevant le sujet humain comme un mécanisme computationnel isolé, dont on croyait pouvoir mesurer les « biais d’attribution », les « attitudes » et les « stéréotypes » par le biais d’expériences de laboratoire artificielles. Cette hégémonie est frontalement contestée par ce que l’histoire des idées a consacré sous le nom de « crise de la psychologie sociale », impulsée par des auteurs iconoclastes comme Kenneth Gergen, John Shotter ou Rom Harré, qui dénoncent l’illusion d’une science universelle a-historique et a-contextuelle.
Dans cette brèche s’engouffrent de multiples influences transversales. Le continent européen voit fleurir la réception du post-structuralisme français, notamment les thèses de Michel Foucault relatives à l’imbrication indissociable du pouvoir et du savoir, à la généalogie des dispositifs disciplinaires et à la fabrication institutionnelle des régimes de vérité. Parallèlement, la philosophie du langage ordinaire portée par Ludwig Wittgenstein, John L. Austin et John Searle fait une irruption fracassante dans les sciences humaines. Ce double parrainage philosophique et sociologique nourrit les prémices du constructionnisme social, un mouvement épistémologique qui affirme que la réalité sociale, loin d’être un donné brut s’imposant à la perception, est continuellement fabriquée, négociée et maintenue par les pratiques sémiotiques humaines. C’est à cette confluence complexe que Wetherell puise le carburant de sa révolte contre l’assèchement méthodologique de sa discipline d’origine.
1.3 Parcours institutionnel et rayonnement académique
Le rayonnement de Margaret Wetherell est indissociable de son ancrage institutionnel prolongé à la prestigieuse Open University au Royaume-Uni. Au sein de cet établissement emblématique de la démocratisation du savoir universitaire et de l’interdisciplinarité radicale, elle occupe pendant plusieurs décennies des fonctions professorales de premier plan. C’est dans ce cadre qu’elle va non seulement déployer ses recherches de pointe, mais également concevoir des manuels pédagogiques visionnaires qui formeront des générations entières de sociologues et de psychologues à l’analyse critique de discours et aux méthodes qualitatives. L’Open University sert de caisse de résonance mondiale à ses idées, lui permettant de structurer un véritable pôle de résistance au béhaviorisme et au cognitivisme réducteurs.
Plus tard, fidèle à ses racines intellectuelles, Wetherell effectue un retour stratégique vers l’hémisphère sud, réintégrant l’Université d’Auckland en tant que professeure émérite, où elle poursuit ses travaux sur les répertoires coloniaux et la théorie des affects. Son leadership s’exprime également à travers la direction de méga-programmes scientifiques internationaux, au premier rang desquels figure le vaste programme de recherche sur les identités financé par l’Economic and Social Research Council (ESRC). Consacrée par son élection comme membre de l’Academy of Social Sciences au Royaume-Uni et reconnue par la Société Royale de Nouvelle-Zélande (Royal Society Te Apārangi), elle a imprimé une marque indélébile sur les sciences sociales contemporaines, s’imposant comme une figure tutélaire de l’épistémologie critique internationale.
2. Les fondements de la psychologie discursive : une rupture épistémologique
2.1 Dépasser le modèle cognitiviste de l’intériorité mentale
Le premier geste théorique de Margaret Wetherell consiste en une mise à mort épistémologique de l’intériorité mentale close. Depuis la révolution cognitive des années 1950, la psychologie dominante s’était construite sur un postulat ontologique réifiant : l’esprit humain serait un réceptacle interne composé de structures stables — schémas cognitifs, traits de personnalité, attitudes préexistantes, représentations figées — stockées dans la mémoire individuelle et déclenchées par des stimuli environnementaux. Wetherell dénonce avec une férocité clinique cette réification qui n’est, selon elle, qu’une projection métaphorique héritée de la mécanique industrielle et de l’informatique naissante, totalement inapte à saisir la fluidité des conduites humaines.
Dans la perspective wetherellienne, ce n’est pas le cerveau qui produit mystérieusement le sens social ; c’est l’interaction sociale qui sculpte la pensée. Refusant de concevoir les attitudes et les croyances comme des états mentaux latents enfouis sous la boîte crânienne, elle opère une externalisation radicale de la cognition. Le sens n’habite pas dans les replis neuronaux d’un individu isolé, mais émerge de manière située, volatile et co-construite dans l’espace intersubjectif. Dès lors, le langage cesse d’être théorisé comme le simple miroir déformant d’une pensée intérieure pré-linguistique. Il est requalifié comme une action sociale constitutive : parler, ce n’est pas révéler l’essence de son intériorité, c’est accomplir un acte performatif, justifier une posture, revendiquer une autorité ou désamorcer un blâme au sein d’une arène rhétorique donnée.
2.2 Le langage conçu comme pratique et action située
Pour matérialiser ce basculement vers l’extériorité praxéologique, Margaret Wetherell s’approprie et réarticule la théorie pragmatique des actes de langage formulée par John L. Austin dans son célèbre cycle de conférences How to Do Things with Words, prolongée ensuite par John Searle. Cette transition implique que chaque énoncé formulé dans la quotidienneté possède une force illocutoire et perlocutoire : catégoriser un individu, formuler une excuse, proférer une accusation ou exprimer une hésitation constituent des interventions directes dans le monde social, conçues pour produire des effets pragmatiques précis.
Cette approche implique d’analyser systématiquement l’orientation performative des énoncés. Dans le modèle forgé par Wetherell, le discours se caractérise par trois postulats fondamentaux :
- La fonctionnalité : Chaque fragment de discours est déployé dans le dessein d’accomplir une tâche interactionnelle précise (convaincre, exclure, séduire, légitimer).
- La variabilité : Dès lors que le langage est fonctionnel, un même locuteur modifiera radicalement ses descriptions et ses jugements selon le contexte immédiat et les impératifs de la conversation, anéantissant l’illusion d’une « attitude » constante dans le temps.
- La contextualité constitutive : Les énoncés ne prennent sens que relativement à la séquence dialogique dans laquelle ils s’insèrent et au cadre institutionnel plus vaste qui les rend intelligibles.
Loin d’être un véhicule neutre d’informations factuelles, le verbe est une lutte matérielle permanente pour définir la légitimité des situations vécues.
2.3 Articulations entre psychologie, linguistique et sociologie critique
La singularité de l’apport de Margaret Wetherell tient à son refus obstiné de s’enfermer dans un réductionnisme micro-linguistique pur. Alors que certaines branches formalistes de la linguistique se cantonnent à la structure syntaxique et que les adeptes stricts de l’analyse conversationnelle se limitent aux enchaînements séquentiels de tours de parole, Wetherell orchestre une alliance stratégique entre la psychologie sociale, l’ethnométhodologie de Harold Garfinkel et la sociologie de la connaissance d’inspiration critique. Elle convoque les instruments de la sémiotique textuelle pour ausculter comment le pouvoir se matérialise dans les micro-détails des interactions, tout en maintenant les yeux grands ouverts sur les macro-structures de la domination sociale.
Cette transversalité disciplinaire permet d’asseoir une méthodologie empirique d’une rigueur implacable, fondée non plus sur des réponses artificielles à des questionnaires Likert ou sur des simulations stériles en salle fermée, mais sur des corpus écologiques de données réelles : conversations quotidiennes enregistrées, transcriptions de débats parlementaires, dépositions judiciaires, entretiens semi-directifs approfondis ou analyses de presse. En recomposant ainsi les frontières académiques, Margaret Wetherell dote les sciences humaines d’un paradigme où l’analyse des discours devient le laboratoire par excellence où s’observent, au millimètre près, la reproduction et la contestation de l’ordre sociopolitique.
3. « Discourse and Social Psychology » (1987) : l’ouvrage séminal avec Jonathan Potter
3.1 Genèse et visée d’un texte programmatique
La parution en 1987 de l’ouvrage Discourse and Social Psychology: Beyond Attitudes and Behaviour, cosigné avec Jonathan Potter, marque l’acte de naissance officiel de la psychologie discursive et déclenche un séisme académique immédiat. Rédigé dans une prose incisive et rigoureuse, ce texte n’a pas seulement pour ambition d’adjoindre une nouvelle perspective qualitative au concert méthodologique existant ; il vise une refonte paradigmatique totale de la psychologie sociale anglo-saxonne. Potter et Wetherell s’y livrent à un réquisitoire méthodique contre les protocoles expérimentaux traditionnels, démontrant que l’épuration artificielle des variables en laboratoire ne produit qu’un artefact scientifique incapable de modéliser la complexité communicative réelle de l’espèce humaine.
Le livre s’articule comme un plaidoyer pour une observation écologique et naturaliste des pratiques langagières. À travers des études de cas méticuleuses puisées dans la vie ordinaire, les médias et les controverses scientifiques, les auteurs établissent que la parole en action est le phénomène premier à partir duquel tout le reste — la culture, la personnalité, le pouvoir et l’idéologie — se négocie. La réception critique de l’ouvrage est polarisée : violemment contesté par les gardiens du temple expérimentaliste qui l’accusent de verser dans un relativisme débridé, il est immédiatement acclamé par l’avant-garde critique européenne comme le manifeste d’une révolution intellectuelle longtemps attendue.
3.2 La redéfinition des concepts canoniques : attitudes, catégorisation et attributions
La puissance d’impact de Discourse and Social Psychology repose sur sa capacité à investir le terrain traditionnel de la psychologie pour en subvertir les concepts les plus sacrés :
- L’attitude sociale : Longtemps considérée comme une disposition évaluative interne prédictive du comportement futur, l’attitude est redéfinie par Wetherell et Potter comme une performance rhétorique variable. L’individu n’« a » pas une attitude ; il produit des évaluations discursives divergentes et parfois mutuellement exclusives selon qu’il cherche à justifier un acte, s’aligner sur son interlocuteur ou esquiver une critique.
- La catégorisation cognitive : Autrefois perçue comme un filtre automatique de traitement de l’information (simplifier un environnement complexe en plaçant les objets ou les individus dans des cases), la catégorisation devient un dispositif discursif flexible et conflictuel. Le choix de désigner un groupe comme « combattants de la liberté » ou comme « terroristes » ne dépend pas d’un automatisme neuronal, mais constitue une arme rhétorique lourde d’implications éthiques et légales.
- L’attribution causale : Popularisée par Fritz Heider et Harold Kelley comme le processus par lequel un observateur déduit les causes des comportements, l’attribution est réinterprétée dans le modèle discursif comme un travail d’imputabilité sociale. Attribuer un succès ou un échec à une cause interne ou externe est une manœuvre d’auto-présentation et de gestion de la culpabilité au sein de la conversation.
3.3 L’impact durable sur les sciences du comportement
L’ouvrage de 1987 ne s’est pas contenté d’ébranler les certitudes de l’époque : il a durablement sédimenté la psychologie discursive en tant que sous-discipline autonome, pourvue de ses départements, de ses revues académiques de référence (telles que le British Journal of Social Psychology ou Discourse & Society) et de ses cursus d’enseignement spécialisés. Très rapidement, les universités scandinaves, néerlandaises, australasiennes et britanniques adoptent cette grille d’analyse, impulsant un déferlement d’enquêtes empiriques sur des sujets jusqu’alors malmenés par la psychométrie, allant de la santé mentale aux relations de travail.
Ce classique contemporain a agi comme une passerelle transdisciplinaire magistrale, permettant aux chercheurs en sciences de l’éducation, en sociologie des organisations, en criminologie et en travail social de s’emparer d’outils rigoureux pour déchiffrer les dynamiques institutionnelles à l’œuvre dans les interactions verbales. En démontrant l’inconsistance épistémologique du modèle mécaniste de l’être humain, Margaret Wetherell et Jonathan Potter ont inauguré une ère où l’analyse du texte et de la parole vivante est devenue un passage obligé pour quiconque prétend comprendre la nature des relations sociales.
4. Les concepts théoriques opératoires forgés par Margaret Wetherell
4.1 La théorie des répertoires interprétatifs
Parmi les innovations conceptuelles les plus remarquables forgées par Margaret Wetherell figure sans conteste la notion de répertoire interprétatif (interpretative repertoire). Conceptualisé pour la première fois en collaboration avec Jonathan Potter en 1987 et affiné tout au long des années 1990, le répertoire interprétatif désigne des configurations discursives récurrentes, des blocs cohérents de termes, de tropes, d’idiomes et de figures de style culturellement disponibles au sein d’une société donnée. Ces répertoires constituent le lexique sémiotique de base, la boîte à outils métaphorique dans laquelle les membres d’une communauté puisent spontanément pour conférer un sens partagé à leurs expériences, justifier leurs actions ou caractériser les événements du monde.
Il est impératif de distinguer rigoureusement le répertoire interprétatif wetherellien du concept foucaldien de discours :
- Alors que le discours foucaldien tend parfois, dans ses appropriations sociologiques macroscopiques, à être théorisé comme une structure monolithique, englobante et surdéterminante qui assujettit totalement le locuteur en régulant impérieusement ce qui peut être pensé et énoncé à une époque donnée, le répertoire interprétatif wetherellien se caractérise par sa flexibilité, sa maniabilité et sa porosité locale.
- Les acteurs sociaux ne sont pas les marionnettes passives d’un discours hégémonique unique ; ils sont des artisans rhétoriques qui jonglent constamment entre plusieurs répertoires interprétatifs souvent contradictoires au sein d’une seule et même interaction verbale.
L’analyste du discours se doit de repérer comment ces blocs linguistiques sont assemblés, hybridés ou subvertis dans le fil du dialogue. Cette maniabilité stratégique offre aux locuteurs des fonctions de légitimation sociale inouïes : en passant imperceptiblement d’un répertoire individualiste et méritocratique à un répertoire fataliste ou communautaire, un locuteur peut naviguer à travers des situations délicates sans jamais voir sa cohérence morale menacée.
4.2 Les dilemmes idéologiques et la pensée vécue
En étroite collaboration avec Michael Billig et d’autres figures majeures de l’école de Loughborough, Margaret Wetherell a participé à l’élaboration du concept fondamental de dilemmes idéologiques (ideological dilemmas), magistralement théorisé dans l’ouvrage éponyme de 1988 (Ideological Dilemmas: A Social Psychology of Everyday Thinking). Rompant avec la tradition marxiste classique qui envisageait souvent l’idéologie comme une fausse conscience unifiée, rigide et descendante imposée aux masses populaires pour masquer les contradictions de classe, Wetherell et ses coauteurs soutiennent que l’idéologie de sens commun est constitutivement fragmentée, dialogique et profondément déchirée par des tensions internes.
Le bon sens populaire n’est pas un système cohérent de maximes philosophiques ; il est un réservoir de contradictions vivantes. Dans notre quotidien, nous naviguons au sein de préceptes opposés mais également légitimes au regard de la culture : nous affirmons simultanément que « l’habit ne fait pas le moine » tout en enseignant que « la première impression est la bonne » ; nous exaltons l’égalité universelle tout en sacralisant le mérite individuel différencié et l’effort personnel exclusif. C’est ce que Wetherell nomme la pensée vécue (lived ideology) : les individus sont perpétuellement confrontés à la nécessité d’arbitrer entre des impératifs normatifs concurrents. Loin de représenter un dysfonctionnement de la rationalité humaine, ces dilemmes insolubles constituent l’essence même de la délibération et de la pensée sociale. L’analyse discursive wetherellienne traque précisément ces nœuds d’équivoque où les sujets s’empêtrent dans des logiques contradictoires, illustrant la manière dont les grandes idéologies historiques vivent, tremblent et se réajustent au niveau le plus microscopique de la conversation quotidienne.
4.3 Positionnement du sujet et subjectivité discursive
Héritière d’une lecture critique de la psychanalyse lacanienne et des théorisations féministes de Bronwyn Davies et Rom Harré, Margaret Wetherell intègre au cœur de sa boîte à outils le concept de positionnement du sujet (subject positioning). L’identité ne saurait être conceptualisée comme une essence biologique innée ou une substance psychique close sur elle-même ; elle est le produit instable, mouvant et sans cesse reconduit des assignations discursives qui traversent le champ social. À chaque fois qu’une personne prend la parole ou se voit interpellée dans un dispositif interactif, elle est projetée dans une position de sujet déterminée — celle de l’expert, de la victime, du citoyen modèle, de l’accusé, du parent responsable ou de l’étranger menaçant.
Ces positions de sujet ne sont jamais neutres : elles ouvrent ou ferment des droits conversationnels, dictent ce qu’il est moralement et politiquement permis d’affirmer, et structurent des asymétries de pouvoir substantielles. Toutefois, refusant un structuralisme fataliste qui anéantirait toute marge de manœuvre humaine, Wetherell pense une dialectique subtile entre déterminisme discursif et capacité d’action individuelle (agency) :
- Si les répertoires et les positions disponibles sont préexistants et façonnés par des siècles de sédimentation historique, les locuteurs conservent une compétence pratique leur permettant de négocier, de subvertir, voire de rejeter violemment les positions qui leur sont assignées.
- Un individu peut refuser d’être enfermé dans une posture discursive culpabilisante en usant de contre-récits inventifs, en convoquant un autre répertoire ou en réassignant une position subalterne à son interlocuteur.
L’identité se révèle donc être une trajectoire narrative instable, constamment reprise dans les mailles du pouvoir langagier.
5. La controverse avec Emanuel Schegloff : analyse critique du discours contre analyse conversationnelle
5.1 Les termes du différend épistémologique de la fin des années 1990
À la fin des années 1990, Margaret Wetherell est l’instigatrice de l’un des débats épistémologiques les plus stimulants et mémorables de l’histoire contemporaine de l’analyse textuelle. En 1998, elle publie dans la prestigieuse revue Discourse & Society un article au retentissement international : « Positioning and Interpretative Repertoires: Conversation Analysis and Post-Structuralism in Dialogue ». Elle y interpelle frontalement le père spirituel de l’analyse conversationnelle (AC), Emanuel Schegloff, figure de proue de la sociologie américaine de l’interaction issue de l’héritage d’Harvey Sacks.
Le nœud du litige réside dans une divergence irréconciliable quant au statut des données empiriques et aux limites de l’interprétation sociologique :
| Posture de l’Analyse Conversationnelle (Schegloff) | Posture Critique Intégrée (Wetherell) |
|---|---|
| Endogénéité stricte : Interdiction absolue d’importer des catégories sociologiques extérieures (patriarcat, capitalisme, racisme) qui ne soient pas explicitement et visiblement orientées par les participants eux-mêmes dans le texte brut. | Historicité et profondeur sociale : Les asymétries de genre, de classe et de race structurent la grammaire même du monde social et opèrent précisément par leur invisibilité institutionnalisée et naturalisée. |
| Autonomie séquentielle : L’interaction se suffit à elle-même ; l’analyste doit observer les tours de parole, les pauses et les réparations sans présupposer le contexte politique global. | Critique idéologique : L’approche purement technique court le risque d’une cécité sociologique grave, transformant le chercheur en un technicien formaliste insensible aux rapports de domination. |
| Pertinence exclusive aux participants : Seul ce qui est articulé explicitement compte comme pertinent pour l’analyse scientifique. | Herméneutique critique : Les omissions, les tabous, les silences imposés et les répertoires culturels préexistants modèlent l’échange avant même le premier mot. |
5.2 Le plaidoyer de Wetherell pour une psychologie discursive critique synthétique
Loin de rejeter l’incroyable finesse analytique de l’analyse conversationnelle dont elle admire par ailleurs l’exigence méthodologique, Margaret Wetherell plaide pour une démarche hybride, globale et synthétique : la psychologie discursive critique. Selon elle, cantonner l’analyse aux seules micro-séquences d’interaction sans jamais lever les yeux vers l’architecture globale des rapports de force sociétaux revient à castrer la vocation émancipatrice des sciences sociales. Le chercheur ne saurait se satisfaire d’une posture d’observateur neutre déchiffrant une pure mécanique d’ingénierie interactionnelle.
Wetherell démontre brillamment que lorsqu’une femme cède le pas conversationnel à un homme dans une salle de réunion, ou lorsqu’un membre d’une minorité raciale adopte des marqueurs d’autocensure face à un représentant de l’ordre public, ce qui se joue dans ces micro-pauses et ces intonations hésitantes n’est pas réductible à une mécanique conversationnelle immanente. Ces phénomènes portent en eux la mémoire séculaire de l’oppression patriarcale et coloniale. Les catégories de genre, de classe et d’ethnicité sont mobilisées silencieusement, de façon spectrale, en arrière-plan des énoncés. Par conséquent, l’analyse du discours ne peut être amputée de sa portée politique : elle doit combiner la méticulosité chirurgicale de l’étude séquentielle avec l’acuité herméneutique de la théorie critique foucaldienne et féministe.
5.3 Postérité et leçons méthodologiques du débat
Cette joute scientifique magistrale entre Wetherell et Schegloff a clarifié durablement le paysage des études textuelles internationales. Elle a cristallisé une bipartition féconde et reconnue entre deux écoles d’analyse discursive :
- D’un côté, une psychologie discursive orthodoxe ou technique, centrée presque exclusivement sur l’ethnométhodologie, l’étude conversationnelle pointilliste et l’observation microscopique des interactions ordinaires en rejetant toute interprétation idéologique externe.
- De l’autre, une psychologie discursive critique wetherellienne, solidement implantée en Grande-Bretagne et essaimant dans les études postcoloniales, culturelles et féministes, résolument tournée vers le dévoilement des hégémonies idéologiques.
L’héritage épistémologique de cette controverse est d’avoir définitivement tordu le cou à l’illusion d’une neutralité descriptive absolue dans les sciences du langage. En contraignant les chercheurs à justifier méthodologiquement leurs va-et-vient entre le microscopique et le macroscopique, Margaret Wetherell a offert un cadre d’une robustesse inégalée, enseignant que la vérité de la parole réside précisément dans la tension permanente entre la contingence locale du dialogue et le poids institutionnel de l’Histoire.
6. Déconstruction du racisme et des inégalités : l’analyse du discours postcolonial
6.1 L’étude du racisme ordinaire et institutionnel : « Mapping the Language of Racism »
L’une des contributions empiriques les plus retentissantes de Margaret Wetherell à la sociologie et à la psychologie sociale demeure son ouvrage monumental cosigné avec Jonathan Potter en 1992, Mapping the Language of Racism: Discourse and the Legitimation of Exploitation. Cet ouvrage révolutionne la compréhension des préjugés ethniques et coloniaux en transportant l’enquête sur le terrain de la Nouvelle-Zélande contemporaine. Les auteurs y dissèquent un corpus massif d’entretiens réalisés avec des Néo-Zélandais blancs d’ascendance européenne — désignés par le vocable maori de Pākehā —, interrogeant leur perception des revendications territoriales, culturelles et politiques des populations autochtones maories.
Le tour de force de l’ouvrage est de révéler que le racisme moderne n’a plus besoin d’arborer les oripeaux de la haine biologique brute, de l’agression verbale explicite ou de la suprématie fanatique d’antan. Au contraire, le racisme institutionnel moderne s’est métamorphosé en un racisme démocratique et raisonnable, qui emprunte le langage de la tolérance, de la modération, du droit commun et de la rationalité économique :
- Wetherell met en lumière l’usage récurrent de clauses discursives d’exonération, devenues canoniques dans l’analyse critique contemporaine, telles que le célèbre syntagme : « Je ne suis pas raciste, mais… ». Ces marqueurs rhétoriques permettent au locuteur de préserver son image d’individu moralement impeccable tout en articulant immédiatement après des arguments d’exclusion et de mépris culturel.
- Elle décortique l’invocation fallacieuse de répertoires libéraux individualistes et méritocratiques où les mesures compensatoires accordées aux Maoris pour réparer les spoliations coloniales sont habilement requalifiées de « privilèges injustifiés » portant atteinte au sacro-saint principe de « l’égalité des chances pour tous ». Le langage de l’égalité est ainsi retourné avec une perversité redoutable contre les opprimés pour perpétuer le statu quo colonial.
6.2 Récits nationaux, colonialisme et mémoire collective
Dans le prolongement de cette déconstruction des discours Pākehā, Margaret Wetherell met à nu la fabrication des mythologies nationales qui cimentent le privilège blanc dans les démocraties occidentales issues de l’entreprise coloniale. Elle démontre avec acuité comment le roman national néo-zélandais s’est forgé autour de la fiction édifiante d’une nation pionnière exemplaire, intrinsèquement tolérante, qui aurait instauré les « meilleures relations raciales au monde » grâce à la signature pacifique du Traité de Waitangi en 1840. Ce mythe fondateur anesthésiant opère comme un rideau de fumée idéologique visant à occulter les guerres coloniales réelles, les confiscations massives de terres indigènes, la destruction des structures communautaires et l’appauvrissement systémique des populations maories qui en a découlé.
L’analyse discursive wetherellienne révèle la violence symbolique inouïe qui sous-tend la rhétorique universaliste abstraite. Face aux revendications des Maoris exigeant le respect de leur souveraineté coutumière et de leurs droits ancestraux spécifiques, les locuteurs euro-descendants mobilisent massivement le répertoire de la cohésion nationale : « Nous sommes tous un seul peuple désormais ». Derrière cette proclamation fraternelle en apparence généreuse se cache en vérité un impératif d’assimilation forcée et une délégitimation immédiate de l’altérité politique indigène. Toute dissidence culturelle ou revendication réparatrice est alors diagnostiquée comme une tentative égoïste de fracturer l’unité nationale harmonieuse. Wetherell dégage ainsi les lois rhétoriques par lesquelles la mémoire collective dominante réécrit l’injustice historique pour naturaliser et pérenniser la domination blanche sous les traits bienveillants de la citoyenneté moderne.
6.3 Applications pratiques et implications pour les politiques publiques
Loin d’être un exercice scolastique déconnecté des luttes de terrain, les investigations de Margaret Wetherell sur le racisme discursif ont trouvé des répercussions directes dans le domaine des politiques publiques, de l’éducation et de l’action militante. En démontrant que la xénophobie et l’exclusion ne résultent pas de psychopathologies individuelles isolées ou de défaillances morales individuelles, mais qu’elles constituent des répertoires culturels institutionnalisés circulant dans les manuels scolaires, les chroniques télévisées, les jurisprudences et les décisions administratives, Wetherell a fourni une boîte à outils inestimable pour les éducateurs et les formateurs en justice sociale.
Ses méthodologies ont été abondamment reprises par les commissions néo-zélandaises sur les relations communautaires et par de nombreuses institutions de santé et d’éducation pour élaborer des programmes de formation contre le racisme institutionnel et favoriser la sécurité culturelle (cultural safety). Au lieu de chercher à rééduquer psychologiquement les individus en les culpabilisant de manière stérile, ces programmes apprennent aux fonctionnaires, aux soignants et aux juges à identifier dans leurs propres pratiques discursives institutionnelles ces schémas linguistiques faussement égalitaires qui reconduisent la marginalisation des minorités racisées. C’est là que réside l’éthique de la recherche wetherellienne : mettre la rigueur sémiotique au service d’une transformation structurelle des institutions démocratiques.
7. Genre, masculinités et construction discursive des identités masculines
7.1 La dénaturalisation des identités de genre
À partir des années 1990, Margaret Wetherell déploie son appareil théorique vers un autre grand territoire de la domination symbolique : l’ordre du genre et la production de la masculinité. Rejetant catégoriquement les paradigmes essentialistes qui abondent alors dans la psychologie différentielle — attribuant les comportements masculins et féminins à des substrats biologiques, hormonaux, génétiques ou à des stades psychosociaux immuables —, elle affirme que le genre est un ensemble complexe de pratiques discursives continuellement réitérées et négociées au cœur des interactions humaines quotidiennes.
Ce positionnement place les travaux de Wetherell en résonance directe avec les thèses de la philosophe Judith Butler sur la performativité du genre, tout en l’articulant à la sociologie des masculinités théorisée par Raewyn Connell. Si Connell a magistralement cartographié le concept de masculinité hégémonique au niveau macro-sociologique — soulignant la hiérarchie structurelle qui subordonne les femmes ainsi que les masculinités homosexuelles et subalternes —, Wetherell apporte le chaînon méthodologique manquant en observant comment cette hégémonie masculine se forge, s’impose, trébuche et se répare au niveau micro-sociologique, dans les cours d’école, les vestiaires de sport, les pubs et les réunions de travail.
7.2 Recherches empiriques sur les jeunes hommes et la masculinité hégémonique
Pour mettre à l’épreuve cette grille de lecture, Margaret Wetherell initie, en collaboration étroite avec le chercheur Nigel Edley, un vaste programme de recherches empiriques pionnier centré sur les discours et les récits de vie de jeunes hommes britanniques issus de divers milieux sociaux. Leurs publications conjointes, échelonnées tout au long de la fin des années 1990 et des années 2000, font date dans les études féministes sur les hommes. Les deux chercheurs mettent en lumière l’architecture prodigieusement contradictoire de la masculinité ordinaire, coincée entre des exigences normatives inconciliables :
- D’une part, les jeunes hommes contemporains continuent d’être hantés par les impératifs du répertoire traditionnel de la virilité héroïque : dureté corporelle, rejet de l’expression de la douleur, compétitivité forcenée, hétérosexualité conquérante et mépris des marqueurs associés au féminin.
- D’autre part, ils sont désormais soumis à l’injonction morale de la modernité égalitaire et du féminisme, les incitant à se poser en « nouveaux hommes » sensibles, à l’écoute, partisans de la justice de genre et soucieux de la réciprocité relationnelle.
L’analyse menée par Wetherell et Edley démontre la maestria rhétorique avec laquelle ces jeunes hommes naviguent entre ces deux registres pour négocier leur identité de genre :
- Ils mobilisent l’humour, l’autodérision ou le persiflage homophobe discret pour désamorcer l’angoisse de la vulnérabilité affective.
- Ils recourent à des postures narratives complexes pour maintenir leurs privilèges masculins tout en se donnant l’apparence vertueuse d’individus totalement affranchis du sexisme d’antan.
- Ces tensions traduisent l’émergence d’une anxiété masculine profonde face aux émancipations féministes, anxiété colmatée par des réajustements discursifs perpétuels.
7.3 Contributions aux études féministes critiques
L’apport de Margaret Wetherell à la pensée féministe internationale dépasse largement la simple étude des représentations masculines. Elle a proposé une réarticulation fondamentale du lien entre langage, assujettissement et émancipation. En dévoilant les mécanismes par lesquels le langage ordinaire est imprégné de métaphores phallocentriques, elle a révélé la complicité discursive involontaire par laquelle des femmes comme des hommes reconduisent quotidiennement la hiérarchie de genre au moment même où ils croient simplement décrire la réalité telle qu’elle est.
Cependant, en adéquation avec son refus des déterminismes absolus, Wetherell a également montré que l’espace du discours constitue le lieu par excellence de la dissidence politique. Si les positions de genre hégémoniques sont instables et exigent d’être continuellement réaffirmées par des performances conversationnelles laborieuses, cela signifie qu’elles sont par nature fragiles et vulnérables à la subversion. En documentant l’émergence de contre-récits féministes, de répertoires d’insoumission et de nouveaux lexiques de la vulnérabilité partagée, elle a consolidé sa stature de théoricienne féministe d’envergure, offrant aux luttes pour l’émancipation une conscience chirurgicale des batailles sémantiques à mener au sein de la vie quotidienne.
8. Le tournant affectif : réconcilier l’affect, l’émotion et les pratiques discursives
8.1 Critique de la théorie ontologique des affects non-représentationnels
Au cours des années 2000 et 2010, les sciences humaines et sociales sont traversées par ce que l’on a coutume d’appeler le tournant affectif (affective turn). Porté par des penseurs d’inspiration spinoziste, deleuzienne ou non-représentationnelle tels que Brian Massumi et Nigel Thrift, ce mouvement entend arracher l’étude des affects à l’emprise supposée réductrice du texte, de la sémiotique et du langage. Pour ces auteurs, l’affect est une intensité purement corporelle, un choc viscéral, somatique, autonome, pré-conscient et a-signifiant, qui traverserait les organismes bien avant que les médiations symboliques et linguistiques n’aient le temps d’intervenir pour l’arraisonner sous forme d’« émotion » calibrée par la culture.
Fidèle à sa rigueur critique, Margaret Wetherell refuse de céder à cette nouvelle mode intellectuelle qui, sous prétexte de redonner droit de cité à la chair, réintroduit insidieusement un dualisme cartésien des plus archaïques :
- Elle s’insurge contre la partition binaire artificielle qui opposerait d’un côté un affect brut, biologique, matériel et authentique, et de l’autre une sphère du langage reléguée au rang de code abstrait, désincarné et post-hoc.
- Elle dénonce ce qu’elle qualifie d’essentialisme corporel naïf, qui mystifie l’affect en le dotant d’une ontologie magique soustraite à toute détermination sociale et politique.
- Elle rappelle avec force qu’il n’existe pas d’expérience somatique humaine qui ne soit d’emblée saturée d’intelligibilité, de repères sémantiques et de répertoires culturels d’interprétation.
8.2 L’ouvrage fondamental : « Affect and Emotion: A New Social Science Understanding » (2012)
Pour dépasser cette impasse théorique néfaste, Margaret Wetherell publie en 2012 un nouvel ouvrage magistral appelé à refonder le champ : Affect and Emotion: A New Social Science Understanding. Dans ce texte d’une virtuosité conceptuelle éblouissante, elle forge une notion appelée à un destin académique retentissant : les pratiques affectives-discursives (affective-discursive practices).
Pour Wetherell, l’affect et le discours ne sont pas deux couches superposées ou deux mondes parallèles ; ils sont les deux faces indissociables d’une même étoffe praxéologique :
- Une pratique affective est un faisceau dynamique et inextricable où les réactions physiologiques (battements cardiaques, décharges d’adrénaline, frissons, larmes), les sensations kinesthésiques, les évaluations cognitives, les trajectoires biographiques et les catégorisations discursives s’enrôlent mutuellement en temps réel pour faire face à une situation donnée.
- L’émotion n’est ni un simple réflexe d’organe autonome, ni une fiction textuelle flottant dans l’éther conceptuel. Elle est un modèle récurrent d’action située (patterned assembling).
- Les corps humains sont historiquement et socialement éduqués, façonnés et entraînés à s’émouvoir selon des régimes émotionnels spécifiques : on apprend culturellement comment, quand, envers qui et avec quelles inflexions corporelles il convient d’exprimer la colère légitime, la honte accablante, l’orgueil patriotique ou la pitié fraternelle.
8.3 Impact interdisciplinaire du modèle affectif de Wetherell
L’accueil réservé au modèle wetherellien des pratiques affectives a été enthousiaste bien au-delà des frontières de la psychologie sociale. L’anthropologie culturelle, la sociologie politique, les études de genre et la géographie humaine se sont immédiatement emparées de cette grille unifiée pour analyser des phénomènes collectifs complexes jusqu’alors mal compris. En dissipant la fausse querelle opposant le matérialisme corporel et l’analyse sémiotique, Wetherell a fourni aux sciences sociales les concepts nécessaires pour ausculter la texture affective du pouvoir contemporain.
Le concept a notamment revitalisé les recherches sur les phénomènes suivants :
- Le trauma collectif et la mémoire des catastrophes : Montrant comment la sidération somatique est immédiatement prise en charge par des récits nationaux d’héroïsme ou de deuil partagé.
- L’enthousiasme politique et les paniques morales : Décortiquant la manière dont les mouvements populistes synchronisent les émotions épidermiques de peur, de ressentiment ou d’exaltation en les couplant à des catégories discursives manichéennes désignant des boucs émissaires spécifiques.
- L’adhésion corporelle aux idéologies : Prouvant que les grandes hégémonies ne triomphent pas seulement par la force de leurs arguments rhétoriques abstraits, mais par leur capacité à susciter un écho viscéral chez les sujets sociaux, à coloniser la chair et à faire vibrer les corps à l’unisson des répertoires de l’époque.
9. La direction du programme ESRC « Identités et action sociale »
9.1 Structure, gouvernance et ambitions du programme de recherche
L’envergure intellectuelle de Margaret Wetherell trouve l’une de ses plus éclatantes consécrations institutionnelles entre 2004 et 2009, lorsqu’elle se voit confier la direction scientifique et la gouvernance générale du prestigieux programme de recherche Identités et action sociale (Identities and Social Action Programme), financé à hauteur de plusieurs millions de livres sterling par l’Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni. Cette initiative stratégique d’une ampleur inédite fédère plus de vingt-cinq projets d’envergure nationale, mobilisant des dizaines d’équipes de chercheurs réparties dans toutes les grandes universités britanniques.
En tant que directrice, Wetherell ne se contente pas d’assurer un rôle de coordination administrative de haut niveau ; elle imprime une impulsion théorique décisive à l’ensemble du consortium. Son ambition déclarée est de provoquer une véritable hybridation transdisciplinaire entre sociologues, psychologues sociaux, politologues, anthropologues, historiens et géographes de premier plan. Il s’agit de soumettre l’énigme des identités contemporaines à un examen empirique impitoyable, loin des facilités polémiques des essayistes médiatiques et des slogans politiques à l’emporte-pièce.
9.2 Principaux constats empiriques sur l’identité contemporaine
Les données et analyses colossales issues des cinq années du programme ESRC permettent à Margaret Wetherell et à ses équipes de déconstruire méthodiquement les diagnostics catastrophistes qui proliféraient alors au sujet du déclin supposé de la cohésion sociale dans les pays occidentaux. Alors que les discours politiques conservateurs et communautariens déploraient une fragmentation irrémédiable de la société, un repli individualiste morbide et une tribalisation conflictuelle des identités sous l’effet conjugué des flux migratoires mondialisés et de l’affaiblissement de l’État-providence, les recherches empiriques de terrain révèlent un tableau infiniment plus complexe et vivace :
- Le programme prouve que les identités des citoyens ordinaires ne sont ni des forteresses assiégées ni des coquilles vides dépolitisées. Elles se caractérisent par une plasticité créative et une résilience surprenante, où se tissent continuellement de nouvelles formes d’engagement civique et d’action collective informelle.
- Les enquêtes mettent en lumière la réalité vécue de l’intersectionnalité au quotidien. Les individus naviguent harmonieusement entre des allégeances multiples et enchevêtrées — conjuguant par exemple sans déchirement intime une foi religieuse fervente, une adhésion indéfectible aux valeurs civiques britanniques, une identité ethnique minoritaire et une fierté régionale singulière.
- Loin de saper la solidarité, la diversité vécue au niveau local s’accompagne d’habitus pragmatiques de négociation et de convivialité quotidienne qui démentent les prophéties annonciatrices de guerres culturelles inexorables.
9.3 Retombées théoriques et publications de synthèse
L’aboutissement scientifique de ce programme exceptionnel donne lieu à une moisson impressionnante de publications majeures coordonnées par Margaret Wetherell, au premier rang desquelles figure l’anthologie de référence publiée chez Palgrave Macmillan en 2009 : Identity in the 21st Century: New Frontiers in Social Research, suivie de Theorizing Identities and Social Action. Ces textes constituent une synthèse fondamentale qui redéfinit l’identité contemporaine non plus comme une étiquette statique ou un héritage hérité passivement, mais comme un processus perpétuel d’action, une praxis citoyenne sans cesse renouvelée.
Les conclusions du programme ESRC ont également été activement disséminées auprès des décideurs politiques, des syndicats, des ONG et des travailleurs sociaux du Royaume-Uni par l’intermédiaire de rapports stratégiques d’orientation publique. Margaret Wetherell y a démontré avec éclat l’utilité démocratique des sciences sociales critiques face aux tentations sécuritaires et aux paniques morales. En offrant un miroir fidèle de la complexité des solidarités réelles qui irriguent le tissu social, elle a définitivement accédé à la stature d’intellectuelle publique respectée, capable d’articuler la recherche académique la plus exigeante avec les enjeux brûlants du destin démocratique partagé.
10. Méthodologie et boîte à outils de la psychologie discursive wetherellienne
10.1 Constitution des corpus et protocoles de collecte
L’édifice théorique érigé par Margaret Wetherell repose sur une architecture méthodologique rigoureuse et formalisée, qui rompt radicalement avec le bricolage qualitatif amateur comme avec la stérilité des protocoles de laboratoire conventionnels. La pierre angulaire de cette démarche réside dans la primauté absolue accordée aux interactions naturelles. Le chercheur wetherellien délaisse les scénarios fictifs, les échelles d’évaluation préfabriquées et les expériences dirigées au profit d’échanges verbaux se déployant spontanément dans le monde ordinaire : débats parlementaires, audiences judiciaires, émissions de télévision, délibérations professionnelles ou conversations familiales autour de la table du dîner.
Lorsque le recours à l’entretien semi-directif s’avère indispensable pour explorer des questions spécifiques, son protocole fait l’objet d’une profonde reformulation épistémologique :
- L’entretien n’est plus perçu comme une sonde extrayant une vérité psychologique enfouie dans le for intérieur de l’enquêté. Il est analysé comme une scène interactionnelle à part entière, un événement de parole où l’enquêteur est un co-producteur actif du sens, au même titre que l’interviewé.
- Une attention obsessionnelle est accordée aux protocoles de transcription. Reprenant en les adaptant les conventions du système de transcription de Gail Jefferson, l’analyste consigne méthodiquement non seulement les mots prononcés, mais également la texture microscopique de l’énonciation : les pauses mesurées au dixième de seconde, les hésitations, les intonations ascendantes ou descendantes, les chevauchements de voix, les rires feints, les respirations audibles et les autocorrections. C’est précisément dans ces aspérités de la matière sonore que se loge le travail rhétorique d’orientation idéologique.
10.2 Démarche pas à pas de l’analyse discursive critique
La mise en œuvre pratique de l’analyse discursive critique selon le protocole wetherellien obéit à un itinéraire heuristique rigoureux, articulé en quatre phases interdépendantes :
- L’immersion itérative et l’inventaire des récurrences : L’analyste se livre à des lectures répétées du corpus brut pour s’imprégner de ses rythmes internes, dressant une première cartographie des régularités lexicales, des métaphores filées, des expressions stéréotypées et des ruptures thématiques inattendues.
- L’identification des répertoires interprétatifs : Le chercheur isole et formalise les blocs de termes et les systèmes de tropes cohérents qui fournissent aux locuteurs les ressources nécessaires pour évaluer une situation. L’analyste traque la façon dont plusieurs répertoires s’affrontent ou se succèdent dans un même fragment textuel.
- L’analyse des imputabilités et de la gestion des responsabilités (stake management) : À cette étape, le regard analytique se focalise sur les micro-stratégies par lesquelles les locuteurs gèrent leur crédibilité personnelle, esquivent les soupçons de partialité (par exemple par l’attribution de leurs affirmations à des faits extérieurs irréfutables) ou accusent subtilement autrui de mauvaise foi.
- L’articulation critique avec les asymétries de pouvoir macro-sociales : Enfin, le chercheur resitue ces tactiques locales au sein des hiérarchies institutionnelles historiques (classe, genre, race, nationalité), démontrant comment l’interaction observée participe activement au maintien ou à la fragilisation d’un ordre hégémonique global.
10.3 Critères de validité, de rigueur et de réflexivité
Face aux critiques positivistes traditionnelles qui brandissent systématiquement les critères de réplicabilité brute, de fidélité métrique et de représentativité statistique pour disqualifier les méthodes qualitatives, Margaret Wetherell a bâti un cadre épistémologique alternatif d’évaluation de la scientificité des données discursives. Elle récuse vigoureusement l’idée que l’absence de quantification équivaudrait à un relativisme complaisant ou à un subjectivisme poétique invérifiable :
- La cohérence interne : L’analyse doit démontrer comment l’interprétation proposée rend compte de manière exhaustive de l’ensemble des données recueillies, sans escamoter commodément les anomalies, les contradictions apparentes ou les cas marginaux (deviant case analysis), qui constituent souvent les révélateurs les plus probants de la règle normative sous-jacente.
- La transparence analytique : L’analyste ne se contente pas d’affirmer une conclusion ; il offre au lecteur de larges extraits textuels transcrits dans toute leur granularité empirique, accompagnés d’un décorticage pas à pas, permettant à la communauté scientifique de vérifier la plausibilité interprétative de chaque inférence.
- La réflexivité critique permanente : Le chercheur est tenu d’objectiver en toute lucidité sa propre position sociale, son genre, son ethnicité, ses appartenances de classe et ses préjugés théoriques dans le processus même d’analyse, reconnaissant que le texte scientifique qu’il produit est lui aussi une pratique discursive située et politique.
11. Critiques, controverses et réceptions dans les sciences contemporaines
11.1 Les reproches formulés par le cognitivisme traditionnel
L’ampleur de la rupture inaugurée par Margaret Wetherell lui a naturellement valu l’hostilité féroce des tenants du cognitivisme expérimental et de la psychologie mainstream orthodoxe. Tout au long des années 1990 et 2000, les revues dominantes d’obédience nord-américaine ont multiplié les réquisitoires contre l’école discursive de Loughborough et l’Open University, formulant des reproches articulés autour de plusieurs axes récurrents :
- Les cognitivistes accusent la psychologie discursive d’un anti-réalisme dangereux et d’un relativisme nihiliste qui conduiraient à dissoudre purement et simplement la réalité objective de l’esprit humain et du cerveau dans un bavardage textuel indéterminé. En refusant de postuler l’existence de structures cognitives stables, Wetherell priverait la discipline de toute capacité de généralisation nomothétique et de tout pouvoir prédictif sur les comportements individuels.
- La critique s’est également cristallisée sur le manque supposé de représentativité quantitative des échantillons discursifs, jugés microscopiques et anecdotiques au regard des vastes cohortes statistiques plébiscitées par l’épidémiologie comportementale ou la psychométrie computationnelle.
Face à ces objections répétées, Margaret Wetherell a toujours opposé une riposte théorique d’une implacable sérénité : elle a démontré que ce sont précisément les protocoles expérimentalistes qui souffrent d’une illusion méthodologique tragique, confondant la mesure standardisée d’artéfacts de laboratoire avec la compréhension vivante de l’action humaine situated. Elle a maintenu que prédire mécaniquement des réponses sur une échelle de 1 à 7 n’a jamais permis de saisir pourquoi et comment les hommes se déchirent, coopèrent et meurent pour des systèmes de sens dans le monde réel.
11.2 Les tensions avec le réalisme critique et le marxisme
Sur un autre flanc du spectre intellectuel, Margaret Wetherell a dû croiser le fer avec des courants critiques qui lui reprochaient, paradoxalement, une posture trop textualiste ou idéaliste. C’est notamment le cas des théoriciens du réalisme critique, dans le sillage des travaux philosophiques de Roy Bhaskar, ainsi que de sociologues d’obédience marxiste classique. Ces contradicteurs ont exprimé l’inquiétude que la focalisation exclusive sur les répertoires et les interactions conversationnelles ne conduise à une minoration coupable des infrastructures matérielles impitoyables du monde social : les rapports de production capitalistes, la matérialité brutale des armes de guerre, les prisons de béton, l’asymétrie de la propriété foncière et les nécessités biologiques incompressibles de la survie humaine :
- Certains réalistes critiques ont affirmé qu’en réduisant tout à des négociations rhétoriques, la psychologie discursive risquait de donner l’impression que la pauvreté ou l’exploitation n’étaient que de simples problèmes de langage que l’on pourrait dissoudre par un simple réarrangement sémantique.
La défense déployée par Wetherell face à ces interrogations a permis d’affiner considérablement son cadre théorique :
- Elle a formellement rejeté toute adhésion à un idéalisme linguistique absolu ou déconstructiviste radical qui nierait l’existence du monde physique extérieur.
- Elle a réaffirmé que le discours n’est pas le contraire de la matière : la parole est elle-même une pratique matérielle, incarnée dans des corps qui vocalisent, inscrite sur des supports physiques, et produisant des effets d’une concrétude institutionnelle dévastatrice.
- Son tournant ultérieur vers les théories des pratiques affectives et somatiques apportera une réponse magistrale à ces critiques, en unifiant définitivement la matérialité des flux corporels et la structure symbolique des univers de sens.
11.3 Débats au sein même du champ de l’analyse du discours
Enfin, la trajectoire scientifique de Margaret Wetherell s’est nourrie de controverses fraternelles mais néanmoins vigoureuses au sein même de la grande famille de l’analyse critique de discours (ACD). Bien qu’elle partage les mêmes idéaux d’émancipation politique que les figures de proue de l’école européenne telles que Norman Fairclough, Ruth Wodak ou Teun A. van Dijk, de subtiles nuances épistémologiques et méthodologiques séparent leurs approches respectives :
- Wetherell a fréquemment émis des réserves face à la méthodologie de Fairclough, jugeant son modèle tri-dimensionnel parfois trop mécanique, rigidement linguistique et surdéterminé d’emblée par une grille de lecture marxiste préétablie qui risque de plaquer des catégories politiques a priori sur les textes sans laisser aux subtilités de l’interaction le soin de déployer leur propre logique.
- Inversement, elle reprochait à van Dijk une propension persistante à vouloir réintroduire subreptice-ment la machinerie socio-cognitive (les modèles mentaux) pour expliquer la médiation entre la société et le texte, ce qui représentait à ses yeux une rechute coupable dans le mentalisme intérioriste qu’elle combattait depuis 1987.
Ces débats internes passionnés n’ont fait que souligner la vitalité extraordinaire du champ ouvert par ses travaux, hissant Margaret Wetherell au statut de référence incontournable pour quiconque refuse tant la dérive formaliste dépolitisée que le dogmatisme idéologique simplificateur.
12. Héritage intellectuel et actualité de Margaret Wetherell
12.1 L’influence sur les nouvelles générations de psychologues sociaux
L’héritage intellectuel laissé par Margaret Wetherell continue d’irriguer en profondeur la recherche internationale à travers l’éclosion d’écoles doctorales, de centres de recherche d’excellence et de chaires universitaires dédiées à l’analyse critique des discours en Europe, en Amérique latine et en Australasie. La génération de chercheurs qu’elle a personnellement formée ou intellectuellement inspirée — des figures contemporaines majeures des sciences humaines critiques à l’instar de Nigel Edley, Brendan Gough, Stephanie Taylor ou Rosalind Gill — fait aujourd’hui vivre cette exigence méthodologique au sein des plus grandes institutions académiques mondiales.
De surcroît, sa boîte à outils conceptuelle connaît une seconde jeunesse fulgurante dans l’exploration des nouveaux espaces numériques :
- L’analyse des répertoires interprétatifs est massivement mobilisée aujourd’hui pour cartographier les controverses toxiques sur les réseaux sociaux (Twitter/X, TikTok, Reddit), où la brièveté des messages et l’économie du clic exacerbent la polarisation idéologique et la production d’identités virtuelles vindicatives.
- De jeunes chercheurs étudient comment les mèmes Internet opèrent comme des modules discursifs ultra-condensés qui véhiculent de façon virale des dilemmes idéologiques contemporains, prouvant la stupéfiante fécondité des concepts wetherelliens appliqués aux mutations technologiques du XXIe siècle.
12.2 Pertinence continue face aux crises sociopolitiques mondiales
Face à la déferlante de crises polymorphes qui ébranlent l’ordre mondial contemporain, la pensée de Margaret Wetherell s’affirme comme un bouclier intellectuel et une grille de décryptage plus indispensable que jamais :
- La désinformation et les rhétoriques complotistes : Lors de la crise sanitaire mondiale de la COVID-19 et face aux atermoiements des politiques de transition climatique, ses concepts ont permis de déchiffrer avec une précision chirurgicale les discours conspirationnistes et négationnistes. Ces discours ne relèvent pas d’une démence individuelle mais d’un agencement habile de répertoires de résistance libertaire, de méfiance envers les élites techniciennes et de rhétoriques de victimisation citoyenne.
- La dynamique des grands mouvements sociaux contemporains : Qu’il s’agisse de la vague planétaire de Black Lives Matter contre les violences policières structurelles ou de l’onde de choc de #MeToo brisant l’omerta sur les prédations sexistes, ces insurrections civiques trouvent dans les travaux de Wetherell leur grammaire explicative la plus affûtée. Ces mouvements ont précisément triomphé en orchestrant des pratiques affectives-discursives inédites, parvenant à convertir une douleur viscérale intime en une indignation collective légitime capable de faire vaciller les récits institutionnels historiques.
- La résurgence des populismes autoritaires et du suprémacisme blanc : Dans un climat politique mondial marqué par le repli identitaire et la séduction des rhétoriques xénophobes, les démonstrations de Mapping the Language of Racism conservent une terrifiante actualité pour démasquer comment les démocraties libérales drapent la brutalité de leurs politiques frontalières dans le vocabulaire doucereux de la légalité et de l’ordre républicain.
12.3 Bilan d’une trajectoire scientifique majeure
Au terme de plus de quatre décennies d’une trajectoire scientifique d’une rare intensité intellectuelle, Margaret Wetherell laisse derrière elle une œuvre qui a révolutionné la compréhension de la subjectivité humaine. Débutée dans l’effervescence contestataire des années 1980 en Nouvelle-Zélande et en Écosse, poursuivie avec une constance admirable au cœur des institutions académiques les plus prestigieuses, sa démarche intellectuelle aura accompli l’une des synthèses théoriques les plus impressionnantes des sciences sociales modernes : réussir à conjoindre la rigueur sémiotique la plus microscopique, la profondeur psychologique du sujet incarné et un engagement éthique indéfectible contre toutes les formes d’injustice et d’oppression.
Au Panthéon de la théorie sociale internationale, son nom brille aux côtés de ceux qui ont osé affronter l’arrogance des certitudes scientistes pour rappeler que l’esprit humain n’est pas un automate mécanique, mais un récit vivant, un théâtre de luttes, une polyphonie perpétuellement inachevée. En léguant à la communauté scientifique une compréhension biosociale intégrée et non-déterministe des affects, des identités et des pouvoirs langagiers, Margaret Wetherell a durablement transformé notre manière de nous penser au monde, nous armant d’une lucidité indispensable pour continuer à décoder les mensonges du présent et à rêver, à travers la force émancipatrice de la parole, d’un avenir enfin délivré de l’arbitraire des dominations.
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