Jessica Benjamin – 1946 à présent

Jessica Benjamin

  • 17 janvier 1946 – présent
  • Américaine
  • Psychanalyse relationnelle
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 9, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 9, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Contributions majeures

  • Théorie de l'intersubjectivité et de la reconnaissance mutuelle
  • Concept du « Tiers » (The Third) et du « Tiers moral »
  • Modèle de la complémentarité « agent/agi » (Doer/Done-to)
  • Critique féministe de la domination et de la métapsychologie freudienne
  • Développement de la psychanalyse relationnelle (métapsychologie à deux personnes)

Biographie

Figure incontournable de la psychanalyse contemporaine et pionnière incontestée du tournant relationnel en Amérique du Nord, Jessica Benjamin (née le 17 janvier 1946) a profondément renouvelé l’articulation entre théorie critique de la société, métapsychologie psychanalytique et études de genre. En s’extrayant du carcan pulsionnel classique hérité de Sigmund Freud et en réinterrogeant les impasses de l’individualisme méthodologique propre à la pensée occidentale, son œuvre propose une reconceptualisation radicale du sujet humain : le sujet n’y est plus envisagé comme une monade isolée luttant contre ses instincts endogènes, mais comme un être fondamentalement constitué dans et par la relation à l’altérité. À travers des décennies de pratique clinique, d’enseignement universitaire et d’engagements politiques, Benjamin a forgé une pensée où l’intersubjectivité, la reconnaissance mutuelle et la dynamique de la réparation constituent le cœur battant de la vie psychique et de la démocratie.

Son retentissement intellectuel s’est cristallisé dès la publication en 1988 de son ouvrage séminal, Les Liens de l’amour : Psychanalyse, féminisme et le problème de la domination (The Bonds of Love). Dans ce texte majeur, Benjamin ne se contente pas d’intégrer les revendications du féminisme de la deuxième vague au sein de la clinique psychanalytique ; elle accomplit une relecture phénoménologique et métapsychologique des structures de pouvoir, montrant avec une acuité sans précédent comment la domination et la soumission résultent de l’effondrement de la reconnaissance mutuelle. Ce faisant, elle a ouvert la voie à une métapsychologie à deux personnes, où le devenir-sujet ne dépend pas de l’annihilation ou de la maîtrise de l’autre, mais de la capacité partagée à soutenir une tension dialectique perpétuelle entre affirmation de soi et reconnaissance de l’altérité extérieure.

Le travail de Jessica Benjamin s’étend bien au-delà des confins traditionnels du divan d’analyse. Des salles de consultation new-yorkaises aux zones de conflits armés les plus insolubles, notamment au Proche-Orient, son élaboration des concepts du « Tiers » (The Third), de la complémentarité perverse de « l’agent et de l’agi » (Doer/Done-to) et du « Tiers moral » fournit une grille de lecture indispensable pour penser les traumatismes individuels, les pathologies du lien social et les violences historiques collectives. Cette étude exhaustive retrace le parcours intellectuel, clinique et éthique d’une théoricienne dont l’audace conceptuelle continue d’irriguer la psychanalyse, la philosophie politique et les sciences humaines contemporaines.

1. Trajectoire biographique et formation intellectuelle de Jessica Benjamin

1.1 Les racines philosophiques et l’influence de l’École de Francfort

Pour saisir la singularité de la pensée de Jessica Benjamin, il est impératif de remonter à ses années d’apprentissage intellectuel, marquées par une immersion précoce et rigoureuse dans la tradition de la théorie critique européenne. Née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans un environnement intellectuel américain perméable aux interrogations sur le totalitarisme et la démocratie, Benjamin s’oriente rapidement vers la philosophie sociale et la sociologie. Son parcours académique la conduit à la fin des années 1960 et au début des années 1970 à l’Université de Francfort, en Allemagne, haut lieu de l’École de Francfort. Ce séjour européen s’avère décisif. Elle y étudie directement au contact des héritiers de cette tradition et s’imprègne des écrits majeurs de Theodor W. Adorno, Max Horkheimer et Herbert Marcuse, tout en dialoguant avec la génération montante incarnée par Jürgen Habermas.

L’apport fondamental de l’École de Francfort dans la formation de Benjamin réside dans la tentative permanente de réconcilier le marxisme critique avec la psychanalyse freudienne afin d’élucider les ressorts subjectifs de l’aliénation et de la servitude volontaire. La lecture d’Adorno et Horkheimer, en particulier de La Dialectique de la Raison (Dialektik der Aufklärung), lui fait prendre conscience que la rationalité occidentale instrumentale repose sur une pulsion de domination de la nature interne et externe. Parallèlement, l’ouvrage classique La Personnalité autoritaire démontre à ses yeux que les structures autoritaires politiques ne peuvent perdurer sans un ancrage profond dans l’organisation de la vie psychique familiale et patriarcale. C’est dans ce creuset théorique que Benjamin forge sa conviction inébranlable : les processus intrapsychiques ne sauraient être pensés indépendamment des rapports de pouvoir sociaux, et la souffrance psychique est intrinsèquement liée aux impasses de la culture.

De retour aux États-Unis, Benjamin s’installe à New York au tournant des années 1970, période effervescente où le féminisme de la deuxième vague bouleverse le paysage politique et universitaire. Tout en poursuivant son doctorat en sociologie à l’Université de la ville de New York (CUNY) — qu’elle obtiendra en 1978 —, elle participe activement aux collectifs féministes d’émancipation et s’implique dans les revues intellectuelles radicales telles que Telos. Cette période new-yorkaise est celle d’une féconde synthèse : Benjamin comprend que si les théories critiques traditionnelles avaient su dénoncer l’autorité patriarcale, elles avaient tragiquement manqué de conceptualiser la subjectivité des femmes et les ressorts intimes de l’amour, de l’érotisme et de l’attachement. Son ambition devient alors d’élaborer une théorie féministe qui ne se contente pas de fustiger la domination masculine de l’extérieur, mais qui en dévoile les mécanismes psychologiques les plus souterrains à travers une métapsychologie repensée.

1.2 L’immersion dans la psychanalyse new-yorkaise

Consciente que les outils de la sociologie académique demeurent insuffisants pour pénétrer les paradoxes du désir inconscient et de la vulnérabilité humaine, Jessica Benjamin entreprend au début des années 1980 une formation clinique approfondie. Elle rejoint le prestigieux New York University Postdoctoral Program in Psychotherapy and Psychoanalysis, un foyer intellectuel exceptionnel réputé pour son pluralisme et son ouverture aux courants dissidents de la psychanalyse. C’est dans cette institution novatrice que se dessinent alors les prémices de ce qui deviendra la psychanalyse relationnelle. Benjamin y rencontre des esprits révolutionnaires qui partagent son insatisfaction face aux modèles psychanalytiques orthodoxes, au premier rang desquels Stephen Mitchell, Emmanuel Ghent, Philip Bromberg et Adrienne Harris.

La formation psychanalytique nord-américaine de cette époque était encore largement dominée par la psychologie du Moi (Ego Psychology) d’inspiration freudienne et par les dérives normatives d’une clinique dogmatique centrée sur l’adaptation du patient. D’un autre côté, le kleinisme orthodoxe réduisait fréquemment le conflit psychique à des fantasmes endogènes archaïques déconnectés du contexte relationnel réel. Pour Benjamin, ces deux approches souffraient d’un même biais épistémologique : un modèle monadique de l’esprit, où l’autre réel n’était perçu que comme un écran de projection ou un simple réceptacle des pulsions libidinales et agressives du sujet. Dès ses premiers écrits cliniques, elle récuse la neutralité impassible et l’asymétrie autoritaire promues par la cure type freudienne, plaidant pour une reconnaissance authentique de l’humanité et de la subjectivité de l’analyste.

L’émergence de la voix théorique de Jessica Benjamin au sein de la communauté psychanalytique new-yorkaise se distingue par une audace interdisciplinaire inédite. Alors que ses confrères cliniciens s’appuient principalement sur la théorie de la relation d’objet de l’école britannique (Fairbairn, Guntrip, Winnicott) ou sur la psychologie du soi de Heinz Kohut, Benjamin réinjecte dans le champ clinique la rigueur de la philosophie hégélienne et les fulgurances de la théorie critique. Sa pratique analytique naissante devient un laboratoire où s’éprouve l’hypothèse selon laquelle la cure analytique n’est pas une simple analyse des contenus intrapsychiques du patient par un observateur neutre, mais un événement intersubjectif dans lequel deux esprits s’influencent, se confrontent, s’égarent et tentent de se reconnaître mutuellement.

1.3 La fondation du courant de la psychanalyse relationnelle

Dans les années 1990, Jessica Benjamin joue un rôle de tout premier plan dans la formalisation et l’institutionnalisation du mouvement relationnel, qui bouleverse la psychanalyse internationale. Sous l’impulsion de Stephen Mitchell, elle participe activement à la fondation de l’International Association for Relational Psychoanalysis and Psychotherapy (IARPP). Cette organisation internationale naît de la volonté de rompre avec l’isolement corporatiste de l’establishment psychanalytique freudien (incarné par l’IPA) et de fédérer les cliniciens qui placent la relation, le contexte social et la bidirectionnalité interactive au cœur de la théorie et de la technique. Benjamin devient l’un des membres fondateurs les plus respectés du conseil d’administration de l’IARPP, conférant au mouvement une assise théorique de premier ordre.

Parallèlement, elle s’investit corps et âme dans la revue Psychoanalytic Dialogues: A Journal of Relational Perspectives, fondée en 1991. Cette publication devient en quelques années la tribune privilégiée des débats les plus stimulants de la psychanalyse mondiale. Benjamin y publie régulièrement des essais majeurs qui redéfinissent les paradigmes cliniques contemporains. Ses articles, rédigés avec une précision conceptuelle remarquable et enrichis d’une auto-réflexivité clinique sans fard, démontrent comment la posture de l’analyste doit évoluer d’un statut d’autorité interprétative vers celui d’un participant engagé, prêt à reconnaître ses propres manquements dans les impasses transféro-contre-transférentielles.

Au fil des décennies, la posture initiale de dissidente marginale adoptée par Benjamin s’est transformée en une autorité académique et clinique mondialement reconnue. Professeure invitée dans de nombreuses universités prestigieuses en Amérique du Nord, en Europe et en Amérique latine, superviseuse recherchée et conférencière infatigable, elle n’a pourtant jamais abandonné sa pratique clinique quotidienne dans son cabinet privé de Greenwich Village à New York. Sa longévité professionnelle témoigne d’une cohérence remarquable : depuis plus de quarante ans, elle poursuit avec une constance admirable l’approfondissement d’une métapsychologie qui ne sépare jamais l’analyse fine de l’intimité clinique des impératifs éthiques de justice et d’émancipation humaine.

2. Les fondements épistémologiques : Du modèle pulsionnel à l’intersubjectivité

2.1 La rupture avec le paradigme monadique freudien

L’acte fondateur de la trajectoire métapsychologique de Jessica Benjamin réside dans sa critique systématique du modèle pulsionnel freudien. Dans l’épistémologie psychanalytique classique, le sujet psychique est conçu selon un modèle largement hérité de la physique énergétique du XIXe siècle et de la philosophie cartésienne du sujet isolé. L’appareil psychique chez Sigmund Freud est avant tout un système clos (une monade) gouverné par le principe de plaisir et le principe de réalité, dont la fonction primaire est la décharge des tensions pulsionnelles endogènes. Dans cette perspective, l’autre n’est envisagé que de façon secondaire et instrumentale : il est l’objet à travers lequel la pulsion atteint son but. Benjamin qualifie cette conception de « psychologie à une personne » (one-person psychology), une épistémologie qui enferme la subjectivité dans un solipsisme indépassable.

S’appuyant sur les travaux précurseurs de Ronald Fairbairn et de Michael Balint, Jessica Benjamin déconstruit la métapsychologie freudienne pour affirmer que la recherche première de l’être humain n’est pas la décharge pulsionnelle, mais la relation à l’objet, ou plus exactement la relation au sujet autre. L’esprit n’est pas une entité préconstituée qui entrerait par la suite en contact avec le monde extérieur ; il est une « matrice relationnelle » indissociable du champ interactionnel qui le fait advenir. Le passage à une « psychologie à deux personnes » (two-person psychology) implique un bouleversement métapsychologique radical : l’inconscient n’est plus seulement le réservoir des pulsions refoulées, mais un espace dynamique structuré par les modèles d’interaction intériorisés et constamment remodelé par les rencontres intersubjectives présentes.

Cette transition épistémologique entraîne une redéfinition complète de l’intériorité psychique. Chez Benjamin, l’intersubjectivité ne signifie pas simplement que deux personnes communiquent ou interagissent sur le plan comportemental. Elle désigne une dimension psychique fondamentale où deux sujets distincts se reconnaissent mutuellement comme des centres autonomes d’expérience, de désir et de signification. Dès lors, le développement de l’enfant ne se résume plus à une lutte héroïque du Moi pour dompter les forces obscures du Ça sous la tutelle sévère du Surmoi ; il s’agit d’un processus continu de différenciation et de négociation où la réalité de l’autre doit être découverte et acceptée sans que le soi n’ait à s’effacer ni à détruire cette altérité.

2.2 L’héritage revisité de Donald Winnicott

Si la critique benjaminienne de Freud est sans concession, sa dette envers le pédiatre et psychanalyste britannique Donald Woods Winnicott est immense. Benjamin considère Winnicott comme l’esprit le plus novateur de la psychanalyse post-freudienne, précisément parce qu’il a su ouvrir une brèche hors de la métapsychologie pulsionnelle vers la sphère de l’intersubjectivité. L’article fondamental de Winnicott publié en 1969, L’utilisation de l’objet et le mode de relation aux objets au moyen d’identifications (The Use of an Object and Relating through Identifications), constitue le véritable point de départ de la propre théorisation de Benjamin.

Dans ce texte charnière, Winnicott distingue deux modalités du rapport à autrui : la simple « relation à l’objet » (object relating), dans laquelle l’objet est encore sous le contrôle omnipotent du sujet et n’existe que comme une projection du monde interne de ce dernier, et « l’utilisation de l’objet » (object usage). Pour que l’objet puisse être « utilisé » — c’est-à-dire appréhendé dans sa réalité propre, hors du contrôle omnipotent —, une étape périlleuse et incontournable est requise : la destruction de l’objet par le sujet dans le fantasme inconscient. Winnicott formule alors ce paradoxe sublime : le sujet dit à l’objet « Je t’ai détruit », et l’objet, en ne ripostant pas et en ne s’effondrant pas, survit à la destruction. C’est précisément la survie de l’objet à la destructivité omnipotente qui permet au sujet de découvrir que l’objet existe en dehors de lui, dans le monde réel partagé.

Jessica Benjamin reprend cette intuition winnicottienne géniale et en radicalise la portée intersubjective. Pour elle, la destruction de l’objet n’est pas une simple manifestation de l’agressivité pulsionnelle innée, mais une impulsion développementale indispensable pour briser l’omnipotence et vérifier la solidité du monde extérieur. Si la mère (ou la figure primaire d’attachement) survit — c’est-à-dire si elle maintient sa présence affective, ne se retire pas dans le ressentiment et ne se venge pas —, l’enfant peut cesser de la traiter comme un simple objet de fantasme pour la découvrir comme un autre sujet. L’espace transitionnel défini par Winnicott devient ainsi, sous la plume de Benjamin, le lieu même où s’élabore la coexistence vivante de deux subjectivités irréductibles l’une à l’autre.

2.3 La dialectique hégélienne du maître et de l’esclave réexaminée

L’autre pilier épistémologique qui irrigue l’ensemble de la pensée de Benjamin est la célèbre dialectique du maître et de l’esclave développée par G.W.F. Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit (1807). Fascinée par la thèse hégélienne selon laquelle « la conscience de soi n’atteint sa satisfaction que dans une autre conscience de soi », Benjamin examine comment l’affirmation de la subjectivité dépend de façon constitutive de la reconnaissance (Anerkennung) accordée par autrui. Cependant, Hegel avait mis en lumière l’immense difficulté de cette opération : la première réaction de la conscience face à l’émergence d’une autre conscience est une lutte à mort pour le prestige, chaque conscience cherchant à détruire ou à soumettre l’autre afin d’affirmer sa propre souveraineté absolue.

Dans le schéma hégélien classique, cette lutte aboutit à la relation inégale de domination : le maître contraint l’esclave à le reconnaître sans reconnaître l’esclave en retour. Mais cette victoire est une aporie tragique : le maître découvre que la reconnaissance émanant d’un être asservi, qu’il a réduit à l’état de chose, ne possède aucune valeur. La reconnaissance ne peut être authentique et nourrissante que si elle provient d’un être libre et autonome. Jessica Benjamin transpose cette analyse philosophique monumentale au cœur de la psychologie du développement et des relations intimes. Elle démontre que la tragédie de la condition humaine réside dans cette tension permanente entre le besoin vital d’être reconnu et la tentation défensive de dominer ou de nier l’altérité dont nous dépendons.

Contrairement à Hegel, dont le dénouement historique passe par le travail de l’esclave, Benjamin propose un dépassement proprement psychanalytique et intersubjectif de cette lutte. Elle montre que le destin de la relation humaine n’est pas voué à s’enfermer dans l’alternative binaire du maître ou de l’esclave, à condition que le sujet développe la capacité psychique de tolérer le paradoxe. Ce paradoxe stipule que l’affirmation de soi et la dépendance envers l’autre sont les deux faces indissociables d’une même médaille. Le dépassement de la lutte à mort ne s’opère pas par l’anéantissement de la tension, mais par l’établissement d’une reconnaissance mutuelle continue, où chacun accepte que la réalité de l’autre vienne limiter et vivifier son propre sentiment d’existence.

3. La théorie de la reconnaissance mutuelle (Mutual Recognition)

3.1 Définition et structure de la reconnaissance mutuelle

Au cœur de l’édifice théorique de Jessica Benjamin trône le concept de reconnaissance mutuelle (mutual recognition). Il s’agit d’un processus psychologique et relationnel sophistiqué qui dépasse infiniment la simple politesse sociale ou l’approbation cognitive intellectuelle. La reconnaissance mutuelle désigne la capacité émotionnelle, acquise au terme d’un cheminement développemental complexe, de percevoir et d’éprouver l’autre non pas comme une extension de soi-même, ni comme une entrave menaçante, mais comme un centre d’expérience indépendant, séparé, doté de ses propres désirs, de ses propres intentions et d’une valeur équivalente à la nôtre.

Benjamin opère une distinction cruciale entre la reconnaissance cognitive et la résonance affective. La reconnaissance purement intellectuelle peut fort bien coexister avec l’instrumentalisation d’autrui ; elle n’engage pas le sujet dans sa chair et son identité. La reconnaissance mutuelle au sens psychanalytique implique quant à elle une vulnérabilité affective radicale. Pour que je sois véritablement reconnu par l’autre, je dois accepter de dépendre de sa réponse, renonçant ainsi à toute prétention d’autosuffisance omnipotente. C’est dans cet échange réciproque, où le regard de l’autre confirme mon sentiment d’exister tandis que mon regard confirme le sien, que naît le sentiment profond de vitalité et d’agentivité (agency). L’individu ne se sent pleinement vivant que lorsqu’il éprouve que son geste a eu un impact réel sur une subjectivité extérieure distincte qui lui répond en retour.

Cette dynamique est intrinsèquement porteuse d’une tension psychique intense. Être reconnu par un autre être séparé signifie également être confronté à l’inconnaissable et à la non-maîtrise. L’autre, précisément parce qu’il est un sujet réel, échappe toujours en partie à mon contrôle et à mes prévisions. La reconnaissance mutuelle n’est donc jamais un état statique, un équilibre harmonieux une fois pour toutes acquis. Elle consiste en une pratique vivante, un va-et-vient rythmique entre la capacité de s’accorder à l’autre et la nécessité de soutenir la différence irréductible qui nous sépare. C’est une tension paradoxale permanente entre l’affirmation de sa propre vérité et l’accueil bienveillant de la vérité d’autrui.

3.2 L’intersubjectivité comme conquête développementale

Loin d’être un état inné ou une donnée immédiate de la conscience, la capacité à entrer dans l’intersubjectivité et la reconnaissance mutuelle représente une véritable conquête développementale. Pour étayer cette thèse sur le plan empirique, Jessica Benjamin s’appuie très largement sur la révolution méthodologique opérée dans les années 1970 et 1980 par les chercheurs étudiant les micro-interactions entre la mère et le nourrisson, en particulier les travaux de Daniel Stern, de Beatrice Beebe et de Frank Lachmann.

Ces recherches observationnelles fondées sur la vidéo au ralenti ont pulvérisé le vieux mythe freudien et mahlerien de l’« autisme primaire » ou de la « symbiose originelle » sans objet. Elles révèlent que dès les premiers jours de sa vie, le bébé est équipé d’une prédisposition sociale innée, capable d’une étonnante synchronie comportementale et d’un accordage affectif (affect attunement) avec sa figure d’attachement. Les micro-échanges de regards, de vocalises et de mimiques entre la mère et le nourrisson constituent une danse interactive où se co-crée un premier sens du soi et de l’autre. Cependant, Benjamin souligne avec force que cet accordage primaire ne constitue pas encore l’intersubjectivité au sens plein : il s’agit d’une proto-intersubjectivité basée sur la résonance mimétique et la similarité.

La véritable bascule vers l’intersubjectivité s’opère dans la seconde moitié de la première année et au cours de la deuxième année de vie, lorsque l’enfant commence à percevoir que l’autre a des intentions et des désirs qui divergent des siens. C’est l’époque de la négociation des limites psychiques et de la confrontation à la désillusion nécessaire. L’enfant fait l’épreuve déchirante que la mère n’est pas son prolongement magique, mais qu’elle a sa propre vie, son propre corps et d’autres centres d’intérêt. Si cette étape est accompagnée sans violence coercitive et sans abandon anxieux, l’enfant intègre que la différence n’est pas synonyme de rupture du lien. Il accède alors à la possibilité de la réciprocité : l’amour n’est plus seulement réception de soins, il devient un échange partagé entre deux sujets différenciés.

3.3 Le paradoxe de la dépendance et de l’autonomie

L’une des contributions théoriques les plus brillantes de Jessica Benjamin réside dans sa subversion de la notion moderne d’autonomie. Dans la culture occidentale patriarcale et capitaliste, l’autonomie a été historiquement érigée en idéal d’indépendance absolue, de souveraineté individuelle et de séparation tranchée vis-à-vis d’autrui. Benjamin dénonce avec virulence ce qu’elle nomme « l’illusion individualiste » ou « l’idéal défensif de l’autonomie masculine », qui repose sur le déni forcené de notre vulnérabilité originaire et de nos besoins d’attachement.

S’inscrivant dans la lignée de la théorie de l’attachement de John Bowlby et de la pensée de Winnicott, Benjamin démontre au contraire que la véritable autonomie psychique est le produit direct d’un lien d’attachement profondément sécurisant et reconnu. L’accès au sentiment d’agentivité ne se fait pas contre l’autre, mais grâce à la confiance établie dans la disponibilité de l’autre. Le paradoxe développemental s’énonce ainsi : pour être pleinement indépendant, le sujet a un besoin impérieux de dépendre d’un autre qui accepte et soutient son émancipation. L’affirmation triomphante de l’individu isolé n’est le plus souvent qu’un masque narcissique couvrant une angoisse archaïque de dévoration ou d’abandon.

Ce paradoxe structure la vie relationnelle tout entière. L’être humain est condamné — et invité — à naviguer sans cesse entre des mouvements oscillatoires de fusion, de différenciation et de rapprochement. Accepter sa dépendance fondamentale envers le regard de l’autre permet d’accueillir les limites inhérentes à notre condition humaine sans s’effondrer. Dès lors que cette tension paradoxale entre dépendance et autonomie est rompue, la relation bascule immédiatement dans des distorsions psychopathologiques où l’un des deux pôles est sacrifié : soit l’individu sacrifie son autonomie au nom du maintien du lien (soumission), soit il sacrifie le lien au nom d’une fausse autonomie omnipotente (domination).

4. Les Liens de l’amour (1988) : Psychanalyse, féminisme et domination

4.1 La déconstruction des dynamiques de domination et de soumission

Avec la publication de son chef-d’œuvre The Bonds of Love (traduit en français sous le titre Les Liens de l’amour), Jessica Benjamin propose une analyse révolutionnaire des mécanismes de la domination interpersonnelle et sociopolitique. Son postulat de départ est d’une grande audace : elle soutient que la domination et la soumission ne résultent pas principalement d’une perversion morale individuelle ou d’une méchanceté intrinsèque, mais représentent la conséquence directe de l’échec de la reconnaissance mutuelle. Lorsque les deux partenaires d’une relation échouent à soutenir la tension paradoxale de l’intersubjectivité, la relation s’effondre inéluctablement dans une structure binaire asymétrique où l’un devient le sujet et l’autre l’objet.

Benjamin explore avec une rare finesse clinique l’univers des perversions sexuelles consenties, du sadomasochisme et des scénarios érotiques de subordination, non pour les stigmatiser, mais pour y lire à ciel ouvert la grammaire inconsciente des relations humaines. Elle démontre comment la transformation de la dépendance normale en érotisation de la domination constitue une tentative désespérée de rétablir un lien dans des conditions où la réciprocité a fait faillite. Pour le soumis, capituler devant l’omnipotence du dominateur est parfois la seule manière d’accéder indirectement à un sentiment d’existence et de transcendance, en fusionnant avec un être fantasmé comme parfait et tout-puissant. La soumission volontaire s’avère être une quête pathétique de lien et de reconnaissance par procuration.

Pourtant, cette tentative est structurellement vouée à l’impasse. Benjamin montre que le maître qui parvient à anéantir l’altérité et l’agentivité de l’esclave détruit par là même la seule chose dont il avait désespérément besoin : une reconnaissance valide émanant d’un être indépendant. L’annihilation symbolique ou réelle de l’autre entraîne une profonde désolation intérieure pour le dominateur, qui se retrouve seul dans un désert d’objets dociles et inertes. La domination se révèle être une spirale vide, une malédiction narcissique où plus le sujet asservit l’autre pour se sécuriser, plus il ressent le vide de la non-reconnaissance, ce qui le pousse à redoubler de violence pour forcer une réponse que l’autre asservi ne peut plus lui offrir.

4.2 La critique féministe des structures patriarcales intériorisées

L’originalité fracassante des Liens de l’amour tient à son articulation entre cette phénoménologie de la domination et la critique féministe de l’organisation genrée de la famille occidentale. Benjamin y démontre que la polarisation binaire entre domination masculine et soumission féminine n’est pas un fait de nature, mais le résultat d’un système culturel d’éducation précoce qui assigne aux sexes des destins psychiques unilatéraux et mutilants.

Dans la configuration familiale patriarcale traditionnelle, la mère est cantonnée au rôle d’objet primaire de satisfaction des besoins physiques et affectifs, tandis que le père incarne l’altérité excitante, le monde extérieur, la liberté et l’autonomie. Face à cette partition rigide, le petit garçon, pour affirmer sa virilité, est sommé d’opérer une rupture brutale et précoce avec sa mère. Ce processus de séparation défensive contraint le masculin à répudier le féminin en lui-même et à dévaloriser la mère pour ne pas être réabsorbé par elle. L’autonomie masculine se construit ainsi historiquement sous le mode du rejet, du déni de la dépendance et de la maîtrise instrumentale d’autrui. Le petit garçon apprend à ériger l’autonomie en forteresse et à transformer la peur de la dépendance en désir de domination.

À l’inverse, la petite fille, identifiée à la mère, est encouragée à maintenir le lien relationnel au détriment de l’affirmation de son agentivité corporelle et de son désir autonome. Privée d’un modèle d’identification paternelle valorisé qui lui permettrait de s’émanciper sans perdre sa féminité, elle intériorise l’idéalisation du père et se prépare à rechercher dans le partenaire masculin le symbole extérieur de l’agentivité et du pouvoir dont elle s’est dépossédée. Benjamin démantèle ainsi méthodiquement le mythe de l’abnégation maternelle et de la passivité naturelle des femmes, montrant que ces conduites sont des adaptations psychiques à un ordre symbolique qui interdit aux femmes d’être reconnues comme des sujets de désir à part entière.

4.3 Soumission (Submission) versus Abandon (Surrender)

Au cœur de sa clinique de la domination, Jessica Benjamin opère une distinction conceptuelle fondamentale, empruntée et enrichie à partir des travaux du psychanalyste new-yorkais Emmanuel Ghent : l’antagonisme radical entre la soumission (submission) et l’abandon (surrender). Cette différenciation s’est imposée comme un outil thérapeutique inestimable pour appréhender les impasses amoureuses et les transferts masochiques.

La soumission est analysée par Benjamin comme une manœuvre défensive du Moi, une capitulation forcée face au pouvoir coercitif de l’autre afin d’éviter la destruction totale ou le rejet affectif. Dans la soumission, le sujet plie l’échine, obtempère et se moule dans le désir d’autrui, mais cette reddition s’accompagne d’un clivage interne profond : le soi véritable se retire dans la clandestinité, nourrissant souvent un ressentiment secret ou une honte toxique. La soumission renforce l’aliénation parce qu’elle pérennise la dynamique de contrôle et confirme la terreur narcissique d’être écrasé.

À l’opposé absolu, l’abandon (surrender) représente un lâcher-prise consenti et libérateur, une capacité du sujet à renoncer à ses défenses omnipotentes pour s’ouvrir à une vérité relationnelle plus vaste, sans crainte de perdre son intégrité. L’abandon est un acte de confiance suprême et de vulnérabilité où le sujet accepte d’être touché, ému et transformé par l’expérience de l’autre. Il ne s’agit aucunement d’un effacement devant la volonté d’un maître, mais d’une reddition devant la réalité partagée de la relation. Dans la clinique des traumatismes relationnels précoces, Benjamin montre que la guérison exige souvent de permettre au patient de faire l’expérience inédite d’un véritable abandon sécurisant, là où son histoire traumatique ne lui avait jusqu’alors offert que l’alternative tragique entre dominer autrui pour ne pas mourir ou se soumettre servilement pour préserver un semblant de lien.

5. L’effondrement de l’intersubjectivité : La dynamique de l’agent et de l’agi (Doer/Done-To)

5.1 Anatomie de la complémentarité perverse

L’une des élaborations les plus universellement saluées de Jessica Benjamin au sein de la clinique contemporaine concerne la description métapsychologique des impasses relationnelles sous le concept de la dynamique de l’agent et de l’agi, désignée en anglais par l’expression percutante doer/done-to. Cette configuration psychopathologique survient dès lors que l’espace intersubjectif de reconnaissance mutuelle s’effondre au profit de ce que Benjamin nomme la « relation de complémentarité » (complementarity).

Dans un système relationnel régi par la complémentarité, la plasticité et la réciprocité disparaissent pour céder la place à une rigidité binaire absolue. Les protagonistes se trouvent piégés dans une distribution de rôles unilatéraux : il y a obligatoirement un faisant et un subi, un bourreau et une victime, un agresseur et un persécuté. Le drame spécifique de cette dynamique réside dans le fait que, presque invariablement, chacun des deux partenaires se perçoit lui-même comme la victime (l’agi) et perçoit exclusivement l’autre comme l’agresseur tout-puissant (l’agent). Chaque participant se vit comme réagissant de manière légitime et défensive aux provocations et à la méchanceté présumée de l’autre.

Cette situation se caractérise par la perte instantanée de tout espace réflexif et de toute troisième dimension psychique. Le dialogue se transforme en un face-à-face accusatoire où chaque intervention de l’un vient confirmer les soupçons paranoïdes de l’autre. Dans cette arène close, aucune négociation de sens n’est plus possible : la seule préoccupation des partenaires devient la survie psychique immédiate face à ce qui est vécu comme une intrusion ou un anéantissement narcissique. Les projections mutuelles se verrouillent dans une boucle rétroactive infernale dont aucun des protagonistes ne peut s’extraire par ses propres forces sans réenclencher l’escalade conflictuelle.

5.2 Le clivage et la dénégation de la réciprocité

Pour comprendre les ressorts souterrains qui rendent la dynamique doer/done-to si résistante à la rationalité et à l’apaisement, Benjamin en démonte l’architecture défensive inconsciente. Le moteur primordial de cette dynamique est le recours massif au clivage (splitting) et à l’identification projective face à l’angoisse intolérable de la culpabilité inconsciente. Pour le sujet, reconnaître sa propre part de responsabilité dans la blessure de l’autre équivaudrait, dans cette logique archaïque, à devoir assumer le rôle odieux du « monstre destructeur ».

Incapable d’intégrer l’ambivalence normale — c’est-à-dire le fait que l’on peut aimer quelqu’un tout en lui faisant du tort involontairement —, le psychisme recourt à une externalisation radicale. La mauvaise part de soi est expulsée et projetée sans résidu sur le partenaire, tandis que le soi se drape dans l’innocence outragée de la pure victime. Dès lors s’installe une dénégation forcenée de la réciprocité. Toute tentative de l’autre d’exprimer sa propre douleur est vécue comme une agression intolérable, une tentative perverse d’inverser les rôles et d’annuler la souffrance du sujet.

Ce mécanisme psychique transforme une simple divergence intersubjective ou un désaccord ordinaire en une guerre existentielle sans merci. Benjamin souligne que dans cette configuration, le besoin viscéral d’avoir raison supplante tout désir de connexion affective. Chaque partenaire s’accroche désespérément à son récit unilatéral des faits, exigeant la capitulation sans condition de l’autre. La dynamique se nourrit de sa propre logique : plus la blessure narcissique de l’un s’intensifie, plus sa riposte devient agressive, justifiant à rebours le sentiment de victimisation de l’autre. La réciprocité est non seulement niée, mais activement combattue, car restaurer la réciprocité signifierait renoncer à l’innocence confortable que procure le statut de victime pure.

5.3 Manifestations cliniques et impasses thérapeutiques

Dans la cure psychanalytique, la survenue de la dynamique doer/done-to au sein de la dyade patient-analyste représente l’une des épreuves les plus redoutables pour le clinicien. Benjamin insiste sur le fait que cette impasse n’est pas un accident exceptionnel réservé aux patients sévèrement perturbés, mais une étape inhérente et quasi inévitable de tout processus thérapeutique approfondi. L’analyste se retrouve subitement aspiré dans le champ projectif du patient, pris au piège de l’enaction transféro-contre-transférentielle.

Les manifestations cliniques de cet effondrement sont reconnaissables à des tonalités affectives très particulières éprouvées par le thérapeute : sentiment accablant d’impuissance, culpabilité paralysante, sensation d’être jugé et incompris, irritation sourde ou colère défensive. Le patient peut reprocher à l’analyste sa froideur, son manque d’empathie ou son incompétence. Si l’analyste réagit de manière classique en recourant à une interprétation dite « objective » du transfert — affirmant par exemple que le patient projette sur lui l’image d’un parent maltraitant —, cette intervention, loin de libérer le patient, est généralement perçue comme un abus de pouvoir médical, une tentative méprisante de se dédouaner de son impact réel.

Le repérage précoce de cette dynamique exige de l’analyste une sensibilité aiguë aux signaux corporels et affectifs de crispation : sentiment d’asphyxie dans la séance, perte de la liberté d’association d’idées, tentation de se justifier ou d’imposer son autorité théorique. Benjamin démontre que toute tentative de l’analyste d’avoir le « dernier mot » théorique ou de contraindre le patient à adhérer à son interprétation constitue une réactualisation flagrante de la dynamique de domination. L’analyste devient alors véritablement le « faisant » qui violente le patient, confirmant la conviction mélancolique ou paranoïde de ce dernier qu’il ne pourra jamais être entendu comme un sujet authentique.

6. La théorie du « Tiers » (The Third) : Espace transitionnel et cocréation

6.1 Genèse et typologie de la tiercéité selon Benjamin

Pour dépasser l’impasse dévastatrice de la complémentarité binaire doer/done-to, Jessica Benjamin a développé ce qui constitue sans doute son apport métapsychologique le plus original : la théorie du « Tiers » (The Third). La notion de tiers possède une longue histoire en psychanalyse, mais elle a été presque exclusivement confinée au modèle œdipien classique, où le tiers est incarné par le père symbolique venant briser violemment la dyade incestueuse mère-enfant par la menace de castration. Benjamin accomplit une refonte spectaculaire de cette notion en dépatriarcalisant la tiercéité pour en faire une structure co-construite immanente à la relation dès ses origines.

Benjamin distingue plusieurs niveaux ou figures de la tiercéité. Elle décrit d’abord le Tiers primordial ou rythmique (the rhythmic or primordial third). Ce tiers archaïque naît dès les interactions précoces entre le nourrisson et sa mère à travers la création d’un rythme partagé, fait d’échanges sonores, de mimiques, d’attentes mutuelles et de synchronisations corporelles. Ce rythme n’appartient en propre ni à la mère ni au bébé ; il est une création tierce issue de leur danse commune, un principe d’ordre partagé auquel tous deux se soumettent avec joie sans qu’aucun n’exerce de coercition sur l’autre.

Elle formalise ensuite le Tiers symbolique et différencié, qui émerge avec le langage, le jeu partagé et la métaphorisation. Ce tiers désigne l’espace intersubjectif lui-même, un champ co-créé par deux subjectivités qui conviennent implicitement de respecter certaines règles de signification et de communication. Le Tiers n’est donc pas une personne physique extérieure qui intervient du dehors avec un glaive pour séparer deux êtres ; il est un principe régulateur émergent, une dimension relationnelle vivante qui transcende la somme des deux individus tout en demeurant nourrie par leur investissement conjoint. Lorsque le Tiers est vivant, il garantit la circulation de la pensée et empêche la relation de coaguler dans le face-à-face mortifère de la domination.

6.2 Le « Tiers moral » et la justice relationnelle

Dans ses travaux plus récents, en particulier dans son ouvrage majeur Beyond Doer and Done To: Recognition Theory, Intersubjectivity and the Third (2018), Benjamin approfondit cette métapsychologie en introduisant le concept fondamental de « Tiers moral » (the Moral Third). Par cette formulation, elle fait entrer de plain-pied la dimension de l’éthique au cœur de la cure psychanalytique et de la théorie de l’esprit, opérant un pont explicite entre la psychanalyse et la philosophie de la responsabilité d’Emmanuel Levinas.

Le Tiers moral ne renvoie pas à un code déontologique rigide ni à une morale bourgeoise normative. Il désigne la prise de conscience fondamentale et intériorisée de la nécessité de préserver la dignité, la subjectivité et la sécurité de l’autre au sein de l’espace relationnel. C’est l’engagement inconditionnel envers une vérité relationnelle qui transcende les impératifs défensifs de l’ego. Le Tiers moral pose comme principe incontournable qu’aucun sujet n’a le droit d’anéantir ou de réduire au silence l’expérience vécue d’un autre sujet pour sauver son propre confort narcissique.

Dans la clinique, le Tiers moral fonctionne comme un garant contre l’arbitraire du pouvoir thérapeutique. Il impose à l’analyste une exigence de justice relationnelle : celle d’entendre la protestation légitime du patient dès lors que le cadre analytique ou les interventions de l’analyste ont causé une blessure psychique réelle. Le Tiers moral permet ainsi de discriminer l’autorité analytique légitime (qui s’appuie sur la sollicitude et la vérité du processus partagé) du pur autoritarisme analytique (qui instrumentalise la théorie pour maintenir une supériorité imaginaire). C’est le principe qui oblige l’analyste à tenir compte du point de vue du patient avec la même gravité et la même authenticité qu’il accorderait au sien propre.

6.3 La cocréation du tiers dans la pratique clinique

Sur le plan de la technique psychanalytique concrète, comment le clinicien et le patient parviennent-ils à cocréer le Tiers lorsque la dyade se trouve embourbée dans l’affrontement stérile de l’agent et de l’agi ? Jessica Benjamin démontre que cette cocréation exige une rupture fondamentale avec la posture classique de neutralité omnisciente. L’analyste ne peut pas faire advenir le Tiers en se posant en observateur extérieur et supérieur distribuant les bons et mauvais points interprétatifs depuis un sommet théorique présumé intouchable.

Pour faire renaître le Tiers, l’analyste doit d’abord renoncer à vouloir imposer sa propre version de la réalité au patient. Il s’agit pour lui d’entrer dans un processus de participation réflexive, où le cadre thérapeutique n’est plus envisagé comme un ensemble de règles inflexibles imposées unilatéralement, mais comme une structure vivante continuellement renégociée avec le patient. Le Tiers émerge précisément au moment où les deux partenaires cessent de s’accuser mutuellement pour commencer à observer conjointement ce qui est en train de se passer entre eux. On passe alors de la question accusatoire « Qui a fait quoi à qui ? » à l’observation réflexive partagée : « Comment nous sommes-nous perdus ensemble dans cette impasse ? »

Ce processus réactive ce que Winnicott désignait comme l’expérience de « trouver et créer » (finding and creating). Le sens de la séance et la compréhension clinique ne préexistent pas dans le manuel théorique de l’analyste ; ils sont créés dans l’ici et maintenant de la rencontre. Lorsque l’analyste et le patient parviennent à respirer de nouveau au sein de ce champ partagé, la rigidité binaire s’efface. La parole retrouve sa dimension métaphorique et ludique, ouvrant la voie à une véritable régulation intersubjective où chacun peut exister sans menacer l’intégrité de l’autre.

7. Repenser le développement du genre : Au-delà du binarisme œdipien

7.1 La déconstruction de la position phallique/châtrée

La théorie du genre élaborée par Jessica Benjamin constitue une critique dévastatrice des fondements patriarcaux de la théorie œdipienne classique. Dans le modèle hérité de Sigmund Freud et perpétué par une large part de la tradition psychanalytique, le développement psychosexuel est structuré autour de l’alternative anatomique binaire : posséder le phallus ou être châtré. Dans cette optique phallocentrique, la féminité n’a jamais été pensée comme une positivité originaire autonome, mais comme un manque, un déficit, une blessure narcissique originaire marquée par le regret du pénis (Penisneid) et la passivité.

Benjamin dénonce cette vision métapsychologique comme un artefact culturel directement issu des structures défensives de la domination patriarcale. Elle démontre que la théorie freudienne a confondu la réalité anatomique du sexe avec la signification symbolique exclusive accordée au phallus en tant qu’unique emblème de puissance, de liberté et d’affirmation de soi. En identifiant de manière rigide le masculin à l’activité, à la séparation et à la culture, et le féminin à la passivité, à l’engloutissement maternel et à la nature brute, la psychanalyse classique a élevé au rang de norme développementale universelle ce qui n’est en fait qu’une aliénation genrée traumatique.

En déconstruisant la fausse équation « masculin = séparé/autonome » et « féminin = fusionnel/dépendant », Benjamin libère la pensée analytique de ce piège idéologique. Elle prouve que le sentiment de plénitude corporelle et la capacité d’affirmation du désir existent de manière précoce et équivalente chez les deux sexes, bien avant l’avènement de l’angoisse de castration. La réduction de la petite fille à l’état de créature châtrée n’est pas le destin naturel de son développement libidinal, mais la conséquence d’un déni culturel orchestré pour lui refuser l’accès à un symbole de son propre pouvoir érotique et intersubjectif.

7.2 L’identification post-œdipienne et l’espace sur-inclusif (Over-inclusiveness)

Pour dépasser les apories de la binarité genrée classique, Benjamin introduit une notion développementale fondamentale : le concept d’espace sur-inclusif (over-inclusive space) propre à la petite enfance. Ses observations cliniques et les études développementales montrent que vers l’âge de deux ans, avant que la norme culturelle œdipienne ne vienne imposer son couperet classificatoire, les enfants des deux sexes explorent spontanément une multiplicité d’identifications sans souci d’exclusion mutuelle.

Dans cette phase sur-inclusive, le petit garçon peut tout à fait s’identifier à la puissance maternelle dispensatrice de soins tout en explorant des mouvements phalliques, et la petite fille peut s’identifier à l’agentivité exploratoire paternelle sans pour autant renoncer à son identification à sa mère. L’enfant ne conçoit pas encore que l’adoption d’un trait d’identification doive exiger le sacrifice ou la répudiation d’un autre trait. Or, la tragédie du dénouement œdipien traditionnel réside dans l’obligation faite à l’enfant de renoncer brutalement à cette richesse identificatoire au nom d’un binarisme étanche : pour devenir un « vrai garçon », l’enfant est sommé d’éradiquer toute composante féminine en lui ; pour devenir une « vraie fille », l’enfant doit renoncer à son affirmation phallique.

Face à cette mutilation psychique, Benjamin théorise la nécessité vitale d’une identification post-œdipienne. Dans ce modèle émancipateur, la traversée des conflits de la petite enfance ne doit pas aboutir à la fixation d’identités rigides et mutuellement exclusives, mais à la réouverture d’un espace psychique fluide capable d’intégrer une véritable bisexualité psychique adulte. La maturité psychologique ne consiste pas à se conformer servilement aux stéréotypes de son sexe assigné, mais à préserver la capacité de naviguer librement entre les multiples identifications croisées qui habitent le monde interne de chaque être humain.

7.3 La maternité comme sujet : Rendre visible la subjectivité maternelle

L’une des plus éclatantes injustices théoriques que Jessica Benjamin a combattues tout au long de sa carrière est l’effacement systématique de la mère en tant que sujet dans le discours psychanalytique. Historiquement, la psychanalyse — qu’elle soit freudienne, kleinienne ou même winnicottienne — a toujours considéré la mère presque exclusivement à travers les yeux de l’enfant : elle est « l’objet » qui nourrit, l’objet qui frustre, l’environnement soutenant (holding environment), le réceptacle des projections pulsionnelles ou le miroir qui reflète le narcissisme du bébé. La mère n’y existe jamais pour elle-même ; elle est une fonction au service exclusif de l’avènement du Moi de l’enfant.

Benjamin accomplit une révolution copernicienne en affirmant avec éclat la subjectivité maternelle. La mère est elle-même un sujet plein et entier, traversé par ses propres désirs érotiques et intellectuels, ses conflits névrotiques ou existentiels, ses limites humaines, sa fatigue et son besoin impérieux de mener une vie en dehors du champ de la maternité. Benjamin démontre avec rigueur que réduire la mère à un simple objet inconditionnel de dévouement sacrificiel n’est pas seulement aliénant pour les femmes : cela s’avère profondément toxique et catastrophique pour le développement psychique de l’enfant lui-même.

Pour qu’un enfant puisse un jour accéder à une véritable reconnaissance intersubjective d’autrui, il est indispensable qu’il se heurte à une mère qui existe comme un être distinct en dehors de lui. Si la mère s’efface totalement et se comporte en objet malléable sans limites propres, l’enfant est piégé dans l’illusion de son omnipotence narcissique ; il ne fera jamais l’expérience de la destruction winnicottienne de l’objet et de la survie de ce dernier. C’est uniquement parce que la mère revendique son propre espace psychique et refuse d’être entièrement absorbée par les exigences de son enfant que celui-ci peut découvrir avec émerveillement qu’il existe un monde extérieur habité par d’autres consciences dignes d’être aimées et respectées.

8. Clinique de l’impasse, rupture et réparation : Le travail du contre-transfert

8.1 L’inévitabilité de la blessure et de la rupture transférentielle

La métapsychologie relationnelle de Jessica Benjamin débouche sur une transformation radicale de la technique clinique, tout particulièrement dans le maniement des crises et des impasses thérapeutiques. Benjamin s’insurge contre le mythe tenace de l’analyste parfait, infailliblement accordé aux besoins de son patient et retranché derrière une neutralité aseptisée. S’appuyant sur les données empiriques de l’observation des nourrissons — qui démontrent que même les mères les plus attentives sont désaccordées ou en décalage interactif avec leur bébé environ soixante-dix pour cent du temps —, elle affirme que l’échec de la reconnaissance et la survenue de la rupture sont des composantes inhérentes et constitutives de tout processus analytique vivant.

Dans la cure, l’inconscient de l’analyste est continuellement sollicité et mobilisé par le matériel du patient. Tôt ou tard, l’analyste sera amené à mal comprendre une intervention, à réagir avec une pointe d’agacement, à se montrer émotionnellement indisponible ou à répéter inconsciemment les schémas relationnels traumatiques intériorisés par le patient. Ces micro-traumatismes transféro-contre-transférentiels ne sont pas des erreurs techniques honteuses qu’il faudrait dissimuler à tout prix sous le tapis du jargon métapsychologique ; ils constituent la matière première fondamentale de la guérison analytique.

La reconnaissance de la vulnérabilité intrinsèque de la dyade thérapeutique modifie en profondeur l’attitude du clinicien. L’analyste cesse de se considérer comme un chirurgien de l’esprit opérant sur un patient passif pour accepter son statut de co-créateur de l’impasse. Dès lors, le problème clinique n’est plus d’éviter la rupture relationnelle — ce qui relève d’une illusion défensive omnipotente —, mais de savoir comment la dyade va pouvoir négocier la traversée de cette blessure pour aboutir à une réparation authentique.

8.2 L’aveu de la contribution de l’analyste (Acknowledgment)

Face à l’éclatement d’une impasse clinique ou d’un conflit violent au sein de la cure, la technique benjaminienne préconise un acte clinique d’une portée éthique majeure : l’aveu ou la reconnaissance explicite par l’analyste de sa propre contribution à l’impasse (désigné en anglais par le terme acknowledgment). Il s’agit d’une rupture méthodologique complète avec la pratique classique, où toute critique émise par le patient à l’encontre de l’analyste était systématiquement renvoyée au patient comme une simple projection fantasmatique de ses figures infantiles.

Benjamin prend soin de délimiter rigoureusement ce qu’est l’aveu clinique pour le distinguer de tout déballage narcissique ou voyeuriste (self-disclosure indiscriminé). L’analyste ne s’épanche pas sur sa vie privée ni sur ses névroses personnelles. L’acknowledgment consiste pour l’analyste à valider calmement, courageusement et sans ambiguïté la justesse de la perception du patient quant à ce qui s’est réellement produit dans l’interaction : « Vous avez tout à fait raison, j’ai été distrait à cet instant », ou « Je reconnais que mon interprétation précédente était brutale et qu’elle a ignoré ce que vous essayiez de me dire ». En nommant sa participation à la blessure, l’analyste assume la responsabilité de son impact réel.

L’effet thérapeutique d’un tel aveu est proprement bouleversant, en particulier pour les patients ayant survécu à des traumatismes narcissiques ou à des violences familiales précoces. Dans les familles dysfonctionnelles, l’enfant traumatisé est presque toujours soumis à une injonction perverse de type gaslighting : on lui inflige une violence tout en niant la réalité de cette violence, le contraignant à douter de sa propre santé mentale. Lorsque l’analyste reconnaît humblement son erreur dans le cabinet, il désamorce ce piège aliénant. Le patient découvre pour la première fois qu’il n’est pas fou, que sa perception du monde est valide et qu’un adulte peut assumer une faute sans détruire le lien ni punir celui qui a osé nommer le tort.

8.3 Le rétablissement du rythme intersubjectif

L’aveu de la part de l’analyste n’est pas une fin en soi, mais la clé de voûte indispensable qui permet de réenclencher le grand cycle développemental théorisé par Edward Tronick et repris par Benjamin : le triptyque rythme, rupture et réparation (rhythm, rupture, and repair). C’est ce mouvement dialectique permanent qui constitue le véritable moteur de la transformation et de la croissance psychique.

Lorsque la rupture est courageusement traversée et que l’impasse doer/done-to est désamorcée par la reconnaissance du tort, la dyade analytique expérimente le rétablissement miraculeux du rythme intersubjectif. La tension suffocante retombe, cédant la place à une profonde détente affective et corporelle partagée. Ce moment de réparation restaure instantanément la capacité de mentalisation, l’humour et le jeu transitionnel qui avaient été anéantis par le conflit paranoïde. La souffrance, qui était jusqu’alors une expérience d’isolement terrorisant pour le patient, devient une détresse partagée et assimilable au sein de la relation.

À travers la répétition victorieuse de ces cycles de rupture et de réparation au cours des années d’analyse, le patient intériorise une sécurité ontologique nouvelle. Il découvre expérimentalement que la confrontation, la colère et la différence ne conduisent pas nécessairement à la destruction de l’objet ou à l’anéantissement du soi. L’analyste a survécu à la colère du patient, et le patient a survécu à la défaillance de l’analyste. C’est dans ce creuset relationnel que se forge la capacité durable d’habiter le monde avec résilience, confiance et humanité.

9. Trauma, témoignage et reconnaissance : Du cabinet de consultation au collectif

9.1 La nature du trauma selon l’approche relationnelle

Dans la métapsychologie relationnelle approfondie par Jessica Benjamin, le concept de traumatisme psychique subit une refonte phénoménologique d’une rare acuité. Si la métapsychologie classique définissait le trauma sur un mode principalement économique — comme une effraction quantitative de l’appareil psychique débordant les capacités du pare-excitations par un excès d’énergie —, Benjamin en propose une compréhension éminemment intersubjective et sociale.

Pour Benjamin, le trauma ne réside pas uniquement dans l’horreur de l’événement physique ou affectif violent en lui-même. L’essence du traumatisme réside dans l’anéantissement de la reconnaissance par autrui et dans l’absence tragique d’un Tiers témoin capable de valider l’effraction subie. L’événement devient véritablement traumatisant lorsque la victime se heurte au déni, au mépris, à l’indifférence ou au silence complice de son environnement relationnel et sociétal. C’est l’expérience de crier dans le vide sans qu’aucun autre être humain ne vienne confirmer la réalité de l’abomination vécue.

Cette privation d’une réponse confirmatoire précipite la subjectivité dans une détresse dissociative absolue. La victime se retrouve amputée de sa certitude sensorielle et morale ; pour maintenir un semblant d’attachement avec son agresseur ou sa communauté, elle est souvent contrainte d’intérioriser le mensonge, s’accusant elle-même d’être la cause du désastre. Le trauma détruit le Tiers interne du sujet, c’est-à-dire sa capacité propre à réfléchir sur son expérience, le condamnant à une solitude radicale où le temps s’arrête et où l’horreur se répète indéfiniment dans les limbes d’un présent pétrifié.

9.2 La fonction de témoin de l’analyste (Bearing Witness)

Dès lors que le traumatisme est compris comme une faillite de la reconnaissance intersubjective, la posture du thérapeute auprès des survivants de violences extrêmes — qu’il s’agisse d’inceste, d’abus narcissiques ou de violences d’État — prend une dimension profondément éthique. Benjamin définit la fonction première de l’analyste non pas comme une entreprise d’interprétation des fantasmes inconscients de la victime, mais comme un acte d’engagement incarné : porter témoignage (bearing witness).

Porter témoignage exige de l’analyste qu’il devienne ce Tiers bienveillant et solide qui a tragiquement fait défaut au moment du traumatisme historique. Le clinicien doit s’engager affectivement pour valider sans détours la réalité factuelle et émotionnelle du préjudice subi. Cette tâche réclame un courage clinique considérable : il s’agit d’accueillir et de contenir dans le contre-transfert une douleur indicible, des récits de barbarie insoutenables et une terreur sans nom, sans chercher à s’en protéger par des rationalisations théoriques prématurées ou des consolations superficielles.

Dans cet espace de témoignage partagé, l’écoute de l’analyste opère une désaliénation fondamentale. En recevant l’impact affectif du trauma du patient et en acceptant d’en être lui-même profondément remué sans s’effondrer ni rejeter le patient, l’analyste brise le mur de l’indicible. Il permet au patient de sortir de la crypte de la honte pour constater que son histoire peut être entendue, crue et reçue par une autre conscience humaine. Le témoignage clinique réintègre la victime au sein de la communauté des sujets vivants.

9.3 Le rôle du tiers moral dans la guérison traumatique

L’aboutissement du travail thérapeutique avec les personnes traumatisées repose, selon Jessica Benjamin, sur la réhabilitation progressive du Tiers moral au sein de l’économie psychique du patient. Le traumatisme profond a presque toujours pour effet de corrompre le sens moral du sujet : la victime s’identifie inconsciemment à la noirceur de l’agresseur, se sentant fondamentalement souillée, toxique et indigne d’être aimée.

L’analyste, en incarnant avec fermeté les principes du Tiers moral, aide le patient à accomplir une opération de discrimination psychique vitale : séparer de manière nette et définitive la responsabilité pleine et entière de l’agresseur de la prétendue honte de la victime. Le Tiers moral introduit un principe transcendant de dignité humaine qui rappelle que ce qui a été perpétré était inacceptable, illégitime et criminel, libérant ainsi le sujet du fardeau d’une culpabilité mélancolique empruntée à son bourreau.

De surcroît, la restauration du Tiers moral permet au survivant de restaurer sa capacité d’accorder à nouveau sa confiance au monde relationnel. En expérimentant dans le sanctuaire de la cure que la vérité peut être nommée sans entraîner de représailles destructrices, le patient peut enfin transformer sa terreur muette et corporelle en une narration partagée et historisée. Le trauma cesse d’être une fatalité spectrale qui hante le présent pour devenir un chapitre tragique, mais révolu, d’une vie qui peut désormais s’ouvrir à l’avenir et à de nouveaux liens d’amour.

10. Application aux conflits sociopolitiques et collectifs

10.1 Psychopathologie des violences de masse et conflits identitaires

Fidèle à son ancrage précoce dans la théorie critique de l’École de Francfort, Jessica Benjamin n’a jamais circonscrit sa pensée aux quatre murs du cabinet psychanalytique. Dans la seconde moitié de sa carrière, elle accomplit une audacieuse extrapolation de ses concepts métapsychologiques pour analyser les pathologies politiques du monde contemporain, les violences d’État, les guerres coloniales et les haines nationalistes.

Benjamin démontre que les sociétés engluées dans des violences historiques prolongées fonctionnent exactement selon la structure psychopathologique de la complémentarité perverse de « l’agent et de l’agi » (doer/done-to). À l’échelle collective, chaque nation ou groupe ethnique s’enferme dans un grand récit victimaire unilatéral. Chaque communauté s’accroche furieusement à la mémoire sacralisée de ses propres martyrs et de ses propres traumatismes historiques, tout en occultant totalement les atrocités qu’elle inflige ou a infligées au groupe adverse. Benjamin qualifie ce phénomène délétère de victimisation compétitive (competitive victimhood).

Dans ce théâtre d’affrontement collectif, le clivage politique devient le mécanisme de défense prédominant pour échapper à l’angoisse de la culpabilité historique. Les membres du groupe dominant ou en guerre dénient l’humanité de l’adversaire, le réduisant à une menace existentielle absolue contre laquelle tous les coups sont permis. L’aveuglement systémique face aux torts causés est érigé en devoir patriotique : reconnaître la souffrance de l’autre est immédiatement trahi comme une faiblesse ou une trahison nationale impardonnable. L’intersubjectivité politique est anéantie, condamnant les peuples à répéter indéfiniment la dialectique mortifère de la terreur et de la vengeance.

10.2 Engagement et médiation dans le conflit israélo-palestinien

L’engagement le plus concret et le plus courageux de Jessica Benjamin sur le terrain politique concerne sans nul doute le conflit israélo-palestinien. Juive américaine profondément concernée par le destin éthique du peuple juif au sortir de la Shoah, elle s’est refusée à tout repli communautaire pour s’engager avec vigueur, dès les années 2000, dans des initiatives de dialogue direct entre professionnels de santé mentale israéliens et palestiniens.

Elle a participé et co-organisé de multiples ateliers cliniques et séminaires de médiation interculturelle réunissant des psychanalystes, psychiatres et travailleurs sociaux d’Israël, de Cisjordanie et de Gaza. À travers ces rencontres d’une intensité émotionnelle extrême, Benjamin a mis à l’épreuve ses théories de la reconnaissance. Elle a documenté avec une honnêteté intellectuelle remarquable les formidables résistances et les vertiges narcissiques qui surgissent lorsque des thérapeutes israéliens sont confrontés à la réalité brutale de l’occupation militaire quotidienne subie par leurs collègues palestiniens : check-points étouffants, démolitions de maisons, emprisonnements et humiliations constantes.

Benjamin a démontré dans ses écrits politiques que la condition sine qua non pour débloquer l’impasse historique au Proche-Orient repose sur l’impératif de l’aveu (acknowledgment) par le côté le plus puissant. Tant que la société israélienne refuse de reconnaître le tort originel infligé au peuple palestinien lors de la Nakba de 1948 et la violence structurelle continue de l’occupation, aucune négociation de paix ne peut être psychologiquement sincère ni politiquement durable. La reconnaissance de la douleur et de la spoliation de l’autre n’annule pas la propre vulnérabilité historique d’Israël face à l’antisémitisme ; elle en constitue au contraire le seul dépassement éthique possible, rompant le cercle tragique qui transforme les victimes d’hier en oppresseurs d’aujourd’hui.

10.3 La théorie du Tiers appliquée à la réconciliation collective

Poursuivant sa réflexion sur la justice réparatrice à l’échelle planétaire, Jessica Benjamin applique sa modélisation du Tiers moral aux grands processus sociétaux de guérison collective, prenant pour modèle d’élection les travaux des Commissions de vérité et réconciliation, telles que celle mise en place en Afrique du Sud sous l’égide de Desmond Tutu et Nelson Mandela après la chute de l’apartheid.

Ces institutions démocratiques exceptionnelles incarnent, aux yeux de Benjamin, l’institutionnalisation sociétale du Tiers moral. Elles offrent une arène publique solennelle où la parole des victimes peut enfin être entendue, consignée et validée devant l’histoire, et où les bourreaux sont sommés de faire l’aveu public de leurs crimes en présence de ceux qu’ils ont persécutés. Benjamin insiste sur la frontière infranchissable qui sépare l’excuse politique performative et creuse — souvent instrumentalisée par les États pour clore prématurément le débat — d’un authentique processus d’aveu réparateur historique, qui exige une transformation concrète des structures de pouvoir et des réparations matérielles et symboliques tangibles.

L’instauration d’un tel espace tiers permet à une société meurtrie de contenir le deuil collectif partagé au lieu de le transformer en fureur belliqueuse. Le travail de mémoire devient ainsi un impératif éthique et clinique pour briser la transmission transgénérationnelle des traumatismes non résolus. En permettant à la vérité de surgir publiquement, le Tiers sociétal empêche les fantômes du passé de continuer à posséder l’inconscient des générations futures, rouvrant la possibilité d’une coexistence civique fondée sur la reconnaissance mutuelle et la justice.

11. Critiques, controverses et débats avec les autres écoles psychanalytiques

11.1 La confrontation avec la psychanalyse lacanienne

L’émergence triomphale de la psychanalyse relationnelle de Jessica Benjamin ne s’est pas accomplie sans susciter de vigoureuses controverses au sein du champ analytique mondial. L’un des fronts théoriques les plus stimulants et les plus vifs oppose la perspective benjaminienne à l’école lacanienne, dominante en France et en Amérique du Sud.

Les psychanalystes d’obédience lacanienne adressent à Jessica Benjamin une critique épistémologique de fond. Pour la métapsychologie lacanienne, l’intersubjectivité et la recherche d’une reconnaissance mutuelle harmonieuse relèvent structurellement du leurre de l’ordre Imaginaire. Lacan a toujours enseigné que le moi est une illusion aliénante issue du stade du miroir, et que chercher à se faire reconnaître par son semblable ne mène qu’à une rivalité spéculaire agressive sans issue. Pour les lacaniens, le véritable sujet de l’inconscient n’est pas le sujet d’une relation humaine réciproque, mais un sujet divisé par le langage, structuré par un manque fondamental irréparable (l’objet petit a) et confronté à l’altérité radicale et inaccessible du grand Autre symbolique. De ce point de vue, promettre une réconciliation ou une plénitude dans la rencontre intersubjective relèverait d’une naïveté psychologique américaine, méconnaissant l’adage lacanien fondamental : « Il n’y a pas de rapport sexuel ».

Jessica Benjamin a répondu à ces attaques avec une grande rigueur conceptuelle. Elle rétorque que le modèle lacanien, sous couvert d’une radicalité subversive, s’avère profondément nihiliste et pétrifié dans une conception tragique et phallocentrique du destin humain. Benjamin souligne que son concept d’intersubjectivité ne postule aucunement une fusion imaginaire naïve ou une harmonie sans conflit, mais précisément la négociation constante d’une différence irréductible entre deux centres de désir distincts. Elle accuse le lacanisme de réifier le manque et de sacraliser le phallus symbolique en tiers transcendant et inaccessible, privant les sujets vivants de la capacité d’élaborer démocratiquement et relationnellement leurs propres significations éthiques.

11.2 Les réticences des freudiens classiques et kleiniens

Les courants psychanalytiques freudiens orthodoxes et les kleiniens contemporains ont également exprimé de profondes réserves à l’endroit des thèses de Benjamin. La critique la plus récurrente concerne ce qui est perçu comme un abandon coupable des fondements biologiques de la métapsychologie : la pulsion de mort, le conflit œdipien universel et la primauté de la sexualité infantile inconsciente originaire.

Les détracteurs de l’approche relationnelle accusent Benjamin de succomber à une « dérive sociologisante » ou d’édulcorer l’inconscient freudien en réduisant la vie psychique à une psychologie de la communication interpersonnelle consciente ou préconsciente. Ils craignent que l’insistance mise sur la réalité des interactions précoces et sur l’impact des défaillances parentales n’aboutisse à effacer la réalité psychique endogène du fantasme inconscient, déresponsabilisant le patient au profit d’un discours de plainte victimaire. Sur le plan de la technique, l’utilisation de l’aveu de l’analyste (acknowledgment) est parfois vilipendée comme une transgression dangereuse du cadre neutre, flirtant avec la séduction, la manipulation contre-transférentielle ou l’abandon de la règle fondamentale d’abstinence.

Face à ces objections, Benjamin a toujours réaffirmé son attachement indéfectible à l’inconscient dynamique. Elle précise que l’inconscient relationnel n’est pas moins profond, obscur ou conflictuel que l’inconscient pulsionnel classique ; il est simplement situé différemment : non pas confiné dans les tréfonds de la chair d’un individu isolé, mais tissé dans les méandres de l’espace transitionnel partagé. Concernant l’aveu technique, elle démontre que l’orthodoxie rigide qui prétend incarner une neutralité impassible opère en réalité un passage à l’acte inconscient d’agressivité qui maltraite le patient sous le masque de la science. Pour elle, la véritable rigueur psychanalytique consiste à assumer honnêtement sa propre humanité pour permettre à l’inconscient de se déployer sans terreur.

11.3 Discussions avec les féminismes contemporains et les théories queers

Le dialogue engagé par Jessica Benjamin avec les théories féministes de la troisième vague et les théories queers a également constitué un champ de discussions particulièrement passionnant. La confrontation intellectuelle entre Jessica Benjamin et la philosophe Judith Butler, figure tutélaire de la théorie queer, illustre magistralement la complexité de ces débats.

Si Butler partage avec Benjamin la déconstruction du patriarcat et la relecture critique de Hegel, elle émet des doutes quant à l’ancrage développementaliste présent dans les premiers écrits de Benjamin. Butler, dans son célèbre ouvrage Trouble dans le genre (Gender Trouble), propose une conception radicale de la « performativité du genre », où l’identité n’est rien d’autre qu’une répétition stylisée d’actes corporels imposés par une matrice hétéronormative, refusant toute notion d’un « soi véritable » (true self) originaire ou d’une quelconque harmonie développementale première. Les théoriciennes queers les plus radicales ont parfois reproché à Benjamin de maintenir une nostalgie pour la dyade mère-enfant et de risquer de réintroduire subrepticement un modèle familialiste normatif à travers sa théorisation de la reconnaissance mutuelle.

Loin de camper sur ses positions, Benjamin a su faire évoluer sa pensée au contact de ces critiques. Elle a précisé que son concept d’intersubjectivité ne présuppose aucunement un sujet unifié ou prédéterminé biologiquement, mais plutôt une matrice relationnelle ouverte capable d’accueillir la multiplicité des expressions de genre. Les théoriciennes contemporaines de l’éthique du care (notamment Carol Gilligan et Joan Tronto) ont quant à elles salué avec ferveur l’œuvre de Benjamin, y trouvant la métapsychologie qui faisait défaut à leur philosophie pour fonder la valeur politique de la vulnérabilité et de l’interdépendance humaine.

12. Postérité, pertinence contemporaine et avenir de la pensée de Jessica Benjamin

12.1 L’influence majeure sur la pratique clinique actuelle

Au regard de l’histoire de la psychanalyse, l’impact de Jessica Benjamin sur la pratique thérapeutique contemporaine est d’une envergure colossale. Ses innovations conceptuelles ont transcendé les frontières du mouvement relationnel pour irriguer l’ensemble des instituts de formation psychanalytique et psychothérapeutique à travers le monde. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible d’aborder la clinique sans faire référence à l’intersubjectivité, au travail du contre-transfert incarné et aux dynamiques de co-construction du sens.

La métapsychologie de Benjamin a particulièrement révolutionné la prise en charge clinique des pathologies les plus complexes de notre époque : les troubles de la personnalité limite (borderline), les traumatismes complexes de développement et les pathologies narcissiques sévères. Pour ces patients qui ont vécu des défaillances précoces dévastatrices de leur environnement primaire, le modèle classique de l’interprétation silencieuse et asymétrique s’avérait souvent inopérant, voire iatrogène. En offrant aux cliniciens les outils conceptuels du Tiers, de l’aveu réparateur et de la déconstruction de la dynamique doer/done-to, Benjamin a fourni une boussole d’une efficacité inouïe pour transformer les impasses thérapeutiques les plus désespérées en opportunités de renaissance psychique.

Cette révolution clinique a profondément humanisé la posture du psychanalyste. Elle a substitué au modèle de l’analyste olympien et distant un idéal clinique fondé sur une humilité réflexive exigeante, où la vulnérabilité de l’analyste n’est plus vécue comme un handicap honteux, mais comme le levier thérapeutique fondamental de la cure. Dans cette perspective rénovée, la visée ultime de la fin d’analyse ne réside plus dans l’adaptation résignée du Moi à une réalité hostile, mais dans la conquête émancipatrice de la capacité à aimer, à créer et à reconnaître autrui dans sa dignité irréductible.

12.2 Prolongements interdisciplinaires : Philosophie, sociologie et éthique

La fécondité de la pensée de Jessica Benjamin réside également dans son extraordinaire rayonnement au-delà des rives de la psychanalyse. En philosophie sociale, ses écrits ont noué un dialogue extraordinairement riche avec l’œuvre du philosophe allemand Axel Honneth, l’actuel chef de file de l’École de Francfort. Dans son maître-ouvrage La Lutte pour la reconnaissance (Kampf um Anerkennung), Honneth consacre des développements majeurs à la psychanalyse de Benjamin, s’appuyant directement sur sa lecture de Winnicott et de la reconnaissance précoce pour fonder le premier stade de sa théorie morale de la société : la confiance en soi (Selbstvertrauen) acquise dans les liens d’amour.

En sciences politiques et en sociologie des conflits, les concepts forgés par Benjamin sont désormais couramment mobilisés par les chercheurs travaillant sur les processus de réconciliation post-génocide, les études sur la justice transitionnelle et la négociation internationale. Sa démonstration de la façon dont les traumatismes collectifs s’enkystent dans des dynamiques paranoïdes d’auto-justification éclaire d’un jour nouveau les blocages diplomatiques les plus rétifs aux approches rationnelles de la théorie des jeux.

De manière plus surprenante et fascinante, les propositions théoriques de Jessica Benjamin entrent aujourd’hui en résonance profonde avec les découvertes les plus récentes des neurosciences cognitives et sociales. Les recherches sur les neurones miroirs, la synchronisation cérébrale interpersonnelle et les mécanismes neurobiologiques de l’empathie viennent confirmer sur le plan biologique ce que Benjamin avait magistralement déduit sur le plan métapsychologique : le cerveau humain est un organe fondamentalement relationnel, pré-câblé pour l’intersubjectivité et la reconnaissance mutuelle, incapable de s’épanouir dans l’isolement solipsiste.

12.3 Penser les crises du XXIe siècle avec Jessica Benjamin

Alors que nous nous enfonçons dans les turbulences du premier tiers du XXIe siècle, la pensée de Jessica Benjamin s’impose avec une urgence et une brûlante actualité. Face à la montée planétaire des populismes autoritaires, au durcissement tragique des replis identitaires, au triomphe des algorithmes de haine sur les réseaux sociaux et à la polarisation radicale du débat public, son anatomie de la complémentarité perverse éclaire les angoisses de notre temps avec une précision chirurgicale.

Le monde contemporain est devenu une vaste arène régie par la dynamique toxique de l’agent et de l’agi (doer/done-to). Sur les plateformes numériques comme dans les parlements, chaque camp s’enferme dans son bunker de certitudes narcissiques, érigeant sa propre victimisation en brevet d’infaillibilité morale et déshumanisant sans vergogne l’adversaire idéologique. Dans cet univers saturé de clivages paranoïdes, le Tiers moral est chaque jour méthodiquement assassiné au profit d’un binarisme brutal qui interdit toute nuance, tout doute réflexif et toute écoute empathique de l’autre.

Pour affronter ces défis titanesques, qui englobent désormais la crise écologique planétaire où l’humanité traite la biosphère comme un pur objet exploitable jusqu’à la destruction mutuelle assurée, l’héritage intellectuel de Jessica Benjamin offre des armes conceptuelles indispensables. Elle nous rappelle avec une voix inlassable que la démocratie et la survie de notre monde commun reposent sur notre capacité courageuse à tolérer le paradoxe, à reconnaître notre interdépendance constitutive et à réinventer sans cesse les espaces de médiation où deux êtres, deux peuples, peuvent enfin se regarder dans les yeux et se dire, au-delà de la peur : « Tu existes, je te reconnais, et ta liberté est la condition même de la mienne ».

Références

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