Biography
Dans l’histoire contemporaine de la psychanalyse et de la théorie critique féministe, peu de figures ont su articuler l’intime et le politique avec une acuité aussi percutante que la psychanalyste britannique Susie Orbach. Née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Orbach a émergé comme l’une des théoriciennes les plus novatrices du corps, du genre et des dynamiques relationnelles. En refusant de cantonner la souffrance psychologique à une simple défaillance individuelle ou à une pathologie intrapsychique déconnectée de son milieu, elle a opéré un bouleversement épistémologique majeur : faire entrer la réalité matérielle, économique et patriarcale au cœur même du cabinet d’analyse. Son œuvre monumentale, inaugurée à la fin des années 1970 avec la parution retentissante de Fat is a Feminist Issue, a posé les jalons d’une compréhension révolutionnaire des troubles du comportement alimentaire, les envisageant non pas comme de vaines obsessions narcissiques, mais comme des actes de protestation somatique contre un ordre social opprimant.
Co-fondatrice du Women’s Therapy Centre à Londres et du Women’s Therapy Centre Institute à New York, Orbach a su allier une pratique clinique rigoureuse, nourrie par la tradition britannique des relations d’objet, à un activisme sans compromis au sein de la sphère publique. Des salles de consultation feutrées aux ondes de la BBC, en passant par son écoute attentive auprès de figures emblématiques de l’époque contemporaine telles que la princesse Diana, elle a inlassablement démontré comment les corps sont littéralement façonnés, meurtris et disciplinés par la culture. Son parcours intellectuel, s’étendant sur plus de cinq décennies, constitue une grille de lecture indispensable pour analyser les dérives du capitalisme néolibéral, l’angoisse esthétique mondialisée et la marchandisation croissante de l’identité corporelle à l’ère numérique.
Le présent essai propose une traversée exhaustive et approfondie de la vie, de l’œuvre et de l’héritage de Susie Orbach. De sa socialisation politique au sein de la gauche contestataire londonienne et new-yorkaise jusqu’à ses réflexions les plus récentes sur l’impact toxique des plateformes algorithmiques, nous examinerons comment cette pionnière a refondé la clinique de l’intersubjectivité. En retraçant la généalogie de ses concepts phares — de la grève de la faim inconsciente de l’anorexique à la construction sociale de la chair dans Bodies —, cette étude met en lumière la cohérence d’une pensée qui n’a jamais cessé d’affirmer que le soin apporté à la psyché est indissociable de la lutte pour la justice sociale.
1. Introduction biographique et genèse intellectuelle (1946-années 1970)
1.1 Origines familiales et socialisation politique précoce
Susie Orbach naît à Londres en 1946 au sein d’une famille de l’intelligentsia juive progressiste profondément investie dans le militantisme socialiste. Son père, Maurice Orbach, est une personnalité politique marquante de l’époque : député du Parti travailliste britannique pendant de longues années, il est également un militant antiraciste infatigable et le secrétaire général du Conseil central des organisations juives de Grande-Bretagne. Cet environnement familial plonge d’emblée la jeune Susie dans une culture où la discussion idéologique, la dénonciation des injustices de classe et la défense des minorités opprimées constituent le pain quotidien de l’existence. Dès sa plus tendre enfance, l’engagement politique ne relève pas d’une abstraction théorique lointaine, mais d’une responsabilité morale concrète et immédiate face au monde d’après-guerre en pleine reconstruction.
Cependant, en dépit de cet engagement proclamé pour l’émancipation collective, la sphère domestique reproduit fidèlement les clivages de genre de la société britannique des années cinquante. Orbach fait très tôt l’expérience sensible de cette dissonance cognitive : alors que les idéaux d’égalité universelle sont débattus à table, les attentes imposées aux jeunes filles demeurent rigoureusement circonscrites aux codes de la respectabilité bourgeoise et du sacrifice féminin. Les femmes de son entourage, bien que vives et éduquées, subissent une pression constante pour conformer leur silhouette, leurs désirs et leurs ambitions aux normes du mariage et de la maternité. Cette tension fondatrice entre le discours politique universaliste et l’assujettissement invisible du corps féminin au sein du foyer constituera le terreau affectif et intellectuel de ses futures révoltes.
L’observation du rôle dévolu à sa mère et aux femmes de sa communauté permet à la jeune Orbach d’appréhender le coût psychique exorbitant de la docilité. Les conduites d’auto-effacement, les régimes alimentaires répétés vécus comme des pénitences silencieuses et l’angoisse permanente de la déchéance esthétique s’impriment dans sa mémoire comme autant de manifestations d’une oppression banalisée. Loin d’être de simples idiosyncrasies individuelles, ces comportements apparaissent déjà à ses yeux clairvoyants comme le reflet d’une vulnérabilité structurelle. La découverte précoce de cette injustice intime scelle sa vocation : décrypter les mécanismes par lesquels la domination sociopolitique s’immisce dans les recoins les plus secrets de la vie affective et physiologique des femmes.
1.2 Parcours académique et immersion dans la contre-culture new-yorkaise
Désireuse d’échapper à la chape de plomb du conservatisme britannique d’après-guerre, Susie Orbach entreprend des études supérieures qui la conduisent d’abord à étudier le droit et la sociologie à Londres, avant de bifurquer résolument vers la psychologie. Au tournant des années 1960 et 1970, animée par une soif d’émancipation et d’expérimentation intellectuelle, elle s’installe à New York. La métropole américaine est alors en pleine ébullition : la contre-culture bat son plein, les campus s’enflamment contre la guerre du Vietnam et le mouvement pour les droits civiques transforme en profondeur le paysage moral et politique de la nation. Pour une jeune femme dotée de son bagage familial, cette immersion constitue un choc régénérateur et une formidable caisse de résonance.
À New York, Orbach ne se contente pas d’assister aux cours magistraux de sociologie et de psychologie clinique ; elle s’investit corps et âme dans les luttes radicales du moment. Elle participe aux manifestations de masse, fréquente les collectifs de la New Left et découvre la puissance mobilisatrice des minorités politiques. Cet apprentissage de la rue enrichit considérablement ses perspectives universitaires. Elle constate avec amertume l’incapacité de la psychologie académique dominante, dominée par le béhaviorisme mécaniste ou la psychiatrie biomédicale descriptive, à rendre compte des souffrances réelles de ceux qui subissent les violences de l’histoire. Pour Orbach, il devient évident que l’appareil conceptuel en vigueur sert avant tout à normaliser les déviances et à maintenir l’ordre établi sous couvert d’objectivité scientifique.
C’est au cœur de cette effervescence new-yorkaise qu’Orbach fait une expérience déterminante : l’intégration des cercles de prise de conscience féministe, les fameux consciousness-raising groups. Réunies dans des salons privés ou des sous-sols associatifs, des femmes de tous horizons prennent la parole sans modérateur institutionnel pour raconter leur quotidien, leur sexualité, leurs avortements clandestins, mais aussi leur angoisse constante vis-à-vis de leur apparence physique et de leur rapport compulsif à la nourriture. Pour Orbach, cette méthodologie de l’auto-narration partagée est une révélation phénoménologique. En formulant collectivement ce qui était jusqu’alors relégué au rang de honte solitaire, le privé devient véritablement politique, préfigurant l’armature de son futur travail clinique.
1.3 La rencontre fondatrice avec la deuxième vague féministe
La découverte de la deuxième vague du féminisme américain transforme radicalement la trajectoire professionnelle de Susie Orbach. Imprégnée des écrits fondateurs de Betty Friedan, de Shulamith Firestone et de Kate Millett, elle perçoit immédiatement l’urgence d’appliquer cette grille d’analyse révolutionnaire aux institutions médicales et psychiatriques. Le système psychiatrique traditionnel lui apparaît comme un bras armé du patriarcat, prompt à étiqueter les femmes rebelles, insatisfaites ou déprimées sous des diagnostics disqualifiants d’« hystériques », de « dépressives névrotiques » ou de « personnalités limites ». La médecine occidentale, plutôt que d’interroger la condition d’aliénation des femmes, s’emploie méthodiquement à adapter leurs psychismes à un environnement fondamentalement toxique.
C’est durant cette période féconde qu’Orbach scelle une alliance intellectuelle et affective majeure avec Luise Eichenbaum, une consœur avec laquelle elle partage la même urgence théorique. Ensemble, elles constatent une aporie fondamentale au sein du mouvement féministe naissant : si la théorie politique critique avec brio les structures matérielles du capitalisme et du patriarcat, elle manque cruellement d’outils métapsychologiques sophistiqués pour expliquer la manière dont ces dominations sont intériorisées dès la prime enfance. Comment se fait-il que les femmes, même les plus politisées, continuent de ressentir un vide affectif insatiable, une insécurité identitaire profonde et le besoin impérieux de plaire aux hommes au détriment de leurs propres besoins ?
Pour répondre à cette question vertigineuse, Orbach et Eichenbaum décident d’affronter la théorie psychanalytique héritée de Sigmund Freud. Tout en reconnaissant la puissance herméneutique de l’inconscient, des pulsions et du transfert, elles refusent catégoriquement le biologisme déterministe de la psychanalyse classique, qui postulait une infériorité anatomique de la femme et érigeait l’« envie du pénis » en moteur exclusif de son développement psychosexuel. Elles s’engagent dès lors dans une réécriture audacieuse de la psyché féminine, postulant que les impasses névrotiques des femmes ne découlent pas d’un manque biologique, mais d’une distorsion relationnelle précoce induite par les injonctions du système patriarcal.
2. La fondation de la Thérapie Féministe et du Women’s Therapy Centre
2.1 Création du Women’s Therapy Centre à Londres en 1976
Forte de cette gestation conceptuelle new-yorkaise, Susie Orbach regagne le Royaume-Uni avec Luise Eichenbaum au milieu des années soixante-dix. Elles y découvrent un paysage thérapeutique sclérosé, dominé par un National Health Service (NHS) largement acquis aux traitements pharmacologiques de masse et une psychanalyse orthodoxe institutionnalisée, hermétique aux revendications émancipatrices et réservée de surcroît à une élite fortunée. Refusant de cautionner cette double impasse, les deux pionnières fondent en 1976 à Londres une institution appelée à faire date : le Women’s Therapy Centre (WTC). Dès son inauguration, le centre se dote d’une mission limpide : créer un espace clinique totalement gratuit ou à tarification proportionnelle aux revenus, où la souffrance psychologique des femmes sera accueillie sans jugement moral ni étiquette psychiatrique invalidante.
Le succès du WTC est fulgurant et témoigne de l’immense détresse latente qui traversait la société britannique. Des centaines de femmes de diverses classes sociales affluent vers cette structure associative, submergées par des symptômes de dépression, d’angoisses chroniques, de traumatismes liés aux violences conjugales ou d’obsessions alimentaires invalidantes. Orbach et son équipe mettent en place un protocole d’accueil inédit : l’institution refuse l’arrogance des blouses blanches, élimine la distance hiérarchique glaciale des cabinets conventionnels et valorise l’expertise expérientielle de l’analysante sur sa propre vie. La parole y est reçue dans sa dimension matérielle, contextuelle et politique, faisant du centre un véritable laboratoire d’autonomisation (empowerment) psychique.
En institutionnalisant cette pratique novatrice, Orbach jette les fondations institutionnelles de la psychothérapie féministe au Royaume-Uni. Le centre devient rapidement un pôle formateur de référence, attirant des cliniciennes désireuses d’apprendre une psychanalyse débarrassée de ses oripeaux misogynes. L’expérience du WTC prouve empiriquement qu’un cadre psychanalytique rigoureux n’est pas incompatible avec un positionnement progressiste affiché ; bien au contraire, il gagne en pertinence clinique dès lors qu’il cesse de dénier les réalités oppressives qui structurent l’expérience de ses patientes.
2.2 Rupture épistémologique avec la psychanalyse patriarcale classique
L’assise clinique acquise au Women’s Therapy Centre permet à Susie Orbach d’opérer une véritable rupture épistémologique vis-à-vis des dogmes psychanalytiques dominants. Sa cible principale est le modèle pulsionnel freudien classique, perpétué par l’orthodoxie kleinienne alors très puissante à Londres, qui tend à enfermer la subjectivité féminine dans les notions contestables de passivité naturelle, de masochisme constitutionnel et de culpabilité archaïque innée. Orbach conteste vigoureusement la lecture freudienne selon laquelle la femme serait un « être incomplet », châtié par la nature, dont la maturité névrotique dépendrait exclusivement de la résignation à son infériorité anatomique et de l’accession à la maternité compensatoire.
Au-delà de la métapsychologie anatomique, Orbach soumet à une critique impitoyable le sacro-saint postulat de la « neutralité bienveillante » de l’analyste. Pour elle, cette neutralité revendiquée n’est qu’un paravent idéologique confortable, dissimulant l’adoption implicite des valeurs de la classe dominante masculine et hétéronormative. Dans un cabinet psychanalytique traditionnel, faire taire le contexte politique revient à imposer à l’analysante d’endosser seule la responsabilité de sa détresse. Face à cela, Orbach propose une relecture politique du symptôme névrotique : loin d’être la manifestation d’une pulsion de mort ou d’un échec moral individuel, le symptôme (qu’il prenne la forme d’une phobie, d’une anorexie ou d’une dépression) est souvent la seule tentative créative, bien que douloureuse et désespérée, trouvée par la femme pour résister à des injonctions contradictoires et intolérables.
Cette subversion du regard analytique transforme la posture clinique. L’analyste féministe ne cherche plus à adapter le moi de la patiente à une réalité sociale viciée, mais travaille à démasquer l’intériorisation de la haine de soi induite par la culture. En redéfinissant la maladie psychique comme une adaptation intelligente mais coûteuse à des conditions de vie toxiques, Orbach désaliène radicalement l’écoute psychanalytique et offre à ses analysantes la possibilité de reconvertir leur souffrance paralysante en énergie de transformation existentielle.
2.3 La structure relationnelle et l’égalitarisme dans le cadre clinique
Sur le plan technique et praxéologique, Susie Orbach repense en profondeur le dispositif de la cure pour en purger l’asymétrie autoritaire. Dans la cure freudienne classique, l’agencement spatial (le divan dos au fauteuil de l’analyste silencieux) et la posture de réserve absolue matérialisent un rapport de pouvoir vertical où le clinicien est institué comme le seul « sujet supposé savoir », pour reprendre l’expression de Jacques Lacan. Orbach perçoit avec acuité combien cette configuration peut réactiver, de façon traumatisante chez des patientes déjà abusées ou infériorisées, la dynamique d’assujettissement qu’elles ont subie dans leur famille ou dans la société.
Elle privilégie donc majoritairement le face-à-face clinique, instaurant un échange dialogique authentique où le contact visuel, la chaleur humaine et la réactivité affective sont pleinement assumés. L’égalitarisme thérapeutique prôné par Orbach n’est aucunement un effacement des compétences professionnelles ou une démagogie naïve niant les spécificités du cadre ; il s’agit d’une démystification rigoureuse de l’autorité clinique. L’analyste ne se pose plus en juge suprême dispensant des interprétations péremptoires depuis une tour d’ivoire intellectuelle, mais comme une compagne de recherche rigoureuse, engagée dans une investigation conjointe de la vie psychique de l’analysante.
Cette mutation méthodologique s’accompagne d’une modélisation novatrice du contre-transfert. Alors que la tradition classique le considérait comme une interférence parasitaire liée aux conflits inconscients non résolus de l’analyste, Orbach le conçoit, à l’instar de pionniers comme Paula Heimann ou Donald Winnicott, comme un formidable instrument de résonance intersubjective. Mais elle y ajoute une dimension sociologique inédite : les sentiments de colère, d’impuissance, de honte corporelle ou d’envie éprouvés par l’analyste en séance sont méticuleusement interrogés à l’aune du système patriarcal qu’analyste et analysante partagent. Le contre-transfert devient dès lors un sismographe politique ultra-sensible, permettant d’identifier la façon dont les micro-violences de la culture pénètrent l’espace intime de la rencontre clinique.
3. Fat is a Feminist Issue (1978) : Déconstruction de l’alimentation compulsive
3.1 Le corps féminin comme champ de bataille politique et symbolique
En 1978, la publication de Fat is a Feminist Issue (traduit en français sous le titre Le poids, un enjeu féministe) propulse Susie Orbach au premier plan de la scène intellectuelle internationale. Véritable best-seller vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, cet essai novateur accomplit un coup de maître théorique : faire entrer le tissu adipeux, la culpabilité liée à la nourriture et l’obsession de la balance dans le champ noble de la philosophie politique et de la psychanalyse appliquée. À une époque où le corps des femmes commence à subir les assauts systématiques d’une industrie de la minceur en pleine explosion publicitaire, Orbach ose affirmer que le surpoids et les rondeurs ne sont pas des défaillances de la volonté, mais un langage symbolique hautement articulé.
Selon Orbach, la graisse corporelle fonctionne pour de très nombreuses femmes comme une véritable « armure protectrice » face à un monde hostile. Dans une culture qui chosifie perpétuellement les femmes et réduit leur valeur sociale à leur disponibilité érotique pour le regard masculin hétéronormé, grossir peut représenter un acte inconscient de neutralisation de cette sexualisation prédatrice. Enveloppée dans une chair plus opulente, la femme tente désespérément d’échapper au statut d’objet sexuel décoratif pour exiger d’être prise en considération en tant que sujet social à part entière. La graisse devient alors un rempart, un manifeste muet affirmant : « Regardez mon esprit, écoutez ma voix, et cessez de m’évaluer à l’aune de ma désirabilité marchande ».
Dans le même mouvement, l’ouvrage formule un réquisitoire dévastateur contre l’industrie capitaliste des régimes alimentaires. Orbach démontre avec une précision clinique que ces régimes sont structurellement programmés pour échouer, enfermant les consommatrices dans une boucle infernale d’échecs et de culpabilisation permanente. Bien loin d’être un instrument de libération sanitaire, l’injonction forcenée à la minceur opère comme un redoutable mécanisme de soumission sociale : en accaparant l’énergie intellectuelle, l’argent, le temps et la vitalité psychique des femmes autour du comptage obsessionnel des calories, l’ordre patriarcal s’assure qu’elles n’auront ni la force ni la lucidité nécessaires pour contester les véritables structures du pouvoir économique et politique.
3.2 Psychodynamique de l’alimentation compulsive et faim émotionnelle
Au-delà de son brillant diagnostic macro-sociologique, Fat is a Feminist Issue offre une cartographie psychodynamique extraordinairement fine de ce que l’on nomme aujourd’hui l’hyperphagie boulimique ou l’alimentation compulsive (compulsive eating). Susie Orbach y introduit une distinction clinique cardinale qui influencera des générations de psychothérapeutes : la différence irréductible entre la « faim physiologique » (le signal biologique envoyé par l’organisme pour subvenir à ses besoins vitaux) et la « faim émotionnelle » (l’utilisation de l’ingestion calorique comme anesthésique affectif ou comme tentative d’apaisement d’une détresse psychique).
Dans l’analyse d’Orbach, l’alimentation compulsive surgit précisément au croisement de désirs réprimés et d’interdictions intériorisées. Élevées pour être des pourvoyeuses inconditionnelles de soin et d’attention envers autrui, les femmes apprennent très tôt à refouler leurs propres besoins narcissiques fondamentaux : le besoin de repos, le désir de puissance, l’ambition professionnelle ou encore la saine expression de la colère. Face à cette interdiction absolue de « prendre de la place » dans l’espace interpersonnel, le passage à l’acte alimentaire se constitue en exutoire clandestin. Ouvrir le réfrigérateur en secret au milieu de la nuit devient le seul moment où la femme s’autorise paradoxalement à nourrir son propre moi, tout en utilisant la nourriture pour étouffer les affects menaçants qui risqueraient de faire exploser son cadre de vie familial.
Ce mécanisme psychique pathogène s’auto-entretient à travers un cycle infernal méticuleusement disséqué par Orbach :
- Le sentiment d’oppression ou de vide : la survenue d’un affect douloureux (colère, tristesse, épuisement) non verbalisable ;
- L’épisode compulsif : l’absorption effrénée et déconnectée de denrées alimentaires, fournissant un répit neurobiologique et psychologique éphémère ;
- L’effondrement culpabilisant : l’émergence d’une haine féroce de soi, immédiatement canalisée vers la laideur supposée du corps et de la graisse ;
- La restriction réparatrice : la décision de s’infliger un nouveau régime draconien, dont la privation physiologique et symbolique précipitera inéluctablement la crise compulsive suivante.
3.3 L’approche non normative : pionnière de l’alimentation intuitive
Face à la faillite manifeste des protocoles restrictifs de la diététique conventionnelle, Susie Orbach propose une révolution copernicienne dans le traitement de la relation à la nourriture. Elle élabore une approche non normative, résolument non culpabilisante, qui préfigure avec des décennies d’avance ce qui sera ultérieurement conceptualisé et popularisé sous le terme d’alimentation intuitive par Evelyn Tribole et Elyse Resch dans les années quatre-vingt-dix. Le présupposé fondamental d’Orbach est d’une simplicité désarmante mais d’une audace clinique inouïe pour l’époque : pour guérir de l’obsession alimentaire, il faut désarmer l’interdit.
Les protocoles thérapeutiques qu’elle élabore invitent les patientes à renoncer solennellement à tout régime restrictif. Elle leur enjoint de s’autoriser inconditionnellement à manger ce dont elles ont envie, y compris — et surtout — les aliments hautement diabolisés par la culture des régimes (chocolats, gâteaux, féculents). Orbach postule que tant qu’un aliment est classé comme « mauvais » ou « péché », il exerce un attrait magnétique toxique sur la psyché, déclenchant l’urgence de le dévorer avant l’inévitable punition du lendemain. Dès l’instant où le chocolat perd sa charge subversive pour redevenir une nourriture banale et disponible à volonté, la pulsion compulsive perd son principal carburant psychologique.
L’accompagnement clinique vise dès lors la réappropriation bienveillante des signaux intéroceptifs du corps : réapprendre à identifier la sensation authentique de la faim dans le creux de l’estomac, savourer les aliments avec lenteur et conscience, et reconnaître avec précision le point de réplétion et de satiété où le corps n’éprouve plus de plaisir physique à poursuivre l’ingestion. Par cette désescalade morale, Orbach déplace la question centrale : l’interrogation pour la patiente n’est plus « Qu’ai-je le droit de manger sans devenir repoussante ? », mais « De quoi ai-je réellement faim dans ma vie pour vouloir ainsi me gaver ou m’affamer ? » L’impact de cette méthodologie thérapeutique a profondément transformé la prise en charge des troubles du comportement alimentaire à l’échelle planétaire.
4. Théorisation des relations mères-filles et transmission transgénérationnelle
4.1 Hunger Strike (1986) et la signification politique de l’anorexie
Huit ans après la déconstruction de la graisse corporelle, Susie Orbach publie en 1986 un second chef-d’œuvre théorique : Hunger Strike: The Anorectic’s Struggle as a Metaphor for Our Age (traduit en français sous le titre La Grève de la faim : La lutte de l’anorexique comme métaphore de notre temps). Avec cet ouvrage austère et d’une remarquable profondeur métapsychologique, l’analyste britannique s’attaque à l’autre versant des pathologies somatiques féminines : l’anorexie mentale. Refusant une fois de plus la taxonomie psychiatrique classique qui réduit l’anorexique à une entité capricieuse obsédée par la mode ou à une psychose délirante de l’image corporelle, Orbach théorise l’anorexie comme un acte de contestation politique désespéré, une véritable grève de la faim silencieuse menée au cœur de la famille moderne.
Orbach montre que la jeune fille anorexique se débat au centre d’une contradiction socioculturelle insoluble propre à la modernité tardive. D’un côté, le discours libéral contemporain l’invite à faire des études brillantes, à exceller dans la sphère professionnelle et à manifester une autonomie conquérante semblable à celle des hommes ; de l’autre, la culture continue d’exiger impérieusement d’elle qu’elle s’incorpore dans les rôles traditionnels de passivité, de douceur, de séduction érotique et d’effacement de soi au service d’autrui. L’anorexique, prise en étau dans cette double contrainte aliénante, utilise le seul instrument sur lequel elle dispose encore d’un pouvoir souverain absolu : son propre système digestif.
L’émaciation extrême du corps anorexique n’est donc pas une soumission aveugle aux canons esthétiques, mais leur parodie tragique poussée jusqu’à l’absurde. En réduisant son corps à un amas d’os et en éliminant toute trace de chair, de graisse et de menstruations — c’est-à-dire les marques biologiques et culturelles de la féminité reproductive —, l’anorexique dit « non » à l’incorporation passive du rôle dévolu à la femme adulte. Son refus de s’alimenter est une tentative héroïque mais funeste de s’extraire de la dépendance affective, de suspendre le temps biologique et d’imposer son autonomie face à une structure relationnelle familiale et sociale qu’elle ressent comme dévorante et intrusive.
4.2 L’ambivalence maternelle et l’injonction à la conformité corporelle
L’une des contributions psychanalytiques les plus audacieuses de Susie Orbach réside dans son analyse courageuse et nuancée du rôle de la mère dans la fabrique somatique de la jeune fille. Loin de succomber au travers classique de la psychanalyse patriarcale consistant à « blâmer la mère » pour chaque pathologie de son enfant, Orbach examine avec compassion la tragédie structurelle qui pèse sur la maternité au sein de l’ordre patriarcal. La mère n’agit pas en bourreau malveillant, mais en représentante accablée d’une culture punitive dont elle a elle-même intériorisé les verdicts impitoyables.
Dans Hunger Strike et ses écrits ultérieurs, Orbach décrit le déchirement affectif inconscient qui traverse la mère lors de l’éducation d’une fille. D’une part, la mère aime viscéralement son enfant et souhaite la voir grandir libre, épanouie et puissante ; d’autre part, son expérience historique d’opprimée lui rappelle constamment la punition sociale impitoyable réservée aux femmes qui refusent les codes de la conformité esthétique et comportementale. Avec angoisse et par souci de protection, la mère se voit contrainte d’assumer le rôle d’agent disciplinaire en chef de sa propre progéniture. C’est elle qui surveille les portions servies dans l’assiette, commente avec inquiétude l’arrondissement des hanches de l’adolescente et transmet, souvent à son corps défendant, les rituels de restriction et d’auto-dépréciation somatique.
Cette relation première est ainsi saturée d’une ambivalence maternelle insoutenable. La fille intériorise très précocement que l’amour et l’acceptation de la figure d’attachement sont conditionnés à sa capacité à brider ses appétits, au sens propre comme au sens figuré. Il s’opère une transmission transgénérationnelle invisible de l’insatisfaction corporelle : la mère lègue à sa fille son propre deuil inaccompli d’une liberté vécue dans un corps libre. La haine de soi corporelle cesse ainsi d’être un désordre biologique accidentel pour apparaître comme un héritage généalogique forcé, transmis de mère en fille comme le prix tragique de la survie dans la culture patriarcale.
4.3 Différenciation psychique et rupture de la répétition générationnelle
Cette analyse de la dyade mère-fille amène Susie Orbach à formuler des orientations cliniques d’une haute précision pour briser la chaîne de la répétition névrotique transgénérationnelle. Pour la jeune fille en proie aux troubles alimentaires ou à l’angoisse dysmorphophobique, le chemin de la guérison passe nécessairement par une redéfinition radicale du processus de séparation-individuation, concept cher à Margaret Mahler mais profondément repensé par la grille féministe.
Dans la théorie classique, l’individuation est souvent modélisée sur le schéma de rupture masculine, exigeant le rejet agressif et la dévaluation de l’objet maternel pour conquérir son autonomie. Orbach soutient que cette voie est psychiquement dévastatrice pour la femme : rejeter sa mère, c’est pour la fille rejeter la part la plus intime de sa propre subjectivité incarnée. Le travail thérapeutique doit au contraire permettre à la fille d’opérer une différenciation sans rupture brutale, un processus complexe où elle apprend à reconnaître sa mère non plus comme une figure omnipotente ou menaçante, mais comme une femme blessée, elle-même victime des servitudes d’une époque donnée.
Ce parcours d’émancipation psychique requiert un authentique travail de deuil de la mère idéale. La patiente doit abandonner l’espoir infantile de recevoir un jour de sa génitrice la validation somatique inconditionnelle que celle-ci était incapable de s’offrir à elle-même. En s’affranchissant du devoir inconscient de reproduire le sacrifice maternel par la faim ou le gavage compulsif, la femme peut enfin habiter son corps en son nom propre. Orbach prône la reconstruction d’une alliance féministe entre mères et filles, où le lien n’est plus cimenté par le partage morbide des angoisses pondérales et des privations diététiques, mais par une solidarité libératrice autorisant chacune à jouir pleinement de son appétit d’exister.
5. Repenser la psychanalyse relationnelle et l’intersubjectivité
5.1 Intégration critique de la théorie des relations d’objet
L’armature théorique de Susie Orbach ne s’est pas bâtie en rupture totale avec l’héritage psychanalytique, mais à travers une féconde subversion de l’école britannique des relations d’objet. Formée au contact des concepts de figures majeures telles que Donald Winnicott, Ronald Fairbairn et Harry Guntrip, Orbach retient de cette tradition une intuition épistémologique déterminante : la psyché humaine n’est pas un système fermé mu par la seule décharge de pulsions biologiques endogènes, mais une structure ouverte dont la constitution même dépend de la qualité des relations interpersonnelles vécues dès l’aube de la vie.
Elle s’approprie particulièrement le concept fondamental de holding (soutien, portage émotionnel et physique) théorisé par Winnicott, qui désigne la capacité de la mère ou de l’environnement premier à contenir les angoisses d’effondrement du nourrisson pour lui permettre de faire l’expérience d’une continuité d’être (going on being). Toutefois, là où Winnicott idéalisait la figure de la « mère suffisamment bonne » en isolant la dyade de son environnement socio-économique, Orbach injecte une dose massive de matérialisme sociologique. Elle pose la question éludée par les psychanalystes classiques : comment une mère surexploitée, isolée dans la cellule familiale nucléaire, soumise à la précarité économique et dévalorisée dans son genre peut-elle fournir un holding sans faille ?
Orbach articule ainsi l’intériorisation de l’objet primaire avec les contraintes socioculturelles réelles du milieu ambiant. Elle démontre que les failles du holding maternel ne proviennent pas d’une cruauté fantasmatique inconsciente (telle que postulée par Melanie Klein avec le mauvais sein destructeur), mais de l’épuisement objectif des femmes dans une société qui privatise le travail du care. Dès lors, le « moi » de la petite fille ne s’édifie pas contre la haine de la mère, mais au contact d’un vide relationnel généré par une mère elle-même affamée de reconnaissance affective. Cette intégration dialectique entre matérialisme historique et théorie des relations d’objet confère à l’œuvre d’Orbach une solidité métapsychologique singulière.
5.2 L’intersubjectivité et l’engagement émotionnel du clinicien
Cette refonte de la théorie relationnelle conduit naturellement Susie Orbach à devenir l’une des architectes majeures du tournant intersubjectif qui a révolutionné la psychanalyse anglo-saxonne à partir de la fin des années 1980, en étroite résonance avec les travaux de Stephen Mitchell, Jessica Benjamin ou Robert Stolorow au sein de la Relational Psychoanalysis. L’intersubjectivité récuse l’illusion positiviste selon laquelle la cure analytique consisterait en l’observation objective d’un patient isolé par un praticien neutre et détaché. Le cabinet de thérapie est au contraire redéfini comme un champ psychique interactif, co-construit en temps réel par la rencontre de deux subjectivités irréductibles.
Pour Orbach, l’engagement émotionnel du clinicien n’est pas un risque à éviter, mais le moteur exclusif de la transformation mutative. Contrairement à la réserve silencieuse qui laisse l’analysante croupir dans l’angoisse de l’abandon, la praticienne relationnelle s’autorise une présence incarnée, vivante, capable de verbaliser ses propres éprouvés corporels et affectifs lorsque ceux-ci éclairent l’impasse relationnelle en cours d’exploration. Si l’analyste ressent un engourdissement soudain, une sensation d’oppression dans la poitrine ou une impulsion d’évitement au moment où la patiente aborde un épisode traumatique, ces manifestations somato-psychiques ne sont pas écartées comme des scories : elles sont accueillies comme l’écho direct des affects clivés que la patiente ne parvient pas encore à penser ou à nommer.
Cette méthodologie exige une vulnérabilité et une humilité déconcertantes de la part du thérapeute. L’analyste renonce au confort de son armure dogmatique pour accepter d’être affecté, troublé, voire déstabilisé par le transfert de l’analysante. C’est précisément parce que l’analyste survit à cette collision affective sans exercer de représailles, sans recourir à l’interprétation surplombante et en maintenant le lien vivant, que la patiente peut réviser ses modèles relationnels internes et réintégrer les parties mutilées de son expérience d’elle-même.
5.3 Dépassement du modèle pulsionnel biologique freudien
L’aboutissement théorique de cette démarche réside dans le dépassement radical et assumé du modèle pulsionnel élaboré par Sigmund Freud au début du XXe siècle. Dans l’architecture métapsychologique freudienne, la libido et l’agressivité sont conceptualisées comme des énergies somatiques endogènes, des poussées biologiques pressantes qui cherchent avidement la décharge à travers un objet de convenance. Les relations avec autrui ne sont alors envisagées que comme des moyens secondaires pour parvenir à la satisfaction pulsionnelle individuelle.
Dans le sillage de Fairbairn et des théories modernes de l’attachement développées par John Bowlby, Orbach opère un renversement copernicien de cette perspective : le besoin fondamental de l’être humain n’est pas la décharge pulsionnelle de plaisir, mais la quête de relation (object-seeking). Le bébé ne cherche pas le sein simplement pour apaiser une tension somatique de faim, mais pour entrer en connexion avec une présence humaine vivante et responsive. Dès lors, lorsque la relation échoue, lorsque le lien d’attachement est précocement insécure, carencé ou violenté, la pulsionnalité se désorganise et l’énergie psychique se retourne de manière destructrice contre l’organisme lui-même.
Par ce déplacement théorique majeur, Susie Orbach permet aux cliniciens de reconsidérer les défenses psychiques : celles-ci ne sont plus perçues comme des résistances perverses ou des pulsions agressives archaïques issues d’un « Ça » ingouvernable, mais comme des adaptations environnementales hautement intelligentes. S’affamer dans l’anorexie, se couper de ses émotions dans la dissociation ou s’imposer une rigueur obsessionnelle sont des stratégies vitales de sauvegarde face à des contextes affectifs où le moi risquait l’anéantissement. La thérapie n’a plus pour but de dompter des pulsions coupables, mais de sécuriser un sentiment d’être si précaire que le patient n’avait d’autre choix que d’ériger son propre corps en forteresse de survie.
6. La construction sociale et psychologique du corps : Bodies (2009)
6.1 Le corps comme entité façonnée et non donnée par la nature
Plus de trois décennies après le coup d’éclat de Fat is a Feminist Issue, Susie Orbach publie en 2009 ce que la critique considère comme son opus magnum théorique : Bodies (traduit en français sous le titre Le Corps sans limites). Si ses premiers travaux s’attachaient prioritairement au métabolisme de la graisse et de l’alimentation, Bodies élargit de façon spectaculaire le champ d’investigation en formulant une thèse ontologique radicale : le corps humain biologique n’existe pas en soi, à l’état de nature. Le corps n’est pas un donné anatomique préexistant que la culture viendrait simplement vêtir ou décorer ; il s’agit d’une entité entièrement co-construite, patiemment façonnée et littéralement assemblée dans le creuset des relations intersubjectives et du discours social.
Orbach s’appuie sur les avancées des neurosciences du développement et sur la psychanalyse infantile pour démontrer que le sentiment d’avoir un corps unifié et sécurisé n’est en rien inné chez le nouveau-né. C’est uniquement par l’intermédiaire du toucher maternel, du regard posé sur la peau, du portage physique et de la manière dont les besoins physiologiques sont nommés et régulés que le nourrisson parvient à « habiter » sa chair et à constituer ce que Didier Anzieu nommait le « Moi-peau ». Un corps qui n’a pas été investi affectivement, caressé avec sécurité et accueilli dans son intégrité charnelle demeure une abstraction fantomatique, un fardeau dysfonctionnel ressenti comme étranger à la conscience du sujet.
Or, ce processus délicat d’appropriation somatique subit aujourd’hui une déstabilisation sans précédent sous la pression du capitalisme néolibéral. Pour Orbach, le corps « naturel » — compris comme une entité physiologique tolérant les variations, le vieillissement et l’imperfection — est en train de s’effondrer. Dès la petite enfance, la chair est bombardée d’impératifs de performance et de représentations stéréotypées. L’apprentissage de la haine de soi corporelle commence désormais au berceau : des enfants de cinq ou six ans expriment déjà la terreur panique d’avoir du ventre ou une texture de peau imparfaite. Le corps cesse d’être le réceptacle confiant de l’existence vivante pour devenir un objet manufacturé, exposé en permanence au tribunal impitoyable de la rentabilité esthétique.
6.2 Mondialisation de l’anxiété esthétique et homogénéisation corporelle
L’une des percées les plus remarquables de Bodies réside dans son analyse lucide et effrayante de l’exportation impérialiste des canons esthétiques occidentaux à travers le processus de globalisation culturelle. Orbach documente comment, avec la pénétration des médias de masse, du cinéma hollywoodien, d’Internet et des industries cosmétiques transnationales, une forme sans précédent de monoculture somatique s’est abattue sur l’ensemble de la planète, broyant impitoyablement les idéaux corporels locaux et ancestraux.
L’ouvrage regorge d’études de cas terrifiantes illustrant cette érosion de la diversité physique humaine :
- Les Fidji et l’introduction de la télévision : Orbach analyse les célèbres travaux d’Anne Becker montrant qu’avant l’arrivée de la télévision occidentale en 1995, l’anorexie et les régimes étaient littéralement inexistants dans cette société qui valorisait la robustesse et la corpulence généreuse ; trois ans après l’exposition aux séries télévisées américaines, les vomissements provoqués et l’insatisfaction corporelle touchaient massivement les adolescentes fidjiennes ;
- L’Asie de l’Est et la chirurgie d’occidentalisation : l’explosion vertigineuse en Corée du Sud ou en Chine de la blépharoplastie (débridement chirurgical de la paupière supérieure) et des résections mandibulaires visant à raboter les angles de la mâchoire pour créer un faciès conforme aux critères occidentaux ;
- L’Afrique et le blanchiment cutané : la prévalence dévastatrice de l’usage de crèmes corrosives au mercure et aux corticostéroïdes chez les femmes noires, motivée par la conviction intériorisée que la blancheur ou la carnation claire constituent l’unique passeport pour la visibilité sociale et la réussite économique.
Susie Orbach conceptualise ce désastre écologique d’un genre nouveau comme l’émergence d’une détresse corporelle universelle. La souffrance esthétique n’est plus l’apanage des femmes blanches bourgeoises de Manhattan ou de Chelsea ; elle est devenue un problème de santé publique planétaire qui ravage uniformément la jeunesse à Tokyo, São Paulo, Lagos ou Mumbai. L’industrie transnationale de la beauté a réussi l’exploit d’exporter son produit le plus toxique et le plus lucratif : l’inadéquation somatique permanente.
6.3 Chirurgie esthétique et hyper-surveillance somatique
Face à cette angoisse mondialisée, Susie Orbach examine dans Bodies la métamorphose de notre rapport intime à la matière charnelle. Au cours du dernier siècle, le corps a subi une mutation ontologique vertigineuse : il est passé du statut d’« instrument d’action dans le monde » (ce par quoi je marche, j’agis, je travaille, je crée) à celui de « projet permanent d’ingénierie identitaire ». Le sujet contemporain ne fait plus l’expérience de « vivre son corps » ; il a désormais le sentiment impérieux de devoir « manager » sa silhouette comme on redresse une entreprise en faillite.
Cette logique managériale trouve son apogée sinistre dans la démocratisation massive de la chirurgie esthétique et des actes médico-esthétiques invasifs (injections de toxine botulique, produits de comblement, liposuccions, liftings). Orbach refuse de poser un jugement culpabilisant sur les individus qui recourent au bistouri, comprenant avec acuité la terreur existentielle qui les pousse à franchir les portes des cliniques esthétiques. En revanche, elle fustige la normalisation culturelle et médicale de ce qu’elle n’hésite pas à qualifier de « mutilation élective ». Dans le capitalisme tardif, s’entailler la chair, scier des os nasaux ou aspirer des tissus vivants n’est plus perçu comme une agression traumatique contre l’intégrité biologique, mais comme une preuve éclatante de « prise en main » de soi, un acte d’accomplissement personnel glorifié par le discours publicitaire.
Ce phénomène s’enracine dans une terreur métaphysique du vieillissement savamment orchestrée par le marché. Dans une économie obsédée par la jeunesse éternelle, la flétrissure, la ride ou le relâchement des tissus sont érigés en fautes morales intolérables, synonymes d’indiscipline, de paresse et de mort sociale. La chair devient ainsi le lieu d’une hyper-surveillance panoptique où l’individu est à la fois son propre geôlier et son propre bourreau, scrutant avec effroi le moindre millimètre de peau pour y traquer la preuve matérielle de sa dégradation temporelle. L’illusion de la toute-puissance technologique vient alors masquer l’incapacité radicale de notre civilisation à penser la finitude, la vulnérabilité et la dignité de la chair vieillissante.
7. Dynamiques de couple et déconstruction du genre dans la vie intime
7.1 Analyse de l’ouvrage What Do Women Want? (avec Luise Eichenbaum)
L’entreprise intellectuelle de Susie Orbach ne s’est pas limitée à l’exploration somatique ; elle a également renouvelé la psychanalyse du couple et de la conjugalité hétérosexuelle. En 1983, elle publie avec sa complice de toujours, Luise Eichenbaum, un essai retentissant intitulé What Do Women Want?: Exploding the Myth of Women’s Secret Desires (traduit en français sous le titre Ce que veulent les femmes). Le titre fait directement un pied de nez ironique à la célèbre interrogation désabusée de Sigmund Freud, qui confiait à Marie Bonaparte : « La grande question restée sans réponse et à laquelle je n’ai jamais pu répondre, malgré mes trente années d’investigation de l’âme féminine, est la suivante : que veut la femme ? »
Pour Orbach et Eichenbaum, la réponse à cette énigme freudienne n’exige pas de plonger dans les tréfonds d’un « continent noir » biologique impénétrable ; elle se trouve sous les yeux des psychanalystes, pourvu qu’ils consentent à examiner la manière dont les garçons et les filles sont socialisés dès la naissance. L’ouvrage met en lumière une réalité clinique massive rencontrée au sein du Women’s Therapy Centre : la plainte universelle des femmes quant à un sentiment persistant et dévastateur de carence affective au sein du couple hétérosexuel. Les femmes se sentent chroniquement seules, incomprises et insatisfaites dans leur soif de dialogue intime et de résonance émotionnelle avec leurs partenaires masculins.
Les deux analystes démontrent que cette frustration structurelle n’est pas le fruit d’une incompatibilité génétique des sexes ou d’un idéalisme romantique démesuré chez la femme, mais le résultat direct d’une asymétrie monumentale dans l’apprentissage de l’intimité. Élevées pour identifier immédiatement les besoins d’autrui et y répondre par le sacrifice de soi, les femmes entrent dans le couple avec une immense compétence relationnelle mais avec une interdiction inconsciente d’exiger d’être nourries affectivement en retour. Les hommes, au contraire, sont élevés dans le culte de l’indépendance de façade et le refoulement de la vulnérabilité, ce qui les rend émotionnellement analphabètes et structurellement incapables de répondre à l’intensité de la demande féminine.
7.2 Dépendance émotionnelle et asymétrie affective de genre
Le cœur conceptuel de la théorisation du couple chez Orbach et Eichenbaum réside dans leur déconstruction iconoclaste de la notion de dépendance émotionnelle. La culture patriarcale et la psychiatrie misogyne ont coutume d’affubler les femmes du qualificatif péjoratif de « dépendantes affectives », fustigeant leur prétendue immaturité ou leur tendance au cramponnement névrotique, tout en célébrant l’autonomie souveraine et l’indépendance supposée des hommes. Orbach et Eichenbaum opèrent un démontage en règle de cette fiction idéologique.
Dans la réalité psychodynamique des couples, ce sont en vérité les hommes qui sont les plus dépendants affectivement de leur conjointe. Cependant, cette dépendance masculine est institutionnellement prise en charge, banalisée et rendue totalement invisible par la division genrée du travail affectif :
- Le travail émotionnel unilatéral des femmes : l’injonction permanente faite à la conjointe d’être le réceptacle des doutes, des fragilités et des frustrations de l’homme, en lui procurant un holding narcissique constant sans jamais solliciter de réciprocité ;
- L’angoisse masculine face à la dépendance : conditionné à percevoir toute faiblesse comme une déchéance virile, l’homme panique dès qu’il perçoit l’ampleur de son attachement envers sa partenaire, réagissant par des conduites défensives de fermeture, de retrait froid ou de mépris agressif ;
- La terreur de la dévoration psychique : l’homme hétérosexuel projette inconsciemment sur son épouse la figure terrifiante de la mère archaïque omnipotente de la petite enfance, redoutant confusément qu’une intimité trop poussée n’engloutisse son autonomie précaire chèrement conquise.
Cette asymétrie installe le couple hétérosexuel dans une danse névrotique toxique : plus la femme exprime son désarroi et sa faim de connexion face à la distance de son partenaire, plus l’homme se sent persécuté par ce qu’il perçoit comme des exigences insatiables, et plus il se retranche dans un mutisme réfrigérant. Chacun s’enferme dans son impuissance, transformant le foyer conjugal en un lieu d’aridité affective plutôt qu’en un havre d’épanouissement réciproque.
7.3 Vers des négociations égalitaires de l’autonomie et de la vulnérabilité
Pour sortir de cette impasse mortifère, Susie Orbach propose une refonte clinique des thérapies de couple et des dynamiques conjugales. La première étape consiste à purger l’imaginaire amoureux des miasmes du romantisme fusionnel toxique. Les fictions du grand amour et du mythe de la « moitié manquante » sont particulièrement délétères pour l’autonomie féminine : elles entretiennent l’illusion pernicieuse qu’un jour, un prince charmant réparateur devinera magiquement les besoins tus de la femme sans qu’elle ait besoin d’apprendre à les formuler elle-même avec autorité.
La pratique thérapeutique mise en place par Orbach vise à instaurer ce qu’elle nomme une interdépendance mature et saine. Cela exige un rééquilibrage rigoureux et négocié du travail émotionnel au sein du foyer. L’analyste apprend aux patientes à renoncer au rôle épuisant de mère thérapeutique de leur conjoint : cesser d’anticiper les désirs de l’homme, cesser d’absorber sa colère pour lui éviter l’effondrement, et apprendre à tolérer la frustration de l’autre sans se sentir immédiatement coupable d’égoïsme destructeur.
Dans le même temps, les hommes sont fermement accompagnés pour réintégrer la part clivée de leur vulnérabilité humaine. En séance, Orbach s’emploie à déconstruire leur armure défensive en leur montrant que reconnaître leur besoin d’amour et leur dépendance envers autrui ne relève pas de la castration ou de la soumission honteuse, mais constitue le prérequis absolu à une véritable maturité psychique. En permettant à l’homme de faire l’expérience d’une intimité non terrorisante et à la femme d’affirmer sa souveraineté sans peur de l’abandon, la thérapie féministe relationnelle ouvre la voie à des unions amoureuses fondées sur la négociation démocratique, la tendresse réciproque et le respect inconditionnel de l’altérité.
8. Engagement public, activisme et déconstruction des industries de la beauté
8.1 Conseil clinique et controverses de la Campagne Dove pour la vraie beauté
L’une des singularités majeures de la trajectoire de Susie Orbach réside dans sa volonté farouche de ne jamais confiner la réflexion psychanalytique à la clandestinité des cercles initiatiques. En 2004, cette détermination à impacter la culture de masse la conduit à accepter une proposition qui suscitera de vives controverses au sein du champ académique et militant : devenir consultante et conseillère clinique pour la célèbre Campagne Dove pour la vraie beauté (Dove Campaign for Real Beauty), orchestrée par le géant multinational des biens de consommation Unilever.
Le projet d’Orbach au sein de cette initiative est ambitieux : utiliser la force de frappe financière et médiatique colossale d’une multinationale pour dynamiter les codes visuels traditionnels de la publicité cosmétique. Sous son impulsion, la campagne prend le contre-pied absolu du marketing de l’insécurité somatique. Des panneaux publicitaires géants apparaissent dans les plus grandes métropoles mondiales, exposant des femmes de toutes origines ethniques, dotées de silhouettes diverses, avec leurs rondeurs, leurs cicatrices, leurs rides et leurs vergetures, sans retouches photographiques trompeuses. Orbach participe également à la création du Dove Self-Esteem Fund, supervisant l’élaboration de modules pédagogiques distribués dans les écoles secondaires pour aider les adolescentes à décrypter les trucages publicitaires et à renforcer leur estime corporelle.
Cependant, cette alliance inédite entre la critique féministe radicale et le capitalisme marchand suscite de violentes critiques au sein du féminisme matérialiste. Plusieurs théoriciennes accusent Orbach de prêter sa caution intellectuelle à une vaste opération de « récupération marchande » (commodity feminism). Les détracteurs pointent l’hypocrisie systémique d’Unilever, qui finance simultanément la campagne valorisante de Dove tout en commercialisant la marque de déodorants pour hommes Axe — saturée de clichés publicitaires ultra-sexistes et dégradants pour les femmes — ainsi que les crèmes éclaircissantes pour la peau Fair & Lovely en Asie du Sud. Orbach défend vigoureusement son pragmatisme : tout en concédant les ambiguïtés structurelles du modèle économique, elle soutient que la modification des normes visuelles accessibles à des dizaines de millions de petites filles vulnérables à travers le globe constitue un gain politique tangible qui vaut le risque du compromis tactique.
8.2 Création du mouvement international Endangered Bodies
Tirant les leçons des limites inhérentes au plaidoyer sous égide entrepreneuriale, Susie Orbach décide de reprendre pleinement son indépendance militante en fondant en mars 2011 un mouvement international autonome et combatif : Endangered Bodies (Corps en danger). Coïncidant avec une série de conférences internationales tenues simultanément à Londres, New York, Buenos Aires, Melbourne et São Paulo, ce réseau d’activistes, d’universitaires et de cliniciennes se fixe un objectif politique sans équivoque : mobiliser la société civile pour faire cesser la commercialisation systématique de la haine corporelle et dénoncer le pillage capitaliste de la chair humaine.
Endangered Bodies déploie un activisme sophistiqué, combinant l’analyse psychanalytique des représentations avec des actions de plaidoyer législatif direct auprès des régulateurs de la publicité, des industries de la mode et des gouvernements. Orbach interpelle sans relâche les autorités sanitaires pour exiger que l’épidémie de détresse somatique soit reconnue comme une crise de santé publique majeure, au même titre que la pollution atmosphérique ou les pandémies infectieuses. Le mouvement milite avec force pour l’interdiction légale des retouches d’images corporelles dans les magazines sans mention d’avertissement explicite, et exige des chartes contraignantes pour bannir les mannequins en état de dénutrition clinique sévère des podiums de la haute couture.
L’une des victoires les plus éclatantes du mouvement Endangered Bodies survient au milieu des années 2010 lors d’une vaste campagne internationale menée contre les géants technologiques Apple, Google et Amazon. Le collectif d’Orbach découvre avec stupeur la prolifération sur leurs plateformes d’applications mobiles destinées aux fillettes de neuf à douze ans (telles que Plastic Surgery & Skin Doctor), invitant les enfants à pratiquer virtuellement des liposuccions au scalpel et des augmentations mammaires sur des personnages de dessins animés jugés « obèses et disgracieux ». Grâce à une pétition mondiale réunissant des centaines de milliers de signatures et une campagne médiatique dévastatrice, Orbach et ses camarades contraignent les multinationales de la Silicon Valley à retirer immédiatement et définitivement ces applications toxiques de leurs boutiques en ligne.
8.3 L’intellectuelle engagée dans les médias de masse
Au fil des décennies, Susie Orbach a su s’imposer comme l’archétype de l’intellectuelle publique engagée, utilisant avec une maestria rare l’ensemble des tribunes offertes par les médias d’information de masse pour démocratiser la psychanalyse et éveiller les consciences citoyennes. Chroniqueuse régulière pour le prestigieux quotidien britannique The Guardian, elle publie des dizaines de tribunes d’opinion percutantes abordant les thématiques les plus brûlantes de l’actualité : les dérives de l’obsession nationale pour la chirurgie bariatrique, les coupes sombres dévastatrices imposées par les gouvernements conservateurs dans le budget de la santé mentale au sein du NHS, ou la détresse identitaire des minorités sexuelles.
Sa présence constante sur les plateaux de télévision et les antennes radiophoniques de la BBC se distingue par un ton singulier, mariant une rigueur analytique intransigeante à une accessibilité pédagogique remarquable, totalement débarrassée du jargon ésotérique qui stérilise souvent les discours psychanalytiques institutionnels. Orbach ne se positionne jamais en donneuse de leçons moralisatrice ; elle s’adresse directement au cœur de l’expérience quotidienne de ses auditeurs, décortiquant les paradoxes intimes de la vie contemporaine avec empathie, lucidité et une pointe d’humour mordant.
Cette exposition médiatique sans faille poursuit un objectif politique constant : désenclaver la pratique psychanalytique pour en faire un bien commun démocratique. En luttant inlassablement pour un accès universel, libre et gratuit à la psychothérapie par la parole au sein des services publics de santé, Orbach rappelle que le droit de s’entendre penser, de dénouer ses conflits inconscients et d’être écouté avec dignité par un pair ne devrait jamais constituer un privilège réservé aux classes fortunées, mais représente un droit humain fondamental pour la santé de la cité démocratique tout entière.
9. Susie Orbach dans la sphère publique : L’accompagnement de la Princesse Diana
9.1 La relation clinique confidentielle avec Lady Diana Spencer
Au début des années 1990, la vie professionnelle de Susie Orbach bascule dans une dimension publique inouïe lorsque s’ouvre, dans le plus grand secret, une relation clinique hors du commun : l’accompagnement psychothérapeutique de Lady Diana Spencer, princesse de Galles. À cette époque, la princesse est plongée dans une tourmente existentielle et médiatique sans précédent : son mariage avec le prince Charles s’effondre sous le regard voyeuriste des tabloïds du monde entier, et elle livre en privé une bataille acharnée et dévastatrice contre une boulimie sévère ponctuée d’épisodes dysmorphophobiques et d’automutilations clandestines.
Recommandée à la princesse par des proches éclairés en raison de son autorité incontestée sur les troubles alimentaires, Orbach accepte cette prise en charge complexe. Pendant plusieurs années, bravant les dispositifs de surveillance, la psychanalyste se rend régulièrement au palais de Kensington pour des séances de thérapie régulières. L’approche d’Orbach auprès de la femme la plus photographiée de la terre est strictement identique à celle qu’elle applique aux anonymes du Women’s Therapy Centre : accueillir la personne derrière le mythe, déconstruire l’interdit qui pèse sur l’expression des sentiments authentiques, et aborder la boulimie non comme une honteuse dégénérescence morale, mais comme une tentative héroïque et désespérée de garder le contrôle face à un environnement relationnel et institutionnel broyant.
La thérapie avec Orbach permet à Diana d’opérer une désintoxication psychique fondamentale. Pour la première fois de sa vie adulte, la princesse trouve un espace exempt de flagornerie et de manipulation, où son immense sentiment de rejet, sa terreur de l’abandon et sa solitude abyssale sont accueillis sans jugement et pensés à l’aide des outils de la psychanalyse féministe. Cette alliance clinique aide puissamment Diana à suspendre son cycle infernal de crises boulimiques et de purges compensatoires, l’amenant à comprendre que son insatiable appétit alimentaire était le cri étouffé d’une faim viscérale de sécurité affective, de reconnaissance et d’amour authentique.
9.2 Résonance culturelle et rupture du tabou de la détresse royale
L’impact de ce travail thérapeutique dépasse largement les frontières privées du cabinet de Kensington pour produire un véritable séisme socioculturel à l’échelle mondiale. Libérée de la culpabilité et de l’isolement paralysant de son trouble grâce à l’étayage d’Orbach, la princesse Diana prend une décision d’une audace historique inouïe pour un membre de la famille royale britannique : rendre publique sa bataille personnelle contre la boulimie mentale.
D’abord par le biais de ses confessions explosives au biographe Andrew Morton en 1992, puis de manière magistrale et solennelle lors de son interview historique accordée à Martin Bashir sur la BBC dans l’émission Panorama en 1995, Diana brise en direct devant des dizaines de millions de téléspectateurs le tabou séculaire de la santé mentale. Elle y décrit avec des mots précis, directement issus de la grille orbachienne, la mécanique de sa maladie :
« La boulimie était un symptôme de ce qui se passait dans mon mariage. C’était un appel à l’aide silencieux. Vous vous infligez cela parce que votre estime de vous-même est au plus bas, et vous ne pensez pas être digne ou avoir de valeur. Vous remplissez votre estomac quatre ou cinq fois par jour — certains le font plus souvent — et cela vous procure un sentiment de réconfort temporaire. Puis vous vous sentez dégoûtée de la rondeur de votre estomac, et vous expulsez tout à nouveau. »
L’institution monarchique britannique, incarnation séculaire par excellence de la tradition victorienne de la retenue glaciale (stiff upper lip) et du refoulement des affects, se retrouve ainsi exposée comme le miroir grossissant de l’aliénation corporelle féminine. En voyant l’icône suprême de la beauté aristocratique mondiale verbaliser ouvertement sa détresse somatique, des millions de femmes et d’adolescentes à travers le monde se sentent soudain légitimées dans leur propre souffrance. La parole de Diana opère une déstigmatisation collective sans précédent dans l’histoire médicale contemporaine, entraînant une hausse spectaculaire des consultations thérapeutiques et transformant durablement le regard porté par la société sur les troubles du comportement alimentaire.
9.3 Éthique du secret médical face au harcèlement médiatique
Durant toute cette période d’incandescence médiatique, puis à la suite du décès tragique de la princesse Diana sous le pont de l’Alma à Paris en août 1997, Susie Orbach fait la démonstration d’une rectitude déontologique absolument exemplaire. Traquée jour et nuit par les journalistes de la presse à scandale internationale, harcelée par des offres financières astronomiques de la part de grands groupes d’édition pour rédiger un livre de révélations sur les secrets d’alcôve de sa célèbre patiente, Orbach oppose un refus catégorique, méprisant et inébranlable à toutes les sollicitations voyeuristes.
Elle maintient le secret médical et la confidentialité analytique avec une rigueur impériale, rappelant avec fermeté que le cabinet d’un psychanalyste est un sanctuaire inviolable qui ne saurait en aucun cas être transformé en marchandise médiatique, même post-mortem. Tout au plus accepte-t-elle, dans des colloques scientifiques ou des tribunes académiques strictement dépersonnalisées, de formuler une réflexion théorique de haute volée sur le statut de la célébrité mondiale : elle analyse la surexposition médiatique moderne comme une véritable pathologie environnementale toxique, une forme de violence projective de masse où le public dépose ses fantasmes et ses haines sur un bouc émissaire fétichisé jusqu’à menacer son intégrité psychique.
Cette attitude d’Orbach est unanimement saluée par l’ensemble de la profession psychanalytique mondiale et fait désormais figure de cas d’école dans l’enseignement de l’éthique clinique. Elle a fourni la preuve irréfutable qu’un praticien peut naviguer au cœur des plus violentes tempêtes médiatiques de son époque sans jamais aliéner son serment déontologique, son respect infini pour la mémoire de sa patiente et la pureté fondamentale de la cure par la parole.
10. In Therapy (2016) : Démystification de la cure psychanalytique
10.1 L’expérience de diffusion sur les ondes de la BBC Radio 4
À l’automne 2016, Susie Orbach surprend une fois de plus le monde intellectuel et thérapeutique en concevant un projet radiophonique d’une rare audace dramaturgique et conceptuelle : la série In Therapy, diffusée aux heures de grande écoute sur les ondes de BBC Radio 4. Le dispositif de l’émission est aussi simple que révolutionnaire : installer des micros dans son cabinet pour donner à entendre aux auditeurs des extraits immersifs de séances de psychothérapie en tête-à-tête, suivis des réflexions à chaud de l’analyste.
Afin de préserver scrupuleusement la confidentialité des patients réels tout en évitant les écueils de la télé-réalité voyeuriste, Orbach met en place un protocole méthodologique sophistiqué. Elle fait appel à des comédiens professionnels hautement aguerris, mais leur refuse tout scénario écrit à l’avance. Chaque comédien reçoit simplement un dossier biographique détaillé synthétisant des problématiques cliniques composites bien réelles (traumatismes d’enfance, conflits conjugaux, deuils non résolus, anxiété de performance). Dans le cabinet, Orbach et l’acteur se lancent dans des séances d’improvisation clinique totale et sans filet d’une durée de quarante-cinq minutes, où la psychanalyste travaille avec la vérité affective brute qui émerge de la rencontre interpersonnelle.
Le succès populaire et critique de la série radiophonique est monumental. Des millions d’auditeurs britanniques restent suspendus chaque semaine à ces échanges d’une intensité bouleversante, propulsant le podcast au sommet des classements d’écoute. Face à cet engouement sans précédent, Orbach retravaille et enrichit le matériau clinique pour publier la même année l’ouvrage éponyme In Therapy: How Conversations with Psychotherapists Really Work, qui se hisse immédiatement sur les listes des meilleures ventes de livres au Royaume-Uni. Pour la première fois de l’histoire, les portes capitonnées du cabinet analytique s’ouvrent en grand, offrant à la population générale un accès direct et démystifié à la puissance transformatrice de la cure par la parole.
10.2 Exposition sans fard du contre-transfert et de la faillibilité de l’analyste
Ce qui confère à In Therapy sa grandeur clinique et son caractère profondément novateur réside dans le parti pris de Susie Orbach de rompre définitivement avec le mythe toxique du psychanalyste omniscient et infaillible. Dans la littérature psychanalytique traditionnelle, les études de cas sont trop souvent présentées comme des récits hagiographiques triomphalistes, où le clinicien lucide délivre au moment opportun l’interprétation miraculeuse qui résout instantanément la névrose de son patient docile.
Dans In Therapy, Orbach expose au contraire sans fard les coulisses les plus chaotiques, hésitantes et fragiles de son propre travail psychique en séance. Par le biais d’un monologue intérieur partagé en voix off avec l’auditeur ou le lecteur, elle détaille avec une honnêteté désarmante ses propres mouvements de contre-transfert :
- Les moments d’ennui léthargique ou d’irritation soudaine face aux manœuvres de séduction ou de fuite d’un analysant ;
- Le doute rongeant quant à la justesse d’une relance verbale ou le remords d’avoir parlé trop tôt et brisé un silence fertile ;
- La maladresse d’une intervention trop frontale qui provoque un braquage narcissique chez le patient, obligeant la thérapeute à formuler des excuses authentiques en séance ;
- La résonance intime et douloureuse que certains récits de deuil ou de rupture réactivent au sein de sa propre vulnérabilité de femme âgée.
En dévoilant ainsi la fabrique humaine, incertaine et faillible de la cure, Orbach accomplit un geste de salubrité publique majeur. Elle démontre que la guérison analytique ne procède pas de l’application magique d’un savoir dogmatique supérieur, mais de la co-création laborieuse, courageuse et souvent trébuchante d’un lien réparateur entre deux êtres humains qui acceptent de traverser ensemble l’incertitude et la détresse.
10.3 Actualisation des problématiques psychiques contemporaines
L’ouvrage In Therapy constitue également un sismographe clinique exceptionnel pour cartographier les nouvelles formes de la souffrance psychique caractéristiques de la modernité hyper-tardive. En actualisant sa clinique aux réalités du XXIe siècle, Orbach ausculte avec minutie des pathologies qui échappaient totalement aux repères des pionniers de la psychanalyse freudienne ou kleinienne.
Elle y analyse avec une pénétration remarquable l’angoisse existentielle générée par le capitalisme néolibéral de la précarité et l’ubérisation du travail. L’un des cas les plus saisissants de l’ouvrage met en scène un jeune cadre de la City dévoré par l’obligation de la performance continue, qui s’épuise dans l’injonction d’être perpétuellement disponible pour son entreprise via son smartphone, tout en manifestant une panique viscérale à l’idée d’être remplacé à la moindre défaillance biologique. Orbach montre comment cette insécurité matérielle et professionnelle structurelle dissout les repères narcissiques fondamentaux et engendre des formes chroniques d’anxiété flottante et d’épuisement dépressif (burn-out).
De même, l’analyste aborde de front les mutations contemporaines des identités de genre et des transitions sexuelles chez les adolescents et jeunes adultes, accueillant les interrogations de ses analysants transgenres ou non-binaires avec une bienveillance clinique exempte de tout réflexe psychiatrisant ou conservateur. Enfin, elle sonde la détresse générée par l’isolement numérique dans les mégapoles hyper-connectées : le sentiment d’aliénation paradoxale d’individus disposant de milliers de contacts virtuels sur les réseaux sociaux mais mourant de ne trouver personne pour tenir leur main dans la chair du monde réel. In Therapy offre ainsi le portrait saisissant d’une psychanalyse vivante, capable de comprendre les fractures les plus intimes de notre époque post-industrielle.
11. Débats critiques, controverses et limites de son œuvre
11.1 Critiques issues du féminisme intersectionnel et queer
En dépit de son statut incontesté de pionnière, l’œuvre monumentale de Susie Orbach a fait l’objet, à partir des années 1990 et 2000, de critiques théoriques stimulantes issues des courants du féminisme intersectionnel et des études queer. Inspirées par les travaux fondateurs de Kimberlé Crenshaw, de bell hooks ou d’Audre Lorde, plusieurs théoriciennes ont pointé les angles morts et les limites sociologiques des premiers écrits d’Orbach, en particulier du classique Fat is a Feminist Issue.
Le principal reproche formulé à l’encontre de la thérapie féministe orbachienne de la première période réside dans son centrage implicite et presque exclusif sur l’expérience vécue de la femme blanche, occidentale, hétérosexuelle et issue des classes moyennes éduquées. La signification symbolique accordée à la graisse corporelle ou aux régimes alimentaires par Orbach ne saurait en effet être universellement transposée aux femmes racisées ou issues du prolétariat sans risquer de graves contresens théoriques :
- Les corps noirs et racisés : la graisse et les rondeurs ont historiquement constitué dans de nombreuses cultures de la diaspora africaine ou afro-caribéenne des marqueurs de santé, de force, de beauté et de résistance à l’esthétique coloniale blanche, complexifiant considérablement la thèse orbachienne de la graisse comme simple bouclier contre la sexualisation prédatrice ;
- La matrice de la blanchité normative : comme l’a ultérieurement souligné la sociologue Sabrina Strings dans Fearing the Black Body: The Racial Origins of Dieting, la phobie moderne de la graisse s’enracine originellement dans la construction du racisme scientifique colonial du XVIIIe siècle visant à distinguer la femme blanche européenne civilisée de la femme noire perçue comme excessive et sauvage, une dimension raciale absente des analyses initiales d’Orbach ;
- La dimension queer et transgenre : les théoriciens du genre ont questionné le cadre binaire (hommes/femmes) et l’impensé hétéronormatif qui sous-tendait largement la modélisation des relations de couple et des identifications mères-filles dans les ouvrages des années soixante-dix et quatre-vingt.
Il convient toutefois de souligner l’honnêteté intellectuelle et la grande plasticité réflexive de Susie Orbach face à ces interpellations. Loin de s’enfermer dans un raidissement défensif générationnel, elle a progressivement intégré les apports cruciaux de l’intersectionnalité dans ses écrits de maturité (notamment dans Bodies), reconnaissant publiquement les insuffisances de ses premières formulations et s’efforçant d’articuler systématiquement le genre avec les dynamiques de race, de classe sociale et d’orientation sexuelle.
11.2 Réticences et oppositions du milieu psychanalytique orthodoxe
Si Susie Orbach a été célébrée par les mouvements sociaux et le grand public, sa réception au sein des forteresses institutionnelles de la psychanalyse orthodoxe — qu’il s’agisse de la Société britannique de psychanalyse (British Psychoanalytical Society) ou des cercles lacaniens continentaux — a été marquée par une hostilité tenace et des réticences doctrinales profondes. Les gardiens du temple freudien classique ont souvent regardé ses travaux avec un mépris teinté de condescendance, l’accusant de trahir l’essence même de la découverte freudienne.
Le reproche récurrent adressé à Orbach est celui d’une dilution sociologique de la métapsychologie. Pour les analystes orthodoxes, ramener les conflits intrapsychiques inconscients, les fantasmes de séduction archaïques et la dynamique des pulsions à des réponses directes à l’oppression patriarcale ou à des dysfonctionnements socioculturels relève du réductionnisme béhavioriste ou de la sociologie appliquée, dévitalisant le concept freudien d’inconscient de son étrangeté sauvage et irréductible. Les kleiniens purs et durs lui ont reproché d’évacuer l’agressivité constitutionnelle du nourrisson et la culpabilité fondamentale inhérente à la position dépressive au profit d’un modèle trop unilatéralement environnementaliste.
Du côté des milieux lacaniens, la critique a porté sur la technique active, chaleureuse et égalitaire prônée par Orbach. Pour l’école lacanienne, le silence de l’analyste, la ponctuation de la séance et le maintien intransigeant de la distance symbolique sont indispensables pour permettre le déploiement du transfert et éviter que l’analyste ne vienne saturer la demande du patient en se posant en semblable imaginaire. L’intervention active d’Orbach, son empathie affichée et ses partages de contre-transfert ont été dénoncés par ces courants comme une forme d’« acting-out » thérapeutique ou une dérive orthopédique du moi, risquant d’enfermer la patiente dans une dangereuse collusion idéologique et émotionnelle au détriment de l’analyse rigoureuse du signifiant et du manque-à-être.
11.3 Tensions entre militantisme anti-régimes et récupération marchande
Un troisième axe de controverse majeur concerne les ambiguïtés politiques de l’approche thérapeutique d’Orbach face aux mutations du capitalisme avancé. Plusieurs voix issues de la gauche radicale et des théoriciens contemporains de la Fat Liberation (le mouvement de libération des personnes grosses) ont exprimé des doutes substantiels quant à l’efficacité émancipatrice de la « bienveillance corporelle » et de la « thérapie individuelle » au sein d’une structure économique capitaliste dont les fondements demeurent rigoureusement inchangés.
Les militants de la Fat Liberation la plus radicale ont notamment reproché à Fat is a Feminist Issue de continuer, malgré ses proclamations humanistes, à envisager la graisse corporelle à travers le prisme de la pathologie et du symptôme psychologique. En postulant que l’on grossit « pour des raisons émotionnelles » ou que la graisse est « une armure défensive », Orbach maintiendrait implicitement l’idée que le corps gros est le signe d’un trouble psychique sous-jacent à guérir. Pour ces collectifs, une véritable libération exige de dé-psychiatriser entièrement la morphologie : une personne a le droit d’être grosse sans que sa corpulence ne soit disséquée comme la métaphore d’un traumatisme infantile ou d’un vide affectif inassouvi.
Par ailleurs, d’autres critiques ont souligné le risque de voir l’injonction à « aimer son corps » et à pratiquer l’alimentation intuitive se retourner dialectiquement contre les femmes en se métamorphosant en un nouveau devoir psychologique culpabilisant. Dans une société néolibérale passée experte dans l’art de récupérer les revendications contestataires, l’injonction à l’amour-propre somatique (le fameux self-love) est devenue une marchandise comme une autre : les femmes ne doivent plus seulement surveiller leur poids, elles doivent désormais surveiller leurs pensées pour s’assurer qu’elles manifestent une bienveillance corporelle sans faille, ajoutant ainsi une couche supplémentaire de charge mentale à leur aliénation quotidienne.
12. Postérité contemporaine et pertinence clinique au XXIe siècle
12.1 L’impact des algorithmes, de TikTok et d’Instagram sur la dysmorphie
Loin de perdre de sa pertinence avec l’avènement du nouveau millénaire, la boîte à outils conceptuelle forgée par Susie Orbach s’avère plus indispensable que jamais pour analyser les catastrophes psychiques générées par la révolution numérique, les smartphones et les réseaux sociaux fondés sur l’image tels qu’Instagram et TikTok. Dès l’explosion de ces plateformes, Orbach a alerté l’opinion publique sur l’amplification industrielle de la fragmentation somatique induite par l’omniprésence des filtres photographiques algorithmiques.
À l’époque de la parution de Bodies en 2009, l’altération de l’image corporelle était encore l’apanage des logiciels professionnels de retouche dans les rédactions des magazines de mode ; aujourd’hui, chaque préadolescent dispose dans le creux de sa main d’algorithmes d’intelligence artificielle capables de lisser en temps réel les pores de sa peau, d’affiner son nez, d’agrandir ses yeux et d’amincir sa taille sur un écran vidéo. Orbach démontre que ce dispositif technique produit une dissociation psychique sans précédent : les jeunes générations ne se comparent plus seulement à des mannequins inaccessibles sur papier glacé, elles se comparent désormais en continu à leur propre avatar virtuel chimérique et numériquement corrigé. Le retour au miroir physique réel devient dès lors une expérience de désillusion et d’horreur dysmorphophobique absolue.
Cette exposition permanente au regard panoptique numérique a entraîné une hausse vertigineuse et documentée des troubles du comportement alimentaire chez les enfants de plus en plus jeunes, ainsi qu’une pénétration spectaculaire de ces pathologies chez les garçons et les jeunes hommes. La théorie orbachienne de l’insécurité corporelle comme produit d’exportation capitaliste trouve dans le modèle économique des géants de la Silicon Valley son illustration la plus paroxystique : les algorithmes d’amplification des plateformes sont délibérément calibrés pour pousser les contenus pro-anorexie et d’angoisse pondérale auprès des utilisatrices vulnérables, car la haine de soi corporelle est précisément l’affect le plus rentable pour maximiser le temps d’écran et générer des milliards de dollars de revenus publicitaires.
12.2 Filiation avec les mouvements de Body Positivity et de neutralité corporelle
Dans le paysage militant contemporain, Susie Orbach est universellement vénérée comme la mère spirituelle incontestable du mouvement mondial de Body Positivity. Nombreuses sont les militantes, influenceuses éthiques et autrices féministes actuelles qui revendiquent explicitement son héritage et s’appuient sur ses formules percutantes pour dénoncer la grossophobie institutionnelle et la tyrannie des canons de beauté exclusifs.
Cependant, attentive aux dérives mercantiles du Body Positivity — trop souvent récupéré par les marques sous la forme d’un culte sirupeux et superficiel de l’injonction à « trouver son corps magnifique quoi qu’il arrive » —, Susie Orbach soutient avec enthousiasme l’émergence d’un paradigme philosophique plus subversif : le mouvement de la neutralité corporelle (body neutrality). Ce courant refuse de remplacer l’obligation d’être mince par l’obligation de s’extasier en permanence sur sa propre plastique. Il propose une désescalade esthétique radicale :
- Cesser d’accorder une importance primordiale à l’apparence visuelle dans la définition de l’estime de soi ;
- Considérer le corps non comme une œuvre d’art devant séduire la galerie, mais comme un véhicule neutre, vivant et précieux qui permet de respirer, d’agir, de penser, de créer et de ressentir le monde ;
- Accepter des jours d’inconfort ou d’indifférence somatique sans culpabiliser de ne pas éprouver un amour passionné pour sa silhouette.
Cette transition vers la neutralité corporelle s’inscrit en droite ligne de la pensée matérialiste d’Orbach : libérer les individus de l’hyper-surveillance somatique pour leur permettre de réinvestir leur énergie psychique, intellectuelle et politique dans les luttes réelles pour la transformation de la société.
12.3 Bilan d’un demi-siècle de transformation de la pratique psychanalytique
À l’heure où Susie Orbach poursuit inlassablement ses travaux et interventions, le bilan de son demi-siècle d’activité intellectuelle et clinique apparaît comme l’un des plus riches et féconds de la psychanalyse contemporaine. En refusant avec une égale fermeté l’arrogance théorique de l’orthodoxie psychanalytique et l’angélisme a-théorique de certains activistes, elle a accompli une synthèse d’une rare élégance : inscrire définitivement le corps matériel et la politique de genre au centre même de la cure par la parole.
Son héritage institutionnel est immense : des milliers de cliniciennes à travers le monde, formées dans le sillage du Women’s Therapy Centre de Londres et du Women’s Therapy Centre Institute de New York, perpétuent aujourd’hui une pratique du soin psychique qui refuse de pathologiser les victimes de la domination sociale. Sa conceptualisation novatrice du contre-transfert, de l’intersubjectivité incarnée et de l’étiologie socioculturelle des symptômes névrotiques a profondément irrigué les courants relationnels majeurs de la psychothérapie internationale.
En démontrant que notre rapport intime à notre propre chair est indissociable des dynamiques économiques, patriarcales et symboliques du monde qui nous entoure, Susie Orbach a offert à l’humanité une grille d’émancipation inestimable. Sa voix puissante continuera de résonner comme un appel vibrant à la libération des corps et des esprits, nous rappelant avec force que la guérison individuelle ne sera jamais achevée tant que nous n’aurons pas transformé le monde qui nous blesse.
Références
Afin de prolonger l’étude de l’œuvre foisonnante de Susie Orbach et de son impact sur la psychanalyse et la théorie critique, les références académiques suivantes constituent des lectures indispensables :
- Benjamin, J. (1988). The Bonds of Love: Psychoanalysis, Feminism, and the Problem of Domination. Pantheon Books.
- Eichenbaum, L., & Orbach, S. (1983). What Do Women Want?: Exploding the Myth of Women’s Secret Desires. Michael Joseph.
- Fairbairn, W. R. D. (1952). Psychoanalytic Studies of the Personality. Tavistock Publications.
- Mitchell, S. A. (1988). Relational Concepts in Psychoanalysis: An Integration. Harvard University Press.
- Orbach, S. (1978). Fat is a Feminist Issue: The Anti-Diet Guide to Permanent Weight Loss. Paddington Press.
- Orbach, S. (1982). Fat is a Feminist Issue II: A Program to Conquer Compulsive Eating. Hamlyn.
- Orbach, S. (1986). Hunger Strike: The Anorectic’s Struggle as a Metaphor for Our Age. Faber and Faber.
- Orbach, S. (1999). The Impossibility of Sex: Stories of the Erotic and the Undesirable in Psychoanalysis. Scribner.
- Orbach, S. (2009). Bodies. Picador.
- Orbach, S. (2016). In Therapy: How Conversations with Psychotherapists Really Work. Profile Books / Wellcome Collection.
- Strings, S. (2019). Fearing the Black Body: The Racial Origins of Dieting. New York University Press.
- Winnicott, D. W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment: Studies in the Theory of Emotional Development. The Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis.