Michael Tomasello – 1950 à nos jours

Michael Tomasello

  • 1950, Bartow, Floride – present
  • Américain
  • Constructivisme, psychologie historico-culturelle, anthropologie évolutionniste
Scientifically Reviewed · Dr. Marwa Abd-Alazim · October 15, 2026
Medically & Scientifically Reviewed Verified: October 15, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Key Contributions

  • Paradigme de l'intentionnalité partagée (shared intentionality)
  • Primate Cognition Test Battery (PCTB)
  • Recherches comparatives entre jeunes enfants et grands singes
  • Origines socioculturelles et coopératives de l'intelligence humaine
  • Études sur le geste de pointage et l'acquisition du langage

Biography

Dans le paysage contemporain des sciences cognitives, de la psychologie du développement et de l’anthropologie évolutionniste, peu de figures ont imprimé une marque aussi profonde et refondatrice que Michael Tomasello. Né en 1950 à Bartow, en Floride, ce chercheur américain a orchestré un décentrement épistémologique majeur : plutôt que de concevoir l’intelligence humaine comme l’excroissance quantitative d’un cerveau de primate devenu simplement plus volumineux, il a démontré avec une rigueur empirique inégalée que la spécificité de notre espèce réside dans une adaptation fondamentalement socioculturelle et coopérative. En explorant la façon dont les très jeunes enfants et les grands singes résolvent des problèmes, communiquent et interagissent, Tomasello a forgé le paradigme de l’intentionnalité partagée (shared intentionality), articulant en une synthèse magistrale la théorie de l’évolution darwinienne, le constructivisme piagétien et la psychologie historico-culturelle de Lev Vygotski.

Pendant plus de deux décennies passées à la tête de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, Tomasello a développé une méthodologie comparée unique au monde, confrontant systématiquement les performances cognitives et communicatives des enfants préverbaux à celles de nos plus proches parents phylogénétiques, les chimpanzés et les bonobos. De ses premières explorations sur le geste de pointage et l’acquisition du langage sans recours aux chimères d’une grammaire universelle innée, jusqu’à ses élaborations monumentales sur l’histoire naturelle de la pensée, de la moralité et de l’agentivité, son œuvre déploie un système explicatif d’une cohérence remarquable. Il y démontre comment l’humain est devenu, par nécessité écologique et vertigineuse invention ontogénétique, un animal intrinsèquement normatif, capable de penser à travers la perspective de l’autre et de s’engager dans des aventures collectives où le « je » s’efface pour laisser place à la puissance du « nous ».

Cet article propose une traversée exhaustive et approfondie de la pensée, des découvertes et du legs intellectuel de Michael Tomasello, depuis ses racines intellectuelles jusqu’à ses résonances les plus contemporaines en philosophie de l’action, en linguistique cognitive et dans les débats actuels sur l’intelligence artificielle. En restituant la minutie de ses protocoles expérimentaux, la hardiesse de ses hypothèses théoriques et les controverses stimulantes qu’il continue de susciter, nous analyserons pas à pas la trajectoire de celui qui a offert à l’humanité le miroir expérimental le plus lucide et le plus exigeant pour comprendre sa propre émergence culturelle.

1. Introduction biographique et genèse de la pensée de Michael Tomasello

Pour saisir l’ampleur révolutionnaire de l’œuvre de Michael Tomasello, il convient d’examiner le terreau intellectuel et académique dans lequel elle a pris racine. Loin de s’inscrire immédiatement dans une chaire d’anthropologie évolutionniste, son parcours illustre une hybridation constante entre l’observation scrupuleuse du développement de l’enfant et l’interrogation éthologique, transformant pas à pas des intuitions philosophiques sur la culture en protocoles de laboratoire reproductibles.

1.1 Formation universitaire et premières influences conceptuelles

Michael Tomasello entame son cursus supérieur à l’Université Duke, où il obtient son baccalauréat universitaire en psychologie en 1972. Très tôt attiré par les questions relatives à l’apprentissage et à la cognition, il poursuit ses études supérieures à l’Université de Géorgie, où il soutient en 1980 sa thèse de doctorat sous la direction d’Eugene Long. Dès cette période doctorale, Tomasello se distingue par un refus des explications réductionnistes alors dominantes, qu’il s’agisse du béhaviorisme résiduel ou du computo-représentationnalisme orthodoxe issu de la première révolution cognitive, qui postulait un esprit humain désincarné fonctionnant à la manière d’un ordinateur séquentiel.

Deux corpus théoriques majeurs structurent alors sa vision naissante du développement cognitif : l’épistémologie génétique de Jean Piaget et l’approche historico-culturelle de Lev Vygotski. Chez Piaget, Tomasello puise l’idée fondamentale d’un sujet actif construisant ses schèmes de pensée à travers l’interaction sensori-motrice avec l’environnement ; chez Vygotski, il découvre le primat incontournable de la médiation sémiotique, de la transmission sociale et de la zone proximale de développement. La tension créatrice entre le constructivisme individuel piagétien et le socio-constructivisme vygotskien devient le moteur de sa réflexion : comment l’enfant humain passe-t-il d’une cognition biologique individuelle à une cognition saturée de symboles culturels collectifs ?

Pour répondre à cette question, Tomasello s’engage dès le début des années 1980 dans des études pionnières au Centre de recherche Yerkes sur les primates à Atlanta. Observant les jeunes chimpanzés élevés par leur mère ou par des humains, il s’intéresse à leurs modalités de communication gestuelle et à leurs mécanismes d’apprentissage social. Il y découvre des régularités troublantes : si les singes possèdent une formidable intelligence pratique du monde physique et une compréhension stratégique des rapports de force sociaux, ils semblent hermétiques aux dynamiques de transmission pédagogique et d’imitation fidèle que l’on observe chez le plus jeune des enfants humains. Cette énigme comparative constituera le fil rouge de toute son existence intellectuelle.

1.2 La direction de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste

La consécration institutionnelle et l’accélération scientifique de la recherche de Tomasello surviennent à la fin des années 1990. En 1997, la prestigieuse Société Max Planck décide de créer à Leipzig l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste (Max-Planck-Institut für evolutionäre Anthropologie), conçu comme un épicentre mondial dédié à l’étude des origines de l’humanité sous tous ses angles (génétique, linguistique, paléoanthropologique et psychologique). Tomasello est choisi pour fonder et diriger le département de psychologie du développement et comparée, fonction qu’il occupera pendant plus de deux décennies, jusqu’en 2018.

Sous son impulsion visionnaire, un dispositif sans équivalent au monde voit le jour : le Centre de recherche sur les primates Wolfgang Köhler, intégré au zoo de Leipzig. Ce centre d’excellence permet d’étudier simultanément, dans des conditions d’observation éthologiquement respectueuses et méthodologiquement contrôlées, les quatre espèces de grands singes non humains (chimpanzés, bonobos, gorilles et orangs-outans). Parallèlement, Tomasello met en place un vaste laboratoire de psychologie infantile accueillant quotidiennement des centaines d’enfants âgés de quelques mois à plusieurs années. Cette double structure d’expérimentation offre un cadre empirique parfait pour administrer des tâches rigoureusement identiques à des sujets humains et non humains.

Durant cette période faste à Leipzig, Tomasello fédère une équipe internationale de jeunes chercheurs exceptionnels — parmi lesquels Josep Call, Malinda Carpenter, Felix Warneken et Hannes Rakoczy — qui révolutionnent la psychologie comparée. Leurs travaux conjoints débouchent sur des centaines d’articles novateurs qui démontrent de façon cumulative que l’intelligence humaine se distingue fondamentalement de celle des autres primates par son orientation intrinsèquement sociale, coopérative et communicative. L’Institut de Leipzig s’impose ainsi comme le foyer mondial incontournable de l’anthropologie cognitive expérimentale.

1.3 Le retour académique à Duke University et la maturité théorique

Après deux décennies d’une productivité scientifique éblouissante en Allemagne, Michael Tomasello opère en 2016 un retour hautement symbolique vers son alma mater en devenant professeur titulaire de psychologie et de neurosciences à l’Université Duke. Cette transition géographique coïncide avec une période de maturité intellectuelle remarquable, durant laquelle le chercheur s’attelle à la rédaction de vastes ouvrages de synthèse théorique destinés à intégrer ses découvertes empiriques dans un modèle anthropologique total.

Cette maturité conceptuelle prend corps dans une trilogie monumentale publiée aux presses universitaires de Harvard : A Natural History of Human Thinking (2014), A Natural History of Human Morality (2016) et Becoming Human: A Theory of Ontogeny (2019). Dans ces traités d’une densité exceptionnelle, Tomasello déploie une vision synoptique unifiant trois axes temporels indispensables à la compréhension de l’esprit humain : la phylogenèse (l’évolution des espèces depuis le dernier ancêtre commun), l’ontogenèse (le développement de l’enfant de la naissance à la socialisation mûre) et l’histoire culturelle ou socio-genèse (l’accumulation intergénérationnelle des savoirs et des normes institutionnelles).

Ce travail colossal lui vaut une reconnaissance institutionnelle internationale de tout premier ordre. Michael Tomasello est élu à l’Académie nationale des sciences des États-Unis et à l’Académie américaine des arts et des sciences. Il reçoit de multiples distinctions prestigieuses, dont le prix Heineken des sciences cognitives décerné par l’Académie royale des arts et des sciences des Pays-Bas en 2010, ainsi que le très réputé prix Balzan pour les sciences cognitives et le développement en 2022. Ces honneurs couronnent une trajectoire intellectuelle exemplaire qui a redéfini les frontières entre la biologie de l’évolution, la psychologie et la philosophie de l’esprit.

2. Méthodologie comparée : paradigmes expérimentaux chez les enfants et les primates

L’originalité décisive de Michael Tomasello ne repose pas seulement sur l’audace de ses spéculations théoriques, mais avant tout sur une refondation méthodologique radicale. Pour dépasser les anecdotes éthologiques sans valeur statistique d’une part, et les protocoles de laboratoire artificiels et inadaptés d’autre part, il a fallu concevoir des dispositifs expérimentaux novateurs, capables de mesurer avec équité les aptitudes cognitives d’individus n’appartenant pas à la même espèce.

2.1 Le principe des comparaisons directes interspécifiques

Le postulat méthodologique fondamental de Tomasello consiste à soumettre des enfants humains (généralement âgés de un à trois ans, période clé où les compétences culturelles émergent avant l’alphabétisation formelle) et des grands singes adultes (principalement des chimpanzés) à des batteries d’épreuves standardisées strictement comparables. L’aboutissement le plus célèbre de cette approche est la Primate Cognition Test Battery (PCTB), administrée à plus d’une centaine de chimpanzés et d’enfants humains par Esther Herrmann, Josep Call et Michael Tomasello en 2007.

Ce protocole rigoureux a permis de ségréguer deux grands domaines de la cognition : la cognition physique, relative à la manipulation d’objets inanimés dans l’espace, à la compréhension de la causalité matérielle et aux quantités numériques ; et la cognition sociale, relative à la communication, à l’apprentissage social, à la lecture d’intentions et à la collaboration. Les résultats ont constitué un séisme conceptuel : les chimpanzés et les enfants de deux ans et demi affichent des compétences quasiment identiques dans le domaine physique (compréhension des lois de gravité simples, repérage spatial, discrimination de volumes). En revanche, dans le domaine social, les enfants humains écrasent littéralement leurs cousins primates, manifestant des capacités d’orientation vers l’autre, de suivi du regard et d’apprentissage par observation qualitativement incomparables.

Un défi méthodologique crucial auquel Tomasello a dû répondre réside dans le contrôle des biais d’enculturation. Les grands singes élevés par des humains (« enculturés ») développent parfois des comportements atypiques par rapport à leurs congénères sauvages. Pour garantir la validité écologique de ses conclusions, Tomasello a veillé à tester prioritairement des primates élevés par leurs propres mères en groupes sociaux semi-naturels au zoo de Leipzig, tout en comparant systématiquement leurs résultats à ceux d’enfants humains élevés dans des milieux culturels variés, évitant ainsi le piège de l’échantillonnage exclusivement occidental.

2.2 Dispositifs d’observation de l’interaction et de la résolution de problèmes

Pour mesurer les dispositions coopératives et communicatives sans utiliser le langage verbal, l’équipe de Tomasello a conçu des appareils expérimentaux devenus aujourd’hui des classiques de la psychologie comparée. Parmi ceux-ci, la tâche de traction collaborative (souvent inspirée ou adaptée de l’appareil de Crawford ou du dispositif de Hirata) mérite une attention particulière : elle consiste en une table sur laquelle repose un plateau de nourriture pourvu d’une cordelette coulissante. Pour amener le plateau à portée, deux individus doivent tirer simultanément sur les deux extrémités de la corde ; si l’un tire seul, la corde glisse et la nourriture demeure inaccessible.

Les expérimentations ont mis en évidence une différence frappante : alors que les chimpanzés ne parviennent à collaborer que si la nourriture est préalablement distribuée en deux tas distincts (pour éviter qu’un individu dominant n’accapare tout), les enfants humains, dès l’âge de quatorze à vingt-quatre mois, se coordonnent spontanément sans rivalité inhibitrice. Plus encore, si l’adulte cesse soudainement de tirer, l’enfant humain s’efforce activement de relancer son partenaire en pointant la corde ou en lui tendant la main, signe d’une attente d’engagement conjoint inexistante chez le primate non humain.

Un autre paradigme célèbre oppose l’apprentissage par imitation à l’apprentissage par émulation. Dans les expériences dites de la « boîte transparente » menées avec Victoria Horner, un démonstrateur humain effectue une série d’actions sur un dispositif pour en extraire une récompense, certaines actions étant causalement nécessaires et d’autres parfaitement superflues. Les chimpanzés comprennent rapidement la causalité physique : dès que la boîte est transparente, ils ignorent les gestes inutiles pour aller directement au but (émulation des résultats matériels). L’enfant humain, à l’inverse, reproduit méticuleusement l’intégralité des gestes, y compris ceux sans utilité mécanique. Ce phénomène de « sur-imitation » (over-imitation) démontre que l’enfant perçoit la démonstration non pas seulement comme un acte causal physique, mais comme une norme sociale rituelle et pédagogique qu’il convient de respecter fidèlement.

2.3 Rigueur épistémologique et défis interprétatifs

L’interprétation théorique de ces protocoles requiert une vigilance épistémologique constante pour déjouer deux écueils symétriques : d’une part, l’anthropomorphisme naïf, qui projette sur l’animal des états mentaux, des croyances et des visées morales réservés aux humains ; d’autre part, un anthropocentrisme réductionniste ou un behaviorisme mécanique qui nierait l’existence d’une riche vie cognitive et perceptive chez les grands singes en invoquant le principe de parcimonie (le canon de Morgan) de manière dogmatique.

Tomasello a toujours défendu une position nuancée mais ferme : les chimpanzés ne sont nullement des automates pavloviens. Ils possèdent une pensée instrumentale sophistiquée, comprennent les relations de cause à effet dans le monde physique, et ont conscience de ce que leurs congénères peuvent ou ne peuvent pas voir. Leurs limites cognitives ne relèvent pas d’un manque d’intelligence générale, mais d’une orientation motivationnelle spécifique : leur univers mental est fondamentalement façonné par la compétition sociale (l’accès à la nourriture et aux partenaires sexuels) et non par la collaboration altruiste.

Par ailleurs, Tomasello a souligné l’impératif de distinguer la compétence sous-jacente de la simple performance comportementale. Un grand singe peut échouer à une tâche communicative humaine (comme comprendre un geste de pointage) simplement parce que la situation ne fait aucun sens écologique pour lui. C’est pourquoi le centre Wolfgang Köhler a instauré des standards éthiques et méthodologiques exigeants : les singes ne sont jamais privés de nourriture, leur participation aux expériences repose sur le volontariat absolu, et les environnements de test sont conçus pour limiter le stress afin de révéler l’authenticité de leur fonctionnement psychologique.

3. L’hypothèse de l’intentionnalité partagée : socle de la spécificité humaine

Au cœur de l’édifice conceptuel de Michael Tomasello se trouve l’hypothèse de l’intentionnalité partagée (shared intentionality hypothesis). Développée dans une série d’articles séminaux au début des années 2000, notamment son texte programmatique de 2005 co-écrit avec Malinda Carpenter, Josep Call, Tanya Behne et Henrike Moll dans Behavioral and Brain Sciences, cette thèse postule que ce qui distingue l’esprit humain n’est pas une puissance de calcul décuplée, mais une aptitude évolutive inédite à fusionner des perspectives psychologiques distinctes dans des activités conjointes coordonnées.

3.1 De l’attention conjointe aux représentations partagées

L’intentionnalité partagée trouve son ancrage développemental dans ce que Tomasello qualifie de « révolution de l’âge de neuf mois ». C’est en effet entre neuf et douze mois que le nourrisson humain cesse de s’engager exclusivement dans des interactions dyadiques (face-à-face bébé-mère ou manipulation bébé-objet) pour entrer dans des interactions triadiques. L’enfant devient capable de lier un partenaire social et un objet extérieur au sein d’un même champ de conscience unifié : c’est l’émergence de l’attention conjointe (joint attention).

Dans ce cadre triadique, l’enfant ne se contente pas de suivre la direction du regard de l’adulte (ce que les chimpanzés savent faire dans une certaine mesure pour surveiller un rival). Il s’assure par des regards de va-et-vient que l’adulte regarde également l’objet qu’il contemple lui-même. Il s’instaure alors une boucle de récursivité psychologique : « Je vois que tu vois que je vois l’objet ». Cette synchronisation forme ce que Tomasello nomme un format d’activité partagée (empruntant le terme de format à Jerome Bruner), créant un espace psychologique commun au sein duquel les deux agents s’accordent sur la réalité extérieure.

Cette coordination perceptive ouvre la voie à des représentations mentales partagées. À partir du moment où deux esprits peuvent focaliser leur attention sur un même objet tout en ayant conscience de cette convergence, ils peuvent envisager des perspectives alternatives sur cet objet. Un jouet peut être perçu par l’enfant comme amusant et par l’adulte comme dangereux. L’attention conjointe constitue ainsi le prérequis indispensable pour concevoir la notion même de « perspective » et, par conséquent, pour s’émanciper de l’égocentrisme cognitif primitif.

3.2 Objectifs communs et rôles complémentaires

L’intentionnalité partagée ne se limite pas à la perception contemplative ; elle culmine dans la poursuite concertée d’un but commun (joint goal). Lorsqu’un enfant de dix-huit mois et un adulte construisent ensemble une tour de cubes, il ne s’agit pas de deux individus empilant des morceaux de bois côte à côte de manière parallèle. Il s’opère une fusion téléologique où les deux participants s’engagent envers un état final unifié : « Nous construisons la tour ».

Cette constitution d’un agent conjoint entraîne deux conséquences majeures décrites par Tomasello :

  • La complémentarité et l’interchangeabilité des rôles : Les activités coopératives humaines sont structurées par une division du travail. L’un tient la base tandis que l’autre ajuste le sommet. Des expériences ont démontré que si l’on inverse soudainement les rôles, les enfants humains comprennent immédiatement la perspective de l’autre et s’adaptent sans nécessiter de réapprentissage, ce dont les chimpanzés sont incapables car ils n’intègrent l’activité que sous l’angle exclusif de leur propre action motrice.
  • La surveillance conjointe et la réparation de la rupture : Si l’un des partenaires se déconcentre ou abandonne prématurément la tâche, l’enfant tente de restaurer l’attention conjointe en émettant des vocalisations d’appel ou des sollicitations corporelles, manifestant le sentiment implicite d’une promesse ou d’un engagement partagé qui lie désormais les deux acteurs.

3.3 Différenciation ontologique entre intentionnalité individuelle et partagée

Pour clarifier sa théorisation, Tomasello établit une ligne de démarcation ontologique nette entre l’intentionnalité individuelle et l’intentionnalité partagée. L’intentionnalité individuelle, présente chez les grands singes et sans doute chez le dernier ancêtre commun aux hominidés, est un système cognitif égocentré orienté vers la satisfaction de désirs personnels (trouver des fruits, éviter les prédateurs, s’accoupler). La représentation des états mentaux d’autrui n’y intervient que comme un instrument tactique : le chimpanzé évalue ce que son rival sait ou ne sait pas afin de lui dérober de la nourriture en toute discrétion. Il s’agit d’une intelligence machiavélique, éminemment compétitive.

L’intentionnalité partagée, en revanche, implique une mutation motivationnelle et conceptuelle radicale : elle repose sur la coopérativité intrinsèque et la confiance mutuelle. Le sujet ne se contente plus de manipuler le comportement d’autrui ; il aligne sa propre volonté sur celle d’un pair pour former un sujet d’action collectif, une « agentivité conjointe ». Ce saut évolutif crée une forme de pensée perspectiviste et récursive où chaque participant évalue la situation non pas simplement depuis sa propre coordonnée subjective, mais depuis le point de vue méta-cognitif du « nous ».

Sans cette intentionnalité partagée, affirme Tomasello, l’accès à la culture symbolique, aux conventions sémantiques et à la moralité normative demeure rigoureusement impossible. Elle est l’infrastructure psychologique fondamentale sans laquelle le langage articulé ne saurait trouver de terrain d’atterrissage dans l’esprit humain.

4. L’évolution culturelle cumulative et l’effet cliquet (Ratchet Effect)

Dans son ouvrage fondateur de 1999, The Cultural Origins of Human Cognition, Tomasello formule une énigme d’inspiration paléoanthropologique : à l’échelle des temps géologiques, les quelque six millions d’années qui séparent l’homme du chimpanzé représentent une durée biologique trop brève pour qu’une multitude de mutations génétiques complexes aient pu concevoir indépendamment le langage, la géométrie, les mathématiques, les religions et les technologies avancées. Il faut donc faire intervenir un multiplicateur adaptatif : la culture cumulative.

4.1 Mécanismes de transmission : imitation versus émulation

La culture humaine ne se caractérise pas seulement par la présence de traditions locales (que l’on observe également chez les chimpanzés sauvages, comme le cassage de noix au moyen de percuteurs en pierre dans la forêt de Taï). Elle se singularise par son caractère cumulatif : une génération améliore un outil ou une pratique, et la génération suivante hérite de cette version perfectionnée sans avoir à réinventer la roue, la hissant à son tour vers un degré de sophistication supérieur.

Tomasello démontre que ce cumul adaptatif repose sur un mécanisme de transmission d’une précision chirurgicale : l’imitation culturelle fidèle. L’enfant humain ne copie pas seulement l’effet environnemental produit par une action, il reproduit méticuleusement le processus sensori-moteur, les gestes et la trajectoire intentionnelle du démonstrateur. À l’opposé, les primates recourent massivement à l’émulation : ils perçoivent le résultat matériel (par exemple, un fruit est sorti d’un tube), puis déploient leur propre répertoire comportemental idiosyncrasique pour obtenir le même effet physique, sans prêter attention aux moyens techniques spécifiques déployés par le modèle.

La différence est capitale : l’émulation échoue à stabiliser les détails techniques innovants d’une invention. Si un individu invente une méthode de coupe plus ergonomique, ses congénères qui émulent ne retiendront que le résultat (le bois est coupé), et la subtilité du geste sera définitivement perdue à sa mort. L’imitation fidèle humaine agit au contraire comme un moule conservateur rigide, condition préalable nécessaire à toute amélioration ultérieure.

4.2 La dynamique de l’effet cliquet dans l’histoire des technologies

Pour illustrer cette dynamique historique de conservation et de progrès, Michael Tomasello a forgé la métaphore restée célèbre de l’effet cliquet (ratchet effect). Tout comme le mécanisme d’un cliquet autorise un rouage à avancer tout en bloquant instantanément tout mouvement de recul, l’imitation culturelle stabilise une innovation dans le répertoire social d’un groupe, empêchant la dégradation ou la régression technologique à travers les générations.

Ce processus cumulatif s’observe à travers toute l’histoire matérielle de notre espèce :

  • Un individu préhistorique invente une pointe de silex fruste montée sur un manche en bois.
  • Le groupe adopte et fige cette technique par transmission pédagogique et imitation fidèle d’enfants à adultes (le cliquet bloque le retour en arrière).
  • Plusieurs générations plus tard, un tailleur particulièrement inventif découvre la technique de la retouche par pression, affinant le tranchant de la pierre.
  • Cette modification est à son tour absorbée et transmise normativement, devenant le nouveau standard de base à partir duquel de futures innovations surviendront.

En vertu de cet effet cliquet, aucun être humain contemporain, fût-il doté du plus formidable quotient intellectuel, ne serait capable de réinventer isolément, au cours de sa brève existence, les technologies les plus banales de son quotidien (comme un crayon ou un téléphone portable). L’esprit individuel ne fonctionne qu’adossé à ce gigantesque capital cognitif extériorisé, forgé par des millénaires d’expérimentations collectives mutualisées.

4.3 Institutions sociales et création d’une réalité symbolique

L’effet cliquet ne gouverne pas seulement les artefacts matériels ; il régit avec la même puissance les pratiques symboliques et les institutions. Tomasello s’appuie ici sur les apports de la philosophie analytique de John Searle sur la construction de la réalité sociale pour expliciter comment les hominidés sont passés de simples habitudes comportementales à des faits institutionnels contraignants.

Une régularité comportementale (par exemple, se rassembler pour partager une proie) se transforme en institution dès lors que le groupe confère à cette pratique une fonction de statut reconnue collectivement, obéissant à la formule canonique : « X compte comme Y dans le contexte C ». Un morceau de coquillage ou un rectangle de papier imprimé compte comme de la « monnaie » ; un couple d’individus qui échangent des consentements au milieu du groupe compte comme un « mariage ». Ces réalités invisibles n’existent que par la vertu de la croyance mutuelle et de l’accord normatif partagé.

Dès lors, la culture cesse d’être une simple couche comportementale superficielle pour devenir la véritable niche écologique propre à l’espèce humaine. Selon Tomasello, naître dans un groupe humain, c’est être immédiatement immergé dans un univers saturé de prescriptions symboliques, d’outils ancestraux et d’institutions déontiques que l’ontogenèse doit intérioriser pour transformer un organisme biologique brut en une personne morale et rationnelle accomplie.

5. Les racines gestuelles de la communication humaine

L’un des apports les plus originaux de Tomasello concerne la phylogenèse du langage. S’opposant à l’idée séculaire selon laquelle le langage humain découlerait directement de l’évolution des vocalisations animales, il démontre dans son ouvrage de 2008, Origins of Human Communication, que le berceau évolutif de la sémiotique linguistique réside dans la gestualité communicative naturelle.

5.1 Le geste de pointage : fondement de la sémiotique humaine

L’acte communicatif humain le plus pur, le plus universel et pourtant le plus fascinant est le geste de pointage (pointing) réalisé avec l’index tendu. Apparaissant spontanément chez l’enfant vers l’âge de douze mois, bien avant la maîtrise des premiers énoncés syntaxiques, ce geste apparemment anodin constitue en réalité une merveille de sophistication sociocognitive.

Tomasello distingue minutieusement deux fonctions fondamentales du pointage :

  • Le pointage impératif : L’agent pointe un objet pour que l’autre le lui donne (« Donne-moi ce biscuit ! »). Il s’agit d’une communication instrumentale orientée vers l’action de l’autre pour satisfaire un désir personnel. Ce type de geste peut être observé chez des chimpanzés captifs cherchant à diriger la main d’un soigneur vers de la nourriture hors d’atteinte.
  • Le pointage déclaratif : L’enfant pointe un objet simplement pour orienter l’attention de l’adulte vers cet objet, dans le seul but de partager l’intérêt mental ou l’émotion esthétique qu’il suscite (« Regarde le bel oiseau là-bas ! »). Ce pointage déclaratif est rigoureusement inexistant chez les primates sauvages. Jamais un chimpanzé dans la jungle ne pointera un coucher de soleil ou un congénère blessé pour inviter un tiers à partager son étonnement ou sa compassion.

De surcroît, Tomasello met en évidence une troisième fonction hautement prosociale : le pointage informatif. Si un adulte feint d’avoir égaré un trousseau de clés qu’il cherchait activement sous les yeux d’un bébé de douze mois, celui-ci pointera spontanément les clés posées derrière un coussin pour aider l’adulte à les retrouver, sans rien demander en échange. Le pointage devient un vecteur de générosité informationnelle pure, impensable sans l’infrastructure de l’intentionnalité partagée.

5.2 La pantomime et l’iconicité dans l’émergence symbolique

Si le pointage est le geste déictique par excellence, ancrant l’attention commune dans l’espace immédiat du présent, il rencontre rapidement des limites intrinsèques dès lors qu’il s’agit d’évoquer des entités absentes, invisibles ou des actions futures. C’est ici qu’intervient le second étage de la fusée gestuelle identifié par Tomasello : la pantomime ou le geste iconique.

La pantomime consiste à simuler corporellement une action ou les attributs d’une chose pour communiquer une intention : par exemple, battre des bras pour signifier un oiseau en vol, ou mimer le geste de boire pour suggérer la soif. Contrairement au pointage qui n’est qu’un vecteur d’attention spatial vide de contenu descriptif, le geste iconique contient en lui-même une ressemblance sémantique avec son référent. Il nécessite que l’émetteur crée une forme corporelle compréhensible et que le récepteur fasse une inférence coopérative pour deviner ce que cette forme représente.

Cette communication iconique dépend viscéralement de ce que Tomasello qualifie de terrain cognitif commun (common ground). Si deux individus n’ont pas fait ensemble l’expérience préalable d’un prédateur particulier ou d’une pratique de chasse donnée, la pantomime demeure indéchiffrable. Le geste iconique prouve que la symbolisation humaine est dès l’origine une tentative de communion mentale, où le sens n’est pas codé dans un dictionnaire préétabli, mais reconstruit collaborativement en contexte à partir d’expériences préalablement partagées.

5.3 Du geste prélinguistique au langage conventionnel

L’aboutissement de cette trajectoire gestuelle est l’éclosion du langage conventionnel. Pour Tomasello, il existe une parfaite continuité fonctionnelle entre le pointage déictique, la pantomime iconique et la parole articulée. La parole n’est pas née d’une mutation soudaine qui aurait branché des cordes vocales sur un centre de grammaire universelle, mais de la conventionalisation graduelle d’accords sémiotiques préalablement rodés dans l’espace gestuel.

La transition du geste au mot s’opère par un processus d’arbitrarisation. Dès lors qu’un groupe partage un terrain commun suffisant, le geste iconique mime de moins en moins la chose et tend vers un signe économique abrégé, qui finit par être doublé, puis remplacé par des émissions vocales conventionnelles. L’atout de la vocalité est évident : elle libère les mains pour le travail technique et fonctionne dans l’obscurité ou à travers les obstacles végétaux.

Mais ce qui importe par-dessus tout pour Tomasello, c’est que la logique grammaticale triadique (Sujet – Verbe – Objet ou Thème – Prédicat) est déjà préfigurée dans la structure du pointage gestuel. Lorsqu’un enfant pointe une porte close puis regarde sa mère avec une vocalisation interrogative, il produit déjà un énoncé à deux termes où la porte est le thème (topique) et la requête d’ouverture est le commentaire (focus). La grammaire n’est rien d’autre que l’instrumentalisation conventionnelle raffinée de ces découpages attentionnels initialement élaborés par les mains et les yeux.

6. L’approche de l’acquisition du langage basée sur l’usage

Dans le prolongement direct de ses travaux sur la communication gestuelle, Michael Tomasello s’est affirmé dès les années 1990 comme le fer de lance de la critique du paradigme générativiste noam-chomskyen. Son ouvrage retentissant de 2003, Constructing a Language: A Usage-Based Theory of Language Acquisition, a jeté les bases d’une alternative théorique féconde : le modèle linguistique basé sur l’usage (usage-based linguistics).

6.1 Réfutation du modèle nativiste et de la grammaire universelle

Le paradigme dominant fondé par Noam Chomsky postulait l’existence d’une Grammaire Universelle (GU) innée, inscrite dans le patrimoine génétique sous la forme d’un organe ou module linguistique mental dédié. Ce modèle reposait sur le célèbre argument de la « pauvreté du stimulus » : le flux verbal auquel l’enfant est exposé étant supposé trop lacunaire, désordonné et pauvre pour lui permettre de déduire les règles syntaxiques hautement abstraites de sa langue, il fallait nécessairement présupposer une connaissance a priori des principes grammaticaux.

Tomasello démonte méthodiquement cet édifice nativiste à l’aide de trois réfutations magistrales :

  • La réfutation typologique : En s’appuyant sur les travaux de linguistes comme Nicholas Evans et Stephen Levinson, Tomasello rappelle la diversité vertigineuse des quelque 7 000 langues naturelles parlées dans le monde. Nombre d’entre elles ne possèdent ni propositions subordonnées, ni syntagmes nominaux universels, ni ordre fixe des mots. L’idée d’un moule syntaxique universel inné ne résiste pas à la réalité empirique de la typologie linguistique.
  • La critique de la pauvreté du stimulus : L’environnement langagier de l’enfant n’est pas un bruit aléatoire ; il est inséré dans des contextes sociaux extrêmement répétitifs et structurés (bains, repas, jeux partagés). Le stimulus est en réalité extraordinairement riche dès lors qu’on prend en compte l’ancrage pragmatique et l’attention conjointe qui accompagnent chaque prise de parole.
  • L’inutilité de modules cérébraux spécifiques : L’enfant n’a nul besoin d’un « module du langage » spécialisé pour apprendre à parler. Deux capacités cognitives générales suffisent amplement : la lecture des intentions d’autrui (pour saisir le sens des expressions) et l’extraction de régularités statistiques ou catégorisation par analogie (pour construire les schémas syntaxiques).

6.2 Les constructions grammaticales et l’apprentissage pas à pas

À la place des règles formelles génératives manipulant des symboles sans substance, Tomasello embrasse le cadre théorique des grammaires de construction développé notamment par Adele Goldberg. Une construction grammaticale est définie comme un appariement direct et conventionnel entre une structure formelle (phonologique ou morphosyntaxique) et une fonction sémantique ou pragmatique globale.

À travers des études longitudinales minutieuses du langage spontané d’enfants de un à trois ans, Tomasello démontre que l’acquisition ne s’opère pas du général vers le particulier, mais s’effectue selon une progression prudente, fragmentaire et « pas à pas » (item-based) :

  1. Les holophrases et expressions figées : L’enfant commence par mémoriser des blocs langagiers entiers indécomposables (« Oukile ? », « Veux-pas »).
  2. Les îlots verbaux (Verb Island Hypothesis) : Vers deux ans, l’enfant commence à organiser sa syntaxe autour de verbes spécifiques pris isolément. Il apprend par exemple la structure « X tape Y » sans être pour autant capable de transférer immédiatement ce schéma transitif à un autre verbe comme « couper » ou « pousser ». Chaque verbe forme son propre petit îlot structural autonome.
  3. L’abstraction et la créativité analogique : Ce n’est qu’entre trois et quatre ans, après avoir emmagasiné des centaines d’exemplaires d’îlots verbaux similaires, que l’enfant procède à un alignement analogique pour extraire des schémas abstraits généraux (comme la construction transitive générale [Agent – Verbe – Patient]).

6.3 L’intention communicative comme moteur du développement syntaxique

Dans ce modèle d’apprentissage par l’usage, le moteur ultime de la complexification syntaxique est la volonté de décoder et de faire partager des intentions communicatives. Le problème fondamental du jeune enfant face au langage n’est pas d’appliquer des opérations mathématiques sur des arbres syntaxiques, mais de comprendre pourquoi son interlocuteur a produit tel énoncé sonore dans tel contexte d’interaction.

L’attention partagée joue ici le rôle d’un filtre sémiotique puissant. Si un adulte désigne une boîte inhabituelle et s’exclame « Regarde le dax ! », l’enfant n’a pas à tester une infinité logique d’hypothèses sur ce que le mot « dax » peut désigner (comme le suggérait le célèbre problème de Quine). Parce qu’il se trouve dans un cadre d’interaction conjointe avec l’adulte, l’enfant sait que le mot réfère à la nouveauté qui polarise l’attention mutuelle, segmentant ainsi le réel sans effort grâce à la téléologie partagée de la situation.

Au fur et à mesure que l’enfant progresse, la maîtrise des structures syntaxiques complexes (comme les subordonnées relatives, les complétives ou les constructions passives) ne s’opère pas par activation génétique programmée, mais par la participation quotidienne à des flux dialogiques soutenus. C’est le frottement conversationnel, le jeu des reprises, des corrections implicites et des échafaudages discursifs offerts par l’adulte qui façonne et densifie le réseau constructif de l’enfant, faisant de la grammaire le sédiment historique stabilisé de la communication interpersonnelle.

7. Une histoire naturelle de la pensée humaine : trajectoire évolutive

En 2014, Tomasello synthétise plusieurs décennies d’investigations dans un traité majeur intitulé A Natural History of Human Thinking. L’ambition y est colossale : réconcilier l’évolution de la pensée avec la théorie de la sélection naturelle sans tomber dans le double piège du cartésianisme traditionnel (qui fait de la pensée un don mystique désincarné) ou du réductionnisme sociobiologique simpliste. Tomasello y retrace la métamorphose de la pensée à travers trois étapes évolutives distinctes.

7.1 L’intentionnalité individuelle chez l’ancêtre commun

Pour reconstruire la psychologie de l’ancêtre commun partagé entre l’homme et le chimpanzé il y a quelque six à huit millions d’années, Tomasello ausculte les performances cognitives des grands singes contemporains. Il démontre que ces primates possèdent d’ores et déjà une authentique pensée instrumentale :

  • Ils sont capables de former des représentations cognitives non verbales d’objets, de relations spatiales et de liens causaux matériels.
  • Ils pratiquent une simulation mentale hors ligne leur permettant de résoudre des problèmes avant de passer à l’action motrice (par exemple, empiler des caisses pour atteindre une banane en hauteur, comme l’avait déjà documenté Wolfgang Köhler).
  • Sur le plan social, ils sont dotés d’une théorie de l’esprit minimale : ils comprennent que leurs rivaux ont des buts, qu’ils voient certaines choses et en ignorent d’autres.

Cependant, cette pensée demeure captive de l’intentionnalité individuelle. Le chimpanzé ne manipule ses représentations mentales que dans le cadre d’un modèle égocentré en vue de satisfaire ses besoins propres au sein d’une compétition impitoyable. Il est incapable de représenter un objet selon une perspective neutre ou alternative partagée avec un pair. Sa pensée ne connaît ni la négation logique, ni la réflexivité discursive, ni la délibération normative : elle est instrumentale, directe et solitaire.

7.2 L’intentionnalité conjointe chez les premiers hominidés

La rupture adaptative majeure se produit il y a environ 400 000 ans, avec l’émergence des premiers représentants du genre Homo évolué, incarnés typiquement par Homo heidelbergensis. À cette époque, des bouleversements écologiques majeurs (assèchement du climat, raréfaction des ressources végétales facilement accessibles et prolifération de dangereux prédateurs dans les savanes ouvertes) acculent ces hominidés à une contrainte nouvelle : l’approvisionnement collaboratif obligatoire (obligate collaborative foraging).

Dans ce contexte hostile, un individu isolé est voué à mourir de faim ou à être dévoré. Les hominidés n’ont d’autre choix pour subsister que de s’associer deux à deux (dans des dyades coopératives) pour chasser du gros gibier ou déterrer de volumineux tubercules. C’est l’apparition de l’intentionnalité conjointe (joint intentionality) :

  • Les représentations perspectivistes : Les deux chasseurs doivent coordonner leurs mouvements. L’un rabat la proie tandis que l’autre l’attend en embuscade. Chacun doit donc se représenter simultanément son propre rôle et le rôle de son partenaire au sein d’un même but commun unifié.
  • La surveillance conjointe de la réalité : Les partenaires développent une pensée réflexive de second ordre, évaluant constamment leur propre action à travers le prisme du partenaire : « Que pense mon coéquipier de ma position actuelle ? Sait-il où se trouve le danger ? ».

Cette coopération face-à-face engendre une forme de communication proto-linguistique naturelle (pointage et pantomime) et jette les bases d’une pensée non plus purement animale, mais perspectiviste et mutuellement autorégulée.

7.3 L’intentionnalité collective chez Homo sapiens

La dernière grande métamorphose s’opère il y a environ 150 000 à 200 000 ans, avec l’apparition d’Homo sapiens. Deux nouvelles pressions évolutives entrent alors en scène : l’augmentation exponentielle de la taille des populations et la compétition exacerbée entre groupes ou tribus distinctes. La coopération dyadique directe de personne à personne ne suffit plus ; il devient impératif de faire corps à l’échelle de clans entiers comprenant des dizaines ou des centaines d’individus qu’on ne côtoie pas quotidiennement.

C’est l’avènement de l’intentionnalité collective (collective intentionality) :

  • Les représentations objectives et neutres : Pour communiquer avec n’importe quel membre du groupe sans dépendre de son contexte intime singulier, le langage se conventionalise entièrement. La pensée cesse d’être liée aux perspectives subjectives de deux personnes pour adopter un « point de vue de nulle part » ou point de vue objectif : une assertion n’est plus seulement vraie pour toi et moi, elle est reconnue comme vraie universellement au sein de la communauté culturelle.
  • L’institutionnalisation de la raison normative : Les règles techniques et sociales s’érigent en normes morales impersonnelles garanties par le groupe. La pensée réflexive devient une intériorisation des arguments du groupe : penser, c’est dialoguer en soi avec la communauté, en soumettant ses jugements aux critères collectifs d’admissibilité rationnelle et de rectitude logique.

Ainsi, la pensée humaine formelle, logique et symbolique n’est pas le produit spontané d’un cerveau génial solitaire, mais le fruit d’une socialisation radicale qui a progressivement décentré le point de vue individuel pour l’élever à la dignité de la perspective objective collective.

8. L’évolution de la moralité : équité, justice et normes collectives

Poursuivant sa vertigineuse entreprise de naturalisation des compétences humaines réputées les plus transcendantes, Tomasello publie en 2016 A Natural History of Human Morality. Prolongeant les intuitions de Charles Darwin dans La Filiation de l’homme, il y démontre que la moralité n’est pas un vernis culturel artificiel plaqué sur une bête originellement féroce, mais une adaptation biologique et culturelle en trois actes, co-évoluant étroitement avec les formes successives d’intentionnalité.

8.1 La moralité de la sympathie et l’entraide dyadique

Le socle phylogénétique le plus ancien de la moralité réside dans ce que Tomasello nomme la moralité de la sympathie. Ancrée dans la sélection de parentèle et les formes d’altruisme réciproque partagées avec les autres primates, cette dimension affective repose sur la capacité d’éprouver de l’empathie face à la détresse d’un congénère et d’agir spontanément pour soulager sa souffrance.

Dans de nombreuses expériences pionnières menées avec Felix Warneken au milieu des années 2000, Tomasello a révélé que les très jeunes enfants humains, dès l’âge de quatorze mois, manifestent une propension stupéfiante à l’aide instrumentale désintéressée. Si un expérimentateur inconnu laisse tomber accidentellement une pince à linge en tentant d’étendre un vêtement et s’étire maladroitement pour la rattraper, l’enfant de quatorze mois se déplace sans hésiter, ramasse l’objet et le lui tend, le tout sans recevoir de félicitations ni de récompenses matérielles en retour. Fait remarquable, des chimpanzés soumis à un test similaire apportent eux aussi leur aide si l’objet est tombé hors de portée de l’humain, prouvant ainsi que l’élan prosocial d’assistance empathique élémentaire existait déjà chez le dernier ancêtre commun.

Néanmoins, Tomasello souligne que cette moralité de la sympathie demeure dyadique, émotionnelle et sans obligation contraignante. On aide par compassion spontanée, mais on ne ressent pas encore de devoir impératif d’équité ou de justice à l’égard de l’autre.

8.2 La moralité de l’équité dans les partenariats coopératifs

La véritable rupture humaine survient avec la transition vers l’intentionnalité conjointe chez les premiers hominidés, donnant naissance à la moralité de l’équité (morality of fairness). Dès lors que la survie dépend impérativement du succès d’une chasse menée en duo, le partenaire cesse d’être un rival potentiel pour devenir une ressource vitale irremplaçable qu’il convient de choyer et de respecter.

Cette interdépendance oblige les acteurs à réguler rigoureusement le partage des ressources issues du travail commun :

  • Le partage égalitaire des bénéfices : Katharina Hamann et Tomasello ont confronté des enfants de trois ans et des chimpanzés à une tâche collaborative dont le dénouement livre quatre récompenses alimentaires regroupées en un seul point accessible à un seul individu. Chez les chimpanzés, le dominant accapare l’intégralité du butin sans ménagement. Chez les enfants de trois ans, l’individu qui a accès à la nourriture partage spontanément deux récompenses avec son partenaire de labeur, manifestant le sentiment aigu que le produit d’un effort conjoint doit revenir équitablement à chacun.
  • Le ressentiment et la régulation du passager clandestin : Si un individu tente de s’octroyer une part léonine sans avoir participé à l’effort collectif, l’enfant manifeste une indignation immédiate et refuse la coopération future. C’est la naissance de la justice distributive à l’échelle du face-à-face.
  • L’engagement mutuel et le respect de la promesse : Dans cette relation de « seconde personne » (terme emprunté au philosophe Stephen Darwall), chaque participant reconnaît à l’autre un statut d’égal. Rompre un engagement de coopération n’est plus seulement une erreur tactique, c’est une faute morale directe qui suscite des excuses spontanées chez l’enfant humain.

8.3 La moralité de la justice et les normes impersonnelles de groupe

Enfin, avec l’éclosion des sociétés de grande taille chez Homo sapiens, la moralité s’affranchit des relations interpersonnelles directes pour devenir la moralité de la justice (morality of justice), régie par des normes collectives objectives et impersonnelles. Dans une tribu, les règles de conduite ne dépendent plus de l’amitié conjoncturelle entre deux chasseurs ; elles émanent du « nous » transcendant du groupe culturel.

Ce basculement s’incarne empiriquement dans le phénomène de la sanction par un tiers (third-party punishment) :

Un enfant de cinq ans observe un individu en train de détruire intentionnellement le dessin d’un autre enfant avec lequel il n’a aucun lien de parenté ni d’amitié. Alors qu’un chimpanzé n’intervient jamais dans un conflit qui ne menace pas directement sa propre intégrité ou celle de sa progéniture, l’enfant humain intervient avec fermeté pour faire cesser l’injustice et punir le transgresseur, au nom de la règle impersonnelle : « On ne doit pas détruire le travail d’autrui ».

La transgression des normes de groupe n’engendre plus seulement la peur de représailles physiques, mais déclenche l’apparition de deux émotions morales éminemment humaines : la culpabilité et la honte. En intériorisant les attentes idéales de sa communauté, l’individu devient son propre juge moral. La voix de la conscience n’est rien d’autre que l’écho de l’intentionnalité collective logé au plus profond du sentiment d’identité personnelle.

9. L’ontogenèse de la coopération chez le jeune enfant

Dans Why We Cooperate (2009), Tomasello condense sa thèse ontogénétique en une formule lumineuse : l’être humain commence sa vie comme un « altruiste spontané », avant que la socialisation et la prise en compte stratégique du regard d’autrui ne viennent réguler, canaliser et parfois restreindre cette générosité originelle.

9.1 L’altruisme spontané : aider, informer et partager

Tomasello décline cette prosocialité précoce en trois manifestations comportementales distinctes qui émergent séquentiellement au cours de la deuxième année de vie :

  • Aider (services instrumentaux) : Comme évoqué précédemment, l’aide instrumentale apparaît dès quatorze à dix-huit mois. Les enfants ouvrent des portes d’armoires pour un adulte dont les bras sont encombrés, empilent des objets pour stabiliser une structure vacillante, ou nettoient une tache sans qu’on le leur ordonne. Les études électrophysiologiques montrent que le système nerveux autonome de l’enfant manifeste une baisse de tension dès que l’adulte est tiré d’embarras, que cette délivrance soit le fruit de l’action de l’enfant lui-même ou de celle d’un tiers, prouvant l’authenticité de sa motivation altruiste.
  • Informer (partage cognitif) : Les enfants transmettent gratuitement des informations cruciales par le geste de pointage informatif dès douze mois. Ils pointent un objet tombé à l’insu de l’adulte ou indiquent la direction prise par une personne cherchée. Cette propension à fournir des données utiles sans aucune espérance de gratification est un comportement exclusif à l’espèce humaine.
  • Partager (ressources matérielles) : Le partage de biens tangibles (comme de la nourriture appétissante ou des jouets précieux) est plus complexe et émerge un peu plus tardivement. Les enfants de moins de trois ans éprouvent de la difficulté à se dessaisir spontanément d’une ressource tombée du ciel (« manne céleste »). En revanche, comme l’ont prouvé les expériences de Tomasello, si cette même ressource a été obtenue à l’issue d’un labeur coopératif partagé, le réflexe du partage équitable s’exprime avec une force irrépressible dès trois ans.

9.2 La sensibilité précoce à la réputation et à l’évaluation sociale

Si le tout jeune enfant est un coopérateur naïf et généreux, il découvre rapidement que le monde social n’est pas exempt de manipulateurs et de profiteurs. Dès l’âge de quatre à cinq ans, l’ontogenèse coopérative s’enrichit d’une couche métacognitive stratégique : la gestion de la réputation (reputation management).

Des expériences menées par Jan Engelmann et Tomasello ont révélé que les enfants de cinq ans modifient substantiellement leur comportement selon qu’ils sont observés ou non. Placés dans une situation où ils doivent choisir entre partager des gommettes ou les garder pour eux, ils se montrent considérablement plus généreux lorsqu’un pair de leur groupe est présent dans la pièce et les regarde que lorsqu’ils sont totalement seuls. Les enfants de cet âge ont déjà intériorisé le fait que l’estime sociale et la valeur accordée par autrui sont des capitaux précieux qu’il convient de préserver méticuleusement.

Parallèlement, les enfants deviennent des observateurs critiques impitoyables : ils sélectionnent désormais leurs partenaires d’activités futures en fonction de leurs comportements passés. Si un pair a refusé de coopérer ou s’est montré égoïste lors d’une interaction préalable, les enfants l’excluent délibérément de leurs jeux ultérieurs, appliquant ainsi une ostracisation préventive indispensable à la viabilité à long terme de l’écosystème coopératif.

9.3 L’apprentissage social des règles et le conformisme normatif

L’une des signatures empiriques les plus stupéfiantes mises en lumière par le laboratoire de Tomasello, notamment par Hannes Rakoczy et Marco Schmidt, est la tendance viscérale des jeunes enfants à la normativité spontanée.

Dans un protocole devenu célèbre, on montre à un enfant de trois ans un jeu inventé de toutes pièces avec des règles arbitraires (par exemple, pousser un cube de bois le long d’une rigole à l’aide d’une baguette pour faire tinter une clochette, action baptisée « daxer »). L’enfant apprend la procédure. Survient alors un pantin animé par un expérimentateur qui déclare : « Moi aussi je vais daxer ! », mais qui s’y prend d’une manière différente en poussant le cube avec sa main sans utiliser la baguette. Les réactions des enfants de trois ans sont immédiates et véhémentes : ils protestent verbalement en utilisant un vocabulaire déontique impératif (« Non, tu ne peux pas faire comme ça ! », « Ce n’est pas comme ça qu’on fait ! »), et vont jusqu’à s’interposer physiquement pour corriger le pantin.

Ce résultat démontre que l’enfant ne perçoit pas l’apprentissage social comme une simple transmission d’efficacité pragmatique individuelle, mais comme la révélation d’une règle normative collective obligatoire pour quiconque appartient au groupe. Ce conformisme spontané et cette propension à policer les comportements des pairs constituent le ciment invisible assurant la survie et la cohésion de l’héritage culturel humain à travers le temps.

10. L’ontogenèse de l’agentivité et de l’autorégulation normative

Dans son chef-d’œuvre de 2019, Becoming Human: A Theory of Ontogeny, Michael Tomasello couronne son parcours en proposant un modèle intégrateur de l’émergence de l’agentivité humaine. Il y formalise la façon dont le contrôle exécutif individuel de l’animal se transmue, au fil du développement de l’enfant, en une capacité souveraine d’autorégulation normative guidée par la raison et la responsabilité.

10.1 L’architecture développementale de l’agentivité humaine

Tomasello modélise le développement psychologique humain comme le déploiement d’une boucle cybernétique de contrôle exécutif franchissant trois stades qualitatifs successifs :

  1. L’agentivité individuelle (dès la naissance) : L’organisme agit comme un système de contrôle opérant par rétroaction (boucle TOTE : Test-Operate-Test-Exit). Le nourrisson ou le grand singe compare son état perceptif actuel à un but désiré dans l’environnement physique et ajuste ses mouvements en conséquence. L’évaluation de l’action est exclusivement instrumentale.
  2. L’agentivité partagée (vers 9-12 mois) : L’enfant coordonne son système de contrôle avec celui d’un autre individu. Les deux agents créent une boucle de rétroaction mutuelle où chacun surveille à la fois sa propre action et celle de son partenaire au regard d’un but conjoint commun. L’autorégulation s’exerce désormais sous l’évaluation directe de la seconde personne.
  3. L’agentivité collective (vers 3-5 ans) : L’enfant intériorise les standards objectifs et les valeurs morales de son groupe culturel entier. Le système de contrôle n’est plus asservi à la présence physique d’un partenaire en chair et en os : l’individu s’auto-évalue et s’autorégule de manière autonome en fonction des normes impersonnelles de sa communauté, devenant ainsi un véritable agent moral responsable.

10.2 La métacognition et le contrôle exécutif socialement médiatisé

Un apport décisif de cette théorie réside dans la naturalisation de la métacognition (la capacité de penser sur sa propre pensée). Selon Tomasello, la réflexion métacognitive n’est pas un pouvoir transcendantal inné, mais le fruit direct de l’intériorisation des interactions communicatives, actualisant brillamment la célèbre hypothèse de Vygotski sur le passage du discours social interpsychologique au langage intérieur intrapsychologique.

Dans le cours de la coopération, les individus s’échangent continuellement des justifications, des réfutations et des requêtes de clarification (« Pourquoi as-tu posé cette poutre ici ? », « Fais attention, c’est trop lourd ! »). L’enfant apprend ainsi à anticiper les objections d’autrui. La délibération rationnelle solitaire n’est rien d’autre que l’intériorisation de ce débat argumentatif : le sujet qui réfléchit s’adresse à lui-même sous la forme d’un dialogue dédoublé où il joue simultanément le rôle du proposant et du critique, jaugeant ses propres croyances à l’aune de la cohérence et des preuves exigées par autrui.

Le contrôle exécutif humain se démarque ainsi de celui des autres mammifères par sa nature socialement médiatisée : nous ne réfrénons pas nos pulsions simplement par peur d’une douleur physique ou d’un châtiment immédiat, mais par le désir d’aligner notre conduite sur des raisons objectivement valables aux yeux du forum intérieur de notre communauté.

10.3 La constitution de l’identité morale et de la responsabilité

L’aboutissement de cette architecture développementale est la constitution de l’identité morale. Pour Tomasello, être une personne morale ne se résume pas à obéir mécaniquement à un code de lois extérieures par conformisme servile ; c’est s’identifier viscéralement à son groupe social et vivre la responsabilité déontique comme constitutive de son propre moi.

Dès l’âge de cinq à six ans, l’enfant manifeste le sentiment d’une véritable responsabilité partagée lorsqu’il prend part à un engagement conjoint. S’il doit impérativement interrompre une activité collective pour satisfaire une urgence personnelle (par exemple, se rendre aux toilettes), il ne part plus en catimini : il s’arrête, regarde son partenaire, formule une excuse explicite (« Je reviens tout de suite ! ») et attend l’assentiment de l’autre avant de s’éloigner. Il reconnaît ainsi souverainement que son partenaire dispose d’un droit moral légitime sur son temps et son attention.

La « voix de la conscience », si longtemps mystifiée par la philosophie morale idéaliste, trouve ainsi chez Tomasello son assise naturelle la plus convaincante : elle est la trace indélébile laissée dans notre psyché par des centaines de milliers d’années d’évolution coopérative, où l’individu n’a pu survivre et s’épanouir qu’en apprenant à se regarder, à se juger et à s’honorer à travers le regard respectueux de ses semblables.

11. Controverses, débats critiques et confrontations théoriques

Comme toute entreprise intellectuelle de grande envergure qui bouscule des frontières disciplinaires établies, l’œuvre de Michael Tomasello a suscité d’intenses débats, des critiques passionnées et des révisions conceptuelles fécondes. Ses thèses se sont heurtées tant aux défenseurs de l’intelligence des primates non humains qu’aux partisans du néo-nativisme le plus pur.

11.1 Débats avec la primatologie et la question de la culture animale

Le front critique le plus vif est sans conteste venu de certains secteurs de la primatologie de terrain et de l’éthologie cognitive, incarnés notamment par des figures éminentes comme Frans de Waal ou Christophe Boesch. Ces derniers ont fréquemment reproché à Tomasello de sous-estimer de manière systématique les capacités réelles des grands singes non humains pour exalter artificiellement la singularité humaine.

Deux griefs majeurs lui ont été adressés :

  • Le biais de captivité et d’écologie expérimentale : Christophe Boesch a fait valoir que les chimpanzés sauvages de la forêt de Taï manifestent des coopérations cynégétiques (chasses coordonnées aux singes colobes) d’une complexité tactique que les chimpanzés de laboratoire au zoo de Leipzig semblent ignorer. Boesch affirme que ces singes sauvages possèdent des rôles complémentaires (rabatteur, bloqueur, intercepteur) et partagent la viande chassée selon l’effort consenti, ce qui contredirait le monopole humain sur l’équité. Tomasello a rétorqué avec vigueur que ces chasses en forêt relèvent d’une stratégie spatiale opportuniste où chaque singe maximise sa propre probabilité d’interception (« course parallèle » égocentrique) sans plan concerté préalable ni engagement conjoint vérifiable.
  • La théorie de l’esprit et la fausse croyance : Pendant des années, Tomasello a soutenu que si les chimpanzés comprennent les désirs et les perceptions visuelles d’autrui, ils sont irrémédiablement incapables d’attribuer des fausses croyances (test classique de Sally et Anne). Or, les expériences novatrices d’eye-tracking menées par Christopher Krupenye, Fumihiro Kano, Josep Call et Tomasello lui-même en 2016 ont montré que les grands singes regardent préférentiellement vers l’endroit où un acteur s’attend faussement à trouver un objet, forçant Tomasello à affiner sa position : les singes possèdent bien une sensibilité implicite aux croyances d’autrui, mais celle-ci demeure purement prédictive et ne s’élève jamais au niveau d’une méta-représentation communicative explicite.

11.2 Tensions avec les courants néo-nativistes et modularistes

Sur l’autre versant théorique, Michael Tomasello a livré des batailles épiques contre les courants néo-nativistes en psychologie du développement infantile, emmenés par des chercheuses comme Elizabeth Spelke ou Renée Baillargeon. Ces autrices défendent l’existence de « connaissances noyaux » (core knowledge) et de modules cérébraux précoces câblés dès la naissance, s’appuyant massivement sur les paradigmes du regard préférentiel et de la désaccoutumance visuelle chez les bébés de quelques mois.

Tomasello a toujours manifesté un scepticisme méthodologique radical envers la surinterprétation de ces paradigmes purement visuels. Il soutient que le fait qu’un nourrisson de trois mois fixe plus longuement une scène physique ou sociale inattendue ne prouve nullement qu’il possède un concept logique abstrait ou une théorie de l’esprit innée : cela révèle tout au plus une sensibilité perceptive à des régularités statistiques ou à la nouveauté sensorielle. Pour Tomasello, une véritable compétence cognitive ne peut être attestée que lorsque l’enfant s’engage activement et corporellement dans l’action, par le pointage, la saisie d’objet ou la résolution concertée de problèmes pratiques.

Le débat oppose ainsi un modèle fixiste universaliste où l’enfant naîtrait avec un esprit déjà préconfiguré façon « couteau suisse », au modèle constructiviste évolutionniste de Tomasello où l’esprit humain se forge dynamiquement dans le creuset des interactions sociales coordonnées.

11.3 Clarifications conceptuelles et révisions de son propre modèle

Loin de camper sur un dogmatisme figé, Tomasello s’est toujours distingué par une salutaire capacité à amender ses concepts face à l’avalanche de données empiriques récoltées par ses propres laboratoires. Trois grandes évolutions traversent ainsi son œuvre :

  • La bipartition de l’intentionnalité partagée : Dans ses premiers écrits des années 1990 et du début des années 2000, Tomasello utilisait le terme d’« intentionnalité partagée » comme un bloc indistinct. Sous l’influence des philosophes de l’action, il a scrupuleusement scindé ce concept en deux paliers distincts : l’intentionnalité conjointe (dyadique, incarnée, de seconde personne) et l’intentionnalité collective (institutionnelle, culturelle, conventionnelle), clarifiant immensément son architecture théorique.
  • L’ouverture aux sociétés non occidentales : Ayant longtemps été la cible de critiques pointant le caractère « WEIRD » (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic) de ses panels d’enfants à Leipzig, Tomasello et ses collaborateurs ont multiplié les études transculturelles comparatives (notamment avec des enfants mayas ou des sociétés de chasseurs-cueilleurs). Ces travaux ont validé l’universalité de la révolution de l’attention conjointe à neuf mois et du pointage déclaratif, tout en révélant une fascinante plasticité culturelle dans les formes de conformisme ou de partage matériel.
  • L’affinement technologique : L’intégration de la pupillométrie, du suivi oculaire infrarouge haute vitesse (eye-tracking) et de la capture de mouvement tridimensionnelle a permis d’extraire la psychologie comparée de son époque purement observationnelle pour atteindre une précision millimétrique dans l’analyse des micro-comportements interactifs.

12. Héritage théorique, impacts interdisciplinaires et perspectives futures

À l’heure où Michael Tomasello poursuit ses recherches et réflexions à l’Université Duke, son influence déborde très largement les frontières disciplinaires de la psychologie animale et infantile. Son œuvre s’est imposée comme une matrice intellectuelle féconde qui irrigue la philosophie analytique de l’action, l’anthropologie évolutionniste, les sciences de l’éducation et les débats les plus brûlants sur le futur de l’intelligence artificielle.

12.1 Influence en philosophie de l’action et épistémologie sociale

L’un des dialogues les plus retentissants de la carrière de Tomasello s’est noué avec les ténors de la philosophie de l’action collective, notamment Michael Bratman, John Searle, Raimo Tuomela et Margaret Gilbert. Pendant des décennies, ces philosophes s’étaient évertués à modéliser analytiquement ce qu’implique une « intention partagée » (we-intentions) d’un point de vue purement logique et déontique.

Tomasello a offert à cette philosophie de l’action son ancrage empirique indispensable. En démontrant expérimentalement comment des enfants de dix-huit mois satisfont concrètement aux critères de l’action partagée théorisés par Michael Bratman (engagement mutuel envers une fin commune, ajustement mesuré des sous-plans d’action et assistance mutuelle en cas de panne technique), il a arraché la philosophie sociale aux spéculations abstraites de la chambre d’écriture pour l’enraciner dans la biologie du comportement. Il a ainsi accompli une naturalisation magistrale de la déontologie, de la normativité constitutive et de la genèse des faits institutionnels.

En épistémologie sociale, ses travaux sont aujourd’hui au cœur des débats sur le témoignage, la confiance épistémique et la rationalité collective : ils démontrent que notre recherche de vérité n’est pas une quête cartésienne solitaire, mais une entreprise fondamentalement coopérative régie par l’exigence d’aligner notre pensée sur des raisons universellement acceptables pour la communauté des esprits.

12.2 Répercussions en anthropologie, linguistique et pédagogie

Dans le domaine des sciences humaines et sociales, le modèle tomasellien de l’effet cliquet a fourni la base psychologique indispensable aux modèles d’évolution culturelle cumulative développés par des anthropologues et biologistes majeurs comme Robert Boyd, Peter Richerson et Joseph Henrich. En explicitant le « comment » psychologique de la transmission fidèle (la sur-imitation et la pédagogie naturelle), Tomasello a identifié le chaînon manquant qui permet à une espèce biologique de transformer des traditions comportementales locales en civilisations technologiques exponentielles.

En linguistique, l’impact de ses théories basées sur l’usage est tout simplement monumental. Il a redonné une impulsion décisive aux approches fonctionnalistes, socio-pragmatiques et cognitives du langage, incitant des cohortes de linguistes à abandonner l’algèbre générativiste stérile pour analyser les corpus réels de parole enfantine, les dynamiques conversationnelles et la multimodalité gestuelle de la communication quotidienne.

Enfin, en pédagogie et en sciences de l’apprentissage, les travaux de Tomasello ont apporté une éclatante justification scientifique aux pédagogies collaboratives inspirées de Vygotski et de Jerome Bruner. En démontrant que le cerveau humain apprend de manière exponentielle lorsqu’il est immergé dans une résolution conjointe de problèmes avec un tuteur bienveillant ou des pairs coopératifs (par l’intermédiaire de l’échafaudage social), son œuvre discrédite les approches pédagogiques purement transmissives verticales et individualistes au profit de communautés d’apprentissage interactives.

12.3 Perspectives ouvertes en robotique sociale et intelligence artificielle

L’actualité la plus saisissante des recherches de Michael Tomasello résonne aujourd’hui avec fracas dans les débats contemporains sur la robotique sociale et l’intelligence artificielle générative. À une époque où les grands modèles de langage (LLM) comme GPT éblouissent le monde par leur virtuosité syntaxique et leur mémoire encyclopédique, la théorie tomasellienne agit comme un puissant révélateur critique.

Les thèses de Tomasello permettent de comprendre précisément ce qui manque irrémédiablement aux architectures actuelles d’intelligence artificielle pour prétendre à une véritable compréhension du monde et à une humanité authentique :

  • L’absence d’attention conjointe et d’incarnation corporelle : Une IA désincarnée qui brasse des milliards de paramètres statistiques n’a jamais partagé l’expérience visuelle, tactile ou émotionnelle d’un objet avec un pair en chair et en os. Elle ignore tout du geste de pointage et du terrain cognitif commun (common ground). Ses mots ne sont ancrés dans aucune présence au monde ni dans aucun engagement de seconde personne.
  • L’absence d’intentionnalité partagée : Les agents conversationnels artificiels n’ont aucun désir de coopérer, aucun but commun véritable avec l’utilisateur, aucune conscience d’appartenir à un « nous » constitutif. Ils simulent les résultats pragmatiques du langage (émulation formelle) sans jamais participer à la communion téléologique qui lui donne sens.

C’est pourquoi les chercheurs les plus avant-gardistes en robotique sociale (comme les équipes travaillant sur les robots humanoïdes collaboratifs) s’inspirent désormais directement des protocoles expérimentaux de Tomasello : ils cherchent à doter les machines de modules d’attention conjointe, de détection du regard et de synchronisation des intentions pour en faire des partenaires de travail sécurisés et ergonomiques.

En nous tendant le miroir fascinant de nos origines animales et du développement de nos enfants, Michael Tomasello nous rappelle au seuil du XXIe siècle cette vérité anthropologique fondamentale : ce qui nous a rendus humains, ce n’est pas notre puissance de calcul solitaire ni notre férocité compétitive, mais notre sublime et fragile capacité à tisser des intentions partagées, à nous soucier du sort de l’autre et à ériger, ensemble, la cathédrale de la culture commune.

Références

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