Biographie
Dans l’histoire tourmentée des sciences sociales du XXe siècle, rares sont les trajectoires intellectuelles qui ont incarné avec une acuité aussi tragique et féconde l’articulation entre rigueur scientifique et engagement éthique radical que celle d’Ignacio Martín-Baró. Né en Espagne mais profondément adopté par la terre salvadorienne, ce prêtre jésuite, psychologue social et philosophe a bouleversé les fondements épistémologiques de sa discipline en formulant les principes directeurs de ce qui demeure aujourd’hui connu sous le nom de psychologie de la libération. Alors que les modèles théoriques dominants, largement forgés dans les laboratoires aseptisés des universités nord-américaines et européennes, appréhendaient l’esprit humain à travers le prisme d’un individualisme abstrait et dépolitisé, Martín-Baró a choisi d’enraciner son regard scientifique au cœur même du conflit, de la misère structurelle et de la répression sanglante qui déchiraient l’Amérique centrale des années 1970 et 1980.
Son assassinat barbare, perpétré aux premières heures du 16 novembre 1989 par un commando d’élite de l’armée salvadorienne sur le campus de l’Universidad Centroamericana José Simeón Cañas (UCA), ne fut pas un simple dommage collatéral d’une guerre civile impitoyable. Il constitua l’élimination préméditée d’une voix dissidente d’une puissance analytique redoutable, capable de démasquer les impostures idéologiques des classes dominantes et de conférer une armature empirique aux aspirations des populations opprimées. Aux côtés de ses confrères jésuites, parmi lesquels figurait le philosophe et théologien Ignacio Ellacuría, Martín-Baró paya de sa vie son refus catégorique d’inféoder la science du comportement aux impératifs du contrôle social et du statu quo oligarchique.
Comprendre l’œuvre et la vie d’Ignacio Martín-Baró exige dès lors de refuser toute lecture hagiographique désincarnée. Sa contribution ne relève pas d’une pieuse pétition de principe moraliste, mais d’une refondation méthodologique et ontologique intégrale de la psychologie sociale. En substituant à l’illusion positiviste de la neutralité axiologique une « option préférentielle pour les majorités populaires », Martín-Baró a dévoilé la manière dont les traumatismes psychiques, le fatalisme des déshérités et l’aliénation collective résultent directement d’une violence institutionnalisée et d’un mensonge social méticuleusement orchestré. Cet essai propose une exploration exhaustive de sa trajectoire, de ses soubassements épistémologiques, de ses combats méthodologiques et de son inaltérable postérité intellectuelle pour le monde contemporain.
1. Introduction biographique et contexte historico-politique (1942-1989)
1.1 Origines espagnoles et vocation jésuite précoce
Ignacio Martín-Baró voit le jour le 7 novembre 1942 à Valladolid, au sein d’une Espagne franquiste corsetée par l’austérité d’après-guerre, le national-catholicisme autoritaire et l’étouffement systématique de toute velléité démocratique. Quatrième d’une fratrie de six enfants issue d’une famille bourgeoise cultivée et profondément croyante, il grandit dans une atmosphère où la rigueur morale s’accompagne d’un respect scrupuleux pour la formation intellectuelle. Très tôt, le jeune homme manifeste une acuité intellectuelle singulière et une sensibilité morale aiguë face aux souffrances d’autrui, traits qui le prédisposent à une quête existentielle dépassant le confort balisé de son milieu d’origine.
En septembre 1959, à l’âge de seize ans à peine, il prend la décision fondamentale d’entrer au noviciat de la Compagnie de Jésus à Orduña. Ce choix n’est pas anodin : l’ordre fondé par Ignace de Loyola traverse alors une phase de maturation interne complexe qui, sous l’impulsion future de pères généraux clairvoyants comme Pedro Arrupe, conduira les jésuites à réinterpréter leurs vœux de pauvreté et d’obéissance à l’aune d’une justice sociale concrète. Très rapidement orienté vers les missions de l’ordre en Amérique latine, Martín-Baró est envoyé la même année en Colombie pour poursuivre son noviciat, amorçant ainsi un déracinement géographique qui scellera définitivement son destin personnel et scientifique.
La confrontation avec le continent sud-américain constitue un véritable séisme anthropologique et cognitif pour le jeune novice espagnol. Loin des certitudes feutrées de la métropole ibérique, il découvre avec stupeur des réalités marquées par un dénuement matériel insoutenable, un analphabétisme endémique et des hiérarchies de classe héritées de la période coloniale. Loin de fuir cette épreuve dans l’abstraction dogmatique, Martín-Baró opère une fusion progressive entre son engagement spirituel et un désir inextinguible d’intelligibilité rationnelle. La foi chrétienne cesse d’être pour lui un refuge métaphysique pour devenir un principe d’action incarné, appelant une lecture rigoureuse et scientifique des causes structurelles génératrices de ces injustices criantes.
1.2 L’enracinement au Salvador avant la guerre civile
C’est en 1966 qu’Ignacio Martín-Baró pose pour la première fois le pied au Salvador, le plus petit et le plus densément peuplé des États de l’isthme centraméricain. Il découvre un pays soumis depuis les années 1930 à une dictature militaire quasi ininterrompue, fonctionnant comme le bras armé d’une oligarchie foncière toute-puissante, communément désignée sous le vocable des « quatorze familles ». Cette élite restreinte accapare l’écrasante majorité des terres fertiles consacrées aux cultures d’exportation que sont le café, le coton et la canne à sucre, réduisant les masses paysannes (les campesinos) à un servage agraire précaire ou à la misère urbaine des bidonvilles insalubres de San Salvador.
Martín-Baró est affecté à l’Université centraméricaine José Simeón Cañas (UCA), institution d’enseignement supérieur privée fondée en 1965 par les jésuites pour concurrencer l’université publique, alors considérée par les élites comme un foyer d’agitation communiste. Toutefois, sous la direction d’intellectuels jésuites d’avant-garde, l’UCA va très vite dévier de sa mission conservatrice initiale pour se muer en un centre de recherche indépendant et critique, déterminé à analyser sans concession les maux nationaux. Témoin direct des fraudes électorales éhontées des années 1970, de la militarisation croissante de la vie publique et de l’émergence des premiers escadrons de la mort financés par les propriétaires terriens, Martín-Baró observe la polarisation sociale inexorable qui prépare le terrain de l’affrontement armé.
Cette immersion dans la souffrance d’un peuple opprimé agit chez lui comme un catalyseur théorique impérieux. Refusant de concevoir le travail universitaire comme un simple exercice de spéculation académique déconnecté des drames historiques de son temps, il perçoit l’expérience vécue de la misère salvadorienne non pas comme une fatalité géographique, mais comme une construction sociale résultant d’intérêts de classe tyranniques. L’engagement intellectuel de Martín-Baró s’ancre ainsi dans la certitude que toute science humaine produite en contexte d’oppression doit impérativement rendre compte de cette violence originaire sous peine de sombrer dans une complicité coupable avec les bourreaux.
1.3 Le double statut de prêtre et de scientifique social
L’articulation harmonieuse, bien que perpétuellement conflictuelle, entre son sacerdoce ordonné au sein de la Compagnie de Jésus et sa pratique scientifique de pointe constitue sans doute la marque la plus singulière de Martín-Baró. Ordonné prêtre en 1979, au seuil même de l’explosion généralisée de la guerre civile salvadorienne, il n’a jamais envisagé son ministère ecclésial comme une fonction séparée de son travail de chercheur en sciences sociales. Au contraire, ces deux dimensions de son existence se nourrissaient mutuellement, portées par une exigence partagée de fidélité à la vérité empirique et de dévouement inconditionnel envers les plus démunis.
Cette convergence est indissociable de l’essor fulgurant de la théologie de la libération, consacrée lors des conférences épiscopales de Medellín en 1968 et de Puebla en 1979. Cette théologie postule que le salut chrétien ne saurait être repoussé vers un au-delà désincarné, mais implique une rupture effective avec les structures pécheresses d’oppression temporelle. Pour Martín-Baró, le sacerdoce chrétien exigeait une présence pastorale critique aux marges de la société : il choisit d’exercer son ministère dominical dans la modeste paroisse rurale de Jayaque, célébrant l’Eucharistie avec des paysans démunis, baptisant leurs enfants et partageant intimement leurs angoisses quotidiennes face à la terreur paramilitaire.
Cette posture engagée n’alla pas sans susciter d’immenses tensions, tant au sein de la hiérarchie catholique conservatrice que vis-à-vis des autorités politiques salvadoriennes. Pour les secteurs de l’Église les plus inféodés au pouvoir oligarchique, l’alliance de la soutane et de l’analyse sociologique critique apparaissait comme une dérive suspecte, voire une trahison doctrinale frôlant le marxisme subversif. Pourtant, Martín-Baró s’est toujours gardé de réduire la foi à une idéologie partisane, préférant maintenir une liberté spirituelle et prophétique qui désarçonnait autant les états-majors militaires que les guérilleros dogmatiques. Son sacerdoce était un acte d’écoute inconditionnelle et de co-présence fraternelle au cœur de l’abîme.
2. Formation intellectuelle et trajectoire académique
2.1 Études de philosophie, théologie et lettres
L’assise conceptuelle de Martín-Baró repose sur un parcours universitaire européen et latino-américain d’une remarquable amplitude interdisciplinaire. Entre 1960 et 1965, il poursuit ses études supérieures à l’Université pontificale Javeriana de Bogota, où il obtient une licence en philosophie et en lettres. Cette formation classique solide l’imprègne de la grande tradition humaniste, lui conférant une maîtrise aiguë des langues, de la rhétorique et des grands systèmes de pensée métaphysiques. Il y apprend l’art de la dialectique, de l’interrogation conceptuelle et du refus des évidences trompeuses, des outils intellectuels qui marqueront pour toujours son écriture scientifique d’une netteté stylistique éclatante.
Par la suite, il complète sa formation théologique en Europe, résidant notamment à Francfort en Allemagne et à l’Université catholique de Louvain en Belgique, deux des centres névralgiques du renouveau intellectuel théologique de l’après-concile Vatican II. Cette étape européenne l’expose directement aux courants philosophiques contemporains les plus vivaces, en particulier la phénoménologie husserlienne, l’herméneutique critique et la théorie critique issue de l’École de Francfort. Il s’approprie les méthodes de déconstruction des discours idéologiques et approfondit sa compréhension de la modernité désenchantée, affinant ainsi sa méfiance envers toute technocratie dépourvue de finalité morale.
Ces années de formation fondamentale lui permettent de forger une éthique de la justice rigoureuse. Loin de s’enfermer dans un scolasticisme aride, Martín-Baró conçoit la philosophie comme une discipline incarnée vouée à penser la finitude et la dignité inaliénable de la personne humaine au milieu des contingences historiques. Lorsqu’il regagne le continent américain pour se consacrer pleinement à l’étude du comportement humain, il dispose d’un bagage épistémologique particulièrement sophistiqué, l’immunisant d’emblée contre le réductionnisme naïf qui caractérise trop souvent la psychologie expérimentale anglo-saxonne.
2.2 La formation doctorale à l’Université de Chicago
Désireux de maîtriser les outils les plus rigoureux des sciences comportementales modernes afin d’en scruter les soubassements, Martín-Baró s’envole pour les États-Unis à la fin des années 1970. Il intègre le prestigieux département de psychologie de l’Université de Chicago, bastion historique de la recherche empirique et du pragmatisme philosophique. En 1977, il y obtient un premier master en sciences sociales, avant de soutenir brillamment en 1979 sa thèse de doctorat (Ph.D.) en psychologie sociale et de la personnalité, sous la supervision attentive d’éminents théoriciens des dynamiques de groupe et des attitudes sociales.
Sa recherche doctorale se focalise sur les relations complexes entre attitudes psychologiques, structures sociales globales et dynamiques relationnelles au sein de la famille salvadorienne. Dans ce travail monumental, Martín-Baró utilise avec virtuosité les méthodologies quantitatives, les analyses multivariées et les dispositifs d’échantillonnage statistique les plus pointus de son époque. Loin de rejeter en bloc les instruments quantitatifs de la science occidentale, il fait preuve d’une formidable maîtrise technique du canon méthodologique états-unien, démontrant ainsi à ses pairs que son futur engagement critique ne découlerait jamais d’une quelconque incompétence empirique ou de facilités rhétoriques.
Néanmoins, son séjour prolongé au cœur du temple universitaire nord-américain agit comme un puissant déclencheur critique. Confronté à une psychologie institutionnelle obsédée par la conformité expérimentale en laboratoire, focalisée presque exclusivement sur les étudiants blancs de classe moyenne et enfermée dans un paradigme individualiste atemporel, Martín-Baró mesure l’inadéquation radicale de ce corpus face aux drames du tiers-monde. Il prend la mesure des œillères coloniales d’un modèle disciplinaire qui prétendait énoncer des vérités universelles sur la psyché humaine tout en occultant soigneusement les rapports d’exploitation économique, de domination géopolitique et de racisme structurel qui fondaient sa propre suprématie matérielle.
2.3 L’ancrage académique et administratif à l’UCA
De retour à San Salvador en 1979, muni de son prestigieux titre de docteur et d’une détermination inaltérable, Martín-Baró réintègre l’Université centraméricaine José Simeón Cañas pour y mener une activité institutionnelle et pédagogique titanesque. Il est très rapidement nommé chef du département de psychologie, position stratégique depuis laquelle il va entreprendre une rénovation doctrinale et curriculaire sans précédent. Conscient des tares d’un enseignement qui se contentait jusqu’alors de répéter machinalement des manuels importés de New York, Paris ou Madrid, il refond intégralement les programmes pour orienter la formation des futurs psychologues salvadoriens vers l’analyse concrète des besoins de leur propre pays.
En 1982, Martín-Baró accède au poste de vice-recteur académique de l’UCA, devenant le bras droit d’Ignacio Ellacuría, alors recteur de l’université. Ensemble, les deux universitaires jésuites transforment l’institution en un pôle d’excellence intellectuelle doublé d’une conscience morale intransigeante pour toute la région centraméricaine. Malgré la charge administrative écrasante liée à la gestion d’un établissement d’enseignement supérieur menacé en permanence de fermeture, d’attentats à la bombe et de harcèlement militaire, Martín-Baró ne délaisse jamais la recherche fondamentale ni la transmission pédagogique auprès de ses étudiants, qu’il fascine par son intelligence lumineuse et sa disponibilité proverbiale.
C’est également au cours de cette décennie sanglante qu’il fonde et dirige plusieurs revues académiques de premier ordre, au premier rang desquelles la Revista de Psicología de El Salvador. À travers cette plateforme éditoriale courageuse, il encourage les chercheurs de toute l’Amérique latine à théoriser à partir de leurs propres terrains d’enquête, brisant le complexe d’infériorité académique qui poussait historiquement les facultés du Sud à attendre l’aval conceptuel du Nord. Martín-Baró bâtit ainsi un modèle d’université située, concevant la production de savoir comme un service direct rendu à la collectivité et un bouclier intellectuel dressé face à la barbarie étatique montante.
3. Fondements épistémologiques de la psychologie de la libération
3.1 Rupture avec le paradigme néocolonial et positiviste
Au cœur du projet refondateur formulé par Ignacio Martín-Baró se dresse une mise en accusation sans concession du paradigme positiviste qui régit traditionnellement la science psychologique. Inspiré par les épistémologies critiques, il dénonce l’illusion mortifère d’une prétendue « neutralité axiologique » qui proclamerait que le chercheur peut contempler les faits sociaux du sommet d’un olympe immaculé, à l’abri de toute prise de parti politique. Pour Martín-Baró, la science n’évolue jamais dans un vide éthique ou idéologique : toute démarche de recherche qui revendique l’impartialité absolue au milieu de situations intolérables d’oppression collective accomplit objectivement le choix d’avaliser l’ordre régnant et de consolider le pouvoir des dominants.
Cette cécité épistémologique prend une dimension néocoloniale lorsqu’elle s’exprime dans le transfert machinal et acritique des concepts psychologiques occidentaux vers les pays du Sud global. Les théories élaborées pour expliquer le comportement de consommateurs solvables dans les métropoles industrialisées se trouvaient parachutées telles quelles dans les campagnes affamées du Salvador ou des Andes boliviennes, avec la prétention grotesque d’en éclairer les dynamiques subjectives. Martín-Baró qualifiait cette dérive d’impérialisme scientifique, soulignant qu’elle condamnait les universitaires périphériques à un rôle de simples consommateurs de technologies intellectuelles d’importation, incapables de penser leur propre monde.
Dès lors, l’impératif premier de la psychologie de la libération consiste en une tâche de « désidéologisation » des théories reçues. Il s’agit d’exhumer les présupposés de classe, les biais culturels individualistes et les compromissions politiques dissimulés sous le vernis de la scientificité conventionnelle. Cette rupture épistémologique exige que la validité d’une théorie psychologique ne soit plus évaluée à la seule conformité formelle avec des critères de validation élaborés ailleurs, mais à sa capacité effective à rendre compte de la réalité brute vécue par les populations latino-américaines et à fournir des clés d’explication vérifiables pour dénouer leurs chaînes historiques.
3.2 L’option préférentielle pour les majorités populaires
L’apport épistémologique sans doute le plus révolutionnaire de Martín-Baró réside dans la transposition théorique directe d’un axiome théologique fondamental au cœur même de la méthodologie des sciences sociales : le principe de l’« option préférentielle pour les pauvres », solennellement proclamé par l’Église latino-américaine. Reconfiguré par ses soins en une option préférentielle pour les majorités populaires, ce principe cesse d’être une simple exhortation caritative ou mystique pour devenir un critère rigoureux de vérité et de scientificité.
Choisir l’angle des majorités populaires signifie opérer un décentrement radical de la perspective analytique. Traditionnellement, les sciences humaines examinent la société depuis le sommet, c’est-à-dire depuis les perspectives, les angoisses et les intérêts des groupes dominants qui détiennent le capital économique et le monopole de l’expression légitime. Martín-Baró propose l’inverse exact : contempler la réalité sociale, l’État, les institutions et le comportement individuel à partir de la périphérie, du caniveau, du point de vue de ceux qui subissent l’histoire sans jamais l’avoir écrite. Ce regard inversé permet de déchirer le voile des représentations mystifiées du corps social :
- Le regard depuis l’exclusion : Ce qui est dépeint par les élites comme une « démocratie stable » se révèle, vu d’en bas, être un terrorisme d’État continu fondé sur l’élimination physique des contestataires ;
- La redéfinition du progrès : Le prétendu « développement économique » célébré par les macro-économistes transparaît comme un processus féroce d’expropriation rurale et de paupérisation planifiée des masses salariées ;
- L’inversion du critère de vérité : La vérité d’un système politique et social ne se mesure pas aux discours de ses gouvernants, mais au sort effectif qu’il réserve à ses membres les plus vulnérables.
Dans ce cadre paradigmatique renouvelé, la défense intransigeante de la dignité humaine n’est plus perçue comme un biais affectif qui menacerait l’objectivité de l’observateur scientifique. Au contraire, elle constitue la condition sine qua non d’une véritable lucidité analytique. Celui qui refuse de voir l’injustice commise contre la victime se condamne irrémédiablement à confondre les symptômes avec les causes et à prendre le récit du tortionnaire pour une description rationnelle du monde réel.
3.3 La dialectique sujet-société et la praxis transformative
Sur le plan ontologique, Martín-Baró combat avec véhémence le dualisme cartésien et libéral qui sépare artificiellement l’individu singulier d’un côté et la structure sociale de l’autre. Dans la psychologie conventionnelle, l’être humain est perpétuellement conceptualisé comme une monade biologique ou cognitive close, subissant de l’extérieur les influences sporadiques d’un environnement physique et social étanche. Martín-Baró récuse cette métaphysique abstraite pour inscrire sa réflexion dans une dialectique matérialiste et historique rigoureuse : l’individu ne préexiste pas aux relations sociales dans lesquelles il est jeté ; il se constitue et s’auto-produit précisément à travers le tissu conflictuel de ces relations.
Dès lors, les phénomènes psychiques les plus intimes — qu’il s’agisse de la perception de soi, des motivations fondamentales, de l’affectivité ou des angoisses névrotiques — ne sauraient être dissociés des conditions matérielles et des configurations de pouvoir au sein desquelles ils prennent naissance. Le sujet psychologique n’est pas un système fermé en quête de régulation homéostatique interne, mais un acteur enraciné dans une trame de significations et d’intérêts historiques antagonistes. Toute modification de l’intériorité psychique suppose ainsi une altération corrélative des rapports sociaux qui la déterminent, et réciproquement.
Cette vision débouche de manière contraignante sur la centralité de la praxis historique, concept emprunté aux philosophies de la transformation que furent celles de Karl Marx et de Paulo Freire. La psychologie ne peut se contenter d’être une science contemplative ou descriptive, vouée à cartographier avec neutralité la manière dont les hommes souffrent sous le joug de la tyrannie. Elle doit impérativement s’affirmer comme une pratique transformative, un savoir appliqué visant l’émancipation collective. L’opprimé n’y est plus traité comme un patient passif destiné à être rééduqué ou adapté aux normes de la société établie, mais reconnu et valorisé dans son potentiel d’agent historique souverain, capable de modifier le cours des choses par l’action concertée.
4. Critique de la psychologie conventionnelle occidentale
4.1 Dénonciation de l’individualisme méthodologique
L’une des contributions polémiques les plus décapantes d’Ignacio Martín-Baró réside dans sa mise à nu de l’individualisme méthodologique qui sous-tend la quasi-totalité de la production psychologique nord-américaine. Selon ce dogme implicite, la cellule de base de toute analyse scientifique réside exclusivement dans l’individu isolé, abstraction faite des réseaux institutionnels, des rapports de production et des matrices culturelles dans lesquels sa vie s’ordonne. Cet individualisme forcené débouche sur une tragique psychologisation des problèmes éminemment politiques : les conflits sociaux sont réduits à des troubles de communication interpersonnels, les grèves ouvrières à des manifestations de déviance caractérielle, et la misère matérielle à un manque d’ambition ou d’initiative personnelle.
Cette grille de lecture engendre des distorsions scientifiques flagrantes dans l’évaluation des personnalités et des conduites. En s’appuyant sur des batteries de tests psychométriques standardisés, calibrés dans des universités prestigieuses pour des cohortes d’étudiants occidentaux, les praticiens conventionnels débarquant en Amérique latine qualifiaient arbitrairement les paysans d’« apathiques », de « déficients intellectuels » ou de « personnalités passives-agressives ». Martín-Baró démontre avec une ironie cinglante que ces instruments mesurent avant tout l’écart culturel et la violence de classe subie, confondant délibérément les stratégies défensives de survie adoptées par des populations terrorisées avec de prétendues faiblesses psychologiques intrinsèques.
Le résultat ultime de cet individualisme méthodologique est une dépolitisation forcenée de l’existence. En rabattant le mal-être, l’angoisse et la souffrance existentielle sur la seule intériorité subjective du patient, la psychologie dominante dédouane intégralement l’ordre social injuste de ses responsabilités causales. Le sujet est sommé d’endurer seul la culpabilité de son infortune matérielle et de son effondrement psychologique, ce qui constitue la forme la plus insidieuse et la plus dévastatrice de la violence symbolique exercée par les classes dominantes à travers le canal d’une profession médicale travestie en autorité bienveillante.
4.2 L’anhistoricisme et l’illusion de l’universalité théorique
Dans ses cours et ses écrits majeurs, notamment au sein de son maître-ouvrage Acción e ideología (1983), Martín-Baró pourfend l’« anhistoricisme » constitutif de la psychologie contemporaine. Il accuse les grands courants théoriques, depuis le béhaviorisme skinnérien le plus mécanique jusqu’aux architectures sophistiquées du cognitivisme contemporain, de projeter l’image historiquement datée et culturellement circonscrite de l’homme bourgeois occidental comme étant l’essence intemporelle de la nature humaine universelle. Pour Martín-Baró, l’esprit humain ne relève pas d’une machine biologique invariable fonctionnant selon des algorithmes universels immuables.
Chaque comportement, chaque schéma affectif et chaque processus cognitif est consubstantiellement tissé dans la temporalité d’une époque et les fractures d’une société concrète. Prétendre que les lois de l’apprentissage ou les théories de la motivation établies en observant des rongeurs affamés dans des boîtes de laboratoire ou des étudiants rémunérés en Californie s’appliquent identiquement à un paysan indigène du Salvador dont le village vient d’être incendié relève d’une illusion méthodologique inouïe. Martín-Baró plaide inlassablement pour une re-contextualisation sociohistorique permanente : les structures psychiques ne sont pas des données métaphysiques éternelles, mais des sédimentations historiques dynamiques, toujours ouvertes à la subversion et au changement radical.
Cette critique de l’arrogance universaliste s’accompagne d’une analyse pénétrante du rôle de l’amnésie collective. Les régimes autoritaires et les pouvoirs hégémoniques ont un intérêt vital à effacer la mémoire historique des peuples qu’ils dominent, coupant les générations nouvelles de leurs traditions de lutte, de leurs solidarités passées et de la conscience de leurs propres victoires. En participant à cette négation du temps historique par l’abstraction conceptuelle de ses modèles déracinés, la psychologie académique conventionnelle devient, bon gré mal gré, un rouage auxiliaire d’une entreprise générale d’amnésie programmée, indispensable au maintien de la servitude des masses.
4.3 La psychologie au service du contrôle social
La charge critique la plus sévère portée par le jésuite salvadorien concerne la fonction sociopolitique réelle assignée à la profession de psychologue dans les sociétés contemporaines. Pour Martín-Baró, la psychologie n’a que trop souvent fonctionné comme une technologie de régulation et de normalisation au service exclusif des institutions dominantes : l’armée, l’entreprise capitaliste, l’école autoritaire et l’appareil d’État répressif. Le psychologue clinicien ou industriel s’est mué en un « ingénieur des âmes » dont la mission inavouée consiste à colmater les brèches du système, à adapter les individus récalcitrants aux exigences de la machine productive et à neutraliser toute velléité d’insoumission.
Par un processus redoutable de pathologisation des résistances sociales, la science du comportement a systématiquement qualifié la colère des exploités, la dissidence politique et la révolte armée d’anomalies psychiatriques, de comportements antisociaux ou de manifestations d’immaturité psycho-affective. Le soulèvement populaire légitime contre des tyrannies sanguinaires est ainsi relégué au rang de trouble des conduites ou d’irrationalité de foule manipulée par des agitateurs externes. Ce tour de passe-passe médical permet aux dictatures de vider de toute substance morale la contestation citoyenne et de justifier scientifiquement son élimination carcérale ou physique.
Martín-Baró dénonce sans ambages le conformisme complaisant de thérapies psychologiques qui se bornent à restaurer l’« adaptation » du patient à un environnement toxique, morbide et violent. Adapter un individu à une société intrinsèquement destructrice, c’est le rendre fonctionnellement complice de sa propre dégradation et de celle de ses frères. Face à cette trahison de la vocation émancipatrice des savoirs humains, Martín-Baró brandit l’impératif catégorique d’une désobéissance éthique : le rôle d’un psychologue digne de ce nom n’est pas d’enseigner l’art de s’accommoder de l’esclavage, mais d’outiller théoriquement et pratiquement les esclaves pour briser leurs chaînes.
5. Déconstruction du fatalisme latino-américain
5.1 Définition psychosociale du fatalisme
L’une des avancées théoriques les plus brillantes d’Ignacio Martín-Baró se trouve consignée dans ses recherches séminales sur le « fatalisme » populaire latino-américain. Les sociologues et anthropologues conservateurs, adeptes de la théorie de la modernisation issue des universités américaines, s’étaient longtemps plu à dépeindre le fatalisme comme un trait ethnique ou culturel congénital propre aux peuples hispaniques ou indigènes. Selon cette thèse aux relents néocoloniaux, la pauvreté endémique de l’Amérique latine trouverait son origine profonde dans la psychologie déficiente de ses propres habitants, prétendument enclins à une résignation passive, au culte de l’impuissance et à une paresse atavique face au destin.
Martín-Baró déconstruit méticuleusement ce stéréotype infamant en redéfinissant le fatalisme non comme un trait de caractère inné ou un invariant culturel, mais comme un syndrome psychosocial résultant directement d’une longue expérience historique de domination et d’impuissance acquise. À travers une modélisation tripartie remarquable, il analyse la structure interne de ce comportement :
- La composante cognitive : L’intériorisation profonde de la croyance selon laquelle l’ordre social présent est immuable, prédéterminé par une volonté métaphysique ou naturelle contre laquelle toute volonté humaine est vaine ;
- La composante affective : Un sentiment accablant d’auto-inefficacité, une anxiété sourde mêlée d’abattement, et une peur viscérale du changement perçu comme porteur de catastrophes pires encore que le présent ;
- La composante comportementale : Une posture générale de passivité, d’inertie collective, d’évitement du conflit ouvert avec les puissants et de repli frileux sur la seule sphère de la survie biologique immédiate.
Loin d’être la cause mystique du sous-développement, le fatalisme apparaît sous le scalpel de Martín-Baró comme la conséquence psychologique logique d’un système où toute initiative populaire de contestation a été historiquement écrasée dans le sang. Le paysan ne naît pas fataliste : il le devient par nécessité adaptative lorsque chaque tentative de changer sa condition se heurte inexorablement à la matraque de la garde nationale ou à la machette des milices patronales. La résignation devient alors le coût psychique minimal payé pour préserver sa vie physique.
5.2 Les fonctions de domination du mythe fataliste
Dans sa déconstruction sociologique, Martín-Baró met en lumière les formidables dividendes politiques que les oligarchies dominantes tirent de l’entretien méticuleux du mythe fataliste. En attribuant la responsabilité de la faim et du malheur à la seule Providence céleste ou à la mauvaise fortune, les classes possédantes s’exonèrent commodément de toute culpabilité historique. L’ordre économique léonin cesse d’apparaître pour ce qu’il est réellement — un rapport de forces sanglant institué par des hommes au profit d’autres hommes — pour revêtir le masque intouchable d’une nécessité cosmique indiscutable.
Pour pérenniser cette aliénation, les appareils de pouvoir ont historiquement mobilisé avec cynisme des discours religieux dévoyés. Martín-Baró, parlant en théologien averti, fustige ce catholicisme traditionnel doloriste et mystificateur qui enjoint aux opprimés de porter leur croix en silence sur cette terre de larmes pour mériter le salut dans l’au-delà. Ce Dieu de la résignation, fabriqué sur mesure par les théologiens de cour pour rassurer les grands propriétaires terriens, est l’exact contraire du Dieu biblique de l’Exode qui libère son peuple de la captivité égyptienne. La religion trahie devient ainsi l’opium psychique idéal, anesthésiant toute rébellion en sanctifiant la soumission servile.
L’apathie des masses n’est donc pas un phénomène spontané : elle est le produit intentionnel d’une pédagogie de la terreur et de la mystification. En brisant méthodiquement le sentiment d’auto-efficacité collective, les institutions dictatoriales détruisent chez le sujet opprimé la conviction fondamentale qu’il possède le pouvoir d’agir sur son environnement et de déterminer son destin historique. Le désespoir populaire n’est pas une défaillance morale individuelle, mais l’une des technologies de pouvoir les plus sophistiquées et rentables jamais inventées par les classes régnantes pour pérenniser leur monopole.
5.3 Stratégies d’émancipation et dépassement du fatalisme
Dès lors que le fatalisme est compris comme une construction sociohistorique artificielle et réversible, son démantèlement devient l’une des tâches prioritaires de la psychologie de la libération. Martín-Baró écarte fermement l’illusion selon laquelle il suffirait d’administrer des thérapies verbales individuelles ou de délivrer de beaux discours abstraits d’émancipation pour guérir les masses de leur sentiment d’impuissance. Pour vaincre une certitude ancrée dans des décennies de traumatismes et d’échecs, il faut nécessairement opposer à l’individu l’épreuve matérielle et indiscutable du réel : celle de l’action collective solidaire.
C’est uniquement par l’expérience pratique et vécue de victoires communes, même modestes — qu’il s’agisse de la construction collective d’un réseau d’eau potable dans un village, de l’organisation réussie d’une coopérative agricole ou du succès d’une grève paysanne — que le mur du fatalisme se fissure. En constatant que le rassemblement de forces autrefois dispersées produit un effet tangible sur la réalité physique et sociale, le dominé éprouve charnellement ce que Martín-Baró nomme la restitution du contrôle historique. L’illusion de l’impuissance s’effondre devant la réalité empirique du succès partagé :
| Dimension psychosociale | Syndrome du fatalisme aliénant | Dynamique de libération collective |
|---|---|---|
| Perception causale | Locus de contrôle externe (fatalité divine, destin, tout-puissance patronale). | Locus de contrôle historique (conscience des structures humaines de pouvoir). |
| Attitude temporelle | Fixation sur un présent immobile et répétitif ; peur de l’avenir. | Projection dynamique vers un futur ouvert, construit par le projet collectif. |
| Mode relationnel | Méfiance mutuelle, isolement individualiste, compétition pour la survie. | Solidarité organique, confiance communautaire, organisation politique concertée. |
| Posture praxique | Résignation, passivité tactique, accommodation doloriste au système. | Mobilisation transformative, espérance militante active, contestation démocratique. |
Le fatalisme cède alors la place à l’espérance militante, concept que Martín-Baró distingue radicalement d’un optimisme béat ou d’une utopie irréaliste. L’espérance baronienne est lucide, trempée dans la conscience des sacrifices immenses que le pouvoir répressif exigera en retour, mais elle est habitée par la certitude inébranlable que l’avenir n’est écrit nulle part et qu’il appartient aux peuples de forger leur propre libération.
6. Traumatisme psychosocial et guerre civile salvadorienne
6.1 Conceptualisation du traumatisme psychosocial
Avec le déclenchement officiel de la guerre civile salvadorienne en 1980 — conflit qui allait ensanglanter le pays pendant douze années consécutives et coûter la vie à plus de 75 000 civils —, la question de la santé mentale et du traumatisme devient l’axe central des investigations de terrain menées par Martín-Baró. Une fois de plus, le chercheur jésuite se heurte violemment à l’étroitesse conceptuelle de la nosographie psychiatrique dominante incarnée par le manuel diagnostique américain (le célèbre DSM). Ce dernier réduit l’impact de la violence de guerre à une pathologie strictement individuelle : le syndrome de stress post-traumatique (PTSD).
Selon Martín-Baró, plaquer la catégorie de PTSD sur une population entière subissant une guerre d’anéantissement constitue un contresens scientifique et moral absurde. Le PTSD présuppose en effet que l’événement traumatique est un accident ponctuel, exceptionnel et survenu de manière inattendue chez un individu auparavant normal, dont l’appareil psychique peine à métaboliser le choc. Or, au Salvador, le traumatisme n’a rien d’un accident imprévu ni d’une anomalie biographique : il constitue le mode d’existence permanent, quotidien et institutionnalisé de millions d’individus pris en étau entre la férocité de l’armée gouvernementale et les affres du conflit armé.
Martín-Baró forge ainsi le concept révolutionnaire de traumatisme psychosocial. Il ne s’agit plus de concevoir la blessure psychologique comme la lésion intime d’une monade subjective individuelle, mais comme la déchirure profonde du tissu relationnel et communautaire lui-même. Le traumatisme ne réside pas seulement dans la tête des individus : il réside d’abord entre les individus, dans les rapports sociaux corrompus par la peur, dans la rupture brutale de la confiance élémentaire qui permet aux membres d’une communauté de faire société. Lorsque la trahison, la délation et la suspicion généralisée deviennent des nécessités vitales de survie, c’est l’essence même de l’intersubjectivité humaine qui est durablement mutilée.
6.2 Les effets destructeurs de la terreur d’État sur le psychisme
Les analyses cliniques et sociologiques consacrées par Martín-Baró aux méthodes de la terreur d’État comptent parmi les pages les plus déchirantes et précises de la littérature contemporaine consacrée à la violence politique. En examinant méthodiquement les effets de la guerre non conventionnelle et des opérations de contre-insurrection menées par les forces armées salvadoriennes — formées et financées à coups de centaines de millions de dollars par les administrations nord-américaines —, il met à nu la dynamique d’une véritable guerre psychologique d’usure dirigée contre l’ensemble de la population civile.
La pratique généralisée des disparitions forcées et de la torture corporelle systématique ne vise pas uniquement à anéantir physiquement les opposants politiques ou à extorquer des renseignements militaires : sa fonction principale est d’ensemencer une paranoïa collective paralysante dans le corps social tout entier. L’angoisse intolérable des familles de disparus, privées du deuil et suspendues indéfiniment entre l’espoir irrationnel et le désespoir absolu, constitue un poison qui gangrène méthodiquement les dynamiques relationnelles. Le corps supplicié abandonné au bord d’une route sert d’avertissement sémiotique public à quiconque oserait élever la voix.
Martín-Baró se penche avec une sollicitude et une angoisse particulières sur le sort des enfants grandissant dans ce climat de violence banalisée. Il analyse comment la militarisation précoce de l’environnement quotidien, la vision de cadavres mutilés sur le chemin de l’école et la nécessité de dissimuler ses émotions altèrent en profondeur le développement cognitif et moral des jeunes générations :
- L’inversion du sens éthique : La force brute et l’absence totale de scrupules sont perçues par les enfants comme les seuls critères garantissant le respect social et la survie biologique ;
- La désensibilisation affective : L’accoutumance obligatoire au sang et aux cris conduit à un blindage émotionnel précoce et à l’extinction progressive des capacités d’empathie ;
- La polarisation identitaire : L’altérité est immédiatement appréhendée à travers le clivage manichéen de l’ami ou de l’ennemi mortel, fermant tout espace à la délibération pacifique et au compromis.
6.3 La santé mentale comme dynamique collective et politique
Face à ce tableau dévastateur, Ignacio Martín-Baró opère une redéfinition révolutionnaire de la notion même de santé mentale. Refusant énergiquement de la réduire à un état d’équilibre homéostatique individuel, à une absence de symptômes psychopathologiques mesurables ou à un sentiment subjectif de bien-être artificiel, il théorise la santé mentale comme une dimension éminemment collective et relationnelle, conditionnée par le degré de vérité, de justice et de solidarité structurant une société donnée.
Il en découle qu’aucune intervention thérapeutique, aussi novatrice soit-elle sur le plan technique, ne saurait restaurer la santé mentale d’une population si elle se cantonne aux murs feutrés des cabinets de consultation privés. Prétendre « guérir » les névroses ou les angoisses d’un paysan salvadorien sans toucher aux conditions objectives qui le menacent de mort et le dépouillent de sa subsistance relève d’une escroquerie morale. L’action clinique la plus urgente ne consiste pas à calmer chimiquement l’anxiété des victimes pour les renvoyer dans l’enfer ambiant, mais à participer à l’assainissement moral et structurel de leur monde vécu.
Dès lors, pour Martín-Baró, le véritable travail prophylactique en santé mentale s’identifie de manière indissociable à l’engagement politique pour la paix structurelle et la justice distributive. Reconstruire la santé mentale collective exige impérativement :
- Le démantèlement méthodique des appareils répressifs d’État et des escadrons de la mort qui distillent la peur au quotidien ;
- La redécouverte de la vérité historique par la mise en accusation publique des tortionnaires et le refus inconditionnel de l’impunité juridique ;
- La régénération des solidarités communautaires primaires à travers la reconstitution d’associations paysannes, de syndicats et d’espaces de délibération collective ;
- L’avènement d’un partage équitable des ressources économiques garantissant aux familles la sécurité matérielle élémentaire préalable à toute sérénité psychique.
7. L’opinion publique et la désidéologisation de la réalité
7.1 Création et mission de l’IUDOP
L’année 1986 marque une étape décisive dans le parcours méthodologique d’Ignacio Martín-Baró : il fonde l’Institut universitaire d’opinion publique (IUDOP) au sein même de l’UCA. L’entreprise peut paraître surprenante de la part d’un intellectuel d’obédience critique : les instituts de sondages étaient traditionnellement considérés par les sociologues radicaux comme des instruments marchands destinés à calibrer des campagnes électorales bourgeoises ou à peaufiner les stratégies de vente des firmes transnationales. Mais Martín-Baró perçoit dans l’outil du sondage scientifique une potentialité d’émancipation politique inédite, à condition d’en retourner la fonction sociale.
En plein cœur d’une guerre civile régie par la censure gouvernementale impitoyable, la désinformation médiatique omniprésente et la menace permanente d’attentats d’extrême droite, fonder un institut indépendant de mesure des attitudes populaires relevait de l’acte de bravoure pure. Martín-Baró impose à l’IUDOP un protocole de rigueur méthodologique quasi maniaque : échantillonnages stratifiés scrupuleusement représentatifs, formation rigoureuse d’enquêteurs de terrain prêts à arpenter tant les taudis urbains que les collines reculées du pays, et traitement statistique impeccable sous le contrôle permanent des spécialistes du département.
La mission assignée à l’IUDOP était limpide et radicale : briser le monopole étatique de la parole légitime en offrant aux citoyens salvadoriens un miroir fidèle de leurs propres ressentis et volontés politiques. L’institut devait fonctionner comme un contre-pouvoir démocratique scientifique, utilisant la force irréfutable des chiffres pour désarmer les mensonges officiels des militaires et révéler au grand jour la parole étouffée de ceux qui n’avaient jamais accès aux tribunes de télévision ni aux colonnes des quotidiens asservis.
7.2 Donner une voix aux majorités silencieuses
Les résultats spectaculaires des premières enquêtes conduites par l’IUDOP firent l’effet d’une déflagration politique dans le paysage salvadorien. Alors que la propagande forcenée du régime du président José Napoleón Duarte et des états-majors militaires martelait quotidiennement que la population soutenait massivement la politique de guerre à outrance pour « écraser le communisme », les données empiriques recueillies par l’IUDOP révélèrent une réalité sociologique diamétralement opposée.
À travers des publications rigoureusement documentées, Martín-Baró démontra que l’écrasante majorité du peuple salvadorien — toutes classes sociales confondues, mais plus particulièrement au sein des couches paysannes et ouvrières — vomissait la poursuite de la guerre civile. Plus de 70 % des sondés réclamaient avec insistance l’arrêt immédiat des hostilités et l’ouverture sans préalable de négociations de paix entre le gouvernement et la guérilla du Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN). Les données démontraient également que l’armée nationale n’était nullement perçue comme un bouclier protecteur, mais comme la principale source de violence, de corruption et d’arbitraire au pays.
Ces révélations pulvérisèrent le discours gouvernemental sur la scène internationale. Les données chiffrées de l’UCA, réputées pour leur intégrité scientifique absolue, furent immédiatement reprises par les agences de presse étrangères, les diplomates des Nations Unies et les commissions du Congrès américain qui débattaient de l’opportunité de maintenir l’aide financière massive accordée à l’armée salvadorienne. En donnant une voix articulée et mesurable aux majorités silencieuses, Martín-Baró ôtait au régime sa prétention fallacieuse de légitimité populaire et prouvait à l’opinion publique internationale que la poursuite du bain de sang n’était que le caprice meurtrier d’une poignée de généraux fanatiques et d’oligarques intraitables.
7.3 Le processus méthodologique de désidéologisation
Pour Martín-Baró, l’administration de sondages d’opinion ne constituait pas une fin en soi, mais le premier maillon d’un vaste processus méthodologique de désidéologisation de la réalité. Il définissait la désidéologisation comme l’effort scientifique et pédagogique continu visant à arracher la réalité quotidienne aux voiles mystificateurs de l’idéologie dominante, afin de permettre au peuple opprimé de redécouvrir sa propre vérité vécue sans le filtre déformant du discours de ses maîtres.
Ce processus repose sur une boucle herméneutique en trois temps indissociables :
- L’investigation empirique rigoureuse : Aller chercher la parole populaire à la racine même, dans sa brutalité quotidienne, en évitant de projeter sur elle les préjugés du chercheur ou les attentes idéologiques de l’avant-garde militante ;
- La confrontation critique des discours : Mettre en scène publiquement la béance vertigineuse qui sépare les affirmations des appareils d’État (la prospérité, la démocratie, la victoire militaire) des réalités statistiques mesurées sur le terrain (la misère accrue, la terreur policière, le dégoût des armes) ;
- La restitution systématique des résultats aux communautés : Renvoyer les données recueillies aux populations elles-mêmes. L’IUDOP ne se contentait pas d’archiver ses rapports dans les bibliothèques universitaires : les résultats des sondages étaient synthétisés dans un langage accessible, diffusés massivement sur les ondes de la radio universitaire YSUCA et discutés dans les communautés ecclésiales de base et les syndicats.
En apprenant par la voix de l’enquête scientifique que des centaines de milliers d’autres compatriotes partageaient exactement leurs angoisses, leurs peurs et leur désir ardent de paix, les citoyens isolés prenaient conscience qu’ils n’étaient ni fous, ni lâches, ni minoritaires. La recherche empirique s’érigeait ainsi en un puissant instrument d’auto-découverte politique, restaurant la cohésion sociale et brisant l’illusion savamment entretenue par le pouvoir selon laquelle la dissidence ne serait le fait que d’une poignée de criminels marginaux.
8. Conscientisation et influences théoriques croisées
8.1 La filiation pédagogique avec Paulo Freire
L’édification théorique de la psychologie de la libération est inconcevable sans l’influence magistrale de la pensée du grand pédagogue brésilien Paulo Freire, dont l’ouvrage fondamental Pédagogie des opprimés (1968) a profondément irrigué les réflexions de Martín-Baró. Ce dernier opère une greffe conceptuelle audacieuse en important la notion freirienne de conscientisation (conscientização) au cœur même de la psychologie sociale empirique. Pour Martín-Baró, la conscience humaine n’est pas un réceptacle passif voué à stocker des représentations du monde extérieur, mais une activité critique par laquelle l’homme se saisit de son historicité et découvre son pouvoir de nommer et de transformer le monde.
Il adopte pleinement la distinction freirienne entre la conscience « magique » ou « naïve » et la conscience « critique ». La conscience naïve, typique du syndrome fataliste, subit les déterminismes sociaux comme des fatalités de la nature ou des décrets divins ; elle justifie son propre asservissement et intériorise l’image méprisante que le dominateur projette sur elle. La conscientisation représente précisément le passage dialectique par lequel le sujet déchiré prend conscience des médiations politiques qui organisent sa condition, démasque les intérêts cachés derrière les institutions d’exploitation et se découvre le sujet souverain de son propre affranchissement.
Cette filiation impose une refonte totale de la relation entre le chercheur en sciences sociales et les groupes étudiés. Martín-Baró récuse avec force la posture de l’expert omniscient surplombant les masses incultes pour leur dispenser son magistère théorique. À l’instar du dialogue horizontal promu par Freire, la psychologie de la libération postule une démarche de co-apprentissage : le scientifique met ses compétences analytiques et méthodologiques au service des dominés, mais il apprend en retour auprès d’eux la sagesse de leur praxis historique et la mémoire de leurs souffrances. Toute attitude paternaliste est bannie au profit d’une alliance émancipatrice mutuelle.
8.2 L’appropriation critique du marxisme et du matérialisme historique
L’armature analytique de Martín-Baró doit également beaucoup à une lecture intelligente, dédogmatisée et hétérodoxe du matérialisme historique marxiste. Dans le climat intellectuel survolté des universités latino-américaines des années 1970 et 1980, où le marxisme-léninisme était souvent réduit par les avant-gardes armées à un catéchisme rigide et stérile, Martín-Baró a su préserver une indépendance d’esprit remarquable. Il refuse le matérialisme vulgaire qui prétendait mécaniquement déduire la totalité des méandres de la vie psychique et spirituelle de la seule infrastructure économique, affirmant l’autonomie relative et la consistance propre de la subjectivité humaine.
Toutefois, il retient de Marx l’exigence impérieuse d’enraciner l’analyse des comportements dans les conditions matérielles d’existence. Il est impossible de comprendre la psyché de l’homme salvadorien sans analyser les formes historiques de la propriété foncière, les mécanismes d’extorsion de la plus-value dans les plantations de café et la division internationale du travail qui maintient l’Amérique centrale sous la coupe économique des puissances occidentales. La misère psychique prend racine dans l’exploitation matérielle ; toute tentative de soulager la première sans abolir la seconde relève de la mystification pure.
Martín-Baró utilise avec brio le concept marxien d’aliénation, qu’il réarticule aux théories psychosociales contemporaines de l’identité et de l’idéologie. L’idéologie dominante n’est pas une simple fumée abstraite planant au-dessus des têtes : elle s’incarne matériellement dans des pratiques quotidiennes, des institutions disciplinaires et des réflexes corporels intériorisés. L’analyse matérialiste permet ainsi de dévoiler comment le capitalisme périphérique produit non seulement des marchandises pour l’exportation, mais fabrique également, de façon industrielle, des subjectivités résignées, mutilées et asservies au profit exclusif de la classe dirigeante.
8.3 Dialogues avec la psychologie sociale critique latino-américaine
Bien que Martín-Baró en soit la figure de proue la plus tragiquement célèbre, la psychologie de la libération ne fut pas l’œuvre d’un penseur solitaire opérant en vase clos. Elle s’est développée au sein d’un archipel foisonnant de recherches dissidentes qui ont essaimé sur tout le continent latino-américain à partir du milieu des années 1970. Martín-Baró entretenait des correspondances serrées et des échanges intellectuels passionnés avec d’autres pionniers éminents de la pensée critique continentale, au premier rang desquels la vénézuélienne Maritza Montero, théoricienne majeure de la psychologie communautaire, et le sociologue colombien Orlando Fals Borda.
Cette émulation collective s’est notamment articulée autour de l’appropriation féconde de la recherche-action participative (RAP) théorisée par Fals Borda. Cette démarche exige que la recherche scientifique soit conduite non pas sur les communautés marginalisées, mais avec elles, en les intégrant comme co-chercheuses à toutes les étapes de la formulation du problème, du recueil des données et de l’élaboration des solutions transformatrices. Martín-Baró a immédiatement perçu dans la RAP l’antidote parfait à l’arrogance positiviste et la méthode idoine pour rendre opératoire sa psychologie de la libération sur le terrain concret des luttes paysannes et urbaines.
Ces interactions transnationales ont permis l’émergence progressive d’un réseau intellectuel continental qui s’est réuni lors de multiples congrès interaméricains de psychologie. Bravant les censures imposées par les diverses dictatures militaires qui quadrillaient alors l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale, ces chercheurs hétérodoxes ont jeté les fondations théoriques d’une psychologie communautaire spécifiquement latino-américaine. Cette dernière se distinguait radicalement de sa variante nord-américaine par sa nature hautement politisée, son refus de se cantonner à de simples aménagements de proximité et son horizon clairement orienté vers la transformation structurelle révolutionnaire des régimes postcoloniaux.
9. Violence structurelle, pouvoir et aliénation sociale
9.1 L’anatomie psychosociale du pouvoir
Au cœur de la réflexion théorique développée par Martín-Baró dans ses écrits universitaires se trouve une interrogation lancinante sur la nature, les mécanismes et les ramifications intimes du pouvoir social. Rejetant les conceptions juridiques naïves qui assimilent le pouvoir à un simple attribut institutionnel détenu de manière légitime par des magistrats ou des gouvernants, Martín-Baró s’inscrit dans une perspective relationnelle proche de celle de Michel Foucault : le pouvoir est une relation asymétrique permanente qui traverse, façonne et structure l’ensemble des interactions de la vie quotidienne.
Il analyse méticuleusement l’exercice de ce qu’il nomme les micro-pouvoirs à travers lesquels l’arbitraire de la domination politique globale est intériorisé par les citoyens dès leur plus jeune âge. La famille patriarcale autoritaire, l’école reposant sur la punition corporelle et l’humiliation de l’enfant, l’usine gouvernée par le despotisme patronal et l’église prêchant la soumission passive constituent autant de foyers d’entraînement où l’individu apprend à naturaliser l’asymétrie sociale. L’autorité punitive y est systématiquement intériorisée comme une donnée évidente, préparant psychologiquement le citoyen adulte à accepter sans broncher la violence de l’État militaire.
Martín-Baró opère une distinction conceptuelle fondamentale entre le pouvoir coercitif et le pouvoir libérateur. Le pouvoir coercitif repose ultimement sur la violence, l’imposition de la peur et la mutilation des potentialités de l’autre afin de le réduire à l’état d’instrument docile au service du dominant. À l’opposé, le pouvoir libérateur — qu’il appelle de ses vœux — est un pouvoir génératif, né de la coopération collective et de la coordination fraternelle, visant expressément l’autonomisation du sujet et l’accroissement des capacités réelles de chacun au sein d’une communauté solidaire et souveraine.
9.2 La violence institutionnalisée et ses mécanismes d’invisibilisation
L’une des thèses les plus percutantes défendues par Martín-Baró pour arracher le débat public salvadorien aux pièges de la propagande militaire réside dans son analyse de la violence institutionnalisée, concept qui fait directement écho aux travaux du sociologue norvégien Johan Galtung sur la violence structurelle. Alors que les médias aux ordres et les porte-paroles de l’armée ne cessaient de pointer du doigt la seule violence armée de la guérilla du FMLN comme la source unique du chaos national, Martín-Baró rappelle avec force que cette violence réactive est chronologiquement et logiquement précédée par une violence bien plus sourde, immense et implacable : celle des structures mêmes de la société salvadorienne.
Cette violence originaire, silencieuse et banalisée, est celle qui condamne des dizaines de milliers d’enfants à mourir de déshydratation et de maladies curables avant l’âge de cinq ans par manque de structures de soins élémentaires ; celle qui prive les paysans sans terre de salaires décents pour s’enrichir indécemment sur l’exportation agro-industrielle ; celle qui maintient la moitié de la nation dans l’analphabétisme pour l’empêcher d’exercer ses droits civiques élémentaires. Cette violence d’amont, perpétrée méthodiquement par les lois, l’appareil judiciaire et l’ordre économique injuste, est infiniment plus destructrice que les balles de fusil, car elle détruit chaque jour des vies humaines dans l’indifférence générale.
Martín-Baró démonte les mécanismes idéologiques sophistiqués déployés par le système médiatique et éducatif pour masquer et « naturaliser » cette injustice scandaleuse :
- La naturalisation de la misère : La détresse des classes laborieuses est présentée comme une conséquence inévitable de lois économiques naturelles ou d’un climat défavorable, la déconnectant de tout choix politique délibéré ;
- La culpabilisation des victimes : Les pauvres sont subtilement dépeints comme les seuls responsables de leur déchéance en raison de leur prétendue paresse, de leur alcoolisme ou de leur refus de s’adapter aux vertus du marché ;
- Le camouflage sémantique : Les répressions sanguinaires opérées par l’armée sont travesties dans la presse officielle en « opérations de maintien de l’ordre », tandis que les assassinats d’opposants sont maquillés en règlements de comptes de droit commun.
9.3 Aliénation, mensonge social et désinformation
Parmi les créations conceptuelles les plus originales et incisives de Martín-Baró figure sans conteste celle de mensonge institutionnalisé (la mentira institucionalizada). Dans le Salvador des années de guerre, le mensonge n’était pas une simple défaillance éthique passagère ou un dérapage communicationnel de politiciens corrompus : il constituait le principe structurant même de la gouvernance nationale et de l’administration du tissu social. L’appareil d’État, les grands organes de presse et le haut commandement militaire diffusaient en boucle une fiction hallucinée de la réalité nationale, en déconnexion totale et grotesque avec l’expérience sensible vécue par la population.
Martín-Baró analyse les ravages psychopathologiques désastreux engendrés chez les citoyens par cette dissonance cognitive permanente et obligatoire. Lorsque les médias affirment que le pays jouit d’une paix démocratique florissante alors que les trottoirs sont jonchés de corps décapités par les escadrons de la mort, le citoyen est plongé dans une forme de schizophrénie sociale orchestrée d’en haut. Forcé d’adhérer publiquement à des fables absurdes pour sauver sa vie tout en voyant la barbarie de ses propres yeux, l’individu perd progressivement confiance dans la validité de ses propres perceptions sensorielles et de son jugement critique élémentaire.
Ce règne absolu du mensonge d’État brise le pacte véridique fondamental indispensable à toute vie collective authentique. La communication interpersonnelle est sabotée : chacun suspecte son voisin d’être un informateur, le langage perd sa substance signifiante pour se muer en un ensemble de formules rituelles creuses destinées à conjurer la mort, et le cynisme s’installe comme mode d’être universel. C’est pourquoi Martín-Baró soutenait avec passion que la tâche première du psychologue social et du scientifique engagé n’était pas seulement de prodiguer des soins cliniques, mais de travailler sans relâche à la reconstruction de la vérité historique, condition thérapeutique incontournable pour assainir l’appareil psychique collectif d’une nation traumatisée.
10. Théologie de la libération et engagement éthique
10.1 L’influence de la théologie de la libération salvadorienne
L’armature morale et intellectuelle d’Ignacio Martín-Baró ne saurait être appréhendée indépendamment de l’écosystème théologique exceptionnel qui s’était forgé au Salvador au cours des décennies 1970 et 1980. Deux figures tutélaires ont profondément marqué sa trajectoire : son frère de congrégation, le recteur Ignacio Ellacuría, philosophe majeur formé par Xavier Zubiri, et l’archevêque martyr de San Salvador, saint Óscar Romero, assassiné sur l’autel le 24 mars 1980 par un commando d’extrême droite dirigé par le major Roberto D’Aubuisson.
Ellacuría a développé une ontologie rigoureuse de la « réalité historique », affirmant que l’histoire matérielle est le lieu ultime de la manifestation de l’Être et de la transcendance divine. Martín-Baró s’est approprié cette perspective philosophique pour lui donner une assise psychosociale empirique : de même qu’Ellacuría invitait l’Église à « descendre les peuples crucifiés de leur croix », Martín-Baró sommait la psychologie sociale d’arracher les opprimés aux pathologies structurelles que leur infligeait l’oligarchie. La théologie cessait d’être un corpus dogmatique pour se réinventer comme une pratique historique radicale d’amour libérateur au service de l’Homme concret de chair et d’os.
Quant à Mgr Romero, son exemple prophétique galvanisa Martín-Baró. Romero avait démontré par son verbe intransigeant et son martyre consenti que la véritable sainteté chrétienne exigeait la dénonciation frontale de l’injustice d’État, la défense sans compromission des droits des paysans massacrés et la primauté absolue de la fidélité évangélique sur la préservation institutionnelle frileuse. Martín-Baró a conçu sa pratique de scientifique social dans le sillage direct de cette haute exigence morale : la science, tout comme la foi religieuse, n’avait de valeur que si elle osait s’ériger en voix intransigeante pour les sans-voix au mépris du péril mortel encouru.
10.2 La radicalité morale face à la complicité académique
Animé par cette éthique prophétique intransigeante, Martín-Baró réservait ses flèches les plus acérées à cette bourgeoisie universitaire qui, réfugiée frileusement dans sa tour d’ivoire intellectuelle, observait les tragédies de l’histoire avec un détachement cynique ou une indifférence coupable. Pour le vice-recteur de l’UCA, l’université en contexte de crise historique majeure ne pouvait en aucun cas se complaire dans le rôle de simple dispensatrice de diplômes prestigieux pour les rejetons de l’élite ni de sanctuaire stérile d’érudition byzantine déconnectée de la vie de la nation.
Martín-Baró définissait l’université comme la conscience critique vivante de la société. Cela impliquait que les savoirs accumulés, les budgets de recherche et les infrastructures académiques devaient être mobilisés de façon prioritaire pour analyser sans fard les fractures de la nation et proposer des voies de salut structurel pour les classes marginalisées. Se draper dans la pureté immaculée d’une science désengagée alors que des escadrons de la mort enlevaient, torturaient et massacraient des étudiants et des syndicalistes sur les trottoirs constituait à ses yeux une forme suprême de lâcheté morale et de trahison de la mission universitaire.
Cette radicalité éthique lui valut, ainsi qu’à l’ensemble de l’équipe directoriale de l’UCA, la haine inexpiable de l’oligarchie salvadorienne et des hauts gradés de l’état-major. Les jésuites étaient régulièrement vilipendés dans les éditoriaux des journaux conservateurs comme des « cerveaux intellectuels de la subversion », des « communistes sous soutane » et des traîtres à la patrie. Loin de plier sous les menaces de mort de plus en plus précises et les attentats terroristes répétés contre les imprimeries et les laboratoires de l’université, Martín-Baró et ses confrères poursuivirent sereinement leurs travaux, refusant le moindre compromis déshonorant avec la dictature régnante.
10.3 Une spiritualité ignatienne de la présence aux frontières
L’engagement académique et politique d’Ignacio Martín-Baró ne relevait ni d’un fanatisme idéologique ni d’une quête morbide de gloire testimoniale : il trouvait son souffle intime le plus authentique dans la spiritualité des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. Le modèle ignatien prescrit au jésuite d’être un « contemplateur dans l’action », cherchant et trouvant la volonté divine non pas dans l’isolement du cloître monastique, mais au cœur même des tourments et des frontières brûlantes du monde profane.
Cette spiritualité de la frontière conduisait Martín-Baró à refuser tout cloisonnement sécuritaire. Chaque fin de semaine, il quittait l’enceinte de l’université pour se rendre seul, au volant de sa modeste camionnette, dans les zones rurales de Jayaque. Là, sans garde du corps ni mise en scène d’aucune sorte, il partageait le pain et la parole de Dieu avec les ouvriers agricoles et les familles paysannes les plus démunies. Cette pastorale incarnée constituait sa source de ressourcement spirituel et sa boussole épistémologique : elle l’empêchait de théoriser sur le peuple abstrait en lui imposant la confrontation physique, amoureuse et hebdomadaire avec le peuple réel, dont il connaissait les visages, les deuils et les sourires.
Conscient que chaque jour supplémentaire vécu relevait du miracle au regard de la violence d’État déchaînée qui frappait l’UCA, Martín-Baró assumait le danger avec une sérénité spirituelle absolue et un humour désarmant qui fascinaient tous ceux qui l’approchaient. La mort violente n’était pas pour lui un épouvantail capable de paralyser son devoir de justice, mais le coût prévisible de la fidélité intégrale à l’Évangile des pauvres. Le don total de sa vie, qui allait culminer dans le carnage du 16 novembre 1989, était déjà consenti intérieurement depuis des années à travers son engagement intellectuel indéfectible au service de la libération humaine.
11. Le massacre de l’UCA du 16 novembre 1989
11.1 L’offensive du FMLN de novembre 1989 et le raidissement du régime
À l’automne 1989, la guerre civile salvadorienne bascule dans une phase de paroxysme critique. Le 11 novembre, la guérilla du FMLN lance une offensive générale foudroyante et sans précédent historique sous le nom de code Hasta el tope y punto… ¡la victoria final! (Jusqu’au bout et point final… la victoire finale !). Pour la première fois en une décennie de conflit, les colonnes insurgées descendent des montagnes et s’emparent de quartiers entiers de la capitale San Salvador, retranchées dans les zones résidentielles aisées comme dans les faubourgs populaires, prenant de court les états-majors gouvernementaux et les services de renseignement militaires américains.
Face à cette offensive d’envergure qui menace directement le palais présidentiel, l’état-major salvadorien — dominé par une confrérie de généraux extrémistes de la promotion de l’académie militaire connue sous le nom de la Tandona, menée par le chef d’état-major René Emilio Ponce — est pris d’une fureur panique. L’armée réplique avec une férocité aveugle, pilonnant au mortier et bombardant à l’arme lourde par hélicoptères de combat les quartiers densément peuplés de la capitale pour déloger la guérilla, causant la mort de centaines de civils innocents.
Dans ce climat d’apocalypse urbaine, la haine paranoïaque des généraux se tourne immédiatement vers leur cible obsessionnelle : les jésuites de l’UCA. Incapables d’admettre que l’offensive populaire résultait de décennies d’oppression structurelle, le haut commandement se persuade que le recteur Ignacio Ellacuría et ses collaborateurs sont les véritables stratèges cachés qui pilotent le soulèvement insurgé. À travers les fréquences de la radio officielle des forces armées, des voix exaltées d’officiers lancent des appels publics et hystériques à la haine, désignant nommément les prêtres de l’université comme des « monstres qu’il faut décapiter sans attendre » pour sauver la civilisation occidentale menacée.
11.2 L’exécution des jésuites et de leurs collaboratrices
Dans la nuit du 15 au 16 novembre 1989, les ordres d’exécution sont définitivement arrêtés et paraphés au sein même du grand quartier général de l’état-major de l’armée salvadorienne. Une unité d’élite d’assaut issue du redoutable bataillon d’infanterie de réaction immédiate Atlacatl — bataillon d’élite entraîné aux tactiques de contre-guérilla par les Forces spéciales américaines (les bérets verts) et déjà tristement célèbre pour le génocide paysan perpétré en 1981 à El Mozote — est missionnée pour envahir nuitamment le campus universitaire de l’UCA et perpétrer le carnage.
Vers deux heures du matin, les commandos lourdement armés de fusils d’assaut M16 fracturent le portail de la résidence des jésuites. Réveillés en sursaut par les explosions de grenades et le fracas des bottes militaires, les prêtres sont tirés de leurs chambres et conduits de force sur la pelouse du jardin intérieur de la communauté. Là, couchés face contre terre sous le ciel nocturne de San Salvador, les intellectuels sont exécutés méthodiquement à bout portant par des tirs de fusils d’assaut dirigés vers la boîte crânienne :
- Ignacio Ellacuría, le recteur et philosophe prophétique, assassiné le premier ;
- Ignacio Martín-Baró, doyen de la faculté de psychologie et vice-recteur académique, froidement exécuté à ses côtés à l’âge de 47 ans ;
- Segundo Montes, sociologue et directeur de l’Institut des droits de l’homme de l’UCA (IDHUCA) ;
- Juan Ramón Moreno, théologien et directeur de la bibliothèque ;
- Amando López, professeur de philosophie et théologie ;
- Joaquín López y López, prêtre salvadorien et directeur de l’organisation éducative Fe y Alegría.
Pour ne laisser absolument aucun témoin oculaire de leur forfaiture, les soldats massacrent avec la même cruauté animale la cuisinière de la résidence, Elba Ramos, et sa fille âgée de seize ans seulement, Celina Ramos, qui s’étaient réfugiées sur le campus dans l’espoir illusoire que le statut religieux des jésuites leur offrirait un sanctuaire inviolable face aux combats urbains. Avant de décrocher, les militaires simulent une fusillade nourrie et inscrivent sur les murs des slogans vengeurs signés du FMLN, dans une tentative grotesque et désespérée d’imputer le massacre aux combattants de la guérilla.
11.3 Répercussions géopolitiques et poursuites judiciaires
L’assassinat des jésuites de l’UCA produisit un cataclysme géopolitique mondial aux conséquences immédiates et irréversibles. La mise en scène grossière de l’armée salvadorienne s’effondra en quelques heures grâce au témoignage courageux d’une employée de maison de l’université, Lucía Cerna, qui avait vu de ses propres yeux les uniformes militaires opérer le massacre. L’émotion internationale fut gigantesque, relayée par le Vatican, les chancelleries européennes et la presse mondiale. Aux États-Unis, le massacre suscita une indignation publique inouïe au sein de l’opinion publique et du Congrès américain, rendant moralement et politiquement intenable la poursuite inconditionnelle du soutien financier et militaire massif accordé par la Maison Blanche de George H. W. Bush au régime criminel de San Salvador.
Privée du paravent protecteur de Washington, la junte militaire comprit qu’elle avait commis une faute politique fatale. L’exécution d’Ignacio Martín-Baró et de ses confrères brisa définitivement les reins du secteur militaire le plus fanatique et accéléra de façon décisive le processus diplomatique de négociations internationales. Deux ans à peine après le martyre du campus de l’UCA, les représentants du gouvernement salvadorien et les commandants du FMLN s’asseyaient à la table des pourparlers sous l’égide des Nations Unies pour signer solennellement les historiques Accords de paix de Chapultepec en janvier 1992, mettant un terme définitif à douze années d’un conflit sanguinaire.
Sur le front de la justice, le chemin fut long, marqué par l’amnistie générale décrétée en 1993 au Salvador pour protéger les tortionnaires militaires. Il fallut attendre trois décennies de mobilisations juridiques ininterrompues, portées par les familles des victimes, les organisations de droits de l’homme et la justice universelle espagnole. En septembre 2020, l’Audiencia Nacional de Madrid condamnait le colonel Inocente Montano, ancien vice-ministre salvadorien de la sécurité publique extradé des États-Unis, à une peine historique de 133 années de prison pour l’assassinat prémédité et terroriste des prêtres jésuites espagnols, consacrant enfin publiquement, devant les yeux de l’Histoire, la nature criminelle d’État du complot qui avait coûté la vie à Martín-Baró.
12. Héritage intellectuel et actualité de la psychologie de la libération
12.1 Diffusion internationale et reconnaissance posthume
La mort violente d’Ignacio Martín-Baró, loin d’anéantir son œuvre comme l’espéraient sottement ses assassins, lui conféra une portée internationale fulgurante. La tragédie du campus de l’UCA arracha brutalement ses écrits à la seule sphère régionale centraméricaine pour les projeter dans le concert mondial des sciences humaines. Sous l’impulsion de traducteurs et d’universitaires dévoués, parmi lesquels les psychologues américains Adrianne Aron et Shawn Corne, une sélection de ses textes majeurs fut traduite en anglais et publiée par Harvard University Press en 1994 sous le titre programmatique Writings for a Liberation Psychology, provoquant un choc intellectuel majeur dans les facultés de psychologie anglo-saxonnes.
Cette diffusion planétaire brisa les frontières disciplinaires traditionnelles. Des chaires de psychologie de la libération, des laboratoires de recherche dédiés et des congrès internationaux réguliers furent institués du Mexique au Brésil, de l’Australie au Canada, et de l’Afrique du Sud à la Grande-Bretagne. En quelques années, les deux tomes monumentaux de sa psychologie sociale — Acción e ideología (1983) et Sistema, grupo y poder (1989) — acquirent un statut canonique au sein des sciences sociales du Sud global, étudiés désormais avec la même déférence théorique que les écrits de Frantz Fanon, de Boaventura de Sousa Santos ou d’Edward Said.
Même l’hégémonique American Psychological Association (APA), autrefois cible privilégiée des charges méthodologiques de Martín-Baró pour son aveuglement individualiste et son inféodation aux intérêts de classe, dut se résoudre à lui rendre de vibrants hommages institutionnels posthumes. De nombreuses divisions de l’APA reconnaissent aujourd’hui en lui l’un des penseurs les plus prophétiques et salutaires de la psychologie sociale moderne, incarnant la figure indépassable du scientifique intègre ayant su porter sa discipline à la hauteur tragique et sublime de son époque.
12.2 Applications contemporaines de sa pensée
Au-delà de la consécration académique formelle, la fécondité de la pensée baronienne réside dans son extraordinaire capacité à éclairer les crises majeures du monde contemporain et à outiller les intervenants de terrain engagés dans des zones d’extrême précarité humaine. Sa conceptualisation du traumatisme psychosocial est devenue la référence théorique centrale pour la prise en charge médicale et communautaire des millions de réfugiés fuyant les guerres dévastatrices du Proche-Orient, les famines du Sahel ou les violences mafieuses de l’isthme centraméricain :
- La clinique des rescapés de masse : Abandonnant la simple prescription pharmacologique de molécules anxiolytiques, les équipes humanitaires décoloniales s’efforcent, dans le sillage de Martín-Baró, de réparer les tissus relationnels primaires et de restaurer la dignité collective des communautés déplacées ;
- La santé mentale dans les banlieues précarisées : Les programmes de psychologie communautaire contemporains appliquent ses méthodes de désaliénation au cœur des favelas brésiliennes ou des banlieues européennes gangrenées par la violence policière et l’abandon institutionnel, substituant l’organisation collective à la résignation fataliste ;
- Le dialogue avec les études décoloniales : Les théoriciens contemporains de la colonialité du pouvoir s’appuient massivement sur ses écrits pour démontrer que la décolonisation politique formelle demeure une coquille vide sans une décolonisation épistémologique et psychique préalable de l’esprit des opprimés ;
- L’éco-psychologie et la justice territoriale : Les mouvements de défense des terres indigènes contre l’extractivisme prédateur des multinationales mobilisent sa critique du pouvoir coercitif pour forger une nouvelle conscience de reliance sacrée entre l’équilibre psychologique humain et la souveraineté territoriale collective.
12.3 Leçons épistémologiques et éthiques pour le XXIe siècle
À l’heure où l’humanité s’enfonce dans le premier quart du XXIe siècle, l’héritage intellectuel et moral d’Ignacio Martín-Baró résonne avec une actualité plus vibrante et nécessaire que jamais. Face au triomphe planétaire d’un capitalisme numérique prédateur qui a poussé l’individualisme méthodologique jusqu’à la caricature — enfermant les individus dans des bulles algorithmiques solipsistes, marchandisant leurs affects les plus intimes et atomisant systématiquement les solidarités collectives —, le mot d’ordre d’une désaliénation radicale par l’action collective solidaire retrouve toute sa fraîcheur révolutionnaire.
De même, sa brillante théorisation du mensonge institutionnalisé constitue une boussole analytique inestimable pour déconstruire les régimes contemporains de désinformation de masse, de propagande complotiste d’État et de prétendue « post-vérité » qui polluent le débat démocratique à travers la planète. Martín-Baró nous rappelle inlassablement qu’une société bâtie sur la mystification discursive et la distorsion permanente des faits sensibles produit mécaniquement de la pathologie mentale, du cynisme paranoïaque et de la violence barbare, et que la quête de la vérité empirique n’est pas un luxe réservé aux universitaires, mais un acte élémentaire de salubrité publique et de survie démocratique.
En dernière analyse, la vie et la mort d’Ignacio Martín-Baró nous lèguent un impératif catégorique d’une souveraine beauté : refuser catégoriquement la scission mortifère entre la rigueur de la méthode scientifique et la flamme inconditionnelle de la justice humaine. Il a prouvé au monde entier, en versant jusqu’à la dernière goutte de son sang intellectuel et spirituel, que la science n’atteint pas sa grandeur suprême lorsqu’elle sert servilement les puissants du jour ou se réfugie dans la lâcheté commode d’une neutralité feinte, mais lorsqu’elle consent humblement à s’asseoir dans la poussière aux côtés des humiliés et des offensés pour bâtir avec eux, jour après jour, le chemin lumineux de leur propre émancipation.
Références
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