Biographie
Dans l’histoire tumultueuse de la médecine moderne et de la genèse des sciences de l’esprit, peu de figures incarnent avec autant d’acuité la transition vers une compréhension psychologique des troubles humains que celle du professeur Hippolyte Bernheim (1840-1919). Médecin interniste de premier ordre, issu de la tradition anatomo-clinique la plus rigoureuse, Bernheim n’était initialement nullement destiné à devenir le héraut de l’hypnose et de la thérapeutique par la parole. Pourtant, en opérant une déconstruction méthodique des présupposés neurologiques et somatiques de son temps, il a fondé une approche révolutionnaire dont les répercussions continuent d’irriguer la psychopathologie contemporaine, les neurosciences cognitives et l’éthique de la relation médicale.
Figure tutélaire de ce que l’histoire des sciences a consacré sous le nom d’École de Nancy, Bernheim a osé s’opposer frontalement au magistère intellectuel et institutionnel écrasant de Jean-Martin Charcot et de la prestigieuse École de la Salpêtrière. Là où le maître parisien réduisait l’hypnotisme à un stigmate neuro-dégénératif réservé aux patientes hystériques, le clinicien lorrain a proclamé l’universalité de la suggestibilité humaine, la désacralisant pour en faire une propriété physiologique normale et un instrument curatif accessible à la médecine générale. Cette intuition fondamentale, résumée par sa célèbre formule proclamant qu’il n’y a pas d’hypnotisme, mais seulement de la suggestion, a marqué le véritable acte de naissance de la psychothérapie en Europe occidentale.
Cet article propose une exploration encyclopédique et critique de la vie, de l’œuvre et du legs épistémologique d’Hippolyte Bernheim. De ses racines alsaciennes à son rôle méconnu d’inspirateur de Sigmund Freud, de ses batailles médico-légales pionnières autour du témoignage judiciaire aux confirmations modernes apportées par la neuro-imagerie fonctionnelle, ce parcours restitue la trajectoire d’un savant qui sut allier le doute méthodique du positivisme à l’écoute empathique de la souffrance humaine.
1. Introduction biographique et genèse d’un clinicien d’exception
1.1 Origines alsaciennes et formation médicale à Strasbourg
Hippolyte Bernheim naît le 17 avril 1840 à Mulhouse, dans le Haut-Rhin, au sein d’une famille de la bourgeoisie juive alsacienne réputée pour sa rigueur intellectuelle et son engagement patriotique. La région alsacienne constitue alors un carrefour intellectuel privilégié, où confluent les traditions rationalistes françaises et l’essor des sciences biologiques de l’espace germanique. Très tôt orienté vers les humanités classiques et les sciences de la nature, le jeune Bernheim effectue de brillantes études secondaires avant de s’orienter tout naturellement vers l’art d’Esculape. Il rejoint pour cela la Faculté de médecine de Strasbourg, qui jouit alors d’un prestige académique considérable grâce à une pédagogie résolument tournée vers la recherche expérimentale et l’observation au chevet du malade.
Durant ses années de formation médicale, Bernheim est profondément marqué par l’esprit de l’école anatomo-clinique strasbourgeoise, héritière directe des principes méthodologiques de Xavier Bichat et de Pierre-Adolphe Piorry. Il apprend à traquer les altérations macroscopiques et microscopiques des organes afin d’éclairer la genèse des tableaux symptomatiques. En 1867, il soutient avec brio sa thèse de doctorat intitulée De la myocardite aiguë, suivie de travaux remarqués sur le rhumatisme articulaire aigu et les affections fébriles. Cette formation interniste initiale façonne chez lui une discipline intellectuelle indéfectible : tout phénomène pathologique doit faire l’objet d’une observation méticuleuse, répétée, exempte de tout mysticisme et documentée par l’écriture clinique scrupuleuse.
Son intégration précoce au sein du corps hospitalier de Strasbourg lui permet de côtoyer d’éminents maîtres et d’acquérir une réputation de praticien d’une clarté diagnostique exceptionnelle. Bernheim y développe un intérêt précurseur pour la nosologie des maladies internes, accordant une attention rare à l’état émotionnel des patients chroniques, sans toutefois déroger au paradigme organiciste dominant. Il s’imprègne alors du positivisme médical popularisé par Auguste Comte et Claude Bernard, érigeant l’expérimentation raisonnée et le refus des explications métaphysiques au rang de boussoles déontologiques intemporelles.
1.2 L’exil universitaire consécutif à la guerre de 1870
L’ascension professionnelle d’Hippolyte Bernheim est brutalement interrompue par les déflagrations géopolitiques de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Le siège impitoyable de Strasbourg par les troupes prussiennes confronte le médecin interniste à la réalité sanglante de la médecine de guerre, au traitement des blessures balistiques complexes et aux ravages des épidémies infectieuses qui s’abattent sur les populations civiles. À l’issue du conflit, la signature du traité de Francfort consacre l’annexion de l’Alsace-Lorraine par le nouvel Empire allemand. Face au choix cornélien d’adopter la nationalité allemande pour conserver sa charge ou d’opter pour la France, Bernheim, animé par un profond sentiment républicain et national, choisit l’exil patriotique.
Le gouvernement de la jeune Troisième République prend alors la décision historique de transférer le corps enseignant et la structure académique de la Faculté de médecine de Strasbourg vers la cité de Nancy, en Lorraine restée française. Bernheim participe activement à cette transplantation universitaire sans précédent. Reçu au concours d’agrégation de médecine en 1872 avec une étude remarquée sur la phtisie pulmonaire, il s’installe à Nancy, où tout est à reconstruire. Aux côtés de collègues prestigieux, il œuvre sans relâche pour doter la nouvelle faculté lorraine d’équipements cliniques modernes et de laboratoires d’analyses conformes aux exigences de la science contemporaine.
Nommé professeur titulaire de clinique médicale en 1879, il s’impose rapidement comme une figure incontournable du corps professoral nancéien. Son autorité scientifique repose sur une pédagogie limpide dispensée dans les salles de l’hôpital Saint-Julien puis à l’Hôpital central de Nancy. Ses leçons cliniques attirent des étudiants venus de toute la France pour apprendre l’art de l’interrogatoire médical, de la percussion thoracique et de l’auscultation cardiaque. Bernheim s’attache à y démontrer qu’une pratique médicale de pointe ne saurait se concevoir sans un examen clinique minutieux, couplé à une bienveillance attentive à l’égard de la misère humaine.
1.3 Position institutionnelle au sein du paysage médical français
À l’aube des années 1880, Hippolyte Bernheim jouit d’une réputation professionnelle irréprochable au sein de l’élite médicale de l’Hexagone. Membre respecté de multiples sociétés savantes, contributeur régulier au Dictionnaire des sciences médicales d’Amédée Dechambre, il consacre ses publications aux désordres circulatoires, à l’ictère catarrhal, aux méningites et aux effets de la digitaline sur le système cardiovasculaire. Son statut académique le met à l’abri des accusations de charlatanisme ou de marginalité intellectuelle qui frappent alors couramment les médecins s’aventurant en dehors des cadres matérialistes classiques.
Pourtant, sous cette façade d’interniste austère et scrupuleux, Bernheim cultive un sentiment croissant d’insatisfaction face aux limites thérapeutiques de la pharmacopée de son siècle. Confronté quotidiennement à des patients souffrant de névralgies chroniques, de contractures motrices rebelles, d’insomnies persistantes ou de manifestations dyspeptiques sans substrat anatomique identifiable, il constate l’impuissance des thérapeutiques lourdes de l’époque, souvent réduites aux vésicatoires, aux saignées résiduelles et aux narcotiques aux effets secondaires destructeurs.
Cette lucidité épistémologique l’amène à s’interroger précocement sur le rôle joué par l’appareil psychique dans l’éclosion, l’aggravation ou la pérennisation des affections corporelles. Alors que la médecine officielle préfère reléguer ces troubles inexpliqués dans la catégorie floue des « affections sine materia » ou des « névroses constitutionnelles », Bernheim pressent que le système nerveux central possède des leviers fonctionnels inexplorés capables de moduler la physiologie périphérique. C’est précisément cette disponibilité intellectuelle, adossée à une incontestable légitimité institutionnelle, qui va rendre possible sa rencontre avec un praticien rural singulier de la campagne lorraine.
2. Le tournant clinique : La rencontre historique avec Ambroise-Auguste Liébeault
2.1 La confrontation initiale avec la pratique de Liébeault
Au début des années 1880, le milieu académique nancéien est régulièrement traversé par des rumeurs persistantes concernant les activités médicales déroutantes d’un modeste médecin de campagne installé à Pont-Saint-Vincent : le docteur Ambroise-Auguste Liébeault. Diplômé de l’ancienne faculté de Strasbourg en 1850, Liébeault a délibérément délaissé la pratique allopathique lucrative pour soigner gratuitement les indigents et les paysans du bassin nancéien au moyen d’une technique de sommeil provoqué inspirée des doctrines de James Braid, mais épurée de ses oripeaux occultes. Le corps médical académique traite alors Liébeault avec une condescendance mêlée de mépris, n’hésitant pas à qualifier ses cures miraculeuses d’illusions rétrospectives ou d’exploitations charlatanesques de la crédulité populaire.
Bernheim partage initialement ce scepticisme académique de bon aloi. Le point de bascule se produit en 1882, à l’occasion d’une rencontre clinique qui heurte de plein fouet l’amour-propre scientifique du professeur de médecine. Bernheim suit depuis de longs mois un patient souffrant d’une sciatique chronique invalidante et rebelle à tous les traitements institués : sangsues, cautérisations au fer rouge, électrisation locale et administration d’opiacés sont demeurées totalement vaines. Désespéré, le malade s’en va consulter le docteur Liébeault à Pont-Saint-Vincent. Après quelques séances d’induction verbale et de passes apaisantes, la douleur sciatique disparaît complètement et le patient recouvre un usage normal de ses membres inférieurs.
Interpellé par ce résultat thérapeutique indiscutable qu’il a lui-même pu vérifier, Bernheim refuse de se réfugier dans un déni hautain. Faisant preuve d’un courage épistémologique rare pour un mandarin de son envergure, il décide de franchir le pas et de se rendre en personne au dispensaire rural de Liébeault. Dans cette masure rustique entourée d’un potager où s’entassent des dizaines d’ouvriers et de paysans, Bernheim observe le praticien fermer les paupières de ses consultants par la simple injonction verbale « Dormez ! », leur suggérer l’atténuation de leurs maux, et obtenir en quelques minutes des sédations spectaculaires de douleurs chroniques, des disparitions de contractures et une amélioration tangible de l’état général des sujets. Cette confrontation directe ébranle définitivement les certitudes du clinicien.
2.2 De la validation expérimentale à la théorisation scientifique
Loin de céder à un engouement irréfléchi, Bernheim entreprend de soumettre la méthode empirique de Liébeault au crible de l’expérimentation hospitalière la plus sévère. Dès son retour dans ses services de l’hôpital Saint-Julien et de l’Hôpital central, il introduit le protocole d’injonction verbale auprès de ses propres patients hospitalisés. Avec une prudence méthodologique constante, il note chaque tentative, standardise le ton de sa voix, élimine toute variable parasite et consigne scrupuleusement les échecs comme les réussites sur des registres d’observations détaillés.
Les résultats ne tardent pas à confirmer les affirmations du médecin de campagne : non seulement un pourcentage très élevé de patients somatiques ordinaires répond favorablement à ces techniques, mais les guérisons ou soulagements observés s’avèrent durables dans le temps. Bernheim prend alors la défense publique de Liébeault, réhabilitant l’homme et sa méthode devant ses collègues stupéfaits. Dès 1884, il publie un premier opuscule retentissant intitulé De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, qui sera considérablement augmenté en 1886 pour devenir son traité monumental : De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique.
Dans ces écrits d’une rigueur clinique éclatante, Bernheim opère un travail d’épuration théorique fondamental. Il dépouille la méthode de Liébeault de ses derniers restes d’empirisme campagnard pour la couler dans le moule de la physiologie contemporaine. Il démontre que l’état produit par l’induction n’est pas un sommeil physique réel, mais une modification fonctionnelle de la conscience orchestrée par l’acceptation mentale d’une idée formulée par le médecin. Il met en évidence que la suggestibilité ne concerne pas exclusivement une catégorie d’individus déviants ou instables, mais constitue une modalité normale du fonctionnement cérébral humain, ouvrant la voie à une révolution médicale globale.
2.3 La naissance institutionnelle de l’École de Nancy
Le ralliement public du professeur titulaire de clinique médicale donne le signal d’un regroupement intellectuel d’exception au sein de l’université lorraine. Bernheim et Liébeault s’associent rapidement à deux autres universitaires prestigieux pour constituer le noyau dur de ce qui sera universellement célébré sous le nom d’École de Nancy ou d’École de la suggestion psychologique :
- Henri-Étienne Beaunis (1830-1921), professeur de physiologie à la Faculté de Nancy, qui apporte la caution des sciences expérimentales et établit un laboratoire de psychophysiologie de réputation internationale destiné à mesurer les paramètres vasculaires, respiratoires et musculaires au cours de la suggestion ;
- Jules Liégeois (1833-1908), professeur de droit à la Faculté de Nancy, qui se consacre avec ferveur aux immenses implications juridiques et médico-légales de la suggestibilité humaine, analysant les risques d’abus de faiblesse, de crimes suggestifs et la validité des actes testamentaires ;
- Hippolyte Bernheim (1840-1919), qui en est le théoricien médical, le clinicien en chef et le polémiste infatigable, assurant le rayonnement des découvertes auprès de la communauté scientifique mondiale ;
- Ambroise-Auguste Liébeault (1823-1904), qui demeure la figure inspiratrice et patriarcale, l’observateur intuitif du peuple dont les travaux empiriques ont fourni la matière première de la doctrine.
Cette alliance pluridisciplinaire unique entre médecine interne, physiologie de laboratoire et jurisprudence confère à l’École de Nancy une force de frappe scientifique sans précédent. Les quatre hommes ouvrent grand les portes de leurs salles de consultation hospitalières et de leurs amphithéâtres aux savants du monde entier. Des médecins, des philosophes et des aliénistes venus d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Russie ou des Amériques affluent à Nancy pour assister aux démonstrations limpides du professeur Bernheim, consolidant ainsi la place de la capitale ducale comme l’épicentre d’un renouveau épistémologique majeur.
3. La doctrine de l’École de Nancy : Psychologie de la suggestion
3.1 Le rejet de la conception pathologique de l’hypnose
Le postulat central sur lequel repose l’ensemble du corpus doctrinal de Bernheim consiste en une rupture totale avec la thèse faisant de l’hypnotisme un processus intrinsèquement morbide. À l’encontre de la doxa médicale parisienne qui restreint l’hypnose aux stigmates de la névrose hystérique, Bernheim clame l’absolue normalité physiologique de l’état hypnotique. Pour le clinicien lorrain, être réceptif à l’hypnose n’est en rien la preuve d’une dégénérescence cérébrale, d’une tare héréditaire ou d’un dérèglement fonctionnel du système nerveux.
Pour étayer cette affirmation iconoclaste, Bernheim s’appuie sur des séries statistiques d’une ampleur inédite pour l’époque. Dans son service de clinique médicale, il tente d’hypnotiser systématiquement des cohortes d’individus présentant les profils les plus variés : ouvriers d’usine, paysannes robustes, étudiants en droit, militaires disciplinés, magistrats, vieillards et enfants. Les chiffres qu’il collige minutieusement attestent qu’entre 85 % et 95 % des sujets peuvent entrer, à des degrés divers allant de la simple torpeur au somnambulisme profond, dans un état de suggestibilité provoquée. Il devient dès lors mathématiquement intenable d’assimiler un phénomène partagé par la quasi-totalité de la population à une pathologie rare et spécifique telle que l’hystérie.
Cette universalité permet à Bernheim de désacraliser définitivement le magnétisme animal et les résidus du mesmérisme. Les fluides invisibles, les polarités corporelles occultes et les crises convulsives dramatiques sont balayés d’un revers de main épistémologique. En affirmant que l’hypnose est une disposition psychologique naturelle de l’être humain, Bernheim démocratise le phénomène, le réintègre dans le giron de la psychologie physiologique générale et le met à la disposition immédiate de tout praticien de santé désireux d’élargir son arsenal curatif.
3.2 Le rôle primordial de la composante verbale et psychique
L’apport révolutionnaire de Bernheim réside dans la démonstration que l’ensemble des phénomènes observés sous hypnose est exclusivement tributaire de l’introduction d’une idée dans l’esprit du sujet : le mot, le verbe, la parole médicale. Là où ses prédécesseurs s’encombraient d’un attirail théâtral complexe fait de passes manuelles répétées, de miroirs rotatifs de Luys, de métaux appliqués sur la peau ou de la fixation prolongée d’aiguilles aimantées, Bernheim prouve que ces artifices matériels ne sont que des accessoires inutiles, dont l’unique fonction réelle est de préparer psychologiquement le patient à l’idée du sommeil.
Au cœur de sa théorisation trône le concept novateur de l’« attente croyante » (préfigurant le terme moderne d’expectance). Pour qu’une suggestion prenne corps, il faut et il suffit que le sujet soit convaincu que l’effet annoncé va immanquablement se produire. L’expérimentateur n’agit pas sur le corps du patient par une force énergétique propre ou par une action physique sur les yeux ; il agit par l’intermédiaire du réseau sémantique et de la résonance affective de son verbe dans la conscience du sujet. C’est l’idée transmise et admise qui, par un relais cérébral interne, déclenche la réponse somatique correspondante.
Bernheim redéfinit en conséquence l’hypnose comme un sommeil ordinaire, mais un sommeil particulier induit par voie psychique et caractérisé par la conservation d’une focalisation attentionnelle étroite sur la voix du thérapeute. Dans cet état, la suggestibilité se trouve considérablement exaltée parce que les distractions périphériques et le jugement critique inhibiteur se trouvent temporairement suspendus. Le verbe médical devient un ordre opérant, une commande psychomotrice directe qui court-circuite les filtres du doute et de la volonté consciente habituelle.
3.3 La définition bernheimienne de la suggestibilité
Dans De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (1886), Hippolyte Bernheim formule sa définition canonique de la suggestibilité, appelée à devenir l’une des pierres angulaires de la psychologie clinique :
« La suggestibilité est l’aptitude du cerveau à recevoir ou à évoquer des idées, et sa tendance à les réaliser, à les transformer en actes, en sensations, en émotions ou en modifications fonctionnelles. »
Cette formulation remarquable refuse d’enfermer la suggestibilité dans une boîte noire étanche. Bernheim insiste sur l’existence d’un continuum psychologique ininterrompu reliant les formes les plus ordinaires de l’influence humaine jusqu’aux états hypnotiques les plus spectaculaires. L’enfant qui obéit à l’injonction parentale, le soldat qui marche au feu au son de la voix de son officier, le citoyen crédule influencé par un discours politique enflammé, le lecteur qui frissonne à la lecture d’un drame romanesque et le patient qui s’endort sur l’ordre du médecin manifestent tous, à des degrés d’intensité divers, cette même propriété fondamentale de l’encéphale humain.
Bernheim théorise ainsi le mécanisme de l’automatisme cérébral. Dans les conditions ordinaires de veille, chaque idée suscitée dans le cortex cérébral est immédiatement confrontée à un cortège d’idées antagonistes, d’associations critiques, d’expériences passées et de réflexes inhibiteurs qui en modèrent ou en empêchent la concrétisation immédiate. Chez le sujet suggestible, ou sous l’effet de l’induction d’un état de concentration détendue, ces mécanismes de contrôle critique sont provisoirement mis en sommeil. L’idée formulée par l’opérateur s’installe dans un esprit dénué d’objections internes ; privée de toute force opposante, elle s’actualise avec la force impérieuse d’un réflexe neurovégétatif ou d’une certitude absolue.
4. La querelle historique : Nancy contre la Salpêtrière
4.1 Le modèle somatique et triphasique de Jean-Martin Charcot
Pour mesurer pleinement la hardiesse intellectuelle de Bernheim, il est impératif de se replonger dans l’hégémonie intellectuelle écrasante exercée à la même époque par Jean-Martin Charcot. Depuis son fief de l’hospice de la Salpêtrière à Paris, le prestigieux neurologue a réhabilité l’hypnotisme à la fin des années 1870 en l’enfermant dans un carcan rigoureusement somatique et anatomopathologique. Charcot, guidé par son génie de la sémiologie motrice, décrit l’hypnose comme une « grande névrose expérimentale », un état pathologique qu’il baptise « hystéro-hypnotisme ».
Selon Charcot et ses élèves dévoués (parmi lesquels Paul Richer, Georges Gilles de la Tourette et Charles Féré), l’hypnose authentique est régie par des lois biomécaniques immuables et se décompose en trois phases stéréotypées successives :
- La léthargie : obtenue par la fixation d’un objet brillant ou l’occlusion des paupières, caractérisée par une hypotonie musculaire absolue et le signe physique irréfutable de l’hyperexcitabilité neuro-musculaire locale (la percussion d’un nerf ou d’un tendon provoquant la contraction de son muscle correspondant) ;
- La catalepsie : provoquée par l’ouverture brusque des paupières du sujet léthargique ou par un bruit retentissant (coup de gong), marquée par une immobilité plastique où les membres conservent indéfiniment les positions même les plus inconfortables qu’on leur imprime ;
- Le somnambulisme : induit par la friction légère du vertex du patient cataleptique, où le sujet recouvre une motricité coordonnée et répond aux sollicitations verbales de manière automatisée.
Dans l’optique de la Salpêtrière, ces trois états reposent sur des modifications matérielles du système nerveux central. Charcot recourt d’ailleurs à des manipulations physiques élaborées, utilisant des aimants puissants pour transférer un symptôme d’un côté du corps à l’autre (le phénomène du « transfert ») ou appliquant des plaques de métaux spécifiques (métalloscopie et métallothérapie de Victor Burq) pour modifier la sensibilité cutanée des hystériques. L’hypnotisabilité devient ainsi le stigmate objectif d’une faiblesse constitutionnelle d’origine dégénérative.
4.2 L’offensive critique de Bernheim et l’argument de l’artéfact expérimental
Face à cet imposant échafaudage académique, Hippolyte Bernheim lance une offensive théorique d’une virulence méthodologique exemplaire. Dès 1884, et de manière encore plus dévastatrice en 1886 et 1891, il affirme sans ambages que le modèle triphasique de la Salpêtrière est un immense artéfact expérimental produit de toutes pièces par la suggestion involontaire des médecins parisiens. Les célèbres patientes de Charcot, au premier rang desquelles figurent Blanche Wittman et Augustine, ne manifestent pas les symptômes purs d’une névrose anatomique, mais récitent à la perfection un rôle que les expérimentateurs leur ont implicitement dicté au fil de démonstrations répétées.
Bernheim dissèque la mise en scène des amphithéâtres parisiens : les patientes hystériques, internées de longue date dans les quartiers clos de l’hospice, vivent dans une ambiance de contagion mimétique permanente. Elles entendent les leçons magistrales de Charcot, observent les réactions applaudies de leurs congénères et perçoivent inconsciemment les attentes corporelles des internes. L’hyperexcitabilité neuro-musculaire, la catalepsie au son du gong et les prétendus effets physiques des aimants ne sont que les fruits d’un « dressage » suggestif inconscient :
« Ce que l’École de Paris a cru découvrir comme étant les lois physiologiques de l’hypnotisme n’est que l’histoire des suggestions cultes et non soupçonnées créées dans un milieu hospitalier particulier. La Salpêtrière est un vaste champ de serre chaude où l’on a cultivé artificiellement des névroses de laboratoire. »
Pour prouver ses dires de manière éclatante, Bernheim reproduit dans son service nancéien les expériences d’aimantation de Charcot. Il démontre avec une rigueur implacable que si l’on applique un aimant massif et surpuissant sur un patient en lui disant qu’il s’agit d’un simple morceau de bois inerte, il ne se produit absolument rien. À l’inverse, si l’on applique un banal morceau de plomb en affirmant solennellement au sujet qu’il s’agit d’un aimant puissant capable de paralyser son bras droit, la contracture survient sur-le-champ ! Bernheim démasque ainsi l’illusion matérialiste : ce n’est pas le métal ou le flux magnétique qui agit sur la chair, c’est l’idée du métal infusée dans un esprit préparé à y croire.
4.3 Le Congrès international de psychologie physiologique de 1889
La confrontation entre l’École de Nancy et l’École de la Salpêtrière atteint son paroxysme lors du premier Congrès international de psychologie physiologique, réuni à Paris en août 1889 sous la présidence de Jean-Martin Charcot lui-même. Cet événement scientifique majeur rassemble l’élite mondiale des aliénistes, physiologistes, philosophes et neurologues de l’époque, parmi lesquels William James, Cesare Lombroso, Francis Galton et Auguste Forel. Les débats prennent rapidement des allures de pugilat épistémologique entre les tenants de l’hystéro-hypnose parisienne et les hérauts nancéiens de la suggestion psychologique.
Bernheim y prononce des interventions d’une limpidité clinique chirurgicale. Documents statistiques en main, soutenu par les démonstrations physiologiques rigoureuses de Beaunis et les arguments de Liégeois, il accule les disciples de Charcot dans leurs retranchements. Babinski, Gilles de la Tourette et Féré peinent à expliquer pourquoi leurs collègues étrangers, reproduisant les protocoles stricts de l’hypnose à Zurich, Berlin, Londres ou Boston, ne parviennent jamais à observer les trois phases universelles de Charcot en dehors d’une formation préalable et explicite des patients.
Le Congrès de 1889 marque le point de bascule historique de la controverse. La majorité des observateurs scientifiques impartiaux se rallie sans ambiguïté à la doctrine nancéienne. Le grand psychiatre suisse Auguste Forel, directeur de la prestigieuse clinique psychiatrique du Burghölzli à Zurich, déclare publiquement sa conversion complète aux thèses de Bernheim après avoir lui-même expérimenté la suggestibilité sur ses soignants et ses aliénés. William James consigne dans ses notes la supériorité éclatante des démonstrations nancéiennes sur le dogmatisme parisien. La Salpêtrière se retrouve isolée sur la scène internationale, et à la mort inopinée de Charcot en 1893, son modèle somatique de l’hypnose s’effondrera rapidement pour laisser le triomphe conceptuel à l’École de Nancy.
5. Mécanismes psychophysiologiques de l’action idéodynamique
5.1 Le principe fondamental de la loi idéodynamique
Loin de se contenter d’une psychologie purement descriptive ou métaphysique, Hippolyte Bernheim ambitionne d’asseoir sa théorie de la suggestion sur un soubassement neurophysiologique moderne. Pour ce faire, il s’empare d’un concept esquissé quelques décennies plus tôt par le physiologiste britannique William Benjamin Carpenter — le principe de l’action idéo-motrice — et le métamorphose en une loi générale du fonctionnement biologique : la loi idéodynamique.
Selon cette loi fondamentale développée par Bernheim, toute idée reçue, acceptée et non neutralisée par une idée antagoniste au niveau du cortex cérébral tend de façon irrésistible à s’extérioriser sous forme d’acte moteur, de perception sensorielle, de réaction viscérale ou de modification fonctionnelle. Pour Bernheim, il n’existe pas de césure ontologique infranchissable entre le psychique et le somatique :
« Toute cellule cérébrale actionnée par une idée actionne à son tour les fibres nerveuses efférentes destinées à réaliser cette idée dans le corps. La pensée n’est pas une entité abstraite suspendue dans l’éther ; elle est une impulsion nerveuse en puissance. »
L’action idéodynamique explique avec une logique élégante la survenue des phénomènes hypnotiques les plus déroutants. La catalepsie n’est plus le résultat d’un dérèglement réflexe de la moelle épinière, mais l’incarnation idéodynamique de l’immobilité projetée dans le cerveau du sujet : le membre demeure figé parce que l’idée de fixité musculaire a saturé les aires motrices correspondantes. De même, les hallucinations positives (voir un objet inexistant) ou négatives (cesser de voir un objet pourtant présent) sont comprises comme des inhibitions ou des stimulations idéodynamiques des aires corticales sensorielles ordonnées par la parole du médecin.
5.2 La modification des réponses physiologiques par la voie psychique
L’une des contributions expérimentales les plus stupéfiantes de Bernheim et de son collaborateur Henri Beaunis consiste à démontrer que l’action idéodynamique n’est pas cantonnée aux muscles striés de la vie de relation volontaire, mais peut s’étendre aux fonctions végétatives les plus profondes, régies par le système nerveux autonome. À une époque où le réductionnisme biomédical sépare hermétiquement la volonté de la physiologie organique involontaire, Bernheim publie des observations qui anticipent de plus d’un demi-siècle la médecine psychosomatique et la psychoneuro-immunologie contemporaines.
Bernheim rapporte ainsi des séries d’expériences rigoureusement contrôlées au cours desquelles la suggestion verbale modifie directement la microcirculation cutanée et la thermorégulation locale. En suggérant avec insistance à un sujet profondément réceptif qu’un timbre-poste collé sur son avant-bras est un vésicatoire de cantharide brûlant, les cliniciens de Nancy parviennent à induire, dans un délai de quelques heures, un érythème localisé, une élévation mesurable de la température cutanée par thermométrie et, dans certains cas d’une suggestibilité extrême, un début de phlyctène séreuse (cloque épidermique). Bien que rare et soumise à controverse méthodologique, cette prouesse expérimentale démontre la capacité du cortex cérébral à commander les processus vasomoteurs locaux sous l’effet exclusif d’une croyance implantée.
De manière plus reproductible encore, Bernheim et Beaunis documentent par des tracés sphygmographiques la possibilité de ralentir ou d’accélérer le rythme cardiaque d’un patient sous suggestion hypnotique, d’inhiber le péristaltisme intestinal ou, à l’inverse, de provoquer une évacuation purgative en administrant de l’eau distillée accompagnée de la suggestion verbale ferme d’une dose d’huile de ricin. Les seuils de perception nociceptive sont également modulables à volonté : l’anesthésie chirurgicale complète d’un membre peut être obtenue par la simple affirmation que la région corporelle est devenue froide, insensible et semblable à un bloc de marbre, permettant la réalisation de petites interventions chirurgicales ou d’extractions dentaires sans aucune douleur ressentie.
5.3 Le sommeil hypnotique comme état de suggestibilité exaltée
Pour parachever sa conception psychophysiologique, Bernheim affine la distinction entre le sommeil naturel nocturne et le sommeil provoqué de l’hypnose. Dans les deux cas, le cerveau opère une suspension relative de ses connexions avec l’environnement extérieur et une mise au repos des fonctions critiques du cortex d’association. Toutefois, tandis que le sommeil naturel rompt la relation intentionnelle avec autrui, le sommeil hypnotique se singularise par le maintien exclusif d’un canal communicationnel direct : le rapport hypnotique.
Ce rapport n’est pas, aux yeux de Bernheim, un lien mystique ou une dépendance personnelle aliénante envers un magnétiseur détenant un pouvoir magnétique occulte. Le rapport est la conséquence logique d’un rétrécissement focal du champ de conscience. Le sujet a accepté d’orienter l’intégralité de sa capacité d’attention vers la source émettrice des suggestions. Dès lors, les stimulations auditives émanant du thérapeute bénéficient d’un traitement cérébral prioritaire, non concurrencé par d’autres stimuli internes ou externes. Le cerveau devient un récepteur amplificateur où chaque mot résonne avec une clarté absolue.
C’est également dans ce cadre que Bernheim analyse les dynamiques de l’amnésie post-hypnotique. Il démontre que l’amnésie qui suit le réveil n’est pas le reflet d’une destruction de la trace mnésique, mais un simple problème d’accessibilité cognitive. Pour illustrer cette hypothèse, Bernheim démontre qu’il suffit de replacer la main sur le front du sujet éveillé en lui assurant avec autorité : « Vous allez vous souvenir de tout ce qui s’est passé pendant que vous dormiez », pour que la totalité des souvenirs enfouis émerge instantanément à la conscience. Cette réversibilité expérimentale met en pleine lumière la porosité de la barrière mnésique et la nature hautement dynamique des couches de la mémoire.
6. De l’hypnose à la psychothérapie : L’invention de la méthode suggestive
6.1 L’abandon progressif de l’hypnose formelle
Au fur et à mesure que ses recherches cliniques s’approfondissent au fil des années 1890, Hippolyte Bernheim franchit un nouveau palier épistémologique qui va l’éloigner définitivement des pratiques traditionnelles de l’hypnotisme. En examinant d’un œil critique sa propre pratique quotidienne, il constate avec une lucidité désarmante que l’obtention préalable d’un état de transe spectaculaire ou d’un sommeil profond n’est en aucune manière la condition sine qua non de l’efficacité thérapeutique. Des centaines de malades guérissent ou voient leurs souffrances s’apaiser sans jamais avoir manifesté le moindre signe de catalepsie ni avoir perdu le contact lucide avec leur environnement.
Constatant que l’efficacité du soin repose entièrement sur la réceptivité psychologique à l’idée thérapeutique et nullement sur le degré de profondeur du sommeil, Bernheim commence à dépouiller progressivement sa pratique de tout le décorum rituel de l’hypnose. Il cesse d’exiger des patients qu’ils ferment les yeux, renonce aux injonctions solennelles de dormance et abandonne toute mise en scène inductive. Il s’oriente vers ce qu’il nomme d’abord l’« hypnotisme à l’état de veille », puis, franchissant le pas ultime, vers la suggestion à l’état de veille :
« Il n’y a pas d’hypnotisme, il n’y a que de la suggestion. L’hypnose n’est qu’un moyen accessoire de concentrer la suggestibilité chez certains sujets, mais elle n’est nullement indispensable. C’est l’idée qui guérit, et cette idée peut être transmise en pleine veille, d’homme à homme, par la persuasion rationnelle et la confiance mutuelle. »
Cette déclaration iconoclaste porte un coup fatal à l’hypnotisme du XIXe siècle en tant qu’entité clinique autonome. Bernheim désacralise la transe, réduit les prétentions des hypnotiseurs de spectacle à de vulgaires exhibitions de foire et réintègre l’acte de soin dans le champ d’une relation humaine épurée, fondée sur la parole claire, la démonstration logique et l’autorité morale du praticien.
6.2 La conceptualisation novatrice de la psychothérapie
L’abandon de l’hypnose formelle conduit directement Hippolyte Bernheim à forger, formaliser et populariser le concept moderne de psychothérapie. Bien que le terme ait été fugitivement employé par quelques auteurs anglo-saxons (notamment Daniel Hack Tuke en 1872), c’est indiscutablement Bernheim qui lui confère son assise clinique, sa respectabilité académique et sa diffusion internationale à travers son maître ouvrage de 1891 : Hypnotisme, suggestion, psychothérapie : Études nouvelles.
Pour Bernheim, la psychothérapie ne consiste pas en une manipulation machinale ou autoritaire de l’esprit du patient par un maître tout-puissant. Il la définit comme une démarche rationnelle d’éducation psychologique et de rééducation fonctionnelle de l’encéphale. Soigner par la psychothérapie, c’est utiliser le pouvoir thérapeutique inhérent à la pensée du malade lui-même, en l’orientant méthodiquement vers des représentations de santé, de soulagement et d’équilibre. La psychothérapie bernheimienne vise à substituer une idée curative saine à une idée pathogène obsédante ou débilitante.
Cette conceptualisation transforme en profondeur la nature du contrat thérapeutique. Le patient n’est plus une automate passif subissant les décrets d’un magnétiseur omnipotent ; il devient le partenaire actif de sa propre guérison. Bernheim insiste sur l’importance primordiale de l’alliance thérapeutique, de la mise en confiance, de l’écoute bienveillante de l’anamnèse et du démontage patient des croyances irrationnelles que le malade entretient sur sa propre incurabilité. En rationalisant ainsi le rapport intersubjectif entre le soignant et le soigné, Bernheim pose les jalons théoriques sur lesquels reposeront, des décennies plus tard, la psychothérapie cognitive, l’approche centrée sur la personne et les thérapies brèves humanistes.
6.3 Technique de la psychothérapie suggestive en cabinet et à l’hôpital
Sur le plan opérationnel, la conduite d’une cure de psychothérapie suggestive telle que pratiquée et enseignée par Bernheim obéit à un protocole clinique d’une grande rigueur. Loin des improvisations hasardeuses, le clinicien nancéien structure chaque entretien thérapeutique selon une progression méthodologique précise, adaptable tant au lit d’un malade hospitalisé qu’au secret d’un cabinet de consultation de ville.
Le protocole bernheimien s’articule canoniquement autour des étapes suivantes :
- L’entretien préliminaire et l’examen somatique scrupuleux : Bernheim ne commence jamais une séance de suggestion sans avoir procédé à un interrogatoire médical exhaustif et à un examen physique minutieux. Cette étape fondamentale sert un double but : exclure formellement une lésion organique nécessitant un geste chirurgical d’urgence et asseoir l’autorité clinique du médecin aux yeux du patient, gage indispensable de l’attente croyante ;
- L’explication pédagogique : le thérapeute démystifie la méthode, rassure le consultant sur son absence de danger, explique avec des mots simples comment l’esprit et les nerfs dirigent les sensations corporelles, et sollicite l’adhésion active du malade à la démarche de soulagement ;
- L’induction d’un calme psychomoteur : le sujet est installé confortablement, invité à relâcher ses tensions musculaires, à respirer calmement et à fixer son attention sur la voix apaisante du médecin. Si le patient ferme spontanément les yeux et s’assoupit légèrement, le praticien en tire parti, mais sans jamais forcer un sommeil artificiel ;
- L’affirmation suggestive affirmative et progressive : le praticien formule des suggestions thérapeutiques positives, directes, précises et dénuées de négations ambiguës. Bernheim utilise des phrases affirmatives, répétées avec une conviction chaleureuse mais ferme : « Votre membre retrouve sa chaleur ; la douleur s’atténue, elle s’efface ; votre estomac fonctionne régulièrement et sans spasme ; vous allez dormir d’un sommeil naturel et réparateur » ;
- La prescription de l’autosuggestion : Bernheim conclut fréquemment la séance en enseignant au malade comment répéter lui-même ces formules curatives dans son intimité domestique, le rendant ainsi autonome face à ses récidives anxieuses ou fonctionnelles.
7. Applications cliniques et nosologiques dans l’œuvre de Bernheim
7.1 Traitement des névroses et troubles fonctionnels
Le champ privilégié d’application de la méthode suggestive demeure sans conteste celui des affections que la nosographie du XIXe siècle regroupe sous l’appellation générique de névroses motrices et sensitives, ainsi que des troubles conversifs de l’hystérie. Face à des tableaux cliniques déroutants où des patients jeunes se retrouvent cloués au lit par des paraplégies flasques, privés de voix par des aphonies subites ou paralysés d’un membre par des contractures rebelles sans la moindre atteinte des voies pyramidales, Bernheim obtient des succès thérapeutiques foudroyants qui frappent l’imagination de ses contemporains.
Le clinicien nancéien démontre que dans la grande majorité de ces cas, la paralysie n’est pas un déficit anatomique de la conduction nerveuse, mais une inhibition fonctionnelle provoquée par la conviction intime et morbide du patient qu’il est incapable de mouvoir son membre. La suggestion agit ici comme un désinhibiteur cortical direct. En affirmant au patient, avec une certitude médicale inébranlable et une pression physique douce sur les masses musculaires concernées, que la force motrice est revenue et qu’il peut lever la jambe, Bernheim court-circuite le barrage psychologique. En quelques minutes, des malades alités depuis des mois se lèvent et marchent dans les couloirs de l’hôpital Saint-Julien sous les acclamations des étudiants stupéfaits.
La méthode triomphe également dans la résolution des tics convulsifs, des tremblements fonctionnels consécutifs à des traumatismes émotionnels, des blépharospasmes rebelles et des aphonies psychogènes. Bernheim prend néanmoins soin de théoriser la frontière clinique essentielle entre affection organique et trouble fonctionnel. Jamais il ne prétend guérir une sclérose en plaques, une hémiplégie consécutive à un accident vasculaire cérébral ou un tabès dorsal par la seule suggestion. Toutefois, il souligne avec une rare perspicacité que bon nombre de pathologies organiques avérées se doublent d’une composante fonctionnelle surajoutée (l’inhibition anxieuse ou le découragement du patient) qui, elle, est éminemment curable par la psychothérapie suggestive.
7.2 Champs somatiques : Gastroentérologie, rhumatologie et insomnies
La singularité du parcours de Bernheim, professeur de clinique médicale générale, le pousse tout naturellement à étendre l’usage de la psychothérapie bien au-delà du périmètre restreint des affections nerveuses ou psychiatriques pures. Il s’attaque avec succès aux pathologies somatiques du quotidien qui engorgent les consultations des praticiens de médecine interne, documentant ses résultats sur des cohortes impressionnantes de plusieurs milliers de cas suivis avec rigueur.
En gastroentérologie, il s’intéresse particulièrement aux gastralgies rebelles, aux dyspepsies atoniques, aux vomissements incoercibles des femmes enceintes et aux colopathies spasmodiques chroniques. Bernheim comprend que le tube digestif est une caisse de résonance privilégiée pour les états de tension psychique. Par des suggestions régulières de détente abdominale, d’absence de douleur postprandiale et de régulation du transit, il parvient à restaurer une fonction digestive normale chez des sujets dénutris et épuisés par des régimes draconiens inopérants. L’esprit régule ici directement la motilité gastrique et les sécrétions glandulaires.
En rhumatologie et dans la gestion de la douleur chronique, Bernheim démontre que si la suggestion ne peut faire disparaître une déformation articulaire arthrosique avancée, elle est en revanche souveraine pour rompre le cercle vicieux de la contracture musculaire réflexe qui amplifie l’impotence fonctionnelle du malade. Il soulage de façon spectaculaire les douleurs de la sciatique, les lumbagos et les névralgies faciales ou intercostales, redonnant aux patients une mobilité articulaire inespérée. Enfin, il fait de la psychothérapie le traitement de choix des insomnies chroniques, libérant ses consultants de l’assuétude pernicieuse aux fortes doses d’hydrate de chloral ou de morphine qui ravagent alors la santé des insomniaques du tournant du siècle.
7.3 Traitement des dépendances et troubles du comportement
Bernheim figure également parmi les tout premiers médecins français à concevoir les conduites de dépendance toxicologique non pas comme des vices moraux méritant le mépris ou la réclusion pénitentiaire, mais comme des désordres psychologiques et comportementaux accessibles à une rééducation cognitive par la suggestion. Il consacre des efforts considérables à la prise en charge de l’alcoolisme chronique, qui constitue à la fin du XIXe siècle un fléau social et sanitaire dévastateur au sein des classes laborieuses de l’Est industriel.
Sa méthode thérapeutique dans le traitement des éthyliques s’apparente de façon saisissante aux techniques modernes de conditionnement aversif et de restructuration cognitive. Bernheim induit chez le buveur, par suggestion répétée, un dégoût sensoriel absolu pour l’odeur et le goût du vin ou des eaux-de-vie. Il lui suggère avec une force impérieuse que la moindre goutte d’alcool provoquera immédiatement des nausées violentes, une amertume insupportable et un rejet viscéral, tout en restaurant parallèlement l’estime de soi du patient par des injonctions de force morale, de dignité retrouvée et d’amour familial. Ses registres hospitaliers attestent de sevrages durables obtenus chez des ouvriers réputés incurables.
Il applique une démarche analogue aux dépendances tabagiques, aux compulsions alimentaires boulimiques et à divers états d’agitation motrice ou d’instabilité comportementale. Toutefois, fidèle à son esprit scientifique positiviste, Bernheim n’hésite pas à tracer les limites objectives de sa thérapeutique. Il consigne avec franchise ses échecs répétés face aux accès de mélancolie profonde (la dépression majeure psychotique contemporaine), aux idées délirantes enkystées de la paranoïa et aux états de déchéance cognitive liés aux démences vasculaires ou syphilitiques. La suggestion ne peut pas tout : elle nécessite un cerveau fonctionnel capable de traiter et d’intégrer cognitivement l’idée curative.
8. Hippolyte Bernheim et les implications médico-légales de la suggestion
8.1 La controverse sur le crime suggéré et la suggestibilité criminelle
La découverte de la formidable puissance de la suggestion verbale sur l’esprit humain ne pouvait manquer de susciter l’inquiétude légitime des juristes et des philosophes du droit. Dès le milieu des années 1880, une polémique internationale d’une ampleur considérable éclate autour de la question troublante du « crime suggéré » : est-il possible d’utiliser l’hypnose ou la suggestion pour forcer un individu intègre à commettre un vol, un faux en écriture publique ou un meurtre contre sa propre volonté et à son insu ?
Cette controverse donne lieu à des échanges passionnés entre Hippolyte Bernheim et son collègue juriste de la Faculté de droit de Nancy, le professeur Jules Liégeois. Liégeois, poussant la logique de la suggestion jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes, mène des expériences de laboratoire saisissantes dans lesquelles il ordonne à des sujets hautement suggestibles de tirer sur un tiers avec un revolver chargé de cartouches à blanc, ou de verser une poudre blanche inoffensive dans la tasse d’une parente en leur affirmant qu’il s’agit d’un poison foudroyant. Les sujets s’exécutent avec une précision d’automates, amenant Liégeois à sonner l’alarme devant l’Académie des sciences morales et politiques sur le péril social imminent d’un « laboratoire du crime » entre les mains d’individus malveillants.
Bernheim adopte une posture intellectuelle infiniment plus mesurée, nuancée et cliniquement réaliste. S’il reconnaît la validité théorique des expériences de Liégeois, il s’empresse de souligner le caractère profondément artificiel de ces mises en scène expérimentales. Bernheim met en avant le fait que le sujet conserve, même au sein de l’état suggestif le plus profond, un fond de conscience résiduelle ou une intuition obscure du cadre ludique dans lequel se déroule la scène : le patient sait inconsciemment que son professeur de médecine ou de droit ne lui ordonnerait jamais de perpétrer un crime réel dans un cabinet universitaire. Bernheim théorise ainsi l’existence d’une résistance morale instinctive du moi : si une suggestion criminelle heurte de plein fouet les principes éthiques les plus profondément ancrés de la personnalité du sujet, ce dernier se réveille brutalement dans un état d’angoisse panique, ou substitue à l’acte odieux une crise convulsive protectrice.
Néanmoins, Bernheim refuse tout angélisme. S’il minimise le risque du meurtre sous hypnose directe, il met en garde les autorités judiciaires contre des dangers médico-légaux bien plus sournois et quotidiens : l’abus de faiblesse, la captation d’héritage par influence morale exercée sur des vieillards suggestibles, les abus sexuels sous emprise psychologique et la spoliation financière orchestrée par des manipulateurs sans scrupules.
8.2 La faillibilité du témoignage et les faux souvenirs induits
L’une des anticipations les plus géniales et les plus méconnues d’Hippolyte Bernheim concerne le fonctionnement de la mémoire humaine et son extrême malléabilité face à l’influence verbale. Bien avant les travaux pionniers de Hugo Münsterberg aux États-Unis ou les démonstrations contemporaines d’Elizabeth Loftus sur la fragilité des souvenirs, Bernheim démontre dès la fin des années 1880 que l’on peut implanter avec une facilité déconcertante des faux souvenirs rétrospectifs dans le cerveau d’individus parfaitement éveillés et sains d’esprit.
Au moyen d’expériences méthodiques consignées dans ses ouvrages, Bernheim prouve qu’en posant des questions suggestives, orientées et affirmatives lors d’un interrogatoire médical ou judiciaire, on parvient à amener des témoins de bonne foi à certifier sous serment avoir vu des événements qui ne se sont jamais produits, à décrire avec force détails le visage d’individus qu’ils n’ont jamais croisés ou à s’accuser eux-mêmes d’actions imaginaires :
« La mémoire n’est pas un registre inaltérable où s’inscrivent des vérités gravées dans le marbre ; c’est une cire molle, constamment remaniée par les suggestions de l’entourage, par les questions des examinateurs et par l’imagination propre du sujet qui prend ses rêveries pour des réminiscences authentiques. »
Cette découverte épistémologique majeure amène Bernheim à lancer un vibrant appel public à la refonte totale des pratiques d’interrogatoire dans le système judiciaire criminel français. Il alerte avec véhémence les magistrats instructeurs sur le danger absolu de poser des questions suggestives aux enfants, aux adolescents et aux témoins vulnérables, démontrant que la répétition insistante d’une accusation par un juge d’instruction peut suffire à créer, chez un innocent docile ou apeuré, une confession détaillée mais totalement hallucinée de culpabilité. Ses écrits constituent ainsi le socle inaugural de la psychologie judiciaire et testimoniale moderne.
8.3 L’expertise médicale au prétoire : L’affaire Chambige et autres procès
La notoriété médico-légale de Bernheim lui vaut d’être régulièrement sollicité comme expert de premier plan dans les dossiers criminels les plus complexes et médiatisés de la fin du XIXe siècle. Sa première grande intervention retentissante se produit en 1888 à l’occasion de la tragique affaire Henri Chambige, un jeune intellectuel dandy qui, dans une villa isolée près de Constantine en Algérie, tue sa maîtresse mariée, Herminie de Gransaigne, lors d’un prétendu pacte suicidaire dont il réchappe lui-même blessé. La France intellectuelle se déchire alors entre les partisans d’un meurtre passionnel lâche et les défenseurs d’un drame psychologique complexe marqué par une fascination morbide.
Sollicité par la défense, Bernheim rédige une consultation médico-légale approfondie dans laquelle il analyse la personnalité de Chambige et de sa victime à la lumière de la suggestibilité réciproque, de la contagion des idées morbides et de la suggestion à l’état de veille issue des lectures romanesques pessimistes de l’époque. Il plaide pour une réévaluation de la responsabilité pénale, introduisant pour l’une des premières fois dans un tribunal français la notion d’état psychique intermédiaire entre la pleine lucidité criminelle et l’aliénation mentale totale de l’article 64 du Code pénal : la responsabilité atténuée par influence suggestive.
Parallèlement, Bernheim mène une lutte sans merci contre les dérives matérialistes de l’anthropologie criminelle incarnée par l’École italienne de Cesare Lombroso. Il rejette avec mépris le concept pseudo-scientifique de « criminel-né » identifiable par des stigmates anatomiques crâniens ou faciaux. Pour Bernheim, le criminel n’est pas un monstre atavique condamné par sa boîte crânienne, mais un être humain plongé dans un déterminisme psycho-social où les suggestions néfastes de la misère, de l’alcoolisme familial et de la contagion éducative jouent un rôle déterminant. Il combat également avec acharnement l’hypnose foraine et réclame l’interdiction légale stricte des spectacles d’hypnotisme public, estimant intolérable que la santé mentale de citoyens vulnérables soit mise en péril pour le divertissement de foires mercantiles.
9. L’impact sur Sigmund Freud et la transition vers la psychanalyse
9.1 Le séjour formateur de Freud à Nancy à l’été 1889
L’un des chapitres les plus décisifs, et paradoxalement l’un des plus occultés, de l’histoire de la psychologie moderne réside dans la filiation intellectuelle directe reliant Hippolyte Bernheim au fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud. Dès 1885-1886, le jeune neurologue viennois avait effectué un premier voyage d’études à Paris pour suivre les leçons cliniques de Charcot à la Salpêtrière, d’où il était reparti ébloui par la personnalité du maître parisien, mais perplexe quant à l’efficacité thérapeutique concrète de l’hypnose sur les névroses de sa clientèle privée viennoise.
Confronté aux limites de la méthode de Charcot dans son cabinet de la Berggasse, Freud entend parler avec insistance des réussites éclatantes de l’École de Nancy. Pour en avoir le cœur net, il entreprend dès 1888 de traduire en langue allemande le traité majeur de Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, qu’il fait précéder d’une préface élogieuse et pénétrante. Désireux de perfectionner sa propre maîtrise de la technique inductive et de voir de ses yeux les résultats du professeur nancéien, Freud entreprend à l’été 1889 le voyage de Nancy. Il y séjourne plusieurs semaines, fréquentant assidûment le dispensaire de Liébeault et le service hospitalier de Bernheim.
Freud pousse même la démarche jusqu’à amener avec lui une patiente viennoise fortunée souffrant de contractures et de douleurs hystériques rebelles, qu’il n’était pas parvenu à soulager lui-même. Il observe avec fascination le travail de Bernheim au chevet de cette malade. Bien que Bernheim ne parvienne dans ce cas précis qu’à une rémission partielle, l’expérience nancéienne produit sur l’esprit de Freud une impression indélébile. Dans son Autobiographie rédigée en 1925, Freud rendra un hommage explicite à cette étape fondatrice de son parcours :
« J’assistai aux démonstrations stupéfiantes de Bernheim sur ses malades d’hôpital, et c’est là que je reçus les impressions les plus fortes relatives à la possibilité de processus psychiques puissants qui demeurent pourtant cachés à la conscience des hommes. »
9.2 L’expérience de la suggestion post-hypnotique comme preuve de l’inconscient
Le séjour à Nancy apporte à Freud la clé de voûte expérimentale sur laquelle il va édifier sa théorie de l’inconscient psychologique dynamique : le phénomène magistral de la suggestion post-hypnotique à terme, tel que Bernheim le démontre quotidiennement à ses visiteurs émerveillés.
Le protocole expérimental bernheimien est aussi simple que spectaculaire : au cours du sommeil provoqué, Bernheim ordonne à un patient qu’une heure après son réveil complet, il devra aller ouvrir un parapluie noir dans le salon d’attente et faire trois fois le tour de la table. Réveillé, le sujet recouvre sa pleine lucidité ordinaire, converse normalement et assure n’avoir conservé aucun souvenir des consignes reçues. Pourtant, une heure pile après le réveil, une impulsion irrépressible s’empare de lui : il se lève machinalement, saisit le parapluie, l’ouvre au milieu de la pièce et contourne la table à trois reprises.
C’est l’étape suivante de l’expérience qui bouleverse profondément Freud : lorsque Bernheim interroge le sujet sur les motifs de son comportement bizarre, l’homme ne répond pas qu’il obéit à un ordre hypnotique oublié. Il invente instantanément et de parfaite bonne foi une justification rationnelle mais entièrement fausse : « J’ai ouvert ce parapluie pour voir s’il n’était pas troué » ou « J’ai voulu vérifier s’il appartenait à mon frère ». Cette rationalisation a posteriori apporte à Freud la preuve irréfutable de trois principes fondamentaux qui deviendront le socle de la psychanalyse :
- Un processus psychique d’une immense complexité cognitive peut être actif, efficient et déterminer le comportement d’un individu à son insu total (la réalité psychologique de l’inconscient) ;
- Le moi conscient refuse d’admettre qu’il est gouverné par des forces cachées et forge spontanément des rationalisations défensives pour préserver l’illusion de son libre arbitre et de son contrôle volontaire ;
- Le phénomène du forcing psychique utilisé par Bernheim pour ramener à la conscience le souvenir oublié — en insistant avec autorité et en posant la main sur le front du sujet — montre que les représentations inconscientes ne sont pas effacées, mais simplement séparées de la conscience par une résistance dynamique que la technique psychologique peut surmonter.
9.3 La rupture théorique de Freud avec la doctrine suggestive
Malgré l’admiration immense qu’il voue à l’œuvre de Bernheim — traduisant encore en 1892 son second grand ouvrage sous le titre Neue Studien über Hypnotismus, Suggestion und Psychotherapie —, Sigmund Freud va progressivement s’éloigner de la technique de la suggestion pour élaborer sa propre méthode métapsychologique.
La rupture s’opère sur la question de la nature profonde du symptôme et de la dynamique relationnelle du soin. Freud en vient à considérer que la suggestion autoritaire du type bernheimien, bien que brillante dans ses effets immédiats, ne fait que masquer superficiellement les manifestations de la névrose sans en attaquer les racines causales profondes. Pour Freud, le symptôme n’est pas une simple idée erronée tombée du ciel et réalisable par automatisme idéodynamique ; il est le compromis symbolique hautement structuré d’un conflit psychique interne inconscient, enraciné dans l’histoire infantile du patient et alimenté par le refoulement des pulsions sexuelles refoulées.
De surcroît, Freud se heurte à la résistance de certains patients qui refusent obstinément de se laisser suggestionner, ce qui heurte son éthique clinique. Il décide donc d’abandonner l’hypnose et la suggestion directe au profit de la méthode des libres associations et de l’analyse du transfert. Freud reconnaîtra toutefois que le concept analytique de transfert affectif n’est que l’explication en profondeur du mystérieux « rapport » hypnotique décrit par l’École de Nancy. Mais là où Bernheim utilisait la suggestibilité comme un levier extérieur pour imposer la guérison, Freud transforme la relation transférentielle en un champ d’exploration minutieuse où le patient doit lui-même dénouer les nœuds de son inconscient.
10. Rayonnement international et diffusion de la pensée bernheimienne
10.1 L’adoption des thèses nancéiennes dans l’espace germanique et nordique
L’impact des découvertes d’Hippolyte Bernheim dépasse rapidement et largement les frontières de la France pour transformer l’ensemble du paysage psychiatrique et psychologique européen au tournant des années 1890. L’espace germanique et les pays nordiques se révèlent être des terres d’élection particulièrement fertiles pour l’accueil de la doctrine nancéienne.
En Suisse, nous l’avons souligné, la conversion du célèbre psychiatre Auguste Forel à la pensée de Bernheim constitue un tournant capital. Forel réorganise entièrement le fonctionnement asilaire du Burghölzli à Zurich sur la base de la psychothérapie suggestive. Il démontre que l’on peut apaiser l’agitation des aliénés, traiter les dépendances alcooliques massives et humaniser la psychiatrie institutionnelle en substituant la suggestion et l’alliance psychologique aux contentions physiques et aux douches glacées punitives. Son livre magistral Der Hypnotismus, réédité à d’innombrables reprises, diffuse la doctrine de Bernheim dans toutes les facultés de langue allemande.
En Allemagne, des cliniciens de stature mondiale s’érigent en ambassadeurs fervents de l’École de Nancy. Albert Moll à Berlin publie en 1889 son monumental traité Der Hypnotismus, qui s’appuie presque exclusivement sur les principes de Bernheim pour évincer définitivement les théories somatiques de Charcot. Max Dessoir, philosophe et psychologue pionnier, intègre la suggestibilité bernheimienne au cœur de ses premières cartographies de la conscience dédoublée. Plus à l’est, en Russie impériale, le grand neurologue et psychiatre Vladimir Bekhterev adopte avec enthousiasme les concepts de Nancy, qui serviront de terreau nourricier à ses propres recherches pionnières sur la psychoréflexologie et la suggestion collective.
10.2 L’écho transatlantique : L’École de Nancy aux États-Unis
Outre-Atlantique, la réception de la pensée d’Hippolyte Bernheim suscite une véritable effervescence intellectuelle au sein de la jeune école américaine de psychologie et de psychiatrie en plein essor. Le philosophe et psychologue de Harvard William James joue un rôle d’introducteur capital. Dans son chef-d’œuvre de 1890, The Principles of Psychology, James consacre de longs passages admiratifs aux travaux de Bernheim, validant sans réserve la primauté de la suggestion psychologique sur le réductionnisme de la Salpêtrière.
Dans le sillage de James, c’est toute la célèbre École de Boston qui s’édifie en incorporant les thèses nancéiennes :
- Morton Prince, fondateur du Journal of Abnormal Psychology, utilise la suggestion bernheimienne comme outil d’investigation privilégié pour explorer et réintégrer les états de personnalités multiples (trouble dissociatif de l’identité contemporain) ;
- Boris Sidis, psychologue clinicien éminent, théorise à partir des écrits de Bernheim la notion d’état hypnoïde et les mécanismes de la dissociation de la conscience sous l’effet de l’injonction verbale ;
- Le mouvement de l’Emmanuel Church à Boston, lancé au début du XXe siècle par des pasteurs et des médecins éclairés, applique à grande échelle la psychothérapie suggestive de Nancy pour le traitement des dépressions, des addictions et des troubles fonctionnels des classes populaires américaines.
La pensée de Bernheim fournit ainsi le terreau clinique indispensable à partir duquel s’émancipera la psychopathologie américaine, influençant de manière indélébile les futures écoles de psychologie sociale et de psychologie clinique pragmatique du Nouveau Monde.
10.3 La filiation directe : Émile Coué et l’autosuggestion consciente
Il est impossible d’évoquer le rayonnement historique de l’École de Nancy sans s’arrêter sur l’une de ses ramifications populaires les plus universellement célèbres : la fameuse méthode d’Émile Coué. Pharmacien originaire de Troyes installé à Nancy au tout début du XXe siècle, Coué fréquente avec une assiduité passionnée les consultations hospitalières et privées de Liébeault et de Bernheim, dont il observe méticuleusement les techniques d’induction.
Fort de ses observations cliniques et de sa propre expérience de préparateur en pharmacie — où il a constaté l’effet curatif spectaculaire produit sur des malades par l’administration d’un simple placebo accompagné d’un discours verbal affirmant son efficacité foudroyante —, Coué opère une simplification pragmatique de la théorie de Bernheim. Là où Bernheim maintenait la nécessité d’un tiers médical pour initier la suggestion hétéronome, Coué postule que toute suggestion n’est, en dernière analyse, qu’une autosuggestion qui s’ignore. L’opérateur extérieur n’est qu’un déclencheur ; le véritable moteur souverain de la transformation psychophysiologique réside dans l’imagination du sujet lui-même.
Coué codifie alors son système d’autosuggestion consciente et méthodique, fondé sur la célèbre ritournelle matinale et vespérale : « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux ». Bien que Bernheim ait souvent regardé avec une certaine distance critique ce qu’il considérait comme une vulgarisation simplificatrice de ses subtiles thèses psychophysiologiques, la méthode Coué a porté le nom de Nancy aux quatre coins du globe, consacrant pour des générations la capitale lorraine comme le berceau universel de la maîtrise de l’esprit sur la matière corporelle.
11. Critiques, controverses et éclipse théorique au tournant du XXe siècle
11.1 La contre-offensive de Joseph Babinski et le concept de pithiatisme
Le triomphe incontesté de l’École de Nancy sur la Salpêtrière au cours des années 1890 ne met pas pour autant un terme aux hostilités intellectuelles au sein du milieu médical français. À l’aube du XXe siècle, une contre-offensive neurologique d’une redoutable efficacité méthodologique s’organise sous la houlette du plus brillant des élèves fidèles de Charcot : Joseph Babinski.
Babinski, devenu le chef de file de la neurologie clinique parisienne, ne cherche pas à ressusciter le modèle caduc de l’hystéro-hypnose de son maître. Il prend acte de la victoire de Bernheim sur l’universalité de la suggestion, mais retourne l’argument nancéien contre Bernheim lui-même avec une impitoyable logique chirurgicale. En 1901, Babinski propose de démanteler le concept tentaculaire d’hystérie pour lui substituer un terme nouveau et restrictif : le pithiatisme (du grec peitho, persuasion, et iatros, guérissable) :
« Le pithiatisme est un ensemble de manifestations psychiques ou corporelles qui ont pour caractère commun de pouvoir être reproduites par la suggestion chez certains sujets avec une exactitude parfaite, et de disparaître sous l’influence exclusive de la persuasion. »
La manœuvre de Babinski est un coup de maître épistémologique : en isolant rigoureusement les symptômes pithiatriques (entièrement suggestionnables et guérissables par le verbe) des véritables signes neurologiques organiques objectifs (comme le fameux signe de Babinski, la modification des réflexes tendineux ou l’atrophie musculaire réelle), il trace une frontière hermétique infranchissable entre la neurologie noble et les troubles subjectifs de l’esprit. Babinski reproche à Bernheim d’avoir commis l’erreur inverse de celle de Charcot : d’avoir tout dissous dans la suggestion et d’avoir érigé une théorie pan-suggestive incapable de penser les lésions matérielles du système nerveux central. Cette offensive sonne le reflux de l’influence de Bernheim au sein des grands hôpitaux parisiens.
11.2 L’essor de la psychanalyse et la marginalisation de la suggestion
Parallèlement à la contre-attaque organiciste menée par Babinski et les neurologues de la Pitié-Salpêtrière, l’œuvre de Bernheim se trouve prise en étau sur son flanc psychologique par la montée irrésistible de deux nouveaux paradigmes cliniques rivaux : la psychologie de la dissociation de Pierre Janet et, surtout, l’expansion fulgurante de la psychanalyse freudienne.
Pierre Janet, depuis sa chaire au Collège de France, reproche à l’École de Nancy de manquer d’une théorie robuste de la personnalité. Pour Janet, la suggestibilité n’est pas un phénomène banal partagé par tout le monde de manière indifférenciée ; elle est la marque d’un rétrécissement spécifique du champ de la conscience provoqué par une faiblesse de la tension psychologique et une incapacité à opérer la synthèse mentale des perceptions. Janet perçoit la suggestion bernheimienne comme un artifice thérapeutique de surface incapable de reconstruire la dynamique globale de la personnalité névrotique.
Mais c’est indiscutablement le raz-de-marée freudien qui va le plus durement marginaliser l’héritage de Bernheim au cours des deux premières décennies du XXe siècle. Avec la publication de L’Interprétation du rêve (1900) et des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Freud propose une cartographie métapsychologique d’une profondeur herméneutique sans commune mesure avec la psychothérapie suggestive. Aux yeux de la nouvelle génération d’aliénistes et de psychologues convertis à la psychanalyse, la méthode de Bernheim apparaît désormais comme archaïque, directive, autoritaire et purement mécanique. Traiter un symptôme par la suggestion directe est ravalé au rang d’intervention palliative médiocre, coupable de refouler les conflits inconscients sans jamais résoudre l’étiologie sexuelle sous-jacente. L’École de Nancy se retrouve ainsi injustement reléguée au musée des antiquités pré-analytiques.
11.3 Fin de vie et disparition dans le tumulte de la Première Guerre mondiale
Frappé par la perte progressive de son hégémonie intellectuelle, Hippolyte Bernheim ne renonce pour autant jamais à défendre avec véhémence les convictions scientifiques de toute sa vie. Il prend sa retraite officielle de sa chaire de clinique médicale de Nancy en 1910, après plus de quarante années de bons et loyaux services hospitalo-universitaires consacrés au soulagement des malades et à la formation de générations d’internistes.
Retiré dans sa propriété lorraine, il consacre ses dernières années à la rédaction d’ultimes ouvrages synthétiques d’une grande rigueur méthodologique, au premier rang desquels figure L’Hystérie : Définition et conception, pathogénie, traitement, publié en 1913. Dans ce testament clinique, Bernheim réaffirme avec force la primauté de la composante verbale dans la nosologie psychiatrique et fustige une dernière fois les prétentions réductrices du dogmatisme anatomiste comme les spéculations jugées invérifiables de la jeune psychanalyse.
Le crépuscule de son existence est assombri par le cataclysme de la Première Guerre mondiale. Nancy, transformée en cité de l’arrière du front lorrain, subit les bombardements réguliers de l’artillerie à longue portée et de l’aviation allemande. Dans cette ville meurtrie, Bernheim voit la terre d’Alsace-Lorraine, qui avait scellé son destin lors de l’exil de 1871, être de nouveau ravagée par la mitraille. Il s’éteint paisiblement à Nancy le 22 novembre 1919, à l’âge de 79 ans, quelques mois seulement après la signature du traité de Versailles qui consacrait le retour tant espéré de son Alsace natale à la France.
Sa disparition survient dans un climat d’indifférence médiatique et académique relative, noyée dans le deuil collectif écrasant d’une nation exsangue qui panse ses millions de morts militaires. Ses archives et manuscrits connaissent une dispersion temporaire, et le nom d’Hippolyte Bernheim subit une longue traversée du désert historiographique, injustement éclipsé par la gloire posthume monumentale de Charcot et de Freud.
12. Postérité contemporaine : Réévaluation épistémologique et neurosciences
12.1 La redécouverte de la suggestion par les neurosciences cognitives
Il aura fallu près d’un siècle pour que les sciences de l’esprit, armées des technologies les plus sophistiquées de la fin du XXe et du début du XXIe siècle, rendent enfin un hommage éclatant et pleinement justifié aux intuitions visionnaires d’Hippolyte Bernheim. L’avènement des techniques d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et de la tomographie par émission de positons (TEP) a permis de soumettre les postulats de l’École de Nancy à l’épreuve des neurosciences cognitives modernes.
Les travaux fondateurs menés par des chercheurs de réputation mondiale tels que Pierre Rainville, Amir Raz et David Spiegel ont apporté la confirmation biologique indiscutable de la loi idéodynamique de Bernheim. Lorsque l’on suggère sous hypnose à un sujet qu’un stimulus douloureux appliqué sur sa main est tiède et agréable, l’IRMf démontre que l’activité métabolique du cortex cingulaire antérieur (impliqué dans la détresse affective de la douleur) et de l’insula s’effondre de manière spectaculaire, bien que les fibres nociceptives périphériques continuent d’envoyer leurs signaux électriques vers la moelle épinière. Le verbe suggestif opère ainsi une régulation descendante (top-down) objective et mesurable sur les réseaux neuronaux sensoriels.
De même, les études d’Amir Raz sur l’effet Stroop ont démontré que chez des sujets suggestibles, la simple consigne verbale que des mots colorés sont des signes d’une langue étrangère dénuée de sens supprime l’interférence cognitive automatique dans le cortex visuel, prouvant que la suggestion est capable de désactiver temporairement des processus cognitifs considérés jusque-là comme irrépressibles. Les neurosciences contemporaines réhabilitent ainsi le modèle nancéien d’une suggestibilité universelle, propriété normale de la plasticité synaptique et du contrôle attentionnel du cortex préfrontal.
12.2 L’effet placebo et l’alliance thérapeutique à la lumière de Bernheim
L’autre dimension monumentale de la réhabilitation contemporaine de Bernheim concerne la théorisation systématique de l’effet placebo et des mécanismes de l’alliance thérapeutique en médecine générale. La médecine du XXIe siècle reconnaît désormais sans ambiguïté qu’Hippolyte Bernheim a été le tout premier savant à décrire, disséquer et formaliser cliniquement ce que nous appelons aujourd’hui les effets contextuels et relationnels du soin.
La neuropharmacologie moderne a mis en lumière que les mécanismes de l’attente croyante (l’expectance bernheimienne) activent des cascades biochimiques bien réelles au sein de l’organisme : l’attente d’un soulagement déclenche la libération massive d’endorphines endogènes dans les voies de la douleur et module les circuits dopaminergiques de la récompense dans le striatum. Ce que Bernheim décrivait empiriquement comme la force motrice de l’idée curative n’est autre que la capacité du cerveau humain à orchestrer une pharmacopée interne sous l’effet des symboles du soin et de la parole médicale.
Par ailleurs, les principes directeurs de la psychothérapie suggestive de Nancy résonnent d’une manière saisissante avec les fondements contemporains des thérapies cognitivo-comportementales (TCC). L’identification des croyances dysfonctionnelles, la psychoéducation du patient, l’expérimentation concrète de comportements alternatifs et l’utilisation de l’autosuggestion dirigée sont autant d’outils thérapeutiques omniprésents dans la clinique actuelle dont la paternité historique revient indiscutablement aux travaux du professeur lorrain.
12.3 L’hypnothérapie moderne et l’héritage d’une révolution conceptuelle
Enfin, le renouveau spectaculaire de l’hypnothérapie médicale au sein des blocs opératoires, des centres de traitement de la douleur et des cabinets de consultation contemporains consacre la synthèse définitive entre les apports historiques de Bernheim et l’hypnose ericksonienne indirecte formalisée au milieu du XXe siècle par Milton Erickson. Si Erickson a enrichi la technique de métaphores subtiles et d’approches permissives, il s’est toujours inscrit dans le sillage direct de la désacralisation opérée par Bernheim : l’hypnose n’est pas un pouvoir, elle est une capacité naturelle du patient activée par la coopération thérapeutique.
Hippolyte Bernheim apparaît ainsi rétrospectivement comme une figure pivot d’une grandeur intellectuelle exceptionnelle dans l’histoire des sciences médicales et humaines. En arrachant la thérapie par la parole à l’obscurantisme des magnétiseurs et au carcan neurologique réducteur de la Salpêtrière, il a accompli la transition séculaire de l’aliénisme asilaire autoritaire vers la psychothérapie humaniste contemporaine. Il a rendu aux médecins de toutes les spécialités la compréhension de cette vérité fondamentale et intemporelle : l’esprit et le corps forment un tissu interactif indissociable, et la parole soignante demeure, aujourd’hui comme hier, le premier et le plus puissant des instruments de guérison.
Références
- Babinski, J. (1901). Définition de l’hystérie. Revue neurologique, 9, 1065-1068. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202867t
- Bernheim, H. (1884). De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille. Paris : Doin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76587n
- Bernheim, H. (1886). De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique. Paris : Doin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76891h
- Bernheim, H. (1891). Hypnotisme, suggestion, psychothérapie : Études nouvelles. Paris : Doin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k765880
- Bernheim, H. (1913). L’Hystérie : Définition et conception, pathogénie, traitement. Paris : Doin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k768903
- Charcot, J.-M. (1887). Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière. Paris : Delahaye et Lecrosnier. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76589c
- Ellenberger, H. F. (1970). The Discovery of the Unconscious: The History and Evolution of Dynamic Psychiatry. New York: Basic Books.
- Forel, A. (1889). Der Hypnotismus, seine Bedeutung und seine Handhabung. Stuttgart: Enke.
- Freud, S. (1888). Vorrede zur Übersetzung von Bernheims « De la suggestion ». In Gesammelte Werke (Bd. 1). Francfort : Fischer.
- Freud, S. (1925). Selbstdarstellung. Leipzig : Internationaler Psychoanalytischer Verlag.
- James, W. (1890). The Principles of Psychology. New York: Henry Holt and Company.
- Liébeault, A.-A. (1866). Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l’action du moral sur le physique. Paris : Masson. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k765868
- Liégeois, J. (1889). De la suggestion et du somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la médecine légale. Paris : Doin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76892v
- Rainville, P., Duncan, G. H., Price, D. D., Carrier, B., & Bushnell, M. C. (1997). Pain affect encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex. Science, 277(5328), 968-971. https://doi.org/10.1126/science.277.5328.968
- Raz, A., Shapiro, T., Fan, J., & Posner, M. I. (2002). Hypnotic suggestion and the modulation of Stroop interference. Archives of General Psychiatry, 59(12), 1155-1161. https://doi.org/10.1001/archpsyc.59.12.1155