Biographie
Au sein des sciences humaines et sociales contemporaines, peu de figures ont opéré une refonte aussi décisive de la conception du psychisme humain que Hazel Rose Markus. Née en 1949, cette éminente psychologue sociale américaine a patiemment déconstruit l’un des postulats les plus solidement ancrés de la tradition intellectuelle occidentale : l’idée selon laquelle l’individu posséderait un esprit autonome, étanche, universel et fondamentalement indépendant des matrices culturelles et sociales dans lesquelles il évolue. En réconciliant la psychologie cognitive naissante des années 1970 avec les réalités sociologiques et anthropologiques les plus tangibles, Markus a démontré que l’esprit humain n’est pas un système isolé de traitement de l’information, mais une entité constituée, informée et sans cesse reconfigurée par ses contextes de participation quotidienne.
De sa formulation séminale de la théorie des schémas de soi en 1977 à l’élaboration de la théorie des « soi possibles » (possible selves) avec Paula Nurius en 1986, jusqu’à la publication retentissante en 1991 de son article sur les modèles de soi indépendants et interdépendants avec Shinobu Kitayama, le parcours de Hazel Rose Markus dessine une trajectoire intellectuelle rigoureuse et émancipatrice. Ses recherches ultérieures, consacrées à l’impact de la classe sociale dans l’enseignement supérieur, à la conceptualisation performative de la race (doing race) et aux cycles culturels, ont définitivement établi la psychologie culturelle comme un champ théorique et expérimental majeur. À travers ses travaux, elle a offert à la discipline une grammaire conceptuelle novatrice pour penser conjointement la singularité individuelle et la pluralité collective.
Titulaire de la chaire Davis-Brack de psychologie des sciences du comportement à l’Université de Stanford et membre élue de la prestigieuse Académie nationale des sciences des États-Unis, Markus incarne une posture scientifique qui allie la précision des paradigmes expérimentaux en laboratoire à une conscience aiguë des fractures sociopolitiques contemporaines. Ce parcours magistral invite à une exploration approfondie de ses fondations biographiques, de ses révolutions conceptuelles successives, de sa méthodologie innovante et de la résonance durable de son œuvre face aux défis identitaires et structurels du XXIe siècle.
1. Introduction biographique et genèse d’un parcours académique d’exception
1.1 Origines, jeunesse et premiers engagements intellectuels
Née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1949, au cœur d’une société américaine en pleine mutation structurelle, Hazel Rose Markus a grandi dans un climat socioculturel marqué à la fois par une prospérité économique insolente et par l’émergence de tensions profondes relatives aux droits civiques et à la justice distributive. Cette tension inhérente à l’après-guerre américain a nourri très tôt chez elle une sensibilité critique envers les évidences du discours méritocratique dominant. L’observation directe des stratifications sociales au sein de son environnement familial et communautaire l’a incitée à s’interroger sur la manière dont les contingences matérielles et historiques façonnent la perception que les individus ont de leur propre valeur et de leur horizon d’existence.
Durant ses études de premier cycle à l’Université d’État de San Diego (SDSU), Markus s’est d’abord immergée dans les sciences sociales et la psychologie générale. Cette période universitaire formatrice a été marquée par les tumultes intellectuels de la fin des années 1960, une époque où la psychologie américaine cherchait à s’émanciper des dogmes behavioristes régnants sans pour autant renoncer aux exigences de la démarche expérimentale. Influencée par des enseignants qui liaient la recherche empirique aux questionnements éthiques de l’époque, la jeune étudiante a rapidement perçu les limites d’un réductionnisme physiologique ignorant les rapports de force institutionnels et les contextes relationnels.
Le passage décisif vers la psychologie expérimentale et sociale s’est opéré par la volonté d’appliquer des méthodes de mesure rigoureuses à des questions fondamentales de phénoménologie humaine. Markus a compris que pour contester la vision abstraite et désincarnée de l’être humain qui prévalait alors, il ne suffisait pas de formuler des critiques théoriques abstraites : il fallait apporter des preuves empiriques irréfutables en laboratoire. Diplômée avec les plus hauts honneurs de l’Université d’État de San Diego, elle a alors choisi de poursuivre son cursus doctoral au sein du foyer intellectuel le plus effervescent de la psychologie sociale cognitive naissante : l’Université du Michigan.
1.2 Formation doctorale à l’Université du Michigan
En intégrant le département de psychologie de l’Université du Michigan au début des années 1970, Markus a rejoint ce qui constituait alors l’épicentre mondial de l’innovation en sciences sociales empiriques. L’institution abritait l’illustre Institute for Social Research (ISR), un carrefour d’idées où se croisaient la rigueur quantitative des sondages sociologiques et les avancées révolutionnaires du traitement de l’information cognitive. Cette atmosphère intellectuelle intense a profondément marqué le style de recherche de Markus, qui s’est distingué par une dialectique constante entre macro-structures sociales et micro-processus cognitifs intériorisés.
Sous le mentorat de figures pionnières de la cognition sociale naissante, notamment Eugene Burnstein et Robert Zajonc, Markus a fait l’apprentissage de la psychologie computationnelle tout en conservant une posture d’interrogation critique quant à ses applications. Zajonc, en particulier, explorait alors les frontières ténues entre affect et cognition, stimulant chez Markus une curiosité insatiable pour les dynamiques sous-jacentes à la structuration de l’expérience humaine. La jeune doctorante s’est attachée à transposer les modèles informatiques de la mémoire sémantique — jusque-là appliqués à la mémorisation de listes de mots neutres — à l’entité la plus complexe et la plus investie affectivement qui soit : le concept de soi.
Son travail doctoral, soutenu avec succès en 1975, a jeté les bases d’une refonte paradigmatique. En examinant comment l’architecture cognitive organise les représentations de soi, Markus a réfuté l’idée que le soi n’était qu’un simple réceptacle passif ou une illusion phénoménologique non mesurable. En appliquant les paradigmes de chronométrie mentale pour chronométrer la vitesse de traitement de l’information autoréférentielle, elle a démontré que le soi fonctionnait comme un filtre cognitif structuré et actif. Cette thèse pionnière a non seulement ouvert de nouveaux horizons empiriques pour la psychologie du soi, mais a immédiatement propulsé Markus parmi les jeunes chercheuses les plus prometteuses de sa génération.
1.3 Transition vers la recherche professorale et chaire à Stanford
Après l’obtention de son doctorat, Hazel Rose Markus a été directement recrutée comme professeure adjointe par l’Université du Michigan, un fait rare qui témoignait de l’estime exceptionnelle que lui portait la faculté. Durant près de deux décennies passées à Ann Arbor, elle a déployé un programme de recherche prolifique, consolidant sa réputation internationale par la publication d’articles fondateurs sur les structures du soi et sur la temporalité motivationnelle. C’est également au cours de ces années au Michigan qu’elle a noué des collaborations fondamentales, notamment avec des chercheurs invités qui l’ont amenée à questionner les biais ethnocentriques sous-jacents aux théories psychologiques américaines.
Au début des années 1990, l’Université de Stanford, cherchant à consolider son leadership en psychologie sociale et à embrasser le tournant culturel des sciences de l’esprit, a entrepris un recrutement stratégique en attirant Hazel Rose Markus au sein de son corps professoral. Stanford offrait un terreau interdisciplinaire idéal, caractérisé par des passerelles naturelles entre la psychologie, l’anthropologie culturelle, la sociologie critique et les études ethniques. Markus y a trouvé un environnement d’une fécondité rare, lui permettant d’élargir ses paradigmes de laboratoire à des études de terrain complexes sur les inégalités systémiques.
Consécration de son autorité intellectuelle, elle a été nommée à la prestigieuse chaire Davis-Brack de psychologie des sciences du comportement à Stanford. Loin de s’isoler dans une recherche purement théorique, Markus s’est investie dans la création de structures institutionnelles novatrices. Elle a notamment cofondé et dirigé le Centre de recherche sur les études comparatives de la race et de l’ethnicité (Center for Comparative Studies in Race and Ethnicity, ou CCSRE), affirmant sa conviction indéfectible que la recherche psychologique de pointe doit s’emparer des lignes de fracture les plus aiguës de la société contemporaine.
2. La théorisation des schémas de soi : Révolutionner la cognition sociale
2.1 L’article fondateur de 1977 sur les schémas de soi
En 1977, Hazel Rose Markus a publié dans le Journal of Personality and Social Psychology un article qui allait redéfinir la psychologie de la personnalité et la cognition sociale : « Self-schemata and processing information about the self ». À cette époque, le champ était largement polarisé entre une tradition psychodynamique jugée trop spéculative, des modèles humanistes focalisés sur l’auto-actualisation sans ancrage cognitif précis, et un béhaviorisme déclinant qui évacuait totalement l’intériorité du sujet. Markus a proposé une synthèse théorique d’une audace conceptuelle remarquable, ancrant l’étude du soi dans la rigueur des sciences de l’information.
Elle y a défini formellement les schémas de soi (self-schemas) comme des « généralisations cognitives sur le soi, dérivées de l’expérience passée, qui organisent et guident le traitement de l’information relative au soi contenue dans les expériences sociales de l’individu ». Selon cette modélisation, le soi n’est pas un concept flou et monolithique, mais un réseau dynamique de structures de connaissances spécifiques. Si un individu s’est fréquemment perçu et a été perçu par autrui comme étant indépendant, créatif ou autoritaire, il développe un schéma de soi hautement élaboré autour de cette dimension spécifique, qui devient un filtre perceptuel permanent.
Pour démontrer empiriquement l’existence de ces architectures mentales, Markus a développé un paradigme ingénieux fondé sur les temps de réaction. Les participants, préalablement classés selon l’importance accordée à une dimension (par exemple, la dépendance ou l’indépendance), devaient juger le plus rapidement possible si une série d’adjectifs présentés sur un écran leur était applicable (jugement « moi » vs « pas moi »). Les résultats ont apporté une confirmation éclatante : les sujets dits « schématiques » sur une dimension traitaient les adjectifs congruents avec une rapidité chronométrique significativement supérieure à celle des sujets « aschématiques », prouvant que le schéma de soi fonctionne comme un mécanisme facilitateur pré-activé d’accès à la mémoire.
2.2 Structure cognitive et stabilité du système du concept de soi
La distinction opérée par Markus entre individus schématiques et individus aschématiques a permis d’éclairer la nature sélective de la personnalité. Un individu n’est pas schématique sur l’ensemble des dimensions de l’existence humaine ; il ne développe des schémas que pour les domaines qui présentent une valeur adaptative, affective ou culturelle cardinale pour lui. Cette asymétrie structurale explique pourquoi deux personnes soumises à une situation sociale identique encodent, mémorisent et interprètent l’événement de manière radicalement différente, chacune le filtrant à travers le prisme de ses propres schémas de soi.
L’une des contributions majeures de ces travaux réside dans la mise en évidence de la résistance des schémas de soi face aux informations contradictoires. Markus a démontré que dès lors qu’un schéma est consolidé, il tend à s’auto-perpétuer par le biais de biais attentionnels et mnésiques puissants. Face à une rétroaction contradictoire (par exemple, faire croire expérimentalement à un individu schématiquement « indépendant » qu’il s’est comporté de manière conformiste), le sujet mobilise immédiatement des contre-exemples autobiographiques tirés de sa mémoire à long terme pour neutraliser l’anomalie cognitive, préservant ainsi l’intégrité de son architecture mentale.
En intégrant le schéma de soi dans les modèles de la mémoire de travail cognitive, Markus a préfiguré la notion contemporaine de « concept de soi de travail » (working self-concept). Loin d’être une structure immuable et figée, le concept de soi est envisagé comme une constellation dynamique de schémas dont seule une fraction est activée à un moment donné, en fonction des indices contextuels présents dans l’environnement immédiat. Cette modélisation a réconcilié deux observations apparemment contradictoires de la psychologie : le sentiment intuitif de continuité identitaire ressenti par les individus et la variabilité évidente de leurs comportements selon les contextes sociaux.
2.3 Conséquences comportementales et prédictives des schémas de soi
L’impact des schémas de soi dépasse largement la seule sphère du traitement de l’information en laboratoire : ils constituent de puissants prédicteurs du comportement social au quotidien. Markus a démontré que la présence d’un schéma de soi structuré confère à l’individu une plus grande certitude dans ses jugements et accélère la prise de décision comportementale. Un sujet schématique pour qui l’altruisme est central n’hésitera pas longtemps face à un dilemme moral ; le comportement d’aide découle presque automatiquement de la structure cognitive activée, requérant un effort délibératif moindre.
De surcroît, les schémas de soi influencent profondément l’évaluation et l’interprétation du comportement d’autrui par le mécanisme de projection cognitive. Les travaux de Markus ont établi que les individus schématiques utilisent leurs propres dimensions identitaires comme étalons universels pour juger les tiers. Par exemple, une personne fortement schématisée sur l’axe de la compétence intellectuelle aura une propension spontanée à évaluer autrui presque exclusivement à l’aune de ce critère, catégorisant les pairs comme étant brillants ou limités, alors qu’un sujet aschématique sur ce trait privilégiera d’autres dimensions relationnelles.
Enfin, Markus a mis en lumière la modulation de la vulnérabilité émotionnelle par les schémas de soi. Une rétroaction négative ou une menace identitaire n’a pas le même pouvoir de déstabilisation psychologique selon qu’elle touche une dimension schématique ou aschématique. L’échec dans un domaine investi par un schéma de soi ébranle les fondations mêmes de l’estime de soi du sujet, déclenchant des mécanismes de défense vigoureux ou, à l’inverse, une détresse affective aiguë. Ces observations ont ouvert des ponts fructueux entre la psychologie cognitive expérimentale et la psychopathologie, fournissant un cadre analytique précieux pour comprendre les distorsions cognitives à l’œuvre dans la dépression.
3. La théorie des soi possibles : Dynamique temporelle et motivation
3.1 Conceptualisation des ‘Possible Selves’ avec Paula Nurius (1986)
En 1986, en collaboration avec Paula Nurius, Hazel Rose Markus a franchi une étape théorique décisive en publiant dans la revue American Psychologist l’article séminal intitulé « Possible Selves ». Jusqu’alors, la majorité des théories du soi concentraient leur attention sur le soi passé et présent — c’est-à-dire sur ce que l’individu avait été ou pensait être au moment présent. Markus et Nurius ont étendu cette perspective en introduisant la dimension fondamentale du futur dans l’économie cognitive du sujet.
Les soi possibles (possible selves) représentent les conceptualisations cognitives de ce que les individus pourraient devenir, de ce qu’ils aimeraient devenir, et de ce qu’ils ont peur de devenir. Ils constituent les incarnations personnalisées des espoirs, des peurs, des objectifs et des menaces qui habitent l’imaginaire d’un individu. Cette conceptualisation a permis d’articuler intimement la cognition et la motivation humaine : les soi possibles ne sont pas de simples souhaits abstraits ou des idéaux désincarnés, mais des représentations cognitives concrètes, hautement visualisables et chargées d’affect.
Markus et Nurius ont formalisé une typologie triadique devenue classique dans la littérature psychologique :
- Les soi espérés (hoped-for selves) : visions concrètes de succès futur, telles que l’étudiant se visualisant en avocat émérite, le chercheur accompli ou le parent comblé ;
- Les soi attendus (expected selves) : représentations réalistes et probabilistes de ce que l’avenir réserve à moyen terme compte tenu des trajectoires actuelles ;
- Les soi craints (feared selves) : projections anxiogènes des états d’échec ou de déchéance que l’on redoute d’atteindre, comme le soi alcoolique, le soi au chômage ou le soi socialement isolé.
Cette approche a démontré que l’évaluation du soi contemporain est en perpétuel dialogue avec ces projections projectives, qui servent de repères comparatifs constants pour évaluer le chemin parcouru et les dérives potentielles.
3.2 Moteurs motivationnels et régulation ciblée de l’action
L’apport fondamental de la théorie des soi possibles réside dans l’explication fine des ressorts motivationnels guidant l’action humaine. Markus a soutenu que les buts abstraits possèdent une faible efficacité autorégulatrice tant qu’ils ne sont pas traduits en représentations concrètes de soi. Vouloir « réussir dans la vie » demeure un vœu pieux inopérant ; en revanche, activer le soi possible du professionnel compétent permet au cerveau d’échafauder des scénarios comportementaux précis, de planifier les étapes intermédiaires et de réguler les comportements au jour le jour.
Un des mécanismes les plus élégants mis au jour par les recherches de Markus concerne l’effet du balancement optimal (ou équilibre) entre soi espéré et soi craint. Une motivation à long terme n’atteint son plein potentiel d’efficacité que lorsqu’un soi espéré est contrebalancé par un soi craint congruent dans le même domaine d’accomplissement. Par exemple, un adolescent sera infiniment plus persévérant dans ses études s’il entretient simultanément la vision gratifiante du scientifique respecté (soi espéré) et la vision effrayante de l’exclusion socio-économique consécutive à l’abandon scolaire (soi craint). Le soi espéré fournit la direction et la trajectoire, tandis que le soi craint procure l’impulsion d’évitement et l’urgence comportementale.
Ce système de régulation proactive confère à l’individu une résilience cognitive accrue face aux obstacles environnementaux. Lorsqu’une difficulté surgit, la présence de soi possibles clairement articulés permet au sujet d’interpréter le revers présent non pas comme une preuve rédhibitoire d’incompétence ontologique, mais comme un incident de parcours temporaire au sein d’une trajectoire téléologique plus large. La théorie a ainsi permis d’expliquer comment certains individus maintiennent un niveau exceptionnel d’engagement académique ou professionnel en dépit de contextes matériels objectivement défavorables.
3.3 Applications cliniques, développementales et éducatives
La fécondité de la théorie des soi possibles s’est manifestée par son adoption immédiate dans de multiples domaines d’application, à commencer par la psychologie clinique et la psychothérapie cognitive. Markus et ses continuateurs ont démontré que des troubles tels que la dépression majeure ou les états anxieux généralisés s’accompagnent fréquemment d’une asymétrie délétère dans le répertoire des soi possibles : les patients dépressifs souffrent souvent d’un effondrement drastique de leurs soi espérés, couplé à une prolifération envahissante de soi craints perçus comme inéluctables. Les thérapies cognitives inspirées de Markus s’attachent donc à réhabiliter la capacité imaginative du sujet à générer de nouveaux soi possibles positifs et atteignables.
Sur le plan de la psychologie du développement, les travaux de Markus ont documenté l’évolution frappante de la morphologie des soi possibles tout au long du cycle de vie. Si l’adolescence et le début de l’âge adulte se caractérisent par une multiplicité de soi possibles flamboyants, parfois irréalistes et largement orientés vers l’acquisition de statuts, le grand âge opère une restructuration remarquable : les soi possibles tendent à se focaliser sur le maintien de l’intégrité physique, la préservation des liens relationnels significatifs et l’évitement de la dépendance cognitive, révélant une adaptation fonctionnelle aux contraintes biologiques.
Dans le domaine éducatif, enfin, les recherches de Markus ont été pionnières pour comprendre le décrochage scolaire en milieu défavorisé. Travaillant notamment avec Daphna Oyserman, Markus a montré que chez les jeunes issus de minorités marginalisées, le problème n’est pas nécessairement un manque d’ambition abstraite, mais une déconnexion structurelle entre les soi espérés et les stratégies concrètes pour les matérialiser. En élaborant des protocoles scolaires visant à faire des soi possibles des guides d’action quotidiens pourvus de plans opérationnels précis, ces chercheurs ont prouvé qu’il était possible d’accroître significativement l’assiduité scolaire et les performances académiques d’élèves historiquement marginalisés.
4. L’émergence de la psychologie culturelle et le jalon Markus-Kitayama (1991)
4.1 La collaboration transpacifique avec Shinobu Kitayama
À la fin des années 1980, Hazel Rose Markus a entamé un dialogue intellectuel avec le psychologue japonais Shinobu Kitayama, alors jeune chercheur formé à l’Université de Kyoto et à l’Université du Michigan. Cette rencontre transpacifique a agi comme un puissant catalyseur. Confrontant leurs observations respectives sur les comportements des étudiants américains et japonais, Markus et Kitayama ont rapidement constaté que les axiomes fondamentaux de la psychologie sociale américaine — le besoin universel d’auto-rehaussement de l’estime de soi, la quête d’unicité, la valorisation du contrôle interne — ne constituaient pas des lois universelles de la nature humaine, mais des particularismes culturels forgés par l’individualisme occidental.
Cette prise de conscience a abouti, en 1991, à la parution dans la prestigieuse revue Psychological Review de leur article fondateur : « Culture and the self: Implications for cognition, emotion, and motivation ». Ce texte monumental constitue un véritable séisme épistémologique. Markus et Kitayama y soutenaient que les structures psychologiques les plus profondes — la manière dont une personne perçoit le monde, régule ses affects et se motive — dépendent intimement des conceptions partagées de ce qu’est une « personne » au sein d’une écologie culturelle donnée.
L’impact de cette publication est colossal dans l’histoire des sciences du comportement. Devenue l’une des publications les plus citées de tous les temps en sciences sociales — cumulant plusieurs dizaines de milliers de citations académiques —, elle a fait passer la culture du statut de simple « variable modératrice » anecdotique au rang de principe constitutif central du psychisme humain. L’article de 1991 a définitivement légitimé la psychologie culturelle comme discipline théorique majeure, brisant l’hégémonie du modèle implicite de l’esprit universel hérité des Lumières occidentales.
4.2 Le modèle du soi indépendant : Caractéristiques fondamentales
Dans cette modélisation novatrice, Markus et Kitayama ont formalisé le premier pôle de leur typologie : le soi indépendant (independent self-construal). Prédominant dans les sociétés occidentales industrialisées — et tout particulièrement au sein des classes moyennes blanches des États-Unis —, ce modèle conçoit l’individu comme une entité discrète, autonome, autosuffisante et nettement séparée de son environnement social. La personne est appréhendée comme un agrégat de traits internes, de compétences, de préférences, de désirs et de droits inaliénables qui la définissent en propre, indépendamment des contextes situationnels.
Dans les cultures organisées autour du soi indépendant, l’impératif normatif majeur prescrit de découvrir et d’exprimer son unicité personnelle, de cultiver son authenticité, d’affirmer ses opinions propres et d’atteindre ses objectifs personnels. Le rapport à autrui y est pensé selon un paradigme transactionnel ou contractuel : les relations sont formées par des individus séparés qui choisissent de s’associer sur la base d’affinités ou d’intérêts mutuels, sans que ces liens ne dissolvent leur souveraineté ontologique fondamentale.
Sur le plan des dynamiques psychologiques, le soi indépendant privilégie ce que Markus a qualifié d’émotions « désengagées » (disengaged emotions), c’est-à-dire des affects centrés sur la valorisation de soi et la confirmation de l’agentivité personnelle : la fierté de la réussite individuelle, le sentiment de supériorité, mais aussi la colère face aux obstacles qui entravent l’expression de la volonté propre. Le bien-être subjectif dans ces contextes dépend quasi-mécaniquement du maintien d’une estime de soi élevée, acquise par la comparaison sociale descendante et la réaffirmation constante de ses mérites individuels.
4.3 Le modèle du soi interdépendant : L’ancrage relationnel
À l’opposé structural de cette conception atomiste, Markus et Kitayama ont théorisé le soi interdépendant (interdependent self-construal), observable de manière paradigmatique dans de nombreuses cultures d’Asie orientale (Japon, Chine, Corée), mais également dans diverses sociétés d’Amérique latine, d’Afrique et du pourtour méditerranéen. Dans ces contextes, la personne n’est pas appréhendée comme une île isolée, mais comme un nœud organique au sein d’un maillage relationnel préexistant et indissoluble. L’individu est défini en premier lieu par ses devoirs, ses rôles sociaux, ses obligations de réciprocité et sa position dans la hiérarchie collective.
L’impératif normatif cardinal n’est pas ici l’affirmation bruyante de son unicité, mais l’ajustement harmonieux aux exigences du groupe, le maintien de la cohésion relationnelle (harmony) et la capacité d’autocritique constructive (le concept japonais de hansei). L’individu apprend dès le plus jeune âge à décoder finement les attentes tacites d’autrui, à réfréner l’expression publique de ses impulsions égoïstes et à considérer le collectif comme la source véritable de la valeur et de l’autorité morale. L’intériorité n’est pas évacuée, mais elle est subordonnée à la responsabilité relationnelle.
Cette architecture psychique génère un paysage émotionnel radicalement distinct, dominé par des émotions « engagées » (engaged emotions) ou relationnelles. La sympathie, la compassion, la honte partagée, le respect révérencieux et l’empathie y occupent le premier plan de l’expérience vécue. À l’inverse de la logique occidentale d’auto-rehaussement (self-enhancement), les individus interdépendants adoptent spontanément des attitudes d’auto-effacement ou d’auto-amélioration continue (self-improvement), identifiant leurs failles pour mieux combler les besoins du groupe. Le bonheur n’y est pas conçu comme un triomphe solitaire, mais comme l’état serein découlant de relations interpersonnelles sans heurts et de devoirs scrupuleusement accomplis.
5. Les modèles de l’agentivité : Modèles disjoints et conjoints de l’action
5.1 Définition structurelle de l’agentivité culturelle
Face au succès immense mais parfois simplifié de leur distinction entre indépendance et interdépendance, Hazel Rose Markus a cherché à dépasser le risque de figer ces concepts dans de simples « traits de personnalité » ou des orientations attitudinales statiques. Au tournant des années 2000, elle a opéré une avancée conceptuelle majeure en s’intéressant à l’agentivité (agency), c’est-à-dire à la manière dont les individus conçoivent, initient et justifient leurs actions dans le monde matériel et social.
Markus a contesté le modèle philosophique de l’action rationnelle hérité de la pensée occidentale des Lumières, qui postule un sujet universel délibérant librement, choisissant en toute lucidité parmi un éventail d’options et agissant comme la cause première de ses actes. Elle a démontré que l’agentivité n’est pas une propriété psychique universelle donnée a priori, mais une pratique historiquement construite, culturellement distribuée et médiatisée par des institutions concrètes. La manière dont une action est vécue comme légitime, libre et efficace dépend entièrement des modèles normatifs de motivation partagés au sein d’une communauté donnée.
Cette approche a mis en lumière le rôle des scripts comportementaux implicites véhiculés par les artefacts culturels les plus ordinaires : slogans publicitaires, manuels scolaires, formulaires administratifs, récits populaires et agencements spatiaux. Tous ces dispositifs matériels constituent des échafaudages socioculturels qui prescrivent à l’individu comment être un acteur compétent. C’est sur ce socle que Markus a formalisé la dialectique entre deux régimes fondamentaux de l’action humaine : les modèles de l’agentivité disjointe et les modèles de l’agentivité conjointe.
5.2 L’agentivité disjointe : Souveraineté du choix individuel
Le modèle de l’agentivité disjointe (disjoint agency) envisage l’action comme issue de manière exclusive de l’intériorité autonome de l’acteur : ses intentions conscientes, ses désirs propres, ses choix délibérés et ses motivations intrinsèques. L’action accomplie est interprétée comme la trace matérielle de la volonté souveraine du sujet sur le monde physique ou social. Dès lors, le choix individuel est érigé en valeur cardinale et sacrée, devenant l’instrument par excellence de la liberté et de l’auto-définition identitaire.
Dans ce cadre normatif, un acteur est jugé efficace et moralement admirable lorsqu’il fait preuve de fermeté d’esprit, impose sa volonté face aux contraintes extérieures et refuse tout compromis susceptible d’altérer son authenticité. Ce modèle alimente directement le dogme de la méritocratie individualiste : si une personne réussit, elle est seule créditée de son triomphe ; si elle échoue, elle doit en assumer l’entière responsabilité personnelle. Les dimensions structurelles, la chance historique ou l’assistance d’autrui sont systématiquement minorées ou occultées par le biais cognitif fondamental de cette culture.
Les expressions de l’agentivité disjointe sont omniprésentes dans le consumérisme moderne. Dans une célèbre série d’expériences menées avec Sheena Iyengar et d’autres collaborateurs, Markus a démontré comment les Américains de classe moyenne valorisent de manière disproportionnée la prolifération du choix d’objets marchands (marques, couleurs, saveurs), assimilant le simple acte d’opter pour une marque de stylo à une affirmation fondamentale de leur souveraineté existentielle. Privés de ce choix, ils manifestent une détresse motivationnelle que l’on ne retrouve pas chez des populations socialisées dans d’autres régimes d’action.
5.3 L’agentivité conjointe : Résonance et réactivité relationnelle
Le modèle de l’agentivité conjointe (conjoint agency) repose sur une phénoménologie de l’action fondamentalement différente. Ici, l’action n’est pas perçue comme l’émanation unilatérale d’un vouloir solitaire, mais comme une réponse réactive, ajustée et résonante aux sollicitations, aux attentes et aux besoins des tiers significatifs au sein du contexte relationnel. L’acteur véritablement mature et accompli n’est pas celui qui impose sa volonté brute, mais celui qui démontre une sensibilité aiguë aux signaux subtils émis par son entourage et sait harmoniser sa trajectoire avec celle d’autrui.
L’efficacité de l’action conjointe ne s’évalue pas à l’aune de la domination ou de l’affirmation disruptive d’une singularité, mais à celle du consensus, de la préservation de la cohésion et de l’accomplissement des obligations mutuelles. L’individu tire sa force et son sentiment de compétence du fait d’avoir été capable de renoncer à une impulsion égoïste au profit de la fluidité relationnelle ou du bien-être d’un proche. L’action est donc vécue comme co-produite, partagée et distribuée entre plusieurs acteurs interdépendants.
Loin d’être l’apanage exclusif des sociétés orientales, Markus a démontré empiriquement que l’agentivité conjointe constitue le mode opératoire dominant des classes populaires et ouvrières des démocraties occidentales elles-mêmes. Confrontés à des contraintes matérielles sévères et à une précarité accrue, les membres de la classe ouvrière apprennent très tôt que la survie et l’épanouissement dépendent de la solidarité collective, de l’entraide mutuelle et de la capacité à s’ajuster à un environnement contraignant que l’on ne peut pas contrôler unilatéralement. L’agentivité conjointe y apparaît ainsi non comme un déficit de rationalité, mais comme une stratégie d’adaptation sociocognitive d’une grande lucidité.
6. La culture comme cycle dynamique : Les cycles culturels (Culture Cycles)
6.1 Le modèle quadripolaire des cycles de culture
Afin de synthétiser des décennies de recherche empirique et d’offrir un outil théorique holistique capable d’articuler le micro-psychologique et le macro-sociologique, Hazel Rose Markus et Alana Conner ont élaboré le modèle fondamental des cycles culturels (culture cycles), exposé en détail dans leur ouvrage de référence Clash! 8 Cultural Conflicts That Make Us Who We Are (2013). Ce modèle rompt définitivement avec les conceptions réifiantes qui considèrent la culture comme un ensemble statique de valeurs immuables ou comme un simple décor géographique extérieur.
Le cycle culturel décompose la réalité humaine en quatre niveaux emboîtés, continuellement interactifs et mutuellement constitutifs :
- Le niveau des Individus (I) : englobe le soi psychologique, ses pensées, ses émotions, ses désirs, ses schémas cognitifs, ses habitudes comportementales et son profil neurobiologique ;
- Le niveau des Interactions quotidiennes (II) : constitué par les relations interpersonnelles réelles, les dynamiques familiales, les échanges entre pairs, les transactions professionnelles et les routines de socialisation qui ponctuent la vie de tous les jours ;
- Le niveau des Institutions (III) : regroupe les structures formelles de la société, à savoir les lois juridiques, le système éducatif, les institutions financières, les églises, les médias de masse, les marchés du travail et les régimes politiques ;
- Le niveau des Idées fondatrices (IV) : rassemble les grands récits collectifs, les mythes historiques, les idéologies philosophiques et les axiomes invisibles quant à ce qui est bon, vrai, juste et moralement souhaitable au sein d’une civilisation (par exemple, le mythe du « rêve américain », l’idéal républicain d’égalité, le concept de piété filiale).
Ces quatre niveaux ne sont pas hiérarchisés de façon déterministe ; ils forment une boucle dynamique de rétroaction permanente. Les idées fondatrices s’incarnent dans des institutions matérielles, qui modèlent les interactions quotidiennes, qui forgent à leur tour la psyché des individus. En retour, les individus, par leurs choix répétés, leurs créations symboliques et leurs mobilisations collectives, reproduisent ou transforment les institutions et les idées cardinales de leur société.
6.2 La co-constitution de l’esprit et de la réalité sociale
Le cœur épistémologique du modèle de Markus s’exprime dans un aphorisme devenu célèbre : « You cannot be a self by yourself » (On ne peut pas être un soi tout seul). Cette maxime résume le principe fondamental de la co-constitution mutuelle entre l’esprit et la culture. Pour Markus, il est impossible de séparer le psychisme du monde social : la culture façonne les esprits, qui à leur tour réinjectent du sens dans la culture. L’esprit humain n’a pas de substance universelle indépendante de ses réalisations matérielles et symboliques.
Cette approche opère une double rupture : elle récuse d’une part le déterminisme neurobiologique simpliste, qui prétend réduire les comportements humains à des déclenchements génétiques ou hormonaux désincarnés, et d’autre part le constructivisme social radical qui ignorerait la réalité des mécanismes cognitifs et physiologiques. Markus envisage l’être humain comme un être biologiquement préprogrammé pour être culturel. Notre système nerveux central et notre plasticité cérébrale nécessitent les stimulations, les règles et les rituels du groupe social pour se structurer et fonctionner harmonieusement.
La culture n’est pas simplement une « couche de peinture » superficielle appliquée sur un cerveau générique ; elle constitue le logiciel même par lequel le matériel biologique prend forme et s’articule. En analysant la manière dont les bébés apprennent à dormir seuls dans des chambres séparées aux États-Unis (pratique ritualisée qui inculque l’indépendance précoce) par opposition au co-dodo systématique pratiqué dans de nombreuses sociétés interdépendantes, Markus a démontré que les architectures neurologiques de la régulation de l’anxiété et de l’attachement sont façonnées dès l’aube de l’existence par des pratiques culturelles banalisées.
6.3 Changement culturel et leviers d’intervention sociétale
L’une des forces majeures du modèle des cycles culturels réside dans sa puissance heuristique pour analyser les phénomènes de résistance au changement et concevoir des interventions d’ingénierie sociale efficaces. Markus souligne que de nombreuses politiques publiques échouent parce qu’elles ciblent un seul niveau du cycle de manière isolée : par exemple, tenter de changer les mentalités des individus (Niveau I) par de simples campagnes de persuasion sans toucher aux règles institutionnelles discriminatoires (Niveau III) ou aux interactions de quartier (Niveau II) est voué à l’impuissance structurelle.
La transformation d’une société exige un alignement systémique des quatre niveaux du cycle. Pour modifier une habitude culturelle profondément incrustée — qu’il s’agisse de la lutte contre le réchauffement climatique, de la réduction des discriminations raciales ou de la promotion de la santé publique —, il est impératif d’activer simultanément les leviers législatifs et institutionnels, de redéfinir les scénarios d’interaction quotidienne et de proposer de nouveaux récits identificatoires valorisants capables de mobiliser les schémas émotionnels des individus.
Markus s’est penchée sur des études de cas historiques documentant des bascules culturelles spectaculaires, telles que l’évolution rapide de l’acceptation sociale du mariage pour les couples de même sexe dans les démocraties occidentales. Elle a analysé comment cette transformation sociologique ne s’est pas produite uniquement par l’argumentation rationnelle, mais par la synchronisation d’un changement d’idées (l’amour et la dignité familiale), de victoires institutionnelles juridiques décisives et de la multiplication d’interactions quotidiennes rendant visibles des réalités auparavant marginalisées, modifiant en profondeur les schémas cognitifs des citoyens.
7. Classe sociale, éducation et inégalités : L’extension sociologique de Markus
7.1 La classe sociale comme culture vécue
Au début des années 2000, Hazel Rose Markus a étendu les paradigmes de la psychologie culturelle à un domaine jusqu’alors délaissé par la psychologie sociale dominante : la classe sociale. Dans une société américaine imprégnée par l’illusion de l’indifférenciation des classes, Markus, en collaboration étroite avec des chercheuses comme Nicole Stephens, a démontré que le statut socio-économique ne se résume nullement à une somme de capitaux financiers ou à un niveau de diplôme abstrait, mais constitue une véritable culture vécue, dotée de ses propres règles normatives, de ses schémas de soi et de ses grammaires émotionnelles.
Leurs travaux ont mis en relief la socialisation différentielle qui s’opère selon les conditions matérielles d’existence. Les individus issus des classes moyennes et supérieures grandissent dans des univers de prévisibilité financière, de sécurité matérielle et de relative abondance, ce qui favorise l’émergence d’un éthos d’indépendance expressive : ils sont encouragés à développer des goûts personnels raffinés, à exercer leur choix souverain, à exprimer leurs désirs intérieurs et à considérer les institutions comme des terrains de jeu conçus pour faciliter leur épanouissement subjectif.
À l’opposé, les personnes issues de la classe ouvrière et des milieux populaires évoluent dans des environnements saturés de contraintes matérielles, d’imprévisibilité économique et de contrôle hiérarchique strict sur les lieux de travail. Dans ces contextes, c’est un éthos d’interdépendance pragmatique qui se développe et s’impose : la sécurité dépend de la loyauté familiale, de la solidarité entre pairs, de la capacité d’endurance face aux difficultés et de la modestie personnelle. Les représentations du corps, de la santé, du risque et de la prise de parole publique portent l’empreinte indélébile de ces mondes vécus divergents.
7.2 Le décalage culturel dans l’enseignement supérieur (Cultural Mismatch)
L’application la plus retentissante de ces analyses socioculturelles concerne le milieu universitaire, à travers la formulation de la théorie du décalage culturel (cultural mismatch theory), élaborée par Markus, Nicole Stephens et Stephanie Fryberg. Les chercheuses ont posé une question cruciale : pourquoi les étudiants dits de « première génération » (dont les parents n’ont pas fait d’études universitaires) connaissent-ils, à compétences scolaires initiales égales, des taux d’échec et d’abandon significativement supérieurs à ceux des étudiants issus de familles diplômées ?
Markus et ses collaboratrices ont démontré que le cœur du problème ne réside pas dans un prétendu « déficit intellectuel » ou une « insuffisance de travail », mais dans une friction structurelle entre deux modèles culturels :
- Les universités d’élite et de premier cycle sont saturées de normes institutionnelles d’indépendance expressive (l’étudiant doit « tracer sa propre voie », défier l’autorité intellectuelle des professeurs, choisir librement ses cours et se mettre en avant dans les débats en amphithéâtre) ;
- Les étudiants de première génération intègrent l’enseignement supérieur portés par des motivations et des schémas d’interdépendance (volonté d’aider leur communauté d’origine, reconnaissance envers les sacrifices parentaux, respect scrupuleux de l’autorité académique et retenue personnelle).
Cette dissonance normative produit des conséquences psychologiques délétères : un sentiment profond d’illégitimité (« Je ne suis pas à ma place ici »), un stress physiologique chronique mesurable par les niveaux de cortisol, et une chute dramatique des performances cognitives et des résultats aux examens lors des premières années d’études.
7.3 Stratégies institutionnelles de remédiation et d’équité
Fidèle à son engagement pour une science psychologique utile à la cité, Hazel Rose Markus ne s’est pas arrêtée au diagnostic : elle a conçu des protocoles expérimentaux d’intervention institutionnelle pour réduire ce fossé culturel. Dans une série d’études interventionnelles randomisées publiées dans des revues phares, l’équipe de Markus a testé des séminaires d’accueil novateurs au cours desquels les étudiants de première génération écoutaient des témoignages d’anciens étudiants plus âgés expliquant comment leur propre bagage d’interdépendance avait été à la fois un défi initial et une richesse résiliente pour réussir à l’université.
Les résultats de ces interventions brèves — souvent une simple session d’une heure en début d’année universitaire — ont été spectaculaires. En éliminant l’interprétation selon laquelle la difficulté ressentie relevait d’une tare personnelle ou d’une incompétence congénitale, cette intervention a comblé de près de 63 % l’écart historique de notes moyennes (GPA) entre étudiants de première génération et étudiants de générations diplômées sur l’ensemble de leur scolarité universitaire, tout en stimulant leur recherche proactive de ressources académiques.
Ces découvertes ont exercé une influence profonde sur les politiques d’équité éducative à travers les États-Unis. Elles ont conduit de nombreuses universités de premier rang à repenser leurs programmes de tutorat, à former leurs enseignants aux styles de communication interdépendants, et à réviser leurs critères d’évaluation des compétences orales. Markus a apporté la démonstration irréfutable que pour rendre une institution réellement équitable, il ne suffit pas d’y ouvrir des portes physiques ; il faut en transformer l’architecture invisible des présupposés culturels.
8. Identités raciales, ethnicité et le concept du ‘Doing Race’
8.1 La race comme pratique sociale : ‘Doing Race’ (2010)
En 2010, Hazel Rose Markus a dirigé avec la sociologue Paula Moya un ouvrage d’une envergure critique exceptionnelle : Doing Race: 21 Essays for the 21st Century. Cet ouvrage a marqué un tournant dans la manière dont la psychologie et les sciences humaines abordent les clivages raciaux aux États-Unis. Markus s’est inscrite en faux contre deux écueils persistants : l’essentialisme biologique (qui attribue des traits naturels immuables aux groupes humains) et le nominalisme naïf qui voudrait que, la race n’ayant pas de réalité génétique, il suffise de cesser d’en parler pour faire disparaître le racisme (l’idéologie du colorblindness).
En forgeant le concept de Doing Race (faire la race), Markus et ses collègues ont défini la race non comme une essence ou une identité passive que l’on « possède », mais comme un ensemble dynamique de pratiques sociales, institutionnelles et interpersonnelles que l’on « fait » continuellement au quotidien. La race est une action performative : elle est perpétuellement activée lorsque des institutions distribuent inégalement les richesses, lorsque des lois ciblent disproportionnellement certains quartiers, et lorsque des individus activent inconsciemment des stéréotypes lors d’interactions fugaces.
Cette approche permet de désigner clairement la responsabilité collective sans stigmatiser de prétendues défaillances morales individuelles isolées. « Faire la race » implique nécessairement une dissymétrie de pouvoir : c’est un processus par lequel certains groupes se dotent de privilèges matériels et symboliques en construisant et en maintenant d’autres groupes dans des positions d’altérité subordonnée. Markus a ainsi offert un cadre d’analyse d’une redoutable efficacité pour déconstruire les mécanismes invisibles du racisme systémique dans les démocraties contemporaines.
8.2 L’expérience des minorités ethniques aux États-Unis
L’exploration du « Doing Race » a permis à Markus d’analyser avec une acuité particulière la complexité des négociations identitaires auxquelles sont confrontées au quotidien les populations afro-américaines, latino-américaines, amérindiennes et asio-américaines aux États-Unis. Ces populations naviguent constamment entre les injonctions du modèle dominant blanc d’indépendance et les traditions d’interdépendance protectrice de leurs communautés d’origine. Cette tension impose un coût cognitif et émotionnel permanent que la psychologie traditionnelle s’était montrée incapable de quantifier.
Markus a enrichi le concept de biculturalisme dynamique, démontrant que loin d’être un état de confusion aliénant, l’appartenance à plusieurs univers culturels développe une flexibilité sociocognitive sophistiquée. Les individus biculturels apprennent à opérer des « bascules de cadre culturel » (cultural frame switching), adaptant spontanément leurs schémas de soi et leurs modes d’agentivité en réponse aux indices linguistiques et contextuels qui les entourent. Cependant, cette flexibilité est constamment mise à rude épreuve par les stéréotypes déshumanisants véhiculés par la culture de masse.
En revisitant les travaux pionniers de Claude Steele sur la menace du stéréotype (stereotype threat), Markus y a apporté un éclairage culturel inédit : elle a démontré comment la peur intériorisée de confirmer un stéréotype négatif d’infériorité intellectuelle n’est pas un phénomène purement intramental, mais le résultat direct de la collision entre des cycles culturels institutionnalisés qui rappellent continuellement à l’étudiant minoritaire sa position précaire au sein de la hiérarchie sociale de l’intelligence.
8.3 Intersectionnalité et pluralité des appartenances
Les travaux de Hazel Rose Markus se sont caractérisés par une intégration précoce et rigoureuse des perspectives d’intersectionnalité, formulées à l’origine par la juriste Kimberlé Crenshaw. Markus a vigoureusement combattu les modélisations unidimensionnelles de la subjectivité qui isolaient artificiellement la race, le genre ou la classe sociale comme des variables indépendantes étanches. Dans la réalité de l’expérience vécue, ces appartenances fusionnent pour forger des configurations psychologiques singulières et incommensurables.
Avec ses collaboratrices, elle a documenté comment l’expérience d’une femme noire de classe ouvrière ne peut être déduite de la simple addition mécanique de l’expérience d’un homme noir et de celle d’une femme blanche de classe moyenne. Chaque croisement génère des schémas de soi spécifiques, des représentations de soi possibles uniques et des contraintes d’agentivité singulières. Par exemple, les prescriptions culturelles d’indépendance ou d’interdépendance ne s’appliquent pas de la même manière aux hommes et aux femmes au sein d’une même communauté ethnique, révélant la complexité intriquée des systèmes de pouvoir intériorisés.
Cette vision systémique et nuancée a trouvé son incarnation matérielle dans le leadership exercé par Markus au sein du Stanford Center for Comparative Studies in Race and Ethnicity (CCSRE). Sous sa direction conjointe, le centre est devenu une référence mondiale pour la recherche transdisciplinaire, catalysant des collaborations audacieuses entre psychologues expérimentaux, historiens des diasporas, juristes et sociologues de l’immigration pour penser la justice sociale à partir de la pluralité vivante des identités situées.
9. Innovations méthodologiques et rigueur expérimentale
9.1 Méthodes mixtes et décloisonnement disciplinaire
L’une des signatures épistémologiques de Hazel Rose Markus réside dans son refus des orthodoxies méthodologiques étriquées. Consciente que l’étude de la culture exige des outils aussi protéiformes que son objet, elle a été une pionnière de l’intégration des méthodes mixtes en psychologie sociale. Markus n’a jamais sacrifié la rigueur du laboratoire sur l’autel de la complexité culturelle ; elle a au contraire enrichi les protocoles expérimentaux contrôlés en les hybridant avec des analyses anthropologiques qualitatives et des ethnographies de terrain d’une remarquable subtilité.
Elle a notamment démocratisé l’analyse systématique du contenu des artefacts culturels comme voie d’accès privilégiée aux normes implicites d’une société. Markus et ses étudiants ont analysé avec une minutie quantitative des corpus massifs de données écologiques : slogans publicitaires dans les magazines américains et asiatiques, manuels d’instruction pour enfants, paroles de chansons populaires de musique country ou de hip-hop, émissions de télé-réalité, déclarations de mission d’entreprises et même règles de gouvernance sportive. Ces artefacts ont été traités non comme de simples bruits de fond, mais comme des reflets tangibles des modèles d’agentivité en vigueur.
Ce décloisonnement disciplinaire a permis de construire des protocoles expérimentaux transculturels d’une grande validité écologique. En collaborant activement avec des anthropologues cognitifs et des sociologues des religions, Markus s’est assurée que les situations expérimentales créées en laboratoire à Tokyo, Séoul ou San Francisco possédaient une réelle équivalence de sens pour les participants autochtones, évitant ainsi l’écueil impérialiste du calquage direct de protocoles conçus pour des campus américains.
9.2 Défis de la mesure empirique des construits culturels
L’entreprise scientifique de Markus s’est heurtée à des défis méthodologiques redoutables, au premier rang desquels figure le redoutable biais du groupe de référence (reference group effect). Markus et ses collègues ont été parmi les premiers à mettre en garde la communauté scientifique contre l’usage naïf des questionnaires d’auto-évaluation fermés (échelles de Likert) pour comparer des cultures différentes. Lorsqu’on demande à un individu japonais et à un individu américain s’il est « travailleur » ou « indépendant », chacun se compare implicitement à la norme moyenne de son propre pays, ce qui peut masquer expérimentalement des écarts culturels abyssaux, voire produire des artefacts statistiques absurdes.
Pour contourner ces pièges de l’auto-déclaration, Markus a conçu des mesures comportementales indirectes et des paradigmes implicites d’une grande inventivité :
- Le choix d’objets uniques ou communs : l’évaluation de la propension d’un sujet à choisir un stylo de couleur minoritaire (affirmation d’unicité indépendante) ou de couleur majoritaire (harmonie interdépendante) dans une trousse d’apparence anodine à la fin d’une expérience ;
- La perception de la saillance contextuelle : des tâches de jugement visuel mesurant si le regard du sujet se focalise d’emblée sur la figure focale isolée ou intègre spontanément l’ensemble de l’arrière-plan relationnel ;
- L’affect idéal versus l’affect réel : mesuré en collaboration avec Jeanne Tsai, documentant que les cultures indépendantes valorisent des états affectifs de haute activation (enthousiasme, excitation), tandis que les cultures interdépendantes valorisent des états de basse activation (sérénité, calme).
Ces innovations ont permis d’extraire la psychologie culturelle du piège de la simple opinion subjective pour l’ancrer dans des comportements observables et reproductibles.
9.3 Apports aux neurosciences socioculturelles naissantes
Toujours à la pointe de l’évolution technologique des sciences de l’esprit, Hazel Rose Markus a été l’une des architectes fondatrices des neurosciences culturelles (cultural neuroscience) à partir des années 2000. Refusant de laisser l’imagerie cérébrale fonctionnelle aux mains d’un réductionnisme neuro-essentialiste, elle a mobilisé l’IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) pour apporter la preuve empirique ultime de ses théories : la culture s’incarne littéralement dans les réseaux neuronaux du cerveau biologique.
Dans le cadre de collaborations d’avant-garde avec des neuroscientifiques cognitifs en Asie et aux États-Unis, Markus a exploré les corrélats cérébraux du traitement autoréférentiel. Il est établi en neurosciences que le cortex préfrontal médial (mPFC) s’active sélectivement lorsqu’un être humain pense à lui-même. Chez des participants américains (soi indépendant), les scans cérébraux ont montré une activation puissante du mPFC lors de l’évaluation de traits appliqués à eux-mêmes, mais une désactivation totale lorsque les mêmes traits étaient appliqués à leur propre mère, confirmant la frontière neurologique étanche entre le soi et autrui.
En revanche, chez des participants chinois ou est-asiatiques (soi interdépendant), les expérimentateurs ont observé un résultat époustouflant : le cortex préfrontal médial s’activait de manière strictement identique et superposable que le sujet pense à lui-même ou qu’il pense à sa mère. Cette découverte a apporté la démonstration neurobiologique irréfutable de la réalité de l’interdépendance : pour le cerveau d’un individu socialisé dans une culture relationnelle, l’être cher n’est pas un objet externe, mais fait partie intégrante de la structure neurale qui code l’identité du soi. Markus a ainsi scellé la réconciliation entre la biologie de pointe et l’anthropologie la plus fine.
10. Enseignement, mentorat et rayonnement institutionnel à Stanford
10.1 Le laboratoire de recherche de Hazel Rose Markus (Culture and Emotion Lab)
Durant ses décennies d’activité à l’Université de Stanford, le laboratoire de recherche dirigé par Hazel Rose Markus — connu sous l’appellation de Culture and Emotion Lab — s’est imposé comme une véritable pépinière de talents scientifiques internationaux. Loin des modèles pyramidaux autoritaires qui caractérisent parfois la recherche expérimentale de pointe, Markus a instauré un climat de travail intellectuel horizontal, caractérisé par une ébullition créative collective, une transdisciplinarité assumée et une attention constante à la parité de genre et à la diversité des trajectoires de vie.
Sous son mentorat généreux et exigeant, des générations entières de doctorants et de post-doctorants ont été formées aux plus hauts standards de la rigueur méthodologique tout en apprenant à conserver leur sensibilité aux questions de justice sociale. Nombre de ses anciens étudiants occupent aujourd’hui des chaires prestigieuses dans les plus grandes universités mondiales : de Nicole Stephens (Northwestern University) à Jeanne Tsai (Stanford), en passant par Alana Conner, Stephanie Fryberg et bien d’autres. Par leur truchement, les modèles théoriques de Markus ont essaimé et continuent d’irriguer l’ensemble des départements de psychologie à l’échelle planétaire.
Le laboratoire de Markus est devenu un carrefour mondial où se sont croisés chercheurs invités venus du Japon, d’Inde, de Colombie, d’Allemagne ou de France, venus s’imprégner de l’esprit du lieu. Ce rayonnement a permis la diffusion internationale d’un style scientifique distinctif, où le doute méthodique, l’audace conceptuelle et la prise en compte du contexte macro-historique sont considérés comme des vertus cardinales indissociables de la pratique de laboratoire.
10.2 Direction du Research Institute for Comparative Studies in Race and Ethnicity (RICSRE)
L’engagement institutionnel de Hazel Rose Markus s’est manifesté de manière éclatante dans son rôle de codirectrice du Research Institute for Comparative Studies in Race and Ethnicity (RICSRE) à Stanford. Consciente que les avancées théoriques sur les questions raciales et culturelles demeurent vaines si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation des structures académiques elles-mêmes, elle a investi une énergie considérable dans la consolidation de cet institut de recherche de premier rang.
Sous sa gouvernance stratégique, le RICSRE a impulsé et financé des programmes de recherche pionniers explorant les intersections entre inégalités raciales, politiques de santé publique, réformes de la justice pénale et disparités d’accès à l’éducation supérieure. Markus a joué un rôle moteur dans la collecte de financements philanthropiques et fédéraux majeurs, permettant la création de bourses doctorales et postdoctorales spécifiquement dédiées à des chercheurs issus de minorités sous-représentées, modifiant ainsi durablement la sociologie du corps professoral américain.
Elle a en outre orchestré de multiples symposiums internationaux rassemblant des universitaires, des magistrats, des militants associatifs et des décideurs politiques, transformant Stanford en une arène de débat public incontournable sur les dynamiques de transformation raciale. Par cette action concrète, Markus a prouvé qu’un grand chercheur ne doit pas s’abriter derrière la neutralité feinte de la tour d’ivoire, mais doit mettre son capital institutionnel au service du renforcement de la démocratie et de l’inclusion civique.
10.3 Pédagogie universitaire et diffusion auprès du grand public
L’excellence scientifique de Hazel Rose Markus s’est toujours accompagnée d’une passion inextinguible pour la pédagogie universitaire. Ses cours magistraux et séminaires doctoraux à Stanford sont devenus légendaires pour leur capacité à provoquer de véritables « épiphanies intellectuelles » chez les étudiants, les poussant à examiner d’un œil neuf leurs préjugés culturels les plus inconscients. Elle a conçu des programmes pédagogiques novateurs combinant rigueur théorique, expérimentation de laboratoire et engagement civique obligatoire au sein de communautés locales défavorisées de la région de San Francisco.
Parallèlement à sa carrière académique pure, Markus a accompli un travail de vulgarisation scientifique de premier ordre à destination du grand public intellectuel. Son livre coécrit avec Alana Conner, Clash! 8 Cultural Conflicts That Make Us Who We Are (Hudson Street Press, 2013), a constitué un tour de force éditorial : traduire des décennies d’équations, d’analyses de régression et de données neuroscientifiques en une prose limpide, vivante et accessible, permettant à des centaines de milliers de lecteurs dans le monde de décrypter les conflits culturels qui traversent leur vie quotidienne, leur couple ou leur travail.
Ses interventions régulières dans les grands médias internationaux (de The New York Times à la radio publique NPR), combinées à ses missions de consultance stratégique pour des fondations caritatives majeures, des universités publiques et des agences gouvernementales, ont contribué à désenclaver les découvertes de la psychologie culturelle, faisant de ses concepts des outils d’émancipation citoyenne et de dialogue interculturel à l’échelle globale.
11. Débats critiques, controverses et réponses épistémologiques
11.1 La critique de l’essentialisme culturel et de la dichotomie Est-Ouest
Une œuvre intellectuelle de l’envergure de celle de Hazel Rose Markus ne pouvait manquer de susciter des débats passionnés et des critiques épistémologiques substantielles. L’objection la plus récurrente formulée à l’encontre de la typologie fondatrice de 1991 a porté sur le risque d’essentialisme culturel et de réductionnisme binaire inhérent à l’opposition macroscopique entre un « Occident indépendant » et un « Orient interdépendant ». Des critiques ont pointé le danger de masquer la colossale hétérogénéité interne qui caractérise des milliards d’individus regroupés sous des étiquettes géopolitiques globales.
Des sociologues et des psychologues critiques ont fait valoir que des pays comme le Japon ou la Chine connaissent des mutations générationnelles rapides, une urbanisation féroce et une pénétration de l’individualisme marchand qui complexifient le modèle classique d’interdépendance. De même, au sein même des sociétés occidentales, d’immenses disparités régionales existent : le Sud des États-Unis, marqué par une culture de l’honneur et des liens communautaires serrés, ne fonctionne pas selon les mêmes schémas d’indépendance atomiste que la Silicon Valley ou la Nouvelle-Angleterre.
Face à ces objections légitimes, Markus a clarifié sa pensée de manière constante et rigoureuse. Elle a rappelé que l’indépendance et l’interdépendance ne doivent en aucun cas être appréhendées comme des étiquettes essentialistes figées collées sur des passeports nationaux, mais comme des idéaux-types au sens de Max Weber et des ensembles de pratiques situationnelles. Elle a ultérieurement intégré avec une finesse accrue les nuances régionales, religieuses, générationnelles et de classe au sein de chaque nation, démontrant que l’interdépendance est une réponse adaptative universelle à des contextes d’interconnexion humaine dense et de ressources partagées, où qu’ils se trouvent sur le globe.
11.2 La crise de réplicabilité en sciences psychologiques
Au début des années 2010, la psychologie sociale a été ébranlée par ce que l’on a coutume d’appeler la « crise de réplicabilité » (replication crisis), au cours de laquelle plusieurs effets célèbres d’amorçage comportemental et de laboratoire ont échoué à être reproduits de manière identique par des équipes indépendantes. Les paradigmes d’amorçage culturel (cultural priming), utilisés dans certains travaux dérivés de la théorie des soi pour activer temporairement l’indépendance ou l’interdépendance par des pronoms ou des symboles, n’ont pas échappé à ce réexamen critique rigoureux.
Hazel Rose Markus a pris une position courageuse et épistémologiquement originale dans ce débat houleux. Tout en soutenant sans réserve les exigences de transparence méthodologique, de pré-enregistrement des protocoles de recherche et de partage ouvert des données brutes, elle a vigoureusement dénoncé ce qu’elle a qualifié de « réplicabilisme aveugle ». Selon elle, chercher à reproduire à l’identique une expérience transculturelle en appliquant un protocole rigide sans comprendre la subtilité du contexte écologique local revient à commettre un contresens psychologique total.
Markus a soutenu avec force que la fidélité de réplication ne réside pas dans la répétition mécanique à la lettre d’une procédure matérielle, mais dans la recréation de l’équivalence psychologique et relationnelle de la situation expérimentale pour les participants. Un indice symbolique qui évoque l’interdépendance pour un étudiant de Tokyo en 1990 n’a plus nécessairement la même résonance pour un jeune de Séoul en 2025. En défendant l’impératif de l’expertise contextuelle face à un scientisme décontextualisé, Markus a contribué à élever le niveau d’exigence méthodologique de la discipline sans en sacrifier la profondeur phénoménologique.
11.3 Tensions avec la psychologie évolutionniste universaliste
Un autre front de controverse intellectuelle majeur a opposé les théoriciens de la psychologie culturelle aux tenants de la psychologie évolutionniste universaliste à la fin des années 1990. Ces derniers soutenaient que l’architecture de l’esprit humain est composée de modules mentaux hautement spécialisés, sélectionnés au cours du Pléistocène pour résoudre des problèmes adaptatifs ancestraux, et que la culture ne constitue qu’un épiphénomène superficiel généré par ces programmes génétiques invariants.
Markus a répondu à cette vision mécaniste en proposant une synthèse dialectique d’une grande puissance théorique. Loin de nier l’évolution biologique de l’espèce humaine, elle a soutenu que l’adaptation évolutive la plus décisive et la plus singulière d’Homo sapiens est précisément sa capacité d’apprentissage culturel et son extrême plasticité comportementale face à son milieu. La culture n’est pas un vernis extérieur qui s’oppose à la nature biologique : elle constitue la niche écologique spécifique que l’espèce humaine s’est construite pour survivre.
Dans cette perspective, l’interdépendance n’est pas une simple coutume exotique, mais le mode de fonctionnement primaire qui a assuré la survie des groupes de chasseurs-cueilleurs tout au long de l’histoire humaine, tandis que l’indépendance exacerbée constitue une innovation culturelle récente, rendue possible par l’avènement des surplus matériels et des institutions juridiques étatiques modernes. En inscrivant la diversité culturelle au cœur même de l’histoire évolutive de la cognition, Markus a brillamment arraché la psychologie culturelle aux soupçons de relativisme arbitraire pour l’asseoir solidement au sein des sciences contemporaines de l’esprit.
12. Héritage intellectuel, distinctions et perspectives contemporaines
12.1 Distinctions académiques majeures et reconnaissance par les pairs
La trajectoire scientifique exceptionnelle de Hazel Rose Markus a été couronnée par les plus hautes reconnaissances institutionnelles accordées par la communauté scientifique mondiale. Elle a été élue à la prestigieuse Académie nationale des sciences (National Academy of Sciences, NAS) des États-Unis, une distinction suprême réservée aux chercheurs dont les découvertes originales ont transformé leur discipline. Elle est également membre de l’Académie américaine des arts et des sciences (AAAS), illustrant son statut de figure intellectuelle majeure bien au-delà des seules frontières de la psychologie.
L’Association américaine de psychologie (APA) lui a conféré le prestigieux Distinguished Scientific Contribution Award, saluant l’impact paradigmatique de ses travaux sur les schémas de soi et la psychologie transculturelle. La Society for Personality and Social Psychology (SPSP) lui a décerné le prix Donald T. Campbell pour ses apports méthodologiques et théoriques révolutionnaires à la psychologie sociale. En outre, Markus a reçu de multiples doctorats honoris causa conférés par des universités de réputation internationale à travers le monde, attestant de l’universalité paradoxale de son plaidoyer pour la contextualisation locale du savoir.
Ces honneurs n’ont jamais altéré sa modestie proverbiale ni sa combativité épistémologique. Même au sommet de sa carrière, Markus a continué de fréquenter assidûment son laboratoire de terrain, d’accompagner de jeunes chercheurs et de militer au sein des instances académiques pour que la recherche psychologique cesse d’extrapoler l’ensemble de la nature humaine à partir de données recueillies quasi-exclusivement sur des populations « WEIRD » (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), formule devenue célèbre forgée dans le sillage direct de ses propres intuitions prémonitoires.
12.2 Influence transformative sur les disciplines connexes
L’héritage conceptuel de Hazel Rose Markus dépasse très largement le pré carré de la psychologie expérimentale : ses théories ont fécondé et transformé une multitude de disciplines connexes au sein des sciences humaines et de la gestion :
- Le comportement du consommateur et le marketing : la compréhension de la manière dont les schémas de soi et l’agentivité disjointe/conjointe guident l’acte d’achat a révolutionné la communication de marque et le design de produits à l’échelle internationale ;
- Les sciences politiques et la sociologie des polarisations : les cycles culturels et la théorie de la classe sociale comme culture ont fourni des grilles de lecture décisives pour décrypter la montée des populismes, le ressentiment de la classe ouvrière face aux élites diplômées et la crise de représentativité des démocraties libérales ;
- Les politiques de Diversité, Équité et Inclusion (DEI) : les départements des ressources humaines d’entreprises mondiales s’appuient désormais sur ses concepts pour dépasser la simple diversité numérique et créer des environnements résonants avec des styles d’agentivité variés ;
- La psychiatrie transculturelle et la psychothérapie : la reformulation de la psychopathologie à partir du concept de soi de travail a permis d’adapter les thérapies cognitives à des patients issus de cultures non occidentales, évitant les erreurs de diagnostic pathologisant des comportements normatifs d’interdépendance.
12.3 L’actualité de la pensée de Markus à l’ère numérique et globale
Alors que Hazel Rose Markus poursuit ses réflexions au XXIe siècle, l’actualité de sa grille analytique se révèle plus éclatante que jamais face aux bouleversements anthropologiques provoqués par l’ère numérique. L’avènement des réseaux sociaux, de la culture des influenceurs et de la curation algorithmique de soi constitue un laboratoire à ciel ouvert d’une intensité inédite pour la théorie des schémas de soi et des soi possibles. Le profil numérique sur les plateformes est devenu l’avatar contemporain par excellence du soi possible espéré ou craint, catalysant des pressions inédites vers une indépendance expressive théâtralisée et générant des formes contemporaines d’aliénation cognitive.
Simultanément, la mondialisation effrénée et les flux migratoires planétaires ne conduisent pas à une uniformisation culturelle béate, mais à des frictions exacerbées entre des modèles agentiques rivaux. Le regain des nationalismes, la crise écologique mondiale et la nécessité d’une action planétaire collective et coordonnée soulignent l’impasse absolue d’une agentivité disjointe atomiste et égoïste qui détruit ses propres conditions matérielles d’existence. Plus que jamais, l’humanité a un besoin impérieux de réhabiliter une pensée de l’interdépendance radicale, non seulement entre les êtres humains, mais entre l’humanité et la biosphère qui l’abrite.
En ayant consacré plus d’un demi-siècle de labeur scientifique à prouver qu’« on ne peut pas être un soi tout seul », Hazel Rose Markus a légué à l’humanité un héritage intellectuel profondément humaniste et émancipateur. Elle a rappelé aux sciences de l’esprit que notre identité la plus intime n’est ni une fatalité génétique aveugle, ni un décret solipsiste sans attaches, mais une œuvre collective, un dialogue ininterrompu avec autrui, et une création culturelle toujours ouverte sur des futurs possibles à conquérir ensemble.
Références
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