Biographie
Dans l’histoire des sciences du comportement et de l’esprit, rares sont les chercheurs qui ont réussi à transformer radicalement deux paradigmes scientifiques distincts au cours d’une seule carrière. David Premack (1925–2015) appartient à ce cercle très restreint de pionniers. Issu de la tradition la plus rigoureuse du béhaviorisme expérimental américain d’après-guerre, il a d’abord révolutionné la théorie classique du conditionnement opérant en formulant ce qui est universellement reconnu aujourd’hui sous le nom de « principe de Premack ». En redéfinissant la notion même de renforcement non pas comme un stimulus statique, mais comme une probabilité différentielle d’activité, il a ébranlé les certitudes mécanistes skinnériennes tout en fournissant à l’analyse appliquée du comportement l’un de ses leviers d’intervention les plus puissants.
Cependant, loin de s’enfermer dans les frontières du néo-béhaviorisme, David Premack a opéré dès la fin des années 1960 un tournant conceptuel audacieux en se consacrant à la cognition comparée des grands singes. À travers ses recherches expérimentales novatrices avec la chimpanzé Sarah, il a conçu un langage artificiel basé sur des jetons de plastique magnétiques, permettant de sonder les capacités syntaxiques, sémantiques et logiques des primates non humains sans dépendre des limites anatomiques de leur appareil vocal. Cette démarche novatrice a jeté un pont inédit entre la linguistique, la sémiotique et la psychologie expérimentale.
L’apogée de sa contribution théorique survient en 1978, lorsqu’il publie avec Guy Woodruff l’article fondateur posant la question devenue historique : « Does the chimpanzee have a theory of mind? » En introduisant le concept de « Théorie de l’esprit » (Theory of Mind), Premack a inauguré un champ de recherche colossal qui dépasse largement la primatologie pour irriguer la psychologie du développement, la philosophie de l’esprit, les neurosciences et la psychiatrie cognitive contemporaine. Retracer le parcours de David Premack, c’est explorer la transition décisive du XXe siècle qui vit la psychologie passer de la métaphore de l’organisme passif à celle de l’esprit computationnel et interprétatif.
1. Introduction biographique et trajectoire académique de David Premack (1925–2015)
1.1 Origines intellectuelles et formation initiale
David Premack naît en octobre 1925 à Aberdeen, dans le Dakota du Sud. Élevé dans l’Amérique de l’entre-deux-guerres, il grandit dans un contexte marqué par les bouleversements de la Grande Dépression et la mobilisation industrielle de la Seconde Guerre mondiale. Appelé sous les drapeaux au cours du conflit mondial, son service militaire retarde son parcours universitaire régulier mais forge chez lui une indépendance d’esprit et une maturité qui caractériseront toute son œuvre ultérieure. Après sa démobilisation, bénéficiant des opportunités de réinsertion de l’après-guerre, il s’oriente vers l’enseignement supérieur et rejoint les bancs de l’Université du Minnesota, alors l’un des bastions mondiaux les plus réputés pour l’étude de la psychologie scientifique.
Au Minnesota, l’atmosphère intellectuelle est profondément imprégnée par la rigueur du positivisme logique et par les figures tutélaires du néo-béhaviorisme. L’institution compte des maîtres d’envergure tels que Richard M. Elliott, Kenneth MacCorquodale et Paul Meehl. Bien que B.F. Skinner ait quitté l’université peu de temps avant que Premack n’y achève ses études avancées, son ombre méthodologique et théorique plane sur chaque laboratoire. Premack y apprend les standards intransigeants du conditionnement expérimental, l’enregistrement millimétré des taux de réponse et la méfiance envers les explications mentalistes purement spéculatives. Il obtient son doctorat en 1955, présentant des travaux rigoureux axés sur l’apprentissage animal.
Toutefois, dès cette période de formation doctorale, Premack manifeste une insatisfaction croissante à l’égard du réductionnisme béhavioriste orthodoxe. Tout en conservant une dévotion absolue pour la mesure empirique reproductible, il refuse d’assimiler l’organisme animal à une simple courroie de transmission passive reliant un stimulus environnemental à un réflexe moteur. Il perçoit très tôt que les processus d’apprentissage dissimulent des architectures fonctionnelles bien plus complexes que les modèles stimulus-réponse conventionnels ne veulent l’admettre. Cette tension fertile entre la rigueur opérationnelle béhavioriste et la fascination pour les structures cognitives abstraites devient le fil conducteur de sa trajectoire intellectuelle naissante.
1.2 Parcours institutionnel et chaires universitaires
À l’issue de sa formation doctorale, David Premack entame une carrière professorale qui l’amène à fréquenter les centres névralgiques de la recherche psychologique américaine. Ses premières affectations universitaires, notamment à l’Université du Missouri à Columbia, lui permettent d’établir ses propres dispositifs de conditionnement opérant et de mettre à l’épreuve ses intuitions théoriques sur la dynamique des renforcements. Rapidement remarqué pour l’originalité de ses approches méthodologiques, il est recruté au milieu des années 1960 par l’Université de Californie à Santa Barbara (UCSB). C’est au sein de cette institution dynamique qu’il va concevoir et diriger le célèbre laboratoire où débuteront les recherches sémiotiques avec la chimpanzé Sarah.
Le laboratoire de Santa Barbara devient un creuset exceptionnel où se côtoient étudiants passionnés, primatologues de terrain, linguistes et informaticiens. Premack y instaure une ambiance de travail singulière, fondée sur des protocoles d’interaction individualisés avec les grands singes, tout en conservant une discipline expérimentale stricte. Sa réputation traverse l’Atlantique et suscite l’intérêt des grands théoriciens de la cognition et de la philosophie des sciences. Les subventions fédérales, notamment de la National Science Foundation (NSF) et des National Institutes of Health (NIH), affluent pour soutenir ses recherches pionnières qui redéfinissent les frontières de l’animalité et du langage.
Dans la seconde partie de sa carrière académique, David Premack rejoint les rangs prestigieux de l’Université de Pennsylvanie (Penn) à Philadelphie, où il occupe la chaire de psychologie. À l’Université de Pennsylvanie, au contact de géants de la psycholinguistique et des sciences cognitives naissantes comme Lila Gleitman et Rochel Gelman, Premack affine ses modèles théoriques et élargit son champ d’investigation à l’ontogenèse humaine. Il effectue également de nombreux séjours dans des centres d’études avancées internationaux, notamment en France, où il est accueilli au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et collabore avec des équipes européennes. Ces chaires successives lui offrent une tribune mondiale depuis laquelle il promeut sans relâche le dialogue entre la biologie de l’évolution et les sciences de l’esprit.
1.3 Positionnement épistémologique : entre néo-béhaviorisme et révolution cognitive
L’itinéraire intellectuel de David Premack s’inscrit au cœur du séisme épistémologique qui a secoué les sciences humaines dans la seconde moitié du XXe siècle : le passage du béhaviorisme radical à la révolution cognitive. Alors que de nombreux chercheurs ont vécu cette transition comme une rupture conflictuelle et dogmatique, Premack s’est distingué par une synthèse dialectique remarquable. D’un côté, il n’a jamais renié son héritage béhavioriste : il exigeait que toute hypothèse psychologique, aussi complexe ou abstraite fût-elle, s’appuie sur des variables expérimentalement contrôlées, mesurables et réfutables au sens poppérien du terme.
D’un autre côté, Premack a rejeté sans concession le tabou skinnérien de la « boîte noire ». Pour lui, interdire l’accès conceptuel aux états mentaux sous prétexte qu’ils ne sont pas directement observables constituait un suicide méthodologique et une entrave au progrès scientifique. S’inspirant de la physique théorique, qui postule des entités inobservables pour expliquer des phénomènes perceptibles, Premack a soutenu que la psychologie comparative devait inférer des représentations internes et des calculs computationnels pour rendre compte des comportements adaptatifs des primates. Il a ainsi anticipé le computationalisme moderne en traitant les conduites animales comme le reflet d’opérations sur des symboles internes.
Ce positionnement unique a fait de lui l’un des artisans majeurs de l’éthologie cognitive et de la psychologie comparée contemporaine. En refusant simultanément l’anthropomorphisme anecdotique hérité du XIXe siècle et l’aveuglement mécaniste du béhaviorisme orthodoxe, Premack a instauré un « cognitivisme expérimental rigoureux ». Dans cette perspective, l’esprit de l’animal ou du très jeune enfant n’est ni une page blanche passive modelée par l’environnement, ni une forteresse impénétrable, mais un système modulaire doté de prédispositions biologiques spécifiques, prêt à interagir activement avec le monde physique et social.
2. Les fondements béhavioristes et l’émergence du principe de Premack
2.1 La remise en question de la vision skinnérienne du renforcement
Pour comprendre la genèse du premier grand accomplissement de David Premack, il convient de rappeler la doctrine du conditionnement opérant telle qu’elle était formulée par B.F. Skinner dans les années 1930 à 1950. Dans la tradition skinnérienne, un stimulus renforçateur est défini de manière tautologique : il s’agit de tout stimulus environnemental dont la présentation contingente après une réponse comportementale augmente la probabilité d’occurrence future de cette même réponse. Si un rat appuie sur un levier et reçoit une pastille de nourriture, et que la cadence d’appui sur le levier s’accroît, la nourriture est ipso facto qualifiée de renforçateur positif.
Premack décèle très tôt la circularité logique et la pauvreté théorique de cette approche empiriste brute. Selon lui, cette conceptualisation classique souffre de deux défauts majeurs : premièrement, elle fige le renforcement dans un objet matériel statique (une bille d’aliment, une goutte d’eau), occultant le fait que ce que l’animal désire véritablement n’est pas le stimulus passif, mais l’acte même de le consommer, c’est-à-dire une activité motrice. Deuxièmement, elle échoue à prédire à l’avance ce qui constituera un renforçateur sans faire appel à un essai préalable, rendant la loi de l’effet de Thorndike descriptive plutôt qu’explicative ou prédictive.
Premack propose alors un changement de paradigme radical : au lieu d’opposer des stimuli renforçants externes à des réponses comportementales internes, il suggère de traiter toutes les composantes du système comme des réponses comportementales. L’organisme vivant dispose d’un répertoire étendu d’activités potentielles (manger, courir, explorer, toiletter, manipuler un objet). La question n’est plus d’identifier quels objets ont une valeur renforçante intrinsèque, mais de déterminer les relations fonctionnelles et les gradients temporels qui s’établissent entre les différentes activités disponibles au sein d’un répertoire comportemental libre.
2.2 L’hypothèse de la probabilité différentielle
C’est à la fin des années 1950 que David Premack formule avec une limpidité mathématique sa théorie du renforcement relatif, universellement connue aujourd’hui sous le nom d’hypothèse de la probabilité différentielle ou de principe de Premack. L’axiome fondamental de ce principe stipule que pour toute paire d’activités au sein du répertoire d’un organisme, l’activité ayant la plus forte probabilité d’occurrence naturelle peut servir de renforçateur pour l’activité présentant la plus faible probabilité d’occurrence. Inversement, l’activité à faible probabilité ne peut pas renforcer l’activité à haute probabilité.
Ce postulat introduit une relativité fondamentale dans les sciences du comportement. La valeur d’un renforcement n’est plus considérée comme une propriété immanente ou absolue inscrite dans un objet physique, mais comme une valeur relationnelle et transitoire. Elle dépend entièrement du taux de probabilité de base (baseline) des activités en présence. Par exemple, manger n’est pas un renforçateur en soi ; manger est une activité qui, lorsqu’un animal est affamé, présente une probabilité d’occurrence extrêmement élevée, ce qui lui confère le pouvoir d’accroître une activité de moindre probabilité, comme pousser un levier ou courir dans un labyrinthe.
De surcroît, le principe affirme la plasticité et la réversibilité du phénomène : si les conditions écologiques ou physiologiques changent de telle sorte que la hiérarchie des probabilités d’activités s’inverse, les relations de renforcement s’inversent de manière concomitante. Cette découverte théorique a permis d’éliminer la circularité de la théorie skinnérienne en offrant un critère de prédictibilité a priori : il suffit de mesurer la distribution temporelle des comportements d’un individu en situation de libre choix pour prédire avec certitude quelles activités pourront servir à en conditionner d’autres.
2.3 L’expérience princeps de 1959 sur les enfants et les leviers
Pour apporter une validation empirique irréfutable à son hypothèse de la probabilité différentielle, Premack réalise en 1959 une expérience célèbre demeurée un modèle d’élégance méthodologique. Il sélectionne un échantillon de jeunes enfants d’âge préscolaire et conçoit un dispositif expérimental comportant deux activités distinctes mais simples : d’une part, actionner un levier pour faire fonctionner un distributeur mécanique distribuant des bonbons en chocolat ; d’autre part, actionner un levier faisant fonctionner un jeu mécanique analogue à un flipper miniature.
L’expérience se déroule rigoureusement en deux phases méthodiques :
- Phase de mesure de référence (baseline) : Les enfants ont un accès libre et illimité aux deux dispositifs pendant une période donnée. Premack enregistre avec précision le temps passé par chaque enfant sur chacune des deux activités. L’observation révèle des profils comportementaux contrastés : un groupe d’enfants préfère nettement manger des bonbons plutôt que jouer au flipper (activité « manger » à haute probabilité, activité « jouer » à faible probabilité), tandis qu’un second groupe préfère manifestement jouer au flipper plutôt que de consommer des friandises.
- Phase de contingence imposée : Premack introduit alors des contingences d’apprentissage asymétriques. Pour les enfants du premier groupe, l’accès aux bonbons n’est autorisé qu’à la condition expresse de jouer préalablement au flipper pendant une durée déterminée. Pour les enfants du second groupe, l’accès au flipper est conditionné par la consommation préalable de bonbons.
Les résultats observés confirment spectaculairement les prédictions déduites de son hypothèse. Chez les enfants friands de sucreries, l’obligation d’actionner le flipper pour obtenir un bonbon entraîne une augmentation spectaculaire et immédiate du temps consacré au flipper, une activité qu’ils délaissaient auparavant. En revanche, pour ces mêmes enfants, conditionner l’accès au flipper par la consommation de bonbons ne produit aucun effet renforçant sur leur comportement de jeu. La démonstration est totale : ce n’est pas le bonbon en tant que matière qui renforce le comportement, mais l’accès à une réponse hautement probable qui agit comme moteur sur une réponse peu attrayante.
3. Applications empiriques et théoriques du principe de Premack
3.1 Formalisation dans l’analyse expérimentale du comportement animal
À la suite du succès de l’expérience sur les enfants, David Premack s’attelle à formaliser rigoureusement son principe à travers une série d’études quantitatives menées sur des rongeurs de laboratoire. Dans l’une de ses publications majeures parue dans le Journal of the Experimental Analysis of Behavior, il explore l’interaction dynamique entre deux activités naturelles bien documentées chez le rat : la consommation d’eau via une pipette et la course motrice dans une roue d’activité. En faisant varier systématiquement les états de privation hydrique des animaux, Premack démontre la totale plasticité de la relation de renforcement.
Lorsqu’un rat est privé d’eau, la consommation de liquide devient une réponse à haute probabilité tandis que la course spontanée dans la roue se situe à un niveau de probabilité comparativement plus faible. Dans cette configuration, forcer le rat à courir un nombre déterminé de tours pour débloquer l’accès à la pipette d’eau entraîne une augmentation massive de la course : l’abreuvement renforce l’exercice physique. Mais Premack va plus loin et inverse l’expérience : il place des rats en situation d’hydratation libre (aucune soif), mais privés d’exercice moteur pendant plusieurs jours. La course dans la roue devient alors l’activité la plus désirée et la plus probable. En configurant le mécanisme de sorte que le rat doive boire une quantité minimale d’eau pour déverrouiller la roue, Premack contraint le rat repu à boire afin d’accéder au mouvement physique.
Cette démonstration magistrale de la réversibilité du renforcement sonne le glas des conceptions structuralistes classiques de la pulsion (drive). Elle prouve sans équivoque que la valeur motrice d’un comportement ne découle pas d’un besoin biologique immuable, mais de son positionnement relatif dans la hiérarchie probabiliste instantanée de l’animal. Ces travaux ouvrent directement la voie à l’économie comportementale moderne, en fournissant un modèle prédictif pour l’allocation du temps et des ressources chez les organismes confrontés à des contraintes environnementales.
3.2 La vulgarisation appliquée : la « règle de grand-mère »
L’impact du principe de Premack dépasse rapidement les frontières des laboratoires de psychologie expérimentale pour intégrer le vocabulaire universel de la pédagogie, de l’éducation et de la psychothérapie. Dans la culture populaire anglo-saxonne, le principe est souvent baptisé familièrement la « Grandma’s Rule » (la règle de grand-mère), résumée par l’adage intemporel : « Finis tes légumes si tu veux avoir du dessert ». Derrière cette formulation enfantine se dissimule une application intuitive et exacte de l’hypothèse de la probabilité différentielle : utiliser une activité hautement gratifiante pour consolider l’exécution préalable d’une tâche rébarbative.
Dans le domaine de la psychologie clinique et des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), le principe de Premack devient une pierre angulaire pour le traitement de l’inhibition motrice, de la procrastination et des troubles du spectre de l’autisme. Les thérapeutes utilisent cette technique pour réorganiser l’économie comportementale des patients : autoriser l’accès à des conduites ritualisées, à des passions d’intérêt restreint ou à des temps de repos numériques uniquement après la réalisation progressive de tâches d’hygiène, d’autonomie sociale ou d’obligations scolaires.
L’efficacité du principe repose sur son refus de tout artifice punitif ou coercitif externe. Plutôt que de recourir à des sanctions aversives pour éliminer des conduites d’évitement, l’intervenant structure l’environnement temporel du sujet en créant des chaînes de contingence positives. En garantissant que l’action laborieuse débouche de manière prévisible et immédiate sur l’activité la plus appréciée par la personne, le principe de Premack restaure la motivation intrinsèque et optimise l’adhésion thérapeutique, tout en respectant l’autonomie et les préférences naturelles de l’individu.
3.3 Critiques méthodologiques et raffinements ultérieurs
Malgré sa robustesse indiscutable, le principe de Premack a fait l’objet d’intenses débats théoriques au cours des années 1970 et 1980, conduisant à des raffinements expérimentaux substantiels. La critique la plus incisive provient des psychologues William Timberlake et James Allison, qui formulent l’hypothèse de la privation de réponse (Response Deprivation Theory). Timberlake et Allison soulignent une faille théorique potentielle dans l’axiome de Premack : selon eux, il n’est pas nécessaire qu’une activité soit intrinsèquement plus probable qu’une autre en baseline pour servir de renforçateur ; il suffit que l’accès à cette activité soit restreint en deçà de son niveau de satisfaction habituel.
À travers des expériences rigoureuses, Timberlake et Allison démontrent qu’une activité réputée à « basse probabilité » peut parfaitement renforcer une activité à « haute probabilité », pourvu que l’expérimentateur prive le sujet de l’accès minimal qu’il réclame spontanément pour cette tâche peu fréquente. Dès lors, le mécanisme sous-jacent au renforcement n’est plus simplement la comparaison probabiliste des taux d’activité, mais le déséquilibre créé par la privation relative imposée par le calendrier expérimental. Cette découverte n’annule pas la validité pratique du principe de Premack, mais elle redéfinit ses conditions d’application en intégrant la notion de point d’équilibre comportemental (bliss point).
D’autres chercheurs ont enrichi cette perspective en intégrant le concept d’élasticité de la demande, issu des sciences économiques. Dans cette modélisation, le coût imposé pour accéder à l’activité préférée module la valeur du renforcement selon que le comportement ciblé est substituable ou indispensable. Aujourd’hui, le principe de Premack est interprété par l’écologie comportementale comme une règle de décision optimale développée par la sélection naturelle pour réguler le budget-temps des organismes vivants dans un monde où les ressources énergétiques sont limitées et variables.
4. Le tournant de la cognition comparative et l’étude des hominidés
4.1 Le choix du chimpanzé commun (Pan troglodytes)
Au milieu des années 1960, David Premack prend un tournant scientifique spectaculaire qui surprend une grande partie de ses pairs béhavioristes. Estimant avoir posé des bases solides pour la compréhension du conditionnement chez les rongeurs, il décide d’appliquer les outils de la rigueur expérimentale aux questions les plus vertigineuses de l’esprit : l’origine de l’intelligence conceptuelle, de la pensée symbolique et du langage. Pour relever ce défi épistémologique, il jette son dévolu sur le chimpanzé commun (Pan troglodytes), le primate le plus proche phylogénétiquement de l’espèce humaine.
Ce choix ne relève pas de la simple curiosité zoologique, mais d’une hypothèse évolutionniste profonde. Premack postule que les fonctions cognitives complexes propres à l’humain — telles que le raisonnement déductif, la syntaxe logique et l’attribution intentionnelle — ne sont pas apparues ex nihilo au cours de l’hominisation, mais reposent sur des substrats neurobiologiques partagés avec nos ancêtres communs. Étudier le chimpanzé offre ainsi une fenêtre rétrospective incomparable sur les prérequis cognitifs indispensables à l’émergence de la pensée symbolique chez l’homme préhistorique.
Toutefois, Premack est parfaitement conscient des écueils du passé. Dès le début du XXe siècle, des tentatives répétées menées par des chercheurs comme Winthrop et Luella Kellogg (avec la chimpanzé Gua) ou Keith et Cathy Hayes (avec la chimpanzé Viki) avaient lamentablement échoué à enseigner la parole articulée aux singes élevés dans des foyers humains. Premack identifie sans équivoque la cause de ces échecs historiques : l’impossibilité n’était pas nécessairement intellectuelle, mais anatomique. L’appareil pharyngo-laryngé des singes, dépourvu de descente laryngée et d’un contrôle neural fin de la langue, interdit physiquement la modulation phonatoire des phonèmes du langage parlé. Il fallait donc s’affranchir impérativement de la vocalisation pour sonder l’esprit des hominidés.
4.2 Divergences méthodologiques avec les programmes contemporains
La fin des années 1960 est marquée par une émulation mondiale autour de la communication avec les primates. C’est l’époque où les époux Allen et Beatrix Gardner lancent leur projet retentissant avec la jeune chimpanzé Washoe, en lui apprenant l’American Sign Language (ASL), la langue des signes utilisée par les sourds américains. Parallèlement, Duane Rumbaugh concevra un peu plus tard le système LANA reposant sur un clavier d’ordinateur composé d’idéogrammes lumineux (le langage Yerkish). Tout en saluant l’ambition de ces recherches contemporaines, David Premack s’en distingue immédiatement par une critique méthodologique sans concession.
Premack pointe du doigt les failles intrinsèques du protocole des Gardner avec Washoe. Selon lui, l’utilisation de la langue des signes dans un cadre d’immersion domestique quasi familial souffre d’un manque criant de contrôle scientifique :
- L’effet Hans le Malin (Clever Hans) : Le risque permanent que les expérimentateurs humains transmettent involontairement des indices posturaux, des regards orientés ou des микро-mimiques guidant inconsciemment les gestes du chimpanzé.
- La fluidité gestuelle subjective : L’interprétation bienveillante et souvent projective des gestes approximatifs ou ambiguës du singe par des tuteurs humains émotionnellement impliqués.
- L’absence de permanence temporelle : Le signe gestuel disparaît dès son émission motrice, rendant impossible pour l’animal l’analyse syntaxique rétrospective des propositions sans une mémoire de travail surhumaine.
Pour contrer ces biais systématiques, Premack revendique une approche sémiotique radicalement différente, fondée sur des supports matériels permanents, manipulables et contrôlables, éradiquant l’ambiguïté interprétative au profit d’un enregistrement scientifique automatisé et froid des performances de l’animal.
4.3 Conception d’un environnement expérimental rigoureux
Pour mettre en œuvre son programme de recherche novateur, David Premack installe au laboratoire de Santa Barbara un environnement opératoire hautement standardisé, loin de l’effervescence affective des élevages familiaux. C’est dans ce cadre qu’entre en scène une jeune chimpanzé femelle née en Afrique vers 1962, baptisée Sarah. Confiée aux soins de Premack à l’âge d’environ cinq ans, Sarah va devenir la protagoniste d’une saga expérimentale sans équivalent dans l’histoire des sciences cognitives.
Premack impose une séparation physique et méthodologique stricte entre les conditions d’hébergement bienveillantes des singes et les sessions de test formelles. Durant les épreuves d’apprentissage linguistique, les interactions sont codifiées par des scripts expérimentaux minutieux. Les expérimentateurs ont pour consigne expresse de neutraliser leurs expressions faciales, de limiter le contact visuel direct et d’éviter toute approbation spontanée qui pourrait fausser la performance de l’animal. Les interactions sont filmées et enregistrées de manière séquentielle sur des grilles d’observation blindées contre les interprétations subjectives.
L’originalité du dispositif conçu par Premack réside dans sa reproductibilité intégrale. Chaque session expérimentale est pensée comme une épreuve de choix forcé ou de complétion logique, où la bonne réponse ne dépend d’aucun jugement humain complaisant, mais de l’agencement spatial exact d’éléments matériels prédéfinis. En instaurant ces règles intransigeantes inspirées du béhaviorisme expérimental de sa jeunesse, Premack s’assure que si son chimpanzé parvient à maîtriser des formes syntaxiques ou symboliques, aucune critique ne pourra imputer ce triomphe à l’illusion ou à la suggestion inconsciente des chercheurs.
5. Le projet Sarah : sémiotique visuelle et communication symbolique
5.1 L’invention des jetons de plastique magnétiques
Pour permettre à Sarah de communiquer sans dépendre de son tractus vocal ni de la dextérité imprécise des gestes manuels, David Premack imagine un système sémiotique d’une inventivité prodigieuse : un langage artificiel matérialisé par des jetons de plastique colorés montés sur des pastilles métalliques magnétiques. Ces jetons, découpés selon des formes géométriques arbitraires et diversifiées, adhèrent à un tableau magnétique vertical placé devant l’animal. Pour formuler un énoncé ou répondre à une sollicitation, le sujet doit saisir les jetons dans un casier et les aligner verticalement de haut en bas sur le tableau ardoisé.
Le choix délibéré de formes et de couleurs totalement arbitraires constitue une rupture fondamentale avec l’iconicité. Chez Premack, le symbole ne ressemble en rien à la chose qu’il désigne. Par exemple, le mot désignant une « pomme » est représenté par un triangle de plastique bleu d’apparence géométrique, alors que la pomme réelle est ronde et rouge. Le jeton représentant une « banane » est un carré de métal rose. En rompant délibérément le lien morphologique direct entre le signifiant (le jeton) et le signifié (l’objet réel), Premack oblige Sarah à accéder à la dimension la plus pure du signe au sens saussurien : le caractère arbitraire du symbole linguistique.
Ce dispositif matériel présentait un avantage épistémologique inestimable : la permanence de l’énoncé. Une fois la séquence de jetons déposée sur le tableau magnétique, elle restait visuellement disponible pour Sarah comme pour l’expérimentateur. L’animal pouvait examiner la composition, réviser l’ordre des éléments, effacer une faute ou contempler la structure propositionnelle complète avant de valider son choix. Ce système a permis de désynchroniser le traitement cognitif de la fugacité temporelle inhérente à la voix humaine ou à la gesticulation signée, offrant ainsi les conditions idéales pour éprouver la manipulation de concepts complexes.
5.2 L’apprentissage des concepts relationnels
Dès lors que Sarah maîtrisa l’association de base entre certains jetons et des récompenses alimentaires ou des objets d’usage courant, Premack refusa de limiter son lexique à de simples étiquettes nominales. Il entreprit d’enseigner au chimpanzé des concepts relationnels abstraits, indispensables à l’exercice d’une pensée logique véritable. Le premier pilier de cet apprentissage fut l’acquisition des notions de « identique » (same) et de « différent » (different).
Pour inculquer ces catégories métacognitives, Premack conçut une procédure en plusieurs phases :
- On présentait à Sarah deux objets absolument identiques (par exemple deux tasses blanches identiques) accompagnés d’un jeton spécifique symbolisant l’identité, tandis que deux objets dissemblables (une tasse et une cuillère) étaient associés au jeton signifiant la non-identité.
- Une fois la discrimination automatisée sur des objets familiers, l’épreuve décisive consistait à introduire des objets totalement inédits que le singe n’avait jamais vus auparavant (des morceaux de tissu, des formes géométriques composites, des liquides colorés).
Sarah réussit cette épreuve de transfert avec un taux de réussite dépassant largement le hasard statistique, prouvant qu’elle ne se contentait pas d’apprendre des associations perceptives isolées, mais qu’elle possédait une règle opératoire abstraite d’équivalence logique. Premack étendit ensuite ce paradigme à des concepts d’inclusion de classe et de taxonomie élémentaire. Sarah apprit ainsi le symbole pour « couleur de », « forme de » et « taille de ». Lorsqu’on lui montrait une pomme réelle et qu’on lui soumettait la proposition : « [Jeton Pomme] [Jeton Couleur-de] ? », elle sélectionnait sans hésiter le jeton représentant la couleur « rouge », démontrant sa capacité à extraire mentalement les propriétés analytiques d’une entité physique sans les confondre avec l’objet lui-même.
5.3 La maîtrise des structures logiques élémentaires
L’étape suivante franchie par l’équipe de David Premack marqua une avancée vertigineuse dans la sémiotique animale : l’accession aux opérations logiques fondamentales telles que la conjonction, la négation et la quantification. Dans le protocole de Premack, la négation n’était pas un simple rejet émotionnel exprimé par une mimique d’agacement, mais un opérateur syntaxique rigoureux. Le jeton signifiant « Non » ou « Pas » était inséré par Sarah pour invalider des propositions erronées formées sur le tableau magnétique. Si l’expérimentateur composait la phrase : « Pomme différent-de Pomme », Sarah ajoutait le marqueur négatif devant le symbole relationnel pour rétablir la vérité logique de l’énoncé.
De même, Sarah acquit la maîtrise de symboles quantificateurs représentant « un », « tous » ou « aucun », ainsi que l’utilisation de connecteurs conjonctifs pour lier plusieurs objets ou actions dans une même instruction de manipulation. Mais la démonstration la plus spectaculaire des compétences métacognitives de Sarah résida dans les épreuves de représentation d’objets absents. Premack s’attacha à vérifier si le symbole plastique agissait dans l’esprit du singe comme un simple déclencheur comportemental externe ou comme l’évocation d’une véritable représentation mentale interne de la réalité.
Pour le démontrer, Premack soumit Sarah à un test magistral : on lui présentait le jeton bleu symbolisant la « pomme », sans jamais introduire de véritable pomme dans la pièce. Sarah devait ensuite attribuer à ce jeton bleu les qualificatifs sensoriels appropriés parmi un ensemble d’options. Avec une constance remarquable, Sarah associa au jeton bleu les prédicats « rond » (et non triangulaire), « rouge » (et non bleu) et « pourvu d’une tige », prouvant formellement qu’elle attribuait au signifiant artificiel les caractéristiques de l’objet physique absent qu’il désignait dans son système de pensée interne. Le signe fonctionnait dès lors comme un véhicule représentationnel authentique.
6. Syntaxe, causalité et limites linguistiques des primates non humains
6.1 La syntaxe propositionnelle chez Sarah
L’un des défis les plus audacieux relevés par David Premack fut d’amener Sarah au-delà de la juxtaposition de mots isolés pour explorer la combinatoire syntaxique. Une compétence purement lexicale ne démontre pas l’existence d’une compétence linguistique au sens strict : c’est la capacité à structurer des éléments au sein d’une relation propositionnelle régie par des règles d’ordre qui fonde le cœur de la grammaire. Premack enseigna donc à son sujet la compréhension de phrases complexes régies par un ordre linéaire strict.
Le laboratoire élabora des phrases composées de quatre à six jetons structurées selon l’ordre : Sujet + Action + Objet + Destinataire. Par exemple, la phrase : « Sarah donner pomme Marie » devait déclencher un comportement différent de l’instruction : « Marie donner pomme Sarah ». Si Sarah inversait les symboles, la distribution des renforçateurs était bloquée. Le chimpanzé apprit non seulement à obéir fidèlement à ces instructions écrites en analysant le rôle syntaxique attribué par la position spatiale du jeton, mais elle fut également capable d’introduire des connecteurs de conditionnalité.
L’expérimentation atteignit son apogée logique avec l’acquisition du schéma conditionnel « Si… Alors » (If… Then). Premack disposait sur le tableau magnétique la structure suivante : « Si Sarah toucher pomme, alors Mary donner chocolat Sarah ; si Sarah toucher banane, alors Mary donner cracker Sarah ». Sarah lisait la disposition verticale des symboles, traitait la conditionnelle alternative et exécutait sélectivement l’action requise pour obtenir le bien de son choix (le chocolat plutôt que le cracker). Cette capacité à traiter des structures hypothétiques sans indice contextuel direct démontrait un niveau de flexibilité logique que la communauté scientifique n’avait jusqu’alors jamais soupçonné chez une espèce non humaine.
6.2 La controverse sur la nature véritable du langage animal
Les résultats spectaculaires publiés par David Premack suscitèrent d’immenses débats au sein de la communauté intellectuelle internationale, heurtant de plein fouet les théories linguistiques dominantes. Au premier rang des sceptiques figurait Noam Chomsky, le père de la linguistique générative. Chomsky soutenait avec vigueur que la faculté de langage est un organe mental inné strictement réservé à l’espèce Homo sapiens, caractérisé par un mécanisme de récursion infinie et une grammaire universelle qu’aucun animal ne saurait posséder, quel que soit l’entraînement prodigué.
La controverse s’enflamma de plus belle à la fin des années 1970 avec la publication des travaux d’Herbert Terrace sur le chimpanzé baptisé par dérision « Nim Chimpsky ». Élevé dans un cadre similaire à celui de Washoe, Terrace analysa minutieusement les bandes vidéo de son propre singe et conclut avec sévérité que les chimpanzés ne maîtrisaient aucune syntaxe réelle : ils ne faisaient qu’imiter subtilement les gestes de leurs interlocuteurs humains pour obtenir des récompenses matérielles immédiates. Terrace étendit imprudemment sa condamnation à tous les programmes de langage animal, incluant les travaux des Gardner et de Duane Rumbaugh.
David Premack apporta une réponse mesurée, tranchée et scientifiquement exemplaire aux attaques de Chomsky et de Terrace :
- Il souligna que son dispositif éliminait structurellement le problème soulevé par Terrace : Sarah ne pouvait pas faire d’imitation motrice aveugle puisque les jetons étaient assemblés sur un tableau magnétique selon un code formel que les soigneurs n’exécutaient pas gestuellement devant elle.
- Toutefois, Premack admit avec lucidité les limites intrinsèques de ses sujets : Sarah utilisait ses jetons presque exclusivement dans un contexte utilitaire ou en réponse à des sollicitations formelles ; elle ne s’engageait jamais dans une conversation spontanée pour échanger des pensées ou narrer des événements passés.
- Premack récusa l’assimilation hâtive entre pensée et langage : même si les chimpanzés ne disposent pas d’une grammaire récursive chomskyenne complète, ils possèdent incontestablement des briques conceptuelles pré-linguistiques complexes que le langage artificiel permet d’objectiver.
6.3 Discontinuité versus continuité cognitive entre l’humain et l’animal
Au terme de cette décennie de recherches sémiotiques avec Sarah, Peony et Elizabeth, David Premack s’éloigna du débat polarisé opposant de façon stérile les partisans d’une continuité darwinienne absolue (pour qui l’animal ne se distinguerait de l’homme que par des degrés quantitatifs minimes) et les défenseurs d’une discontinuité radicale (affirmant un abîme incommensurable entre l’humain et les autres espèces). Premack adopta une position originale qu’il qualifia de discontinuité cognitive documentée.
Selon Premack, l’esprit n’est pas une compétence unitaire générale régie par un facteur intellectuel unique, mais un assemblage hétérogène de modules cognitifs spécialisés façonnés par l’histoire évolutive. Sur le plan des représentations spatiales, de la discrimination des quantités numériques faibles, de la mémoire de travail immédiate et du conditionnement causal simple, le chimpanzé partage avec l’être humain des mécanismes presque équivalents. Dans ces domaines, la continuité phylogénétique est patente.
En revanche, Premack mit en lumière des ruptures qualitatives insurmontables. Les grands singes, même les plus entraînés, échouent à produire une récursion syntaxique hiérarchique, ne manifestent aucune motivation à enseigner activement des connaissances à leurs pairs (absence de pédagogie naturelle), et manquent de flexibilité pour recombiner métaphoriquement des concepts d’un domaine à un autre. Premack proposa donc de célébrer la richesse spécifique de l’intelligence simienne tout en reconnaissant avec lucidité la singularité computationnelle de l’esprit humain, désamorçant ainsi les illusions anthropomorphiques sans verser dans l’obscurantisme créationniste.
7. L’invention de la Théorie de l’esprit (1978) : genèse et paradigme
7.1 L’article fondateur de Premack et Woodruff
En 1978, David Premack, en collaboration avec son doctorant Guy Woodruff, signe dans la revue scientifique de référence Behavioral and Brain Sciences un article qui va marquer un tournant irréversible dans l’histoire des sciences cognitives, de la philosophie de l’esprit et de la psychopathologie. Intitulé sobrement « Does the chimpanzee have a theory of mind? » (Le chimpanzé a-t-il une théorie de l’esprit ?), cet écrit théorique et expérimental introduit pour la toute première fois une expression appelée à une postérité monumentale.
Premack et Woodruff définissent formellement la Théorie de l’esprit comme la capacité d’un individu à attribuer des états mentaux inobservables — tels que des intentions, des désirs, des connaissances, des croyances ou des sentiments — à soi-même ainsi qu’à autrui. Les auteurs justifient le terme de « théorie » par le fait que ces états mentaux internes ne sont jamais directement visibles dans l’environnement physique : ils doivent être inférés à partir d’indices perceptifs fragmentaires pour servir de modèle explicatif et prédictif des comportements d’autrui.
Cet article opère une déflagration épistémologique. Jusqu’alors, la psychologie animale étudiait exclusivement comment un organisme réagit aux propriétés physiques du monde extérieur ou aux signaux corporels émis par un congénère. En posant l’hypothèse qu’un animal pourrait interpréter un congénère ou un être humain non pas comme un automate mécanique, mais comme un agent doté d’une vie mentale propre régie par des motivations et des savoirs invisibles, Premack propulse la psychologie comparée dans l’ère de la métareprésentation et de l’intentionalité philosophique.
7.2 Le protocole expérimental des résolutions de problèmes par vidéo
Pour mettre à l’épreuve l’existence d’une théorie de l’esprit chez le primate, Premack et Woodruff conçoivent un dispositif expérimental d’une inventivité méthodologique magistrale, toujours centré sur leur sujet d’élite, la chimpanzé Sarah. Ils présentent à Sarah de courts enregistrements vidéo mettant en scène un acteur humain confronté à une situation de blocage physique, confronté à un « problème » sans que la solution ne soit explicitement montrée dans le film.
Les séquences vidéo illustraient différentes mésaventures quotidiennes vécues par un être humain :
- Un homme enfermé dans une cage essayant vainement d’atteindre une banane suspendue trop haut au plafond à l’aide d’un balai trop court.
- Un homme frissonnant de froid à côté d’un radiateur électrique éteint dont le cordon d’alimentation est débranché.
- Un homme luttant pour sortir d’une pièce dont la porte est bloquée par un lourd verrou mécanique ou un empilement de caisses.
Immédiatement après le visionnage de chaque séquence vidéo interrompue au point critique du problème, l’expérimentateur présentait à Sarah plusieurs photographies en noir et blanc représentant des actions variées. L’une d’elles figurait la solution technique adaptée (par exemple, un tuyau d’arrosage raccordé, une perche assez longue, une clé insérée dans la serrure, ou une prise branchée dans la prise murale), tandis que les autres photographies montraient des objets non pertinents ou des situations inopérantes (un balai brisé, une clé inadaptée). Sarah choisit systématiquement et sans hésitation la photographie représentant la solution exacte au problème de l’humain.
L’analyse menée par Premack transcende la simple reconnaissance associative. Sarah n’avait jamais été confrontée à de tels radiateurs électriques ni à ces systèmes de verrous dans son propre habitat. Pour choisir la bonne photographie, elle devait nécessairement comprendre la scène non pas en termes de simples formes géométriques mobiles, mais en comprenant le but que l’humain cherchait à accomplir, son sentiment de frustration face à l’obstacle, et le moyen logique requis pour satisfaire son désir inachevé.
7.3 Les états mentaux ciblés : intentions, connaissances et croyances
Encouragés par ces premiers résultats, Premack et Woodruff poussèrent l’investigation vers des états mentaux encore plus subtils, introduisant la manipulation des états de sympathie et d’antipathie sociale. Ils filmèrent deux acteurs humains distincts : l’un était un soigneur bienveillant que Sarah adorait et qui lui fournissait régulièrement des friandises, tandis que l’autre était un soigneur austère avec lequel Sarah entretenait des relations conflictuelles et distantes.
Lorsque les vidéos montraient le soigneur aimé confronté à une difficulté (par exemple, chercher à se réchauffer près d’un radiateur), Sarah sélectionnait avec soin la photo de la solution réparatrice (la prise branchée). En revanche, lorsque le film mettait en scène l’expérimentateur hostile aux prises avec le même désagrément, Sarah choisissait avec une satisfaction visible des photographies montrant des dénouements catastrophiques : le tuyau d’arrosage percé inondant l’acteur, ou le fil électrique produisant une étincelle violente ! Ce résultat stupéfiant révélait que Sarah modulait son choix en fonction de ses sentiments envers l’acteur, projetant délibérément un dénouement favorable pour son allié et un sort punitif pour son rival.
Dans l’article de 1978, Premack et Woodruff établissent une hiérarchie fondamentale entre trois niveaux d’attribution mentale, préfigurant des décennies de débats scientifiques ultérieurs :
- L’attribution d’intentions et de désirs : La capacité à déceler qu’un agent poursuit un but spécifique et agit délibérément pour transformer son environnement matériel.
- L’attribution d’états de connaissance ou d’ignorance : La capacité à discerner ce qu’un individu perçoit ou ne perçoit pas (savoir si autrui a « vu » où une récompense a été dissimulée).
- L’attribution de croyances, et spécifiquement de fausses croyances : La compréhension métacognitive que la représentation mentale du monde d’un tiers peut être erronée par rapport à l’état objectif de la réalité physique.
8. Débats épistémologiques et controverses autour de la théorie de l’esprit
8.1 Les commentaires critiques de Dennett, Bennett et Harman
La publication de l’article de David Premack et Guy Woodruff dans Behavioral and Brain Sciences fut accompagnée, selon la tradition stimulante de cette revue, d’une série de commentaires critiques rédigés par les plus grands philosophes et épistémologues de l’époque. Parmi eux, trois penseurs majeurs — Daniel Dennett, Jonathan Bennett et Gilbert Harman — formulèrent une objection conceptuelle décisive qui allait transformer à jamais la psychologie cognitive.
Les trois philosophes saluèrent l’audace de l’expérience, mais ils identifièrent une faille logique incontournable dans le protocole de Sarah. Lorsque le chimpanzé observe un humain qui grelotte et choisit la prise branchée, comment prouver qu’il attribue un état mental intérieur plutôt qu’il ne se fie à une simple association perceptive savante ? En effet, l’intention de l’humain coïncidait exactement avec la réalité de la situation physique observable (il fait froid, l’acteur veut du chaud). Sarah pouvait simplement prédire la fin naturelle d’un script moteur sans nécessairement modéliser l’esprit subjectif de l’acteur.
Daniel Dennett, s’appuyant sur son concept de « posture intentionnelle » (intentional stance), démontra avec Bennett et Harman que pour administrer une preuve définitive de l’existence d’une théorie de l’esprit, il existait une condition méthodologique sine qua non : le test de la fausse croyance. Pour démontrer sans équivoque qu’un individu raisonne sur l’esprit d’un tiers et non sur l’état physique du monde, il faut prouver qu’il est capable de prédire l’action d’un agent qui se trompe, c’est-à-dire qui agit en fonction d’une croyance erronée contredisant la réalité objective connue du sujet testé. Si l’animal prédit le comportement sur la base de la croyance fausse d’autrui, toute explication physicaliste ou associationniste devient logiquement caduque.
8.2 Le débat Povinelli versus Tomasello
L’interpellation des philosophes ouvrit un champ de batailles scientifiques qui s’étendit sur plusieurs décennies au sein de la primatologie expérimentale mondiale. Deux écoles majeures s’affrontèrent violemment autour de l’interprétation des compétences sociocognitives des hominidés : d’un côté, le camp sceptique incarné par Daniel Povinelli, et de l’autre, le camp continuiste mené par Michael Tomasello et Josep Call au prestigieux Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig.
Daniel Povinelli et son équipe menèrent des séries d’expériences très strictes où des chimpanzés devaient quémander de la nourriture auprès de deux expérimentateurs humains : l’un ayant les yeux bandés ou un seau sur la tête, l’autre ayant les yeux parfaitement dégagés. À la surprise générale, les chimpanzés sollicitaient indifféremment l’homme voyant et l’homme aveuglé, ne manifestant aucune compréhension de l’acte de vision comme état mental de transmission d’information. Povinelli en conclut avec fermeté que les chimpanzés sont de formidables « lecteurs de comportement » (behavior-readers) capables d’anticiper des trajectoires corporelles par apprentissage statistique, mais qu’ils sont totalement dénués de « lecture mentale » (mind-reading).
En réplique, Michael Tomasello, Josep Call et Brian Hare démontrèrent au début des années 2000 que les protocoles de Povinelli échouaient parce qu’ils reposaient sur des tâches coopératives artificielles étrangères à l’éthologie naturelle de l’espèce. En concevant des paradigmes de compétition alimentaire entre un chimpanzé subordonné et un chimpanzé dominant, Tomasello prouva que le subordonné choisit de s’emparer systématiquement de la nourriture que le dominant ne peut pas voir (parce qu’elle est cachée derrière une barrière opaque), ignorant celle qui est visible par le dominant. Cette découverte magistrale valida empiriquement que les chimpanzés comprennent bel et bien ce que les autres peuvent voir ou ne pas voir, et intègrent le regard d’autrui comme un état attentionnel orienté vers un but.
8.3 La révision réflexive des travaux initiaux par Premack
Face à ce déferlement de données et aux raffinements théoriques apportés par la communauté internationale, David Premack adopta une attitude scientifique d’une rare élégance intellectuelle. Loin de s’enfermer dans une défense dogmatique de ses conclusions initiales de 1978, il procéda au fil des ans à une réévaluation critique, rigoureuse et lucide de ses propres travaux.
Dans plusieurs synthèses publiées dans les années 1990 et 2000, Premack reconnut explicitement que son expérience princeps avec Sarah ne répondait pas aux exigences impératives du test de fausse croyance formulé par Dennett et Harman. Il admit que les données disponibles en primatologie ne permettaient pas d’affirmer que les chimpanzés possèdent une théorie de l’esprit complète équivalente à celle d’un être humain adulte. Il insista sur la nécessité de fragmenter le concept trop global de « théorie de l’esprit » en sous-composants modulaires distincts :
- La perception de l’agentivité et la téléologie : Reconnaître qu’un organisme bouge par lui-même vers un objectif précis (compétence largement partagée par les primates).
- La lecture de la perception et de l’attention visuelle : Déterminer si un congénère perçoit un objet dans son champ visuel direct (compétence présente chez le chimpanzé en situation écologique compétitive).
- La métareprésentation des croyances erronées : Comprendre qu’un individu peut agir en fonction d’un état mental faux qui déforme le monde réel (compétence qui, selon Premack, constitue un saut phylogénétique majeur propre à l’espèce humaine).
Cette distinction conceptuelle décisive entre la lecture d’objectifs perceptifs et la véritable métareprésentation des croyances permit de sortir de l’impasse dialectique et continue d’encadrer les recherches contemporaines en primatologie cognitive.
9. Causalité, intentionalité et raisonnement abstrait
9.1 La perception de la causalité physique et mécanique
Parallèlement à ses recherches pionnières sur la communication symbolique et la théorie de l’esprit, David Premack a consacré une part substantielle de ses efforts à explorer comment les hominidés appréhendent les lois invisibles qui régissent le monde matériel : la causalité physique et la dynamique mécanique. Pour la tradition philosophique issue de David Hume, la causalité ne peut jamais être perçue directement par les sens ; elle ne consiste qu’en une conjonction constante d’événements observés dans le temps et l’espace. Premack chercha à déterminer si le chimpanzé est un pur « humien » enregistrant des successions chronologiques passives, ou s’il formule des inférences causales génératives.
Pour trancher cette énigme, Premack conçut une série d’épreuves ingénieuses fondées sur des transformations matérielles d’objets. On présentait à Sarah trois éléments successifs : un état initial (par exemple, une pomme entière intacte), un outil ou un agent transformateur intermédiaire (un couteau bien aiguisé), et un état final (la pomme coupée en deux moitiés distinctes). Sarah devait sélectionner l’outil approprié parmi divers instruments pour rendre compte de la transformation d’un état à un autre. Elle réussit brillamment ces tests, choisissant le couteau pour la pomme coupée, un seau d’eau pour une éponge sèche devenue mouillée, ou un pinceau trempé dans la peinture pour un morceau de bois devenu coloré.
Premack démontra ainsi que les chimpanzés ne se bornent pas à associer des objets par ressemblance globale, mais qu’ils possèdent une véritable compréhension de l’effet fonctionnel de l’outil sur la structure de la matière. Ils saisissent la transformation d’un état physique comme le résultat direct d’une force appliquée, prouvant l’existence d’une physique intuitive robuste chez les grands singes, préalable indispensable à la fabrication et à l’utilisation sélective d’outils dans leur habitat naturel.
9.2 L’agentivité et l’intentionnalité perçue
L’exploration de la physique intuitive mena tout naturellement Premack à son pendant biologique et psychologique : la détection spontanée de l’agentivité (agency). Comment un animal ou un très jeune enfant distingue-t-il une entité vivante autonome d’un objet inanimé passif ? Pour répondre à cette question, Premack s’inspira des célèbres expériences du psychologue belge Albert Michotte sur la causalité phénoménale, en adaptant ces paradigmes aux technologies informatiques naissantes des années 1980.
À travers des animations graphiques projetées sur écran, Premack présenta à des primates et à de jeunes enfants des formes géométriques simples (des cercles ou des rectangles colorés) animées de deux types de mouvements :
- Le mouvement passif (newtonien) : Un cercle ne bouge que lorsqu’il est percuté par un autre cercle, transmettant sa force mécanique de manière parfaitement linéaire et déterministe.
- Le mouvement auto-généré (agentique) : Un cercle commence à se déplacer de lui-même sans contact physique préalable, accélère, contourne des obstacles fixes, monte une pente ou modifie sa trajectoire de manière souple et non balistique.
Les observations de Premack révélèrent que le système cognitif des primates applique spontanément une grille d’interprétation radicalement asymétrique à ces deux catégories de cinématique visuelle. Dès lors qu’un objet présente un mouvement auto-généré capable de s’adapter aux contingences spatiales, il cesse d’être traité comme un corps inerte régi par la physique newtonienne pour être catégorisé comme un agent animé doté de buts internes. Premack identifia dans cette sensibilité précoce aux signaux cinématiques le noyau primitif universel de la téléologie naturelle, sur lequel viennent s’échafauder ultérieurement les interprétations intentionnelles les plus sophistiquées de la vie sociale.
9.3 Le raisonnement analogique chez les pongidés
L’une des contributions les plus élégantes de David Premack à la psychologie de l’intelligence abstraite concerne l’étude du raisonnement par analogie proportionnelle du type : « A est à B ce que C est à D ». L’analogie est traditionnellement considérée par les psychométriciens et les épistémologues comme le sommet de la flexibilité intellectuelle humaine, impliquant la capacité à percevoir des identités de relations structurales entre des domaines physiques dont les caractéristiques perceptives de surface sont totalement dissemblables.
Premack soumit Sarah à des problèmes d’analogie géométrique et fonctionnelle particulièrement ardus :
- Analogie géométrique : Un grand carré rouge associé à un petit carré rouge (A → B) ; en face, un grand triangle vert (C). Sarah devait choisir entre un petit triangle vert (D) et diverses options distractrices (un petit cercle vert, un grand triangle rouge).
- Analogie fonctionnelle : Une boîte fermée associée à un cadenas (A → B) ; une bouteille fermée associée à quoi (C → ?) ? Sarah sélectionnait le bouchon de liège plutôt qu’un clou ou une clé.
Sarah résolut ces problèmes avec une précision remarquable. Mais le résultat le plus retentissant de ces recherches apparut lorsque Premack compara les performances de Sarah avec celles d’autres chimpanzés de son laboratoire n’ayant jamais reçu d’apprentissage du langage symbolique à base de jetons plastiques. Les singes « naïfs » sur le plan linguistique échouèrent massivement aux épreuves d’analogies abstraites, se focalisant exclusivement sur des critères d’appariement perceptif immédiat (la couleur ou la forme brute).
David Premack en tira une conclusion théorique d’une portée immense pour l’anthropologie cognitive : le langage agit comme une prothèse cognitive. L’apprentissage préalable d’un système sémiotique arbitraire dote l’esprit d’outils représentationnels de second ordre qui modifient en profondeur la puissance computationnelle du cerveau. En nommant abstraitement des relations (« identique », « différent »), Sarah avait acquis la capacité de manipuler mentalement des relations entre relations, accédant ainsi à un étage intellectuel inaccessible aux singes sauvages dépourvus de cette éducation symbolique.
10. La collaboration scientifique avec Ann James Premack et l’anthropologie cognitive
10.1 Une synergie de recherche durable
Il serait impossible d’évoquer l’œuvre monumentale de David Premack sans lui associer intimement son épouse et plus proche collaboratrice intellectuelle, Ann James Premack. Pendant plus de quatre décennies, Ann Premack a constitué le binôme indispensable de ses entreprises expérimentales. Dotée d’une sensibilité éthologique aiguë et d’une rigueur méthodique sans faille, elle a joué un rôle moteur dans la conception quotidienne des sessions d’apprentissage, la gestion du bien-être psychologique des chimpanzés et la formalisation des protocoles d’observation.
Ann James Premack a su établir avec des sujets comme Sarah un lien d’attachement sécurisant et une relation de confiance mutuelle sans lesquels aucune investigation cognitive prolongée n’aurait été matériellement possible. Loin de biaiser la recherche, cette proximité affective contrôlée fournissait le cadre de stabilité émotionnelle indispensable pour que les jeunes primates puissent mobiliser leurs ressources attentionnelles sur des tâches abstraites souvent arides et exigeantes.
Cette symbiose intellectuelle s’est matérialisée par une production éditoriale conjointe de premier plan. Leurs articles publiés dans des revues prestigieuses telles que Science, Nature ou Scientific American ont captivé des générations d’étudiants et de chercheurs à travers le monde. Ensemble, ils ont rédigé deux ouvrages de référence internationale qui demeurent des classiques indémodables de la littérature scientifique : The Mind of an Ape (1983) et Original Intelligence (2003). Dans ces écrits vivants et denses, le couple Premack propose une vision intégrée de l’esprit vivant, conjuguant anecdotes de laboratoire lumineuses et analyses conceptuelles d’une exigence philosophique absolue.
10.2 Comparaison directe entre bébés humains et jeunes chimpanzés
Au cours des années 1990, David et Ann James Premack recentrent une partie importante de leurs investigations sur une approche comparée directe entre le petit de l’homme (le nourrisson humain au cours de ses deux premières années de vie) et le jeune chimpanzé au stade pré-verbal. Cette démarche d’ontogenèse comparée visait à identifier le point de bifurcation exact où la trajectoire de l’enfant s’émancipe de la trajectoire primate commune.
Leurs observations longitudinales mirent en lumière une convergence troublante au cours des premiers mois de la vie : bébés humains et bébés chimpanzés manifestent des compétences équivalentes en matière d’exploration sensori-motrice, d’attachement à la figure maternelle, de permanence de l’objet piagétienne et de mémoire spatiale élémentaire. Cependant, les Premack identifièrent un basculement spectaculaire survenant autour du neuvième mois chez l’enfant humain, un jalon développemental que Michael Tomasello qualifiera plus tard de « révolution des neuf mois » :
- L’attention conjointe triadique : L’enfant humain apprend à coordonner son regard avec celui d’un adulte vers un tiers objet extérieur, créant un espace d’attention partagée que le chimpanzé ne développe jamais spontanément.
- Le pointage déclaratif : Alors que le chimpanzé n’utilise le geste de pointage que de façon purement impérative (« donne-moi cette banane »), le bébé humain pointe du doigt un objet vers l’âge de onze mois dans un but exclusivement déclaratif (« regarde cet oiseau intéressant avec moi »), pour partager un intérêt psychologique sans viser aucun gain matériel.
David et Ann Premack démontrèrent ainsi que l’humain naît avec une motivation prosociale intrinsèque à partager ses états mentaux avec autrui, motivation qui fait cruellement défaut chez nos cousins phylogénétiques les plus proches et qui constitue le terreau indispensable sur lequel la culture, la coopération à grande échelle et le langage parlé viennent s’implanter.
10.3 La morale naive et les noyaux de connaissance innés
Dans la dernière phase de leur carrière commune, les Premack ont apporté des contributions décisives à l’étude des prédispositions morales précoces chez le nourrisson humain, s’inscrivant dans le courant novateur des « noyaux de connaissances » (core knowledge) théorisé par des chercheuses comme Elizabeth Spelke. David et Ann James Premack postulèrent que le cerveau humain ne vient pas au monde dénué de repères sociaux, mais abrite un système modulaire inné dédié à la « morale naïve » ou à la justice rétributive.
Pour le tester expérimentalement, ils mirent au point des animations mettant en scène des formes géométriques anthropomorphisées interagissant sur un plan incliné : un cercle essaie de gravir une montagne difficile ; un triangle intervient pour le pousser gentiment par derrière afin de l’aider à atteindre le sommet (l’agent coopérateur) ; un carré intervient pour le pousser brutalement vers le bas afin de le faire chuter (l’agent hostile ou malveillant). Les expériences menées avec des nourrissons âgés d’à peine six à dix mois révélèrent des choix de regard et d’agrippement stupéfiants :
- Les bébés manifestent une préférence visuelle et motrice massive pour le personnage coopérateur par rapport au personnage saboteur.
- Les nourrissons s’attendent à ce que la victime recherche ultérieurement la proximité de l’agent qui l’a aidée et fuie l’agent malveillant, manifestant des temps de fixation visuelle prolongés (temps de surprise) si la victime se dirige amicalement vers son agresseur.
Ces travaux séminales, qui ont inspiré directement les recherches mondialement célèbres de Kiley Hamlin et Paul Bloom à l’Université Yale, prouvèrent que des intuitions morales universelles régissant l’aide, la malveillance et la rétribution ne sont pas le simple fruit d’une imprégnation culturelle ou d’un dressage éducatif tardif, mais constituent une architecture neurocognitive innée sélectionnée par l’évolution pour permettre la cohésion des groupes sociaux humains.
11. Impact transversal sur la psychologie du développement et la psychopathologie
11.1 La révolution du test de la fausse croyance en psychologie de l’enfant
L’impact théorique de l’article de David Premack et Guy Woodruff de 1978 a transcendé la primatologie pour provoquer une déflagration féconde en psychologie du développement humain. Alertés par les remarques philosophiques de Dennett et Harman soulignant la nécessité d’une épreuve de fausse croyance, les psychologues européens Heinz Wimmer et Josef Perner conçoivent en 1983 la célèbre tâche de déplacement inattendu, popularisée plus tard sous le nom du test de « Sally et Anne ».
Le paradigme est d’une simplicité clinique implacable : deux marionnettes, Sally et Anne, sont dans une pièce. Sally place une bille dans son panier et quitte la scène pour aller se promener. En son absence, la vilaine Anne prend la bille du panier et la cache dans sa propre boîte. Sally revient ensuite dans la pièce pour jouer avec sa bille. L’expérimentateur pose alors à l’enfant testé la question critique : « Où Sally va-t-elle chercher sa bille ? »
Les résultats universels obtenus dans toutes les cultures du globe ont mis en évidence une métamorphose cognitive spectaculaire :
- Avant l’âge de 3 ans et demi à 4 ans : L’enfant neurotypique échoue massivement. Il répond que Sally va chercher sa bille dans la boîte d’Anne, incapable de dissocier sa propre connaissance de la réalité de la croyance erronée de Sally.
- À partir de 4 à 5 ans : L’enfant réussit brillamment. Il comprend immédiatement que Sally possède une fausse croyance dictée par ce qu’elle a vu avant de partir, et prédit qu’elle cherchera dans son panier d’origine.
Cette découverte magistrale du « seuil développemental des quatre ans », aujourd’hui enseignée dans toutes les facultés de psychologie du monde, découle en ligne droite directe du défi théorique formulé par Premack. Elle a fourni aux sciences cognitives la preuve irréfutable de l’émergence programmée d’un module métareprésentationnel dans l’ontogenèse humaine.
11.2 La modélisation de l’autisme comme déficit de théorie de l’esprit
Le second choc conceptuel provoqué par les concepts premackiens s’est produit en psychiatrie de l’enfant et en psychopathologie cognitive. En 1985, le psychologue britannique Simon Baron-Cohen, épaulé par Uta Frith et John Morton, applique le paradigme de Sally et Anne à des enfants porteurs de troubles du spectre de l’autisme. Le résultat de cette étude historique marque l’histoire de la pédopsychiatrie contemporaine : alors que des enfants ordinaires de quatre ans et des enfants porteurs de trisomie 21 (syndrome de Down) d’âge mental équivalent réussissent le test sans difficulté, plus de 80 % des enfants autistes échouent dramatiquement à prédire le comportement de Sally.
Simon Baron-Cohen forge alors le concept médical de « cécité mentale » (mindblindness) pour caractériser l’autisme. Selon ce modèle psychopathologique inspiré des travaux de Premack, les difficultés massives de communication sociale, le retrait relationnel, l’incapacité à saisir le second degré, l’ironie ou la métaphore, ainsi que l’incompréhension des règles implicites des interactions humaines chez les personnes autistes ne proviennent pas d’une carence affective maternelle (comme le prétendaient abusivement les théories psychanalytiques de l’époque), mais d’un trouble neurodéveloppemental spécifique touchant le module cérébral de la Théorie de l’esprit.
Cette révolution théorique a transformé de fond en comble la prise en charge clinique et thérapeutique de l’autisme à l’échelle planétaire. Elle a permis de concevoir des programmes d’entraînement sociocognitif ciblés, d’aménager des environnements éducatifs explicites débarrassés des ambiguïtés pragmatiques et de déculpabiliser des millions de familles en réinscrivant les troubles du spectre autistique dans le champ des neurosciences computationnelles et du développement cognitif.
11.3 La pédagogie appliquée issue des théories du renforcement de Premack
Si la fin de carrière de Premack a été couronnée par les retombées de la Théorie de l’esprit, ses travaux fondamentaux de jeunesse sur le renforcement comportemental n’ont jamais cessé de féconder les pratiques éducatives et médico-sociales les plus concrètes. Le principe de Premack est devenu un outil méthodologique central dans les programmes d’Analyse Comportementale Appliquée (ABA, Applied Behavior Analysis) déployés auprès des enfants présentant des déficits cognitifs, des troubles de l’attention (TDAH) ou des handicaps sévères du développement.
Dans ces dispositifs psycho-éducatifs, la structuration visuelle du temps repose rigoureusement sur l’enchaînement premackien à travers les célèbres tableaux « D’abord / Ensuite » (First / Then). Les intervenants organisent les apprentissages en positionnant des activités à faible attrait (apprentissage de l’hygiène, graphisme, langage expressif) comme condition préalable incontournable pour débloquer l’accès aux activités favorites de l’enfant (balancement sensoriel, manipulation d’objets lumineux, temps d’ordinateur). Cette contingence claire et prévisible élimine l’anxiété liée à l’imprévisibilité et réduit massivement les troubles graves du comportement.
Au-delà de la réadaptation médico-sociale, le principe de Premack s’est imposé dans la pédagogie scolaire régulière comme un puissant moyen de promouvoir l’autorégulation chez l’élève. En apprenant aux enfants à hiérarchiser eux-mêmes leurs tâches quotidiennes et à s’accorder leurs loisirs préférés uniquement après avoir accompli leurs devoirs scolaires, les enseignants favorisent le développement des fonctions exécutives et le contrôle de l’inhibition motrice, transformant un axiome né dans les laboratoires de rongeurs en une règle fondamentale d’autonomie intellectuelle pour la jeunesse.
12. Héritage intellectuel, postérité et place de Premack dans les sciences cognitives
12.1 Synthèse théorique : modularité de l’esprit et évolution
Au crépuscule de sa vie académique, David Premack a formalisé un édifice conceptuel puissant combinant la biologie évolutive, la primatologie et les sciences computationnelles. Rejetant les oppositions stériles entre nature et culture, il s’est affirmé comme l’un des théoriciens les plus convaincants de la modularité cognitive. Pour Premack, l’esprit n’est pas un système indifférencié qui apprendrait n’importe quel contenu de la même façon sous l’effet de l’expérience, mais un assemblage d’organes mentaux spécialisés, façonné au cours de centaines de millions d’années d’évolution.
Dans ses derniers articles synthétiques parus au début des années 2000, notamment dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), Premack a proposé une cartographie fine des modules cognitifs, distinguant rigoureusement :
- Les modules ancestraux universels partagés par de nombreux vertébrés : détection causale physique, orientation spatiale géométrique, calcul numérique approximatif.
- Les modules partagés exclusivement entre les hominidés et l’humain : lecture téléologique d’objectifs chez autrui, raisonnement analogique médiatisé par des symboles, tromperie tactique sociale.
- Les modules proprement et exclusivement humains : langage récursif syntaxique, théorie de l’esprit métareprésentationnelle complète (fausse croyance), pédagogie intentionnelle active et morale distributive décontextualisée.
Cette taxonomie équilibrée a permis de solder l’affrontement idéologique entre l’empirisme béhavioriste naïf et l’innéisme fodorien radical, en offrant aux chercheurs du XXIe siècle un cadre théorique intégrateur pour penser la phylogenèse de la conscience.
12.2 Distinctions et reconnaissance par la communauté scientifique
L’immense fécondité intellectuelle de David Premack a été saluée par les plus prestigieuses institutions académiques internationales tout au long de sa carrière. Élu membre de l’Académie américaine des arts et des sciences (American Academy of Arts and Sciences), il a reçu les plus hautes récompenses décernées par l’American Psychological Association (APA), dont le prestigieux Distinguished Scientific Contribution Award, consacrant ses découvertes révolutionnaires sur la dynamique des renforcements et la cognition animale.
Il fut également invité d’honneur dans de multiples sociétés savantes, effectuant des résidences de recherche au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences de l’Université de Stanford, ainsi qu’au sein des plus grands cercles de recherche européens, de Paris à Oxford. Ses livres, traduits dans de nombreuses langues, continuent de figurer dans les bibliographies fondamentales de tous les cursus universitaires de neurosciences, de philosophie de l’esprit, d’éthologie et de psychologie du développement à travers le monde.
David Premack s’éteint en juin 2015, à l’âge vénérable de 89 ans, laissant derrière lui une communauté scientifique unanime pour saluer sa mémoire. Des hommages vibrants lui sont rendus dans les plus grandes revues mondiales, soulignant son profil d’homme d’exception : un expérimentateur méticuleux d’une inventivité sans bornes, doublé d’un esprit philosophique profond capable de formuler les questions les plus déstabilisantes sur la nature intime de l’intelligence animale et humaine.
12.3 La vitalité contemporaine des questions premackiennes au XXIe siècle
Loin d’appartenir à une histoire des sciences révolue, les interrogations léguées par David Premack n’ont jamais été aussi vivantes et brûlantes qu’en ce premier quart de XXIe siècle. À l’ère de l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle générative et des modèles de langage de grande taille (LLM comme GPT-4), la question historique posée en 1978 par Premack s’est instantanément réincarnée en un nouveau défi vertigineux : « Does artificial intelligence have a theory of mind? »
Aujourd’hui, des équipes internationales de chercheurs en informatique et en sciences cognitives soumettent les réseaux de neurones profonds aux tests exacts conçus par Premack, Woodruff, Wimmer et Perner. Lorsque des algorithmes résolvent avec succès des tâches de fausse croyance ou prédisent les actions d’agents humains dans des scénarios textuels complexes, le débat premackien renaît avec une acuité saisissante : l’intelligence artificielle possède-t-elle une compréhension véritable de la subjectivité humaine, ou n’est-elle qu’un automate probabiliste ultra-sophistiqué réitérant à l’échelle numérique le scepticisme que Povinelli opposait aux chimpanzés ?
Parallèlement, les travaux de Premack sur les compétences intellectuelles des hominidés continuent de nourrir en profondeur les réflexions contemporaines sur l’éthique animale, le bien-être des primates captifs et les fondements juridiques d’un statut de « personne non humaine » réclamé pour les grands singes par des juristes et des philosophes bioéthiciens. En nous forçant à poser un regard décentré, lucide et profondément respectueux sur l’esprit des chimpanzés, David Premack n’a pas seulement réinventé la psychologie comparée : il a durablement transformé la manière dont l’humanité contemple sa propre place au sein du règne vivant.
Références
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