Biographie
Dans l’histoire tumultueuse des sciences humaines au XXe siècle, peu de trajectoires intellectuelles incarnent avec autant d’acuité la tension entre rigueur scientifique, bouleversements idéologiques et refondation épistémologique que celle d’Alekseï Nikolaïevitch Leontiev (1903-1979). Figure tutélaire de la psychologie soviétique, théoricien prolifique et bâtisseur d’institutions, Leontiev a consacré plus de cinq décennies à l’édification d’un paradigme novateur : la théorie de l’activité (Deyatelnost). Émergeant des décombres de l’Empire tsariste et portée par l’élan révolutionnaire d’octobre 1917, sa pensée a cherché à résoudre ce que Lev Vygotski qualifiait de « crise de la psychologie » : l’irréconciliable scission entre une psychologie idéaliste, introspective et descriptive d’une part, et une psychophysiologie mécaniste, réductionniste et descriptive d’autre part.
Aux côtés de ses pairs éminents, Lev Vygotski et Alexandre Luria — formant une « troïka » devenue légendaire dans les annales de la psychologie du développement —, Leontiev a forgé les bases d’une approche historico-culturelle du psychisme. Cependant, là où Vygotski privilégiait le rôle sémantique et sémiotique du langage comme instrument de médiation cognitive, Leontiev a opéré un déplacement décisif vers la praxis matérielle, érigeant l’activité pratique, transformatrice et socialement articulée en véritable berceau de la conscience humaine. Pour Leontiev, la psyché ne constitue ni une étincelle spirituelle autonome ni une simple sécrétion neuronale réagissant passivement à l’environnement : elle est un organe fonctionnel, un processus orienté d’exploration et de maîtrise du monde réel, généré et structuré par les interactions concrètes entre l’individu et son milieu social.
Cette fresque monumentale, qui s’étend des premières expérimentations de laboratoire sur la mémoire et la perception sensorielle jusqu’à la théorisation aboutie de la structure hiérarchique de la personnalité, demeure l’un des monuments les plus audacieux du matérialisme dialectique appliqué aux sciences de l’esprit. Réexaminer aujourd’hui la vie, les thèses et la postérité d’Alekseï Leontiev ne relève pas d’une simple curiosité historiographique. Alors que la cognition incarnée contemporaine, l’ergonomie cognitive, les sciences de l’éducation et l’interaction humain-machine redécouvrent la nécessité de situer l’action humaine au carrefour de ses artefacts techniques, de ses motifs existentiels et de ses déterminations collectives, l’œuvre de Leontiev offre une grille d’analyse d’une étonnante actualité. Cet essai propose une traversée exhaustive de sa biographie, de ses fondements métathéoriques, de ses développements empiriques et de ses prolongements dans le monde contemporain.
1. 1. Introduction et repères biographiques d’Alekseï Leontiev (1903-1979)
1.1 1.1 Origines et formation académique précoce
Alekseï Nikolaïevitch Leontiev voit le jour à Moscou le 18 février 1903 (5 février selon le calendrier julien alors en vigueur), au sein d’une famille issue de l’intelligentsia urbaine russe. Son enfance et son adolescence se déroulent au cœur des secousses telluriques qui ébranlent l’Empire des tsars : les prémices insurrectionnelles de 1905, la déflagration de la Première Guerre mondiale et l’écroulement final du régime impérial en 1917. Ces ruptures géopolitiques et sociales forgent chez le jeune homme une sensibilité aiguë aux déterminations historiques qui modèlent les destinées individuelles. Très tôt, Leontiev fait montre d’un vif appétit pour les sciences naturelles et la philosophie, cherchant à saisir la place de l’homme dans un univers en pleine recomposition matérielle et morale.
Au début des années 1920, dans l’ambiance effervescente et précaire de la Russie post-révolutionnaire, Leontiev intègre la Faculté des sciences sociales de l’Université d’État de Moscou (MGU). Le milieu académique y est alors en proie à d’intenses querelles méthodologiques. Le département de psychologie est dirigé par le professeur Guiorgui Tchelpanov, grande figure de la psychologie expérimentale russe et disciple spirituel de Wilhelm Wundt. Tchelpanov, fondateur de l’Institut de psychologie de Moscou en 1912, tente de maintenir une position néo-kantienne et dualiste, séparant strictement la psychologie empirique vouée à l’étude des états de conscience par l’introspection contrôlée, de la physiologie cérébrale. Cette confrontation avec Tchelpanov constitue pour Leontiev un rite de passage formateur : il y apprend la rigueur méthodologique du laboratoire tout en éprouvant un profond scepticisme à l’égard de l’introspectionnisme bourgeois, incapable d’expliquer les actes réels d’hommes et de femmes engagés dans la transformation de leur existence matérielle.
Sous la pression conjuguée des étudiants révolutionnaires et des partisans d’une science matérialiste, la direction de l’Institut bascule au début de l’année 1923. Konstantin Kornilov prend les rênes de l’institution en prônant la « réactologie », une approche qui ambitionne de dépasser le subjectivisme en mesurant la vitesse et l’intensité des réactions motrices face à des stimuli standardisés. Embauché comme jeune collaborateur de recherche à l’Institut, Leontiev prend part à ces travaux, mais constate rapidement les apories de la réactologie : en réduisant l’humain à une mécanique de réflexes automatisés, cette discipline gomme l’historicité et l’intentionnalité de la vie psychique. C’est à ce carrefour critique que Leontiev entame sa transition définitive : délaissant l’observation introspective passive sans pour autant succomber au physicalisme réductionniste, il jette les bases d’une étude véritablement objective du comportement, comprise non comme réaction mécanique, mais comme activité orientée vers le monde objectif.
1.2 1.2 Chronologie d’une carrière institutionnelle majeure
L’ascension d’Alekseï Leontiev au sein de l’échiquier scientifique soviétique est indissociable de son habileté à conjuguer rigueur théorique, productivité expérimentale et navigation politique prudente. Dès la seconde moitié des années 1920, Leontiev s’affirme comme une cheville ouvrière des nouveaux programmes de recherche. Toutefois, face aux orages doctrinaux qui s’amoncellent sur la capitale au début des années 1930, il quitte temporairement Moscou pour l’Ukraine, prenant la tête d’un groupe expérimental novateur à Kharkov. Cette période d’éloignement relatif s’avère d’une extraordinaire fécondité empirique, permettant à l’École de Kharkov d’affiner les concepts clés qui formeront l’ossature de la théorie de l’activité.
De retour à Moscou à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Leontiev réintègre l’Institut de psychologie et enseigne à l’Université d’État de Moscou. Durant la « Grande Guerre patriotique » (1941-1945), il met son expertise scientifique au service de l’effort de guerre en dirigeant un hôpital expérimental de neuro-réhabilitation dans l’Oural, à Kouourok. Ses travaux remarquables sur la restauration motrice des blessés de guerre lui valent une renommée civique et académique considérable. Élu membre de l’Académie des sciences pédagogiques de la RSFSR en 1950, puis vice-président de cette même institution de 1953 à 1955, Leontiev s’impose progressivement comme le représentant quasi officiel et le patriarche de la psychologie soviétique d’après-guerre.
Le couronnement de sa carrière institutionnelle intervient en 1966. Après des décennies où la psychologie dépendait structurellement des facultés de philosophie ou de pédagogie, Leontiev réussit à créer, à l’Université d’État de Moscou, une Faculté de psychologie autonome, dont il devient le tout premier doyen — fonction qu’il exercera sans discontinuer jusqu’à son décès. Cette création consacre l’émancipation disciplinaire de la psychologie en Union soviétique. Durant son décanat, Leontiev multiplie les missions internationales, représente l’URSS au sein de l’Union internationale de psychologie scientifique (IUPS) et tisse des liens étroits avec des intellectuels occidentaux tels que Jean Piaget, Henri Wallon ou Jérôme Bruner. Auteur d’ouvrages monumentaux récompensés par le prestigieux Prix Lénine en 1963, Alekseï Leontiev s’éteint le 12 août 1979 à Moscou, laissant derrière lui une discipline institutionnellement assise et un appareil conceptuel qui irrigue encore l’ensemble de la recherche post-soviétique.
1.3 1.3 Positionnement épistémologique au sein des sciences humaines
Sur le plan métathéorique, l’entreprise intellectuelle de Leontiev s’est constituée en rupture frontale avec le dualisme cartésien qui sous-tendait l’ensemble de la modernité occidentale. Dans la tradition issue de René Descartes, l’esprit (res cogitans) et la matière corporelle (res extensa) étaient conçus comme deux substances ontologiquement distinctes, contraignant la psychologie à choisir son camp : soit spéculer sur une intériorité subjective inaccessible au contrôle empirique, soit réduire l’homme à une physiologie des flux et des réflexes. Leontiev dépasse cette scission en introduisant la catégorie de la praxis, issue des intuitions de Karl Marx. La vie psychique ne réside ni « à l’intérieur » du crâne sous forme de représentations immatérielles, ni « à l’extérieur » dans les seules caractéristiques physiques de l’environnement ; elle émerge et se maintient dans l’espace transactionnel où le sujet interagit matériellement avec la réalité pour satisfaire ses besoins vitaux.
Ce positionnement épistémologique confère d’emblée à la psychologie le statut de science socio-historique à part entière. Refusant l’universalisme anhistorique d’une nature humaine immuable, Leontiev affirme que les lois de fonctionnement de l’esprit ne sont pas gravées dans un code génétique intemporel, mais s’édifient au cours du processus historique par l’appropriation des productions culturelles. L’homme ne naît pas humain au sens psychologique complet : il le devient en intériorisant les formes d’activité, les concepts et les outils développés par les générations antérieures. L’ontologie leontievienne ancre ainsi le devenir psychologique dans une dynamique d’hominisation progressive, où la sociogenèse prime sur la maturation biologique pure.
Corollairement, Leontiev a mené une bataille sans merci contre deux formes opposées mais symétriques de réductionnisme : le réductionnisme biologisant (qui triomphera plus tard dans la sociobiologie et certaines variantes du computationnalisme innéiste) et le béhaviorisme mécaniste issu des écoles de Watson et Skinner. Pour Leontiev, assimiler la psyché humaine aux mécanismes homéostatiques de l’animalité constitue une erreur de catégorie métaphysique. De même, réduire la complexité des intentions humaines à des chaînes causales de réflexes conditionnés revient à vider le sujet de son agentivité fondamentale. En plaçant l’activité téléologique, médiatisée et transformatrice au cœur de sa réflexion, Leontiev a forgé un modèle épistémologique où l’esprit est conçu comme un système ouvert, co-construit dans l’action réciproque de l’homme sur la nature et de la société sur l’homme.
2. 2. Le contexte historique, politique et intellectuel soviétique
2.1 2.1 L’impact de la révolution bolchevique sur la science psychologique
L’avènement du pouvoir bolchevique en octobre 1917 ne s’est pas limité à un bouleversement politique et économique sans précédent ; il a porté en lui l’ambition démiurgique de forger un « Homme nouveau » (Novy Tchelovek), libéré des aliénations de classe, de l’individualisme bourgeois et des obscurantismes religieux. Dans ce climat de régénération totale, la science était sommée de participer directement à l’ingénierie sociale de la société socialiste. La psychologie, discipline encore balbutiante et suspectée de complaisance envers la métaphysique bourgeoise, s’est vue assigner un impératif catégorique : se reconstruire de fond en comble sur les fondements du matérialisme dialectique, ou disparaître du panthéon des sciences reconnues par l’État prolétarien.
Les années 1920 en Union soviétique furent ainsi le théâtre d’une créativité théorique d’une rare intensité, nourrie par des controverses féroces entre diverses factions intellectuelles. D’un côté, les « mécanistes » prétendaient réduire l’ensemble des phénomènes psychologiques à des lois physico-chimiques ou à des dynamiques réflexologiques strictes, incarnées par les travaux d’Ivan Pavlov et de Vladimir Bekhterev. De l’autre côté, les tenants d’une lecture dialectique, parmi lesquels émergeaient de jeunes chercheurs audacieux comme Vygotski et Leontiev, soutenaient que l’application mécanique des lois de la matière inerte aux processus de l’esprit humain constituait une trahison de la dialectique elle-même. Pour ces derniers, la matière évolue par sauts qualitatifs : l’émergence de la conscience humaine représentait une rupture ontologique régie par des lois historiques spécifiques, irréductibles à la simple physiologie nerveuse.
Cette effervescence a conduit à une refonte spectaculaire des appareils institutionnels. Les universités, les académies et les instituts de recherche furent réorganisés pour servir les priorités de la planification industrielle, de l’alphabétisation de masse et de l’optimisation du travail ouvrier. Les psychologues étaient sommés de descendre de leur tour d’ivoire pour entrer dans les usines, les écoles et les dispensaires. Pour Leontiev, cette conjoncture a constitué une opportunité exceptionnelle : celle de penser une science psychologique ancrée dans le réel, capable d’analyser l’activité humaine concrète dans ses contextes de production matérielle, tout en répondant aux idéaux d’émancipation portés par la révolution des premiers temps.
2.2 2.2 Tensions idéologiques, stalinisme et contraintes de recherche
Cependant, l’effervescence pluraliste des années 1920 a rapidement laissé la place à la glaciation stalinienne au tournant des années 1930. La mise au pas idéologique de l’ensemble de la sphère académique s’est traduite par une surveillance pointilleuse de la pureté doctrinale des travaux scientifiques. La liberté de débat a cédé la place à l’imposition de dogmes rigides et à la dénonciation publique de déviationnismes imaginaires. Les psychologues se sont retrouvés sur une ligne de crête précaire, où chaque divergence théorique ou choix terminologique risquait d’être interprété comme une hérésie contre-révolutionnaire ou une capitulation face à l’« idéalisme bourgeois ».
Le point d’orgue de cette terreur institutionnelle fut atteint le 4 juillet 1936 avec la promulgation par le Comité central du Parti communiste du décret tristement célèbre : « Sur les perversions pédologiques dans le système du Narkompros ». La pédologie — discipline interdisciplinaire synthétisant la psychologie de l’enfant, la physiologie et la pédagogie expérimentale, à laquelle Vygotski et Leontiev avaient activement contribué — fut brutalement liquidée. Les tests psychométriques furent interdits, les ouvrages théoriques retirés des bibliothèques, et nombre de chercheurs éminents furent contraints à l’autocritique, marginalisés ou envoyés au goulag. Vygotski, mort deux ans plus tôt, devint une figure proscrite dont le nom ne pouvait plus être mentionné dans les publications scientifiques officielles.
Pour Leontiev, cette période marqua le début d’un art consommé de la navigation politique et de la résilience académique. Contraint d’adapter ses écrits aux canons du marxisme-léninisme officiel codifié par les apparatchiks staliniens, il dut déployer un langage codé, multipliant les citations obligées des pères du marxisme pour protéger des programmes de recherche novateurs. Certains commentateurs contemporains ont pu lui reprocher des compromis tactiques ou un conformisme de façade. Pourtant, une analyse minutieuse de son corpus démontre qu’à travers cette adaptation stylistique imposée par un contexte totalitaire mortifère, Leontiev est parvenu à préserver le noyau dur de l’approche historico-culturelle et à faire progresser, sous le manteau protecteur de la dialectique matérialiste, une théorie psychologique d’une audace conceptuelle intacte.
2.3 2.3 L’impératif marxiste : de Marx à la psychologie concrète
Loin d’être un vernis d’opportunisme politique imposé de l’extérieur, la pensée de Karl Marx constitue le véritable moteur conceptuel de l’armature théorique d’Alekseï Leontiev. Le jeune psychologue a puisé avec une rigueur philologique exemplaire dans les textes fondamentaux du philosophe rhénan, au premier rang desquels figurent les célèbres Thèses sur Feuerbach de 1845. Dans la première thèse, Marx formulait une critique dévastatrice qui servira de viatique à Leontiev toute sa vie durant :
« Le principal défaut, jusqu’ici, de tout le matérialisme du passé […] est que l’objet, la réalité, le monde sensible n’y sont saisis que sous la forme de l’objet ou de l’intuition, mais non en tant qu’activité humaine concrète, en tant que pratique, non pas subjectivement. C’est ce qui explique pourquoi le côté actif fut développé de façon abstraite, en opposition au matérialisme, par l’idéalisme. »
Pour Leontiev, cette proposition constitue la clé de voûte de toute psychologie scientifique possible. L’erreur fondamentale du béhaviorisme et du matérialisme mécaniste a été de penser le sujet humain comme un récepteur passif subissant les chocs du monde matériel. À l’opposé, l’erreur de l’idéalisme a été d’attribuer la source de l’activité à une conscience désincarnée, à un Esprit absolu transcendant. Le défi de Leontiev consistait donc à réintroduire l’activité concrète, corporelle et productive au centre même de l’ontologie psychologique : l’humain ne se contente pas de contempler le monde, il le transforme par son travail, et c’est précisément au cours de cette transformation pratique qu’il se transforme lui-même et génère ses propres facultés cognitives.
De surcroît, Leontiev transpose avec une minutie remarquable les analyses économiques de Marx — notamment celles issues du Capital et des Manuscrits de 1844 — à la structure du fonctionnement mental. Le concept de production matérielle devient le modèle paradigmatique de la production psychologique : l’humain extériorise ses facultés subjectives dans des objets culturels (processus d’objectivation), puis s’approprie les propriétés de ces objets pour façonner ses fonctions internes (processus de dés-objectivation ou intériorisation). Parallèlement, l’ouvrage de Friedrich Engels, La Dialectique de la nature, et en particulier son essai sur « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme », fournit à Leontiev la trame conceptuelle indispensable pour penser la phylogenèse : c’est le travail collectif outillé, et non la sélection naturelle passive, qui a servi de catalyseur au développement de la main, du cerveau et de la parole articulée, marquant l’avènement irréversible de la condition humaine.
3. 3. La Troïka fondatrice : Collaboration avec Vygotski et Luria
3.1 3.1 La constitution du cercle de recherche moscovite
L’acte de naissance de ce que l’histoire des sciences nommera la « Troïka » (Leontiev, Vygotski, Luria) remonte à janvier 1924, lors du IIe Congrès panrusse de psycho-neurologie à Petrograd. Alexandre Luria, alors jeune secrétaire scientifique de l’Institut de psychologie de Moscou, assiste à la communication fulgurante d’un jeune enseignant de Gomel inconnu du sérail moscovite : Lev Semionovitch Vygotski. Vygotski expose sans notes une démonstration magistrale plaidant pour l’intégration de la conscience dans l’étude des réflexes, dénonçant à la fois le subjectivisme stérile et le simplisme mécaniste. Ébloui, Luria convainc Kornilov d’inviter immédiatement Vygotski à rejoindre l’Institut de Moscou. Vygotski s’y installe et fait sans tarder la rencontre d’Alekseï Leontiev, avec qui la complicité intellectuelle s’avère instantanée.
Dès lors, les trois hommes s’attèlent à une tâche titanesque : refonder la totalité de l’édifice psychologique en élaborant un paradigme théorique unifié, capable d’expliquer les fonctions psychiques les plus complexes sans jamais quitter le terrain du matérialisme historique. La synergie au sein du trio était exceptionnelle. Vygotski, doté d’une érudition encyclopédique embrassant la philologie, la littérature, la philosophie et le droit, apportait la vision architecturale, les percées conceptuelles prophétiques et l’impulsion théorique fondamentale. Alexandre Luria, clinicien méticuleux formé à la neurologie et à la psychanalyse naissante, ancrait ces thèses dans l’étude des structures cérébrales et de la neuropsychologie clinique. Leontiev, d’une grande rigueur méthodologique et d’un esprit expérimental particulièrement affûté, se chargeait de traduire les intuitions géniales de Vygotski en protocoles empiriques rigoureux, tout en développant une réflexion originale sur l’activité motrice et instrumentale.
Ce noyau dur initial, rapidement enrichi par un cercle d’étudiantes brillantes — les célèbres « cinq étudiantes » comprenant Lidia Bozhovich, Liya Slavina, Rosa Levina, Natalia Morozova et Elena Kononova —, fonctionnait comme un phalanstère de recherche d’une rare intensité. Dans une atmosphère intellectuelle chauffée à blanc par les idéaux révolutionnaires, travaillant souvent dans des conditions matérielles d’extrême pénurie, les trois chercheurs animaient des séminaires informels jusqu’au cœur de la nuit, testaient des hypothèses sur eux-mêmes et leurs enfants, et multipliaient les investigations de terrain au chevet d’enfants handicapés sensoriels, d’adultes aphasiques ou d’ouvriers d’usines.
3.2 3.2 Le paradigme historico-culturel initial
Le socle commun forgé au sein de cette alliance moscovite repose sur l’hypothèse historico-culturelle : les fonctions psychiques humaines ne sont pas de simples prolongements directs des fonctions biologiques animales, mais le fruit d’un développement culturel médiatisé. Vygotski introduit l’analogie devenue classique entre l’outil matériel et l’outil psychologique (le signe sémiotique). De même que le travail humain s’interpose entre l’homme et la nature à travers des outils physiques qui modifient la structure même de la production matérielle, l’activité psychique humaine s’interpose entre le sujet et ses processus cognitifs au moyen d’outils symboliques — au premier chef le langage, mais aussi le calcul, l’écriture ou les procédés mnémotechniques. L’acte psychique cesse d’être immédiat ; il devient structurellement médiatisé.
Pour mettre à l’épreuve cette conception révolutionnaire, Leontiev conçoit et déploie une série d’expérimentations fondamentales fondées sur la « méthode fonctionnelle du double stimulus ». L’une des plus célèbres est celle menée sur le développement de la mémoire médiatisée chez l’enfant et l’adulte, qui donnera naissance à la formulation du fameux « parallélogramme du développement ». Le protocole expérimental consistait à proposer aux sujets une liste de mots abstraits à mémoriser. Dans une première condition (stimulus unique), les sujets devaient mémoriser les items sans aucune aide extérieure. Dans une seconde condition (double stimulus), Leontiev mettait à leur disposition des cartes illustrées d’images variées, sans rapport direct évident avec les mots cibles, que les sujets pouvaient utiliser à leur guise comme points d’ancrage mnésiques.
Les résultats empiriques révèlent de manière éclatante la dynamique de la médiation historico-culturelle :
- Chez les très jeunes enfants d’âge préscolaire, la présence des cartes ne modifie pas significativement les performances : l’enfant ne comprend pas la fonction instrumentale du signe et demeure asservi à une mémoire immédiate, naturelle et associative.
- Chez les enfants d’âge scolaire, l’utilisation des cartes provoque un bond qualitatif spectaculaire dans le rappel des mots : l’écolier saisit la carte comme un artefact fonctionnel, forgeant un lien artificiel entre l’image et le concept à mémoriser. C’est l’apogée de la médiation externe.
- Chez l’adulte éduqué, enfin, les performances de mémorisation avec ou sans cartes redeviennent presque équivalentes, se situant à un niveau très élevé : l’adulte n’a plus besoin d’artefacts matériels posés sur sa table, car il a intériorisé les outils sémiotiques au cours de son éducation. La médiation est devenue une opération mentale interne.
Cette démonstration empirique de la genèse socioculturelle de la mémoire valide avec éclat l’hypothèse initiale de la Troïka : ce que la psychologie traditionnelle considérait comme une « faculté innée » de l’esprit est en réalité le résultat historique d’une appropriation instrumentale.
3.3 3.3 Les germes d’une différenciation théorique
Malgré la complicité intellectuelle indéfectible qui unit les membres de la Troïka jusqu’au décès prématuré de Vygotski de la tuberculose en juin 1934, des divergences théoriques feutrées mais décisives commencent à poindre dès le début des années 1930. Ces inflexions ne constituent pas une scission hostile, mais une bifurcation féconde dans l’interprétation des mécanismes fondamentaux de la médiation. Vygotski orientait de plus en plus ses recherches ultimes vers la sémiotique, le problème de la pensée et du langage (Myshlenie i retch), et l’analyse de la signification des mots (znachenie slova) comme unité fondamentale de la conscience humaine. Pour Vygotski, c’est le système des signes et la communication verbale qui restructurent de l’intérieur les fonctions psychiques supérieures.
Leontiev, sans contester l’importance cardinale du langage, commence à éprouver une certaine insatisfaction épistémologique face à ce qu’il perçoit comme un risque de dérive intellectualiste ou sémantique. Pour Leontiev, faire du signe linguistique le primat absolu de la médiation psychique revient à risquer de couper la conscience de son ancrage vital : l’activité matérielle concrète. Le mot ne possède pas de pouvoir créateur magique en soi ; il n’est efficace que parce qu’il reflète, prolonge et coordonne des actions réelles entreprises par des sujets agissant sur des objets matériels. Leontiev enracine ainsi la médiation non pas dans la sphère du discours, mais dans la sphère du travail et de la manipulation instrumentale :
L’outil matériel précède historiquement et génétiquement le signe sémiotique ; c’est en modifiant le monde par des instruments techniques que l’humain forge les conditions d’émergence des systèmes de symboles.
Après la disparition tragique de Vygotski en 1934, Leontiev assume le rôle d’héritier tout en accomplissant un geste d’émancipation théorique majeur. Prenant la tête du collectif de chercheurs repliés à Kharkov, il s’éloigne délibérément du primat du logos pour élaborer de manière systématique ce qui deviendra la théorie générale de l’activité. Cette transition conceptuelle — du paradigme historico-culturel centré sur la médiation sémiotique au paradigme de l’activité centré sur la praxis matérielle et la division sociale du travail — constitue l’apport personnel et indélébile d’Alekseï Leontiev à l’histoire mondiale de la psychologie.
4. Les fondements philosophiques et conceptuels du matérialisme dialectique
4.1 4.1 Le travail comme matrice de la subjectivité
Au cœur de la construction philosophique de Leontiev réside une thèse d’une audace métaphysique radicale : le travail n’est pas seulement une activité économique utilitaire destinée à pourvoir à la subsistance biologique de l’espèce ; il est l’acte anthropogénétique par excellence, la matrice ontologique au sein de laquelle la subjectivité humaine s’est forgée et continue de se déployer. S’appuyant rigoureusement sur les analyses marxiennes, Leontiev postule que dans l’acte de travail, l’énergie humaine est continuellement transférée du sujet vers l’objet. En imprimant une forme intentionnelle à la matière brute, le travailleur confère à l’objet des propriétés qui ne relèvent plus de la seule nature physique, mais qui incorporent des buts et des concepts humains. C’est le mouvement fondamental de l’objectivation (Vergegenständlichung).
Ce processus d’objectivation engendre immédiatement un mouvement dialectique inverse : la dés-objectivation ou ré-appropriation. En vivant dans un monde peuplé d’objets créés par le travail des générations passées — des maisons, des livres, des charrues, des instruments chirurgicaux ou des ordinateurs —, le sujet en développement est contraint d’apprendre les modes d’action humains fixés et cristallisés dans ces artefacts. Pour utiliser un marteau selon sa fonction véritable, l’enfant ne peut pas se contenter de ses mouvements préhensiles naturels : il doit subordonner sa motricité organique à la logique instrumentale de l’outil, inscrite dans la forme matérielle de celui-ci. L’outil agit ainsi comme un transmetteur d’exigences historiques :
- Il impose au corps une cinématique nouvelle, inventée par la culture.
- Il libère le sujet de l’immédiateté de la situation perceptivo-motrice brute.
- Il canalise l’attention et structure les opérations mentales correspondantes.
Ainsi s’opère le dépassement décisif de la détermination biologique vers la détermination historico-sociale. Là où l’animal réagit aux objets de son biotope à travers le filtre rigide de ses instincts héréditaires et de ses besoins viscéraux immédiats, l’humain interagit avec le monde à travers le prisme de la culture matérielle et symbolique qu’il a héritée. La pensée humaine, loin d’être une faculté spirituelle préexistante qui s’exprimerait par le corps, est le résultat intériorisé de ce commerce actif et instrumental avec un monde d’objets anthropisés.
4.2 4.2 La critique de la réactivité réflexologique et du béhaviorisme
L’édification de la théorie de l’activité a exigé de Leontiev un travail de démolition critique méthodique dirigé contre le modèle épistémologique dominant de son époque : le paradigme de la « réactivité ». Qu’il se présente sous les atours sophistiqués du réflexe conditionné pavlovien, du béhaviorisme radical watsonien ou de la réactologie kornilovienne, ce paradigme reposait sur un présupposé commun invariablement formulé selon le schéma binaire :
Stimulus (S) → Réponse (R)
Pour Leontiev, ce schéma mécaniste pèche par une faute logique fondamentale : il conçoit l’organisme vivant comme un automate fondamentalement inerte qui ne s’animerait que sous l’effet d’une perturbation énergétique externe. La psychologie béhavioriste traite le sujet comme une boîte noire ou un réceptacle passif, et considère la réaction comportementale comme l’effet mécanique et direct du stimulus incident. Or, objecte Leontiev, une telle conception s’avère incapable d’expliquer pourquoi un même stimulus physique provoque des réponses diamétralement opposées selon l’état actuel du sujet, ses buts conscients ou son inscription sociale.
Face au postulat réactif, Leontiev substitue le postulat de l’activité orientatrice. Le vivant n’attend pas passivement d’être frappé par le monde ; il va activement au-devant de lui pour répondre à des déséquilibres internes et des exigences vitales. L’activité n’est pas une simple réponse (R), elle est une boucle dynamique d’exploration, de palpation et d’investigation :
« L’activité est un processus qui réalise une relation vitale entre le sujet et le monde objectif, un processus dans lequel s’effectue la transition de l’objet vers son reflet subjectif, vers l’image psychique. »
Cette approche réhabilite l’intentionnalité et la téléologie immanente du comportement sans verser dans le finalisme mystique. L’activité humaine est téléologique parce qu’elle est toujours régie par la représentation anticipée de son résultat final. Le stimulus externe ne détermine pas directement le comportement : il n’acquiert de statut informatif que lorsqu’il est intégré et interprété à l’intérieur d’une structure d’activité déjà en cours, dirigée vers un but signifiant pour le sujet.
4.3 4.3 La catégorie de l’activité pratique dans l’épistémologie de Leontiev
Pour fonder scientifiquement sa nouvelle psychologie générale, Leontiev devait identifier l’« unité d’analyse fondamentale » du psychisme — une unité minimale qui conserve toutes les propriétés qualitatives de la totalité étudiée, sans la dissoudre dans ses composants physiologiques atomiques. À l’instar de Vygotski, qui avait identifié la « signification du mot » comme l’unité d’analyse de la pensée verbale, Leontiev érige la catégorie de l’activité (Deyatelnost) au rang d’unité d’analyse irréductible de la vie psychologique tout entière.
L’activité chez Leontiev n’est pas un concept métaphorique vague désignant une agitation motrice quelconque. Elle est définie comme un système molaire, non agrégatif, d’interactions réelles entre un sujet doué de sensibilité et un objet doué d’épaisseur matérielle. L’originalité épistémologique de cette posture réside dans son refus simultané de deux écueils traditionnels :
- Le refus du subjectivisme phénoménologique : Leontiev refuse de concevoir le psychisme comme un théâtre intérieur replié sur ses états de conscience purs. La conscience n’est pas une substance introspectible isolée du monde ; elle est un moment constitutif de l’activité matérielle elle-même, un reflet fonctionnel indispensable à la régulation des gestes du sujet dans l’environnement.
- Le refus du matérialisme vulgaire ou physicaliste : Leontiev rejette avec la même fermeté l’illusion selon laquelle le psychisme ne serait qu’un épiphénomène accessoire, une simple « fumée » émise par les connexions synaptiques cérébrales. Le cerveau est indéniablement l’organe matériel qui rend l’activité possible, mais les lois régissant l’activité ne sont pas neurologiques : elles sont socioculturelles et historiques.
Dans cette perspective dialectique, le sujet et l’objet ne sont pas deux entités préconstituées qui se rencontreraient de manière accidentelle à la surface du monde. C’est l’activité pratique qui les constitue réciproquement : en modifiant l’objet, le sujet se dévoile et se produit lui-même ; en révélant ses propriétés objectives sous l’impact de l’action transformatrice, l’objet s’insère dans le réseau des significations humaines. L’activité pratique est l’interface vivante où la réalité objective se transmue en image subjective, et où l’image subjective se convertit en réalité matérielle.
5. 5. La théorie générale de l’activité (Deyatelnost)
5.1 5.1 Définition et postulats centraux de la Deyatelnost
Dans son ouvrage de maturité le plus influent, Activité, Conscience, Personnalité (publié en russe en 1975), Leontiev formalise l’armature logique de sa théorie générale. Il y énonce un ensemble de postulats cardinaux qui permettent de distinguer rigoureusement la Deyatelnost d’une simple réaction comportementale ou d’une dépense d’énergie physiologique brute. Le premier de ces principes, et sans conteste le plus fondamental, est le principe d’objectalité (Predmetnost). Pour Leontiev, une « activité sans objet » constitue un non-sens ontologique absolu : toute activité est rigoureusement et constitutivement dirigée vers un objet (predmet).
Il importe ici de souligner une nuance sémantique capitale propre à la langue russe, souvent oblitérée dans les traductions occidentales. Leontiev distingue soigneusement l’objet au sens physique (ob’ekt), qui désigne une réalité matérielle indifférente et extérieure au sujet, de l’objet de l’activité (predmet). Le predmet n’est pas une simple chose inerte ; c’est un pôle d’attraction fonctionnel, une entité matérielle ou idéale qui répond à un besoin spécifique du sujet et vers laquelle convergent ses efforts de transformation. L’objet (predmet) est ce qui confère à l’activité son orientation déterminée, son sens interne et son énergie vitale :
« L’objet de l’activité apparaît sous deux formes : premièrement, dans son existence indépendante, en tant qu’il subordonne et transforme l’activité du sujet ; deuxièmement, sous la forme de l’image de l’objet, comme produit de la découverte par le sujet de ses propriétés, découverte accomplie à travers l’activité elle-même. »
Un autre postulat central réside dans la fonction médiatrice des instruments et des artefacts au sein du système de l’activité. L’activité humaine n’est pratiquement jamais une transaction immédiate, sauvage et nue entre le corps et l’environnement. Elle est saturée d’outils matériels (machines, ustensiles, stylos) et de systèmes de signes (langage, symboles mathématiques, cartes géographiques). Ces artefacts ne jouent pas le rôle de simples amplificateurs passifs de force physique ou d’acuité sensorielle ; ils restructurent la morphologie interne de l’activité, en déterminant les étapes, les rythmes et les modalités d’évaluation de la réussite opératoire.
5.2 5.2 La genèse du motif et l’orientation de l’activité
L’un des apports les plus originaux de Leontiev à la psychologie motivationnelle réside dans sa distinction opératoire entre l’état initial de besoin (potrebnost) et le motif (motiv). Pour Leontiev, un besoin pris en lui-même, à son point de départ phylogénétique ou ontogénétique, est un état purement interne de manque, une tension organique amorphe et indéterminée. Tant que le besoin n’a pas rencontré dans le monde environnant l’objet capable de l’assouvir, il demeure aveugle, chaotique et incapable d’engendrer une activité coordonnée et dirigée. Un être en proie à un besoin indifférencié fait l’expérience d’une agitation motrice générale sans but précis.
La naissance de l’activité au sens strict s’opère par le biais d’un événement psychologique et écologique fondamental : la rencontre entre le besoin et son objet. C’est l’acte d’objectivation du besoin (oznakomlenie ou « fixation sur l’objet »). Au moment précis où le besoin reconnaît dans la réalité concrète l’objet spécifique qui a le pouvoir de l’étancher, cet objet subit une transmutation fonctionnelle : il devient le motif de l’activité. Leontiev résume cette intuition d’une formule lapidaire devenue classique :
« Le motif est l’objet du besoin. »
Dès cet instant, le motif assume la fonction directrice suprême de l’activité. Il en impulse le déclenchement, en maintient l’intensité affective et lui insuffle sa cohérence structurelle. Leontiev insiste sur la pluralité et la hiérarchisation dynamique des motifs chez l’être humain. Contrairement au monde animal où le motif est rivé à un déterminisme biologique strict, l’humain évolue au sein d’une nébuleuse complexe de motifs concurrents :
- Des motifs vitaux élémentaires (survie, alimentation, abri).
- Des motifs sociaux dérivés (reconnaissance des pairs, appartenance à un groupe).
- Des motifs axiologiques d’ordre supérieur (quête de justice, accomplissement esthétique, transmission de savoir).
C’est précisément la manière dont ces motifs s’agencent, s’affrontent ou se subordonnent les uns aux autres au fil de l’existence qui constitue l’armature intime de la personnalité.
5.3 5.3 Le caractère collectif et social originel de l’activité
Contre toutes les approches individualistes ou contractualistes qui conçoivent la société comme un agrégat secondaire d’atomes individuels isolés, Leontiev affirme avec force le primat absolu du caractère social et coopératif de l’activité. L’activité d’un individu isolé n’est jamais un état de nature originel ; elle est une dérivation tardive, une composante différenciée de l’activité sociale partagée de l’espèce. Pour étayer cette démonstration de manière éclatante, Leontiev a recours à un exemple anthropologique célèbre, devenu une parabole incontournable de la psychologie historico-culturelle : l’analyse de la chasse collective chez les humains préhistoriques.
Considérons la situation d’un chasseur primitif remplissant le rôle de « rabatteur » au sein d’une battue tribale. Quelle est l’action matérielle concrète de cet individu ? Il s’élance à travers la brousse en poussant des cris assourdissants, en frappant sur des troncs et en agitant des branchages pour effrayer le gibier et le pousser à la fuite vers une clairière où d’autres membres du groupe ont tendu une embuscade mortelle. Si l’on analyse le comportement de ce rabatteur selon les canons de la biologie animale ou du béhaviorisme mécaniste classique, ce comportement apparaît totalement absurde, aberrant et contre-productif :
- Le rabatteur a faim, son besoin impérieux est de capturer une proie pour se nourrir.
- Pourtant, son comportement direct consiste précisément à effrayer la proie et à la chasser au loin, la rendant inaccessible pour lui-même à cet instant précis.
- Chez un prédateur solitaire (un félin par exemple), effrayer délibérément sa proie signifierait la condamnation à mourir de faim.
Pourquoi le rabatteur agit-il ainsi ? Parce que son action individuelle s’insère à l’intérieur d’une activité collective globale, fondée sur la division sociale du travail. Le rabatteur sait (ou anticipe consciemment) que son action d’effarouchement est coordonnée avec celle des tireurs postés en aval, et qu’au terme du cycle de l’activité collective, la tribu abattra l’animal et partagera la viande entre tous les participants, y compris le rabatteur. Cet exemple magistral permet à Leontiev de mettre au jour l’acte de naissance de la conscience humaine : c’est la division sociale du travail qui force pour la première fois dans l’histoire du vivant une dissociation qualitative entre le but immédiat de l’action individuelle (effrayer la bête) et le motif global de l’activité collective (manger la viande). C’est précisément dans cet écart réflexif que réside l’étincelle de la conscience réflexive.
6. 6. La structure architecturale de l’activité : Niveaux et dynamiques
6.1 6.1 Le niveau de l’activité et le motif
L’édifice théorique de Leontiev trouve son expression la plus achevée dans sa modélisation tripartite de la structure anatomique de la Deyatelnost. Refusant toute simplification monolithique, Leontiev démontre que ce que nous nommons empiriquement « activité » s’articule selon une architecture hiérarchique dynamique à trois niveaux interdépendants, où chaque strate se définit par son corrélat objectif spécifique :
| Unité structurelle | Composante fonctionnelle | Niveau de régulation cognitive |
|---|---|---|
| Activité (Deyatelnost) | Motif (Motiv) | Orientation globale / Sens personnel (souvent implicite) |
| Action (Deystvie) | But conscient (Tsel) | Régulation volontaire / Focalisation réflexive |
| Opération (Operatsiya) | Conditions matérielles (Usloviya) | Automatisation sensorimotrice / Sub-conscient opératoire |
Le niveau sommital de cette architecture est celui de l’activité globale, rigoureusement polarisée par son motif. L’activité répond à la question : « Pourquoi le sujet agit-il ? Quelle est la finalité existentielle, vitale ou sociale de son comportement ? » L’activité enveloppe l’ensemble du cycle comportemental dans une totalité signifiante. C’est elle qui injecte la charge affective, l’engagement et la persévérance nécessaires pour traverser les épreuves du temps et les obstacles du milieu.
Une caractéristique majeure mise en évidence par Leontiev est que le motif d’une activité peut fort bien ne pas être présent à la conscience explicite du sujet au moment même où il agit. Alors que nous sommes perpétuellement conscients de nos buts à court terme, les motifs profonds qui dynamisent nos activités fondamentales (le besoin de reconnaissance, la vocation intellectuelle, l’attachement affectif) demeurent fréquemment implicites, tacites, voilés dans l’évidence de la pratique quotidienne. Ils ne se manifestent à la conscience que de manière indirecte, sous la forme d’une « coloration émotionnelle » globale qui innerve nos réussites et nos échecs. Des exemples d’activités fondamentales structurant le développement humain incluent le jeu libre chez le jeune enfant, l’apprentissage scolaire systématique chez l’écolier, et le travail professionnel socialement utile chez l’adulte mûr.
6.2 6.2 Le niveau des actions et les buts conscients
L’activité globale ne peut s’accomplir d’un seul jet magique ; elle s’actualise nécessairement à travers une constellation de maillons constitutifs concrets : les actions (deystviya). Si l’activité est subordonnée au motif, l’action est, quant à elle, strictement subordonnée à un but conscient (tsel). L’action répond à la question : « Qu’est-ce que le sujet cherche à réaliser concrètement ici et maintenant pour faire avancer son activité ? » Le but n’est rien d’autre que la représentation anticipée, formulée de façon explicite dans l’esprit du sujet, du résultat intermédiaire nécessaire pour parvenir à la satisfaction ultime du motif.
Ce niveau de l’action est par excellence le lieu de la régulation volontaire, de l’attention focalisée et de l’effort cognitif conscient. Prenons l’exemple d’un chercheur scientifique dont l’activité globale est motivée par le désir d’élucider une énigme théorique majeure et de contribuer au progrès de sa discipline :
- Son activité de recherche va se matérialiser par une multitude d’actions subordonnées successives : consulter des articles en bibliothèque, traduire un manuscrit russe, programmer un algorithme de traitement de données, rédiger un chapitre d’ouvrage.
- Chacune de ces actions possède son but intermédiaire conscient et circonscrit (par exemple : « finir de traduire ce texte de Leontiev avant ce soir »).
- Isolée de son contexte, la traduction d’un texte n’a pas de sens biologique direct ; elle n’acquiert sa valeur vitale que parce qu’elle concourt à l’activité scientifique globale du sujet.
Leontiev souligne ainsi la relative autonomie et la souplesse adaptative qui régissent les rapports entre actions et activités. D’un côté, une même activité peut être réalisée par une variété infinie d’actions différentes se relayant mutuellement. De l’autre côté, une seule et même action formelle (par exemple, taper sur un clavier d’ordinateur) peut être insérée dans des activités aux motifs totalement discordants : rédiger une lettre d’amour, préparer un décret de licenciement, ou gagner sa vie comme secrétaire administratif rémunéré à la frappe.
6.3 6.3 Le niveau des opérations et les conditions opératoires
Descendant d’un degré supplémentaire dans l’anatomie fonctionnelle, Leontiev met au jour le troisième niveau de son modèle : le niveau des opérations (operatsii). L’opération ne répond ni au « pourquoi » (motif) ni au « quoi » (but), mais au « comment » concret de l’exécution. Elle est déterminée non par des fins idéales anticipées, mais par les conditions matérielles et objectives (usloviya) dans lesquelles l’action doit s’effectuer physiquement.
Leontiev illustre magistralement le statut de l’opération par la genèse de l’automatisation des habiletés motrices. Considérons l’apprentissage de la conduite automobile :
- Au début du processus, pour l’apprenti conducteur, passer la troisième vitesse constitue une action consciente à part entière. Le sujet doit formuler le but mentalement (« je dois débrayer, pousser le levier vers le haut, relâcher la pédale »), mobiliser toute son attention, surveiller visuellement la position de sa main, et réguler volontairement chaque contraction musculaire. L’acte est lent, coûteux cognitivement et fragile.
- Au fil de la répétition et de la pratique assidue, cette séquence motrice cesse d’exiger une attention réflexive. Elle fusionne avec la structure corporelle du conducteur pour devenir une opération automatisée. Désormais, le conducteur chevronné change de vitesse tout en maintenant une conversation animée avec son passager ou en surveillant les feux de circulation au loin.
- La régulation du geste est descendue du contrôle cortical conscient vers des boucles sensorimotrices subconscientes ajustées à la résistance mécanique de l’embrayage et à l’inclinaison du levier.
Toutefois, Leontiev démontre avec une grande subtilité clinique la réversibilité permanente de cette dynamique : le phénomène de dés-automatisation. Supposons que le levier de vitesse commence à coincer en raison d’une panne mécanique, ou que le conducteur prenne le volant d’un véhicule étranger dont les rapports sont inversés : instantanément, l’opération se heurte à une rupture de ses conditions matérielles d’exécution. Elle est immédiatement éjectée du niveau de la routine subconsciente pour être réintégrée au premier plan de l’attention sous la forme d’une action consciente exigeant une réflexion délibérée. Cette fluidité permanente entre automatisation et prise de conscience constitue la marque d’un système adaptatif hautement économique.
6.4 6.4 Dynamique des transitions intra-structurelles
L’architecture de Leontiev serait tragiquement trahie si elle était interprétée comme un organigramme rigide, statique et stratifié une fois pour toutes. La force du modèle réside précisément dans sa plasticité dialectique permanente : les frontières entre activité, action et opération sont constamment mouvantes et poreuses. Les entités glissent régulièrement d’un niveau hiérarchique à un autre au gré des vicissitudes de l’histoire individuelle et collective.
La transition la plus célèbre théorisée par Leontiev est le phénomène du glissement du but vers le statut de motif (parfois désigné sous le terme de dérivation motivationnelle ou d’« autonomie fonctionnelle »). Comment naissent les nouvelles motivations chez l’être humain ? Comment un enfant en vient-il à aimer la lecture ou le calcul pour eux-mêmes, alors qu’initialement ces tâches n’étaient que de fastidieuses corvées imposées par l’adulte ? Leontiev l’explique par une mutation structurelle :
- Au départ, un écolier effectue ses devoirs de mathématiques comme une simple action subordonnée à un but intermédiaire (résoudre l’équation), insérée dans une activité dont le motif externe est d’éviter une punition parentale ou de recevoir les éloges du maître d’école.
- Mais au fil de la résolution récurrente des problèmes, l’enfant commence à faire l’expérience de la beauté intrinsèque des lois numériques, du plaisir triomphant de la découverte logique et du contentement intellectuel lié à la maîtrise conceptuelle.
- Progressivement, le but (« résoudre l’équation »), qui n’était qu’un moyen transitoire, absorbe l’énergie affective et se transmue en un motif autonome. L’action mathématique s’est métamorphosée en une véritable activité scientifique intrinsèquement motivée. C’est là le secret pédagogique de l’émergence des vocations.
Inversement, une activité globale peut s’effondrer et régresser au statut de simple action lorsqu’elle est subordonnée à un projet plus vaste, tout comme une action peut dégénérer en opération routinière par usure institutionnelle. Cette dynamique hiérarchique offre un cadre analytique d’une extraordinaire puissance pour l’ergonomie moderne et la sociologie du travail : elle permet de diagnostiquer avec précision les dysfonctionnements organisationnels où le travailleur est contraint d’exécuter des opérations vidées de leurs buts conscients, coupées de tout motif valorisant, conduisant directement aux pathologies de la perte de sens et de l’épuisement professionnel.
7. 7. Conscience, signification sociale et sens personnel
7.1 7.1 La structure sémiotique et psychologique de la conscience
Ayant déraciné la conscience de son piédestal métaphysique d’entité immatérielle pour la replacer au sein de l’activité pratique, Leontiev se devait d’élucider sa structure interne. Dans son anthropologie matérialiste, la conscience ne se réduit pas à une illumination cognitive passive ou à un faisceau de sensations brutes ; elle est définie comme le reflet subjectif de la réalité objective, médiatisé par l’activité socioculturelle. La conscience est le monde extérieur qui se regarde lui-même à travers le prisme des artefacts, des relations sociales et des désirs de l’homme en action.
Pour rendre compte de l’épaisseur phénoménologique et fonctionnelle de cette vie consciente, Leontiev forge une théorie tripartite d’une prodigieuse subtilité, identifiant les trois composantes indissociables qui tissent la trame de l’expérience vécue :
- Le tissu sensoriel (chuvstvennaya tkan) de la conscience.
- Les significations sociales et objectives (znacheniya).
- Le sens personnel (smysl).
Le tissu sensoriel constitue l’ancrage phénoménal immédiat de la conscience, sa matière première brute et vivante. Il est constitué par la totalité des modalités perceptives : couleurs, tonalités auditives, pesanteurs tactiles, vibrations spatiales, tensions proprioceptives. Sans tissu sensoriel, l’esprit ne serait qu’un jeu d’abstractions géométriques spectrales, privé de tout sentiment de réalité. C’est le tissu sensoriel qui confère au monde ce que Leontiev nomme son « sentiment de réalité objective » (predmetnost), nous assurant avec une évidence indubitable que les objets que nous voyons et touchons ne sont pas des hallucinations solipsistes créées par notre cerveau, mais des corps réels peuplant un monde extérieur indépendant de nous.
7.2 7.2 La signification (Znachenie) : patrimoine historico-culturel
Cependant, le tissu sensoriel ne demeure jamais chez l’adulte à l’état de pur chaos sensoriel amorphe. Il est instantanément capté, filtré et structuré par la deuxième composante de la conscience : la signification (znachenie). La signification représente le versant objectif, public et collectivement partagé de la conscience humaine. Elle est la cristallisation de l’expérience historique accumulée par l’humanité au cours de millénaires de travail, de lutte et d’observation scientifique :
« Les significations sont la forme idéale sous laquelle s’est fixée et transmise l’expérience sociale de l’humanité : les généralisations scientifiques, les concepts de la langue, les règles éthiques et les savoir-faire techniques. »
Lorsque je regarde une montre posée sur ma table, je ne vois pas simplement un disque métallique argenté sur lequel glissent deux aiguilles noires (tissu sensoriel). Je perçois immédiatement une montre — c’est-à-dire un instrument de mesure conventionnelle du temps universel, fondé sur une division sociétale de la journée en heures et minutes, produit de la manufacture humaine. Cette compréhension immédiate m’est donnée par la signification culturelle encodée dans l’objet. Les significations sont déposées dans les mots de la langue maternelle, dans les dictionnaires, dans les manuels de physique, mais aussi et surtout dans la conformation même des objets manufacturés qui peuplent notre environnement.
La transmission des significations d’une génération à la suivante constitue la mission suprême de l’éducation et de l’instruction formelle. En apprenant à nommer les choses, à manipuler des équations mathématiques, à maîtriser des classifications botaniques ou à respecter des impératifs juridiques, le jeune sujet s’approprie le capital conceptuel forgé par ses prédécesseurs. La signification agit ainsi comme une immense lunette collective à travers laquelle l’individu perçoit le cosmos non pas à travers le prisme étriqué de sa brève existence individuelle, mais avec les yeux et l’esprit de l’humanité tout entière.
7.3 7.3 Le sens personnel (Smysl) : l’appropriation subjective
Si la conscience humaine n’était tissée que de significations partagées, nous serions des encyclopédies vivantes, des automates culturels parfaitement interchangeables, parlant tous le même langage et portant le même regard désincarné sur les événements. Or, l’expérience vécue de tout être humain atteste d’une singularité irréductible, d’un point de vue intime et incarné qui colore les événements d’une tonalité existentielle unique. Cette troisième dimension souveraine de la conscience est ce que Leontiev nomme le sens personnel (smysl).
Leontiev propose une définition formelle du sens personnel d’une rigueur mathématique :
Le sens personnel est le rapport subjectif entre le motif de l’activité et le but de l’action.
Le sens personnel répond à la question : « Quelle valeur, quelle importance, quelle résonance intime cette action concrète a-t-elle pour MOI, au regard des motifs profonds qui animent mon existence ? » Pour éclairer cette distinction lumineuse entre znachenie (signification) et smysl (sens personnel), Leontiev recourt à une situation quotidienne limpide :
- Imaginons un étudiant qui apprend qu’un examen universitaire décisif a été décalé de trois semaines.
- La signification (znachenie) de cette annonce est universelle, limpide et identique pour l’ensemble des étudiants de la promotion : « l’épreuve n’aura pas lieu le 10 juin mais le 1er juillet, nous disposons d’un délai calendaire supplémentaire de vingt-et-un jours ». Les dictionnaires et les calendriers disent rigoureusement la même chose à tous.
- Mais le sens personnel (smysl) de cet événement calendaire varie de manière vertigineuse selon la constellation motivationnelle de chaque étudiant :
- Pour l’étudiant passionné par la matière mais souffrant de retards de révision consécutifs à une maladie, cette annonce prend le sens personnel d’une bénédiction providentielle, d’une seconde chance vécue avec un profond soulagement.
- Pour l’étudiant brillant qui avait parfaitement achevé sa préparation et avait réservé un billet d’avion non remboursable pour partir en mission humanitaire le 15 juin, ce report temporel prend le sens personnel d’une catastrophe logistique et morale, d’un drame personnel absurde.
À travers cette dialectique entre znachenie et smysl, Leontiev livre une contribution d’une profondeur inouïe à l’analyse de l’aliénation psychologique, revisitant les intuitions de Marx sur le plan clinique. La santé psychique et l’épanouissement de la personnalité supposent une harmonie relative entre les significations sociales que le sujet manipule et le sens personnel qu’il investit dans ses actes. L’aliénation survient précisément lorsqu’un gouffre infranchissable se creuse entre ces deux rives : lorsque l’individu est forcé par la division capitaliste ou bureaucratique du travail d’exécuter des actions dont la signification sociale lui est étrangère, hostile ou absurde, des actions qui demeurent radicalement dépourvues de sens personnel pour lui. Le travailleur aliéne n’est pas seulement dépouillé de la plus-value économique de son labeur : sa conscience est déchirée de l’intérieur par ce divorce entre ce qu’il fait publiquement et ce qu’il ressent intimement.
8. 8. Le développement phylogénétique et ontogénétique du psychisme
8.1 8.1 Les étapes de l’évolution psychique animale (phylogenèse)
L’ambition encyclopédique de Leontiev ne pouvait tolérer qu’une théorie générale de l’activité demeurât suspendue dans les nues de la spéculation ontologique sans s’ancrer dans une généalogie naturaliste rigoureuse. Dans son grand traité de 1959, Le Développement du psychisme : Problèmes fondamentaux (ouvrage qui lui vaudra le Prix Lénine), Leontiev entreprend de tracer une fresque colossale de l’évolution animale, retraçant l’émergence progressive de la psyché comme un instrument biologique adaptatif de plus en plus sophistiqué au fil des âges géologiques. À rebours des métaphysiques vitalistes qui postulent une conscience universelle diffuse dès la matière inerte (panpsychisme) et des mécanistes qui nient toute intériorité animale, Leontiev identifie le critère objectif de la naissance de la psyché : la sensibilité (chuvstvitelnost).
Pour Leontiev, la sensibilité — définie comme la capacité d’un organisme à réagir non seulement à des agents biotiques directs (ceux qui participent immédiatement au métabolisme, comme la nourriture ingérée ou la chaleur léthale), mais aussi à des stimuli neutres ou abiotiques qui jouent le rôle de simples signaux annonciateurs de substances vitales — marque le franchissement de la frontière entre la simple excitabilité protoplasmique végétale et la psyché véritable. À partir de ce seuil inaugural, Leontiev distingue trois grands stades phylogénétiques qualitatifs :
- Le stade de la psyché sensorielle élémentaire : Présent chez les invertébrés primitifs (protozoaires, annélides, insectes). L’animal ne perçoit pas des « objets » complets et individualisés dans l’espace ; il réagit de façon fractionnée à des propriétés isolées de l’environnement (une intensité lumineuse, un gradient chimique, une onde vibratoire). Par exemple, une araignée posée sur sa toile ne « voit » pas la mouche comme un insecte doté d’ailes et de pattes : elle réagit exclusivement à la fréquence vibratoire des fils de soie secoués par l’intrus. Si l’on applique sur la toile un diapason vibrant à la même fréquence sans aucune proie, l’araignée se précipitera avec la même ferveur mécanique sur le métal inerte.
- Le stade de la psyché perceptive : Émergeant chez les vertébrés supérieurs (poissons, amphibiens, oiseaux, mammifères). L’animal s’émancipe de la dictature des qualités isolées pour refléter la réalité sous la forme d’objets intègres, spatio-temporellement cohérents. L’activité de l’animal commence à se scinder en deux phases distinctes : une phase préparatoire ou d’orientation (repérage de la proie, contournement d’obstacles physiques) et une phase consommatrice finale. Le cortex cérébral en expansion devient le régulateur de ces cartes perceptives synthétiques.
- Le stade de l’intellect pratique : Atteint par les mammifères supérieurs, en particulier les primates non humains (anthropoïdes). Comme l’ont démontré les célèbres expériences de Wolfgang Köhler sur les chimpanzés, ces animaux sont capables de résoudre des tâches instrumentales complexes sans tâtonnements purement aléatoires, en découvrant par intuition immédiate (insight) de nouveaux rapports spatiaux et mécaniques (par exemple, emboîter deux cannes de bambou ou empiler des caisses en bois pour atteindre une banane suspendue au plafond). Cependant, Leontiev insiste sur les limites infranchissables de cet intellect animalier : il demeure rivé à la situation visuelle concrète présente « hic et nunc », est incapable de conserver l’outil une fois l’usage consommé, et ne donne lieu à aucune fabrication intentionnelle d’outils au moyen d’autres outils.
8.2 8.2 Le saut qualitatif vers le psychisme humain
L’hominisation ne constitue pas pour Leontiev un simple glissement quantitatif ou une accélération graduelle des facultés du chimpanzé : elle représente un saut dialectique et qualitatif absolu, une rupture dans la trame de l’évolution naturelle. Dès lors que les ancêtres hominidés franchissent le cap de la fabrication systématique et différée d’outils pérennes — fabriquer un biface non pas sous l’impulsion immédiate de la faim, mais en prévision d’usages futurs répétés —, les lois de l’évolution biologique se voient supplantées et subordonnées par les lois du développement historico-social.
Cette mutation d’époque s’accompagne de trois transformations anthropologiques majeures :
- L’invention du travail outillé : L’outil humain cesse d’être un appendice accidentel du corps biologique ; il devient le réceptacle objectif des acquisitions de l’espèce. Pour la première fois dans l’histoire de la planète Terre, les compétences et les adaptations ne se transmettent plus par le véhicule aveugle et infinitésimal des mutations chromosomiques et de la sélection génétique darwinienne, mais par le truchement de la transmission culturelle d’outils et de traditions techniques.
- L’émergence de la parole articulée : Pour coordonner les actions hautement différenciées imposées par la chasse collective ou la taille du silex, la communication animale par signaux affectifs (cris d’alarme, postures de soumission) s’avère radicalement insuffisante. Le langage verbal émerge comme le coordinateur indispensable de l’action collective conjointe. Les mots viennent nommer les objets, fixer les buts et stabiliser les concepts dans une mémoire partagée qui transcende la finitude des corps biologiques.
- L’appropriation contre l’adaptation : Alors que l’animal s’adapte passivement à son milieu en subissant la pression sélective de son écosystème sous peine d’extinction, l’humain s’approprie la nature en la remodelant selon ses desseins, et s’approprie le patrimoine culturel en apprenant à manipuler les artefacts de son groupe social. La phylogenèse biologique cède ainsi définitivement le trône à l’histoire humaine.
8.3 8.3 L’ontogenèse : intériorisation et développement de la personnalité
Comment cette fresque phylogénétique grandiose se répercute-t-elle à l’échelle d’une vie humaine individuelle ? C’est le problème de l’ontogenèse. Pour Leontiev, le nouveau-né humain ne possède à la naissance qu’un ensemble de potentialités organiques, d’organes sensoriels et de structures nerveuses plastiques. Il ne possède pas de personnalité préétablie, pas d’archétypes inconscients figés, pas de concepts innés. Le développement de l’enfant est le processus par lequel ce petit d’homme s’approprie les trésors de la culture humaine à travers un vecteur opératoire capital : l’intériorisation (interiorizatsiya).
Héritier fidèle de la « loi génétique générale du développement culturel » formulée par Vygotski — selon laquelle toute fonction psychique apparaît deux fois dans le développement de l’enfant : d’abord sur le plan social et interpsychologique (entre personnes), puis sur le plan individuel et intrapsychologique (au-dedans de l’enfant) —, Leontiev affine et matérialise ce principe. L’intériorisation n’est pas le simple décalque mental passif d’une scène extérieure ; elle est la transposition progressive d’une activité externe, pratique et matérielle, outillée et manuelle, en une activité interne, mentale et idéale :
« Le processus d’intériorisation ne consiste pas en ce qu’une activité externe se transfère dans un ‘plan de conscience’ interne préexistant ; c’est le processus dans lequel ce plan interne de la conscience se forme lui-même. »
Pour rythmer ce passage de l’externe à l’interne, Leontiev formule le concept fondamental d’activité dominante (vedushchaya deyatelnost). À chaque étape ou crise de l’enfance, une forme spécifique d’activité prend le leadership du développement : c’est au sein de cette activité dominante que se forgent les nouvelles fonctions psychiques, que se réorganisent les représentations du monde et que se prépare le passage au stade suivant. Le passage de la petite enfance à l’âge scolaire n’est pas commandé par une horloge endocrinienne abstraite, mais par l’épuisement des contradictions internes d’une activité dominante et l’éclosion d’une nouvelle structure d’action.
Au terme de cette ontogenèse émerge la personnalité (litchnost). Dans le lexique de Leontiev, il importe de ne jamais confondre l’« individu » (la créature biologique déterminée par son génotype et son tempérament) et la « personnalité ». L’individu naît, mais la personnalité se conquiert : elle est un produit historique et social tardif. La personnalité se définit formellement comme une hiérarchie stable, cohérente et consciente de motifs. Être une personnalité accomplie, c’est être capable de subordonner ses pulsions immédiates et ses motifs élémentaires à des motifs moraux, éthiques et sociaux d’ordre supérieur, devenant ainsi un véritable sujet souverain de son histoire personnelle.
9. 9. L’école de Kharkov et les avancées expérimentales
9.1 9.1 L’exil scientifique et la constitution du groupe de Kharkov
Au début de l’année 1931, l’atmosphère intellectuelle moscovite devient de plus en plus délétère pour les membres du cercle vygotskien. Les attaques venimeuses menées par les idéologues staliniens contre les approches novatrices poussent un groupe de brillants chercheurs à accepter l’invitation des autorités ukrainiennes pour s’installer à Kharkov, alors capitale administrative et culturelle de la République socialiste soviétique d’Ukraine. Ce déplacement stratégique permet la constitution de ce que l’historiographie des sciences consacre sous le nom d’École de psychologie de Kharkov, dont Alekseï Leontiev prend la direction intellectuelle et institutionnelle.
Le groupe réuni autour de Leontiev à l’Institut psychoneurologique panukrainien et à l’Institut pédagogique de Kharkov constitue un panthéon exceptionnel de la recherche expérimentale. On y retrouve de futurs monstres sacrés de la science soviétique :
- Alexandre Zaporozhets, explorateur pionnier de la genèse des mouvements volontaires et de la perception sensorimotrice.
- Piotr Galpérine, créateur de la prodigieuse théorie de la formation par étapes des actions mentales et des concepts.
- Piotr Zintchenko, figure de proue de l’étude de la mémoire involontaire et des mécanismes de mémorisation.
- Lidia Bozhovich, spécialiste mondialement reconnue du développement moral et motivationnel de l’enfant.
Loin de subir cet éloignement géographique comme un exil paralysant, l’équipe de Kharkov met à profit cette relative autonomie pour concevoir des dispositifs expérimentaux d’une sophistication remarquable. C’est précisément dans ces laboratoires ukrainiens, loin des querelles de salon moscovites, que s’est accompli le passage historique de la théorie sémiotique de Vygotski à la théorie de l’activité pratique de Leontiev. Kharkov est devenu le creuset où l’intuition philosophique de la praxis a été mise à l’épreuve de protocoles psychophysiques et psychopédagogiques d’une rigueur d’horlogerie.
9.2 9.2 Les recherches expérimentales sur la perception et la mémoire
Parmi les trésors méthodologiques issus de cette féconde période figurent les recherches sur la genèse motrice de la perception et l’affinement du modèle expérimental de la mémoire. Leontiev et ses collaborateurs réfutent l’idée reçue selon laquelle la perception ne serait qu’un enregistrement photographique inerte de l’image lumineuse sur la rétine ou de l’onde sonore sur le tympan. Dans une série d’expériences fascinantes sur la formation active de la hauteur tonale auditive, Leontiev démontre que l’oreille humaine n’apprend à discriminer les intervalles musicaux subtils qu’en subordonnant son écoute à une activité motrice de résonance vocale :
Les sujets expérimentaux incapables de distinguer deux fréquences sonores très proches parviennent à les différencier avec une précision parfaite dès lors qu’on leur apprend à reproduire vocalement (par micromouvements du larynx) les vibrations perçues. La perception est une action motrice incorporée avant d’être une image contemplative.
Dans le même élan, les travaux menés sous la direction de Leontiev par Piotr Zintchenko sur la mémoire involontaire viennent révolutionner la psychologie cognitive naissante. Les protocoles expérimentaux de Zintchenko consistaient à présenter à des enfants et des adultes des séries de cartes illustrées comportant un dessin au centre et un chiffre dans un coin supérieur :
- Dans un premier groupe expérimental, la tâche imposée (le but de l’action) consistait à classer les cartes en fonction du dessin (par exemple : regrouper les animaux, les véhicules, les meubles). Les chiffres n’avaient aucun rôle dans la tâche.
- Dans un second groupe expérimental, la tâche consistait à classer les cartes par ordre croissant des chiffres inscrits dans le coin. Les dessins n’avaient ici aucune pertinence pour l’action.
- Au terme de l’exercice, à l’insu des sujets, les expérimentateurs mesuraient ce qui avait été spontanément et involontairement mémorisé :
- Les sujets du premier groupe se souvenaient avec une extraordinaire précision de l’ensemble des dessins, mais étaient totalement incapables d’identifier les chiffres associés.
- Les sujets du second groupe avaient retenu les chiffres de façon impeccable, mais avaient complètement « oublié » la présence des dessins.
Cette démonstration empirique éclatante prouve que la mémorisation humaine — même involontaire — n’est pas le reflet passif de ce qui frappe la rétine, mais dépend strictement de la structure de l’action : on retient durablement ce qui constitue l’objet du but de l’action, tandis que les stimuli situés au niveau des conditions matérielles périphériques s’évanouissent de la mémoire. La structure de l’activité dicte souverainement l’architecture de la rétention mémorielle.
9.3 9.3 La genèse des fonctions mentales intérieures
L’École de Kharkov a également jeté les bases empiriques d’une théorie générale de la formation des concepts abstraits, qui trouvera son accomplissement mondial dans les travaux ultérieurs de Piotr Galpérine sur la « formation par étapes des actions mentales » (teoriya poetapnogo formirovaniya umstvennykh deystviy). Le postulat audacieux défendu par Leontiev et Galpérine était le suivant : pour qu’une fonction cognitive complexe (comme le calcul mental, l’analyse grammaticale ou le raisonnement déductif) puisse exister de manière fluide sous forme d’une pensée intérieure dans la tête d’un élève, elle doit impérativement avoir été construite auparavant comme une action matérielle ou matérialisée concrète déployée dans le monde physique avec les mains.
Les protocoles pédagogiques expérimentaux mis en place à Kharkov décomposaient cette genèse en étapes chronologiques inflexibles :
- L’étape de la base d’orientation : Présentation à l’enfant du but de l’action et des repères matériels nécessaires à sa réussite.
- L’étape de l’action matérielle ou matérialisée : L’élève manipule physiquement des objets réels ou des substituts iconiques (bâtonnets de calcul, fiches mobiles, curseurs géométriques). L’opération s’exécute par des mouvements musculaires visibles.
- L’étape de la parole audible socialisée : L’action n’a plus besoin des objets physiques ; elle s’exécute à voix haute. L’enfant énonce pas à pas les règles du calcul ou du classement verbal (« je prends deux, j’ajoute trois, cela fait cinq »). La médiation s’opère par le signe linguistique articulé.
- L’étape du langage pour soi murmuré : La parole s’atténue, se condense et perd sa fonction de communication publique pour devenir un instrument de guidage intime.
- L’étape de l’action mentale pure : Le discours s’intériorise totalement, s’accélère et s’automatise pour devenir un processus de pensée instantané, silencieux et purement conceptuel. L’action externe est devenue une faculté cognitive interne.
Cette découverte magistrale a balayé des siècles de spéculations intellectualistes. Elle prouve de façon irréfutable que les capacités de raisonnement les plus abstraites ne tombent pas du ciel et ne dérivent pas d’une maturation cérébrale spontanée : elles sont la sédimentation intériorisée de gestes techniques réels préalablement exécutés avec le corps dans le monde physique partagé avec autrui.
10. 10. Applications pédagogiques, développement de l’enfant et jeu
10.1 10.1 La psychologie du jeu enfantin chez Leontiev
L’une des contributions les plus lumineuses et les plus poétiques d’Alekseï Leontiev à la psychologie du développement concerne l’élucidation de l’essence du jeu de rôle enfantin (syuzhetno-rolevaya igra). Alors que les théories psychologiques occidentales dominantes de son époque concevaient le jeu de l’enfant comme une simple dépense d’énergie superflue (Herbert Spencer), un exutoire cathartique de pulsions refoulées (psychanalyse freudienne) ou une récapitulation d’instincts ancestraux (Stanley Hall), Leontiev et son disciple Daniil Elkonine démontrent que le jeu est l’activité dominante fondamentale de l’âge préscolaire (de 3 à 6-7 ans).
Comment naît le jeu de rôle dans la vie de l’enfant ? Leontiev l’explique par l’émergence d’une contradiction dialectique explosive au tournant de la crise des trois ans :
- D’un côté, l’enfant de trois ans découvre avec émerveillement le monde des adultes et manifeste un désir impérieux, viscéral d’agir comme l’adulte : il veut conduire une vraie locomotive, piloter un avion, soigner des malades, cuisiner sur le feu, commander à son entourage.
- De l’autre côté, les capacités physiques, neurologiques et sociales réelles de l’enfant lui interdisent formellement l’accès direct à ces opérations matérielles : il est impossible de confier les commandes d’une locomotive à un enfant sous peine de mort immédiate.
Le jeu de rôle symbolique est précisément la résolution géniale de cette contradiction vitale. Dans le jeu, l’enfant transfère son action dans un monde imaginaire où le but n’est plus déterminé par le résultat matériel concret de la tâche, mais par la réalisation de la forme sociale de la conduite adulte. L’enfant saisit un bâton en bois et décrète que ce bâton est un cheval ou une locomotive. La manipulation du substitut matériel (le bâton) permet d’accomplir symboliquement l’activité inaccessible dans le réel.
Loin d’être une anarchie imaginaire sans foi ni loi, le jeu de rôle est pour Leontiev la première et la plus exigeante école de la volonté, du respect des règles et de l’inhibition motrice. Lorsqu’un jeune garçon joue le rôle de la « sentinelle » chargée de garder le château fort imaginaire pendant que ses camarades courent dans la cour, il accepte volontairement de rester immobile au garde-à-vous pendant de longues minutes. Alors qu’il est incapable de rester immobile une seule minute si un adulte le lui demande sur un ton autoritaire, il y parvient sans faillir dans le cadre du jeu, car la règle sociale inhérente au rôle de sentinelle subordonne ses impulsions motrices directes. Le jeu est le laboratoire souverain où l’enfant apprend la morale, intériorise les fonctions sociales et conquiert la maîtrise de sa propre conduite.
10.2 10.2 Théorie des activités dominantes au cours de l’enfance
Sous l’impulsion de Leontiev et en étroite collaboration avec Daniil Elkonine, la psychologie soviétique a formalisé une périodisation rigoureuse de l’ontogenèse infantile, fondée non sur des découpages d’âge chronologiques arbitraires, mais sur la succession ordonnée des activités dominantes. Chaque période de la vie de l’enfant est caractérisée par une forme d’activité centrale au sein de laquelle se concentrent les transformations psychologiques motrices :
| Stade de l’enfance | Activité dominante | Néoformations psychiques majeures |
|---|---|---|
| Nourrisson (0 – 1 an) | Communication émotionnelle directe avec l’adulte | Attachement primaire, besoin de contact social, réactions d’orientation vocale |
| Petite enfance (1 – 3 ans) | Activité manipulatoire instrumentale avec les objets | Appropriation des fonctions culturelles des objets (cuillère, tasse), langage d’action |
| Âge préscolaire (3 – 7 ans) | Jeu de rôle sociodramatique | Subordination des motifs, imagination créatrice, décentration cognitive, inhibition volontaire |
| Âge scolaire primaire (7 – 11 ans) | Activité d’apprentissage scolaire théorique | Pensée conceptuelle abstraite, réflexivité cognitive, autorégulation métacognitive |
| Adolescence (11 – 15 ans) | Communication intime et sociale avec les pairs | Conscience de soi réflexive, idéaux moraux, affirmation de la personnalité sociale |
Cette modélisation met en évidence une loi fondamentale du développement infantile : une alternance dialectique continue entre des stades axés sur le développement des relations interpersonnelles et des motifs sociaux (communication directe, jeu de rôle, communication entre pairs) et des stades axés sur le développement des savoir-faire techniques, cognitifs et opératoires (activité avec les objets, apprentissage scolaire). Le développement n’est pas une ligne droite continue, mais un mouvement en spirale où chaque maîtrise technique prépare une nouvelle crise relationnelle, et où chaque saut relationnel exige l’acquisition de nouveaux instruments conceptuels.
10.3 10.3 Implications pour l’ingénierie éducative et didactique
Les conclusions théoriques de Leontiev portent en elles une critique dévastatrice des méthodes de la pédagogie traditionnelle passive, fondée sur le gavage magistral et la répétition discursive de formules abstraites. Dans la perspective de la théorie de l’activité, il est strictement impossible de transmettre une connaissance à un élève en se contentant de verser des mots dans ses oreilles :
« Savoir, ce n’est pas posséder des représentations mentales mortes emmagasinées dans les tiroirs d’une mémoire passive ; savoir, c’est maîtriser le système des actions matérielles et intellectuelles qui permettent de reproduire, de manier et de transformer l’objet étudié. »
Toute pédagogie authentiquement scientifique doit donc être une ingénierie didactique de l’activité conjointe. Si un enseignant souhaite enseigner le concept de « masse » ou de « volume » à des écoliers, le seul chemin efficace consiste à concevoir une situation-problème où la découverte de ces propriétés physiques est la condition indispensable pour que l’action matérielle de l’élève aboutisse. L’apprentissage doit être organisé comme un processus de recherche active, de manipulation instrumentale et de résolution d’obstacles réels.
De surcroît, Leontiev insiste sur l’impératif absolu de l’alignement motivationnel entre le maître et l’élève. Le drame perpétuel de l’école réside dans le divorce fréquent entre les buts formels imposés par le programme pédagogique et les motifs réels qui habitent l’enfant. Si l’élève ne résout un devoir que pour éviter d’être grondé ou pour obtenir une bonne note (motif externe), le savoir acquis demeure une prothèse extérieure, coupée de son sens personnel profond. L’art du pédagogue consiste à opérer ce fameux « glissement du but vers le motif », en organisant l’activité d’apprentissage de telle sorte que le contenu cognitif lui-même devienne l’objet du désir intellectuel de l’écolier, fondant ainsi un rapport émancipateur et durable à la culture.
11. 11. Controverses, débats critiques et tensions intra-soviétiques
11.1 11.1 La querelle avec Sergueï Rubinstein
L’histoire de la psychologie soviétique ne saurait être peinte sous les traits d’un consensus monolithique et paisible. L’un des débats les plus passionnés, les plus profonds et parfois les plus féroces qui ait agité les cercles académiques moscovites pendant plus de trois décennies est sans conteste la confrontation théorique et institutionnelle entre Alekseï Leontiev et Sergueï Rubinstein (1889-1960). Rubinstein, philosophe et psychologue d’une immense envergure intellectuelle formé à l’école néo-kantienne de Marbourg, avait lui aussi développé dès les années 1930 une théorie de l’activité dans son maître-ouvrage Les Fondements de la psychologie générale (paru en 1940 et couronné du Prix d’État en 1941).
Cependant, sous une apparente parenté terminologique, les deux géants s’opposaient sur une divergence ontologique et causale irréductible :
- Pour Leontiev, la conscience est le produit direct de l’intériorisation de l’activité pratique sociale : l’activité externe matérielle est première, ontologiquement et chronologiquement, et c’est elle qui engendre de toutes pièces le plan interne de la conscience.
- Rubinstein récusait vigoureusement cette primauté absolue de l’externe. Il forgea une célèbre formule dialectique devenue canonique : « Les causes externes agissent toujours par l’intermédiaire des conditions internes » (vneshnee cherez vnutrennee). Pour Rubinstein, l’intériorité psychologique possède sa propre logique, sa propre structure préexistante qui réfracte et filtre les influences extérieures. Prétendre que l’activité interne n’est que la copie intériorisée de l’activité matérielle revenait, selon Rubinstein, à verser dans un behaviorisme sociologisant déguisé et à nier l’autonomie irréductible du sujet psychologique.
À cette controverse philosophique vertigineuse se sont greffées d’inévitables luttes de pouvoir pour le leadership de la psychologie soviétique. Les années de la campagne antisémite de la « lutte contre le cosmopolitisme » (1948-1953) virent Rubinstein violemment déchu de ses fonctions de direction à l’Université et à l’Institut de philosophie. Bien que Leontiev n’ait pas participé activement aux cabales les plus abjectes, son ascension institutionnelle fulgurante au cours de ces années a inévitablement bénéficié de l’effacement forcé de son rival, nourrissant des rancœurs tenaces au sein de la communauté scientifique qui ont perduré bien après leur disparition mutuelle.
11.2 11.2 La rupture perçue avec l’héritage strict de Vygotski
Une autre ligne de fracture critique, débattue avec une acuité renouvelée depuis les années 1980 jusqu’à nos jours, concerne l’exactitude de la filiation entre Leontiev et son maître vénéré Lev Vygotski. Certains commentateurs contemporains et disciples de la première heure — parmi lesquels Vassili Davidov, Felix Mikhaïlov ou des chercheurs occidentaux comme René van der Veer et Jaan Valsiner — ont accusé Leontiev d’avoir opéré une « révision matérialiste réductrice » de la pensée vygotskienne pour des raisons d’opportunisme politique sous l’ère stalinienne.
L’acte d’accusation repose sur les éléments suivants :
- La marginalisation du signe et de la sémiotique : En focalisant toute son attention sur l’activité instrumentale matérielle (l’outil physique), Leontiev aurait relégué au second plan ce qui faisait le génie singulier de Vygotski : l’analyse de la dimension poétique, métaphorique, discursive et dialogique du langage. La vision leontievienne de la conscience risquait ainsi de devenir excessivement utilitaire et pragmatique.
- La simplification du concept d’intériorisation : Là où Vygotski concevait la transition de l’interpsychologique à l’intrapsychologique comme un drame social polyphonique, un dialogue de voix intériorisées, Leontiev l’aurait parfois schématisée comme une translation quasi mécanique d’opérations motrices en opérations mentales.
Cependant, les défenseurs de Leontiev (à l’image de son fils Alekseï A. Leontiev et de son petit-fils Dmitri Leontiev) ont fermement réfuté ces accusations de trahison. Ils soutiennent que Leontiev n’a pas trahi Vygotski, mais a sauvé son héritage d’un anéantissement certain en l’ancrant dans une psychologie concrète et opérationnelle, immunisée contre les accusations d’idéalisme sémantique. Loin de renier la sémiotique, Leontiev a cherché à lui donner un fondement matériel indestructible : le signe ne flotte pas dans l’éther intersubjectif, il prend racine dans la sueur, l’effort et la matière du travail humain.
11.3 11.3 Limites théoriques soulevées par les commentateurs modernes
Avec le recul critique offert par le XXIe siècle, plusieurs angles morts et limitations structurelles de la théorie de l’activité ont été mis en lumière par l’épistémologie contemporaine :
- La sous-estimation des dynamiques affectives primaires et de l’inconscient dynamique : En concevant la personnalité comme une hiérarchie organisée de motifs conscients ou conscientisables et en rejetant avec véhémence l’inconscient pulsionnel freudien (qualifié d’obscurantiste et de biologisant par la doctrine officielle soviétique), Leontiev a peiné à intégrer la part d’ombre, d’irrationnel, de pulsion de mort et de traumatisme non réductible à l’activité finalisée qui traverse l’âme humaine. Les dérèglements psychopathologiques profonds résistent souvent à une lecture exclusivement structurée en termes de buts et d’opérations.
- Le biais collectiviste et la question de l’autonomie individuelle : Conçue au sein d’une société soviétique valorisant le travail d’équipe et la planification industrielle, la théorie de Leontiev postule avec un optimisme parfois naïf l’harmonie naturelle entre l’épanouissement individuel et l’activité collective. Elle offre peu d’outils critiques pour analyser la révolte du sujet contre la communauté, le choix délibéré du retrait solitaire, ou les formes d’action dissidente qui refusent les cadres mêmes des institutions établies.
- La difficulté d’opérationnalisation empirique fine de la triade conceptuelle : Si la distinction entre activité, action et opération est d’une clarté éblouissante sur le plan théorique, sa mise en œuvre dans l’observation microscopique en temps réel s’avère redoutablement complexe. À quel millième de seconde précis un but conscient glisse-t-il vers une opération automatisée ? Comment délimiter les frontières exactes d’un motif lorsque l’acteur humain est traversé par des motivations ambivalentes et contradictoires ? Ces défis méthodologiques ont exigé des prolongements théoriques majeurs de la part des successeurs de Leontiev.
12. 12. L’héritage d’Alekseï Leontiev et la portée contemporaine de ses travaux
12.1 12.1 La théorie de l’activité de troisième génération : Yrjö Engeström
Loin de s’éteindre avec la chute de l’Union soviétique en 1991, l’armature théorique forgée par Alekseï Leontiev a connu une transfiguration spectaculaire et une diffusion planétaire grâce aux travaux du chercheur finlandais Yrjö Engeström et du Centre de recherche sur l’activité, le développement et l’apprentissage (CRADLE) de l’Université d’Helsinki. Engeström a formalisé ce qu’il a baptisé la « théorie de l’activité historico-culturelle de troisième génération » (CHAT – Cultural-Historical Activity Theory).
Constatant que le modèle original de Leontiev se focalisait principalement sur le sujet individuel interagissant avec son objet médiatisé par des instruments, Engeström a élargi cette cellule de base pour concevoir un modèle systémique global : le fameux système d’activité (représenté par un triangle interconnecté complexe). Ce modèle intègre explicitement les dimensions sociétales et institutionnelles qui encadrent toute action humaine :
- Les règles formelles et informelles (normes, protocoles, lois, coutumes) qui contraignent le comportement.
- La communauté des acteurs qui partagent le même objet général de travail.
- La division du travail (hiérarchies, spécialisations, répartition des charges et du pouvoir) au sein du collectif.
Le coup de génie d’Engeström a été de placer les contradictions systémiques internes au cœur de l’analyse organisationnelle. Les systèmes d’activité ne sont jamais des mécaniques harmonieuses et figées : ils sont en permanence travaillés par des frictions, des dilemmes et des paradoxes (par exemple, la contradiction dans un hôpital entre le motif éthique de soigner les patients avec humanité et l’impératif managérial de rentabilité financière et de réduction des coûts par acte). Pour Engeström, ces contradictions ne sont pas des dysfonctionnements anormaux à supprimer : elles sont le moteur dialectique indispensable de l’apprentissage expansif et de l’innovation institutionnelle. Cette approche est aujourd’hui appliquée dans le monde entier pour repenser l’organisation du travail hospitalier, la gestion des crises environnementales, la sécurité dans l’aviation civile ou la transformation des systèmes scolaires.
12.2 12.2 L’impact sur l’interaction humain-machine (IHM) et l’ergonomie cognitive
L’un des domaines où la pensée de Leontiev a opéré une percée technologique et conceptuelle des plus retentissantes à la fin du XXe et au début du XXIe siècle est sans conteste l’interaction humain-machine (IHM) et l’ergonomie cognitive des systèmes numériques. Dès le début des années 1990, des chercheurs de premier plan comme Kari Kuutti, Susanne Bødker, Bonnie Nardi et Victor Kaptelinin ont sonné l’alarme face aux impasses du cognitivisme traditionnel d’inspiration nord-américaine.
Le paradigme computationnel classique concevait l’utilisateur humain assis devant son écran d’ordinateur comme un simple « processeur d’information » abstrait, échangeant des bits de données avec une machine électronique via des canaux sensoriels isolés. Or, cette modélisation de laboratoire était incapable d’expliquer pourquoi des interfaces logicielles réputées ergonomiques sur le papier provoquaient des rejets massifs, des erreurs de pilotage catastrophiques et une souffrance au travail aiguë sur le terrain. L’introduction de la théorie de l’activité a radicalement déplacé le regard :
- L’utilisateur ne « traite pas de l’information » avec une machine : il déploie une activité professionnelle signifiante (soigner un malade, concevoir un pont d’ingénierie, enseigner la physique) dans laquelle l’ordinateur n’est qu’un artefact médiateur parmi d’autres.
- La distinction hiérarchique activité / action / opération est devenue l’étalon d’or de la conception d’interfaces :
- Au niveau de l’activité : Le logiciel répond-il aux véritables motifs des travailleurs et à leurs valeurs professionnelles ?
- Au niveau des actions : L’architecture des menus permet-elle de planifier et d’anticiper clairement les buts conscients sans surcharge cognitive ?
- Au niveau des opérations : Les raccourcis clavier, la sensibilité de la souris ou la disposition des boutons permettent-ils une automatisation motrice fluide, libérant l’attention pour la tâche créative de fond ?
Dans le domaine du travail collaboratif assisté par ordinateur (CSCW – Computer-Supported Cooperative Work), la théorie de Leontiev a permis de concevoir des plateformes numériques partagées qui ne se contentent pas de stocker des fichiers, mais qui soutiennent la visibilité mutuelle des actions conjointes et la division sociale des tâches, prévenant ainsi les ruptures d’intelligibilité au sein des équipes distribuées géographiquement à l’échelle de la planète.
12.3 12.3 Actualité et pertinence philosophique au XXIe siècle
À l’aube du XXIe siècle, la pensée d’Alekseï Leontiev révèle des résonances saisissantes avec les courants les plus novateurs des sciences cognitives contemporaines, en particulier le paradigme de la cognition 4E (Embodied, Embedded, Enacted, Extended – Incarnée, Située, Enactive et Étendue), porté par des figures comme Francisco Varela, Andy Clark, Alva Noë ou Shaun Gallagher. Lorsque ces philosophes et neurobiologistes de pointe démontrent que l’esprit n’est pas un logiciel désincarné hébergé dans un cerveau-ordinateur, mais un processus émergeant de l’engagement corporel actif et outillé d’un organisme vivant dans son environnement matériel, ils redécouvrent — souvent sans le savoir explicitement — les thèses magistrales formulées par Leontiev dès 1940.
De même, dans les débats brûlants qui traversent la sociologie contemporaine et la clinique du travail — qu’il s’agisse de la crise des « métiers sans queue ni tête » (bullshit jobs théorisés par David Graeber), de l’épidémie de désengagement professionnel (quiet quitting) ou de la perte généralisée de boussole éthique dans les bureaucraties managériales financiarisées —, la distinction forgée par Leontiev entre la signification objective (znachenie) et le sens personnel (smysl) s’avère d’une puissance diagnostique inégalée. Pourquoi des millions de salariés hautement diplômés et grassement rémunérés sombrent-ils dans la dépression et le burn-out ? Parce que les entreprises contemporaines leur imposent d’exécuter des actions dont la signification sociale formelle est évidente (générer des flux de clics, optimiser des algorithmes de vente, produire des rapports d’audit standardisés), mais dont le sens personnel est rigoureusement nul, vide ou violent pour leur conscience morale intime.
Alekseï Nikolaïevitch Leontiev nous a légué une œuvre colossale, forgée au creuset des épreuves les plus tragiques de l’histoire moderne. Par sa détermination inébranlable à penser l’homme non comme un automate biologique esclave de ses gènes, ni comme une âme désincarnée flottant au-dessus des réalités économiques, mais comme un bâtisseur d’histoire façonnant son propre esprit par la transformation matérielle du monde partagé, il demeure un sommet indépassé de la pensée psychologique universelle. Cent vingt ans après sa naissance, sa leçon fondatrice résonne avec une force intacte :
« La psyché humaine n’est pas enfermée au dedans de nous ; elle est là-bas, déployée dans le monde, dans nos œuvres, dans nos amours, dans nos luttes conjointes et dans les artefacts par lesquels nous continuons d’humaniser la Terre. »
Références
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