Biography
Dans le panorama foisonnant et souvent tragique de la pensée psychologique et philosophique soviétique du XXe siècle, la figure de Sergueï Leonidovitch Rubinstein (1889-1960) occupe une place monumentale, bien que paradoxalement méconnue hors des frontières de l’Europe orientale. Penseur d’une envergure intellectuelle exceptionnelle, formé aux sources les plus exigeantes du néo-kantisme européen avant de refonder de manière originale le matérialisme dialectique au sein des sciences humaines, Rubinstein a accompli l’une des tentatives les plus audacieuses pour surmonter la crise séculaire de la psychologie. Loin d’être un simple épigone de l’orthodoxie marxiste ou un théoricien subordonné aux diktats d’un régime autoritaire, il a déployé un système conceptuel rigoureux visant à dépasser le schisme traditionnel entre l’idéalisme subjectiviste et le matérialisme mécaniste.
Au cœur de son œuvre magistrale se déploie une intuition épistémologique centrale, formulée dès les années 1930 et affinée jusqu’à ses ultimes écrits anthropologiques : le principe de l’unité de la conscience et de l’activité. En articulant ce principe à une dialectique novatrice du déterminisme — selon laquelle les causes externes agissent toujours par l’intermédiaire des conditions internes —, Rubinstein a restitué au sujet humain son statut d’agent créateur, conscient et responsable, refusant catégoriquement tant l’illusion béhavioriste qui réduit l’homme à un agrégat de réflexes conditionnés que la tentation phénoménologique pure qui isole la conscience de ses médiations matérielles et pratiques. Ce projet titanesque, qui lui valut à la fois les plus prestigieuses consécrations étatiques, à l’instar du Prix Staline en 1942, et les violences inquisitoriales de la campagne antisémite et « anti-cosmopolite » de l’après-guerre, représente un tournant fondateur de la science soviétique.
Cet article propose une exploration intégrale et systématique de la vie, de l’évolution théorique, des controverses institutionnelles et du testament philosophique de Sergueï Rubinstein. En retraçant sa trajectoire depuis les cercles académiques prestigieux de l’université de Marbourg jusqu’aux déchirements idéologiques de l’Union soviétique stalinienne et post-stalinienne, il s’agira d’éclairer la genèse de concepts aujourd’hui redécouverts par les sciences cognitives contemporaines, la théorie de l’action située et la psychologie du sujet. À travers une lecture approfondie de ses traités majeurs — des monumentaux Fondements de la psychologie générale à l’ouvrage testamentaire L’Homme et le monde —, nous restituerons à Rubinstein sa dimension authentique : celle d’un bâtisseur théorique de premier plan dont la fécondité critique continue d’interpeller notre compréhension de la subjectivité humaine.
1. Introduction et mise en contexte historique : Vie et genèse intellectuelle de Sergueï Rubinstein
1.1 Origines familiales, formation initiale et contexte socio-politique
Sergueï Leonidovitch Rubinstein naît le 18 juin 1889 (selon le calendrier julien alors en vigueur) dans la ville portuaire d’Odessa, perle cosmopolite de la mer Noire située au sud de l’Empire des tsars. Issu d’une famille bourgeoise juive profondément cultivée et sécularisée, il grandit dans un environnement où les arts, les sciences et les débats politiques occupent une place prépondérante. Son père, Leonid Ossipovitch Rubinstein, est un juriste réputé, réputé pour sa probité intellectuelle et son libéralisme éclairé, tandis que sa mère veille à inculquer à ses enfants un amour profond pour la littérature universelle et la musique classique. Au sein de cette atmosphère stimulante, le jeune Sergueï démontre très tôt des dispositions exceptionnelles pour les langues anciennes et modernes, maîtrisant le russe, l’allemand, le français et le latin avec une aisance remarquable.
Odessa, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, constitue un foyer de métissage culturel unique, où se côtoient intellectuels russes, commerçants grecs, italiens et une imposante communauté juive participant activement à la vie civique et littéraire. Néanmoins, cet éclat urbain est assombri par les crispations autocratiques du régime tsariste et la montée endémique d’un antisémitisme d’État, ponctué de pogroms dévastateurs. La révolution de 1905, dont Odessa devient l’un des épicentres dramatiques avec la mutinerie du cuirassé Potemkine et les affrontements civils sanglants, marque profondément l’adolescence de Rubinstein. Témoin direct des fractures de la société impériale, il développe une sensibilité précoce aux questions de justice sociale, de droit et d’émancipation politique. Ses premières lectures s’orientent alors vers la philosophie politique, l’histoire économique et la sociologie, nourries par la volonté de comprendre les dynamiques sous-jacentes à l’effondrement de l’ordre ancien.
Après avoir achevé avec éclat ses études secondaires au gymnase Richelieu d’Odessa en 1908, où il reçoit une médaille d’or récompensant son excellence académique, Rubinstein se heurte aux quotas discriminatoires (le redoutable numerus clausus) imposés aux étudiants d’origine juive au sein des universités impériales russes. Face à cette impasse institutionnelle et mû par un désir inextinguible d’étudier la philosophie et les sciences fondamentales à leurs sources les plus exigeantes, il prend la décision, soutenue par son père, de s’exiler provisoirement en Europe occidentale pour y poursuivre son cursus supérieur.
1.2 Parcours académique en Europe occidentale et retour en Russie
Arrivé en Allemagne au cours de l’année 1909, Rubinstein s’inscrit brièvement aux universités de Fribourg-en-Brisgau et de Heidelberg avant de rejoindre le centre névralgique de la pensée philosophique de son époque : l’université de Marbourg. Cette institution hessoise est alors le berceau de l’une des écoles les plus prestigieuses et rigoureuses du néo-kantisme, dominée par les figures magistrales de Hermann Cohen et de Paul Natorp. L’immersion dans ce milieu académique transforme profondément la structure mentale du jeune étudiant. Il se soumet sans réserve à l’apprentissage de la méthode transcendantale, à l’analyse rigoureuse des conditions de possibilité de la connaissance scientifique et à la critique implacable du psychologisme naïf.
Sous la direction directe de Cohen et de Natorp, Rubinstein rédige une dissertation doctorale d’une remarquable densité spéculative intitulée Eine Studie zu Hegels Begriff der Methode (Une étude sur le concept de méthode chez Hegel), qu’il soutient avec les plus hautes félicitations en 1913. Ce travail universitaire révèle déjà sa préoccupation constante : surmonter l’antinomie entre la fixité logique des catégories de l’entendement et la fluidité historique et temporelle du devenir réel. Cohen admire la vivacité d’esprit et l’intégrité intellectuelle de son jeune disciple russe, au point de lui proposer d’embrasser une carrière professorale en Allemagne. Cependant, profondément attaché à sa terre natale et habité par le sentiment d’avoir une tâche historique à accomplir au sein de son pays d’origine, Rubinstein décline cette opportunité prestigieuse et retourne à Odessa à l’automne 1914, précisément au moment où éclate la Première Guerre mondiale.
Le déclenchement du conflit mondial et l’effondrement consécutif de la Russie impériale bouleversent tout espoir d’une transition académique paisible. Dès son retour, Rubinstein enseigne la philosophie et la psychologie dans des établissements secondaires et universitaires d’Odessa, tout en observant avec lucidité les secousses de la révolution de Février puis le basculement d’Octobre 1917. Au cœur de la guerre civile qui ravage l’Ukraine et voit se succéder les troupes blanches, bolchéviques, nationalistes et étrangères dans les rues d’Odessa, Rubinstein choisit résolument d’inscrire son destin dans la refondation républicaine et socialiste de l’instruction publique, acceptant de relever le défi de réorganiser l’enseignement supérieur sous l’égide du nouveau pouvoir soviétique.
1.3 Positionnement institutionnel au sein des institutions soviétiques
Au lendemain de la guerre civile, au début des années 1920, Rubinstein s’investit corps et âme dans la reconstruction intellectuelle d’Odessa. Nommé directeur de la Bibliothèque scientifique d’Odessa — l’une des plus riches du sud de l’ex-Empire —, il en modernise radicalement les services, sauvant des milliers d’ouvrages précieux de la destruction et favorisant l’accès démocratique aux savoirs contemporains. Parallèlement, il assume la charge de professeur à l’Institut d’instruction publique d’Odessa (héritier partiel de l’ancienne université Novorossia), où il dispense des cours de pédagogie générale et de psychologie expérimentale. C’est durant cette période féconde qu’il commence à esquisser les lignes directrices de son grand projet : réconcilier les exigences méthodologiques de la philosophie transcendantale avec les prémisses de la dialectique matérialiste.
Sa réputation d’érudit et de théoricien d’une rigueur inflexible ne tarde pas à franchir les frontières régionales. En 1930, il est appelé à Léningrad pour occuper la chaire de psychologie de l’Institut pédagogique Herzen. Cette nomination marque un tournant décisif dans son parcours. Dans l’ancienne capitale impériale, Rubinstein fédère autour de lui une équipe de jeunes chercheurs brillants et entreprend la refonte intégrale des programmes d’enseignement de la psychologie. C’est à Léningrad qu’il rédige ses premiers articles programmatiques majeurs, affirmant la nécessité d’une psychologie générale construite sur des bases matérialistes non vulgaires, et qu’il commence le colossal travail de rédaction de son traité magistral, Les Fondements de la psychologie générale.
L’éclat de ses contributions conduit les instances scientifiques soviétiques à le propulser au centre même du pouvoir académique. En 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, Rubinstein est nommé chef du département de psychologie à la prestigieuse Université d’État de Moscou (MGU) et prend simultanément la direction de l’Institut de psychologie de Moscou, rattaché à l’Académie des sciences pédagogiques. Quelques années plus tard, en 1945, il crée et prend la tête du secteur de psychologie au sein de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de l’URSS, consacrant ainsi l’ancrage institutionnel de la discipline au sein du saint des saints de la philosophie soviétique. Il devient ainsi la figure hégémonique et régulatrice de la science psychologique soviétique des années 1940.
2. Les racines philosophiques : Du néo-kantisme de Marbourg au matérialisme dialectique
2.1 L’influence de l’école de Marbourg : Cohen et Natorp
Pour comprendre la singularité de la pensée de Rubinstein au sein du marxisme soviétique, il est indispensable de mesurer l’empreinte indélébile laissée par sa formation néo-kantienne marbourgeoise. L’école de Marbourg professait un refus absolu de toute ontologie dogmatique et de tout réalisme naïf : l’objet de la connaissance n’est pas une « chose en soi » extérieure et passivement enregistrée par la sensibilité, mais une construction active et continue de l’entendement régie par des lois transcendantales. Hermann Cohen avait forgé le concept de pure action de la pensée (reine Erzeugung), postulant que l’acte intellectuel ne procède pas de sensations brutes, mais engendre lui-même les catégories par lesquelles la réalité devient intelligible.
Paul Natorp, quant à lui, avait étendu cette méthode critique à l’examen de la psychologie, démontrant les apories insolubles de l’introspectionnisme qui tente de saisir les contenus de conscience comme des états statiques, alors même que la conscience n’est que dynamisme et devenir. De cette formation hautement exigeante, Rubinstein conservera une vigilance épistémologique permanente contre toute tentation empiriste ou physicaliste vulgaire. Il refusera toujours de considérer le fait psychique comme une simple sécrétion biologique du cerveau ou comme une copie passive d’objets extérieurs préformés.
Néanmoins, Rubinstein perçoit très tôt les limites intrinsèques de l’idéalisme transcendantal. Si Cohen et Natorp avaient su mettre en évidence le rôle actif, constructif et médiateur de la pensée, ils avaient confiné cette activité dans la sphère désincarnée de la conscience logique pure, coupée de la matérialité du monde physique et du travail social. L’effort ultérieur de Rubinstein consistera précisément à « rapatrier » ce concept d’action productive depuis le ciel de l’idéalisme logique vers la terre de la pratique humaine matérielle et historique, effectuant ainsi un retournement analogue à celui que Marx avait opéré vis-à-vis du système hégélien.
2.2 L’intégration critique du marxisme philosophique
La rencontre entre Rubinstein et le marxisme ne procède pas d’une adhésion opportuniste aux dogmes officiels après la Révolution, mais d’une méditation philosophique rigoureuse, initiée dès sa jeunesse odessite et approfondie tout au long des années 1920. Rubinstein est l’un des tout premiers théoriciens soviétiques à saisir l’immense portée philosophique des Manuscrits de 1844 de Karl Marx dès leur publication savante par David Riazanov et l’Institut Marx-Engels au début des années 1930. Il y puise le concept émancipateur d’activité objective (gegenständliche Tätigkeit), qui va constituer le pivot de toute sa refondation théorique.
Pour Rubinstein, le marxisme authentique n’a rien de commun avec le matérialisme mécaniste hérité des encyclopédistes français du XVIIIe siècle ou avec le positivisme naturaliste qui triomphait dans la physiologie de son temps. Il rejette vigoureusement la vulgarisation idéologique qui réduit le matérialisme historique à un déterminisme économique linéaire où la conscience individuelle ne serait qu’un reflet passif et illusoire des rapports de production. S’appuyant sur les célèbres Thèses sur Feuerbach, il souligne que le principal défaut de tout le matérialisme passé est que la réalité sensible n’y est saisie que sous la forme de l’objet ou de l’intuition, mais non en tant qu’activité humaine concrète, non subjectivement.
Le marxisme offre ainsi à Rubinstein l’assise ontologique qui manquait au néo-kantisme : la conscience humaine n’est pas un œil désincarné contemplant l’univers, elle est organiquement imbriquée dans le travail matériel par lequel l’espèce humaine transforme la nature et, ce faisant, se transforme elle-même. En concevant le psychisme comme une fonction de la vie matérielle régie par les lois dialectiques de la contradiction, du saut qualitatif et de la médiation, Rubinstein ambitionne de construire une psychologie enfin digne du statut de science humaine totale, intégrée et non réductrice.
2.3 La rupture avec le dualisme cartésien et l’idéalisme spéculatif
Fort de cette double ascendance philosophique, Rubinstein engage une charge frontale contre les deux impasses jumelles qui ont paralysé l’histoire de la psychologie moderne depuis le XVIIe siècle. La première cible de sa critique est le dualisme cartésien, qui a scindé irrémédiablement l’être en deux substances incompatibles : la substance pensante (res cogitans) d’une part, et la substance étendue (res extensa) de l’autre. Rubinstein montre comment cette fracture originelle a condamné la psychologie soit à s’enfermer dans un spiritualisme sans corps, soit à s’effondrer dans un mécanicisme sans sujet.
L’idéalisme subjectiviste et la tradition de la psychologie de Wilhelm Wundt ou de la phénoménologie d’Edmund Husserl constituent la manifestation directe de ce cartésianisme désincarné. En postulant que les phénomènes psychiques ne sont accessibles que par l’introspection intérieure et qu’ils forment un monde clos d’expériences subjectives pures, ces approches coupent la conscience de son ancrage corporel, matériel et praxéologique. Rubinstein refuse cette « clôture immanente » : la conscience n’est pas un réceptacle intérieur dans lequel l’individu contemple ses états d’âme, mais une ouverture active sur le monde extérieur, une relation médiée avec les objets réels.
Inversement, Rubinstein pourfend avec une vigueur égale le béhaviorisme naissant de John B. Watson et ses déclinaisons soviétiques réductrices que furent la réflexologie de Vladimir Bekhterev et la réactivologie de Konstantin Kornilov. En voulant purger la psychologie de toute référence à la conscience pour ne conserver que les stimuli physiques et les réactions motrices observables, ces courants ont tout simplement liquidé le sujet psychologique. Ils ont transformé l’être humain en un automate réactif, incapable d’intentionnalité, de créativité et de sens. Rubinstein formule ainsi l’exigence d’un monisme dialectique : la pensée et l’action corporelle, l’esprit et la matière, la subjectivité et l’objectivité ne sont pas deux substances séparées, mais deux aspects indissociables d’une seule et même réalité dynamique qu’est la vie pratique de l’homme.
3. Le principe fondamental de l’unité de la conscience et de l’activité
3.1 Genèse et formulation du principe dans les années 1930
C’est en 1934, dans un article resté célèbre intitulé « Les problèmes de la psychologie dans les travaux de Karl Marx » (publié dans la revue Sovetskaïa Psikhotekhnika), que Rubinstein formule pour la première fois avec une précision d’orfèvre ce qui deviendra la clef de voûte de toute la psychologie soviétique : le principe de l’unité de la conscience et de l’activité. Cette publication intervient dans un climat de crise aiguë, alors que les chercheurs soviétiques peinent à définir une méthode proprement dialectique et s’égarent dans des compromis théoriques boiteux entre le réflexisme pavlovien et le marxisme programmatique.
Rubinstein y énonce une proposition révolutionnaire : la conscience n’est pas une instance préalable qui gouvernerait l’action de l’extérieur, pas plus qu’elle n’est un épiphénomène passif généré après coup par les mouvements du corps. La conscience se forme, se développe et se manifeste au sein même de l’activité. Cette proposition renverse l’ordre traditionnel de la métaphysique intellectualiste :
- L’activité n’est pas une simple décharge musculaire ou une mise en œuvre mécanique d’un plan mental préconçu ;
- La conscience n’est pas un miroir immobile, mais une dimension constitutive et régulatrice de l’agir ;
- Le sujet ne pense pas avant d’agir, pas plus qu’il n’agit sans penser : il pense dans et par son action transformatrice sur le monde.
Ce postulat permettait d’évincer d’un seul coup tant l’idéalisme substantialiste que l’empirisme béhavioriste. En affirmant que le développement psychologique de l’homme s’enracine dans la praxis matérielle, Rubinstein dotait la psychologie d’un objet d’étude unifié où l’intériorité psychique et l’extériorité comportementale cessaient d’être deux territoires étanches pour devenir les pôles polaires d’un processus continu.
3.2 La dynamique d’interaction entre le sujet agissant et l’objet
Pour Rubinstein, l’activité humaine (deïatelnost) ne saurait en aucun cas être assimilée au concept biologique de comportement (behavior). Le comportement de l’animal est une adaptation homéostatique aux pressions de son milieu immédiat, gouvernée par l’instinct ou le conditionnement. L’activité de l’homme, en revanche, est une médiation sociale, téléologique, consciente et historique qui vise non pas à s’adapter passivement au milieu, mais à transformer la nature en fonction de buts préalablement posés et de besoins historiquement construits.
Cette distinction cardinale repose sur une double dynamique indissociable : l’objectivation (Vergegenständlichung) et la subjectivation. D’un côté, en agissant sur le réel par le biais d’outils, de symboles et de langages, l’être humain extériorise ses facultés psychiques, ses pensées et ses intentions dans des objets de culture matérielle et spirituelle : il objectivise sa propre subjectivité. De l’autre côté, en entrant en contact avec ces objets culturels et naturels au cours de son activité concrète, l’individu intègre les propriétés objectives du monde, s’approprie les savoirs accumulés par les générations précédentes et transforme sa propre structure mentale : il subjectivise le monde objectif.
Il en résulte une conception profondément interactionniste de l’existence : en modifiant l’objet extérieur, le sujet modifie inévitablement sa propre nature. La conscience n’est donc pas une propriété statique gravée dans le cerveau dès la naissance, mais un processus ininterrompu d’auto-engendrement de l’homme par sa propre praxis. L’objet cesse d’être une résistance inerte pour devenir le miroir dans lequel l’homme prend conscience de sa puissance et de ses déterminations.
3.3 Implications épistémologiques pour la méthode psychologique
L’introduction du principe de l’unité de la conscience et de l’activité entraîne un bouleversement complet de la méthodologie de recherche en psychologie. Si la conscience n’est pas un monde clos accessible au seul regard intérieur, l’introspectionnisme s’effondre méthodologiquement : un sujet ne peut appréhender la plénitude de ses processus psychiques par un simple repli contemplatif sur lui-même, car ses représentations sont déformées ou incomplètes hors de leur manifestation opératoire. Inversement, le béhaviorisme, en refusant d’interpréter le sens et les régulations internes des conduites observables, se condamne à une myopie descriptive superficielle.
Rubinstein forge ainsi une épistémologie de l’observation indirecte et objective des processus subjectifs :
- L’expérimentation psychologique ne consiste pas à enregistrer des réponses mécaniques à des stimuli isolés en laboratoire ;
- Elle consiste à analyser rigoureusement la genèse, l’organisation et la restructuration de l’activité du sujet lorsqu’il est confronté à des tâches concrètes et signifiantes ;
- L’expérimentateur observe le psychisme « en acte », à travers les hésitations, les erreurs, les réorganisations motrices et conceptuelles, et la manière dont le sujet formule et résout un problème réel.
Cette approche implique le dépassement de la simple corrélation statistique issue des tests standardisés occidentaux, que Rubinstein critiquera sans relâche pour leur incapacité à saisir la dynamique du potentiel intellectuel. Il préconise une méthode causale-génétique où l’analyse qualitative des processus de pensée l’emporte sur la mesure quantitative des seuls résultats bruts. L’expérimentation devient une situation vivante d’apprentissage et de résolution où les structures profondes du psychisme se découvrent à travers leur actualisation pratique.
4. « Les Fondements de la psychologie générale » (1940) : Structure et portée doctrinale
4.1 L’architecture conceptuelle du traité encyclopédique
En 1940, la publication monumentale des Fondements de la psychologie générale (Osnovy obchtcheï psikhologuii) par les éditions pédagogiques d’État à Moscou constitue l’événement le plus significatif de l’histoire des sciences humaines soviétiques de l’entre-deux-guerres. Cet ouvrage encyclopédique de près de mille pages représente la première synthèse totale, rigoureusement articulée et théoriquement unifiée, de l’ensemble des connaissances de la psychologie expérimentale, comparée, génétique, clinique et sociale, à la lumière du matérialisme dialectique.
L’architecture de l’ouvrage témoigne d’un plan logique d’une formidable cohérence déductive et inductive. Rubinstein ne se contente pas d’agréger des données disparates : il organise l’exposition selon une gradation dialectique qui part des prémisses biologiques et évolutives de la vie psychique pour s’élever jusqu’aux formes les plus raffinées de la conscience sociale et de l’individualité créatrice :
- La première partie expose les fondements philosophiques et méthodologiques de la discipline, précisant le principe de l’unité de la conscience et de l’activité ;
- La deuxième section se penche sur l’ontogenèse et la phylogenèse du psychisme, confrontant les données de l’éthologie animale aux spécificités du travail humain ;
- La troisième partie déploie une analyse exhaustive des processus cognitifs fondamentaux : sensation, perception, mémoire, imagination, et surtout pensée ;
- La quatrième section est consacrée aux processus affectifs, émotionnels et à la vie volitionnelle ;
- L’ouvrage culmine dans une magistrale cinquième partie dédiée à la psychologie de la personnalité (litchnost), son orientation, ses aptitudes, son caractère et sa conscience de soi.
Chaque concept fait l’objet d’une clarification terminologique rigoureuse. Rubinstein dialogue d’égal à égal avec les plus grandes écoles de son temps : la Gestalt-théorie allemande (Köhler, Wertheimer, Koffka), la psychanalyse freudienne, la psychologie génétique de Jean Piaget, le comportementalisme anglo-saxon et l’école sociologique française de Pierre Janet et Émile Durkheim, intégrant leurs découvertes empiriques tout en critiquant fermement leurs dérives métaphysiques respectives.
4.2 La réception initiale et l’attribution du Prix Staline en 1942
La publication des Fondements suscite un enthousiasme unanime au sein de la communauté scientifique soviétique, qui salue enfin l’avènement d’un manuel d’envergure internationale rompant avec les brochures dogmatiques et schématiques qui abondaient jusqu’alors. L’ouvrage s’impose instantanément comme la référence académique incontournable dans toutes les universités et instituts pédagogiques d’URSS. Rubinstein réussit le tour de force de conférer à la psychologie soviétique une respectabilité épistémologique totale, capable de rivaliser avec les grandes traditions universitaires occidentales.
Cette consécration culmine en 1942, en plein cœur de la Grande Guerre patriotique contre l’invasion nazie. Alors que le pays est engagé dans un combat titanesque pour sa survie et que les institutions académiques sont repliées à l’arrière, les autorités récompensent l’ouvrage par le prestigieux Prix Staline de seconde classe. Il s’agit d’un fait sans précédent : jamais un ouvrage de psychologie n’avait reçu une telle distinction au sommet de l’appareil d’État soviétique. Rubinstein fait don de la dotation financière accompagnant le prix à l’effort de défense nationale pour la construction d’un avion de chasse, illustrant son engagement civique absolu.
Le prix confère à l’auteur un prestige institutionnel immense. Les comptes rendus élogieux dans la Pravda et les revues académiques célèbrent le triomphe de la méthode marxiste appliquée à l’étude de l’esprit humain. Le traité de Rubinstein commence également à être traduit et commenté dans les cercles de psychologues progressistes et marxistes étrangers, notamment en France sous l’impulsion de Henri Wallon et de René Zazzo, qui voient en Rubinstein l’incarnation de la maturité scientifique du matérialisme historique.
4.3 Les révisions de la seconde édition (1946)
Le succès triomphal de 1940 et les exigences pédagogiques de l’après-guerre incitent Rubinstein à préparer une deuxième édition profondément remaniée et augmentée, qui paraît en 1946. Loin de se reposer sur ses lauriers, le psychologue enrichit son traité de plus de deux cents pages supplémentaires, nourries par l’expérience tragique de la Seconde Guerre mondiale et les avancées cliniques récentes. Cette nouvelle version accorde une attention décuplée aux problèmes de la motivation humaine, des valeurs éthiques, de la reconstruction du comportement chez les blessés de guerre et du rôle de l’héroïsme au sein de la personnalité intégrée.
C’est également dans cette seconde édition que Rubinstein affine considérablement sa critique du déterminisme mécanique et expose avec davantage de force la dialectique subtile entre conditions internes et causes externes. Il y intègre les observations neuropsychologiques recueillies auprès des traumatisés crâniens, amorçant un dialogue fructueux avec les recherches de son confrère et rival Alexandre Louria. Il approfondit l’ancrage socio-historique des catégories de la perception et du langage, montrant comment les fonctions psychiques supérieures sont intimement médiatisées par les outils de la culture humaine.
Paradoxalement, cette seconde édition de 1946, qui représente le zénith théorique de la maturité institutionnelle de Rubinstein, va se révéler l’instrument involontaire de son calvaire futur. Son érudition prodigieuse, son respect scrupuleux des données de la science étrangère et l’absence de tout chauvinisme idéologique vont bientôt devenir des cibles faciles pour les zélotes de la nouvelle ligne idéologique qui s’apprête à s’abattre sur l’intelligentsia soviétique.
5. La dialectique du déterminisme psychologique : Causes externes et conditions internes
5.1 La formule axiomatique du déterminisme selon Rubinstein
L’un des apports les plus durables et les plus puissants de Rubinstein à la théorie de la connaissance réside dans sa formulation dialectique du déterminisme, qu’il oppose terme à terme au modèle mécaniste de la causalité. Dans l’épistémologie physicaliste classique et dans le schéma béhavioriste dominant (Stimulus $\rightarrow$ Réponse), l’effet d’une cause externe est considéré comme direct, univoque et universel : un stimulus donné appliqué à un organisme doit nécessairement provoquer une réaction physiologique ou motrice prévisible. Rubinstein récuse avec force ce simplisme réducteur.
Il formule son grand principe ontologique sous la forme d’un axiome fondamental : « Les causes externes agissent toujours par l’intermédiaire des conditions internes » (vnechnie pritchiny deïstvouïout tcherez vnoutrennie ousloviia). Rien dans l’univers, qu’il s’agisse du monde inorganique, de la matière vivante ou de l’esprit humain, ne réagit de manière purement passive à une force extérieure. Même une pierre réagit à l’impact d’un marteau selon sa propre structure cristalline et sa dureté moléculaire. Plus le niveau d’organisation de la matière s’élève le long de l’échelle de l’évolution, plus la part des « conditions internes » devient déterminante dans la modulation, la réfraction et la transformation des impulsions externes.
Au niveau de la subjectivité humaine, ce principe prend une dimension fondamentale :
- L’environnement physique et social n’exerce jamais une contrainte directe ou mécanique sur la personnalité ;
- Tout événement environnemental, tout mot prononcé, toute pression sociale est filtré, déchiffré et restructuré par l’organisme psychique en fonction de sa dynamique propre ;
- Le sujet n’est pas une pâte molle sur laquelle le monde extérieur imprimerait passivement sa marque, mais un foyer actif d’interprétation et de réorganisation des causes qui s’exercent sur lui.
5.2 La subjectivité comme prisme actif de la réalité
Les « conditions internes » théorisées par Rubinstein ne constituent pas une essence métaphysique innée ou un mystérieux libre arbitre abstrait soustrait aux lois du monde naturel. Elles représentent la totalité vivante et accumulée de l’expérience passée de l’individu, sa mémoire biologique et biographique, ses motifs hiérarchisés, son système de croyances, ses affects et ses structures cognitives construites au cours de sa trajectoire de vie singulière.
La subjectivité humaine fonctionne donc comme un véritable prisme réfracteur. Deux individus soumis au même stimulus sociologique ou éducatif réagiront de manières totalement divergentes, précisément parce que leurs conditions internes diffèrent. Une épreuve dramatique brisera une personnalité fragile alors qu’elle trempera la volonté et suscitera une mobilisation accrue chez une personnalité plus mature et structurée. Les influences extérieures ne possèdent aucun sens en elles-mêmes ; leur signification s’établit uniquement au confluent de la cause externe et de la dynamique interne du sujet qui la reçoit.
Par cette théorisation novatrice, Rubinstein confère au psychisme une autonomie relative majeure vis-à-vis des déterminismes de l’environnement immédiat. Le comportement humain cesse d’être réactif pour devenir proactif. L’homme n’est pas simplement déterminé par le milieu : il internalise les influences de ce milieu pour en faire les moteurs internes de sa propre action transformatrice sur le monde. Les contraintes extérieures sont ainsi transmuées en motivations intérieures, libérant le sujet de la tyrannie du présent immédiat.
5.3 Applications au développement de l’enfant et à la pédagogie
Les conséquences de cette conception dialectique du déterminisme pour la psychologie du développement et la pédagogie sont considérables. Rubinstein s’insurge contre les modèles éducatifs dits d’« imprégnation passive », selon lesquels il suffirait d’exposer l’enfant à de bons modèles moraux ou à des leçons magistrales pour que ceux-ci s’impriment automatiquement dans sa conscience. De telles approches méconnaissent le fait que l’enfant ne retient et n’assimile d’une leçon que ce qui répond à ses propres besoins intellectuels et affectifs du moment, c’est-à-dire ce qui est compatible avec l’état actuel de ses conditions internes.
L’apprentissage authentique exige donc impérativement la mobilisation de l’activité propre de l’apprenant :
- On ne transmet pas une connaissance comme on verse de l’eau dans un vase vide ;
- L’enfant n’acquiert un concept mathématique ou historique que lorsqu’il accomplit lui-même l’acte intellectuel de poser le problème, d’en analyser les données et d’en synthétiser la solution ;
- Le rôle du pédagogue n’est pas de modeler mécaniquement l’esprit de l’élève, mais d’organiser des situations d’activité collaborative stimulantes qui incitent les conditions internes de l’enfant à se restructurer et à progresser qualitativement.
De surcroît, Rubinstein éclaire d’un jour nouveau les « crises » du développement de l’enfant (la crise des trois ans, de l’adolescence, etc.). Ces crises ne sont pas des anomalies comportementales ou des fatalités hormonales, mais des moments charnières où les anciennes conditions internes entrent en contradiction aiguë avec les nouvelles exigences imposées par le milieu extérieur. La résolution de la crise passe par une réorganisation qualitative de la personnalité, permettant à l’enfant d’accéder à un palier supérieur d’autonomie et d’autorégulation.
6. Rubinstein face aux tourments politiques : La campagne anti-cosmopolite de 1947–1953
6.1 Les origines idéologiques de l’offensive contre Rubinstein
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le climat intellectuel en Union soviétique se dégrade de manière spectaculaire avec l’instauration de la doctrine idéologique formulée par le secrétaire du Comité central, Andreï Jdanov. La Jdanovtchina inaugure une ère de repli nationaliste féroce, marquée par une paranoïa d’État contre toute influence occidentale, la glorification chauvine des seules découvertes scientifiques russes et le rejet violent du cosmopolitisme bourgeois. Dans les sciences biologiques, l’ascension tragique de Trofim Lyssenko, soutenu par Staline, consacre la destruction de la génétique mendélienne au nom d’une pseudo-science prolétarienne.
Dans ce contexte délétère, Sergueï Rubinstein devient la cible privilégiée d’une cabale orchestrée avec une férocité inouïe. En tant que figure de proue de la psychologie soviétique, titulaire du Prix Staline, directeur des chaires les plus en vue et intellectuel d’origine juive ayant fait ses classes en Allemagne, il présente le profil type de la victime désignée. Dès 1947, les attaques se multiplient contre la seconde édition de ses Fondements de la psychologie générale. On lui reproche d’avoir osé citer avec respect des auteurs occidentaux non-marxistes tels que William James, Pierre Janet, Kurt Lewin ou Max Wertheimer, et de ne pas avoir proclamé la supériorité absolue et exclusive de la science russe.
L’accusation d’« admiration servile envers la science bourgeoise pourrissante » et de « cosmopolitisme sans racine » s’accompagne d’une violente campagne de dénigrement antisémite, à peine voilée par les euphémismes idéologiques de l’époque. On accuse Rubinstein d’avoir dilué la pureté du marxisme-léninisme dans l’idéalisme néo-kantien étranger, d’avoir ignoré le matérialisme physiologique patriotique d’Ivan Pavlov et d’avoir adopté une attitude abstraite et détachée des impératifs immédiats de la construction du communisme.
6.2 La destitution institutionnelle et l’ostracisme académique
L’offensive culmine entre 1948 et 1949 lors d’une série de réunions inquisitoriales à l’Université de Moscou et à l’Académie des sciences, où Rubinstein est soumis au rituel stalinien de l’autocritique publique. Avec une dignité remarquable, Rubinstein refuse de capituler totalement ou de renier l’essence rationnelle de ses thèses philosophiques, ce qui ne fait qu’exacerber la rage de ses contempteurs. Nombre de ses collègues, d’anciens disciples et de rivaux académiques — mus soit par la peur de la terreur policière, soit par une ambition de carrière débridée — prennent publiquement la parole pour dénoncer le « rubricianisme » comme une déviation idéologique toxique et antinationale.
Les sanctions administratives sont impitoyables :
- Rubinstein est brutalement révoqué de son poste de directeur de la chaire de psychologie à l’Université de Moscou ;
- Il est déchu de la direction de la section de psychologie à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de l’URSS ;
- La réédition et la diffusion de ses Fondements de la psychologie générale sont officieusement interdites, les exemplaires étant retirés des bibliothèques universitaires ou relégués dans les fonds secrets (spetskhran) ;
- Il perd tout droit de vote et de décision au sein des comités éditoriaux des principales revues scientifiques du pays.
Cet anéantissement institutionnel est parachevé en 1950 lors de la sinistre « session conjointe » de l’Académie des sciences et de l’Académie des sciences médicales (la fameuse Session pavlovienne), qui décrète que toute la psychologie doit désormais s’aligner servilement sur la stricte doctrine des réflexes conditionnés de Pavlov, réduisant l’esprit à une simple dynamique neurodynamique et criminalisant toute velléité de théorisation autonome de la conscience.
6.3 L’exil intérieur et la poursuite clandestine du travail de recherche
Frappé d’ostracisme, isolé de ses étudiants et vivant dans la hantise constante d’une arrestation par la police politique — en particulier durant l’hystérie du prétendu « complot des blouses blanches » en 1952-1953 —, Rubinstein choisit l’exil intérieur. Retiré dans son modeste appartement moscovite, privé de ses tribunes académiques, il fait preuve d’un courage intellectuel et d’une force d’âme exceptionnels. Loin de renoncer à penser, il transforme cet isolement forcé en une opportunité unique d’approfondissement philosophique radical.
Pendant ces années noires, il s’astreint à une discipline de travail ascétique, rédigeant des milliers de feuillets manuscrits où il réexamine les fondements ontologiques de sa théorie. Constatant que sa psychologie avait été vulnérable aux attaques empiristes en raison d’un manque d’explicitation métaphysique de son matérialisme, il s’attelle à rédiger un traité purement philosophique destiné à redéfinir le rapport entre l’Être, la Matière et l’Esprit. Il s’entoure d’un cercle infime d’amis fidèles et de quelques rares disciples courageux, à l’instar d’Andreï Brouchlinski et de Ksenia Aboulkhanova, qui bravent les interdits pour lui fournir des livres récents et maintenir le lien avec le monde extérieur.
Cette période de claustration productive permet la gestation d’œuvres maîtresses qui ne verront le jour qu’après la disparition du dictateur : L’Être et la conscience et les premiers brouillons de L’Homme et le monde. La mort de Staline en mars 1953 et la chute subséquente de Beria viennent suspendre in extremis la menace physique qui pesait sur sa vie, ouvrant la voie à une progressive et douloureuse déstalinisation intellectuelle.
7. La controverse théorique : Le différend intellectuel entre Rubinstein et Léontiev
7.1 Deux visions divergentes de la théorie de l’activité
L’histoire de la psychologie soviétique est traversée par un débat interne d’une richesse théorique inouïe, qui a souvent été masqué par les simplifications de la guerre froide : la polémique fondamentale entre l’école de Rubinstein et l’école d’Alekseï Nikolaïevitch Léontiev. Tous deux se réclamaient du marxisme et plaçaient le concept d’activité au cœur de leurs recherches, mais ils en concevaient la structure et l’origine selon des logiques épistémologiques radicalement divergentes.
Pour Alekseï Léontiev, héritier direct de la théorie historico-culturelle de Lev Vygotski, l’activité humaine est d’abord et avant tout une activité pratique externe, instrumentale et collective. Selon son modèle, le psychisme et la conscience individuelle sont le résultat d’un processus strict d’internalisation (ou intériorisation) : des actions matérielles concrètes, médiatisées par des outils physiques et sémiotiques dans l’espace intersubjectif, sont progressivement transposées sur le plan interne pour devenir des processus mentaux. Dès lors, pour Léontiev, l’activité interne (la pensée, la conscience) est une forme dérivée, génétiquement subordonnée et quasi-isomorphe à l’activité matérielle externe.
Rubinstein s’insurge contre cette vision qu’il juge secrètement réductionniste :
- Il refuse le concept d’internalisation tel que formulé par Léontiev et Vygotski, y voyant une résurgence déguisée du dualisme cartésien : pour qu’une action externe soit « intériorisée », il faudrait admettre qu’elle n’était pas psychologique à l’origine, et supposer un espace mental intérieur préalablement vide prêt à la recevoir ;
- Pour Rubinstein, l’activité externe est déjà d’emblée saturée de conscience, car elle est guidée par le sens et la perception ;
- Le psychisme ne naît pas de la simple intériorisation de l’action extérieure ; il est la propriété ontologique immanente du sujet agissant qui se développe organiquement dans son rapport continu avec le monde.
7.2 La controverse autour du concept de personnalité
La divergence épistémologique prend une ampleur décisive lorsqu’elle s’applique à la psychologie de la personnalité. Pour Léontiev, la personnalité est une formation tardive, purement sociale et historique, qui ne saurait être confondue avec l’individu biologique. Elle est définie comme une « hiérarchie de motifs » produite exclusivement par l’enchevêtrement des activités sociales dans lesquelles l’individu est engagé. Léontiev va jusqu’à proclamer que la personnalité n’est pas antérieure à l’activité, mais qu’elle est intégralement générée par elle : la personnalité est un produit social sans restes biologiques ni dispositions subjectives préalables.
Pour Rubinstein, cette conception est inacceptable, car elle dépossède le sujet de sa substance concrète pour le réduire à un nœud fonctionnel impersonnel de rapports socio-économiques. Rubinstein défend une ontologie de la personnalité comme totalité concrète unifiant organiquement trois dimensions indissociables :
- Le substrat anatomophysiologique, les caractéristiques du système nerveux et le tempérament biologique ;
- Le caractère forgé par l’histoire personnelle et l’apprentissage au sein des collectifs humains ;
- La conscience de soi réflexive, capable d’autodétermination éthique, de distance critique et de choix moral.
En liquidant la corporéité et l’histoire interne du sujet au profit des seules structures d’activités sociales externes, Léontiev fabrique, selon Rubinstein, une personnalité désincarnée et passive, privée de sa liberté décisionnelle. Rubinstein réaffirme avec véhémence que c’est le sujet qui agit, qui pense et qui ressent à travers ses activités, et non pas l’activité qui produirait miraculeusement le sujet ex nihilo. L’action est une manifestation et un moyen de développement de la personne, elle n’en est pas la matrice exclusive.
7.3 Les répercussions institutionnelles et doctrinales du conflit
Ce différend théorique de haute volée ne s’est pas déroulé dans l’éther pur de la disputatio philosophique ; il a été surdéterminé par les rivalités de pouvoir et les soubresauts politiques de l’État soviétique. Durant la période d’éviction et de disgrâce de Rubinstein (1948-1953), Alekseï Léontiev et ses proches collaborateurs (notamment Piotr Galpérine et Daniel Elkonine) occupent le terrain vacant. Léontiev prend la tête du département de psychologie de l’Université de Moscou, qu’il transformera plus tard, en 1966, en une Faculté autonome de psychologie dont il sera le doyen tout-puissant.
Durant cette phase, la théorie leontievienne de l’activité s’érige en orthodoxie quasi officielle de l’école psychologique de Moscou, bénéficiant d’importants crédits de recherche et d’un monopole éditorial quasi exclusif. L’approche de Rubinstein est quant à elle préservée et enrichie à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences et à l’Institut pédagogique de Léningrad (autour de Boris Ananiev), créant une profonde scission géographique et doctrinale entre « l’école de Moscou » (Léontiev) et « l’école de Léningrad / Académie des sciences » (Rubinstein-Ananiev).
Ce n’est qu’après la disparition de Rubinstein que des tentatives de conciliation seront entreprises par ses successeurs, démontrant la complémentarité dialectique des deux démarches : là où Léontiev excelle dans l’analyse macrostructurale et sociogénétique de l’activité (opérations, actions, activités), Rubinstein offre une analyse microgénétique incomparable des processus internes de la pensée, de la subjectivité vivante et de l’agentivité de la personnalité.
8. « L’Être et la conscience » (1957) : Réhabilitation philosophique et refondation ontologique
8.1 Le dégel khrouchtchévien et la réhabilitation progressive
Le XXe Congrès du Parti communiste en 1956 et le discours secret de Nikita Khrouchtchev dénonçant le culte de la personnalité de Staline ouvrent une ère de relative détente idéologique connue sous le nom de « Dégel ». Pour Sergueï Rubinstein, ce printemps politique fragile marque l’heure d’une réhabilitation académique méritée, bien que tardive et incomplète. Ses anciens persécuteurs sont contraints de mettre une sourdine à leurs invectives, et la communauté scientifique reconnaît à demi-mot l’injustice criante de l’ostracisme dont il a été la victime.
Rubinstein est progressivement rétabli dans ses droits institutionnels : il retrouve son fauteuil de directeur du secteur de psychologie à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de l’URSS, tribune prestigieuse d’où il va pouvoir orchestrer le renouveau théorique de la discipline. Les revues scientifiques lui ouvrent de nouveau leurs colonnes, et les autorités autorisent l’impression de ses manuscrits longtemps conservés dans le secret de son bureau.
C’est dans cette atmosphère de renaissance intellectuelle que paraît, en 1957, le chef-d’œuvre philosophique de sa maturité : L’Être et la conscience (Bytie i soznanie). Ce livre capital, d’une souveraine rigueur métaphysique, ne s’adresse plus seulement aux psychologues de profession, mais à l’ensemble des philosophes soviétiques et européens. Rubinstein y réalise la synthèse définitive de ses quatre décennies de méditation épistémologique, affranchissant enfin le matérialisme dialectique des scories du dogmatisme stalinien.
8.2 Le problème ontologique du rapport entre matière et esprit
Dans L’Être et la conscience, Rubinstein s’affronte directement au problème philosophique suprême : la nature du lien ontologique entre l’Être matériel objectif et la Conscience subjective. Fidèle à son monisme dialectique, il refuse tant le réductionnisme physicaliste, qui assimile la conscience à une substance matérielle subtile ou à un pur courant électrique cérébral, que le dualisme spiritualiste, qui fait de l’esprit une substance immatérielle planant au-dessus du monde physique.
Rubinstein définit la conscience comme une propriété hautement organisée de la matière vivante, apparue au terme d’une très longue évolution phylogénétique :
- Le psychisme n’est pas une entité matérielle, mais il ne peut exister sans son porteur matériel, le système nerveux central et l’activité neurodynamique du cerveau ;
- Il récuse absolument la réduction de la conscience à un simple épiphénomène : la pensée n’est pas une vapeur passive émise par les neurones, elle constitue une forme supérieure de régulation vitale de l’organisme au sein de son environnement ;
- La conscience possède une nature idéale en tant qu’elle est l’image du monde extérieur dans le cerveau, mais cette idéalité n’a rien de magique : elle est la fonction même de la matière hautement structurée interagissant avec la réalité.
Ce dépassement permet à Rubinstein de réintégrer les données de la neurophysiologie pavlovienne sans s’y soumettre servilement. Le cerveau est l’organe du psychisme, mais il n’en est pas la cause première exclusive : la véritable source du contenu de la conscience ne réside pas dans les circonvolutions cérébrales elles-mêmes, mais dans le monde objectif que le cerveau reflète à travers la médiation de l’activité pratique du sujet.
8.3 La théorie du reflet psychologique et ses lois dialectiques
Un pan substantiel de L’Être et la conscience est consacré à la refonte critique de la célèbre théorie du reflet formulée par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme. Trop souvent interprétée de manière primaire par les manuels soviétiques comme un décalque photographique et passif des choses dans l’esprit, la notion de reflet est profondément métamorphosée par Rubinstein. Il démontre que le reflet psychique est un reflet subjectif du monde objectif, caractérisé par une nature foncièrement active, anticipatrice et sélective.
Le reflet ne coïncide jamais mécaniquement avec l’objet physique perçu :
- Il est une reconstruction dynamique qui dépend des besoins vitaux, des finalités opérationnelles et du niveau de développement cognitif du sujet ;
- Le reflet mental possède une dimension éminemment prospective et téléologique : il permet à l’homme d’anticiper le cours des événements matériels, de modéliser les résultats futurs de ses actions avant même de les exécuter et de corriger ses gestes en fonction des écarts observés par rapport au but visé ;
- Cette fonction d’anticipation rompt définitivement avec le déterminisme rétrospectif des machines mécaniques.
Enfin, Rubinstein insiste sur le rôle transcendant du langage et des significations sociales dans l’élaboration du reflet humain. Le reflet ne demeure pas prisonnier de l’image sensorielle brute (la sensation immédiate) ; grâce aux outils sémiotiques forgés par l’histoire humaine, il s’élève au statut de pensée abstraite, de concept catégoriel et de jugement logique. À travers le langage, le reflet individuel s’enrichit de toute la mémoire collective de l’humanité, transformant l’universel en une dimension constitutive de la perception singulière de chaque homme.
9. La théorie rubinsteinienne de la pensée : Processus, analyse et synthèse
9.1 La pensée comme activité processuelle continue
L’une des contributions expérimentales et théoriques les plus brillantes de Rubinstein — développée dans son traité spécialisé de 1958, De la pensée et des voies de son investigation (O mychlenii i poutiakh ego issledovaniia) — concerne la nature fondamentale des processus intellectuels. Rubinstein y déclare une guerre résolue à ce qu’il nomme le « logicisme psychologique » et l’« abstractionnisme intellectualiste », qui ont traditionnellement réifié la pensée humaine.
Selon Rubinstein, la psychologie classique et la philosophie traditionnelle ont commis l’erreur tragique de confondre la pensée en tant que processus vivant (protsess) et la pensée en tant que produit achevé (prodoukt). Les logiciens analysent des concepts pétrifiés, des propositions formelles, des jugements figés et des syllogismes ordonnés, croyant décrire le fonctionnement réel de l’esprit. Or, la pensée authentique n’est jamais une simple manipulation mécanique de concepts préexistants stockés dans la mémoire : elle est un mouvement fluide, discontinu et ininterrompu de questionnement, d’investigation et de restructuration du réel.
La pensée émerge exclusivement lorsqu’un obstacle cognitif surgit dans l’activité pratique ou théorique du sujet, c’est-à-dire face à une situation problématique. Rubinstein consacre des centaines de pages à observer expérimentalement ce qu’il nomme la « microgenèse » de la pensée : les hésitations, les amorces de raisonnement, les intuitions fulgurantes, les impasses fécondes et les remaniements successifs par lesquels un chercheur, un ouvrier ou un écolier parvient à dévoiler les rapports cachés d’une situation complexe. La pensée est avant tout un acte de travail mental d’une plasticité infinie.
9.2 L’opération fondamentale : L’analyse par la synthèse
Au cœur de cette théorie processuelle se trouve la découverte du mécanisme opératoire le plus célèbre de Rubinstein, devenu un classique de la psychologie cognitive russe : le principe de l’analyse par la synthèse (analiz tcherez sintez). Rejetant l’illusion selon laquelle l’analyse ne serait qu’une découpe anatomique passive et la synthèse une simple addition d’éléments disparates, Rubinstein révèle leur dialectique constitutive.
L’essence du processus de pensée réside dans la démarche suivante : l’objet de la pensée est continuellement inclus dans de nouvelles liaisons et relations avec d’autres objets du monde ; en changeant ainsi de contexte synthétique, il dévoile au sujet des propriétés, des qualités et des potentialités jusqu’alors totalement invisibles. Rubinstein décrit cette dynamique avec une admirable clarté :
- Le sujet est confronté à un objet ou à un problème dont les traits initiaux semblent insurmontables ou opaques ;
- Par un effort de mise en relation (synthèse), il connecte cet objet à un système de références inédit ou à d’autres données du problème ;
- Cette nouvelle mise en relation synthétique permet immédiatement de disséquer l’objet sous un angle nouveau (analyse) et de faire apparaître un aspect inaperçu ;
- Cet aspect nouvellement dégagé sert à son tour de levier pour intégrer l’objet dans une synthèse encore plus vaste, et ainsi de suite jusqu’à la résolution du problème.
Au moyen de protocoles expérimentaux minutieux menés avec des mathématiciens, des physiciens et des étudiants confrontés à des théorèmes géométriques retors, Rubinstein prouve que la créativité intellectuelle n’est pas le fruit d’un don mystique ou d’un hasard associatif, mais le résultat rigoureux de cette gymnastique dialectique où l’analyse s’engendre continuellement au sein de la synthèse régulatrice.
9.3 Le problème de la pensée créatrice et de l’insight
Cette théorie de l’analyse par la synthèse permet à Rubinstein de démythifier de manière spectaculaire le problème de la créativité intellectuelle et la notion d’insight (ou intuition soudaine), popularisée par les fondateurs de la Gestalt-théorie comme Wolfgang Köhler. Les gestaltistes soutenaient que l’illumination créatrice surgit de façon instantanée, quasi magique, par une restructuration spontanée du champ perceptif, sans lien de continuité avec les efforts discursifs antérieurs.
Pour Rubinstein, l’insight n’a rien d’un miracle discontinu. L’illumination consciente et soudaine n’est que le résultat terminal et visible d’un travail préparatoire latent, invisible et extrêmement dense d’analyse par la synthèse. Si l’ampoule s’allume soudainement dans l’esprit du savant ou de l’artiste, c’est parce que le sujet a préalablement fait pivoter l’objet à travers une multitude de réseaux de relations conceptuelles, jusqu’à ce que la relation décisive trouve enfin son inscription fonctionnelle. L’intuition n’est pas l’antithèse de la raison discursive, mais son accomplissement condensé et ultra-rapide.
Cette avancée théorique a des répercussions directes sur l’enseignement des sciences et la formation à l’inventivité technologique. On ne peut pas enseigner la créativité en assénant des formules toutes faites, mais on peut parfaitement entraîner l’élève à l’art de l’analyse par la synthèse en lui apprenant à briser la « fixité fonctionnelle » des objets, à faire varier délibérément les angles de mise en relation des prémisses et à formuler des hypothèses provisoires sans crainte de l’erreur transitoire.
10. La psychologie de la personnalité et de l’individualité chez Rubinstein
10.1 La triade structurelle : Ce que l’homme veut, ce qu’il peut, ce qu’il est
Dans ses travaux consacrés à la théorie de la personnalité — dont les grandes lignes se trouvent magnifiquement synthétisées dans la dernière partie de ses Fondements —, Rubinstein refuse avec vigueur les approches typologiques rigides qui étiquettent les individus selon des catégories caractérielles statiques. La personnalité ne saurait être comprise comme une collection mécanique de « traits » psychologiques juxtaposés, mais comme une dynamique intégrée qu’il articule autour d’une triade structurelle fondamentale répondant à trois interrogations existentielles :
- Ce que l’homme veut (la sphère directionnelle et motivationnelle) : Cette dimension englobe l’ensemble des besoins biologiques et sociaux, les intérêts intellectuels, les désirs conscients, les idéaux éthiques et la vision du monde du sujet. Rubinstein nomme cette composante la direction de la personnalité (napravlennost litchnosti). C’est elle qui oriente dynamiquement l’énergie de l’individu vers des buts signifiants.
- Ce que l’homme peut (la sphère instrumentale et opérationnelle) : Ce pôle comprend les aptitudes, les capacités cognitives et motrices, les talents, l’intelligence opératoire et la plasticité d’apprentissage. Il définit les moyens effectifs dont dispose le sujet pour matérialiser ses aspirations dans la réalité objective.
- Ce que l’homme est (la sphère caractérielle et synthétique) : Cette composante fusionne le tempérament (les bases neurodynamiques héritées) et le caractère propre forgé au creuset des épreuves de l’existence. Le caractère représente la synthèse stable des modes habituels de réaction, de la volonté morale et des attitudes fondamentales envers soi-même, envers autrui et envers le travail.
Pour Rubinstein, la grandeur ou la tragédie d’une vie humaine réside dans le jeu dialectique, souvent conflictuel et instable, entre ces trois pôles. Une personnalité n’est harmonieuse que lorsque ses aspirations (ce qu’elle veut) se trouvent en adéquation avec ses capacités réelles (ce qu’elle peut), le tout porté par une volonté morale inébranlable (ce qu’elle est). Les névroses et les crises existentielles naissent précisément de la rupture de cet équilibre dynamique.
10.2 Le problème des aptitudes et de la vocation
Abordant l’épineuse question des aptitudes (sposobnosti), Rubinstein s’oppose avec une netteté intransigeante tant au biologisme héréditariste — qui considère le talent ou le génie comme une dotation génétique prédéterminée inscrite dans le sang ou le cerveau dès la conception — qu’à l’égalitarisme abstrait qui nie la réalité des différences individuelles naturelles. Sa position dialectique éclaire magnifiquement la complexité du problème.
Il établit une distinction épistémologique cruciale entre les prédispositions anatomophysiologiques (zadatki) et les aptitudes réelles (sposobnosti) :
- Les prédispositions sont innées, naturelles et biologiques : il s’agit des particularités structurelles des organes sensoriels, de la vitesse de propagation de l’influx nerveux dans le cortex cérébral ou de la finesse de l’analyseur auditif ;
- Ces prédispositions ne constituent jamais en elles-mêmes des aptitudes achevées : un individu peut naître avec une oreille musicale absolue sans jamais devenir un compositeur de génie ;
- L’aptitude véritable est une formation psychologique synthétique et complexe qui ne préexiste pas à l’activité : elle ne se forme, ne s’aiguise et ne s’actualise que dans et par l’exercice acharné de l’activité correspondante.
On ne devient mathématicien qu’en s’adonnant à la résolution passionnée de problèmes mathématiques, on ne devient écrivain qu’au contact du travail de la langue. Les prédispositions naturelles ne sont que des prémisses biologiques plastiques, des potentialités ouvertes que seule l’activité sociale, nourrie par le travail assidu et une passion dévorante, peut convertir en capacités créatrices authentiques. Rubinstein restitue ainsi à l’effort personnel et à l’éducation leur rôle souverain dans l’éclosion du génie humain.
10.3 L’autorégulation, la volonté et la responsabilité morale
La personnalité rubinsteinienne culmine dans sa capacité suprême : l’autorégulation consciente de sa propre destinée. À l’opposé des doctrines psychanalytiques qui soumettent le moi aux pulsions tyranniques de l’inconscient ou des théories sociologiques qui font de l’individu un simple rouage aliéné des structures de classe, Rubinstein réhabilite sans concession le concept de volonté (volia) et de conscience morale.
La volonté ne désigne pas pour lui un « coup de force » irrationnel ou une faculté métaphysique tombée du ciel. Elle est la régulation consciente, lucide et médiatisée de l’action par le sujet lui-même face à des obstacles externes ou internes :
- L’acte volontaire authentique se caractérise par la capacité de différer la satisfaction d’une pulsion immédiate en vue de réaliser un objectif supérieur à long terme ;
- Il implique la délibération rationnelle, l’évaluation critique des conséquences éthiques de l’acte et le courage d’assumer pleinement le risque de la décision prise ;
- L’émergence de la conscience de soi (samosoznanie) constitue le couronnement de cette autorégulation : l’homme ne se contente pas de connaître le monde extérieur, il se prend lui-même pour objet d’examen critique.
En devenant conscient de ses propres motivations, de ses limites et de ses forces, le sujet s’érige en véritable agent moral. Il cesse de subir son histoire pour en devenir l’auteur responsable. Rubinstein réintroduit ainsi au cœur même du matérialisme psychologique une conception grandiose de la dignité humaine, fondée sur l’imputabilité morale des actes commis au sein de la cité.
11. « L’Homme et le monde » : La réflexion anthropologique et éthique ultime (1960)
11.1 L’élargissement philosophique des dernières années de vie
Sentant ses forces physiques décliner au tournant des années 1960, frappé par de graves problèmes cardiaques consécutifs aux persécutions subies lors de la période stalinienne, Sergueï Rubinstein consacre les derniers souffles de son existence terrestre à la rédaction d’un texte d’une saisissante élévation spirituelle : L’Homme et le monde (Tchelovek i mir). Laissée inachevée au moment de sa mort le 11 janvier 1960 à Moscou, cette œuvre testamentaire ne sera publiée que bien des années plus tard, en 1973, grâce à la dévotion de ses disciples.
Dans ce testament métaphysique, Rubinstein s’affranchit définitivement des frontières disciplinaires étroites de la psychologie académique pour embrasser une vaste ontologie philosophique de la condition humaine. Il opère un retour spectaculaire aux sources humanistes de la philosophie universelle, relisant avec ferveur l’Éthique de Baruch Spinoza, les écrits de jeunesse de Marx, mais aussi les œuvres de Dostoïevski et de Tolstoï. Son ambition est rien moins que d’élaborer une éthique intégrale pour les temps modernes, capable de conjurer tant les dérives du nihilisme que les monstruosités des totalitarismes bureaucratiques.
Rubinstein s’interroge sur la place singulière qu’occupe l’homme au sein du cosmos infini. L’univers n’est pas un mécanisme aveugle et absurde, car en engendrant l’homme par l’évolution, la matière s’est dotée d’un œil pour se contempler elle-même et d’un cœur pour s’émouvoir de sa propre existence. L’homme est l’être par qui le sens, la valeur et la vérité adviennent dans le monde matériel.
11.2 L’humain comme être d’action, d’amour et de relation
L’un des apports les plus bouleversants de L’Homme et le monde réside dans la place centrale que Rubinstein accorde à l’Autre et à la relation interpersonnelle comme fondement ontologique de la subjectivité. Rompant avec l’individualisme méthodologique de la pensée occidentale et avec le collectivisme dépersonnalisant de la propagande soviétique officielle, il affirme avec une rare force prophétique que l’homme n’existe véritablement que dans sa co-présence avec autrui.
Il forge une typologie fondamentale des relations humaines :
- La relation utilitaire ou réifiante, où autrui n’est appréhendé que comme un moyen, un instrument au service de mes propres fins (l’aliénation suprême) ;
- La relation éthique authentique, où autrui est reconnu comme un sujet souverain, une fin absolue en soi, porteur d’une intériorité sacrée et inviolable ;
- L’amour (lioubov) et la sollicitude, que Rubinstein hisse au rang de catégorie philosophique suprême : l’amour n’est pas une simple émotion passagère, mais le mode de perception ontologique le plus élevé par lequel un être humain découvre l’individualité irremplaçable et la valeur infinie d’une autre personne.
Cette réflexion contient une critique implicite, mais d’une audace inouïe pour l’URSS de son temps, de la réification des êtres au sein de la machine étatique. En rappelant que la société n’a de valeur que si elle permet l’épanouissement concret, sensible et libre de chaque individualité vivante, Rubinstein renoue avec le socialisme humaniste des origines, loin des caricatures de l’homo sovieticus interchangeable.
11.3 La liberté et la responsabilité existentielle dans le matérialisme
L’ouvrage s’achève sur une méditation vertigineuse consacrée à la mort, à la liberté et à l’immortalité symbolique de l’individu. Reprenant la célèbre définition spinoziste et marxiste de la liberté comme « compréhension de la nécessité », Rubinstein en récuse l’interprétation fataliste et résignée. La liberté n’est pas la simple acceptation stoïque de lois physiques ou sociales inéluctables ; elle est la capacité pratique de choisir, de poser de nouvelles fins et de transformer les conditions matérielles du devenir.
Face aux « situations limites » de l’histoire, l’être humain se trouve irrémédiablement confronté au drame du choix éthique personnel. Même sous les tyrannies les plus implacables, l’homme conserve la liberté ultime de refuser le mensonge, de préserver son intégrité intérieure et d’assumer le coût de sa dignité morale. Rubinstein parle ici en connaissance de cause, ayant lui-même traversé les purges et l’ostracisme sans jamais consentir à l’abjuration publique de sa foi philosophique dans la raison humaine.
Quant à la mort physique individuelle, Rubinstein lui oppose une émouvante doctrine de l’immortalité historique et culturelle :
- L’homme ne disparaît pas dans le néant absolu si sa vie a été consacrée à la création d’œuvres durables pour la collectivité humaine ;
- Tout acte de justice accompli, toute idée vraie formulée, tout objet d’art créé et tout acte d’amour prodigué s’incorporent définitivement dans le tissu de la culture matérielle et spirituelle de l’humanité ;
- À travers les générations qui s’approprient ses œuvres et prolongent son action, l’individu continue de vivre au sein de l’Histoire universelle.
Ce testament humaniste clôt l’itinéraire intellectuel de Rubinstein sur une note d’une surprenante et troublante convergence avec les préoccupations majeures de l’existentialisme européen contemporain de Jean-Paul Sartre et de Maurice Merleau-Ponty.
12. Postérité, réévaluation critique et actualité internationale de Sergueï Rubinstein
12.1 L’influence sur les écoles psychologiques russes et post-soviétiques
Après la disparition de Rubinstein en 1960, son héritage théorique a été pieusement recueilli, approfondi et institutionnalisé par une pléiade de disciples éminents au sein de l’Académie des sciences d’URSS. Au premier rang de ceux-ci figure Andreï Vladimirovitch Brouchlinski (1933-2002), qui deviendra plus tard le directeur emblématique de l’Institut de psychologie de l’Académie des sciences de Russie. Brouchlinski a développé avec une rigueur admirable la théorie rubinsteinienne de la pensée en tant que processus non discursif, forgeant le paradigme fécond de la psychologie du sujet (psikhologuiia soubiekta).
Aux côtés de Brouchlinski, la psychologue Ksenia Alexandrovna Aboulkhanova-Slavskaïa a poursuivi la conceptualisation de la personnalité et de l’activité, étudiant comment le sujet humain gère et organise son propre « temps de vie » (vremia jizni) et assume la responsabilité de sa trajectoire existentielle. L’école de Rubinstein a ainsi maintenu une influence majeure et continue en Russie, faisant contrepoids aux excès fonctionnalistes de l’école de Léontiev et préservant une tradition de haute rigueur philosophique et qualitative au sein des sciences cognitives soviétiques puis russes.
Avec l’effondrement de l’Union soviétique et l’ouverture des archives secrètes dans les années 1990, une réévaluation critique sans précédent a permis de redécouvrir les manuscrits originaux de Rubinstein débarrassés des coupes de la censure d’État. Les historiens des sciences russes ont redécouvert en lui non pas un idéologue du régime, mais l’une des consciences morales les plus pures et les plus héroïques de la pensée russe du XXe siècle, un penseur qui a su maintenir haut le flambeau de la rationalité critique au cœur même des ténèbres totalitaires.
12.2 La réception en Europe de l’Ouest, en Amérique latine et en Asie
La trajectoire internationale de l’œuvre de Rubinstein a été marquée par de profonds contrastes géographiques et linguistiques. Dans le monde francophone, c’est principalement par l’entremise de psychologues de renom tels que Henri Wallon, René Zazzo et plus tard Lucien Sève que les thèses de Rubinstein ont été diffusées et discutées. Sève, dans son ouvrage fondamental Marxisme et théorie de la personnalité (1969), s’est largement inspiré des réflexions de Rubinstein pour penser la dialectique des rapports sociaux et de la biographie individuelle, reconnaissant en lui un maître incontesté de l’épistémologie matérialiste.
En Allemagne, les Fondements de la psychologie générale ont fait l’objet d’une traduction monumentale en République démocratique allemande dès la fin des années 1950, influençant profondément l’école de la Kritische Psychologie (psychologie critique) développée à Berlin-Ouest par Klaus Holzkamp. Ce dernier a mobilisé le principe de l’unité de la conscience et de l’activité pour déconstruire les fondements idéologiques et positivistes de la psychologie académique bourgeoise.
En Amérique latine — tout particulièrement au Brésil, au Mexique et à Cuba —, les écrits de Rubinstein ont trouvé une résonance puissante dans les milieux de la pédagogie de la libération et de la neuropsychologie, où ils sont couramment confrontés et articulés aux travaux de Lev Vygotski et de Paulo Freire. En Chine populaire, l’œuvre de Rubinstein fait l’objet depuis trois décennies d’un intérêt académique massif, ses traités étant constamment réédités et étudiés au sein des départements de philosophie et de psychologie comme le modèle insurpassé d’une intégration harmonieuse entre la dialectique matérialiste et les sciences cognitives empiriques.
12.3 Résonances contemporaines : Sciences cognitives situées et phénoménologie
À l’aube du XXIe siècle, l’œuvre centenaire de Sergueï Rubinstein connaît une actualité épistémologique saisissante, trouvant des échos spectaculaires au sein des courants les plus novateurs des neurosciences et des sciences cognitives contemporaines. Alors que le paradigme cognitiviste classique (le modèle computationnel de l’esprit comme ordinateur traitant des symboles abstraits) montre aujourd’hui ses limites irrémédiables, les chercheurs se tournent massivement vers les théories de la cognition incarnée, située et énactive (embodied and enactive cognition), popularisées notamment par Francisco Varela, Evan Thompson et Shaun Gallagher.
Or, les principes fondamentaux de cette révolution cognitive contemporaine avaient été anticipés avec un demi-siècle d’avance par Rubinstein :
- L’esprit n’est pas un logiciel désincarné tournant dans un cerveau isolé, mais un processus dynamique émergent, indissociable de l’action motrice concrète du corps au sein d’un environnement physique et culturel ;
- L’agentivité, l’autorégulation et le couplage structurel entre l’organisme et le milieu trouvent dans le principe de l’unité de la conscience et de l’activité une fondation conceptuelle d’une incomparable rigueur ;
- Dans le champ de l’ergonomie cognitive et des interactions homme-machine (IHM), les modèles rubinsteiniens de l’analyse par la synthèse et du rôle des médiations instrumentales fournissent des grilles d’analyse d’une étonnante efficacité pour concevoir des environnements technologiques intelligents respectueux de la subjectivité de l’utilisateur.
Face aux dérives récurrentes d’un néo-réductionnisme neuroscientifique triomphant qui prétend aujourd’hui dissoudre la conscience morale, le libre arbitre et la responsabilité politique dans la seule imagerie cérébrale fonctionnelle, la grande leçon de Sergueï Rubinstein demeure plus que jamais nécessaire : le cerveau humain n’est que l’instrument biologique d’un sujet historique vivant, et c’est seulement dans la praxis sociale, dans le dialogue avec autrui et dans l’engagement créateur au sein du monde que l’esprit humain conquiert sa vérité, sa dignité et sa liberté.
Références
- Aboulkhanova-Slavskaïa, K. A. (1973). Deïatelnost i psikhologuiia litchnosti [L’activité et la psychologie de la personnalité]. Naouka.
- Brouchlinski, A. V. (1979). Mychlenie i prognozirovanie [Pensée et anticipation]. Mysl.
- Brouchlinski, A. V. (1996). Soubiekt : mychlenie, outchenie, voobrazhenie [Le sujet : pensée, apprentissage, imagination]. Institut de psychologie de l’Académie des sciences de Russie.
- Cohen, H. (1902). Logik der reinen Erkenntnis [Logique de la connaissance pure]. Bruno Cassirer. https://archive.org/details/logikderreinener00coheuoft
- Léontiev, A. N. (1975). Deïatelnost. Soznanie. Litchnost [Activité, conscience, personnalité]. Politizdat.
- Natorp, P. (1912). Allgemeine Psychologie nach kritischer Methode [Psychologie générale selon la méthode critique]. J.C.B. Mohr. https://archive.org/details/allgemeinepsycho00natouoft
- Payne, T. R. (1968). S. L. Rubinstejn and the philosophical foundations of Soviet psychology. D. Reidel Publishing Company. https://doi.org/10.1007/978-94-010-3402-9
- Rubinstein, S. L. (1934). Problemy psikhologuii v troudakh K. Marksa [Les problèmes de la psychologie dans les travaux de K. Marx]. Sovetskaïa Psikhotekhnika, 7(1), 3-20.
- Rubinstein, S. L. (1940). Osnovy obchtcheï psikhologuii [Les fondements de la psychologie générale] (1re éd.). Outchpedguiz.
- Rubinstein, S. L. (1946). Osnovy obchtcheï psikhologuii [Les fondements de la psychologie générale] (2e éd. augmentée). Outchpedguiz.
- Rubinstein, S. L. (1957). Bytie i soznanie : O meste psikhitcheskogo vo vseobchtcheï vzaimosviazi iavleniï materialnogo mira [L’être et la conscience : De la place du psychique dans l’interconnexion universelle des phénomènes du monde matériel]. Éditions de l’Académie des sciences de l’URSS.
- Rubinstein, S. L. (1958). O mychlenii i poutiakh ego issledovaniia [De la pensée et des voies de son investigation]. Éditions de l’Académie des sciences de l’URSS.
- Rubinstein, S. L. (1959). Printsipy i pouti razvitiia psikhologuii [Principes et voies de développement de la psychologie]. Éditions de l’Académie des sciences de l’URSS.
- Rubinstein, S. L. (1973). Tchelovek i mir [L’homme et le monde]. Naouka.
- Sève, L. (1969). Marxisme et théorie de la personnalité. Éditions Sociales.
- Vygotski, L. S. (1934). Mychlenie i retch [Pensée et langage]. Sotsekgiz.
- Wallon, H. (1951). La psychologie soviétique et la théorie du reflet. La Pensée, 35, 19-24.
- Zazzo, R. (1947). Les tendances fondamentales de la psychologie soviétique. L’Année psychologique, 47-48, 228-245. https://doi.org/10.3406/psy.1946.8288