Théorie du set psychologique – Dmitry Uznadze

Une analyse académique exhaustive de la théorie du set psychologique de Dmitry Uznadze, ses fondements épistémologiques, ses méthodes et ses applications.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au confluent des traditions philosophiques continentales et de la psychologie expérimentale du début du XXe siècle, l’œuvre de Dmitry Nikolaevich Uznadze (1886-1950) représente l’une des tentatives les plus magistrales et originales de surmonter la scission fondamentale qui a longtemps paralysé les sciences de l’esprit : le dualisme opposant la vie consciente phénoménologique aux mécanismes neurophysiologiques et comportementaux réflexes. En fondant l’école géorgienne de psychologie à l’Université d’État de Tbilissi, Uznadze n’a pas simplement proposé une théorie sectorielle de plus au sein du champ foisonnant de la psychologie soviétique naissante ; il a forgé un paradigme global articulé autour d’un concept central, ontologique et fonctionnel : l’Ustanovka (terme géorgien original : განწყობა, gantskoba), traditionnellement traduit en français et en anglais par le concept de « set » psychologique, d’attitude ou de disposition préparatoire intégrale.

Face à la psychologie introspective classique issue de l’atomisme wundtien, qui réduisait la psyché à une marqueterie de sensations et de représentations conscientes, et face au béhaviorisme mécaniste ainsi qu’à la réflexologie pavlovienne naissante, qui évacuaient le sujet au profit d’un enchaînement direct de stimuli et de réponses, Uznadze réintroduit le sujet vivant comme totalité indivisible. Pour lui, aucun stimulus objectif n’agit directement sur un organe récepteur pour produire une réponse univoque. Entre l’environnement et l’action s’intercale nécessairement une transformation globale de l’organisme tout entier : le Set. Cette disposition préconsciente, forgée à la croisée d’un besoin biologique ou social actif et des conditions concrètes de la situation objective, détermine de manière décisive la façon dont le monde sera perçu, éprouvé et manipulé par le sujet agissant.

L’ambition théorique d’Uznadze s’appuie sur une méthodologie expérimentale d’une rigueur exemplaire, incarnée par le célèbre protocole des illusions induites haptiques, optiques et acoustiques. En manipulant artificiellement la fixation d’attentes sensorimotrices chez l’être humain, Uznadze a démontré que les illusions de contraste et d’assimilation ne sont pas de simples anomalies perceptives périphériques, mais bien la signature phénoménale d’un état dynamique central de préparation à l’action. Cet article propose une exploration intégrale et systématique de la théorie du set psychologique d’Uznadze : depuis sa genèse épistémologique et ses fondements métathéoriques, en passant par sa mécanique expérimentale, sa formalisation des rapports entre inconscient préréflexif et conscience réflexive, jusqu’à ses prolongements contemporains les plus avancés au sein des sciences cognitives incarnées et du paradigme bayésien du codage prédictif.

1. Genèse historique et contexte épistémologique de l’œuvre de Dmitry Uznadze

1.1 Le parcours intellectuel de Dmitry Uznadze et la fondation de l’école géorgienne

Le cheminement intellectuel de Dmitry Nikolaevich Uznadze est indissociable de la traversée des plus prestigieuses traditions universitaires européennes à l’aube du XXe siècle. Formé initialement à la philosophie et à la psychologie à l’Université de Leipzig sous le magistère direct de Wilhelm Wundt, le jeune savant géorgien s’imprègne de la rigueur de la psychologie physiologique et des méthodes du premier laboratoire expérimental au monde. Cependant, Uznadze éprouve très tôt une insatisfaction profonde à l’égard de l’atomisme psychologique prévalant dans l’école de Leipzig. Découper la vie psychique en unités élémentaires de sensations, de sentiments et de volitions lui semble une démarche méthodologique qui détruit l’objet même qu’elle prétend appréhender : la vie mentale dans son dynamisme unitaire et son ancrage vital.

Poursuivant sa trajectoire académique à l’Université de Halle-Wittenberg, il soutient en 1909 une thèse de doctorat en philosophie consacrée à la pensée de Vladimir Soloviev, tout en étudiant intensément la monadologie de Gottfried Wilhelm Leibniz. Cette double imprégnation philosophique est décisive. De Leibniz, Uznadze retient l’idée d’une activité continue de l’âme qui s’exprime bien en deçà du seuil de l’aperception consciente claire, à travers les « petites perceptions » et les tendances appétitives fondamentales. De la tradition philosophique russe et de Soloviev, il intériorise une exigence d’organicité, le refus du dualisme mécaniste cartésien et la quête d’une métaphysique intégrale de la personne agissante.

De retour dans son pays natal au milieu des bouleversements révolutionnaires, Uznadze joue un rôle de tout premier plan dans l’institutionnalisation intellectuelle de la région. En 1918, il compte parmi les fondateurs éminents de l’Université d’État de Tbilissi, au sein de laquelle il crée la chaire de psychologie, suivie du laboratoire expérimental qui deviendra plus tard l’Institut de psychologie de l’Académie des sciences de Géorgie. Dès lors, Uznadze entreprend de refonder la psychologie non plus sur l’introspectionnisme classique ou sur le pur phénoménalisme, mais sur une science expérimentale rigoureuse du comportement global. Cette transition épistémologique marque la naissance de l’école géorgienne de psychologie, qui se distinguera par une remarquable cohérence théorique s’étendant sur plus de cinq décennies d’investigations empiriques ininterrompues.

1.2 Le paradigme soviétique et les tensions théoriques des années 1920-1940

L’émergence de la théorie du set s’opère au cœur d’une intense effervescence intellectuelle, mais également d’une lutte idéologique féroce qui caractérise les sciences humaines en Union soviétique des années 1920 aux années 1940. La psychologie soviétique se trouvait sommée d’élaborer un cadre matérialiste dialectique tout en purgeant les scories de l’idéalisme bourgeois. Dans cette arène, la position d’Uznadze est singulière et courageuse. Il se heurte d’abord frontalement à la réflexologie réductionniste de Vladimir Bekhterev et aux tenants du béhaviorisme mécaniste qui prétendaient réduire l’intégralité des conduites humaines à des chaînes de réflexes conditionnés ou à des connexions physiologiques purement périphériques.

Simultanément, un dialogue théorique d’une grande subtilité mais non dénué de rivalités s’instaure avec l’école moscovite dominante, représentée par Lev Vygotsky, Aleksei Leontiev et Sergueï Rubinstein. Alors que Leontiev et Rubinstein fondent la théorie de l’activité (Deyatelnost) sur l’analyse de l’action instrumentale, médiatisée par les artefacts sociaux et le langage, Uznadze estime que ces derniers présupposent déjà ce qui doit être expliqué. Pour Uznadze, toute activité consciente médiatisée par des outils sémiotiques repose sur un socle pré-intentionnel, une modalité d’ajustement immédiat de l’organisme que la théorie de l’activité tend à occulter en se focalisant exclusivement sur le pôle sociogénétique et phénoménologique des buts conscients.

Uznadze trace ainsi une « troisième voie » épistémologique : un matérialisme résolument non-réductionniste, qui refuse à la fois le physicalisme simpliste des physiologistes pavloviens dogmatiques et l’intellectualisme déguisé des théoriciens de la conscience discursive. Grâce à l’éloignement géographique relatif de Moscou et à son prestige intellectuel incontesté, l’Institut de psychologie de Tbilissi bénéficie d’une autonomie institutionnelle et méthodologique précieuse. Cet îlot scientifique devient un centre d’innovation théorique unique au sein de l’espace soviétique, menant des protocoles expérimentaux d’une sophistication remarquable hors des sentiers battus du dogmatisme pavlovien qui triomphera temporairement lors de la sinistre session conjointe de 1950.

1.3 La crise de la psychologie classique et la recherche d’une unité psychophysique

L’œuvre d’Uznadze s’ancre dans un diagnostic sans concession de la crise générale de la psychologie de son époque. Cette crise, selon le penseur géorgien, réside dans le morcellement analytique de la vie psychique perpétué par l’atomisme psychologique. En isolant artificiellement la perception, la mémoire, l’imagination, le raisonnement et la motricité, la psychologie scientifique s’était condamnée à n’étudier que des abstractions dévitalisées. Elle cherchait à reconstruire un organisme vivant en assemblant des fragments morts, ignorant le principe fondamental selon lequel une fonction psychique n’opère jamais de manière autonome, mais toujours en tant qu’instrument subordonné aux exigences vitales de l’individu pris dans sa totalité.

Le cœur de la dénonciation épistémologique d’Uznadze porte sur ce qu’il a magistralement qualifié de « postulat d’immédiateté » (postulat neposredstvennosti). Ce postulat, implicitement partagé tant par l’introspectionnisme que par le béhaviorisme naissant, postule qu’un stimulus environnemental engendre de façon directe et immédiate une modification de la conscience sensorielle (introspectionnisme) ou un mouvement musculaire mesurable (béhaviorisme). Uznadze démontre que ce lien direct est une illusion théorique tragique :

  • Le stimulus extérieur n’est jamais reçu par une tabula rasa ou un récepteur passif, mais par un organisme déjà engagé dans une trajectoire vitale spécifique.
  • La réponse comportementale n’est pas dictée unilatéralement par les propriétés physiques du stimulus, mais par la signification que prend ce stimulus au regard de l’état global du sujet.
  • Une variable intermédiaire intégratrice est logiquement et empiriquement indispensable pour rendre compte de la transformation que subit l’information sensorielle.

Inspiré par les courants holistiques émergents au début du XXe siècle — qu’il s’agisse de la biologie théorique de Hans Driesch, de l’holisme organismique ou des intuitions précoces de la morphogenèse —, Uznadze conçoit cette variable intermédiaire non pas comme un simple construit logique hypothétique (à la manière des béhavioristes méthodologiques américains tels qu’Edward Tolman ou Clark Hull), mais comme une réalité psychophysique concrète. Cette entité unitaire, qui précède ontologiquement et chronologiquement toute scission entre le sujet et l’objet, entre le corps et l’âme, n’est autre que l’Ustanovka.

2. Les fondements conceptuels du « Set » (Ustanovka / განწყობა)

2.1 Définition ontologique et nature structurelle de l’Ustanovka

La tentative de cerner conceptuellement l’Ustanovka (განწყობა) se heurte immédiatement à une redoutable difficulté lexicologique et sémantique. Les langues occidentales ont souvent hésité à rendre la plénitude du terme géorgien et russe. On utilise tour à tour « set psychologique », « attitude », « posture motrice », « disposition préparatoire » ou « ajustement mental ». Or, Uznadze récusait fermement l’assimilation de son concept à l’« attitude » de la psychologie sociale anglo-saxonne (définie par Thomas et Znaniecki comme une disposition mentale évaluative envers un objet social) ou au « motor set » de Robert S. Woodworth, restreint à la préparation musculaire pré-réflexe.

Sur le plan ontologique, l’Ustanovka se définit comme un état intégral, unitaire et préconscient de préparation d’un sujet individuel à accomplir une activité finalisée spécifique. Il s’agit d’un événement total, où l’organisme et le psychisme ne forment qu’une seule et même réalité dynamique. L’Ustanovka n’est ni un processus purement neurophysiologique sous-jacent, ni un contenu phénoménologique de la conscience introspective : elle est l’état global du sujet agissant dans le monde. Elle n’appartient pas à la périphérie du système nerveux, mais engage le centre même de la subjectivité incarnée.

Cette primauté ontologique implique que le Set précède toute manifestation sectorielle de la vie mentale. Ce n’est pas la sensation qui produit le Set, ni l’idée qui le suscite de manière souveraine ; c’est au contraire l’Ustanovka préexistante qui ordonne le champ perceptif, sélectionne les afférences sensorielles pertinentes, focalise l’attention et orchestre les synergies musculaires. En conférant la primauté à cette disposition globale, Uznadze opère un renversement copernicien : le psychisme individuel n’est pas un agrégat de facultés, mais l’expression polymorphe d’un état fondamental d’orientation vers l’environnement.

2.2 La formule fondamentale du Set : Rencontre du besoin et de la situation

L’Ustanovka ne surgit pas ex nihilo dans l’intériorité abstraite du sujet ; elle est le produit strict et nécessaire d’une dialectique rigoureuse entre deux pôles interdépendants. La formule canonique énoncée par Dmitry Uznadze stipule que l’émergence d’un Set psychologique requiert impérativement la conjonction de deux facteurs cardinaux :

  • Le pôle interne (le besoin) : Le sujet doit être habité par un besoin actif (potrebnost), qu’il s’agisse d’une impulsion biologique élémentaire (faim, soif, survie physique), d’une motivation sensorimotrice, ou d’un besoin socioculturel et intellectuel complexe (volonté de résoudre une énigme, devoir moral, accomplissement esthétique). Le besoin constitue le vecteur énergétique, la force motrice dynamique sans laquelle l’organisme demeurerait dans une indifférence stérile vis-à-vis du milieu.
  • Le pôle externe (la situation objective) : Ce besoin ne peut s’actualiser que dans la rencontre avec un milieu concret présentant des conditions spécifiques (situatsiya). La situation objective offre les affordances, les contraintes physiques et les possibilités matérielles requises pour que le besoin trouve sa résolution et son extinction.

La synthèse immédiate de ces deux éléments donne naissance à l’Ustanovka. Dès que le besoin se trouve confronté à une configuration environnementale donnée, l’organisme ne réagit pas par un tâtonnement aveugle : il s’oriente immédiatement et globalement en fonction de cette conjonction. Cette orientation porte en elle une téléologie intrinsèque. L’Ustanovka est fonctionnelle au sens le plus radical : elle structure d’emblée l’action future dans la perspective de la satisfaction du besoin au sein de cette situation précise. Elle contient en germe la forme achevée de l’acte avant même que celui-ci ne se déploie dans le temps et l’espace phénoménaux.

2.3 Le Set comme modalité d’action préréflexive et médiateur central

En théorisant le Set comme une modalité d’action préréflexive, Uznadze pulvérise le cadre contraignant du schéma mécaniste linéaire Stimulus-Réponse (S-R). L’Ustanovka assume le rôle d’un intermédiaire fonctionnel dynamique modélisable sous la forme $S to [U] to R$, où $[U]$ ne représente pas une simple boîte noire computationnelle ou une latence temporelle, mais le sujet vivant transformé par son rapport au monde. L’organisme n’est pas passif devant le stimulus ; le stimulus n’a d’efficience causale que parce qu’il rencontre un organisme doté d’une Ustanovka déterminée, qui lui confère son statut d’incitateur ou d’inhibiteur comportemental.

Il est capital de souligner la nature foncièrement non-cognitive et non-représentative de cette orientation primaire. L’Ustanovka n’est pas une image mentale, un jugement implicite, une croyance propositionnelle ou un calcul d’espérance rationnelle. Elle opère bien en deçà de la conscience réflexive, de manière silencieuse et transparente pour le sujet. Lorsqu’un individu tend la main pour saisir un objet, l’ouverture de sa pince digitale s’ajuste avec une précision millimétrique à la taille et au poids présumés de l’objet sans qu’aucune délibération intellectuelle, aucun calcul explicite de volume ou de trajectoire n’affleure à sa conscience.

Enfin, Uznadze prend grand soin de distinguer structurellement l’Ustanovka d’un simple état d’éveil ou d’alerte biologique diffuse (ce que la neurophysiologie qualifiera plus tard d’arousal ou de réaction d’activation réticulaire). L’alerte diffuse est une mobilisation physiologique non spécifique de l’organisme face au danger ou à la nouveauté. L’Ustanovka, au contraire, est toujours strictement orientée, différenciée et qualifiée. Elle ne dit pas simplement que l’organisme est prêt à agir, mais qu’il est prêt à agir d’une manière formellement configurée par les exigences conjuguées de son besoin et des propriétés de son environnement.

3. Dépassement du dualisme corps-esprit et critique du réductionnisme

3.1 La réfutation du parallélisme psychophysiologique cartésien

L’un des apports philosophiques majeurs de Dmitry Uznadze réside dans sa critique dévastatrice du parallélisme psychophysiologique d’inspiration cartésienne, qui dominait la psychologie du XIXe et du début du XXe siècle. Ce parallélisme, professé sous diverses variantes par Wilhelm Wundt ou Théodule Ribot, postulait que les séries de processus neurophysiologiques (la matière cérébrale en mouvement) et les séries d’états de conscience phénoménologique (les représentations, volitions et émotions) s’écoulaient de concert sans jamais interagir de manière substantielle, à la façon de deux horloges synchronisées réglées sur le même tempo.

Pour Uznadze, cette position métaphysique scinde artificiellement la réalité humaine en deux domaines étanches et inintelligibles, reléguant le psychique au statut d’observateur désincarné ou d’épiphénomène inutile. En concevant l’Ustanovka comme une entité psychophysique originaire, Uznadze réintègre le somatique et le mental dans une unité fonctionnelle indissoluble. Au niveau du Set, la distinction entre le physiologique et le psychique s’évanouit car la disposition engage l’individu dans la totalité de son être :

  • Les modifications du tonus musculaire, de l’excitabilité nerveuse, du rythme cardiaque et du schéma postural ne sont pas les causes ou les conséquences de la disposition : elles sont la disposition elle-même dans sa dimension corporelle.
  • Simultanément, l’orientation de l’attention, la coloration affective et la valence accordée aux stimuli constituent cette même disposition dans sa dimension intentionnelle.

Le corps propre, loin d’être une machine guidée par une substance pensante ou un agrégat de tissus biologiques, devient ainsi le vecteur immédiat de l’action signifiante. En intégrant le schéma corporel à l’économie globale de l’action finalisée, la théorie de l’Ustanovka anticipe de façon saisissante les développements ultérieurs de la phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty et les théories de la corporéité vivante (Leib).

3.2 Le rejet du réductionnisme béhavioriste et de la réflexologie

Parallèlement à sa réfutation de l’idéalisme dualiste, Uznadze mène une charge méthodique contre le réductionnisme physicaliste triomphant de son époque, incarné par le béhaviorisme de John B. Watson et la physiologie des réflexes conditionnés d’Ivan Pavlov. Uznadze démontre que la tentative de modéliser le comportement des organismes complexes sur la base exclusive de l’arc réflexe élémentaire relève d’une illusion mécaniste indéfendable.

L’argument central d’Uznadze repose sur l’impossibilité de déduire la signification et la trajectoire d’un acte à partir de la seule analyse cinématique ou moléculaire de ses composantes motrices élémentaires. Deux contractions musculaires rigoureusement identiques peuvent participer d’actes psychologiques totalement divergents, voire opposés ; inversement, une même finalité comportementale peut être exécutée par des constellations motrices radicalement hétérogènes (ce que Nikolaï Bernstein formalisera sous le concept de redondance motrice et de degrés de liberté). Le réflexe isolé est une abstraction de laboratoire obtenue par la vivisection ou l’isolement artificiel d’un organe ; dans la nature, l’organisme ne réagit jamais segment par segment.

Pour Uznadze, le stimulus environnemental ne possède aucun pouvoir déterministe absolu : il ne prend d’effectivité que filtré, sélectionné et modulé par l’état préexistant de l’organisme. Un morceau de nourriture ne constitue un stimulus alimentaire que pour l’animal qui a faim ; pour l’animal rassasié, il est transparent ou suscite le dégoût. Le comportement n’est pas un agrégat de réflexes enchaînés, mais l’expression d’un sujet unitaire qui déploie son action en imposant ses propres contraintes internes aux incitations du monde extérieur. L’être vivant n’est pas un système réactif passif régenté par l’extériorité, mais un foyer actif d’auto-détermination téléologique.

3.3 La notion de totalité organismique et l’influence holistique

L’architecture théorique d’Uznadze présente des affinités conceptuelles remarquables avec la pensée holistique et la théorie organismique développée à la même époque par le neurologue et psychiatre germano-américain Kurt Goldstein dans son maître-ouvrage Der Aufbau des Organismus (1934). Tout comme Goldstein contestait la localisation cérébrale étanche des fonctions et insistait sur l’indivisibilité du système nerveux face aux lésions pathologiques, Uznadze conçoit l’organisme humain comme un système auto-régulé, perpétuellement engagé dans la recherche et le maintien d’un équilibre dynamique avec son écosystème fonctionnel.

L’Ustanovka constitue précisément la modalité par laquelle cet équilibre dynamique se crée et se rétablit face aux perturbations environnementales incessantes. Lorsqu’un besoin surgit au sein du système, l’organisme éprouve une tension fonctionnelle, une rupture d’équilibre qui réclame impérativement sa résolution. Le Set n’est rien d’autre que la mise en tension organisée de toutes les ressources du système vers l’action restauratrice. Face aux sollicitations de l’environnement, l’organisme s’auto-organise spontanément selon des gradients de moindre dépense énergétique et de conformité au but poursuivi.

Cette approche substitue définitivement à la causalité linéaire et unidirectionnelle de la physique classique une causalité circulaire, adaptative et systémique. L’organisme modifie l’environnement qui, à son tour, rétroagit sur l’organisme pour contraindre l’évolution ultérieure de l’Ustanovka. Uznadze préfigure ainsi, dès les années 1920 et 1930, les concepts fondamentaux de la cybernétique naissante de Norbert Wiener et de la théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertalanffy, inscrivant l’école de Tbilissi à l’avant-garde de l’épistémologie de la complexité.

4. Le dispositif expérimental princeps : Méthodologie des illusions induites

4.1 Le protocole classique de fixation par illusions haptiques

L’un des triomphes scientifiques indiscutables d’Uznadze et de son équipe réside dans la traduction opérationnelle d’une intuition métathéorique abstraite — l’Ustanovka — en un paradigme expérimental rigoureusement contrôlé, répétable et quantifiable : la célèbre méthodologie de la fixation des illusions sensorielles. Pour rendre visible et mesurable cet état préconscient qu’est le Set, Uznadze a compris qu’il fallait créer les conditions d’un décalage artificiel entre la préparation interne de l’organisme et la configuration objective de l’environnement.

Le protocole princeps, conçu dans le domaine de la sensibilité haptique (tactilo-kinesthésique), se déploie selon une séquence rigoureuse articulée en deux phases distinctes :

  • La phase de fixation (ou d’induction) : Le sujet expérimental, les yeux fermés ou bandés, reçoit simultanément dans les paumes de ses deux mains deux sphères solides de volumes très inégaux — par exemple, une grande sphère de 100 millimètres de diamètre dans la main gauche et une petite sphère de 30 millimètres de diamètre dans la main droite. Cependant, détail méthodologique capital, les deux sphères présentent une masse rigoureusement identique grâce à des lests internes différentiels, neutralisant ainsi les indices proprioceptifs de pure pesanteur. Cette manipulation haptique conjointe est répétée un nombre fixe de fois (souvent 10 à 15 fois consécutives), l’expérimentateur déposant et retirant les objets au même rythme. À travers ces essais répétés, l’organisme du sujet élabore et consolide une Ustanovka spécifique : un état d’ajustement sensorimoteur fondé sur la disparité volumétrique récurrente entre les deux mains.
  • La phase critique (ou de test) : Sans aucune transition ni avertissement verbal, l’expérimentateur dépose subitement dans les mains du sujet deux sphères d’un diamètre rigoureusement identique (par exemple, 60 millimètres dans chaque main). On demande alors au sujet de comparer le volume des deux objets perçus.

Le résultat observé par Uznadze dans l’écrasante majorité de la population normale est stupéfiant : le sujet n’éprouve absolument pas l’égalité objective des deux sphères. Au contraire, il rapporte avec une certitude subjective inébranlable une disproportion flagrante entre elles. Dans la plupart des cas, la sphère présentée à la main préalablement exposée à la petite sphère est perçue comme gigantesque, tandis que la sphère présentée à la main habituée au grand volume est perçue comme minuscule. Cette distorsion perceptuelle porte le nom d’illusion de contraste. Elle constitue la signature indubitable de la persistance active de l’Ustanovka antérieurement fixée, qui continue de surdéterminer l’expérience sensorielle immédiate en dépit de la transformation objective des conditions de stimulation.

4.2 L’extension expérimentale aux modalités visuelles, auditives et temporelles

Loin de cantonner ses observations empiriques au seul champ de la tactilité kinesthésique, Uznadze et ses collaborateurs ont entrepris de tester la validité universelle du phénomène à travers l’ensemble des modalités sensorielles humaines, démontrant de manière éclatante la nature centrale et unitaire du Set psychologique.

Dans la sphère visuelle, les chercheurs ont employé des dispositifs tachistoscopiques de haute précision. Durant la phase de fixation, on projette sur un écran sombre, pendant une durée très brève (quelques dizaines de millisecondes), deux disques lumineux de diamètres manifestement inégaux situés de part et d’autre d’un point de fixation central. Après un certain nombre d’expositions (par exemple 12 essais), la phase critique présente deux disques lumineux d’une surface parfaitement identique. Là encore, le phénomène de contraste s’impose avec une clarté saisissante : le disque test remplaçant le petit stimulus inducteur paraît considérablement plus vaste que son homologue opposé.

Des protocoles analogues ont été développés avec succès pour la modalité auditive :

  • Présentation récurrente de deux sons simultanés d’intensités (décibels) ou de hauteurs fréquentielles (Hertz) dissemblables, suivie de sons de contrôle strictement identiques.
  • Estimation temporelle : induction d’intervalles chronométriques différentiels (par exemple, un intervalle bref succédant à un intervalle long), débouchant sur des distorsions massives dans l’estimation subjective de durées de contrôle égales.
  • Expériences pondérales : manipulation d’objets de masses inégales générant des illusions de contraste gravitaire spectaculaires.

Cette reproductibilité transmodale du phénomène des illusions fixées prouve définitivement que l’Ustanovka n’est pas le fruit d’une simple fatigue ou d’une adaptation sensorielle locale de la rétine, des récepteurs cutanés de Pacini ou des cellules ciliées de la cochlée. L’illusion est orchestrée par un mécanisme d’intégration centrale qui modifie la structure globale de l’aperception à travers les différentes fenêtres sensorielles de l’organisme.

4.3 Mesures quantitatives et cartographie des effets de contraste et d’assimilation

L’approche d’Uznadze s’est distinguée par une volonté précoce de mathématiser et de cartographier avec précision la dynamique fine de ces déformations perceptives. En raffinant les paramètres de stimulation lors des phases critiques, l’école de Tbilissi a mis en évidence l’existence de deux régimes illusionnels distincts, régis par des lois quantitatives rigoureuses : l’effet de contraste et l’effet d’assimilation.

Si l’illusion de contraste (percevoir le stimulus égal comme opposé en dimension au stimulus inducteur) représente la forme la plus robuste et la plus fréquemment documentée de la fixation du Set, l’illusion d’assimilation apparaît dans des conditions expérimentales spécifiques, notamment lorsque le nombre d’essais inducteurs est très faible (1 à 4 expositions) ou lorsque la différence physique initiale entre les stimuli de fixation est minime. Dans ce cas, le sujet perçoit les stimuli critiques de manière conforme à la tendance de fixation antérieure : le stimulus remplaçant le grand objet continue d’être perçu comme légèrement plus volumineux que l’autre. Uznadze analyse l’assimilation comme un stade primaire, inachevé ou sous-consolidé de l’Ustanovka, où le système sensoriel absorbe passivement les données nouvelles dans le moule de l’attente immédiate sans susciter la contre-réaction différentielle qui caractérise le contraste.

En introduisant des variations systématiques lors de la phase de test (en utilisant une série de sphères de dimensions graduellement variables pour mesurer le seuil différentiel de sensibilité sous l’influence du Set), Uznadze a démontré que l’Ustanovka déplace significativement les seuils psychophysiques classiques de Weber-Fechner. Plus le nombre d’expositions préliminaires augmente lors de la phase de fixation, plus la robustesse de l’illusion de contraste s’accroît, atteignant un plateau de saturation au-delà duquel la disposition acquiert une stabilité quasi-automatisée, résistante à toute révision perceptuelle immédiate.

5. La dynamique interne du Set : Genèse, fixation, extinction et plasticité

5.1 Les étapes de formation : Du set diffus au set différencié et fixé

L’Ustanovka n’est pas une entité monolithique ou statique ; elle possède une microgenèse dynamique et temporelle que Dmitry Uznadze a disséquée avec une précision clinique remarquable. La transition vers une disposition fonctionnelle opérationnelle s’effectue à travers un gradient développemental subdivisé en trois phases fondamentales :

  1. Le set diffus (ou primaire) : Lorsqu’un organisme fait face pour la première fois à une situation totalement inédite conjuguée à un besoin nouveau, la disposition émergente est marquée par l’indétermination, la labilité et le manque de contour fonctionnel net. Le sujet ne sait pas exactement comment orienter ses systèmes récepteurs et effecteurs. L’état d’ajustement est global, généralisé et imprécis. Phénoménologiquement, cela s’accompagne d’une sensation de flottement, de recherche tâtonnante et d’une réceptivité sensorielle ouverte mais peu sélective.
  2. Le set différencié : Sous l’effet des premières interactions concrètes avec le stimulus et de la répétition des contraintes matérielles de la tâche, l’Ustanovka commence à sculpter ses propres contours. Les composantes motrices inutiles s’estompent ; l’orientation attentionnelle se focalise exclusivement sur les indices environnementaux pertinents pour la satisfaction du besoin. Le système élimine les degrés de liberté superflus pour faire converger l’organisme vers une formule d’action spécifique et économique.
  3. Le set fixé : Dès lors que la situation se reproduit de manière invariante, l’Ustanovka différenciée se cristallise et s’automatise. Elle acquiert une consistance structurelle qui lui permet de se réactiver de manière quasi-instantanée dès l’apparition des premiers indices contextuels déclencheurs. À ce stade, la disposition est devenue une structure régulatrice stable, capable de guider le comportement avec une efficience maximale tout en affichant une résistance marquée face aux variations mineures ou aux bruits de fond de l’environnement.

5.2 Le phénomène d’extinction et les courbes de dé-fixation

L’étude de la décomposition d’un Set fixé — son extinction expérimentale — constitue l’un des volets les plus fascinants des recherches d’Uznadze, car elle révèle l’élasticité adaptative intrinsèque du psychisme. Lorsqu’on maintient le sujet expérimental dans la phase critique en lui présentant de manière itérative et prolongée les deux sphères rigoureusement égales (par exemple durant 20, 30 ou 50 essais successifs), l’illusion de contraste ne persiste pas indéfiniment. L’organisme, continuellement bombardé par la réalité matérielle de l’égalité physique, est contraint de déconstruire la disposition obsolète pour s’ajuster à la réalité objective nouvelle.

Uznadze et ses collaborateurs ont minutieusement consigné les profils temporels de cette dé-fixation, révélant que l’extinction n’est que rarement un processus linéaire régulier. Les chercheurs ont ainsi isolé plusieurs typologies de courbes d’extinction :

  • L’extinction abrupte : L’illusion de contraste s’effondre soudainement après un nombre limité de présentations critiques. Le sujet déclare brusquement : « Tiens, elles sont devenues complètement égales », passant d’une déformation maximale à une adéquation objective immédiate.
  • L’extinction oscillante (ou intermittente) : Le sujet alterne de manière chaotique entre des essais critiques marqués par l’illusion de contraste, des essais de perception correcte d’égalité, et parfois de brefs retours à des illusions d’assimilation, avant de stabiliser définitivement son appréciation objective. Ce profil traduit un conflit dynamique intense entre l’inertie de l’Ustanovka fixée et la pression correctrice exercée par le flux perceptif afférent.

De surcroît, Uznadze a documenté des phénomènes de résurgence spontanée de la disposition que l’on croyait éteinte. Après une pause temporelle de plusieurs heures ou plusieurs jours sans aucune stimulation expérimentale, la simple remise en situation de laboratoire réactive immédiatement chez certains sujets l’illusion de contraste originelle, apportant la preuve indiscutable d’une rémanence mnésique profonde de la structure dispositionnelle au sein du système psychophysique.

5.3 Plasticité, rigidité et labilité des structures dispositionnelles

L’analyse des profils de fixation et d’extinction a conduit l’école géorgienne à formuler des concepts cruciaux pour la psychologie différentielle et cognitive : la plasticité, la rigidité et la labilité de l’Ustanovka. Ces concepts mesurent la capacité relative d’un système vivant à réactualiser ses modèles internes d’action face aux métamorphoses de la réalité objective.

La plasticité dispositionnelle désigne la flexibilité fonctionnelle optimale par laquelle un individu fixe rapidement une Ustanovka adaptée face à une situation récurrente, mais l’éteint avec une égale célérité dès que les conditions environnementales viennent à changer substantiellement. Le sujet plastique ne s’enlise ni dans l’inertie du passé, ni dans l’incertitude du présent. Il maintient son modèle d’action tant qu’il est efficient, et le réorganise dès qu’il devient erroné sous l’effet des rétroactions environnementales.

À l’opposé de cet équilibre harmonieux, Uznadze identifie deux pôles structurellement dysfonctionnels :

  • La rigidité dispositionnelle : Caractérisée par une inertie anormale du Set fixé. Le sujet demeure prisonnier de son ajustement initial en dépit de démentis empiriques massifs et répétés. L’extinction requiert un nombre anormalement élevé d’essais critiques, le système manifestant une persévération stérile dans l’erreur perceptuelle ou comportementale.
  • La labilité dispositionnelle (ou instabilité pathologique) : Incapacité chronique de l’organisme à consolider une Ustanovka stable. Les dispositions se succèdent de manière fragmentaire et anarchique, oscillant au gré des moindres fluctuations parasites du milieu. Le comportement devient incohérent, incapable de maintenir un cap fonctionnel soutenu dans la durée faute d’une armature dispositionnelle suffisamment consolidée.

6. Typologie des Sets et différentiation de la personnalité

6.1 Typologie différentielle : Les profils dynamique, statique et variable

L’observation rigoureuse des disparités interindividuelles face au protocole expérimental des illusions induites a permis à Dmitry Uznadze d’élaborer une théorie scientifique de la personnalité fondée non sur des traits de caractère auto-déclarés ou des typologies constitutionnelles spéculatives, mais sur la dynamique processuelle même du Set psychologique. L’école de Tbilissi a ainsi dégagé trois grands types dispositionnels fondamentaux :

Type Dispositionnel Vitesse de Fixation Stabilité du Set Dynamique d’Extinction Style Comportemental Global
Type Dynamique Rapide et économique Haute cohérence interne Fluide, rationnelle et harmonieuse Excellente adaptabilité, esprit vif, flexibilité cognitive face aux imprévus, équilibre émotionnel.
Type Statique Lente et laborieuse Inerte, rigide et hyper-consolidée Très prolongée, résistante au changement Comportements méthodiques, grande ténacité, mais difficultés aiguës face aux transitions brutales et dogmatisme intellectuel.
Type Variable (Labile) Chaotique ou instantanée Très faible, oscillante et fragmentée Imprévisible, oscillante ou précoce Impulsivité, grande distractibilité, instabilité des intérêts et des conduites motrices, vulnérabilité au stress.

Ces typologies ne sont pas de simples étiquettes nosographiques confinées au cadre du laboratoire expérimental. Uznadze a mis en lumière des corrélations empiriques remarquables entre ces profils expérimentaux et les modes d’existence globaux des individus. Le type dynamique s’épanouit dans les activités requérant des ajustements situationnels rapides (décideurs, navigateurs, créateurs artistiques), tandis que le type statique excelle dans les contextes de conformité algorithmique, de régularité procédurale et d’effort persévérant de longue haleine.

6.2 Les dimensions de constance, d’irradiance et de généralisation

Au-delà de la triade dynamique/statique/variable, Uznadze et ses continuateurs ont affiné la cartographie de la personnalité en identifiant trois paramètres fonctionnels transversaux qui structurent l’architecture des Ustanovkas chez chaque individu : la constance, l’irradiance et la généralisation.

L’irradiance intermodale représente sans conteste l’un des phénomènes les plus spectaculaires découverts par l’école géorgienne. Si l’on fixe chez un sujet une Ustanovka haptique à l’aide des sphères inégales tenues dans les mains, puis qu’on le soumet immédiatement sans aucun entraînement optique à un test tachistoscopique critique présentant deux disques visuels d’égal diamètre, le sujet projette instantanément l’illusion de contraste dans le champ visuel. La disposition corporelle forgée dans les récepteurs tactilo-kinesthésiques a irradié l’intégralité du système nerveux central, transmutant sans transition les mécanismes de décodage de la vision. Le degré d’irradiance mesure ainsi le niveau d’intégration fonctionnelle et d’imperméabilité des différents sous-systèmes cognitifs et moteurs de l’individu.

Le degré de généralisation, quant à lui, évalue la propension de l’Ustanovka à déborder son cadre d’induction spécifique pour s’appliquer à des classes de situations sémantiquement ou formellement apparentées. Un sujet affichant un haut degré de généralisation transférera une disposition d’attente d’une tâche géométrique à une tâche logique verbale avec une aisance déconcertante. Enfin, la force de constance mesure la résistance de la disposition active face aux perturbations distractrices : un Set doté d’une forte constance préserve son orientation téléologique en dépit de la survenue de stimuli parasites ou d’environnements hautement bruités, garantissant l’achèvement serein de l’action entreprise.

6.3 La structure de la personnalité comme hiérarchie organisée d’Ustanovkas

Couronnant son édifice théorique de la personnalité, Dmitry Uznadze récuse toute conception atomiste ou purement additionnelle de l’individualité humaine. Pour le maître de Tbilissi, la personnalité d’un homme ne se réduit pas à une somme de réflexes, d’habitudes mécaniques ou de complexes refoulés ; elle constitue une pyramide hiérarchiquement intégrée et stratifiée d’Ustanovkas.

Au socle de cette architecture se déploient les Ustanovkas élémentaires, vitales et somatosensorielles, régies par les nécessités biologiques fondamentales de l’homéostasie corporelle (ajustements posturo-moteurs, sets d’évitement de la douleur, routines physiologiques). Ces dispositions de base opèrent de manière automatique et quasi-universelle à l’échelle de l’espèce. Mais à mesure que l’individu s’élève dans les strates de la socialisation et de l’enculturation, se superposent des niveaux dispositionnels d’une complexité croissante :

  • Des Ustanovkas praxiques et professionnelles relatives aux savoir-faire techniques et instrumentaux du sujet.
  • Des Ustanovkas relationnelles et communicationnelles déterminant les styles d’attachement, d’empathie ou de défiance envers autrui.
  • Au sommet de la pyramide, des Ustanovkas socioculturelles, idéologiques et éthiques fondamentales, qui orientent les choix existentiels majeurs de l’existence, le rapport à la vérité, à la création artistique et au sacrifice de soi.

La maturité et la santé psychique de la personne dépendent de la cohérence interne de ce réseau hiérarchique. Lorsqu’un conflit irréductible éclate entre une Ustanovka biologique vitale et une Ustanovka éthique supérieure, ou lorsque le système s’avère incapable d’orchestrer la coexistence pacifique de dispositions concurrentes, la personnalité se fragmente et s’abîme dans la souffrance névrotique ou psychotique. Uznadze a démontré que le style dispositionnel expérimental (dynamique, statique ou labile) mesuré à l’aide des simples sphères haptiques manifeste une remarquable stabilité longitudinale au cours de la biographie du sujet, constituant l’empreinte digitale formelle de son tempérament incarné.

7. Niveaux de réalité psychique : Le Set, la conscience et l’inconscient

7.1 Le statut épistémologique de l’inconscient préréflexif chez Ouznadzé

L’un des apports les plus novateurs et audacieux de l’œuvre d’Uznadze, particulièrement dans le paysage scientifique soviétique longtemps hostile à toute mention de la vie inconsciente, réside dans sa conceptualisation rigoureuse de l’inconscient psychophysique. Cependant, la posture théorique d’Uznadze diverge radicalement de celle de Sigmund Freud et de la psychanalyse orthodoxe.

Pour Uznadze, l’inconscient n’est nullement un réceptacle ténébreux de pulsions destructrices, d’érotisme refoulé et de désirs interdits engagés dans une guerre civile permanente contre les défenses du Moi. L’inconscient ouznadzéen n’est pas dynamique au sens freudien du terme ; il est dispositionnel, organisationnel et structurel. Le Set psychologique constitue un inconscient préréflexif sain, fonctionnel et harmonieux, qui représente le mode normal et par défaut du fonctionnement de tout être vivant au sein de sa niche écologique.

Cet inconscient dispositionnel ne possède aucune nature représentative ou phénoménologique : on ne saurait l’observer directement à travers l’introspection, car il est le prisme même à travers lequel nous observons le monde. Il est fonctionnellement actif sans être consciemment éprouvé. La relation entre la conscience claire et cet inconscient préparatoire n’est donc pas une relation de censure, d’interdiction et de déguisement névrotique, mais une relation de continuité et de complémentarité biologique exemplaire. Le Set prend en charge la quasi-totalité des adaptations motrices et perceptuelles de la vie quotidienne de façon économique et silencieuse, préservant ainsi la conscience réflexive pour les moments d’authentique rupture adaptative.

7.2 Le passage à la conscience par l’acte d’objectivation (Objectification)

Si l’organisme évolue de manière fluide et heureuse sous la gouverne préréflexive de l’Ustanovka, comment et pourquoi la conscience phénoménologique discursive surgit-elle au sein de l’évolution ? C’est ici qu’Uznadze formule sa célèbre théorie de l’objectivation (souvent traduite sous le néologisme d’« objectification » ou d’« acte d’objectivation », obektivatsiya), qui constitue l’une des contributions les plus vertigineuses de sa psychologie générale.

L’objectivation se définit comme un acte psychique spécifique par lequel le flux de l’activité fluide et continue est brutalement interrompu par l’émergence d’un obstacle imprévu dans la réalité matérielle. Tant que l’action s’exécute sans heurt — tant que la porte s’ouvre, que la marche se trouve sous le pied, que l’outil réagit comme attendu —, le sujet et l’environnement sont soudés dans une relation fusionnelle médiatisée par le Set. La conscience réflexive demeure en sommeil car elle est inutile. Mais qu’une résistance inattendue surgisse — la clef refuse de tourner dans la serrure, la sphère égale paraît monstrueusement disproportionnée, le collaborateur formule une objection incompréhensible —, et l’Ustanovka immédiate s’effondre en un constat d’échec :

  • Cet échec de l’action fluide produit un arrêt sur image existentiel.
  • Le sujet est brutalement arraché à son immersion symbiotique dans l’activité. Une scission radicale s’opère instantanément : le « Je » émerge en s’opposant au « Non-Moi ».
  • L’obstacle, jusqu’alors transparent au sein de l’action motrice, s’émancipe pour devenir un « objet » autonome dressé devant la conscience contemplative du sujet.

L’acte d’objectivation transforme ainsi un problème moteur immédiat en un objet de connaissance réflexive. Le sujet formule intérieurement : « Qu’est-ce que c’est que ceci ? Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ? ». L’intelligence verbale, la pensée conceptuelle et la délibération discursive sont convoquées à cet instant précis pour analyser la cause de la rupture et élaborer de manière concertée une nouvelle Ustanovka régulée, qui prendra le relais de l’ancienne disposition défaillante.

7.3 Les deux plans de la vie psychique : Le comportement immédiat et médiatisé

À travers la dialectique du Set et de l’objectivation, Dmitry Uznadze bâtit une théorie cohérente de la stratification psychique, distinguant deux plans qualitatifs fondamentaux régissant l’existence humaine :

  1. Le premier plan (le plan du comportement immédiat) : C’est le royaume exclusif de l’Ustanovka sensorimotrice et de l’inconscient préréflexif. L’activité y est directe, concrète et téléologique. L’animal tout entier, mais également l’être humain durant la majeure partie de ses routines quotidiennes (marcher dans la rue, conduire une automobile sur un trajet familier, taper sur un clavier, mastiquer ses aliments), fonctionne sur ce premier plan. L’économie cognitive y est maximale : aucune délibération n’encombre l’esprit, l’action s’ajustant aux affordances du monde extérieur avec une élégance naturelle et une célérité optimale.
  2. Le second plan (le plan de la conduite médiatisée et théorique) : C’est le règne de la conscience objectivante, de la pensée conceptuelle, du langage articulé et de la volonté souveraine. Ce plan ne se déploie que chez l’être humain civilisé. Il s’active chaque fois que le premier plan est mis en échec par la complexité ou la nouveauté de la situation. L’activité n’est plus guidée par des stimuli bruts, mais médiatisée par des symboles abstraits, des règles morales, des calculs logiques et des représentations temporelles d’un avenir éloigné.

Toute la grandeur de l’anthropologie d’Uznadze réside dans la mise en évidence des allers-retours permanents entre ces deux niveaux de réalité. L’activité théorique élaborée avec effort sur le second plan a vocation, par l’exercice et l’apprentissage répété, à se condenser à son tour sous la forme d’un nouveau Set qui réintégrera le premier plan de l’inconscient adaptatif. Ainsi, le pianiste virtuose déchiffre une partition complexe au prix d’une intense concentration objectivante (second plan), pour finir par l’incorporer dans un Set musical virtuose fluide où ses doigts dansent sur le clavier sans qu’aucune note n’exige plus sa délibération consciente (premier plan). La conscience n’a d’autre raison d’être que d’enrichir, de rectifier et d’élargir l’arsenal dispositionnel de l’organisme incarné.

8. Le Set dans les processus cognitifs supérieurs : Pensée, langage et volition

8.1 L’influence régulatrice du Set sur la perception et l’attention sélective

L’application de la théorie d’Uznadze au champ de la cognition supérieure révolutionne d’abord la compréhension des mécanismes perceptifs et attentionnels. Longtemps assimilée à un enregistrement photographique passif des données sensorielles transmises au cortex occipital ou temporal, la perception est redéfinie par l’école de Tbilissi comme un acte de construction active entièrement paramétré par l’Ustanovka en cours d’exercice.

L’Ustanovka opère comme un filtre perceptif impitoyable et anticipateur. Elle pré-oriente les récepteurs sensoriels pour maximiser la détection des signaux conformes à l’hypothèse d’action du sujet, tout en élevant drastiquement les seuils de détection des données non pertinentes ou contradictoires. Dans les situations d’ambiguïté visuelle — telles que les figures réversibles (le vase de Rubin, le canard-lapin) —, ce ne sont pas de mystérieuses oscillations électriques aléatoires du cerveau qui font basculer le percept d’une forme à l’autre, mais la bascule discrète de l’Ustanovka du sujet agissant. Uznadze a démontré expérimentalement qu’en induisant au préalable une disposition spécifique par des amorçages contextuels imperceptibles, on dicte avec une régularité mathématique quelle interprétation perceptive triomphera dans la conscience du sujet.

De même, les mécanismes de l’attention sélective (involontaire et volontaire) ne sont rien d’autre que l’expression phénoménologique du Set orienté. L’organisme ne sélectionne pas un objet parce qu’il y prête mystérieusement attention ; il y prête attention parce que son Ustanovka interne a d’ores et déjà conféré à cet objet une priorité opérationnelle dans l’économie globale de son besoin. Il s’agit d’une interaction bidirectionnelle permanente où les processus d’orientation descendants (top-down) régissent souverainement les flux ascendants (bottom-up) de la sensation brute.

8.2 Le Set comme fondement de la pensée discursive et de la catégorisation

Dans le domaine de l’intellection et du raisonnement abstrait, Dmitry Uznadze refuse vigoureusement la doctrine intellectualiste qui fait de la pensée discursive un processus autonome gouverné par les seules lois de la logique formelle. Pour l’épistémologue géorgien, la pensée verbale n’est que la superstructure émergente d’une matrice dispositionnelle sous-jacente qui guide silencieusement l’heuristique de recherche de l’esprit.

Avant même qu’une proposition ne soit formulée intérieurement sous forme de mots ou de syllogismes, la trajectoire de la pensée est déjà orientée par ce qu’Uznadze nomme l’« Ustanovka intellectuelle » (ou ensemble directeur). C’est cette disposition globale qui assigne une direction pré-réflexive à l’investigation cognitive face à un problème inédit (le célèbre problème de la direction de la pensée que Karl Bühler et l’école de Würzburg avaient pressenti sans parvenir à l’enraciner matériellement). Le Set intellectuel convoque de manière sélective certains champs sémantiques en mémoire à long terme, tout en inhibant drastiquement les associations d’idées divergentes mais inutiles.

Cette théorie offre une clé d’explication magistrale aux impasses de la créativité et aux célèbres phénomènes d’aveuglement cognitif connus sous le terme de fixité fonctionnelle (formalisée plus tard par Karl Duncker). Lorsqu’un sujet ne parvient pas à résoudre une énigme pratique — par exemple utiliser une boîte d’allumettes comme support de bougie —, c’est que son système cognitif se trouve ligoté par une Ustanovka rigide et sémantiquement surdéterminée : la boîte est fermement disposée dans son esprit comme réceptacle d’objets et non comme plate-forme de soutien. L’étincelle de l’insight (l’Eurêka créatif) n’est rien d’autre que l’effondrement soudain de ce Set discursif périmé et la cristallisation instantanée d’une nouvelle Ustanovka conceptuelle réorganisant le champ catégoriel de la tâche.

8.3 Intention, acte de volonté et conversion de la décision en action

L’un des chapitres les plus remarquables de la psychologie d’Uznadze réside dans sa résolution du problème millénaire de la volonté humaine et du libre arbitre. La psychologie classique butait invariablement sur une aporie tragique : ou bien la volonté n’était qu’une illusion masquant un déterminisme physiologique absolu (béhaviorisme, épiphénoménisme), ou bien elle était une force magique immatérielle planant au-dessus du cerveau sans point d’attache avec la motricité (idéalisme spiritualiste).

Uznadze surmonte cette dichotomie en affirmant que l’acte authentique de volonté consiste précisément dans la genèse délibérée et consciente d’une nouvelle Ustanovka psychophysique. L’acte volontaire n’est pas l’effort musculaire direct déployé au moment de l’action ; il se situe en amont :

  • Par un acte d’objectivation du second plan de la vie psychique, le sujet évalue une situation, compare des motifs d’action concurrents et choisit délibérément la trajectoire qu’il entend poursuivre.
  • La décision prise ne demeure pas une contemplation désincarnée : elle s’incorpore dans le système nerveux sous la forme d’un Set moteur prêt à l’emploi.
  • Dès cet instant, la décision est convertie en posture dynamique. Lorsque le moment de l’action arrive, le sujet n’a plus besoin de lutter contre lui-même ou d’invoquer un effort herculéen : l’Ustanovka volontairement programmée prend les commandes de la motricité avec la fluidité et l’aisance d’un réflexe naturel.

L’épuisement volitionnel — ce que la psychologie contemporaine appelle parfois l’épuisement de l’ego — n’est donc pas une baisse d’énergie magique de l’âme, mais la dissolution de l’ajustement téléologique face à des conflits dispositionnels non résolus. L’homme véritablement volontaire, dans la vision d’Uznadze, n’est pas le névrosé qui serre les mâchoires en un combat épuisant contre ses propres penchants, mais le maître de sa propre organisation intérieure qui sait forger avec clarté les Ustanovkas requises par ses valeurs éthiques les plus élevées.

9. Applications cliniques et psychopathologie différentielle

9.1 Les perturbations de la dynamique du Set dans les formes de schizophrénie

Dès les années 1930, Dmitry Uznadze et ses collègues aliénistes et psychiatres de l’école géorgienne (notamment I. Beritashvili et plus tard les cliniciens formés à Tbilissi) ont compris que la méthodologie de fixation du Set offrait une sonde psychométrique d’une puissance inédite pour explorer les abysses de la psychopathologie clinique sans dépendre des verbalisations souvent incohérentes ou masquées des malades mentaux.

Leurs travaux expérimentaux sur des patients atteints de schizophrénie ont révélé des anomalies structurelles déconcertantes dans la dynamique dispositionnelle élémentaire. Soumis au test princeps des sphères inégales, les patients schizophrènes manifestent une incapacité chronique et spectaculaire à consolider un Set stable :

  • Après 15 ou 20 essais inducteurs, lors de la présentation des sphères d’égal diamètre, nombre de patients schizophrènes n’éprouvent rigoureusement aucune illusion de contraste. Ils perçoivent immédiatement et froidement l’égalité physique des sphères. Cette « adéquation objective » paradoxale n’est pas le signe d’une intelligence supérieure, mais l’attestation dramatique de l’incapacité de leur système psychique à synthétiser le besoin et la situation en une disposition intégrale unitaire.
  • Chez d’autres sous-types cliniques, on observe une coexistence anarchique d’Ustanovkas fragmentées et antagonistes : le patient rapporte que la sphère gauche est à la fois « plus grande et plus petite », ou bascule de manière imprévisible entre des déformations monstrueuses et une indifférence perceptuelle totale.

Ces données expérimentales rigoureuses démontrent que le cœur de la décompensation schizophrénique réside dans une désynchronisation primitive entre l’état dispositionnel global du sujet et les sollicitations objectives du monde réel. Le « clivage » fondamental (la Spaltung de Bleuler) n’est pas seulement un divorce de représentations conscientes ou de fragments discursifs : il prend racine dans la destruction de l’unité psychophysique de l’Ustanovka, privant le malade de tout enracinement corporel pré-réflexif stable dans sa réalité quotidienne.

9.2 Rigidité dispositionnelle dans les troubles épileptiques et les lésions organiques

À l’opposé de la fragmentation schizophrénique, les investigations cliniques menées sur des patients souffrant d’épilepsie idiopathique ou de lésions organiques cérébrales focales (notamment au niveau des lobes frontaux et sous-corticaux) ont mis en évidence l’extrême prévalence d’une rigidité dispositionnelle pathologique.

Dans ce groupe nosologique, la fixation de l’Ustanovka haptique ou visuelle s’opère avec une facilité trompeuse. Cependant, dès que l’expérimentateur aborde la phase critique de test avec des stimuli égaux, le système se verrouille dans une inertie inébranlable. L’illusion de contraste persiste avec une intensité paroxystique non pas durant 5 ou 10 essais critiques, mais parfois au cours de plus d’une centaine de présentations consécutives. Le patient épileptique demeure totalement imperméable aux afférences sensorielles correctrices ; il continue de s’ajuster au monde selon un modèle devenu objectivement faux, incapable d’initier le moindre processus d’extinction.

Cette viscosité psychique expérimentale s’articule de manière frappante avec la sémiologie clinique classique des personnalités épileptiques : la lenteur idéatoire, l’adhésivité affective, la persévération motrice et l’extrême intolérance au changement d’horaire ou de cadre relationnel. L’école de Tbilissi a ainsi pu proposer l’analyse des courbes d’extinction de l’Ustanovka comme un biomarqueur fonctionnel non invasif d’une valeur diagnostique considérable pour évaluer la sévérité du déclin cognitif organique et l’atteinte des capacités de flexibilité comportementale d’origine frontale.

9.3 Névroses, troubles anxieux et fixations dispositionnelles conflictuelles

L’exploration clinique de la névrose et des syndromes anxieux à la lumière de l’Ustanovka jette un pont conceptuel lumineux entre la médecine psychosomatique et la théorie de l’action. Uznadze et ses successeurs ont démontré que la symptomatologie névrotique (angoisses généralisées, phobies spécifiques, conversions somatoformes) procède fondamentalement de la fixation précoce et indéracinable d’Ustanovkas inadaptées d’hypervigilance et de défense, induites par des traumatismes biographiques antérieurs.

Dans le trouble anxieux, l’organisme demeure configuré par un Set de menace imminente alors même que la situation objective actuelle est paisible et sécurisée. Le sujet n’a pas nécessairement la pensée consciente qu’il court un danger ; c’est son organisme tout entier qui s’ajuste corporellement à l’effraction :

  • Tension musculaire permanente, tachycardie sous-jacente, rétrécissement sélectif du champ attentionnel traquant le moindre indice alarmant.
  • Un conflit intrapsychique destructeur s’installe alors entre le second plan de la vie psychique (le niveau conscient de l’objectivation où le patient sait rationnellement qu’il ne risque rien) et le premier plan (l’Ustanovka inconsciente pétrifiée qui continue de régir la physiologie somatique).

Chez les personnalités à structure hystérique, les protocoles expérimentaux d’Uznadze ont révélé une labilité dispositionnelle paroxystique : les Sets s’allument et s’éteignent sous la dictée immédiate de l’ambiance émotionnelle ou des influences suggestives de l’expérimentateur, sans aucune capacité d’ancrage persévérant. Ces constats ont ouvert la voie à des approches psychothérapeutiques ciblées : la guérison ne saurait découler d’une simple prise de conscience intellectuelle verbale ; elle exige une véritable « rééducation dispositionnelle » visant la dé-fixation concrète, par l’exercice sensorimoteur et la réorganisation comportementale, des Ustanovkas toxiques enkystées dans la chair du malade.

10. Analyse comparative : La théorie du Set face aux grands courants psychologiques

10.1 Uznadze et la Gestaltpsychologie : Convergences et oppositions ontologiques

La théorie du Set psychologique partage avec la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie), incarnée par Max Wertheimer, Wolfgang Köhler et Kurt Koffka, un socle critique commun indiscutable. Les deux écoles rejettent avec la même virulence l’atomisme sensoriel, l’associationnisme passif et la réduction du comportement à des chaînes de réflexes mécaniques, proclamant haut et fort la primauté absolue de la totalité intégrée (le tout est qualitativement différent de la somme de ses parties).

Cependant, en dépit de cette convergence épistémologique superficielle, Dmitry Uznadze a développé une controverse ontologique implacable à l’encontre de la Gestalt. Le grief fondamental formulé par le penseur géorgien porte sur le caractère passif, objectiviste et physique du concept gestaltiste de « champ ». Pour les théoriciens de la Gestalt, les illusions perceptives et les lois d’organisation des formes (proximité, similarité, fermeture) découlent de dynamiques d’équilibre auto-organisées et impersonnelles se déroulant au sein du champ visuel ou dans les tissus cérébraux, régies par le principe de l’isomorphisme psychophysique :

Critère de Comparaison Gestaltpsychologie (Wertheimer, Köhler, Koffka) Théorie du Set (Dmitry Uznadze)
Origine de la forme perceptive Lois immanentes du champ stimulus et équilibre physique spontané. Attitude active et préparatoire du sujet individuel incarné.
Statut du sujet Relégué au second plan ; observateur passif des forces de champ. Centre souverain, unitaire et agissant de l’équation psychologique.
Rôle de la motricité et du besoin Considérés comme secondaires ou postérieurs à la saisie de la forme. Moteurs cardinaux indispensables à l’émergence de toute organisation.
Mécanisme de l’illusion sensorielle Courbures topologiques et interactions électrophysiologiques locales. Effet de contraste issu d’une Ustanovka motrice et vitale antérieurement fixée.

Pour Uznadze, la Gestalt a expulsé le sujet vivant de sa propre psychologie. Une forme n’émerge pas d’elle-même dans le monde extérieur ; elle n’acquiert sa clôture et sa signification que pour un organisme doté d’un besoin spécifique qui la saisit comme instrument d’action. L’illusion d’optique ou haptique n’est pas le résultat mécanique d’une déformation de champ, mais la projection concrète d’une disposition active de l’individu tout entier.

10.2 Confrontation avec le béhaviorisme anglo-saxon et le concept d’expectancy

Lorsqu’on examine l’évolution de la psychologie américaine du XXe siècle, un parallèle historique fascinant apparaît entre les intuitions d’Uznadze et les tentatives de certains théoriciens d’outre-Atlantique pour assouplir le carcan du béhaviorisme radical de John Watson et B.F. Skinner. Deux figures majeures émergent ici : Robert S. Woodworth avec son schéma $S-O-R$ (Stimulus-Organisme-Réponse) et son concept de motor set, et Edward Tolman avec sa notion d’attente cognitive (expectancy) et de cartes cognitives.

Toutefois, la confrontation de ces systèmes théoriques met en lumière un gouffre épistémologique infranchissable. Le « motor set » de Woodworth demeure une disposition périphérique, strictement musculaire et posturale, conçue comme un simple pré-réglage biomécanique facilitant l’exécution d’un réflexe. De son côté, l’« expectancy » d’Edward Tolman, bien que réintroduisant une téléologie apparente au cœur du néo-béhaviorisme, demeure un construit hypothétique opératoire dénué de substance ontologique réelle, une simple variable intermédiaire logico-mathématique inventée par l’expérimentateur pour prédire statistiquement les bifurcations d’un rat dans un labyrinthe.

Uznadze reprochait sans détours à la science anglo-saxonne son pragmatisme superficiel et son incapacité à s’émanciper du modèle mécaniste causal. Là où les béhavioristes empilent des boîtes noires et des médiateurs fonctionnels linéaires, l’école de Tbilissi propose une vision dialectique et philosophique profonde où l’Ustanovka est la transformation substantielle et holistique de la personne vivante. La pensée d’Uznadze ne vise pas simplement à prédire des rendements comportementaux, mais à percer le mystère de l’ancrage phénoménal de l’esprit dans la matière agissante.

10.3 Théorie du Set et psychanalyse freudienne : Deux visions de l’inconscient

La mise en regard de la théorie de l’Ustanovka et de la psychanalyse freudienne révèle deux des plus puissantes tentatives du XXe siècle pour arracher l’exploration psychologique au mirage de la conscience souveraine. Toutes deux partagent l’affirmation catégorique selon laquelle l’immense majorité des déterminants de l’action humaine échappe à la lucidité réflexive du sujet. De surcroît, les deux modèles accordent aux besoins fondamentaux (la pulsion chez Freud, le besoin vital chez Uznadze) le rôle de moteur énergétique premier de toute existence.

Néanmoins, les similitudes s’arrêtent là, laissant place à une opposition radicale sur les plans ontologique, structurel et méthodologique :

  • La nature de l’inconscient : L’inconscient freudien est un inconscient de conflit, de culpabilité et de refoulement. C’est le lieu d’exil de contenus mentaux qui ont été chassés de la conscience parce qu’inacceptables pour le Surmoi moral. À l’inverse, l’inconscient d’Uznadze est un inconscient de coordination, d’adaptation et de santé fonctionnelle. Le Set n’a jamais été refoulé ; il n’a jamais cherché à entrer dans la conscience pour y être censuré. Il opère de plein droit au premier plan de l’activité quotidienne comme le garant de notre harmonie avec le monde physique.
  • Le statut de la méthode : Uznadze récusait avec la plus extrême sévérité la méthode herméneutique de la psychanalyse (l’association libre, l’interprétation divinatoire des rêves et des lapsus), qu’il considérait comme une régression vers un subjectivisme spéculatif invérifiable. Pour le savant géorgien, l’inconscient ne se déchiffre pas comme un texte poétique codé : il s’observe, se manipule et se mesure au millimètre près en laboratoire à travers les courbes d’illusion haptique et les seuils tachistoscopiques.

Ainsi, là où Freud a bâti une métapsychologie tragique et déchirée de la névrose occidentale, Uznadze a forgé une science de l’efficience adaptative, démontrant que l’inconscient n’est pas le poison de l’âme, mais le socle vital sans lequel aucune conscience saine ne pourrait s’élever au statut de pensée libre.

11. Développements post-ouznadzéens : L’héritage de l’école de Tbilissi

11.1 L’approfondissement théorique par Revaz Natadze et Shota Chkhartishvili

Après la disparition tragique de Dmitry Uznadze en 1950, l’école de psychologie de Tbilissi ne s’est nullement éteinte ; elle a au contraire connu un déploiement remarquable grâce à une pléiade de disciples brillants qui ont étendu l’empire théorique de l’Ustanovka à des territoires cognitifs et praxiques d’une modernité saisissante. Parmi eux, deux figures dominent incontestablement cette seconde génération : Revaz Natadze et Shota Chkhartishvili.

Revaz Natadze s’est illustré par des recherches pionnières et monumentales consacrées au rôle du Set dans la régulation des processus d’imagination créatrice, de pensée conceptuelle et d’immersion théâtrale. Par des protocoles expérimentaux d’une inventivité rare, Natadze a démontré qu’il est possible de fixer une Ustanovka non pas avec des objets physiques concrets (sphères réelles), mais par la pure suggestion imaginative ou l’injonction hypnotique. Lorsqu’on demande à un acteur entraîné d’imaginer avec une vivacité sensorielle maximale qu’il tient une énorme boule de bowling dans la main gauche et une bille de plomb minuscule dans la main droite, son système psychophysique fixe une véritable Ustanovka d’action : confronté ensuite à des sphères physiques égales, l’acteur développe une authentique illusion de contraste, prouvant que le travail de l’imagination active sollicite et restructure les mêmes réseaux dispositionnels incarnés que l’expérience perceptive matérielle.

Shota Chkhartishvili, quant à lui, s’est attelé à refonder la théorie générale des besoins et la sociogenèse des dispositions chez l’enfant et l’adulte. Combattant sans relâche les dérives du béhaviorisme sociologique qui réduisait l’apprentissage moral à un simple conditionnement opérant, Chkhartishvili a démontré que les valeurs sociales et les normes éthiques s’intériorisent sous la forme de constellations dispositionnelles hiérarchisées. Il a formalisé les lois de maturation du Set au cours du développement ontogénétique, révélant comment l’enfant s’émancipe graduellement des Sets immédiats et biologiques pour acquérir la maîtrise des Ustanovkas du second plan médiatisé, fondement de la responsabilité citoyenne et de l’autonomie morale.

11.2 Les recherches d’Irakli Prangishvili et les colloques internationaux sur l’inconscient

Le successeur direct d’Uznadze à la tête de l’Institut de psychologie de Tbilissi, Irakli Prangishvili (1907-1987), a orchestré l’ouverture internationale de l’école géorgienne et consolidé son assise méthodologique. Conscient de la valeur universelle du concept de Set pour sortir la psychiatrie et la psychologie mondiales de la guerre de tranchées opposant la psychanalyse au physicalisme, Prangishvili engage un dialogue académique de grande envergure avec les plus grands savants occidentaux et soviétiques.

Cette offensive intellectuelle culmine lors d’un événement scientifique qui a fait date dans l’histoire des sciences humaines : le Symposium international sur l’inconscient, tenu à Tbilissi à l’automne 1979 sous les auspices de l’Académie des sciences de Géorgie. Pour la première fois dans l’histoire de l’Union soviétique, des dizaines de psychanalystes éminents venus de France (notamment Serge Leclaire et René Major), d’Allemagne, de Suisse et des États-Unis franchissent le rideau de fer pour confronter leurs modèles cliniques aux données expérimentales des chercheurs soviétiques :

  • Le dialogue s’enrichit de la participation monumentale d’Alexandre Luria, le père de la neuropsychologie moderne, qui intègre les concepts d’Uznadze à sa théorie de la régulation corticale frontale. Luria démontre que le Set trouve son substrat anatomophysique d’élection au sein des lobes préfrontaux programmants et des structures de la formation réticulée activatrice.
  • Le symposium consacre définitivement la théorie du Set psychologique aux yeux de la communauté scientifique mondiale, la reconnaissant comme l’une des formalisations les plus rigoureuses et opératoires de la vie psychique préréflexive jamais produites par la science expérimentale.

11.3 Applications empiriques : Pédagogie, psychologie du sport et ergonomie du travail

La théorie du Set ne s’est pas confinée à la pureté éthérée des laboratoires de recherche fondamentale ou des colloques épistémologiques ; elle a irrigué de multiples secteurs appliqués de la vie sociale et économique, transformant en profondeur les pratiques professionnelles :

  • Optimisation pédagogique : Les chercheurs de Tbilissi ont révolutionné les méthodes d’apprentissage scolaire en démontrant qu’un enseignant ne doit jamais dispenser un savoir théorique de manière abrupte à des élèves dont le système cognitif se trouve dans un Set diffus ou tourné vers des préoccupations ludiques. L’école géorgienne a formalisé des techniques de « préparation dispositionnelle préalable », consistant à éveiller artificiellement chez l’enfant une Ustanovka d’interrogation et de curiosité motrice avant toute délivrance d’un contenu discursif. Dès lors que l’Ustanovka est arrimée, la rétention mnésique et la vitesse de compréhension intellectuelle sont multipliées de façon spectaculaire.
  • Psychologie du sport d’élite : Le modèle ouznadzéen est devenu l’arme secrète de la préparation mentale des athlètes soviétiques de haut niveau. Dans les disciplines réclamant une explosivité motrice ou une précision millimétrique (haltérophilie, gymnastique, tir sportif, escrime), les préparateurs entraînaient les sportifs à consolider des Ustanovkas pré-motrices d’une stabilité absolue, imperméables au stress de la compétition. L’entraînement idéomoteur — répéter mentalement l’acte parfait jusqu’à ancrer la disposition corporelle correspondante — trouve ici sa justification théorique la plus implacable.
  • Ergonomie industrielle et sécurité au travail : Les ingénieurs du travail ont appliqué la dynamique de l’Ustanovka pour endiguer les catastrophes opératoires dans les transports ferroviaires, l’aviation civile et l’industrie nucléaire naissante. Les chercheurs ont démontré que la majorité des accidents attribués à des « erreurs humaines » résultent de l’entrée en conflit d’un Set d’attente automatisé avec une signalétique d’alarme atypique. En adaptant la disposition spatiale des cadrans et des commandes aux Ustanovkas naturelles des opérateurs, l’ergonomie géorgienne a sauvé d’innombrables vies et posé les jalons de l’ingénierie moderne des facteurs humains.

12. Résonances contemporaines : Neurosciences cognitives et actualité épistémologique

12.1 La théorie du Set au miroir du codage prédictif (Predictive Processing)

Le destin posthume de la théorie de Dmitry Uznadze offre une illustration éblouissante de la façon dont une intuition géniale formulée à l’ère pré-informatique peut être réhabilitée et magnifiée par les révolutions scientifiques ultérieures. Depuis le début du XXIe siècle, les sciences cognitives et la philosophie de l’esprit connaissent un basculement paradigmatique sans précédent sous l’impulsion du modèle du codage prédictif (predictive processing) et de l’inférence active, développés par des théoriciens comme Andy Clark et le neuroscientifique Karl Friston.

Ce paradigme contemporain affirme que le cerveau n’est pas un système réactif qui attend d’être stimulé par le monde pour traiter l’information sensorielle, mais un « moteur de prédiction » (prediction machine) perpétuellement engagé dans la génération d’hypothèses descendantes (top-down) visant à anticiper le flux des données environnementales. Or, la convergence formelle entre ce modèle bayésien ultra-sophistiqué et la théorie de l’Ustanovka d’Uznadze est d’une exactitude vertigineuse :

  • L’Ustanovka n’est rien d’autre que la matérialisation psychophysique d’une distribution de probabilités a priori (les célèbres priors bayésiens), forgée par l’histoire antérieure de l’organisme et le besoin actif en cours d’assouvissement.
  • Le stimulus environnemental apporte les données brutes ascendantes (le signal sensoriel).
  • L’illusion de contraste ou d’assimilation révélée par Uznadze s’explique dès lors mathématiquement comme une erreur de prédiction (prediction error) massive : confronté à un monde qui a subitement changé (les sphères devenues égales), le cerveau continue d’interpréter le signal entrant à travers le filtre ultra-pondéré de son prior préexistant, générant une distorsion perceptive spectaculaire jusqu’à ce que la répétition des erreurs contraigne le système à réactualiser ses distributions de probabilités internes (l’extinction du Set).

Ce que Karl Friston et ses collaborateurs formalisent aujourd’hui par le principe de l’énergie libre et des calculs différentiels bayésiens, Uznadze l’avait théorisé et mesuré expérimentalement dès les années 1920 dans son laboratoire de Tbilissi à l’aide de simples sphères de carton et de tachistoscopes mécaniques.

12.2 Corrélats neurobiologiques de l’état de préparation : Du CNV aux réseaux fronto-pariétaux

Si Dmitry Uznadze a bâti sa théorie à une époque où l’imagerie cérébrale fonctionnelle appartenait au domaine de la science-fiction, l’électrophysiologie moderne et la neuro-imagerie contemporaine ont apporté une éclatante moisson de confirmations empiriques aux thèses de l’école géorgienne.

Dès les années 1960, la découverte par W. Grey Walter de la Variation Contingente Négative (CNV — Contingent Negative Variation), cette lente dérive de potentiel électrique négatif enregistrée à la surface du scalp entre un stimulus d’avertissement ($S_1$) et un stimulus impératif exigeant une réponse motrice ($S_2$), a fourni la signature neurophysiologique directe de l’Ustanovka en cours de fixation. La CNV (souvent baptisée « onde d’attente ») démontre électriquement que l’ensemble du manteau cortical se dépolarise et s’ajuste globalement en amont de l’acte perceptif ou moteur, exactement comme l’avait postulé Uznadze dans sa réfutation du postulat d’immédiateté.

Les investigations contemporaines en résonance magnétique nucléaire fonctionnelle (IRMf) et en magnétoencéphalographie (MEG) ont permis de cartographier avec précision les réseaux cérébraux sous-tendant la genèse, la fixation et l’extinction du Set :

  • L’actualisation de l’Ustanovka recrute massivement les réseaux attentionnels fronto-pariétaux dorsaux, le cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC) et l’aire motrice supplémentaire (SMA).
  • Le maintien des modèles dispositionnels et leur automatisation économique mobilisent de manière cruciale les boucles cortico-striato-thalamo-corticales et le cervelet, véritable horloge prédictive du système moteur.
  • Lors des phases critiques d’extinction, lorsque l’illusion est confrontée au démenti de la réalité, on observe une flambée d’activation au niveau du cortex cingulaire antérieur (ACC), siège névralgique de la détection des conflits et du calcul des erreurs de prédiction, attestant du coût énergétique neural de la dé-fixation dispositionnelle.

12.3 Synthèse épistémologique et vitalité pérenne du paradigme ouznadzéen

Au terme de cette vaste traversée des fondations, des développements et des résonances contemporaines de l’œuvre de Dmitry Nikolaevich Uznadze, une évidence s’impose avec une force éclatante : loin d’appartenir aux archives poussiéreuses de la psychologie soviétique d’antan, la théorie du Set psychologique constitue un monument épistémologique d’une actualité brûlante, dont la fécondité conceptuelle est loin d’avoir épuisé ses promesses.

À l’heure où les sciences cognitives contemporaines tentent désespérément de sortir du computationnalisme désincarné hérité de la métaphore de l’ordinateur pour embrasser le paradigme de l’esprit incarné, situé, étendu et énactif — le vaste mouvement de la cognition 4E (Embodied, Embedded, Extended, Enactive) —, les intuitions maîtresses d’Uznadze résonnent comme des manifestes avant-gardistes. En posant que le psychisme ne commence ni par la sensation passive ni par la pensée abstraite, mais par un état d’ajustement dynamique de l’organisme tout entier agissant dans sa niche écologique, Uznadze avait déjà résolu les fausses apories qui déchirent encore trop souvent la neurobiologie et la philosophie contemporaines de l’esprit.

Certes, l’école d’Uznadze a payé le prix historique de son isolement géopolitique derrière le rideau de fer, ainsi que de certaines limitations techniques inhérentes à l’instrumentation de la première moitié du XXe siècle. Ses courbes d’extinction méritent d’être revisitées aujourd’hui à l’aide des outils modernes de la modélisation computationnelle non linéaire et de la connectomique fonctionnelle. Mais l’armature philosophique demeure inaltérée : l’Ustanovka (განწყობა) offre le chaînon manquant tant recherché entre la matière biologique du corps et la lumière intentionnelle de la conscience. En inscrivant le sujet agissant au centre unitaire de toute équation scientifique, Dmitry Uznadze a légué à la psychologie mondiale bien plus qu’une brillante théorie expérimentale : il lui a offert une authentique patrie épistémologique, réconciliant à jamais l’homme incarné avec la totalité de son monde.

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Looti, M. (2026, septembre 23). Théorie du set psychologique – Dmitry Uznadze. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-du-set-psychologique-dmitry-uznadze/
Looti, Mohammed. “Théorie du set psychologique – Dmitry Uznadze.” Base de données de psychologie en français, 23 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-du-set-psychologique-dmitry-uznadze/.
Looti, Mohammed. “Théorie du set psychologique – Dmitry Uznadze.” Base de données de psychologie en français. septembre 23, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-du-set-psychologique-dmitry-uznadze/.