Principe de l’unité de la conscience et de l’activité – Sergueï Rubinstein

Analyse académique approfondie du principe d’unité de la conscience et de l’activité formulé par Sergueï Rubinstein au sein de la psychologie soviétique.

Dr. Mohammed Looti An academic and researcher specialized in
PUBLISHED
Scientifically Reviewed · Dr. Marwa Abd-Alazim · September 23, 2026
Medically & Scientifically Reviewed Verified: September 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Dans l’histoire tourmentée et foisonnante des sciences humaines du XXe siècle, la psychologie soviétique occupe une place singulière, à la fois marginalisée par les récits occidentaux dominants et intrinsèquement révolutionnaire par ses ambitions épistémologiques. Au cœur de cette tentative monumentale visant à refonder la compréhension de la psyché humaine sur les bases du matérialisme dialectique émerge la figure magistrale de Sergueï Leonidovitch Rubinstein (1889-1960). Penseur d’une érudition vertigineuse, formé aux exigences logiques du néo-kantisme avant d’embrasser l’ontologie marxienne, Rubinstein a formulé dès les années 1930 une thèse qui allait transformer radicalement la science psychologique : le principe de l’unité de la conscience et de l’activité (printsip edinstva soznaniya i deyatelnosti). Ce principe ne constitue pas un simple compromis heuristique entre l’étude de l’esprit et celle du comportement, mais une refondation ontologique qui brise les apories séculaires héritées du dualisme cartésien.

Le projet rubinsteinien s’attaque à une crise fondamentale de la psychologie, déchirée à l’époque entre l’idéalisme phénoménologique ou introspectionniste, qui enfermait la conscience dans une forteresse intérieure coupée du monde matériel, et le réductionnisme mécaniste — qu’il prît la forme du béhaviorisme américain ou de la réflexologie pavlovienne —, qui dissolvait l’intentionnalité subjective dans le pur mouvement physique de l’organisme. En affirmant que la conscience ne s’oppose pas à l’activité matérielle mais se forme, se développe et se manifeste en elle et par elle, Rubinstein surmonte la scission entre le sujet et le monde objectif. La conscience n’est plus une spectatrice passive contemplant le spectacle des choses, ni une simple sécrétion épiphénoménale du cerveau ; elle est le pôle régulateur, réflexif et orienté d’une praxis vivante par laquelle l’être humain transforme la nature et se transforme lui-même.

Cette contribution théorique, souvent éclipsée en Occident par les travaux de Lev Vygotski ou d’Alexeï Leontiev, constitue pourtant l’armature philosophique la plus rigoureuse de la psychologie soviétique. Des fondements métaphysiques de l’agir jusqu’aux applications concrètes dans l’éducation, la psychopathologie et l’ergonomie, la pensée de Rubinstein déploie une cohérence systématique impressionnante. Comprendre le principe de l’unité de la conscience et de l’activité, c’est explorer la manière dont l’homme, en modifiant la réalité matérielle à travers le travail et l’usage d’outils historiquement constitués, façonne ses propres fonctions cognitives, affectives et volitives. C’est également examiner comment les conditions subjectives internes réfractent de façon dynamique les déterminations du monde extérieur. L’analyse détaillée de ce chef-d’œuvre de la dialectique psychologique éclaire d’un jour nouveau les débats contemporains sur la cognition incarnée, la théorie de l’action et l’émancipation humaine.

1. Introduction historique et épistémologique à la pensée de Sergueï Rubinstein

1.1 Le contexte intellectuel de la psychologie soviétique des années 1930

L’édification de l’Union soviétique au cours des années 1920 et 1930 s’accompagne d’une exigence sans précédent dans le champ du savoir : la reconstruction intégrale des sciences, et tout particulièrement des sciences de l’homme, sur le socle du matérialisme dialectique et historique. La jeune république socialiste ne cherche pas seulement à moderniser ses infrastructures techniques ; elle ambitionne de façonner l’« homme nouveau ». Pour la psychologie, cette injonction politique se double d’une impérieuse nécessité épistémologique. La discipline traverse une crise mondiale profonde, caractérisée par une fragmentation extrême entre, d’une part, une psychologie idéaliste et introspectionniste d’inspiration wundtienne ou brentanienne, et, d’autre part, des écoles naturalistes réductionnistes telles que la réactologie de Kornilov ou la réflexologie de Vladimir Bekhterev.

Dans ce paysage académique polarisé, les matérialistes mécanistes réduisaient l’activité psychique à des arcs réflexes et à des réponses motrices automatisées face à des stimuli environnementaux, éliminant purement et simplement le concept de conscience, jugé bourgeois et théologique. À l’opposé, les derniers tenants du spiritualisme psychologique maintenaient la conscience comme une entité immatérielle accessible uniquement par le regard intérieur du sujet, interdisant toute mesure objective et toute intervention transformatrice. C’est à la confluence de ces impasses que surgit l’école historico-culturelle menée par Lev Vygotski, Alexandre Luria et Alexeï Leontiev, qui tentent de réhabiliter la conscience en démontrant son origine sémiotique et sociale à travers l’intériorisation des outils et des signes culturels.

Toutefois, le climat institutionnel se durcit considérablement au cours de la décennie. L’année 1936 marque un tournant dramatique avec la publication du décret du Comité central du Parti communiste intitulé « Sur les perversions pédologiques dans le système du Commissariat du peuple à l’instruction publique ». Ce texte fustige les tests psychométriques standardisés, accuse la pédologie de figer les enfants des classes ouvrières dans des déterminismes biologiques ou sociologiques réactionnaires, et provoque le démantèlement de nombreuses structures de recherche expérimentale. Les psychologues sont contraints de repenser de fond en comble leurs catégories théoriques. Ils doivent forger une science qui reconnaisse la toute-puissance de la formation, de l’éducation et de l’action transformatrice, sans tomber dans le fatalisme génétique ni dans le déterminisme environnemental mécanique. C’est précisément à cette tâche de refondation philosophique intégrale que Sergueï Rubinstein va atteler sa rigueur conceptuelle exceptionnelle.

1.2 La formation philosophique de Rubinstein et l’influence néo-kantienne

Pour saisir l’originalité et la puissance de la pensée de Sergueï Leonidovitch Rubinstein, il est impératif de se pencher sur ses années de formation académique en Europe occidentale. Né à Odessa en 1889 dans une famille de l’intelligentsia juive, Rubinstein ne commence pas sa trajectoire intellectuelle par les laboratoires de physiologie, mais par les séminaires de philosophie les plus exigeants d’Allemagne. Au début des années 1910, il s’installe à l’université de Marbourg, alors épicentre mondial du néo-kantisme idéaliste, où il étudie sous la direction directe de deux des plus grands logiciens de son temps : Hermann Cohen et Paul Natorp. Cette immersion au sein de l’école de Marbourg marquera indélébilement son esprit d’un sens aigu de la rigueur architectonique, du primat de la théorie de la connaissance et de la méfiance absolue envers l’empirisme naïf.

De Cohen et Natorp, le jeune Rubinstein retient que la pensée n’est pas un réceptacle passif d’impressions sensorielles mais une activité constituante, un acte dynamique de synthèse logique. Le monde perçu n’est jamais une donnée brute ; il est le corrélat d’une activité constructive de l’esprit. Cependant, tout en assimilant la critique kantienne du substantialisme naïf, Rubinstein ressent rapidement les limites étouffantes de l’idéalisme transcendantal. Si Marbourg réduisait l’objet d’expérience à une pure construction logico-catégorielle de la pensée mathématique, Rubinstein aspire à une ontologie de la réalité matérielle concrète. Sa thèse de doctorat, soutenue avec brio en 1913, porte significativement sur le concept de méthode et la philosophie de la connaissance, témoignant déjà d’une volonté d’articuler la structure formelle de la raison à l’immédiateté de l’être.

Le passage critique du néo-kantisme vers le matérialisme philosophique s’opère chez Rubinstein par une réévaluation de l’action concrète. Alors que Cohen concevait l’acte comme une opération purement logique de l’entendement pur, Rubinstein, profondément influencé par la lecture des classiques de la philosophie allemande (notamment Hegel et Fichte) puis par les œuvres de jeunesse de Karl Marx, transfère le concept d’activité du ciel abstrait des Idées vers la terre matérielle de la pratique humaine. Dès son retour en Russie, au lendemain de la Révolution d’Octobre, il élabore une métaphysique de l’acte créateur orienté vers l’objet extérieur. L’action humaine n’est pas simplement l’application technique d’une idée préalable ; elle est le lieu originel où l’être et la pensée s’engendrent mutuellement. Cette greffe singulière de la rigueur méthodologique néo-kantienne sur l’ontologie du matérialisme dialectique conférera à l’œuvre de Rubinstein une densité analytique et une clarté conceptuelle incomparables au sein de la psychologie soviétique.

1.3 La publication fondatrice de 1934 et la refondation disciplinaire

L’acte de naissance officiel du principe d’unité de la conscience et de l’activité intervient en 1934 avec la publication par Rubinstein d’un article retentissant dans la revue Sovetskaya Pedagogika, intitulé « Les problèmes de la psychologie dans les œuvres de Karl Marx ». Ce texte, qui coïncide avec la redécouverte internationale des Manuscrits de 1844 de Marx, opère une véritable révolution copernicienne dans le champ académique soviétique. Rubinstein y démontre avec une souveraine maîtrise philosophique que la psychologie n’a nul besoin d’emprunter ses fondements à la physique mécaniste ou à la biologie évolutionniste vulgarisée, car elle trouve chez Marx les coordonnées d’une ontologie achevée de l’activité humaine sensible.

Dans ce texte fondateur de 1934, Rubinstein formule pour la première fois de manière explicite et catégorique la thèse qui deviendra le pivot de toute sa métathéorie : « L’activité et la conscience ne sont pas deux faces d’une même médaille, ni deux processus parallèles qui s’influenceraient mutuellement de l’extérieur ; elles forment une unité indissoluble. La conscience se forme dans l’activité, et l’activité est guidée par la conscience ». Par cette proposition, Rubinstein démantèle la dichotomie cartésienne qui emprisonnait la psychologie depuis trois siècles. La subjectivité cesse d’être une substance séparée pour devenir un moment processuel de l’interaction matérielle de l’organisme social avec le monde objectif. La conscience n’apparaît plus comme une réalité spirituelle autonome préexistant à l’action physique, mais comme l’organe interne de régulation et de sens sans lequel l’activité humaine ne saurait se déployer.

L’impact de cette refondation disciplinaire est immense. Rubinstein offre à la communauté scientifique soviétique une issue élégante et théoriquement irréprochable face à la crise des méthodes. Alors que l’introspectionnisme s’enlisait dans le solipsisme et que le béhaviorisme amputait l’homme de son intériorité signifiante, Rubinstein fournit un cadre où l’observation objective du comportement matériel devient le moyen même de déchiffrer les structures internes de l’esprit. L’apogée institutionnel de cette démarche survient en 1940 avec la parution de son monumental traité, Les Fondements de la psychologie générale (Osnovy obshchei psikhologii). Cet ouvrage encyclopédique, qui réordonne la totalité des faits psychologiques connus — de la sensation à la volonté, de la mémoire à la pensée conceptuelle — sous le prisme de l’unité de la conscience et de l’activité, est immédiatement salué comme un chef-d’œuvre doctrinal. Il vaudra à son auteur le prestigieux prix Staline en 1942 et installera Rubinstein à la tête de la chaire de psychologie de l’université d’État de Moscou et de l’Institut de psychologie de l’Académie des sciences.

2. Les fondements philosophiques du principe de l’unité

2.1 L’ontologie matérialiste et le concept marxien de praxis

Pour comprendre la profondeur du principe d’unité énoncé par Rubinstein, il convient de remonter à ses racines ontologiques, situées au cœur même de la pensée marxienne de la praxis. Dans les célèbres Thèses sur Feuerbach, Karl Marx avait formulé une critique dévastatrice tant du matérialisme antérieur que de l’idéalisme : le défaut fondamental de tout le matérialisme passé était que l’objet, la réalité, le monde sensible n’y étaient saisis que sous la forme de l’objet ou de l’intuition passive (Anschauung), mais non en tant qu’activité humaine concrète, en tant que pratique sensible. L’idéalisme, quant à lui, avait développé le côté actif de manière abstraite, déconnecté de la matérialité objective. Rubinstein s’approprie pleinement cette critique pour l’appliquer à la psychologie : l’être humain n’est pas un spectateur désincarné placé devant une nature inerte, mais un agent transformateur engagé corporellement et socialement dans le monde.

Cette perspective débouche sur une double dynamique indissociable : l’objectivation (Vergegenständlichung) et l’appropriation (Aneignung). En agissant sur la matière par le travail et l’usage d’outils, l’être humain extériorise ses facultés subjectives, ses buts et ses représentations idéelles dans des objets matériels durables. Ce faisant, la nature s’humanise et devient porteuse de significations sociales. Réciproquement, en entrant en contact avec ce monde d’objets façonnés par l’histoire humaine, l’individu intériorise les modes d’action, les logiques opératoires et les significations qui y sont cristallisés. Le psychisme n’est donc pas une substance biologique close qui se développerait selon un programme génétique préétabli, ni une tabula rasa vierge que l’environnement imprimerait mécaniquement : il est le produit vivant et continuellement réengendré de ce métabolisme socio-matériel entre l’homme et la nature.

L’ontologie rubinsteinienne enracine ainsi fermement l’esprit dans le processus réel de la vie matérielle. Dès lors que l’on admet que la conscience n’a pas de réalité substantielle séparée du corps agissant et de ses prolongements instrumentaux, toute velléité d’autonomie absolue de la pensée s’évanouit. L’activité matérielle sensible devient la matrice originelle au sein de laquelle la subjectivité émerge comme une nécessité biologique et sociale d’orientation, d’anticipation et de contrôle. Rubinstein transforme ainsi le postulat métaphysique de Marx en un principe scientifique rigoureux pour la psychologie : l’esprit n’est pas un domaine d’être à part, mais la modalité supérieure d’organisation et d’autorégulation de l’activité pratique de l’être humain dans son écosystème socio-historique.

2.2 Le dépassement dialectique du dualisme psychophysique classique

L’histoire de la philosophie de l’esprit est hantée par l’ombre de René Descartes et par l’aporie du dualisme psychophysique, qui scinde l’existant en deux substances mutuellement impénétrables : la res cogitans (la pensée inétendue et consciente) et la res extensa (la matière spatiale et mécanique). Face à cette scission, la psychologie du tournant du XXe siècle s’était réfugiée dans l’artifice théorique du parallélisme psychophysique défendu notamment par Wilhelm Wundt. Selon cette doctrine, aux événements neuronaux et corporels correspondent des événements mentaux concomitants, sans qu’il y ait d’interaction causale directe entre les deux ordres, à l’image de deux horloges synchronisées marquant la même heure sans aucun rouage commun. Rubinstein identifie dans ce parallélisme un aveu d’impuissance scientifique et une capitulation devant l’idéalisme métaphysique.

La déconstruction rubinsteinienne s’attaque simultanément aux deux faces de cette fausse antithèse. D’un côté, il rejette impitoyablement l’introspectionnisme qui cantonne la conscience à une sphère de pure intériorité, un théâtre privé où des représentations transparentes flotteraient sans attache corporelle ni ancrage environnemental. Cette conception dérive de l’illusion selon laquelle nous connaîtrions nos états d’âme par une intuition immédiate et désincarnée. De l’autre côté, Rubinstein refuse catégoriquement le physicalisme éliminativiste et le réductionnisme physiologique qui voudraient remplacer la description des processus conscients par la simple mesure des potentiels d’action neuraux ou des contractions musculaires. Éliminer le qualitatif, le sens, la signification intentionnelle au profit du pur mouvement mécanique revient à détruire l’objet même de la psychologie.

Le dépassement dialectique opéré par Rubinstein consiste à affirmer l’existence d’une totalité concrète. L’action humaine n’est pas une simple dépense d’énergie cinétique à laquelle s’adjoindrait mystérieusement une pensée ; elle est d’emblée une unité organique où la composante physiologique (l’appareil neuro-moteur) et la composante psychologique (l’image consciente du but et des conditions de réalisation) sont les moments constitutifs d’un seul et même acte global. Le corps propre de l’humain n’est pas un automate cartésien mû par une âme fantomatique, mais l’organe même de son insertion active dans le monde objectif. La régulation mentale n’est pas extérieure au geste : elle est immanente à l’action dont elle assure la correction continue, la plasticité adaptative et la fidélité aux propriétés réelles de l’objet manipulé.

2.3 La nature de la relation dialectique : unité contre identité

Pour prévenir tout contresens mécaniste ou réductionniste, Rubinstein consacre une part considérable de ses écrits épistémologiques à une clarification conceptuelle décisive : affirmer l’unité de la conscience et de l’activité ne signifie en aucun cas proclamer leur identité tautologique. Cette précision méthodologique est le rempart fondamental de Rubinstein contre le béhaviorisme dissimulé et contre le sociologisme vulgaire qui menaçaient en permanence la psychologie soviétique. Si la conscience et l’activité étaient identiques, la psychologie deviendrait superflue, dissoute dans une simple praxéologie descriptive du comportement observable ou dans une sociologie des techniques.

La dialectique matérialiste enseigne que l’unité est une relation complexe entre des termes distincts et contradictoires qui s’interpénètrent sans s’abolir mutuellement. La conscience possède des propriétés qualitatives spécifiques irréductibles aux propriétés physiques du comportement moteur :

  • Elle se caractérise par l’idéalité, l’intentionnalité subjective, la signification sémiotique et la réflexivité vécue.
  • L’activité observable se déploie dans l’espace physique, implique des résistances mécaniques, des consommations d’énergie biologique et des transformations matérielles tangibles.
  • La conscience constitue le plan interne, représentatif et projectif, tandis que l’activité externe constitue le plan d’effectuation matérielle et d’inscription causale dans la réalité empirique.

La conscience et l’activité sont en tension dialectique permanente. La conscience anticipe l’activité, projette un but idéal qui n’existe pas encore dans les faits matériels, et élabore mentalement les plans d’action. En retour, l’activité matérielle se heurte aux contraintes intransigeantes de la matière physique, contraignant la conscience à corriger ses représentations préalables, à renoncer à ses chimères subjectives et à s’ajuster à la réalité objective. L’expérience vécue n’est donc pas une simple ombre portée du geste mécanique : elle est le creuset où l’action s’éclaire, s’oriente et trouve sa justification axiologique. En maintenant cette distinction non-dualiste, Rubinstein préserve l’autonomie relative du psychique tout en garantissant son ancrage ontologique inaliénable dans la pratique objective.

3. Définition et structure conceptuelle de l’unité de la conscience et de l’activité

3.1 La genèse de la conscience au sein des formes matérielles d’action

L’un des piliers du principe de l’unité réside dans sa dimension phylogénétique et ontogénétique : la conscience ne surgit pas ex nihilo au terme d’une maturation biologique purement cérébrale, elle s’engendre organiquement au sein même des formes matérielles de l’action pratique. À l’origine de l’évolution biologique, les organismes primitifs réagissent de manière immédiate et indifférenciée aux variations physico-chimiques de leur milieu vital par des tropismes ou des réflexes innés. Rubinstein montre comment le passage de la simple réactivité biologique à la médiation psychique consciente s’est opéré chez les hominidés ancestraux sous l’effet de l’émergence du travail instrumenté et de la manipulation systématique d’objets extérieurs.

Dès lors que l’action d’un individu nécessite l’interposition d’un outil pour atteindre une nourriture ou confectionner un abri, le rapport direct et instinctif au milieu est rompu. L’outil acquiert une fonction objective fixe, indépendante de l’état pulsionnel immédiat du sujet. Pour manipuler adéquatement une pierre taillée ou un bâton à fouir, l’être vivant doit obligatoirement orienter son comportement non seulement vers la satisfaction de son besoin biologique, mais vers les propriétés physiques intrinsèques de l’outil et de la matière travaillée (dureté, tranchant, pesanteur, équilibre). C’est précisément dans cet écart adaptatif, dans cette obligation de subordonner le mouvement biologique aux lois de l’objet extérieur, que germe la représentation mentale. L’action matérielle contraint l’organisme à isoler mentalement les propriétés objectives du réel, créant ainsi les conditions de possibilité historiques de la conscience conceptuelle.

Sur le plan ontogénétique, le développement de l’enfant réitère de façon originale cette dialectique fondatrice. Rubinstein déconstruit avec rigueur la thèse intellectualiste selon laquelle le nourrisson posséderait une conscience embryonnaire qui attendrait d’être simplement nourrie de mots pour s’exprimer. Bien au contraire, le nourrisson explore le monde d’abord par la préhension tactile, le portage à la bouche, le déplacement de son corps et la manipulation répétée des jouets et des ustensiles domestiques. La pensée de l’enfant ne précède pas son acte ; elle est d’abord une pensée en actes, une intelligence sensori-motrice concrète où l’analyse des propriétés spatiales et pondérales des corps physiques s’effectue dans l’épaisseur même du geste manipulationnel. C’est uniquement sur la base de cette pratique opératoire accumulée que les schèmes moteurs peuvent progressivement se détacher de la motricité externe pour devenir des opérations cognitives intériorisées, formant l’architecture de la conscience réflexive.

3.2 Le développement continu des fonctions psychiques par la pratique

Loin d’être un état stationnaire ou une faculté acquise une fois pour toutes au sortir de l’enfance, la conscience humaine selon Rubinstein se caractérise par sa plasticité infinie et son développement ininterrompu sous la contrainte des tâches objectives que l’individu est sommé de résoudre au fil de son existence. Les fonctions psychiques supérieures — telles que la perception sélective, l’attention volontaire, la mémoire logique, le raisonnement hypothético-déductif et l’imagination créatrice — ne se déploient pas selon un calendrier endogène préformé. Elles évoluent, se transforment qualitativement et se complexifient en réponse directe à la nature, au degré de difficulté et à la sophistication des activités sociales et professionnelles dans lesquelles le sujet s’engage activement.

Rubinstein s’oppose avec force à la conception pédagogique traditionnelle qui appréhende l’apprentissage comme l’enregistrement mécanique et passif d’un savoir extérieur transmis par la parole magistrale. Pour lui, apprendre n’est rien d’autre qu’assimiler de nouvelles formes d’activité intellectuelle ou manuelle par l’exercice effectif de l’action. Lorsqu’un étudiant apprend à résoudre un problème d’algèbre ou qu’un ouvrier s’approprie le fonctionnement d’une machine-outil complexe, ce ne sont pas de simples informations qui s’entassent dans un compartiment mémoriel préexistant : ce sont les rouages mêmes de sa pensée qui se réorganisent. La structure logique de l’objet étudié force le sujet à inventer de nouveaux modes de synthèse, à forger des instruments d’abstraction inédits et à discipliner sa capacité d’attention.

Cette vision dynamique implique une confiance absolue dans le potentiel d’évolution de l’être humain tout au long de sa biographie :

  • Les capacités psychiques ne sont pas des dons figés distribués arbitrairement par la nature génétique.
  • Elles se constituent, s’affinent et s’amplifient dans le feu de l’activité concrète qui les exige.
  • Un individu ne devient capable de penser scientifiquement qu’en pratiquant l’investigation scientifique ; il ne forge sa volonté morale qu’en triomphant d’obstacles matériels et sociaux effectifs.
  • La pratique n’est pas le simple banc d’essai où une pensée déjà formée s’éprouverait : elle est le laboratoire permanent où la conscience s’élabore, s’aiguise et élargit sans cesse ses propres horizons conceptuels.

3.3 La manifestation objective et la rétroaction de la conscience

L’achèvement du principe d’unité se révèle dans la double boucle qui relie l’intériorité subjective à l’extériorité matérielle : la manifestation objective et la rétroaction correctrice. Pour Rubinstein, la conscience ne saurait demeurer une nébuleuse indicible confinée dans le for intérieur du sujet. Toute pensée véritable, tout sentiment authentique, toute résolution volitive tend inexorablement vers son expression et son objectivation dans le monde réel, sous forme de paroles prononcées, d’écritures tracées, de gestes techniques exécutés ou d’œuvres matérielles construites. C’est à travers ses produits tangibles — qu’il s’agisse d’un traité philosophique, d’un pont suspendu, d’une partition musicale ou d’un acte de bravoure citoyenne — que la conscience se donne à voir et prouve sa propre réalité substantielle.

Dans le déploiement temporel de l’acte individuel, la conscience remplit une fonction éminemment régulatrice, anticipatrice et téléologique :

  1. Elle commence par forger le but (tsel), c’est-à-dire l’image idéale du résultat à atteindre, projetant dans l’avenir ce qui n’est pas encore présent.
  2. Elle sélectionne les moyens instrumentaux adéquats, évalue les contraintes situationnelles et élabore le plan d’exécution séquentiel.
  3. Elle guide en temps réel chaque geste moteur, mobilisant l’attention et la tension volitive pour maintenir le cap malgré les distractions et les aléas environnementaux.

Toutefois, le processus ne s’arrête pas à cette émanation du sujet vers l’objet : il se clôt dialectiquement par la boucle de rétroaction (obratnaya svyaz). Au moment où l’action s’achève dans le monde matériel, elle produit un résultat objectif qui vient se confronter impitoyablement au but initialement posé dans la conscience. Si l’outil casse, si l’expérience chimique échoue, si le texte rédigé ne parvient pas à transmettre l’idée visée, la matière renvoie au sujet le miroir intransigeant de ses erreurs de jugement ou de ses approximations représentatives. Ce choc du réel modifie instantanément l’état interne de la conscience : l’individu révise ses hypothèses, affine sa perception de l’objet, redéfinit sa stratégie et reconstruit son modèle cognitif interne. C’est dans ce dialogue incessant entre le projet idéel et l’épreuve matérielle de l’efficacité pratique que s’enracine la validation pragmatique de la vérité de notre pensée.

4. L’architecture conceptuelle de l’activité (Deyatelnost) selon Rubinstein

4.1 La morphologie générale de l’activité humaine

Pour conférer au concept d’activité (deyatelnost) un statut opératoire rigoureux et échapper aux généralités nébuleuses, Rubinstein procède à une minutieuse analyse structurale de sa morphologie. L’activité humaine ne se présente jamais comme un flux indifférencié de matière en mouvement ; elle est une formation hautement différenciée, hiérarchisée et articulée de manière téléologique. Au sommet de cette architecture se déploie l’activité globale, définie par son insertion dans le tissu des rapports sociaux et motivée par la satisfaction de besoins fondamentaux, matériels ou spirituels. Cependant, cette activité ne peut s’accomplir que par la médiation d’éléments discrets que Rubinstein nomme les actes ou actions (deystviya).

L’action constitue la cellule de base de l’activité psychologique. Un acte se définit impérativement par sa subordination à un but consciemment posé (soznatelnaya tsel). Contrairement au mouvement réflexe ou instinctif de l’animal, l’action humaine exige que le sujet se représente explicitement le résultat attendu avant même d’engager le moindre effort musculaire. Rubinstein établit ici une distinction théorique capitale entre le motif global de l’activité et le but immédiat de l’action. Par exemple, le motif général d’un chercheur peut être d’éradiquer une pathologie infectieuse pour servir l’humanité, mais ce motif vaste se décompose au quotidien en une multitude d’actions concrètes orientées vers des buts spécifiques très précis : stériliser une éprouvette, doser un réactif chimique, calibrer un microscope ou colliger des données statistiques.

Au niveau inférieur de cette hiérarchie morphologique se situent les opérations (operatsii), c’est-à-dire les modalités techniques et instrumentales d’exécution de l’acte. Si l’action est déterminée par son but conscient, les opérations sont quant à elles strictement dictées par les conditions matérielles concrètes de la situation objective dans laquelle l’agent opère. Tenir un scalpel ou taper sur un clavier d’ordinateur relève de chaînes opératoires qui, au fil de la pratique, s’automatisent pour devenir des habiletés motrices requérant un contrôle conscient minimal. Néanmoins, Rubinstein insiste sur le fait que même l’opération la plus automatisée demeure enracinée dans la dynamique générale de l’acte conscient : dès qu’un dysfonctionnement imprévu survient dans l’environnement matériel, l’opération se désautomatise instantanément et repasse sous le faisceau d’un contrôle conscient vigilant pour réajuster la trajectoire motrice.

4.2 L’activité comme rapport direct au monde des objets

L’une des thèses les plus remarquables et les plus puissantes de l’ontologie rubinsteinienne est le principe de l’objectalité (predmetnost). Pour Rubinstein, aucune activité psychologique ne saurait exister à vide, suspendue dans un éther mental autonome ; toute activité authentique est nécessairement une activité portant sur un objet réel du monde objectif. Ce principe brise définitivement l’illusion solipsiste issue de l’idéalisme kantien ou de la phénoménologie husserlienne pure, qui postulaient un sujet transcendantal constituant le monde à partir de sa propre intentionnalité sans jamais être touché par la matérialité des choses.

Rubinstein démontre que l’activité humaine n’invente pas la réalité de l’objet : elle la dévoile par l’expérience de la résistance physique que la matière oppose au geste transformateur. C’est parce que le marbre résiste au ciseau du sculpteur, parce que la terre résiste au soc de la charrue du laboureur, que le sujet prend conscience de l’altérité radicale, de la compacité et des lois objectives de la nature extérieure. Le sujet découvre que sa liberté n’est pas un pouvoir magique de décret arbitraire, mais la compréhension lucide de la nécessité matérielle. L’organisme humain ne s’arrache au solipsisme que par son insertion pratique, corporelle et instrumentale dans son écologie matérielle et sociale. L’activité objective est la seule brèche par laquelle l’être du monde pénètre et féconde la subjectivité.

De surcroît, le concept de predmetnost scelle l’union consubstantielle entre la signification humaine de l’objet et la finalité de l’action. Dans le monde humanisé, les objets ne sont pas de simples agencements d’atomes ou de forces physiques brutes : ils sont des dépositaires de fonctions praxéologiques sédimentées. Une table, un marteau, un livre ou une horloge ne se révèlent dans leur vérité ontologique que pour un sujet qui sait quelle activité déployer à leur égard. L’activité objective est l’acte par lequel le sens déposé dans la matière culturelle par les générations antérieures est réactivé, réincarné et réinvesti par le sujet vivant, assurant la continuité historique de l’humanité.

4.3 La dimension sociale et historique des formes de l’activité

En parfaite fidélité à la méthode du matérialisme historique, Rubinstein refuse catégoriquement d’envisager l’activité humaine comme une simple relation écologique binaire entre un organisme biologique individuel et son biotope naturel, à la manière dont la psychologie animale ou le comportementalisme de Watson abordaient le problème. L’activité humaine est d’emblée, par sa constitution intime, un processus social et historique. Même lorsque le poète compose dans la solitude la plus absolue de son cabinet ou que le penseur médite en silence, son activité demeure intrinsèquement sociale, car elle met en œuvre des instruments sémiotiques (la langue, la grammaire, la syntaxe), des concepts logiques et des traditions esthétiques qui sont le legs collectif de l’histoire universelle.

L’utilisation d’outils matériels et sémiotiques historiquement construits constitue la médiation fondamentale qui arrache l’humain à la pure immédiateté biologique :

  • L’outil n’est pas un simple prolongement anatomique de la main (comme le serait une griffe ou une dent) ; il est un condensé de culture matérielle, un vecteur de transmission sociale des schèmes d’action.
  • L’enfant qui apprend à tenir une cuillère ou à tracer une lettre avec une plume n’invente pas son geste : il est initié par l’adulte aux normes praxéologiques de sa communauté, adaptant sa propre motricité à la morphologie historique de l’artefact.
  • La transmission culturelle s’opère donc au sein de l’interaction coopérative et de la communication verbale, insérant dès le berceau l’activité individuelle dans le réseau complexe de la division sociale du travail.

Rubinstein affirme vigoureusement l’incompatibilité absolue de l’individualisme méthodologique avec une psychologie matérialiste digne de ce nom. Les diverses formes de l’activité psychologique d’un individu — ses manières de percevoir, de mémoriser, de conceptualiser et de désirer — sont modelées en profondeur par sa position objective au sein des rapports de production et par les exigences fonctionnelles de la division sociale du travail de son époque. L’activité d’un artisan médiéval, rivée à la contemplation qualitative de la matière singulière et à l’exercice d’un tour de main corporatif, n’engendre pas la même organisation de la pensée que l’activité d’un ingénieur aéronautique du XXe siècle, contraint à l’abstraction mathématique, à la modélisation informatique et à la coordination collective d’équipes pluridisciplinaires. L’activité est la courroie de transmission par laquelle l’histoire macro-sociale pénètre la microstructure de la subjectivité.

5. La conception rubinsteinienne de la conscience

5.1 La conscience comme reflet actif et orienté du réel

Au cœur de l’épistémologie matérialiste défendue par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme se trouve la théorie du reflet (teoriya otrazheniya). Cette conception, souvent simplifiée par les idéologues soviétiques en une métaphore passive de miroir photographique où les objets du monde extérieur viendraient s’imprimer passivement sur la cire molle du cerveau, est entièrement réinterprétée et refondue par Rubinstein. Chez lui, le reflet psychique n’a rien d’une copie inerte ou d’une contemplation statique ; il est un reflet actif, sélectif et téléologiquement orienté du monde réel, rendu possible par l’activité pratique du sujet.

La perception n’est jamais un enregistrement exhaustif de la totalité des ondes physiques qui bombardent nos récepteurs sensoriels. Rubinstein montre que le filtrage perceptif du milieu est rigoureusement déterminé par les nécessités vitales, les intérêts profonds et, par-dessus tout, par les buts spécifiques de l’action en cours. Un géologue arpentant une falaise rocheuse, un alpiniste cherchant des prises d’escalade et un peintre paysagiste admirant le jeu des ombres au couchant ne voient littéralement pas la même montagne, bien que leurs rétines reçoivent des spectres lumineux physiquement comparables. Leurs reflets psychiques diffèrent radicalement parce que leurs activités respectives sélectionnent des caractéristiques objectives distinctes au sein du même continuum matériel. La conscience découpe dans le réel ce qui fait sens pour l’action pratique.

Cette adéquation de l’image psychique au monde objectif n’est pas acquise d’emblée : elle est le fruit d’une construction progressive au fil de l’action réitérée. Rubinstein met en lumière la dialectique féconde unissant l’immédiateté phénoménale des sensations et la médiation rationnelle de la pensée conceptuelle. Lorsque nous regardons un objet, nous ne percevons pas des taches de couleur bidimensionnelles que notre esprit devrait ensuite déduire comme solides par un syllogisme intellectuel ; nous percevons immédiatement des objets tridimensionnels stables parce que nos schèmes perceptifs sont imprégnés de toute notre expérience motrice passée. Le reflet psychique est cette merveille dialectique où le sensible est déjà informé par la raison et où l’abstrait plonge continuellement ses racines dans l’immédiateté de la pratique objective.

5.2 L’intégration des sphères cognitive, affective et volitive

L’une des plus grandes plaies de la psychologie académique bourgeoise, selon Rubinstein, réside dans le morcellement abstrait de l’esprit en facultés séparées et autonomes : l’intellect d’un côté, le sentiment de l’autre, et la volonté dans un troisième compartiment étanche. Contre ce fractionnement artificiel qui détruit la vie réelle du sujet, Rubinstein pose l’indivisibilité organique des sphères cognitive, affective et volitive au sein de toute manifestation psychique concrète. Il est impossible de penser sans éprouver un sentiment à l’égard de ce qui est pensé, de même qu’il est impossible de ressentir une émotion sans qu’elle ne porte sur un contenu cognitif déterminé.

Rubinstein mène une critique sans concession de l’intellectualisme pur et du rationalisme désincarné. L’émotion et le sentiment ne sont pas des perturbations irrationnelles venant troubler la pureté du raisonnement logique ; ils sont l’expression subjective immédiate de la valeur et du sens que revêtent les objets du monde pour les besoins, les idéaux et l’existence même de la personnalité. Il n’y a pas d’activité intellectuelle féconde sans la flamme de la passion cognitive, sans le plaisir esthétique de la découverte ou l’angoisse stimulante de la contradiction théorique irrésolue. Réciproquement, tout affect humain supérieur (le sentiment du devoir, l’amour de la vérité, l’indignation morale) est intimement articulé à des connaissances conceptuelles et à des représentations morales élaborées.

Quant à la volonté (volya), Rubinstein la dépouille de tout mysticisme spiritualiste : elle n’est pas une force métaphysique occulte ou un libre arbitre souverain suspendu au-dessus des lois de la nature, mais la régulation consciente et rationnelle de l’effort par le sujet lui-même en vue d’atteindre un but objectivement posé. L’acte volontaire n’est rien d’autre que l’intégration harmonieuse de la cognition (qui définit le but et les moyens), de l’affect (qui fournit l’énergie motivationnelle et l’évaluation du sens de l’acte) et de l’exécution motrice (qui affronte victorieusement les obstacles du milieu extérieur). La conscience se révèle ainsi comme une symphonie fonctionnelle où la pensée, l’émotion et l’effort convergent dans l’unité téléologique de l’action transformatrice.

5.3 La réflexivité et la genèse de la conscience de soi

Le couronnement de la dynamique de la conscience réside dans l’émergence de la conscience de soi (samosoznanie). Pour Rubinstein, l’autoréflexivité n’est nullement une propriété innée ou un don divin par lequel l’esprit se contemplerait narcissiquement dans un miroir intérieur transparent. L’homme ne commence pas son voyage existentiel par le « Cogito, ergo sum » cartésien ; il commence par agir sur les choses extérieures et par interagir avec ses semblables. La conscience de soi n’est pas la prémisse première du développement psychologique, mais son résultat le plus complexe et le plus tardif, né de l’analyse rétrospective des produits de sa propre activité.

Le sujet prend conscience de ce qu’il est véritablement en observant ce qu’il fait et ce qu’il réussit à produire :

  • C’est en constatant l’efficacité ou l’échec de son intervention pratique sur le monde que l’individu mesure la portée réelle de ses connaissances, la force de son endurance et les limites de ses aptitudes opérationnelles.
  • De surcroît, cette prise de conscience de soi est médiatisée de part en part par le miroir social que constitue autrui.
  • Conformément à la célèbre intuition de Hegel reprise par Marx, l’homme ne se reconnaît comme conscience singulière qu’en tant qu’il est reconnu par une autre conscience humaine au sein de relations sociales concrètes.
  • Les jugements, les attentes, les encouragements ou les sanctions de la communauté fournissent les étalons moraux et cognitifs à travers lesquels l’individu commence à évaluer ses propres conduites, forgeant ainsi son auto-évaluation (samootsenka) et son identité réflexive.

Cette réflexivité donne naissance au contrôle métacognitif supérieur et à l’éthique de la responsabilité personnelle. Le sujet qui a développé une pleine conscience de soi cesse de réagir de manière impulsive aux sollicitations de l’instant : il devient capable de suspendre son action, d’évaluer ses propres motivations, de peser le pour et le contre de ses options éthiques et de choisir délibérément sa ligne de conduite. Chez Rubinstein, la transformation du monde extérieur et l’auto-transformation du sujet s’articulent dans une boucle ontologique sublime : en façonnant la réalité par son travail, l’homme sculpte sa propre conscience, et en prenant conscience de soi comme agent historique, il accède à la dignité suprême de créateur conscient de sa propre destinée.

6. Le principe du déterminisme psychologique chez Rubinstein

6.1 La célèbre thèse : les causes externes agissent via les conditions internes

L’apport le plus génial et le plus durable de Sergueï Rubinstein à la métathéorie du déterminisme scientifique s’incarne dans sa célèbre formule canonique, énoncée avec une netteté cristalline dans ses travaux d’après-guerre et consolidée dans son chef-d’œuvre de 1957, L’Être et la conscience (Bytie i soznanie) : « Les causes externes agissent toujours par l’intermédiaire des conditions internes » (Vneshnie prichiny deystvuyut cherez vnutrennie usloviya). Cette thèse magistrale constitue la réponse dialectique définitive de Rubinstein aux deux écueils jumeaux qui défiguraient la psychologie du XXe siècle : le mécanisme environnementaliste linéaire d’un côté, et le subjectivisme spiritualiste de l’autre.

Rubinstein pulvérise le paradigme réductionniste du conditionnement pavlovien simpliste ou du béhaviorisme radical formalisé par le schéma Stimulus-Réponse ($S \rightarrow R$). Pour les mécanistes, une stimulation externe ($S$) devait mécaniquement produire une réponse comportementale déterminée ($R$), à l’instar d’une boule de billard heurtant une autre boule avec une force cinétique mathématiquement calculable. Rubinstein démontre l’absurdité totale de ce schéma appliqué à l’être humain. Une même phrase outrageante adressée à trois individus distincts provoquera chez le premier une explosion de fureur physique, chez le deuxième un éclat de rire méprisant, et chez le troisième un effondrement dépressif intérieur. Pourquoi cette disparité irréductible face à un stimulus environnemental identique ? Parce que la cause externe n’agit jamais directement : son onde de choc est réfractée, modulée et réinterprétée par le prisme des conditions internes du système qui la reçoit.

Le statut ontologique des conditions internes chez Rubinstein embrasse l’épaisseur vivante de la personnalité :

  • Elles englobent la constitution neurodynamique et biologique du système nerveux hérité.
  • Elles intègrent surtout la sédimentation historique intégrale de l’expérience passée de l’individu : ses savoirs théoriques accumulés, ses schèmes d’action consolidés, son système de valeurs éthiques, ses orientations motivationnelles dominantes et ses blessures émotionnelles antérieures.
  • L’effet produit par une sollicitation du milieu extérieur dépend structurellement de l’état fonctionnel préalable du système psychique au moment de l’impact.

L’intériorité psychologique cesse d’être une boîte noire mystique ou une illusion métaphysique pour devenir la plaque tournante dialectique de la causalité réelle.

6.2 L’auto-mouvement et la dialectique de la subjectivité

En fondant le déterminisme sur l’intermédiation des conditions internes, Rubinstein restaure le concept aristotélicien et hégélien d’auto-mouvement (samodvizhenie) au cœur de la science psychologique. Le psychisme humain n’est pas une machine passive attendant d’être mise en marche par les impulsions énergétiques du monde extérieur ; il est un système dynamique ouvert, auto-organisé et doué d’une spontanéité relative et d’une autonomie active irréductible. Le sujet n’est pas simplement déterminé par le milieu : il se détermine lui-même à travers la manière dont il métabolise, accepte ou combat les déterminations environnementales.

Le moteur universel de ce développement autonome réside dans la résolution perpétuelle de contradictions internes. Rubinstein applique avec une virtuosité éblouissante la dialectique des contraires à l’analyse de la vie mentale. L’enfant et l’adulte avancent parce qu’ils se heurtent continuellement à des tiraillements intérieurs féconds :

  • La contradiction entre les besoins grandissants de la personnalité et les capacités instrumentales réelles dont elle dispose à un instant donné.
  • La tension entre les aspirations idéales projetées par l’imagination et les contraintes objectives de la réalité matérielle.
  • Le conflit entre des motifs contradictoires qui sollicitent simultanément la conscience et exigent une décision volitive douloureuse.

C’est précisément l’effort déployé par le sujet pour surmonter ces contradictions immanentes qui engendre de nouvelles structures cognitives, élargit ses compétences pratiques et fait mûrir sa personnalité.

Cette approche permet à Rubinstein de mener une critique dévastatrice de l’environnementalisme simpliste et du sociologisme vulgaire qui triomphaient à l’époque stalinienne. Pour ces doctrines réductrices, l’homme n’était que le produit docile et malléable de son milieu socio-économique, une simple pâte à modeler façonnée par la propagande et la contrainte extérieure. Rubinstein rétorque que les influences éducatives et sociales ne s’impriment jamais mécaniquement : elles subissent une réfraction qualitativement singulière au sein de chaque individualité. Une politique éducative rigide produira chez l’un l’obéissance aveugle, chez l’autre une conformité de façade dissimulant un cynisme lucide, et chez un troisième une révolte clandestine passionnée. La subjectivité s’affirme comme un pôle actif inexpugnable, capable de transformer les contraintes subies en leviers d’émancipation créatrice.

6.3 Les implications épistémologiques pour la causalité en psychologie

La refonte du déterminisme par Rubinstein entraîne des bouleversements épistémologiques majeurs pour la méthode d’investigation en psychologie, rompant définitivement avec les modèles déterministes mécanistes et physicalistes hérités de Laplace. Dans l’univers mécanique classique, la connaissance intégrale des conditions initiales et des lois de collision permettait de prédire avec une certitude absolue et géométrique la trajectoire future de chaque particule. Appliquer une telle causalité rigide et univoque à la conduite humaine relevait, selon Rubinstein, d’un contresens scientifique fatal, incapable de rendre compte de la liberté, de la création artistique ou du choix moral.

Rubinstein substitue à ce déterminisme clos une causalité dialectique complexe, probabiliste et ouverte. D’un côté, il maintient fermement l’exigence matérialiste d’une légalité naturelle rigoureuse : les processus psychiques sont indissociables des lois physiologiques régissant le fonctionnement des hémisphères cérébraux, et les conduites humaines sont encadrées par les lois objectives de la société et de la matière. Mais, d’un autre côté, cette causalité matérielle n’annule nullement la finalité téléologique des actes. Chez l’être humain conscient, la représentation du but désiré — qui relève de l’avenir et de l’idéalité — opère comme un facteur causal réel rétroagissant sur le déroulement présent des processus neuro-moteurs. La causalité physique par l’amont (la poussée du passé et des stimuli) s’articule dialectiquement à la causalité intentionnelle par l’aval (l’attraction du but futur).

Il en résulte que la prévisibilité des conduites humaines en contexte ouvert n’a rien d’une certitude algorithmique rigide : elle relève d’une régularité statistique et dynamique qui laisse toujours un espace pour l’initiative novatrice du sujet. Cette perspective ouvre magistralement la voie à une réconciliation philosophique entre le déterminisme scientifique et la liberté d’action. La liberté humaine, chez Rubinstein, ne consiste pas dans l’illusion idéaliste d’un miracle rompant les lois de la nature, mais, conformément à la tradition de Spinoza et d’Engels, dans la nécessité comprise, maîtrisée et assumée. Plus l’homme connaît avec lucidité les lois objectives du monde et les déterminismes inconscients de sa propre psyché, plus il devient capable d’utiliser ces lois pour accomplir des activités autonomes et orienter souverainement sa propre vie.

7. La personnalité comme intégration suprême de la conscience et de l’activité

7.1 La définition théorique de la personnalité chez Rubinstein

Au sommet de l’édifice théorique de Sergueï Rubinstein s’élève le concept de personnalité (lichnost). La personnalité n’est pas un domaine distinct qui viendrait simplement s’ajouter à la perception, à la mémoire ou à la motricité ; elle constitue l’intégration suprême, le nœud synthétique où l’ensemble des processus psychiques et des actes concrets trouvent leur cohérence et leur vérité ontologique. Rubinstein définit la personnalité comme le système dynamique et intégral des conditions psychologiques internes à travers lesquelles toutes les influences du monde extérieur sont réfractées et par lesquelles toutes les activités de l’individu sont finalisées.

Pour dépasser l’empirisme descriptif de la psychologie différentielle bourgeoise — qui se contentait d’additionner des « traits de caractère » ou de mesurer des aptitudes statiques au moyen de tests psychométriques décontextualisés —, Rubinstein propose une structure holistique articulée autour d’une triade fondamentale. Répondre à la question « Qu’est-ce qu’une personnalité ? » exige d’analyser simultanément trois dimensions inséparables :

  1. Ce que le sujet désire et recherche : son orientation générale (napravlennost), ses motivations profondes, ses idéaux et ses besoins spirituels.
  2. Ce que le sujet peut accomplir : ses capacités opérationnelles (sposobnosti), ses talents techniques et son potentiel d’apprentissage actif.
  3. Ce que le sujet est réellement dans son agir : son caractère affirmé (kharakter), c’est-à-dire l’ensemble stabilisé de ses modes de relation affective et morale au monde et à autrui.

Cette approche implique une affirmation ontologique majeure : la personnalité ne préexiste pas à l’action sous la forme d’une substance innée ou d’une essence métaphysique prédéterminée ; elle s’édifie, se consolide et se transforme continuellement au cours de l’existence concrète. L’être humain ne naît pas personnalité, il le devient par la médiation de ses engagements pratiques dans la vie sociale. La personnalité est une œuvre d’art dynamique que l’individu sculpte jour après jour à travers les actes qu’il pose, les luttes qu’il mène et les responsabilités qu’il assume devant l’histoire.

7.2 L’orientation (Napravlennost) et les dynamiques motivationnelles

La clé de voûte de la structure de la personnalité réside, selon Rubinstein, dans son orientation (napravlennost). Ce concept désigne le noyau directeur, l’axe gravitationnel autour duquel gravitent les intérêts intellectuels, les aspirations affectives, les convictions morales et les projets existentiels de l’individu. L’orientation confère à la vie humaine sa continuité temporelle, sa trajectoire de sens et son élan dynamique. Elle empêche la personnalité de se dissoudre dans l’immédiateté fragmentée des stimulations instantanées et des pulsions biologiques éphémères.

Rubinstein déploie une théorie extrêmement riche de la motivation humaine, refusant d’aligner l’homme sur l’homéostasie animale ou sur le modèle hédoniste simpliste de la réduction des tensions pulsionnelles (reproché à la psychanalyse freudienne orthodoxe). Si l’animal est poussé de l’arrière par des besoins organiques instinctifs, l’être humain est avant tout attiré par des buts consciemment posés et par des valeurs socio-culturelles partagées. La sphère motivationnelle se caractérise par une hiérarchisation dialectique continue : au cours de son développement, le sujet apprend à subordonner ses envies immédiates et égoïstes à des motifs supérieurs d’ordre éthique, scientifique, politique ou collectif. Les conflits motivationnels internes ne sont pas des anomalies pathologiques mais le ferment même de la vie morale : c’est dans l’arbitrage difficile entre le devoir social et l’agrément personnel que s’éprouve et se trempe le caractère.

Cette orientation confère à la personnalité une remarquable stabilité relative face aux fluctuations passagères de la situation concrète :

  • Un individu doté d’une orientation ferme et d’idéaux inébranlables ne change pas d’allégeance au moindre coup du sort ou à la première adversité matérielle.
  • Au contraire, il plie les circonstances extérieures à ses fins profondes, maintenant sa ligne de vie à travers les tempêtes historiques.
  • Cette projection passionnée vers l’avenir (budushchee) constitue l’une des caractéristiques ontologiques majeures de l’être humain chez Rubinstein.
  • L’homme n’est pas seulement le résultat de son passé ; il est tiré en avant par l’anticipation de ce qu’il veut faire advenir, affirmant sa souveraineté d’agent historique à travers ses choix délibérés.

7.3 L’historicité biographique et la trajectoire de vie individuelle

L’étude de la personnalité culmine chez Rubinstein dans une réflexion poignante et profondément humaniste sur l’historicité biographique et la trajectoire de vie individuelle (zhiznenny put). Tout être humain possède une histoire singulière qui ne se confond avec aucune autre. Rubinstein conçoit la biographie non pas comme une banale chronique chronologique d’événements contingents qui frapperaient un individu passif, mais comme une succession dialectique d’activités fondatrices, d’engagements éthiques majeurs, de crises existentielles surmontées et d’actes créateurs irréversibles.

Au cœur de cette analyse émerge le concept fondamental du sujet de l’activité devenant progressivement le sujet de sa propre vie (subyekt zhizni). Dans les premières étapes de l’existence, l’enfant est agi par son milieu familial et social autant qu’il agit sur lui ; il est inséré dans des activités dont les cadres et les finalités lui échappent largement. Mais au fur et à mesure que la conscience de soi s’affermit et que l’orientation de la personnalité s’unifie, l’individu accède à une capacité d’autodétermination supérieure. Il commence à évaluer de manière critique sa propre trajectoire, à poser des actes décisifs qui réorientent radicalement son destin professionnel ou affectif, et à endosser la pleine responsabilité existentielle des conséquences de ses choix pratiques.

Pour Rubinstein, le passé d’une personnalité n’est jamais un fardeau mort ou une fatalité indélébile : il est sédimenté sous la forme vivante de compétences acquises, de sagesse vécue et de vision du monde consolidée, prêtes à être réinvesties dans l’action présente. L’homme est responsable de sa vie parce que chaque acte important qu’il accomplit laisse une trace durable dans sa propre structure psychique : en agissant courageusement, il devient courageux ; en cédant à la lâcheté, il mutile son caractère. La biographie est cette arène dramatique où la subjectivité s’extériorise dans des œuvres matérielles et sociales, tandis que la réalité historique s’intériorise pour forger la grandeur singulière d’un destin individuel.

8. La polémique Rubinstein-Leontiev : divergences au sein de la théorie de l’activité

8.1 Points de convergence initiaux et racines communes

Il est impossible d’aborder la pensée de Rubinstein sans explorer la célèbre et féconde controverse théorique qui l’opposa, durant plusieurs décennies, à l’autre géant de la psychologie soviétique : Alexeï Nikolaïevitch Leontiev (1903-1979). Les manuels occidentaux ont souvent eu la fâcheuse tendance d’amalgamer leurs approches sous l’étiquette générique et trompeuse de « théorie soviétique de l’activité », masquant ainsi des désaccords ontologiques et épistémologiques d’une extraordinaire profondeur philosophique.

Certes, le terrain commun initial entre les deux hommes était considérable :

  • Tous deux adhéraient inconditionnellement au matérialisme historique et dialectique.
  • Tous deux rejetaient avec une égale véhémence l’idéalisme bourgeois et le béhaviorisme mécaniste.
  • Tous deux plaçaient le concept d’activité (deyatelnost) au centre de leur réflexion pour surmonter l’impasse méthodologique de l’introspectionnisme wundtien.
  • Tous deux reconnaissaient dans le travail socialement organisé et l’usage d’outils la source anthropologique matricielle de l’esprit humain.
  • Enfin, tous deux partageaient le projet titanesque d’édifier une psychologie générale matérialiste d’une rigueur scientifique exemplaire.

Malgré ces prémisses partagées, une divergence théorique radicale quant au statut ontologique de la conscience et aux mécanismes de sa constitution va creuser un abîme conceptuel entre l’école de Rubinstein à Moscou et à Léningrad, et l’école leontievienne issue du noyau de Kharkov et de l’héritage vygotskien. Cette discorde intellectuelle, loin d’être une simple querelle byzantine d’universitaires asservis au dogme officiel, touche aux questions les plus vertigineuses de la philosophie de l’esprit : Comment la pensée naît-elle de la matière ? Quel est le rôle exact de la société dans la fabrication de la subjectivité ? Le psychique n’est-il qu’un reflet dérivé ou possède-t-il une consistance ontologique originelle ?

8.2 La divergence sur la nature de l’intériorisation

Le point de friction le plus aigu entre Rubinstein et Leontiev réside dans la conceptualisation de l’intériorisation (interiorizatsiya). Héritier direct de la formule canonique de Lev Vygotski — selon laquelle toute fonction psychique supérieure apparaît deux fois dans le développement de l’enfant : d’abord sur le plan social, interpersonnel ou interpsychologique, puis sur le plan intrapsychologique par l’intériorisation des signes —, Leontiev formule une théorie où l’activité mentale interne est rigoureusement dérivée de l’activité matérielle externe. Pour Leontiev, la structure de la conscience découle directement de la structure de l’action pratique externe, dont elle n’est que la copie intériorisée opérant sur des représentations mentales substituées aux objets réels.

Rubinstein se dresse avec une ferveur critique inouïe contre cette dérivation exclusive qu’il juge contaminée par un néo-béhaviorisme rampant et par un sociologisme réducteur. Selon lui, affirmer que le psychisme interne n’est que le résultat d’une intériorisation mécanique de l’action externe revient à commettre un contresens psychologique absolu. Rubinstein formule son objection décisive : Pour que l’enfant puisse intérioriser une action externe, encore faut-il qu’il possède déjà un équipement psychique récepteur capable de lui donner un sens ! On ne peut intérioriser que ce qui fait déjà l’objet d’une saisie perceptive et cognitive, si embryonnaire soit-elle.

Rubinstein défend avec intransigeance la coprésence originaire de la conscience dès les premières manifestations de l’action motrice. L’activité pratique externe n’est jamais purement physique ou dénuée de psychisme avant d’être intériorisée : elle est d’emblée saturée de sensations, d’orientations perceptives et de tonalités affectives. L’intériorisation n’est pas le passage magique d’un néant mental vers une intériorité subjective par l’incorporation de gestes moteurs, mais la transformation qualitative continue d’un psychisme sensori-moteur déjà présent en un psychisme conceptuel supérieur. Rubinstein refuse catégoriquement de subordonner de manière mécanique la structure de l’esprit à la syntaxe formelle de l’acte matériel extérieur.

8.3 Divergences ontologiques sur l’autonomie du sujet et du psychique

Cette discorde sur l’intériorisation dissimule une fracture ontologique encore plus béante concernant le statut de la subjectivité et l’autonomie du psychique face au collectif social. Dans l’architecture leontievienne, l’accent est mis de manière écrasante sur la médiation sociale, la division collective du travail et le primat absolu des significations sociales (znacheniya) historiquement constituées. Leontiev en vient à affirmer que l’activité humaine collective est la réalité première, et que la conscience individuelle n’est qu’une forme fonctionnelle assumée par cette activité pour assurer sa propre régulation. Chez Leontiev, la subjectivité individuelle risque continuellement de n’être qu’un pur produit dérivé des rapports sociaux de production.

Face à ce qu’il identifie comme un « sociologisme fonctionnaliste » dissolvant l’homme concret, Rubinstein brandit son principe du déterminisme : les causes externes agissent via les conditions internes. L’intériorité psychologique n’est pas un sous-produit facultatif ou un décalque passif de l’idéologie collective : elle est une condition ontologique irréductible de toute praxéologie. Rubinstein refuse de considérer le sujet comme un simple point d’intersection de relations sociales abstraites. Le sujet individuel possède une consistance matérielle et psychique propre ; il évalue, filtre, accepte ou rejette les influences collectives à travers le prisme de sa propre histoire de vie et de son organisation cérébrale singulière.

Ces controverses théoriques passionnées, qui culminèrent lors des célèbres conférences de psychologie des années 1940 et 1950, eurent de lourdes répercussions institutionnelles :

  • Rubinstein fut violemment attaqué à la fin des années 1940 lors de la sombre campagne contre le « cosmopolitisme sans racine », orchestrée par les factions conservatrices du pouvoir stalinien, l’accusant calomnieusement de complaisance envers la philosophie bourgeoise occidentale et d’insuffisance d’orthodoxie marxiste-léniniste.
  • Déchu temporairement de ses responsabilités de direction à Moscou, Rubinstein continua néanmoins à travailler dans la pénombre avec une dignité intellectuelle héroïque, affinant son grand œuvre philosophique L’Être et la conscience.
  • Pendant ce temps, Leontiev s’imposait comme la figure dominante de la psychologie officielle soviétique, créant en 1966 la prestigieuse faculté de psychologie de l’université de Moscou.
  • Malgré ces vicissitudes politiques, le dialogue posthume entre ces deux géants continue de nourrir les plus passionnants débats de la philosophie de l’action contemporaine.

9. Implications méthodologiques pour l’expérimentation en psychologie

9.1 L’exigence d’une méthodologie génétique et processuelle

Le principe d’unité de la conscience et de l’activité ne constitue pas seulement une spéculation philosophique éblouissante ; il dicte une refonte radicale des protocoles d’investigation empirique dans les laboratoires de recherche. Rubinstein récuse avec la dernière énergie la méthodologie classique de la psychométrie statique, héritée de Galton ou de Binet, qui prétend mesurer des facultés psychologiques figées à un instant $T$ au moyen de tests standardisés. Présenter à un sujet un questionnaire préétabli ou une tâche isolée pour calculer un quotient intellectuel ou un score d’attention relève, pour lui, d’une aberration scientifique absolue : cela revient à photographier un cadavre pour comprendre les lois du métabolisme de la vie.

Puisque la conscience n’est pas une chose mais un processus (protsess) qui se constitue et évolue au sein même de l’activité pratique, l’expérimentation psychologique doit impérativement devenir génétique et processuelle :

  • Le chercheur a l’obligation épistémologique d’observer le fait psychique au moment précis de son émergence, de sa transformation dynamique et, le cas échéant, de sa désorganisation ou de son déclin.
  • Il ne s’agit pas de constater ce qu’un individu est de manière immuable, mais de découvrir comment il devient capable de résoudre un problème lorsqu’il est confronté à de nouvelles conditions d’action.

Cette approche méthodologique novatrice se traduit concrètement par l’analyse fine des micro-changements au cours de la résolution concrète de tâches étalonnées. Au lieu de s’intéresser uniquement au résultat binaire (réussite ou échec au test), le chercheur rubinsteinien scrute minutieusement le déploiement temporel de l’acte : les hésitations motrices, les fausses pistes explorées par le sujet, les reformulations verbales spontanées du problème, les stratégies de réajustement face à l’erreur et la modification progressive des schèmes opératoires. L’expérimentation devient une coupe histologique dynamique de la pensée en train de s’édifier sous la contrainte du réel.

9.2 L’observation objective à travers les produits de l’activité

Comment atteindre la conscience du sujet sans sombrer dans le bavardage subjectiviste de l’introspection ni dans la négation béhavioriste de l’esprit ? La réponse méthodologique de Rubinstein est d’une simplicité lumineuse : par l’inférence rigoureuse des structures de la conscience à partir de l’organisation matérielle des actes et de leurs produits. Puisque toute pensée se manifeste et s’objective dans le geste transformateur et dans l’artefact créé, l’analyse objective de la matérialité de l’activité fournit le moyen scientifique royal d’accéder indirectement mais fidèlement aux opérations internes de l’esprit.

Dans cette perspective, Rubinstein accorde une valeur heuristique inestimable à l’analyse ergonomique et praxéologique des erreurs de manipulation ou de raisonnement :

  • L’erreur matérielle commise par un opérateur industriel manipulant un tableau de commande ou par un élève traçant un schéma géométrique n’est pas un simple déchet comportemental dépourvu d’intérêt.
  • Elle est le symptôme éclatant d’un modèle cognitif interne inadéquat, d’une distorsion dans le reflet psychique de l’objet ou d’une incohérence dans le plan anticipateur de l’acte.
  • En analysant l’anatomie de l’échec pratique, le chercheur remonte infailliblement à la structure interne de l’hypothèse subjective qui a guidé le geste erroné.

De plus, cette méthodologie exige une corrélation constante et systématique entre les verbalisations subjectives (ce que le sujet dit qu’il fait ou ce qu’il ressent) et ses comportements réels vérifiables. Rubinstein ne rejette pas la parole du sujet — car le langage est un outil sémiotique de première grandeur —, mais il refuse de la prendre pour argent comptant. La parole est elle-même un acte matériel qui doit être confronté dialectiquement aux gestes réels, aux traces écrites et aux réalisations matérielles de l’individu. C’est dans le recoupement rigoureux de ces multiples plans d’objectivation que la psychologie fonde son objectivité scientifique.

9.3 L’expérimentation formatrice et participative

L’aboutissement méthodologique de la pensée de Rubinstein s’incarne dans ce que la tradition soviétique a nommé l’expérience formatrice ou génético-expérimentale (formiruyushchiy eksperiment). Rubinstein récuse la posture classique du chercheur positiviste qui prétend observer son objet d’étude avec une neutralité désengagée et contemplative, comme l’astronome observant le mouvement des planètes lointaines. Dans le domaine des sciences de l’esprit, l’observation passive est stérile car elle fige les potentialités dynamiques du sujet.

Dans le protocole formatif rubinsteinien, le chercheur intervient activement dans le dispositif d’expérimentation :

  1. Il propose une tâche complexe au sujet.
  2. Lorsque ce dernier bute sur un obstacle cognitif ou moteur, le chercheur ne se contente pas de noter l’échec : il modifie délibérément les paramètres de l’activité objective.
  3. Il fournit un indice instrumental, reformule la consigne, introduit un outil médiateur ou modélise une stratégie d’analyse du problème.
  4. Il mesure avec une extrême précision comment le sujet s’approprie cette aide extérieure pour restructurer sa propre activité consciente et franchir le cap.

Cette méthodologie participative et interactive permet de sonder non seulement les facultés déjà constituées de l’individu, mais son potentiel plastique d’auto-dépassement (ce que Vygotski appelait parallèlement la zone de développement proximal). De plus, ce dispositif expérimental possède une profonde dimension éthique et humaniste : l’expérimentation n’est plus un interrogatoire invasif ou une instrumentation réifiante de l’être humain, mais un processus éducatif conjoint au cours duquel le participant développe ses capacités cognitives au moment même où la science les étudie. La recherche devient un acte libérateur d’émancipation intellectuelle.

10. Applications directes à la psychologie de l’éducation et de la pédagogie

10.1 L’apprentissage conçu comme activité orientée vers la découverte

Les thèses théoriques de Rubinstein ont trouvé leur champ d’application le plus fertile et le plus révolutionnaire dans la psychologie de l’éducation et la pédagogie générale. Au sein du système scolaire, le principe d’unité de la conscience et de l’activité opère une critique dévastatrice des méthodes traditionnelles de transmission du savoir, fondées sur le cours magistral passif, la récitation servile et la mémorisation mécanique de dogmes abstraits. Rubinstein qualifie cette pédagogie verbale de fléau intellectuel, car elle remplit la mémoire des enfants de formules verbales creuses dépourvues de toute signification praxéologique vivante.

Pour Rubinstein, apprendre est un acte, une conquête, une activité orientée vers la découverte. Un concept scientifique n’est pas un trésor immatériel que l’on transvase d’un cerveau enseignant dans un cerveau élève : il est le résumé abstrait d’une série historique d’actions matérielles d’expérimentation, de mesure, de comparaison et de synthèse opérées sur la réalité physique. Par conséquent, pour qu’un élève s’approprie véritablement un concept — qu’il s’agisse de la loi de la gravitation, du principe d’Archimède ou de la règle grammaticale de l’accord du participe —, il est impératif que le maître place cet élève dans une situation pédagogique de recherche où il doit manipuler concrètement des objets, résoudre des énigmes empiriques et réinventer activement les opérations qui sous-tendent la théorie.

L’appropriation authentique d’un savoir requiert une confrontation cognitive directe avec l’objet d’étude :

  • L’élève doit ressentir la résistance du problème avant d’en accueillir la solution théorique.
  • Le savoir ne doit pas arriver comme une réponse indiscutable à une question que l’enfant ne s’est jamais posée ; il doit être forgé par l’élève lui-même comme l’instrument indispensable pour dénouer une impasse pratique réelle.
  • L’éducation cesse d’être une entreprise de dressage mémoriel pour devenir une pépinière de chercheurs lucides et autonomes.

10.2 Le développement de la pensée logique par les opérations pratiques

L’un des apports majeurs de Rubinstein à la psychologie du développement cognitif réside dans sa démonstration magistrale de la filiation directe reliant les opérations pratiques concrètes aux opérations de la pensée logique la plus abstraite. Contrairement à l’idéalisme piagétien primitif qui postulait parfois une émergence quasi mathématique et spontanée des structures logiques formelles par équilibration interne, Rubinstein ancre le développement de l’entendement dans l’exercice matériel des actes d’analyse, de synthèse et de généralisation accomplis sur le monde sensible.

La morphologie de la pensée conceptuelle se déploie selon une transition guidée en plusieurs étapes :

  1. L’acte d’analyse logique (décomposer un tout en ses parties constituantes) prend son origine dans le geste physique de démontage d’un mécanisme d’horlogerie, d’effeuillage d’une plante ou de tri manuel de cailloux selon leur taille.
  2. L’acte de synthèse logique (réunir des éléments épars en une totalité cohérente) dérive directement de la construction de cabanes avec des blocs de bois, de l’assemblage de pièces d’engrenages ou de la composition d’une mosaïque.
  3. Ces manipulations motrices et sensorielles contraignent l’esprit à extraire les rapports invariants entre les corps, préparant le terrain pour la généralisation intellectuelle.

Au fil de la scolarisation, sous la direction bienveillante de l’éducateur, ces opérations manuelles externes sont progressivement « abrégées », dématérialisées et transférées sur le plan symbolique du langage et du calcul intérieur. L’esprit critique de l’élève se forge alors par l’évaluation scrupuleuse du résultat effectif de ses propres déductions théoriques confrontées à la vérification pratique. Rubinstein insiste sur la nécessité absolue pour l’enseignant d’adapter scrupuleusement ses exigences didactiques au niveau réel d’organisation processuelle de la pensée de chaque enfant : brûler les étapes en exigeant une abstraction prématurée avant que les opérations pratiques ne soient solidement maîtrisées aboutit inévitablement à un verbalisme stérile et à l’échec scolaire.

10.3 Le rôle du maître et la structuration des activités scolaires

Dans le système pédagogique issu de la pensée de Rubinstein, le rôle de l’enseignant se trouve magnifié mais radicalement redéfini. Le maître n’est plus un oracle récitant magistralement un texte sacré devant une classe silencieuse, ni un simple animateur permissif laissant les enfants livrés à leur spontanéité chaotique. Le pédagogue devient un ingénieur des conditions objectives de l’activité, un architecte hautement qualifié dont la mission consiste à concevoir, structurer et orchestrer les situations didactiques optimales au sein desquelles les élèves s’engageront dans des activités formatrices puissantes.

Cette mission pédagogique repose sur le respect inconditionnel du principe de déterminisme psychologique : puisque les causes externes agissent via les conditions internes, une même consigne éducative n’aura jamais le même impact sur deux élèves différents. L’enseignant doit impérativement pratiquer une pédagogie différenciée fondée sur la compréhension intime de l’histoire personnelle, des lacunes cognitives singulières et du profil motivationnel propre à chaque enfant. Il ne s’agit pas de juger moralement l’élève en difficulté, mais de déceler quelle condition interne déficiente (un schème opératoire mal consolidé, une angoisse d’échec paralysante) bloque la réfraction positive de la leçon.

Enfin, Rubinstein affirme avec une rare élévation éthique l’indissolubilité absolue de l’instruction intellectuelle et de l’éducation morale du caractère :

  • On ne forge pas le sens de la solidarité, le courage civil ou la persévérance volitive par des sermons moraux abstraits, mais par l’insertion concrète des jeunes dans des activités scolaires et périscolaires collectives exigeantes.
  • C’est en travaillant ensemble à la réussite d’un projet scientifique difficile, au nettoyage d’un jardin public ou à la confection d’un journal scolaire que les élèves éprouvent le sentiment enivrant de la fierté coopérative et la valeur universelle du travail bien fait.
  • La motivation intrinsèque naît de la joie d’accroître sa propre maîtrise du monde aux côtés de ses pairs, scellant l’union de l’intelligence et de la vertu au creuset de l’activité solidaire.

11. Applications au travail, à l’ergonomie et à la psychopathologie

11.1 L’analyse psychologique du travail et la charge mentale

Le XXe siècle a été le théâtre d’une industrialisation gigantesque et de l’avènement de systèmes techniques d’une complexité sans précédent, exigeant de l’ouvrier et de l’opérateur une mobilisation cognitive inédite. En Union soviétique, pays engagé dans une course effrénée à la productivité industrielle, la psychologie du travail a trouvé dans l’œuvre de Rubinstein sa charte théorique fondamentale. L’ergonomie rubinsteinienne ne se borne pas à mesurer les mouvements corporels de l’ouvrier pour rationaliser sa cadence à la manière du taylorisme américain honni ; elle se donne pour objectif suprême l’optimisation humaniste des conditions matérielles et sémiotiques de l’activité afin de préserver l’équilibre psychique et l’intégrité de la personnalité du travailleur.

Rubinstein a consacré des analyses pionnières d’une incroyable finesse à l’étude des processus de pensée à l’œuvre dans la gestion d’incidents techniques en milieu industriel automatisé (centrales électriques, usines sidérurgiques, transports ferroviaires) :

  • L’opérateur moderne ne manipule plus la matière à bras-le-corps ; il surveille des voyants lumineux, déchiffre des manomètres et agit sur des interrupteurs.
  • Son activité est médiatisée par des représentations sémiotiques abstraites qui exigent une vigilance attentionnelle continue et une vitesse d’analyse mentale prodigieuse.
  • En analysant la charge mentale non pas comme une usure nerveuse brute, mais comme une tension dialectique entre l’urgence temporelle de la décision, la responsabilité morale des conséquences industrielles et la clarté du reflet cognitif fourni par le tableau de bord, Rubinstein a posé les bases de l’ingénierie des interfaces humain-machine modernes.

La prévention de la fatigue professionnelle et du syndrome d’épuisement passe impérativement par un aménagement rationnel et ergonomique du rythme des opérations et par la lisibilité des instruments de contrôle. Mais, par-dessus tout, Rubinstein affirme la dimension anthropologique libératrice du travail humain : dès lors que l’activité professionnelle cesse d’être une aliénation parcellaire et répétitive pour devenir une activité finalisée, riche en défis intellectuels et valorisée socialement, le travail cesse d’user l’homme pour devenir le lieu privilégié de son accomplissement existentiel et du déploiement créateur de toutes ses facultés supérieures.

11.2 La déstructuration de l’unité conscience-activité dans les troubles mentaux

Dans le domaine de la psychiatrie et de la psychopathologie clinique, la métathéorie de Rubinstein a offert une clé de lecture extraordinairement féconde pour comprendre l’essence intime des désordres mentaux les plus graves. Pour Rubinstein et ses disciples cliniciens — au premier rang desquels figure la célèbre psychopathologue Bluma Zeigarnik —, la maladie mentale ne doit pas être appréhendée comme la disparition magique de l’esprit ou comme une pure lésion biologique locale, mais comme la déstructuration tragique de l’unité dialectique entre la conscience et l’activité objective.

Cette grille d’analyse éclaire d’un jour profondément nouveau les grands syndromes cliniques traditionnels :

  • Le délire paranoïaque ou hallucinatoire s’analyse comme la rupture du contrôle de la conscience par l’objet réel. Enfermée dans son solipsisme interne, la subjectivité du patient cesse de confronter ses représentations aux résistances intransigeantes de la pratique sensible ; le reflet psychique s’affole, tourne à vide et prend ses propres projections fantasmatiques pour la réalité objective faute de s’éprouver dans une praxis transformatrice vérifiable.
  • La catatonie ou les grands états d’aboulie dépressive révèlent à l’inverse l’effondrement de la composante motrice et volitive : la conscience du patient peut demeurer douloureuse et lucide face à ses devoirs, mais la capacité d’actualiser ses intentions dans des actes matériels concrets est anéantie, brisant la passerelle téléologique qui relie le projet interne à son extériorisation corporelle.
  • Dans la schizophrénie, Rubinstein et Zeigarnik mettent en évidence une altération structurelle des conditions internes de la pensée : les opérations logiques d’analyse et de généralisation se désagrègent, le sujet regroupant les objets non plus selon leurs propriétés fonctionnelles et objectives réelles, mais selon des associations émotionnelles arbitraires, bizarres ou purement phonétiques.

On observe un désalignement pathologique total entre les motifs proclamés par le patient et ses actions concrètes réelles, témoignant de l’atomisation de la personnalité.

11.3 La remédiation cognitive et la thérapie par l’activité réorganisée

Loin de déboucher sur un fatalisme asilaire ou sur l’assommement chimique des malades, cette vision psychopathologique a engendré des approches thérapeutiques et rééducatives d’une modernité éclatante, fondées sur la remédiation par l’activité réorganisée. Si la pathologie mentale est la dislocation de l’unité conscience-activité, la guérison ou la réhabilitation ne peut s’opérer que par la reconstruction patiente et progressive des circuits d’action fonctionnels reliant le sujet au monde des objets réels et à la communauté de ses semblables.

Cette approche a donné une impulsion magistrale à la réhabilitation neuropsychologique, notamment auprès des milliers de soldats traumatisés crâniens de la Seconde Guerre mondiale que Rubinstein, Luria et Leontiev ont soignés dans les hôpitaux de l’Oural :

  • Lorsqu’une lésion cérébrale détruit une zone corticale spécifique et paralyse une fonction psychique (comme le langage parlé ou l’écriture motrice), la thérapie rubinsteinienne ne tente pas de stimuler passivement le tissu nécrosé.
  • Elle réorganise l’activité globale du blessé en inventant de nouveaux détours instrumentaux : on apprend au patient à écrire non plus par le contrôle proprioceptif direct de sa main blessée, mais en s’appuyant consciemment sur des repères visuels tracés sur le papier et sur le rythme d’une mélodie scandée à voix haute.
  • L’activité s’invente une nouvelle architecture fonctionnelle cérébrale.

De même, sur le versant de la psychiatrie institutionnelle, l’ergothérapie trouve chez Rubinstein ses lettres de noblesse théorique. L’activité de travail proposée aux malades mentaux chroniques dans les ateliers thérapeutiques ne doit sous aucun prétexte être une occupation infantilisante, abrutissante ou répétitive (comme plier des cartons sans but). Elle doit impérativement consister en une activité artisanale ou artistique authentique, porteuse de sens, exigeant une planification rigoureuse et aboutissant à la confection d’œuvres matérielles utiles et esthétiques. C’est en contemplant l’objet réel, beau et solide sorti de ses propres mains que le patient schizophrène réancre sa pensée dans les lois objectives de la matière, reconstruit son auto-évaluation, restaure l’estime de soi brisée et reconquiert pas à pas sa pleine dignité de sujet agissant au sein du monde humain.

12. Pérennité, résonances contemporaines et bilan critique de l’héritage de Rubinstein

12.1 L’anticipation des sciences cognitives incarnées et situées

À l’aube du XXIe siècle, la lecture des textes de Sergueï Rubinstein suscite un sentiment vertigineux d’actualité. Alors que les sciences cognitives des années 1960 à 1980 s’étaient majoritairement fourvoyées dans le paradigme computationnel classique — réduisant le cerveau à un ordinateur abstrait manipulant des symboles formels désincarnés selon des règles logiques syntaxiques, dans une réédition sophistiquée du dualisme cartésien —, le grand tournant actuel vers la cognition incarnée (embodied cognition), située (situated cognition) et énactive (enaction) redécouvre, souvent sans le savoir, les thèses cardinales formulées par Rubinstein dès 1934.

La convergence théorique avec les propositions pionnières du biologiste et neuroscientifique Francisco Varela est spectaculaire. Lorsque Varela définit l’énaction en proclamant que la cognition n’est pas la représentation passive d’un monde pré-donné par un esprit pré-donné, mais la « mise en acte » (enaction) ou la co-émergence d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des actions effectives d’un corps engagé dans le monde, il ne fait que reformuler avec le lexique de la biologie contemporaine l’ontologie dialectique de l’unité conscience-activité. De même, la célèbre théorie écologique de la perception visuelle de James J. Gibson, articulée autour du concept d’affordance — l’idée révolutionnaire selon laquelle nous ne percevons pas des grandeurs géométriques neutres mais directement les opportunités d’action que les objets nous offrent (un siège invite à s’asseoir, un manche invite à saisir) —, résonne de manière saisissante avec le principe rubinsteinien d’objectalité (predmetnost).

Rubinstein avait réfuté par anticipation la folie réductionniste des modèles computationnels désincarnés qui prétendaient isoler l’esprit humain de sa chair vivante et de son insertion praxéologique dans l’histoire des techniques matérielles. Sa philosophie de l’action s’harmonise avec les débats contemporains les plus avancés autour de l’« esprit étendu » (extended mind) de Clark et Chalmers : la conscience n’est pas enfermée sous la boîte crânienne ; elle s’étend à travers les outils, les cahiers de notes, les ordinateurs et les institutions par lesquels nous pensons et agissons dans le monde réel. Rubinstein apparaît aujourd’hui comme un visionnaire génial qui avait balisé les chemins de la science cognitive du futur avec près d’un demi-siècle d’avance.

12.2 La théorie de l’activité au XXIe siècle à l’échelle internationale

Au-delà des frontières de l’ancienne Union soviétique, l’héritage de Rubinstein connaît une puissante renaissance internationale, venant enrichir et rééquilibrer les débats contemporains autour de la théorie de l’activité historico-culturelle (connue dans le monde anglo-saxon sous l’acronyme CHAT : Cultural-Historical Activity Theory). Longtemps dominée par les modèles fonctionnalistes inspirés des triangles d’activité de l’école scandinave d’Yrjö Engeström — eux-mêmes largement tributaires de la filiation Vygotski-Leontiev —, la communauté scientifique internationale redécouvre aujourd’hui l’indispensable contrepoids critique offert par l’œuvre de Rubinstein.

De nombreux théoriciens de l’éducation, sociologues du travail et philosophes contemporains (notamment en Allemagne, au Brésil, en Finlande et au Royaume-Uni) puisent désormais chez Rubinstein des concepts indispensables pour combler les angles morts du courant leontievien :

  • Là où la CHAT classique a parfois tendance à survaloriser la médiation collective et la structure systémique impersonnelle de l’activité institutionnelle au détriment de l’individu concret, Rubinstein réintroduit avec une force inégalée la subjectivité vivante, la dynamique singulière de la personnalité et l’éthique de la responsabilité personnelle.
  • Dans le champ de l’interaction humain-machine (IHM) et de l’ingénierie des systèmes numériques contemporains, les thèses rubinsteiniennes permettent d’analyser comment l’omniprésence des algorithmes, des écrans tactiles et des intelligences artificielles reconfigure en profondeur l’intériorité des usagers.
  • L’outil numérique n’est pas un accessoire neutre : il modifie les conditions internes de la mémoire, de l’attention et de la décision, appelant une vigilance ergonomique et critique de premier ordre.

Enfin, la désoviétisation de l’histoire des sciences et l’ouverture des archives académiques russes depuis les années 1990 ont permis une relecture sereine et débarrassée de toute gangue idéologique de l’œuvre tardive de Rubinstein. Débarrassé des procès politiques staliniens d’autrefois, le dialogue entre la pensée russe et la philosophie internationale peut enfin se déployer dans toute sa plénitude épistémologique, consacrant Rubinstein comme l’un des penseurs les plus féconds de l’action humaine.

12.3 Bilan critique : tensions irrésolues et fécondité conceptuelle

L’honnêteté intellectuelle exige cependant de clore cette fresque par un bilan critique rigoureux, mesurant sans complaisance les limites et les tensions irrésolues qui traversent le corpus rubinsteinien. La première difficulté épistémologique réside dans l’extrême complexité de l’opérationnalisation empirique stricte de notions dialectiques aussi universelles et englobantes que l’« unité de la conscience et de l’activité ». Si le principe séduit puissamment l’esprit par sa perfection métaphysique, sa mise en œuvre dans un protocole d’expérimentation de laboratoire contrôlé se heurte souvent à des redoutables défis de quantification mathématique et d’isolement des variables causales.

La deuxième tension, éminemment tragique, touche aux contradictions existentielles et politiques de l’époque soviétique :

  • Comment concilier, au sein d’une même doctrine, l’exigence d’un déterminisme sociopolitique rigide imposé par l’État stalinien avec la vibrante plaidoirie de Rubinstein en faveur de l’autonomie éthique, de l’auto-mouvement et de la liberté souveraine de la personnalité ?
  • Certains passages de ses écrits des années 1940 portent indéniablement la marque douloureuse des compromis rhétoriques obligés, des concessions lexicales au culte de la personnalité et de l’autocensure défensive imposée par la terreur idéologique.
  • De même, la lecture de son testament philosophique posthume, L’Être et la conscience (1957), déroute parfois par l’obscurité quasi théologique ou métaphysique de certains aphorismes sur la place de l’homme dans l’univers, témoignant d’une tentative désespérée de réconcilier Spinoza, Hegel, Marx et la physique quantique naissante dans une cosmologie totale.

Néanmoins, ces ombres historiques ne sauraient ternir l’éclat solaire du monument théorique érigé par Sergueï Rubinstein. En refusant avec une lucidité héroïque de disjoindre l’esprit et la matière en mouvement, l’intériorité signifiante et l’agir historique, la pensée conceptuelle et le geste transformateur, Rubinstein a offert à l’humanité une philosophie scientifique de l’émancipation. Son principe d’unité de la conscience et de l’activité demeure, pour le siècle présent et ceux à venir, un rempart inébranlable contre tous les réductionnismes déshumanisants et une boussole éblouissante pour quiconque cherche à comprendre comment l’homme, en façonnant le monde par son labeur et sa pensée fraternelle, fait advenir sa propre liberté.

Références

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Engeström, Y., Miettinen, R., & Punamäki, R.-L. (Eds.). (1999). Perspectives on Activity Theory. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511812774

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Rubinstein, S. L. (1934). Problemy psikhologii v trudakh K. Marksa [Les problèmes de la psychologie dans les œuvres de Karl Marx]. Sovetskaya Pedagogika, 2, 48-65.

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Zeigarnik, B. V. (1972). Experimental Abnormal Psychology (T. C. Brock, Trad.). Plenum Press. https://doi.org/10.1007/978-1-4684-7421-3

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Looti, Mohammed. “Principe de l’unité de la conscience et de l’activité – Sergueï Rubinstein.” Base de données de psychologie en français, 23 September 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/principe-unite-conscience-activite-serguei-rubinstein/.
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