L’histoire de la pensée occidentale est traversée par une interrogation lancinante : dans quelle mesure nos représentations mentales reflètent-elles la structure intime d’un monde objectif indépendant de notre conscience ? Face aux postulats du réalisme métaphysique et aux certitudes du rationalisme classique, l’épistémologie constructive propose un basculement paradigmatique sans précédent. Loin de concevoir la connaissance comme le dévoilement passif d’une vérité ontologique préexistante, ce cadre théorique appréhende le savoir comme le produit actif d’un sujet incarné qui organise son propre champ expérientiel. Ce renversement de perspective, qui substitue la fabrication créatrice à la contemplation spéculaire, trouve sa première formulation doctrinale chez le philosophe napolitain Giambattista Vico au tournant du XVIIIe siècle, avant de connaître une refondation scientifique au XXe siècle sous l’impulsion du théoricien germano-américain Ernst von Glasersfeld.
La trajectoire intellectuelle reliant la pensée humaniste de Vico au constructivisme radical de von Glasersfeld constitue l’un des courants les plus féconds de la philosophie de l’esprit, de la psychologie cognitive et des sciences de l’éducation. En proclamant que l’être humain ne peut véritablement connaître que ce qu’il a lui-même édifié, Vico anticipait les crises profondes qui allaient ébranler le dogmatisme cartésien et la métaphysique de la substance. Deux siècles et demi plus tard, von Glasersfeld reprend cette intuition séminale en l’adossant aux découvertes de l’épistémologie génétique de Jean Piaget, à la cybernétique de second ordre de Heinz von Foerster et à la biologie de la cognition de Humberto Maturana et Francisco Varela. Le résultat de cette synthèse est un modèle unifié, rigoureux et exigeant, qui récuse l’illusion d’une « réalité en soi » accessible à l’entendement pour lui substituer le concept pragmatique et fonctionnel de « viabilité ».
Cette étude magistrale se propose d’explorer en profondeur l’architecture conceptuelle de l’épistémologie constructive. À travers une analyse comparative minutieuse, nous examinerons comment l’axiome viquien du verum factum s’est métamorphosé en une méthodologie psychologique et cybernétique d’auto-organisation cognitive. En naviguant des controverses contre Descartes jusqu’aux développements contemporains de l’enactivisme, en passant par les thérapies systémiques et la sémantique de l’agir, nous mettrons en lumière la formidable puissance émancipatrice d’une théorie qui restaure l’être humain dans sa pleine responsabilité épistémique, éthique et existentielle.
1. Introduction aux fondements de l’épistémologie constructive : De Vico à von Glasersfeld
1.1 Définition et prémisses de l’épistémologie constructive
L’épistémologie constructive se définit avant tout comme une critique radicale et méthodique de la tradition réaliste qui domine la philosophie occidentale depuis l’Antiquité. Dans la perspective réaliste classique, qu’elle soit empiriste ou rationaliste, la tâche de la connaissance consiste à élaborer une copie mentale ou une représentation fidèle d’un monde préexistant, extérieur et indépendant du sujet connaissant. Ce réalisme spéculaire, qualifié de « représentationalisme », présuppose l’existence d’une vérité ontologique absolue que l’esprit humain aurait pour mission de découvrir par l’observation attentive ou par la déduction logique. L’épistémologie constructive récuse catégoriquement cette prémisse fondamentale, qu’elle juge logiquement insoutenable et métaphysiquement encombrante.
Pour le constructivisme, la connaissance n’est pas le reflet passif d’une réalité ontologique extérieure, mais le résultat d’une construction active, délibérée et continue opérée par le sujet connaissant. Ce basculement épistémique entraîne le renoncement définitif à l’idée d’un accès direct à une « réalité en soi ». Le sujet ne découvre pas des objets tout faits qui s’imposeraient à lui ; il organise, catégorise et structure le flux de ses propres expériences perceptives et motrices. Le monde intelligible devient ainsi une création humaine, un agencement d’invariants expérientiels stabilisés au fil du temps pour assurer la cohérence de notre vécu intérieur et l’efficacité de nos comportements.
Dès lors, l’épistémologie constructive s’ancre dans un dialogue interdisciplinaire permanent. Elle refuse de s’enfermer dans la pure spéculation métaphysique et puise ses concepts dans la philosophie transcendantale, la psychologie du développement cognitif, la linguistique pragmatique et la cybernétique. Ce creuset transdisciplinaire permet de comprendre l’esprit non pas comme un réceptacle vide soumis aux stimulations mécaniques d’un milieu extérieur, mais comme un système auto-organisé doté d’une circularité opérationnelle autonome. L’activité cognitive se déploie comme une incessante recherche de cohérence interne, où la pertinence d’un savoir ne s’évalue plus à l’aune de sa conformité avec un prétendu réel inaccessible, mais à sa capacité à résoudre des problèmes concrets dans le cours de la vie quotidienne.
1.2 L’arc historique liant la pensée humaniste viquienne et le constructivisme radical
L’émergence formelle du constructivisme au cours du XXe siècle ne constitue en rien une génération spontanée ; elle s’inscrit dans un arc historique séculaire dont les racines profondes plongent dans l’humanisme critique de la Renaissance et de l’Âge classique. Au cœur de cette filiation intellectuelle se dresse la figure singulière de Giambattista Vico (1668-1744). Ce penseur napolitain, longtemps marginalisé par l’hégémonie du rationalisme cartésien, a posé les premiers jalons d’une théorie de la connaissance résolument anti-ontologique en affirmant que l’esprit humain ne possède une prise véritable que sur ses propres créations culturelles, sémiotiques et institutionnelles.
Lorsqu’Ernst von Glasersfeld (1917-2010) élabore, à partir des années 1970, les principes du constructivisme radical, il reconnaît immédiatement en Vico son précurseur le plus lucide et le plus audacieux. Von Glasersfeld constate que Vico a été le tout premier à formuler une alternative systématique au paradigme cartésien de l’observation objective. Dans les écrits de Vico, von Glasersfeld découvre une théorie de l’esprit qui refuse la scission dualiste entre le sujet observateur et l’objet observé, proclamant que la certitude épistémique découle exclusivement de la genèse opératoire. Cette redécouverte ne relève pas d’une simple curiosité érudite ; elle confère au constructivisme radical une assise généalogique solide qui relie les théories cybernétiques contemporaines aux intuitions de l’humanisme italien.
Cette trajectoire évolutive met en lumière une transformation continue du concept d’auto-création cognitive. Chez Vico, l’auto-création est principalement saisie à l’échelle de l’histoire universelle et de la fabrication du monde civil par le biais des fables, du langage et des lois. Chez von Glasersfeld, cette dynamique est transposée au niveau micro-analytique des processus psychologiques individuels et du fonctionnement neurobiologique. La continuité historique réside dans cette certitude partagée : la réalité n’est pas un donné premier qui contraindrait la pensée de l’extérieur, mais un accomplissement historique, psychologique et langagier continu. Cette filiation confère à la psychologie contemporaine un éclairage décisif pour appréhender la genèse des structures mentales non comme des fatalités biologiques figées, mais comme des constructions plastiques et évolutives.
1.3 Enjeux psychologiques contemporains du modèle constructiviste
L’adoption du modèle d’épistémologie constructive bouleverse de fond en comble la compréhension contemporaine des processus psychologiques, à commencer par la nature même de l’apprentissage. Dans le paradigme traditionnel, issu en grande partie du sensualisme et formalisé par le béhaviorisme, apprendre consistait à intégrer passivement des stimuli externes ou à reproduire des informations transmises par une autorité pédagogique. Le sujet apprenant était modélisé comme une boîte noire ou un mécanisme de transfert de données. Le constructivisme déconstruit méthodiquement cette vision simplificatrice en démontrant que l’apprentissage est une activité purement adaptative, où l’individu reconstruit de l’intérieur chaque parcelle d’information en l’assimilant à ses propres structures cognitives préexistantes.
Dans ce cadre, la transmission directe du savoir devient une impossibilité logique. L’information n’existe pas en soi dans le monde extérieur ; elle ne prend de sens que lorsqu’elle est interprétée par un système cognitif particulier. Ce constat révolutionne la psychologie du développement cognitif. L’intelligence n’est plus envisagée comme une capacité quantitative à enregistrer des données empiriques, mais comme une fonction adaptative dynamique, une compétence d’équilibration face aux perturbations de l’environnement sensorimoteur. Le sujet n’apprend que lorsqu’il éprouve un déséquilibre, un conflit cognitif qui remet en cause la viabilité de ses modèles opératoires et le contraint à modifier activement son répertoire d’actions.
Enfin, les conséquences de ce modèle sur la psychologie clinique et la théorie de la personnalité s’avèrent immenses. L’identité personnelle et le « Soi » cessent d’être considérés comme des substances immuables ou des essences psychiques enfouies dans l’inconscient. L’identité devient un processus narratif continuel, une structure d’invariants construite par l’individu pour donner un sens unifié à la multiplicité incohérente de ses vécus. Cette réhabilitation de l’autonomie et de la créativité du sujet transforme l’action thérapeutique : il ne s’agit plus de corriger des « distorsions cognitives » par rapport à une prétendue réalité normative, mais d’aider le patient à explorer de nouvelles architectures de sens plus viables, capables de dissoudre la souffrance psychologique et de restaurer son pouvoir d’agir dans le monde.
2. Giambattista Vico et la genèse du constructivisme : Le principe du Verum Factum
2.1 L’axiome ‘Verum et factum reciprocantur seu convertuntur’
C’est dans son traité métaphysique de 1710, intitulé De antiquissima Italorum sapientia ex linguae latinae originibus eruenda, que Giambattista Vico formule la proposition qui allait poser la première pierre de l’édifice constructiviste : « Verum et factum reciprocantur seu convertuntur », c’est-à-dire « Le vrai et le fait sont réciproques ou convertibles l’un en l’autre ». Par cet axiome d’une audace inouïe pour son époque, Vico soutient qu’une chose ne peut être véritablement comprise dans son essence que par celui-là même qui l’a créée ou engendrée. La vérité cesse d’être une correspondance spéculaire entre l’idée et la chose externe pour devenir synonyme d’opération, de confection et d’effectuation.
Vico établit une distinction épistémologique fondamentale entre l’intellect créateur humain et l’intellect créateur divin. Dieu, en tant qu’artisan souverain de la nature, est le seul à posséder la science véritable de l’univers physique, car Lui seul en a disposé les éléments et en a conçu l’ordonnancement intime. L’être humain, en revanche, se trouve exclu de cette connaissance ontologique de la matière physique. Face à la nature, l’homme ne peut que contempler les effets d’une causalité qui lui échappe ontologiquement. Les sciences de la nature demeurent ainsi vouées à une irréductible extériorité et à une connaissance purement descriptive ou conjecturale, faute d’en être l’auteur créateur.
En contrepartie de cette exclusion métaphysique, Vico identifie un domaine où l’esprit humain jouit d’une certitude absolue : celui des artefacts mentaux. Les mathématiques et la géométrie constituent l’illustration parfaite de ce principe. Si la géométrie offre une clarté et une certitude indubitables, ce n’est nullement parce qu’elle décrit la structure réelle de l’espace cosmique, mais parce qu’elle repose sur des postulats, des points, des lignes et des figures que l’esprit humain a lui-même entièrement inventés et construits ex nihilo. L’homme connaît la géométrie parce qu’il l’a faite. La fabrication de la réalité mentale devient l’unique critère et la seule base légitime de la certitude épistémique, ouvrant la voie à une redéfinition radicale des sciences de l’esprit.
2.2 La Science nouvelle (Scienza Nuova) et la construction du monde civil
Dans son chef-d’œuvre de maturité, la Scienza Nuova (dont les trois éditions successives s’échelonnent entre 1725 et 1744), Vico étend de manière spectaculaire le principe du verum factum du champ des mathématiques à l’ensemble du monde social, historique et civil. Constatant l’échec des philosophes à fonder une science universelle de la société en raison de leur fascination pour les modèles naturalistes et géométriques, Vico énonce un principe fondateur qui sonne comme un manifeste : la société civile est incontestablement l’ouvrage des êtres humains, et par conséquent, ses principes doivent être recherchés dans les modifications mêmes de notre propre esprit humain.
Cette intuition déplace le centre de gravité de l’épistémologie. Alors que les savants cartésiens épuisent leurs forces à sonder les secrets impénétrables de la physique céleste, ils négligent avec mépris l’univers des institutions, des langues, des lois, des rites religieux et des mythes qui, pourtant, sont l’œuvre intégrale de l’humanité. Vico démontre que les créations culturelles et langagières possèdent une primauté ontologique et épistémique absolue pour l’homme par rapport à la nature physico-chimique. Les institutions ne sont pas des données naturelles inscrites dans le cosmos ; elles sont des artefacts cognitifs collectifs, forgés par les peuples à travers les âges pour ordonner leur coexistence et apprivoiser le chaos du monde phénoménal.
Vico articule cette construction sociale du monde civil autour de sa célèbre théorie des trois âges historiques : l’âge des dieux, l’âge des héros et l’âge des hommes. Cette succession n’est pas un simple découpage chronologique arbitraire, mais une véritable fresque du développement psychologique et cognitif de l’humanité. Les premiers humains, privés de la faculté d’abstraction rationnelle, appréhendaient le monde à travers des projections corporelles et passionnelles. Leurs constructions mentales étaient spontanément anthropomorphiques. Ils voyaient dans la foudre l’éclat de la colère d’un être tout-puissant qu’ils ont nommé Jupiter. L’entendement primitif fabrique ainsi des « universaux fantastiques » — des archétypes poétiques concrets — qui servent d’assise aux premières régulations sociales, prouvant que la pensée conceptuelle abstraite plonge ses racines dans une genèse imaginative profondément incarnée.
2.3 La faculté imaginative (fantasia) comme moteur épistémique
L’une des ruptures les plus saisissantes opérées par Giambattista Vico à l’encontre de la tradition rationaliste réside dans la réhabilitation théorique de la fantasia (l’imagination poétique). Alors que la tradition philosophique dominante, depuis Platon jusqu’à René Descartes et Nicolas Malebranche, considérait l’imagination comme la « maîtresse d’erreur et de fausseté », une source d’illusions menaçant la rigueur de l’intellect pur, Vico l’érige en moteur premier et constitutif de toute la cognition humaine. Sans l’élan créateur de la fantasia, aucune forme d’intelligibilité ne saurait voir le jour.
Pour Vico, la poésie n’est pas un simple ornement rhétorique destiné à flatter les sens ou à divertir les lettrés ; elle est la logique originelle de la pensée humaine. La première science des hommes fut une « théologie poétique », c’est-à-dire une tentative de donner corps et sens aux impressions violentes suscitées par l’environnement naturel. Face au formalisme abstrait du rationalisme moderne, qui prétend accéder au vrai en neutralisant la sensibilité et en dépouillant les concepts de toute chair, Vico affirme la primauté du sensible, du métaphorique et de l’expressif. La métaphore n’est pas une substitution sémantique secondaire, mais le mécanisme fondamental par lequel l’esprit humain projette des schémas d’action corporels sur des réalités nouvelles pour les rendre familières et maniables.
Cette conception fait de Giambattista Vico le pionnier de ce que les sciences cognitives contemporaines nomment la « cognition incarnée » (embodied cognition). Chez Vico, l’esprit ne pense jamais hors du corps, de ses passions, de ses pulsions motrices et de son ancrage situationnel. Les premiers hommes ont pensé avec leurs muscles, avec leurs frayeurs, avec leurs cris avant de penser avec des syllogismes formels. En réhabilitant la fantasia comme condition de possibilité du monde civil et du sens, Vico ruine par avance l’idéal d’un sujet désincarné et spectateur neutre, affirmant que toute construction cognitive porte l’empreinte indélébile de la corporéité et de l’affectivité du sujet agissant.
3. La critique viquienne du rationalisme cartésien et la réhabilitation du sujet
3.1 Le rejet du doute hyperbolique et des idées claires et distinctes
L’affrontement philosophique entre Giambattista Vico et le cartésianisme constitue le creuset d’où jaillit l’épistémologie constructive. Dès son allocution académique de 1708, De nostri temporis studiorum ratione, Vico critique avec véhémence l’hégémonie intellectuelle écrasante que le modèle cartésien exerce sur la jeunesse et l’enseignement universitaire. Vico s’attaque directement au cœur de la forteresse en contestant la valeur épistémologique du doute méthodique universel et la validité du célèbre Cogito ergo sum comme fondement suffisant de la science.
Pour Vico, le Cogito fournit au sujet une certitude psychologique indubitable de son existence vécue, mais il est totalement impuissant à fonder une connaissance scientifique (scientia). Avoir conscience de sa propre pensée atteste seulement que l’on pense, mais ne garantit en rien la vérité de ce que l’on pense, pas plus que cela n’élucide la cause génétique de l’être. Vico résume cette distinction par une formule cinglante : la certitude (certum) n’est pas la science (verum). Le fait d’éprouver une idée comme « claire et distincte » ne constitue qu’un sentiment subjectif d’évidence, une illusion d’immédiateté qui ne prouve nullement que l’idée correspond à une réalité ontologique extérieure ou à un principe de création maîtrisé.
De plus, Vico dénonce l’arrogance méthodologique consistant à vouloir plaquer le modèle de la déduction géométrique sur l’ensemble du savoir, y compris sur les études morales, politiques, juridiques et psychologiques. En rejetant comme suspect tout ce qui ne se plie pas aux exigences du formalisme axiomatique, le cartésianisme stérilise l’esprit humain, étouffe le sens commun (sensus communis) et détruit la prudence pratique (phronesis), indispensable à l’action humaine dans un monde caractérisé par l’incertitude, la contingence et le devenir.
3.2 L’inaccessibilité de la nature objective pour l’esprit humain
En appliquant son principe du verum factum à la physique cartésienne, Vico met à nu ce qu’il considère comme l’illusion suprême du réalisme objectiviste : la prétention de l’esprit humain à percer les secrets ultimes de la nature physique par la seule force de l’analyse mathématique. Selon Vico, l’erreur des cartésiens est d’avoir confondu la maîtrise opératoire des symboles abstraits avec la compréhension de la mécanique ontologique du monde réel créé par Dieu.
La nature physique échappera toujours à la science intégrale de l’homme, car l’homme n’en est pas le créateur. Les lois de la matière, le mouvement des corps, la texture interne des phénomènes appartiennent exclusivement à l’omniscience divine. Lorsque le physicien formule une loi à l’aide d’équations mathématiques, il ne lit pas le « grand livre de la nature écrit en langage mathématique », comme le croyait Galilée ; il projette sur la nature ses propres créations conceptuelles pour s’en fabriquer une image approximative et maniable. L’objectivisme naïf, qui prend la modélisation mathématique pour la chose elle-même, commet une faute de catégorie ontologique.
Vico appelle donc à une salutaire humilité épistémique dans l’investigation du cosmos matériel. Il invite les philosophes à cesser de courir après le fantôme d’une vérité ontologique inaccessible pour se consacrer aux domaines où la certitude est à la portée de l’entendement : l’histoire humaine, le langage, les institutions politiques et les mathématiques pures. Par ce renversement spectaculaire des hiérarchies académiques traditionnelles, Vico élève les sciences de l’esprit, de la culture et de la société au-dessus des sciences de la matière inanimée, puisque les premières sont les seules dont l’homme peut revendiquer la paternité causale et génétique pleine et entière.
3.3 L’héritage méthodologique : l’ingénium et la pensée topique
Face à la méthode critique et réductrice de Descartes, qui procède par division infinie et décomposition analytique, Giambattista Vico réhabilite une faculté cognitive capitale qu’il nomme l’ingénium (l’ingéniosité ou l’esprit de synthèse). L’ingénium est la capacité propre à l’esprit humain de relier des éléments disparates, d’apercevoir des ressemblances inattendues entre des phénomènes éloignés et d’édifier des synthèses nouvelles à partir de données hétérogènes. C’est la faculté métaphorique par excellence, celle qui rend possible l’innovation conceptuelle et l’invention créatrice.
À l’empire de la logique formelle syllogistique, Vico oppose la primauté de la « topique » (l’art de trouver des arguments, des lieux communs et des perspectives multiples). Selon la méthodologie viquienne, avant de juger de la validité déductive d’une proposition (ce qui relève de la critique), il faut d’abord avoir été capable d’inventer des hypothèses et d’explorer le réseau des relations possibles (ce qui relève de la topique). Vouloir enseigner la critique avant la topique, c’est vouloir apprendre à juger avant d’avoir appris à inventer. L’ingénium est donc la matrice de toute heuristique féconde.
Cette perspective méthodologique anticipe de façon éclatante les modèles psychologiques modernes de la créativité et de la pensée divergente. L’ingénium viquien préfigure les théories contemporaines sur le raisonnement abductif de Charles Sanders Peirce et les recherches sur les heuristiques cognitives face à des contextes d’information imparfaite. En rappelant que la pensée humaine procède principalement par analogies, métaphores et constructions configuratives plutôt que par algorithmes formels désincarnés, Vico a posé les bases d’une psychologie de l’intelligence conçue comme bricolage adaptatif et invention continue de formes signifiantes.
4. Ernst von Glasersfeld et la formalisation du constructivisme radical
4.1 Définition et postulats du constructivisme radical
Dans le dernier tiers du XXe siècle, Ernst von Glasersfeld formalise avec une rigueur analytique exceptionnelle ce qu’il a lui-même baptisé le « constructivisme radical » (Radical Constructivism). Le terme « radical » ne renvoie pas ici à un extrémisme politique ou idéologique, mais à son sens étymologique : une théorie qui prend les choses à la racine (radix) et qui refuse tout compromis avec les résidus du réalisme métaphysique classique. Le constructivisme radical repose sur deux postulats interdépendants qui rompent de manière irrévocable avec l’épistémologie traditionnelle :
- Premier postulat : La connaissance n’est pas reçue passivement par le sujet, ni par le biais des sens physiques, ni par celui d’un canal de communication extérieure ; elle est activement construite par le sujet connaissant au cours de son activité d’organisation de l’expérience.
- Second postulat : La fonction de la cognition est adaptative au sens biologique du terme ; elle sert à l’organisation du monde expérientiel du sujet, et non à la découverte ou à la description fidèle d’une réalité ontologique objective indépendante de l’observateur.
À partir de ces deux prémisses, von Glasersfeld opère une distinction conceptuelle capitale entre le « constructivisme trivial » et le « constructivisme radical ». Le constructivisme trivial admet volontiers que l’être humain élabore lui-même ses concepts et reconstruit activement ses schèmes de pensée, mais il maintient l’idée sous-jacente que cette construction mentale a pour finalité ultime de s’approcher au plus près d’une réalité extérieure objective préexistante. Pour von Glasersfeld, cette position modérée est une contradiction logique intenable, car elle présuppose la possibilité inaccessible de comparer notre représentation avec le monde en soi pour vérifier son degré d’adéquation.
Le constructivisme devient radical dès lors que l’on tire jusqu’au bout les conséquences du premier postulat : si toute connaissance est une construction du sujet, nous n’avons aucun moyen logique de sortir de notre champ expérientiel pour comparer nos représentations avec une prétendue réalité non expérimentée. Par conséquent, l’idée même de vérité comme représentation spéculaire du monde réel s’effondre. Le monde accessible à l’homme est exclusivement un monde expérientiel, et toute prétention à décrire la réalité telle qu’elle existe indépendamment de nos actes de perception relève d’une illusion métaphysique stérile.
4.2 L’influence conjointe de Vico, Kant et Berkeley chez von Glasersfeld
Pour étayer la charpente de sa théorie, Ernst von Glasersfeld s’est appuyé sur une lignée de philosophes hétérodoxes dont il a su synthétiser les apports complémentaires. Au premier rang figure évidemment Giambattista Vico, que von Glasersfeld considérait comme le véritable ancêtre fondateur de son approche. En reprenant l’axiome du verum factum, von Glasersfeld réaffirme que la seule rationalité accessible à l’esprit humain est celle des structures qu’il a lui-même agencées dans le cours de son action.
Le second jalon philosophique majeur est l’œuvre d’Emmanuel Kant, en particulier sa « révolution copernicienne » exposée dans la Critique de la raison pure. Kant a démontré avec une rigueur géométrique que l’espace, le temps et les catégories fondamentales de l’entendement (telles que la causalité, la substance et la totalité) ne sont pas des propriétés intrinsèques des choses dans le monde, mais les formes a priori de notre propre sensibilité et de notre entendement. Von Glasersfeld souscrit pleinement à la distinction kantienne entre le « phénomène » (ce qui apparaît au sujet dans les conditions de son expérience) et le « noumène » ou la « chose en soi » (la réalité objective postulée mais absolument inconnaissable). Le constructivisme radical pousse le kantisme un pas plus loin en refusant même de spéculer sur la nature ou la nécessité ontologique du noumène, se concentrant exclusivement sur la dynamique génétique de constitution du phénomène.
Enfin, von Glasersfeld réhabilite l’évêque George Berkeley, célèbre pour son immatérialisme synthétisé par la formule « Esse est percipi » (Être, c’est être perçu). Loin de réduire Berkeley à un idéalisme délirant, von Glasersfeld retient sa critique logique implacable de la matière comme substance inerte autonome. Berkeley a irréfutablement démontré qu’il est impossible de concevoir un objet matériel en dehors de toute perception sensorielle : concevoir une chose non perçue, c’est encore la concevoir, donc en faire un contenu de conscience. Von Glasersfeld intègre cette démonstration berkeleyenne pour prouver que toute affirmation concernant un objet dénué de sujet est un non-sens sémantique, forgeant une synthèse remarquable entre l’idéalisme empirique britannique, le criticisme allemand et le constructivisme humaniste italien.
4.3 L’ancrage cybernétique et l’héritage de Gordon Pask et Heinz von Foerster
Si le constructivisme radical possède des racines philosophiques vénérables, son armature formelle moderne provient directement des développements de la cybernétique des années 1960 et 1970. Ernst von Glasersfeld a été intimement lié aux travaux du Biological Computer Laboratory de l’Université de l’Illinois, dirigé par le physicien et cybernéticien Heinz von Foerster, ainsi qu’aux recherches novatrices de Gordon Pask sur la théorie des conversations et les machines apprenantes.
De la première cybernétique (fondée par Norbert Wiener), von Glasersfeld retient les notions cruciales de boucle de rétroaction négative (feedback), de système autorégulé et de dynamique d’homéostasie. Un système cognitif fonctionne fondamentalement comme un servomécanisme : il émet des actions, perçoit les modifications induites dans son champ perceptif et ajuste ses comportements ultérieurs afin de maintenir certains paramètres internes stables dans une plage de valeurs critiques. La cognition n’est pas un système de traitement de signaux qui transmettrait fidèlement un message externe vers l’intérieur, mais un dispositif autorégulé visant à préserver l’équilibre homéostatique de l’organisme.
Ce modèle s’articule de manière étroite avec les thèses de l’école biologique de Santiago, incarnée par Humberto Maturana et Francisco Varela, dont l’ouvrage fondamental Autopoiesis and Cognition (1980) a profondément marqué von Glasersfeld. Maturana et Varela définissent les êtres vivants comme des systèmes « autopoïétiques », c’est-à-dire des entités qui se produisent continuellement elles-mêmes à l’intérieur d’une frontière physique qu’elles génèrent. De tels systèmes sont caractérisés par une « clôture opérationnelle » : leurs opérations internes ne sont pas dictées par des instructions provenant du dehors, mais par la dynamique propre de leur organisation. Von Glasersfeld applique cette circularité systémique à l’esprit connaissant, achevant de substituer à l’image classique du reflet passif celle d’un organisme autonome qui régule récursivement ses états internes dans un échange purement fonctionnel avec son environnement.
5. La rupture avec le réalisme métaphysique : Viabilité versus vérité iconique
5.1 La métaphore de la serrure et de la clé : le concept de viabilité
Le point de rupture le plus décisif entre le constructivisme radical et le réalisme métaphysique réside dans la substitution du concept de « viabilité » (viability) à celui de « vérité iconique » ou de correspondance spéculaire. Dans la théorie classique de la connaissance, une idée est tenue pour vraie si elle présente un « isomorphisme » rigoureux avec l’objet réel, c’est-à-dire si elle reproduit fidèlement la structure, les contours et la constitution intime de la réalité extérieure. Ernst von Glasersfeld rejette cette exigence iconique qu’il juge intenable au profit d’un critère purement pragmatique et fonctionnel d’ajustement : l’adéquation fonctionnelle (fit).
Pour expliciter ce déplacement conceptuel, von Glasersfeld a forgé la célèbre métaphore de la clé et de la serrure. Considérons une clé qui parvient à ouvrir une serrure complexe. Le réalisme naïf a tendance à croire que parce que la clé fonctionne, elle partage nécessairement la forme interne et intime de la serrure, qu’elle en est une sorte de réplique en creux. Or, l’analyse serrurière prouve le contraire : de multiples clés aux découpes très différentes peuvent actionner le même pêne avec succès. La clé n’a nullement besoin de « correspondre » à la serrure dans son intégralité ; il lui suffit de franchir les quelques contraintes physiques imposées par le mécanisme intérieur sans buter contre elles. La clé n’explique pas la serrure : elle est simplement « viable » par rapport aux contraintes du mécanisme.
Il en va exactement de même pour nos constructions cognitives, qu’il s’agisse des préceptes du sens commun ou des théories scientifiques les plus sophistiquées. Nos modèles conceptuels ne sont pas des descriptions fidèles de la réalité en soi ; ce sont des « clés » cognitives forgées pour ouvrir des portes expérientielles, pour nous permettre d’agir efficacement, d’éviter les périls et d’atteindre nos objectifs. Une théorie n’est pas vraie parce qu’elle décrirait la matière ontologique, mais parce qu’elle se révèle viable au sein des contraintes imposées par l’expérience. Si elle cesse de fonctionner, nous ne découvrons pas soudainement la vérité de la nature ; nous découvrons simplement que notre clé ne tourne plus dans la serrure et qu’il est devenu nécessaire d’en fabriquer une autre.
5.2 L’abandon de la théorie de la vérité-correspondance
L’abandon de la théorie de la vérité-correspondance (la fameuse adaequatio rei et intellectus de la scolastique médiévale) constitue une nécessité logique incontournable pour le constructivisme radical. Ernst von Glasersfeld démontre avec une redoutable limpidité l’aporie fondamentale qui vicie toute tentative d’établir une correspondance entre une représentation et sa supposée référence objective. Pour déterminer si une image mentale est une copie fidèle d’un objet extérieur, l’observateur devrait être capable d’examiner simultanément la copie et l’original en soi, afin de vérifier leur degré de ressemblance.
Or, cette confrontation directe est rigoureusement impossible pour un esprit connaissant. Nous ne pouvons jamais observer un objet « en soi », car l’acte même de l’observer fait entrer cet objet dans notre champ de perception, c’est-à-dire dans l’univers de nos propres représentations subjectives. Vouloir vérifier l’adéquation d’une perception avec la réalité indépendante reviendrait à comparer une photographie avec un modèle que nous ne pourrions jamais voir que sous la forme de cette même photographie. L’illusion représentationaliste commet une contradiction performative en prétendant sauter par-dessus sa propre ombre épistémique.
En liquidant la vérité-correspondance, le constructivisme radical redéfinit l’étalon de validité épistémique en termes de cohérence interne et d’invariance expérientielle. Un système de connaissances acquiert sa légitimité non pas en prétendant dévoiler l’Être absolu, mais lorsqu’il parvient à tisser un réseau logique et opérationnel dépourvu de contradictions internes flagrantes, capable d’anticiper avec succès le cours récurrent de notre vécu. La vérité est désontologisée : elle cesse d’être une propriété des choses pour devenir une qualité régulatrice de nos schémas d’action et de pensée.
5.3 Les contraintes environnementales comme limites négatives
Une incompréhension fréquente à l’égard du constructivisme radical consiste à croire qu’en rejetant le réalisme métaphysique, cette philosophie postule que l’esprit humain peut inventer arbitrairement n’importe quelle réalité sans jamais rencontrer d’opposition. Ernst von Glasersfeld a toujours rejeté avec vigueur cette interprétation caricaturale. L’environnement physique et biologique existe bel et bien, mais son rôle épistémique n’est jamais instructif ou directif : il est exclusivement sélectif et restrictif.
L’environnement n’enseigne rien à l’esprit humain ; il ne lui envoie pas de modes d’emploi ni de patrons structuraux. Il se contente d’opposer des barrières négatives à nos conduites et à nos constructions intellectuelles. Le monde réel agit comme un réseau d’obstacles muets qui nous interdisent certains chemins tout en laissant le passage libre pour une infinité d’autres trajectoires concevables. Nous ne connaissons du réel que ce contre quoi nous venons nous heurter. Von Glasersfeld résume cela par une image parlante : le navigateur aveugle naviguant dans un fjord inconnu ne dessine pas les contours de la côte en voyant le paysage ; il les déduit uniquement chaque fois que la quille de son bateau heurte un récif immergé.
Cette vision des contraintes environnementales est directement empruntée au modèle darwinien de la sélection naturelle. Dans la théorie de l’évolution, la sélection naturelle ne fabrique pas activement les espèces vivantes et ne leur dicte pas leur morphologie ; elle se borne à éliminer impitoyablement les organismes dont les mutations génétiques ne sont pas viables dans un biotope donné. Tous ceux qui survivent sont considérés comme adaptés, c’est-à-dire viables, sans qu’il existe un « organisme parfait » absolu. De même, sur le plan de la pensée, le milieu expérientiel élimine les idées, les schèmes d’action ou les théories qui conduisent à des échecs d’anticipation flagrants ou à des destructions matérielles, laissant survivre une multitude d’architectures conceptuelles concurrentes, toutes parfaitement viables à un instant donné.
6. L’assimilation, l’accommodation et l’héritage piagétien
6.1 La relecture radicale de Jean Piaget par von Glasersfeld
La rencontre théorique d’Ernst von Glasersfeld avec l’œuvre monumentale de Jean Piaget constitue l’une des étapes décisives de la genèse du constructivisme radical. L’épistémologie génétique de Piaget, fondée sur l’observation clinique et l’expérimentation auprès des enfants, a fourni à von Glasersfeld la base empirique et développementale qui manquait aux spéculations philosophiques. Toutefois, von Glasersfeld a opéré une lecture rigoureusement épurée et sans compromis du maître genevois, dénonçant les contresens commis par de nombreux psychologues qui ont tenté de rabattre Piaget sur un empirisme ou un réalisme tempéré.
Dans la perspective de von Glasersfeld, Piaget n’a jamais cherché à décrire comment un esprit découvre progressivement les structures immanentes d’un univers extérieur préconçu. L’apport fondamental de Piaget est d’avoir montré que la cognition est une fonction biologique d’adaptation assurant l’équilibration de l’organisme au sein de son champ phénoménologique. Les structures logico-mathématiques (telles que la sériation, la classification ou la réversibilité) ne sont pas inscrites dans les objets matériels ; elles résultent de la coordination intériorisée des actions physiques du sujet sur les objets.
Von Glasersfeld a énergiquement balayé les résidus de vocabulaire réaliste qui subsistent parfois dans les écrits piagétiens — comme lorsque Piaget mentionne une « prise de conscience de l’objet extérieur ». Pour von Glasersfeld, l’« objet » chez Piaget n’est jamais une entité métaphysique préexistante, mais le produit terminal d’une succession d’opérations motrices et attentionnelles complexes accomplies par l’enfant. L’épistémologie génétique piagétienne est donc intrinsèquement une théorie radicalement constructiviste, où le sujet ne connaît le monde qu’en le transformant par ses schèmes opératoires.
6.2 Le rôle du conflit cognitif et de l’équilibration
Au cœur de la dynamique développementale conceptualisée par Jean Piaget et réinterprétée par Ernst von Glasersfeld se trouve le couple dialectique assimilation-accommodation, orchestré par le processus permanent d’« équilibration majorante ». L’assimilation désigne le mouvement par lequel le système cognitif intègre une donnée nouvelle ou un percept dans un schème d’action déjà constitué, sans modifier la structure générale de ce schème. L’enfant assimile, par exemple, le fait de saisir une balle en caoutchouc à son schème préexistant de préhension manuelle. Le sujet traite la nouveauté en la ramenant à du déjà connu et maîtrisé.
Cependant, l’assimilation ne se déroule pas toujours de manière fluide. Il arrive que le schème mobilisé échoue à produire le résultat attendu dans le champ expérientiel : la balle est trop lourde, trop glissante ou se dérobe. Cette rupture de l’anticipation fonctionnelle engendre une « perturbation cognitive » ou un « déséquilibre ». Dans le modèle constructiviste, cette perturbation est l’unique étincelle capable d’enclencher le mouvement d’apprentissage. Tant qu’un schème fonctionne et demeure viable, le système cognitif n’a aucune raison structurelle de se modifier ; il se complaît dans sa clôture opérationnelle.
Face à ce conflit cognitif, l’organisme n’a d’autre choix que de recourir à l’« accommodation ». L’accommodation consiste en une modification délibérée, une réorganisation interne de la structure du schème afin de surmonter la résistance rencontrée et d’intégrer la singularité de l’expérience perturbatrice. Le cycle fermeture-déséquilibre-réorganisation débouche sur ce que Piaget nomme l’« équilibration majorante » : le sujet ne revient pas simplement à son état d’équilibre antérieur, mais atteint un palier de cohérence supérieure, caractérisé par une plasticité adaptative accrue et une plus grande viabilité opératoire.
6.3 La genèse de la permanence de l’objet
L’illustration la plus éclatante du constructivisme piagétien réside dans ses études pionnières sur la construction de la « permanence de l’objet » au cours du stade sensori-moteur (de la naissance à l’âge de deux ans environ). Pour le réalisme naïf, la persistance d’un objet dans le temps et dans l’espace lorsqu’il disparaît de notre champ de vision est une évidence première, une propriété évidente de la matière corporelle que le nourrisson n’aurait qu’à constater passivement. Les travaux minutieux de Jean Piaget démontrent au contraire que cette permanence est une conquête cognitive héroïque et graduelle.
Dans les premiers mois de sa vie, le nourrisson vit dans un univers de tableaux perceptifs éphémères qui surgissent et s’évanouissent sans continuité substantielle : l’objet qui disparaît de son champ de vision cesse purement et simplement d’exister pour lui (stades 1 et 2). L’enfant ne le cherche pas, ne manifestant aucune surprise devant sa volatilisation. Ce n’est qu’au fil d’expériences motrices répétées de préhension, de manipulation et de poursuite oculaire que le bébé commence à coordonner ses schèmes visuels et tactiles (stades 3 et 4). Apparaît alors la célèbre erreur du stade 4 (dite « erreur A-non-B ») : si l’expérimentateur cache un jouet sous un coussin A, l’enfant le soulève avec succès ; mais si, sous ses yeux, on déplace le jouet sous un coussin B, l’enfant persiste obstinément à chercher sous le coussin A, prouvant que l’objet est encore défini par l’action heureuse de la trouvaille antérieure plutôt que comme une entité spatiale autonome.
Ce n’est qu’au terme du stade 6 (vers 18-24 mois) que l’enfant parvient à construire la permanence de l’objet dans toute sa plénitude, en devenant capable de reconstituer mentalement des déplacements invisibles grâce à l’imagerie symbolique. Von Glasersfeld analyse cette genèse comme la preuve irréfutable que l’« objet » n’est rien d’autre qu’un schéma d’action spatialement et temporellement stabilisé. L’esprit humain ne « perçoit » pas la permanence des choses ; il l’institue activement comme une règle invariable de gestion de son expérience perceptive, construisant un monde d’objets stables afin de rendre son propre univers expérientiel prédictible et manipulable.
7. Cybernétique de second ordre et auto-organisation de la cognition
7.1 L’observateur inclus dans le système observé
L’évolution du constructivisme radical d’Ernst von Glasersfeld s’est nourrie de manière décisive de la mutation épistémologique connue sous le nom de « cybernétique de second ordre », théorisée de façon magistrale par Heinz von Foerster. Alors que la première cybernétique se focalisait sur les « systèmes observés » — analysant les mécanismes de régulation thermique, de guidage balistique ou de communication informatique à partir de la posture d’un ingénieur extérieur au dispositif —, la cybernétique de second ordre se proclame la science des « systèmes observants ». Elle pose d’emblée une exigence réflexive inéluctable : l’observateur doit obligatoirement être inclus dans la description de ce qu’il observe.
Cette posture déconstruit radicalement l’idéal séculaire d’une science « objective » fondée sur la neutralité et l’extériorité de l’enquêteur. En physique comme en psychologie, il est rigoureusement impossible d’isoler une propriété objective sans expliciter les opérations cognitives et méthodologiques par lesquelles un sujet observateur découpe, mesure et nomme cette propriété. Heinz von Foerster résumait ce tournant par un aphorisme saisissant : « L’objectivité est l’illusion d’une observation faite sans observateur ». Toute affirmation sur le monde est en réalité une affirmation relative aux distinctions tracées par un sujet observant singulier.
Pour Ernst von Glasersfeld, l’adoption de la cybernétique de second ordre constitue l’aboutissement méthodologique de l’épistémologie constructive. L’investigation psychologique et épistémologique devient un processus entièrement réflexif. Le théoricien qui étudie la façon dont l’esprit humain construit sa réalité doit reconnaître que sa propre théorie est elle-même une construction mentale élaborée pour donner un sens viable à son activité d’investigateur. Le constructivisme radical s’applique sans exception à lui-même, écartant tout risque de retomber dans une position de surplomb métaphysique ou de dogmatisme omniscient.
7.2 Clôture opérationnelle et circularité cognitive
Pour fonder scientifiquement cette présence indépassable de l’observateur, von Glasersfeld et les cybernéticiens de second ordre se réfèrent aux données fondamentales de la neurophysiologie moderne, en particulier aux lois régissant le fonctionnement du système nerveux central. Le cerveau humain ne se comporte nullement comme un dispositif photographique ou un récepteur d’ondes passif. Il fonctionne comme un réseau neuronal récursif caractérisé par une stricte « clôture opérationnelle » (operational closure).
Ce constat s’appuie notamment sur le principe neurophysiologique de l’« indifférenciation des signaux » (développé par von Foerster et confirmé par les travaux de Johannes Müller sur l’énergie spécifique des nerfs). Les influx nerveux qui transitent par les fibres sensorielles — qu’ils proviennent de la rétine, de la cochlée, des récepteurs tactiles ou olfactifs — sont rigoureusement identiques sur le plan physico-chimique : ce ne sont que des décharges électrochimiques discrètes (potentiels d’action). Le signal neuronal informe le cerveau de l’intensité d’une perturbation locale, mais il est totalement muet quant à la nature ontologique de ce qui a provoqué cette perturbation. Il n’y a ni lumière dans les nerfs optiques, ni musique dans le nerf auditif.
Dès lors, la perception consciente de couleurs, de formes ou de mélodies est une création interne et computationnelle du système nerveux central, une synthèse résultant de ses propres états de bouclage récursif. Sur le plan purement neurofonctionnel, il n’existe aucune différence qualitative intrinsèque entre une perception dite « réelle », une hallucination onirique et une production imaginaire : dans tous les cas, le cerveau ne fait qu’actualiser ses propres équilibres synaptiques. La réalité vécue est le produit de ce que von Foerster a formalisé sous le terme mathématique de « valeurs propres » (eigenvalues) : des états d’équilibre dynamiques et stables engendrés par l’application récursive et circulaire d’opérations internes sur elles-mêmes.
7.3 L’autonomie cognitive et la régulation homéostatique
De cette clôture opérationnelle découle un principe fondamental d’« autonomie cognitive ». L’organisme vivant ne saurait être piloté de l’extérieur par des stimuli environnementaux. Les interactions entre un sujet connaissant et son milieu ne consistent jamais en un transfert mécanique d’information ou d’énergie directe qui dicterait sa conduite, mais en un processus de « perturbation mutuelle » ou de « couplage structurel », selon la terminologie introduite par Humberto Maturana et Francisco Varela.
L’environnement peut déclencher des changements d’état au sein du système nerveux, mais c’est la structure organisationnelle propre du système qui détermine de manière exclusive la nature, la forme et la signification de ces changements. C’est l’organisme qui décide ce qui constitue pour lui une perturbation pertinente ou un simple bruit de fond insignifiant. La cognition est donc subordonnée à une finalité d’autorégulation homéostatique : son objectif premier n’est pas d’accumuler une connaissance encyclopédique d’un univers extérieur, mais de préserver l’intégrité dynamique et l’équilibre organisationnel du système vivant en réduisant les perturbations internes à un niveau tolérable.
Cette autonomie cognitive trace des frontières infranchissables quant à l’architecture de la pensée. L’esprit ne peut jamais transcender les règles de son propre fonctionnement opératoire pour contempler l’envers du miroir. Loin d’être une mutilation, cette fermeture est précisément la condition de possibilité de notre liberté cognitive et de notre cohérence vécue. En cessant de concevoir l’esprit comme un esclave soumis aux déterminismes mécaniques d’un environnement préformé, le constructivisme radical restaure la souveraineté biologique et cognitive du vivant, capable d’inventer des mondes de sens pour maintenir son harmonieuse viabilité.
8. La dimension sémantique et linguistique : Le langage comme coordination de l’agir
8.1 L’illusion du transfert direct de pensées (la métaphore du conduit)
L’une des contributions les plus retentissantes d’Ernst von Glasersfeld à la philosophie de l’esprit et aux sciences du langage concerne sa déconstruction sans merci du modèle traditionnel de la communication humaine. Dans le sillage des analyses linguistiques de Michael Reddy (1979), von Glasersfeld dénonce ce qu’il a appelé l’illusion de la « métaphore du conduit » (conduit metaphor). Ce modèle naïf, largement hérité de la théorie de l’information mathématique de Claude Shannon et Warren Weaver, présuppose que communiquer consiste à emballer une pensée ou une signification dans un conteneur physique appelé « mot », à envoyer ce mot à travers un canal auditif ou textuel, pour que l’interlocuteur à l’autre bout n’ait plus qu’à déballer le paquet pour en extraire la signification originelle intacte.
Pour le constructivisme radical, cette représentation de la parole relève d’une absurdité logique totale. Il est impossible de transporter physiquement des pensées, des concepts ou des représentations mentales d’un crâne à un autre. Ce qui circule matériellement à travers l’espace entre deux individus qui dialoguent se résume exclusivement à des ondes acoustiques dans l’air ou à des marques d’encre imprimées sur une feuille de papier. Ces signaux physiques sont en eux-mêmes radicalement dépourvus de la moindre bribe de signification sémantique.
Le langage ne fonctionne pas comme un conduit de transfert, mais comme un système de déclencheurs d’opérations internes (triggers). Lorsqu’un individu entend une suite de phonèmes prononcée par un autre, ces sons physiques viennent perturber son appareil auditif, contraignant son esprit à puiser dans son propre répertoire mémoriel et conceptuel pour reconstruire activement une signification compatible avec le signal reçu. Le sens n’est jamais transféré : il est recréé de toutes pièces par le récepteur à partir des matériaux de sa propre expérience subjective. La communication n’est pas un phénomène de télépathie mécanique, mais un art divinatoire de l’interprétation réciproque.
8.2 L’intersubjectivité et l’accordement consensuel
Dès lors que l’on admet l’impossibilité physique et logique du transfert direct de pensées, une question lancinante surgit : comment les êtres humains parviennent-ils à se comprendre, à collaborer et à bâtir des sociétés stables sans sombrer dans une cacophonie de soliloques hermétiques ? La réponse constructiviste réside dans la théorie de l’accordement consensuel et de l’intersubjectivité pragmatique, qui substitue l’idée de « compatibilité » à celle d’« identité » de sens.
Pour Ernst von Glasersfeld, nous ne pouvons jamais avoir la certitude absolue que notre interlocuteur attache exactement les mêmes nuances affectives, sensorielles et conceptuelles au mot « liberté », « amour » ou même au mot « table » que nous. Cette identité sémantique spéculaire est inaccessible. En revanche, ce que les partenaires d’un échange langagier peuvent constater au fil du temps, c’est si leurs conduites et leurs réactions réciproques sont compatibles au sein du contexte de leur action conjointe. L’intercompréhension ne requiert pas que les esprits partagent des représentations strictement identiques ; elle exige seulement que les actions induites par le discours ne créent pas de perturbations insolubles ou d’incompréhensions bloquantes.
Le langage se construit donc par un ajustement mutuel continuel, un accordement progressif similaire au réglage mutuel de musiciens qui improvisent ensemble. À force d’essais, d’erreurs, de reformulations et de rectifications d’actions partagées, les membres d’une communauté linguistique forgent un « domaine de conduites consensuelles » (selon l’expression de Maturana). La réalité sociale intersubjective n’est pas une vérité préexistante qui s’imposerait du dehors, mais un consensus pragmatique perpétuellement négocié et entretenu par des coordinations d’actions opératoires réussies.
8.3 Vico et l’origine poético-sociale du langage
Cette approche cybernétique et constructiviste du langage résonne de manière saisissante avec les intuitions fondamentales déployées par Giambattista Vico dans la Scienza Nuova. Deux siècles et demi avant les pragmatistes et von Glasersfeld, Vico avait réfuté avec éclat la conception intellectualiste selon laquelle le langage aurait été inventé de toutes pièces par des assemblées de philosophes s’accordant conventionnellement sur l’attribution de noms abstraits à des concepts universels préétablis.
Vico démontre que la genèse du langage est intrinsèquement poétique, gestuelle et corporelle. Les premières formes de communication humaine furent des gestes physiques muets et des interjections passionnelles spontanées. Avant de parler par métaphores littéraires, l’homme primitif « parlait par choses » (parlare per cose) et par « universaux fantastiques ». Le langage n’a pas été conçu pour décrire une vérité contemplative objective, mais pour coordonner les premières actions collectives vitales : la défense contre les bêtes féroces, la délimitation des territoires, la célébration des enterrements et la régulation des unions matrimoniales.
La filiation entre Vico et von Glasersfeld s’illumine ainsi d’une clarté exemplaire : pour l’un comme pour l’autre, la parole vivante est indissociable de l’action incarnée et de la vie sociale. La métaphore n’est pas un trope stylistique marginal, mais la matrice par laquelle l’esprit humain jette des ponts entre des domaines d’expériences hétérogènes pour élargir son pouvoir d’agir. En replaçant le langage au cœur de la fabrication créatrice de la réalité sociale et de la conscience réflexive, Vico et von Glasersfeld brisent définitivement l’illusion d’une langue idéale qui serait le reflet neutre du monde physique, rappelant que parler est toujours un acte d’auto-création humaine permanente.
9. Les implications psychologiques : Subjectivité, perception et construction du soi
9.1 L’élaboration constructiviste de l’identité personnelle
Dans le champ de la psychologie de la personnalité et de la théorie de la conscience, le modèle constructiviste opère une déconstruction décisive de la notion d’un « Moi » substantiel, figé ou transcendantal. Dès l’instant où l’ontologie est abandonnée au profit de la construction dynamique de l’expérience, le « Soi » cesse d’être une entité préexistante nichée au cœur du psychisme ; il devient le produit le plus complexe, le plus raffiné et le plus précieux des invariances conceptuelles élaborées par le sujet au fil de son histoire motrice et réflexive.
Ernst von Glasersfeld analyse l’émergence du Soi comme un processus récursif d’abstraction réfléchissante. À mesure que le nourrisson, puis l’enfant, segmente son champ d’expérience, il s’aperçoit que certains schèmes d’action ont la particularité singulière d’être toujours accompagnés de rétroactions sensorielles immédiates : bouger la main engendre une sensation proprioceptive qu’aucun mouvement d’un objet extérieur ne produit. C’est sur cette frontière opératoire entre le contingent et le contrôlable que s’établit la première discrimination entre ce qui sera labellisé « non-moi » et ce qui sera articulé sous la forme du « moi corporel ».
L’identité personnelle se consolide ensuite sous la forme d’un récit expérientiel continuellement mis à jour. Le sujet observe ses propres actions, enregistre la mémoire de ses accommodations antérieures et projette des anticipations sur son avenir. Le Soi devient ainsi une construction auto-référentielle : le sujet s’observe lui-même en train de construire sa propre réalité et s’institue comme l’observateur permanent de ses propres métamorphoses. Les pathologies de la dissociation et de la fragmentation psychologique s’éclairent sous ce jour non plus comme des lésions de la substance de l’âme, mais comme des défaillances de la capacité du système cognitif à maintenir la cohérence de son récit unificateur face à des perturbations traumatiques intolérables.
9.2 Perception visuelle et abstraction réfléchissante
La révision constructiviste de la psychologie de la perception met à bas l’une des croyances les plus enracinées du réalisme naïf : l’idée que la vision serait un processus de captation passive où l’œil agirait comme un capteur photographique recevant passivement des photons pour projeter une image du dehors sur le fond de la rétine. En s’appuyant sur les découvertes de Jean Piaget et les recherches en psychologie de la Gestalt, Ernst von Glasersfeld démontre que la perception est une action motrice intériorisée et une organisation active du flux attentionnel.
Pour distinguer ce processus, von Glasersfeld mobilise la distinction piagétienne fondamentale entre deux modes d’abstraction :
- L’abstraction empirique : Elle consiste à extraire une propriété sensorielle (telle que la couleur rouge ou la texture rugueuse) à partir des objets perçus dans le champ immédiat.
- L’abstraction réfléchissante (ou réflexive) : Elle consiste à isoler, non pas des qualités matérielles d’un objet, mais les opérations cognitives et motrices accomplies par le sujet lui-même lorsqu’il coordonne ses perceptions (comme le fait de compter, d’ordonner, de regrouper ou d’établir des symétries).
C’est par l’abstraction réfléchissante que l’esprit humain édifie les concepts de base qui structurent toute son expérience, à commencer par le temps et l’espace. Le temps n’est pas un fleuve ontologique coulant hors de nous, mais le résultat d’un séquençage d’actes d’attention mémorisés et comparés. L’espace n’est pas un réceptacle vide préexistant, mais la coordination motrice de nos intentions de déplacement et de saisie. Voir un carré, ce n’est pas enregistrer quatre traits géométriques objectifs ; c’est exécuter avec succès une série de saccades oculaires guidées par l’anticipation d’un invariant structurel que notre esprit a lui-même configuré.
9.3 Les affects et émotions dans l’équilibre cognitif
Loin d’être un rationalisme desséché qui reléguerait la vie émotionnelle aux marges méprisées de la pensée, le modèle d’épistémologie constructive intègre les affects et les émotions comme des composantes indissociables et organiques de l’homéostasie cognitive. Dans cette perspective inspirée de la cybernétique et de la biologie de la cognition, les émotions ne sont pas des pollutions irrationnelles de l’intellect, mais les indicateurs directs et immédiats du maintien ou de la rupture de viabilité de nos structures opératoires.
Chaque fois qu’un schème d’action rencontre un succès adaptatif et confirme la viabilité d’un modèle d’anticipation du sujet, cette congruence fonctionnelle se traduit affectivement par un sentiment de satisfaction, de sécurité, de plaisir ou de joie. À l’inverse, l’apparition d’un déséquilibre cognitif majeur — la rencontre d’une perturbation brutale que nos schèmes existants sont totalement impuissants à assimiler — engendre immédiatement une onde de choc émotionnelle : surprise, confusion, frustration ou angoisse cognitive aiguë. L’angoisse est la signature affective de l’effondrement des cadres de sens habituels, le moment vertigineux où le sujet constate que sa clé ne fonctionne plus du tout et qu’il se trouve sans défense face à l’inintelligibilité de son expérience.
Cette articulation étroite dissout la fausse querelle philosophique entre le cognitif et l’affectif. Le désir, la pulsion et l’émotion sont les carburants énergétiques indispensables qui poussent le sujet à chercher l’équilibration, à supporter l’inconfort de l’accommodation et à inventer de nouveaux schèmes de pensée. La cognition, la conation et l’affectivité forment un nœud systémique unifié où toute modification de l’un retentit instantanément sur la configuration des autres, rappelant l’intuition de Vico selon laquelle l’esprit humain ne pense jamais qu’enraciné dans le tumulte des passions de son corps.
10. Applications cliniques et approches psychothérapeutiques constructivistes
10.1 L’alignement avec la psychologie des construits personnels de George Kelly
L’épistémologie constructive trouve son prolongement clinique le plus naturel et le plus fécond dans la psychologie des construits personnels, élaborée par le psychologue américain George Kelly dans son ouvrage pionnier de 1955, The Psychology of Personal Constructs. Bien que développée de manière autonome quelques décennies avant les formalisations de von Glasersfeld, la théorie de Kelly repose sur une intuition strictement homologue : l’être humain se comporte fondamentalement comme un scientifique informel qui tente de donner un sens au chaos du monde en forgeant des hypothèses, en élaborant des théories et en anticipant le cours des événements.
Pour George Kelly, la personnalité d’un individu se définit par le système organisé de « construits » bipolaires (par exemple : bienveillant/hostile, prévisible/dangereux, compétent/incompétent) à travers lesquels il filtre et catégorise la totalité de son expérience relationnelle et existentielle. Au cœur de cette psychologie se déploie le principe d’« alternativisme constructif » : Kelly affirme qu’aucun être humain n’est prisonnier d’une réalité objective incontournable ; nous sommes seulement prisonniers des construits que nous avons nous-mêmes inventés pour l’interpréter, et il existe toujours des constructions alternatives viables capables d’éclairer la situation sous un angle radicalement nouveau.
L’alignement entre Kelly et von Glasersfeld est total quant au statut de la psychopathologie. La souffrance psychologique, les obsessions, les phobies ou les états dépressifs ne sont plus perçus comme des maladies ontologiques ou des déséquilibres chimiques abstraits, mais comme la persistance rigide d’un système de construits personnels qui a perdu toute viabilité pragmatique. Le patient souffre parce qu’il continue d’appliquer désespérément une « clé » cognitive brisée à des situations de vie qui exigent impérativement l’invention de nouvelles catégories de sens.
10.2 Thérapies systémiques et narratives orientées sur la viabilité
L’impact de l’épistémologie constructive et de la cybernétique de second ordre sur les psychothérapies contemporaines s’est manifesté de manière spectaculaire à travers l’essor des thérapies familiales systémiques — illustrées notamment par l’École de Palo Alto (Mental Research Institute), Gregory Bateson et Paul Watzlawick — ainsi que dans le développement des thérapies narratives fondées par Michael White et David Epston. Ces approches ont accompli une rupture copernicienne en abandonnant le modèle médical traditionnel de la « pathologie objective » au profit d’une clinique du dysfonctionnement du sens et de la communication.
Dans l’approche de Palo Alto, nourrie directement de la pensée de von Foerster et de von Glasersfeld, le problème clinique n’est pas extérieur aux protagonistes ; il est entretenu par les solutions inopérantes que le patient et son entourage appliquent de façon récurrente en croyant bien faire. L’outil d’intervention cardinal devient le « recadrage » (reframing). Recadrer consiste à modifier délibérément le contexte conceptuel et émotionnel dans lequel une situation est vécue, afin d’en changer entièrement la signification pour le sujet sans altérer les faits matériels eux-mêmes. Le recadrage permet de transformer une impasse vicieuse en une opportunité viable d’action nouvelle, démontrant que la réalité vécue change dès lors que change le modèle cognitif qui la façonne.
De leur côté, les thérapies narratives prolongent cette dynamique en considérant que les personnes donnent un sens à leur existence à travers des récits dominants souvent saturés de problèmes et d’auto-dévalorisation (par exemple : « Je suis un individu intrinsèquement raté et toxique »). Le travail thérapeutique ne consiste pas à dévoiler une prétendue vérité refoulée dans les profondeurs de l’inconscient, mais à co-construire avec le patient des récits alternatifs émancipateurs. En dénichant des « exceptions » négligées dans l’histoire du patient — des moments où le problème dominant a échoué à imposer sa tyrannie —, le thérapeute et le patient tissent une nouvelle narration plus viable, redonnant au sujet sa pleine capacité d’agir et de réécrire le script de sa propre destinée.
10.3 La posture du thérapeute : déconstruction de la posture d’expert neutre
L’intégration de la cybernétique de second ordre au sein de la pratique clinique métamorphose inévitablement la relation thérapeutique elle-même, exigeant la déconstruction radicale de la posture classique d’« expert omniscient et neutre ». Dans le paradigme réaliste ou psychanalytique orthodoxe, le praticien se percevait volontiers comme un miroir inviolé ou un détective scientifique, capable de diagnostiquer avec certitude la pathologie d’un patient tout en demeurant lui-même à l’extérieur du champ observé.
L’épistémologie de second ordre balaie cette illusion en rappelant qu’il est impossible d’interagir avec un système sans en faire immédiatement partie intégrante. Dès la première minute de la rencontre, le thérapeute cesse d’être un observateur externe pour devenir un composant actif du « système thérapeutique ». Ses hypothèses, ses silences, le choix de ses questions, ses propres cadres de référence théoriques et ses préjugés personnels co-déterminent en temps réel la réalité clinique qui émerge sous ses yeux. Diagnostiquer un patient n’est jamais un acte neutre de constatation ; c’est un acte de co-construction relationnelle doté d’immenses conséquences pragmatiques.
En renonçant à imposer une vision réifiée de la normalité ou de la santé mentale, le thérapeute constructiviste adopte ce que le psychiatre Harlene Anderson nomme une posture de « non-savoir » (not-knowing posture). Cette attitude éthique et clinique se fonde sur une curiosité phénoménologique inconditionnelle, le respect absolu de la cohérence interne du monde expérientiel du patient et une exploration collaborative mutuelle. Le thérapeute n’enseigne pas au patient comment le monde est réellement fait ; il s’associe à lui pour explorer de quelle manière le patient fabrique ses certitudes encombrantes et comment il peut inventer des schèmes plus viables pour déployer son existence.
11. Débats, critiques et controverses : Le constructivisme radical face au risque solipsiste
11.1 L’accusation récurrente de solipsisme et les défenses de von Glasersfeld
Depuis son émergence formelle, le constructivisme radical d’Ernst von Glasersfeld essuie les foudres des défenseurs du réalisme scientifique et du sens commun, qui ne cessent de brandir contre lui l’accusation d’infamie par excellence : le risque de sombrer dans le « solipsisme ». Le solipsisme est cette doctrine métaphysique extrême selon laquelle le sujet pensant serait l’unique réalité existante dans l’univers, tous les autres êtres et le monde matériel n’étant que des fantômes ou de pures illusions engendrées par son imagination solitaire. Si l’on affirme que toute connaissance est une construction fermée du sujet et que nous ne pouvons jamais sortir de notre expérience, n’est-ce pas nier purement et simplement l’existence du monde matériel et d’autrui ?
Face à ces attaques répétées, Ernst von Glasersfeld a déployé une argumentation d’une précision chirurgicale pour démontrer que le constructivisme radical n’a rien de commun avec le solipsisme. La défense de von Glasersfeld repose sur une distinction méthodologique fondamentale entre un « réalisme ontologique agnostique » et un « idéalisme solipsiste dogmatique ». Le solipsisme dogmatique affirme positivement que le monde réel n’existe pas. Le constructivisme radical, quant à lui, ne nie absolument pas l’existence d’une réalité matérielle en dehors de l’esprit ; il se contente d’affirmer avec rigueur que nous n’avons aucun moyen épistémologique d’accéder à la nature ontologique de ce monde en soi indépendamment de nos structures de perception.
Il existe une différence abyssale entre nier l’existence du monde et nier l’accessibilité conceptuelle d’un monde non expérimenté. De surcroît, la notion même de contrainte environnementale — le fait que nos schèmes cognitifs se heurtent à des résistances imprévues et subissent des échecs d’anticipation — prouve à suffisance que le constructivisme ne conçoit pas l’esprit comme un démiurge omnipotent créant le monde à sa guise dans le vide. La résistance du réel est constamment éprouvée à travers les limites négatives qui sanctionnent la non-viabilité de nos conduites, pulvérisant l’illusion que le sujet serait seul au monde.
11.2 Les accusations de relativisme moral et épistémique
Le second front d’attaque contre l’épistémologie constructive émane des philosophes de la morale et des sociologues des sciences, qui lui reprochent d’ouvrir toute grande la porte au relativisme nihiliste le plus corrosif. L’objection se formule aisément : dès lors que l’on abandonne l’étalon d’une vérité absolue et universelle pour lui substituer la simple « viabilité » pragmatique, n’en vient-on pas à proclamer que « tout se vaut » ? Le constructivisme ne conduit-il pas à légitimer toutes les croyances délirantes, les pseudosciences, le complotisme contemporain ou même les idéologies politiques totalitaires sous prétexte qu’elles seraient « viables » dans l’esprit de ceux qui y adhèrent ?
Cette critique repose sur une méconnaissance profonde des exigences formelles de la viabilité selon von Glasersfeld. Le constructivisme radical réfute catégoriquement le principe du « tout est permis » ou du « tout se vaut » (anything goes). La viabilité n’est pas une simple convenance psychologique subjective ou une adhésion affective paresseuse ; elle exige une double épreuve impérative particulièrement contraignante :
- Une exigence de cohérence interne rigoureuse (la théorie ou le système de construits ne doit pas receler de contradictions logiques internes qui détruiraient sa dynamique opérationnelle) ;
- Une exigence d’adéquation empirique constante (le modèle doit résister victorieusement aux multiples tests de l’expérimentation concrète et aux contraintes imposées par le milieu sans subir de réfutation opérationnelle).
Sur le plan éthique, loin de dissoudre les devoirs moraux, le constructivisme radical les démultiplie. Dans le paradigme dogmatique traditionnel, l’individu se déchargeait volontiers de sa responsabilité morale sur des vérités transcendantes absolues, des commandements divins extérieurs ou des lois prétendument naturelles qui lui dictaient impérativement sa conduite. Chez von Glasersfeld, privé de béquille métaphysique, l’être humain se retrouve pleinement et irrémédiablement responsable des mondes de sens qu’il édifie et des critères éthiques qu’il choisit d’instaurer. L’existence d’autrui, reconnue à travers l’impératif de l’accordement consensuel et de la viabilité sociale, impose une régulation éthique intrinsèque : ma liberté de construction s’arrête là où commence la nécessité d’entretenir un domaine consensuel harmonieux avec mes semblables.
11.3 Les tensions avec les neurosciences et le cognitivisme computationnel orthodoxe
Sur le terrain des sciences contemporaines de l’esprit, l’épistémologie constructive entretient un dialogue tendu mais vivifiant avec les courants dominants du cognitivisme computationnel et les dérives réductionnistes de certaines neurosciences contemporaines. Le paradigme computationnel orthodoxe (né dans le sillage de la métaphore de l’ordinateur, défendu par des penseurs comme Jerry Fodor ou Hilary Putnam dans sa première phase) conçoit l’esprit comme un processeur de symboles effectuant des calculs sur des représentations mentales stables qui reflètent des états de choses du monde externe.
Le constructivisme radical conteste vigoureusement la pertinence de ce modèle computationnel désincarné. Les constructivistes dénoncent l’illusion consistant à naturaliser la phénoménologie en cherchant à localiser dans le cerveau des « modules » ou des « banques de données » renfermant des images d’objets tout faits. Le cerveau n’est pas un disque dur stockant des représentations statiques ; c’est un système dynamique non linéaire engagé dans une permanente régulation adaptative sensori-motrice.
Néanmoins, des convergences majeures se sont nouées entre le constructivisme et les neurosciences non réductionnistes de la neuroplasticité, ainsi qu’avec les courants des sciences cognitives de l’action incarnée. Des neurobiologistes contemporains comme Gerald Edelman, avec sa théorie du « darwinisme neuronal » (sélection des groupes neuronaux au cours du développement individuel), confirment expérimentalement les intuitions de Piaget et de von Glasersfeld : le cerveau ne reçoit pas des représentations préprogrammées, il sélectionne des architectures synaptiques viables en fonction des succès adaptatifs de l’organisme dans son environnement sensorimoteur.
12. Synthèse et perspectives contemporaines : L’héritage vivant de Vico et von Glasersfeld
12.1 L’intégration dans l’enactivisme et les théories 4E contemporaines
L’héritage d’Ernst von Glasersfeld et de Giambattista Vico trouve aujourd’hui son épanouissement le plus spectaculaire dans l’émergence des sciences cognitives dites « 4E » : une approche qui conçoit l’esprit comme étant à la fois Embodied (incarné dans une structure corporelle), Embedded (enchâssé dans une niche environnementale), Extended (étendu à travers des artefacts matériels et technologiques) et, par-dessus tout, Enactive (enacté, c’est-à-dire façonné par l’action conjointe du corps et du monde). L’enactivisme, inauguré par Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch dans leur ouvrage fondateur The Embodied Mind (1991), est le descendant direct de la cybernétique de second ordre et du constructivisme radical.
L’enactivisme postule que connaître, c’est faire émerger un monde de significations par l’engagement sensorimoteur du corps dans l’environnement (« bringing forth a world »). Le monde perçu n’est pas un domaine pré-donné que l’esprit n’aurait qu’à se représenter ; il est le corrélat exact des capacités motrices de l’organisme agissant. Cette intuition rejoint de manière frappante les thèses les plus modernes du « codage prédictif » (predictive processing) et de l’« inférence active » formalisées par le neuroscientifique Karl Friston. Dans le modèle du cerveau prédictif, l’organe cérébral ne traite pas passivement les stimuli sensoriels ; il engendre en permanence des prédictions descendantes sur les sensations à venir et utilise les écarts d’anticipation (les erreurs de prédiction) pour ajuster ses modèles internes ou pour agir sur son environnement afin de rendre ses prédictions viables.
On assiste ainsi à une convergence théorique stupéfiante entre les neurosciences computationnelles de pointe et l’épistémologie constructive. L’inférence active de Friston peut être relue comme une traduction mathématique et probabiliste rigoureuse de la dynamique piagétienne de l’assimilation et de l’accommodation, adossée au principe d’adéquation fonctionnelle de von Glasersfeld. Parallèlement, l’affirmation que l’entendement s’ancre dans la corporéité et la motricité rend un hommage éclatant à la fantasia et aux universaux corporels théorisés trois siècles plus tôt par Giambattista Vico, scellant l’alliance indissoluble de l’humanisme critique et de la biologie contemporaine de l’esprit.
12.2 Impact durable sur les sciences de l’éducation et la pédagogie
C’est incontestablement dans le domaine des sciences de l’éducation, de la didactique des disciplines et de l’ingénierie pédagogique que les thèses d’Ernst von Glasersfeld ont exercé l’influence la plus concrète, la plus durable et la plus émancipatrice. Dès les années 1980, von Glasersfeld s’est activement investi dans la recherche sur la didactique des mathématiques et des sciences physiques, inspirant une refonte majeure des pratiques pédagogiques à l’échelle internationale.
Le modèle constructiviste révolutionne la mission de l’enseignant. Dans la pédagogie transmissive traditionnelle (fondée sur la métaphore du conduit), le maître est celui qui détient la vérité et dont le rôle se borne à la déverser méthodiquement dans des esprits vierges conçus comme des récipients vides. L’épistémologie constructive démontre qu’une telle transmission mécanique est une impossibilité théorique : un élève n’apprend jamais en enregistrant passivement un cours magistral ; il apprend en reconstruisant le savoir de l’intérieur, à travers ses propres structures d’assimilation.
Dès lors, enseigner cesse d’être un acte de prédication magistrale pour devenir l’art de créer des « environnements de perturbation féconde ». Le rôle du pédagogue constructiviste est d’aménager des situations d’apprentissage problématiques, de confronter les élèves à des paradoxes ou à des défis expérimentaux qui déclenchent un conflit cognitif authentique, les incitant à mesurer par eux-mêmes l’insuffisance de leurs modèles naïfs et à s’engager activement dans une réorganisation structurelle de leur pensée. L’erreur pédagogique change radicalement de statut : elle cesse d’être une faute morale ou un échec honteux pour devenir le moteur indispensable de tout progrès intellectuel, l’indice lumineux de l’accommodation en cours. L’apprenant devient l’acteur autonome de son apprentissage, développant des compétences métacognitives de réflexivité qui le rendent capable d’apprendre à apprendre tout au long de son existence.
12.3 Conclusions éthiques : La responsabilité fondamentale du sujet connaissant
Au terme de cette vaste traversée épistémologique, la synthèse de la pensée de Giambattista Vico et d’Ernst von Glasersfeld révèle sa portée véritable : elle ne se réduit pas à une théorie technique de la perception ou de l’apprentissage, mais constitue une philosophie éthique et existentielle d’une brûlante actualité. En nous arrachant aux illusions rassurantes mais déresponsabilisantes du réalisme dogmatique, le modèle d’épistémologie constructive place l’être humain devant sa responsabilité absolue et indépassable d’artisan souverain de sa propre réalité.
À une époque contemporaine marquée par le vertige de la « post-vérité », par la prolifération des bulles algorithmiques, par les guerres idéologiques furieuses et par l’irruption de l’intelligence artificielle générative, l’appel à la lucidité constructiviste résonne avec une urgence inédite. Si nous comprenons, à la suite de Vico, que nos vérités sociales, politiques et institutionnelles sont des artefacts inventés de toutes pièces par notre histoire commune, nous comprenons également qu’aucune fatalité n’interdit de les déconstruire et de les réinventer lorsque celles-ci cessent d’être viables pour la dignité humaine. Si nous reconnaissons, à la suite de von Glasersfeld, que la réalité vécue par autrui procède d’une organisation expérientielle tout aussi légitime et cohérente de son point de vue que la nôtre l’est du nôtre, alors la tolérance épistémique cesse d’être une concession morale hypocrite pour s’imposer comme une nécessité logique fondamentale.
Le constructivisme radical ne dissout pas la réalité : il lui restitue sa véritable noblesse, qui est d’être une œuvre d’art humaine perpétuellement inachevée. Il invite l’humanité à une profonde humilité intellectuelle face aux mystères insondables de la nature, conjuguée à une immense audace créatrice dans la transformation du monde civil. En reconnaissant que nous sommes les auteurs ultimes des certitudes qui nous libèrent ou des dogmes qui nous enchaînent, Vico et von Glasersfeld nous confient les clés de notre propre liberté cognitive, nous rappelant cette vérité éternelle de la condition humaine : nous ne connaissons véritablement que ce que nous apprenons à faire, et nous ne sommes rien d’autre que ce que nous faisons de notre propre savoir.
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