Constructivisme radical – Ernst von Glasersfeld

Une analyse académique exhaustive du constructivisme radical d’Ernst von Glasersfeld : postulats épistémologiques, viabilité, cybernétique et psychologie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Dans l’histoire des théories de la connaissance, peu de ruptures conceptuelles ont été aussi radicales et systématiquement mal comprises que celle initiée par le philosophe et cybernéticien Ernst von Glasersfeld. Formulé à la croisée de l’épistémologie génétique piagétienne, du scepticisme classique et de la cybernétique de second ordre, le constructivisme radical propose une déconstruction minutieuse de l’illusion métaphysique qui a dominé la pensée occidentale depuis l’Antiquité classique : l’idée selon laquelle la connaissance humaine pourrait constituer une représentation fidèle, objective et mimétique d’une réalité ontologique indépendante de l’observateur. Loin de n’être qu’une simple variante d’un relativisme désabusé ou d’un idéalisme spéculatif, cette approche redéfinit l’acte même de connaître comme un processus biologique et cognitif d’organisation adaptative de notre propre monde expérientiel.

Le geste théorique de von Glasersfeld consiste à délester l’épistémologie du fardeau ontologique de la « vérité-correspondance » pour lui substituer le principe opératoire de « viabilité ». Dans cette perspective, nos théories, nos schèmes d’action, nos percepts et nos concepts ne sont pas déclarés valides parce qu’ils décriraient les rouages secrets de l’univers en soi, mais parce qu’ils parviennent à contourner les contraintes du milieu sans achopper contre elles. L’intelligence n’est plus un récepteur passif recevant des signaux du monde extérieur, ni un miroir réfléchissant passivement des structures objectives préétablies ; elle est une activité opératoire autonome qui segmente, assemble, coordonne et régule le flux incessant des sensations subjectives pour constituer un univers phénoménal doué de cohérence, de prévisibilité et de signification.

Aborder le constructivisme radical requiert un désapprentissage méthodique. Il s’agit d’abandonner le modèle réconfortant du « monde extérieur déjà là » attendant d’être découvert, pour explorer la dynamique circulaire d’un système cognitif fermé opérationnellement, condamné à ne rencontrer jamais que les résultats de ses propres opérations. Cette révision épistémologique globale touche à la fois aux fondements des mathématiques, aux sciences de l’éducation, à la psychothérapie systémique, à la linguistique et à l’éthique contemporaine. À travers l’examen rigoureux de ses prémisses cybernétiques, de ses filiations philosophiques et de ses applications concrètes, ce traité explore en profondeur l’un des monuments théoriques les plus stimulants des sciences cognitives modernes.

1. Introduction épistémologique et genèse intellectuelle d’Ernst von Glasersfeld

1.1 Le parcours biographique et les confluences disciplinaires

La trajectoire biographique d’Ernst von Glasersfeld (1917-2010) constitue un terreau d’une fertilité exceptionnelle pour l’émergence de sa pensée. Né à Munich de parents autrichiens, ayant grandi entre l’Italie, la Suisse et l’Autriche, puis contraint à l’exil en Angleterre et en Irlande face à la montée du nazisme, Glasersfeld fait très tôt l’expérience concrète de la relativité sémantique. Plongé dans un environnement résolument multilingue, il prend conscience que le passage d’une langue à une autre n’implique pas simplement un changement d’étiquettes verbales apposées sur des concepts préexistants, mais une restructuration globale de la découpe conceptuelle du réel. La langue anglaise, l’allemand, l’italien ou le français ne désignent pas le même monde avec des mots différents : elles construisent des mondes expérientiels divergents à partir de découpages opératoires spécifiques.

Après la Seconde Guerre mondiale, sa collaboration avec le philosophe et linguiste italien Silvio Ceccato au sein de l’École Opérationnelle de Milan s’avère déterminante. Engagé dans les tout premiers programmes de traduction mécanique, Glasersfeld y développe une rigueur formelle inédite concernant l’analyse de la pensée. Avec Ceccato, il formule l’hypothèse opérationnelle selon laquelle les concepts ne sont pas des entités abstraites flottant dans un ciel platonicien, mais des séries ordonnées d’opérations mentales et d’actes d’attention. Pour programmer une machine afin qu’elle traduise, il devient impératif de disséquer précisément les actes mentaux par lesquels un sujet humain construit le sens d’une phrase.

Cette approche s’enrichit considérablement lors de son émigration aux États-Unis dans les années 1960. À l’Université de Géorgie, Glasersfeld participe à des recherches pionnières en primatologie cognitive, notamment à travers le projet Lana, où il conçoit le « Yerkish », un lexigramme artificiel destiné à tester les capacités de communication symbolique des chimpanzés. C’est durant cette période de foisonnement transdisciplinaire que s’opère la synthèse décisive entre la cybernétique naissante, la psychologie génétique de Jean Piaget et l’épistémologie sceptique, scellant l’acte de naissance du constructivisme radical tel qu’il l’exposera de façon systématique à partir des années 1970.

1.2 La rupture avec le réalisme métaphysique traditionnel

Le point de départ irréductible de l’édifice théorique de von Glasersfeld réside dans la déconstruction méticuleuse du dogme central du réalisme métaphysique occidental : la croyance en la possibilité d’une connaissance qui refléterait fidèlement une réalité objective indépendante de l’esprit humain. Depuis Platon et Aristote, l’épistémologie classique s’est articulée autour de la métaphore de la copie, postulant qu’un énoncé ou une représentation mentale possède une valeur de vérité pour autant qu’il s’accorde avec les faits réels existant en dehors du sujet. Von Glasersfeld qualifie cette hypothèse d’illusion référentielle et en démontre l’incohérence logique interne.

Pour juger de la fidélité d’une copie par rapport à un original, il est logiquement indispensable de pouvoir comparer les deux termes de la relation. Or, l’appareil perceptif et cognitif de l’être humain n’a jamais accès à l’original ontologique : nous n’avons accès qu’à nos sensations, à nos percepts, à nos structures logiques, en somme, à notre expérience vécue. Comparer nos représentations mentales à la « réalité en soi » exigerait que nous puissions sortir de notre propre esprit, regarder la réalité sans l’intermédiaire de nos organes sensoriels et de nos opérations conceptuelles, et observer simultanément notre représentation pour en vérifier la conformité. Cette opération étant structuralement impossible, la prétention à évaluer l’adéquation d’une théorie avec un monde indépendant relève d’une pétition de principe théologique ou métaphysique.

Cette critique entraîne une redéfinition radicale de la relation entre l’observateur et son environnement. L’observateur n’est plus un témoin extérieur cherchant à décoder les lois intrinsèques d’une nature préexistante, mais l’agent actif qui produit l’ordre même au moyen duquel il fait l’expérience du monde. Nous assistons ainsi à un basculement décisif : nous quittons définitivement une ontologie contemplative de l’être immuable pour adopter une pragmatique cognitive de l’agir, dans laquelle la validité de la pensée se mesure exclusivement à l’aune de sa capacité à guider l’action et à maintenir la cohérence de l’expérience.

1.3 L’héritage piagétien revisité et radicalisé

L’œuvre de Jean Piaget représente indubitablement la référence fondatrice du constructivisme de Glasersfeld, au point que ce dernier définissait souvent son propre travail comme une lecture radicale et rigoureusement débarrassée des ambiguïtés réalistes de l’épistémologie génétique. Si Glasersfeld embrasse avec ferveur les concepts d’assimilation, d’accommodation et d’équilibration, il récuse sans concession les interprétations positivistes et biologisantes qui réduisent Piaget à un partisan d’une adaptation passive de l’organisme aux contraintes préétablies d’un milieu extérieur.

Pour Glasersfeld, l’assimilation n’est pas l’intégration de données objectives de l’environnement dans des structures psychologiques, mais l’acte par lequel l’organisme traite une expérience nouvelle en la réduisant aux schèmes d’action qu’il possède déjà. L’accommodation, en contrepartie, n’est pas la capitulation de l’esprit face à la « réalité objective », mais le réaménagement interne et créatif d’un schème devenu inopérant à la suite d’un obstacle ou d’une perturbation. Glasersfeld élimine toute téléologie sous-jacente qui postulerait que les stades de développement cognitif piagétiens convergeraient progressivement vers une représentation objective et scientifiquement exacte du cosmos. L’équilibration est réinterprétée comme un processus d’autorégulation dynamique purement interne, visant à préserver la stabilité et la cohérence fonctionnelle d’un système cognitif autonome en quête d’harmonie.

C’est de cette radicalisation que découle la célèbre formule de von Glasersfeld, qui résume l’esprit de sa doctrine : l’intelligence organise un monde en organisant l’expérience qu’elle en a ; elle ne découvre pas une réalité préexistante. L’ontogenèse cognitive de l’enfant ne retrace pas une marche triomphale vers la découverte du réel, mais l’édification progressive d’un échafaudage de schèmes opérationnels viables, permettant à l’individu de naviguer de manière stable dans l’océan mouvant de ses sensations.

2. Les postulats fondamentaux du constructivisme radical

2.1 La connaissance comme construction active de l’agent cognitif

Le premier postulat indérogeable du constructivisme radical affirme que la connaissance n’est en aucun cas reçue passivement par le sujet par l’intermédiaire des sens ou de la communication verbale, mais qu’elle est activement construite par l’agent cognitif. Dès le niveau neurobiologique le plus élémentaire, percevoir n’est pas enregistrer une empreinte lumineuse ou sonore, mais exécuter un calcul interne. L’appareil perceptif ne capte pas des « faits bruts » : il réagit à des perturbations physico-chimiques en déclenchant des cascades de signaux neuronaux uniformes, que le cerveau décode et organise en fonction de sa propre architecture opératoire.

Cette construction s’articule autour d’une boucle opératoire où l’action motrice apparaît comme la condition indispensable de toute perception. Contrairement à la croyance classique qui conçoit l’action comme une réponse consécutive à une perception préalable, von Glasersfeld montre que nous ne percevons que ce que nos actions et nos opérations attentionnelles nous permettent de stabiliser. Par exemple, la reconnaissance d’une forme géométrique ne provient pas d’une image qui s’imprimerait sur la rétine, mais de la coordination motrice des micromouvements oculaires qui parcourent les frontières contrastées d’une figure. La forme est la trace de l’acte d’exploration motrice.

Cette autonomie fonctionnelle implique que le sujet n’est pas un système asservi aux instructions directes du milieu. Le milieu impose des contraintes physiques à la survie biologique, certes, mais il ne dicte en aucune manière la signification conceptuelle des événements. L’agent cognitif génère son propre répertoire d’invariants expérientiels, créant de toutes pièces la trame conceptuelle dans laquelle il s’oriente. La connaissance cesse ainsi d’être une archive de vérités impersonnelles pour devenir l’artisanat continu d’un sujet incarné.

2.2 Le concept de viabilité substitué à celui de vérité objective

L’abandon de la notion classique de vérité constitue le pivot du constructivisme radical. Dans l’épistémologie de Glasersfeld, le prédicat « vrai » perd toute prétention ontologique et se voit remplacé par le concept cybernétique et évolutif de viabilité. Pour éclairer cette distinction majeure, l’auteur déploie la célèbre métaphore de la clé et de la serrure. Dire qu’une clé ouvre une serrure ne signifie pas que la clé reproduit fidèlement la forme interne ou l’essence du mécanisme secret de la serrure ; cela signifie simplement qu’elle possède un profil fonctionnel qui lui permet de franchir les obstacles internes de la gâche sans se bloquer. Une multitude d’autres clés, de profils entièrement différents (un passe-partout, une tige recourbée, un rossignol), peuvent tout aussi bien actionner le pêne.

Il en va rigoureusement de même pour les théories scientifiques et les croyances humaines. Un modèle explicatif n’est pas déclaré viable parce qu’il s’accorde avec le tissu intime de la réalité, mais parce qu’il ne se heurte pas aux contraintes imposées par le monde expérientiel. La viabilité s’apparente ainsi à la survie biologique au sens darwinien : les espèces vivantes ne sont pas les répliques parfaites d’un biotope idéal ; elles sont simplement celles qui n’ont pas été éliminées par les pressions de l’environnement. De la même façon, nos schèmes conceptuels sont le résultat d’une sélection rigoureuse au sein du monde vécu : ils demeurent viables tant qu’ils permettent d’atteindre les buts fixés et de maintenir la cohérence de nos attentes.

Ce basculement induit une redéfinition de l’échec empirique. Une hypothèse scientifique ou une tentative pratique n’est jamais validée positivement comme une vérité universelle ; elle est seulement non-invalidée pour l’instant. Lorsque l’expérience résiste à notre volonté, nous n’avons pas accédé à la réalité en soi : nous avons simplement buté contre un écueil opérationnel qui nous force à remanier nos schèmes. L’élimination des théories par collision phénoménale remplace définitivement l’illusion d’une confirmation de la vérité objective.

2.3 La fermeture opérationnelle et l’autoréférence cognitive

Le troisième postulat fondamental emprunte directement aux théoriciens de la cybernétique des systèmes complexes et aux neurophysiologistes la notion de clôture opérationnelle (operational closure). Le système nerveux central humain fonctionne comme un réseau clos d’éléments interconnectés, au sein duquel chaque changement d’état d’un neurone découle d’un changement d’état d’autres neurones du réseau et entraîne à son tour une modification ultérieure. Il n’existe, au niveau structurel, aucune entrée d’information directe ou d’objets matériels qui traverseraient la boîte crânienne pour s’inscrire dans le cortex.

Le système nerveux est aveugle aux causes ontologiques qui provoquent les modifications de ses interfaces périphériques. Les récepteurs sensoriels (rétine, cochlée, corpuscules cutanés) ne transmettent au cerveau que des impulsions électrochimiques indifférenciées. La distinction entre une onde lumineuse, une vibration sonore ou une variation de pression tactile n’est pas inhérente au signal lui-même, mais dépend exclusivement de la région corticale activée et du mode de traitement interne que le système applique à ce signal. Le système cognitif fonctionne en autoréférence permanente : il n’évalue ses représentations qu’en les comparant à d’autres représentations internes, dans le but perpétuel de préserver son équilibre homéostatique.

Cette clôture opérationnelle plonge l’agent connaissant dans ce que von Glasersfeld nomme avec lucidité une solitude épistémique fondamentale. Nous sommes, en tant qu’esprits connaissants, enfermés dans les frontières de notre propre champ expérientiel. Cette situation ne constitue nullement une prison morbide, mais l’espace même de notre créativité conceptuelle. La cohérence du monde n’a pas besoin de garants extérieurs : elle s’auto-entretient par les boucles d’autoréférence d’un système qui ordonne son propre fonctionnement.

3. Les racines philosophiques et précurseurs historiques de la pensée glasersfeldienne

3.1 Giambattista Vico et le principe du Verum ipsum factum

Loin de revendiquer une rupture absolue et sans ancrage historique, Ernst von Glasersfeld s’est toujours plu à inscrire sa démarche dans une longue généalogie intellectuelle d’hérétiques de la philosophie occidentale. Au premier rang de ces précurseurs figure le philosophe napolitain du début du XVIIIe siècle, Giambattista Vico, dont la sentence latine fondatrice de 1710, Verum ipsum factum (« le vrai est le fait même », ou plus précisément « le vrai est ce qui est fait »), constitue l’axe matriciel du constructivisme radical.

Dans son traité De antiquissima Italorum sapientia, Vico s’oppose frontalement au rationalisme cartésien en affirmant que l’être humain ne peut véritablement connaître de manière claire et distincte que ce qu’il a lui-même produit. Dieu connaît l’univers physique parce qu’il en est le créateur ontologique ; l’homme, en revanche, ne peut avoir une connaissance véritable du monde naturel qui lui échappe ontologiquement. Les seuls domaines où l’intelligence humaine accède à une certitude absolue sont ceux dont elle a forgé elle-même les concepts et les règles opératoires, au premier rang desquels figurent les mathématiques, la géométrie, la langue et l’histoire des institutions civiles.

Glasersfeld reprend et étend ce principe à l’ensemble du domaine cognitif. Si les mathématiques sont indubitables, ce n’est pas parce qu’elles reflètent l’ossature secrète d’une création divine extérieure, mais parce qu’elles consistent en une combinatoire rigoureuse d’opérations d’assemblage, de séparation et de comptage inventées par l’esprit. L’édifice de la science empirique elle-même est réinterprété par Glasersfeld à la lumière de Vico : les lois de la physique ne sont pas des révélations de la nature, mais des constructions d’instruments intellectuels forgés par l’ingéniosité humaine pour coordonner des séries de mesures et d’expériences pratiques.

3.2 L’idéalisme transcendantal de Kant réinterprété par la cybernétique

La filiation philosophique la plus dense et la plus explicite de Glasersfeld le lie indéniablement à la révolution copernicienne d’Emmanuel Kant. En affirmant dans la Critique de la raison pure que notre entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les prescrit à celle-ci, Kant opérait le geste constructiviste par excellence. Glasersfeld salue avec enthousiasme la scission kantienne entre le phénomène (l’objet tel qu’il apparaît dans l’expérience sensible médiée par nos facultés) et le noumène ou « chose en soi » (la réalité telle qu’elle subsisterait indépendamment de toute appréhension perceptive, inaccessible à jamais à la raison humaine).

Toutefois, la réinterprétation glasersfeldienne de Kant se distingue par une laïcisation et une naturalisation issues de la théorie des systèmes et de la biologie évolutive. Là où Kant postulait des formes a priori de la sensibilité (l’espace et le temps) et des catégories de l’entendement (la causalité, la substance, etc.) rigides, universelles, transcendantales et immuables, von Glasersfeld les conçoit comme des contraintes structurelles incarnées, forgées par l’évolution biologique de l’organisme humain et modifiables par l’histoire cognitive individuelle.

L’espace et le temps cessent d’être des cadres transcendantaux purs et impersonnels pour devenir des invariants fonctionnels, des manières régulières dont un organisme doté d’une mémoire de travail et d’un appareil locomoteur segmente et ordonne le continuum de ses stimulations. Glasersfeld récuse l’essentialisme des catégories kantiennes au profit d’une dynamique de construction plastique : les catégories de pensée ne sont pas des architectures éternelles données avant toute expérience, mais des équilibres fonctionnels qui ont émergé au cours de la phylogenèse et qui se stabilisent tout au long de l’ontogenèse individuelle pour assurer la viabilité de l’action.

3.3 Le scepticisme pyrrhonien et l’empirisme critique anglo-saxon

L’armature argumentative du constructivisme radical s’enracine également de manière assumée dans le scepticisme grec, de Pyrrhon d’Élis à Sextus Empiricus. Glasersfeld réactualise systématiquement les tropes sceptiques réfutant la possibilité de valider le témoignage des sens : le fait qu’une rame apparaisse brisée lorsqu’elle est plongée dans l’eau ne prouve pas qu’elle soit brisée, mais indique simplement que notre système visuel réagit différemment selon le milieu de propagation lumineuse. Les sceptiques avaient déjà compris que prétendre prouver la vérité d’une perception par une autre perception enferme inévitablement la raison dans un cercle vicieux (le diallèle) ou une régression à l’infini.

Dans la tradition philosophique britannique, Glasersfeld retient particulièrement la critique féroce de la causalité menée par David Hume. Lorsque nous observons une boule de billard en frapper une seconde, nous ne voyons jamais la « cause » ou la « force de liaison » elle-même ; nous constatons simplement une contiguïté spatiale et une antériorité temporelle régulièrement répétées. La nécessité causale, démontre Hume, n’est qu’une habitude mentale, une projection subjective de notre attente psychologique. Glasersfeld valide intégralement cette lecture : la causalité est une structure que nous imposons aux événements pour les rendre prévisibles, non un lien physique reliant les atomes dans l’ontologie du monde.

Enfin, Glasersfeld réhabilite l’évêque George Berkeley en purgeant son immatérialisme de sa caution théologique. La célèbre formule de Berkeley, esse est percipi (« être, c’est être perçu »), est adoptée sur le plan strictement épistémologique : un objet pour l’esprit n’a d’existence que dans la mesure où il fait l’objet d’un acte de perception ou de conceptualisation. Mais là où Berkeley réintroduisait Dieu pour assurer la persistance des objets physiques lorsqu’aucun humain ne les regarde, Glasersfeld montre que cette persistance est simplement une opération d’induction cognitive effectuée par le sujet connaissant pour garantir la stabilité économique de son monde expérientiel. Ce scepticisme radicalisé rejoint ainsi le pragmatisme américain de Charles Sanders Peirce, William James et John Dewey, pour qui la valeur d’une idée réside exclusivement dans ses conséquences pratiques et opératoires.

4. La cybernétique de second ordre et la théorie des systèmes

4.1 De la cybernétique des systèmes observés à la cybernétique des systèmes observateurs

Le tournant conceptuel décisif qui a permis à von Glasersfeld de formaliser le constructivisme radical trouve sa source au sein de la cybernétique. La première cybernétique, née des travaux de Norbert Wiener, Arturo Rosenblueth et John von Neumann au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se concentrait principalement sur les mécanismes de contrôle, de régulation par rétroaction (feedback) et de communication au sein des machines automatiques et des systèmes physiologiques. Bien qu’elle ait introduit la causalité circulaire et brisé le paradigme mécaniste linéaire, cette cybernétique initiale demeurait prisonnière d’une posture réaliste : il s’agissait d’étudier des systèmes observés depuis un point de vue extérieur et impartial.

La rupture se produit au tournant des années 1970 au sein du Biological Computer Laboratory (BCL) de l’Université de l’Illinois, sous l’impulsion du physicien et philosophe autrichien Heinz von Foerster, un ami intime et collaborateur majeur de Glasersfeld. Foerster introduit la distinction fondamentale entre la « cybernétique des systèmes observés » (cybernétique de premier ordre) et la « cybernétique des systèmes observateurs » (cybernétique de second ordre). La question ne porte plus sur « comment fonctionne un système ? », mais sur « comment un observateur construit-il la description d’un système dont il fait lui-même indissolublement partie ? ».

Cette réintroduction formelle de l’observateur au cœur de la boucle de description dissout l’idéal positiviste de l’objectivité scientifique détachée. Toute propriété attribuée à un système est en réalité une propriété de la relation entre ce système et l’appareil conceptuel de celui qui l’observe. À cette avancée s’ajoute la formalisation par von Foerster du principe d’indifférenciation neurale : les neurones transmettent uniquement des variations d’intensité électrique sans transporter la nature qualitative de la source. La perception de la couleur, de la douleur, de l’espace ou du son est un encodage purement quantitatif à l’échelle du réseau neuronal, que le système d’observation interprète et organise selon ses propres règles d’homéostasie interne.

4.2 Les convergences avec l’autopoïèse de Maturana et Varela

Parallèlement aux travaux du BCL, les neurobiologistes chiliens Humberto Maturana et Francisco Varela élaborent une théorie révolutionnaire de l’organisation du vivant sous le concept d’autopoïèse. Un système autopoïétique (au premier rang duquel se trouve la cellule vivante) est une machine qui produit et régénère en permanence les composants physico-chimiques qui la constituent, tout en maintenant sa propre identité organisationnelle fermée face aux dégradations entropiques de l’environnement.

Glasersfeld identifie immédiatement une affinité ontologique et épistémologique totale entre sa conception de la cognition et la biologie de l’autopoïèse. Pour Maturana et Varela, le vivant ne traite pas d’« information » au sens naïf d’une instruction sémantique qui entrerait dans l’organisme depuis le monde extérieur. L’information n’existe pas en dehors du système : ce que nous appelons familièrement « signal » n’est pour l’organisme qu’un déclencheur de perturbations qui force le système à réaménager ses états internes afin de préserver son homéostasie et son couplage structurel avec l’environnement.

La théorie du couplage structurel stipule qu’un système vivant et son milieu interagissent de manière récurrente sans qu’il y ait jamais de transmission d’un modèle du milieu vers l’intérieur du système. Le milieu sélectionne les changements d’état du système mais ne les détermine pas ; l’architecture interne détermine seule comment le système réagit aux perturbations. Cette conception balaie définitivement l’illusion d’une « information instructive » externe. Si Glasersfeld partage intégralement ce socle biologique, il se focalise quant à lui sur les opérations de conceptualisation et d’abstraction métacognitive de la conscience humaine, là où Varela développera plus tard une phénoménologie de l’incarnation (l’énaction) ancrée dans l’expérience incarnée du sujet agissant.

4.3 La régulation homéostatique des perturbations cognitives

Dans la perspective de la théorie générale des systèmes, le processus d’apprentissage et de construction conceptuelle obéit au principe cybernétique universel de la régulation homéostatique. Un système cognitif cherche constamment à préserver son équilibre fonctionnel. L’élément moteur de toute évolution de la pensée n’est pas le désir abstrait d’approcher une vérité transcendantale, mais l’apparition soudaine d’une perturbation, c’est-à-dire d’un décalage inattendu entre le résultat anticipé d’une action motrice ou d’une opération mentale et le résultat réellement éprouvé dans l’expérience immédiate.

Face à une telle perturbation, le système cognitif se trouve plongé dans un état de déséquilibre ou de tension structurelle. Pour restaurer son harmonie homéostatique, plusieurs voies opérationnelles s’offrent à lui :

  • Tenter d’assimiler de force l’événement perturbateur en rejetant la faute sur une fluctuation parasite ou une anomalie négligeable ;
  • Déclencher une régulation adaptative par réaménagement interne des schèmes, c’est-à-dire procéder à une accommodation conceptuelle ;
  • Créer une différenciation cognitive nouvelle qui isole la perturbation et redéfinit le champ d’application des invariants antérieurs.

Le système de croyances d’un individu possède toutefois des limites intrinsèques de tolérance à l’incohérence. Une accumulation excessive d’anomalies non réductibles mène à l’effondrement du modèle opératoire et force une restructuration globale. Ce que nous appelons spontanément « certitude » ou « sentiment d’évidence » n’est donc rien d’autre que l’état d’un système dont les schèmes prédictifs ont réussi, au fil de cycles répétés d’ajustements, à neutraliser toutes les perturbations récentes sans exiger de reconfiguration coûteuse en énergie cognitive.

5. La nature du monde expérientiel : Ontologie versus Épistémologie

5.1 La neutralisation méthodique de l’ontologie spéculative

L’un des malentendus les plus fréquents suscités par le constructivisme radical consiste à l’accuser de nier l’existence du monde physique ou de sombrer dans un idéalisme naïf affirmant que le monde disparaîtrait dès que nous fermons les paupières. Von Glasersfeld a vigoureusement réfuté cette interprétation erronée en opérant une distinction de principe absolue entre l’ontologie et l’épistémologie.

Le constructivisme radical ne nie aucunement l’existence d’une réalité ontologique indépendante ; il soutient simplement que cette réalité est, par essence, rigoureusement inconnaissable dans les termes mêmes où l’épistémologie traditionnelle l’a toujours postulée. Il adopte une position d’agnosticisme ontologique méthodique. Affirmer péremptoirement que la réalité n’existe pas relèverait d’une pétition de principe métaphysique tout aussi dogmatique et indémontrable que l’affirmation réaliste proclamant qu’elle existe sous la forme de chaises, de tables et de particules élémentaires telles que nous les percevons.

L’expérience humaine – avec sa corporéité, ses flux émotionnels, ses découpages sensoriels et ses opérations logiques – constitue l’horizon indépassable et indémontable de toute construction de sens. Glasersfeld insiste sur le fait que la prétention à discourir sur un « monde en soi » dépourvu d’observateur est une contradiction dans les termes, puisque l’acte même de postuler ce monde constitue une opération sémiotique effectuée par un observateur humain. En neutralisant méthodologiquement l’ontologie spéculative, le constructivisme radical libère la théorie de la connaissance de vaines querelles métaphysiques pour la concentrer exclusivement sur les règles et les dynamiques de l’expérience vécue.

5.2 La fabrique des régularités et l’émergence des invariants

Si la réalité ontologique ne nous fournit pas le plan préétabli de son organisation, d’où proviennent l’extraordinaire sentiment de stabilité, l’ordre et la régularité mathématique que nous découvrons dans le cosmos ? La réponse de von Glasersfeld est sans appel : cette régularité n’est pas découverte dans la nature ; elle est le produit direct des opérations d’ordonnancement exécutées par notre appareil cognitif.

L’esprit humain est structurellement incapable d’opérer dans le chaos pur. Pour naviguer dans le flux continu des stimulations sensorielles, le sujet accomplit des actes répétés d’attention sélective qui découpent des unités discrètes dans le champ perceptif. Lorsqu’une certaine combinaison de traits sensorimoteurs réapparaît de manière stable, le système l’isole, l’associe à une étiquette mémorielle et la constitue en un invariant opératoire. C’est ce processus qui nous fait reconnaître « le même objet » à travers des perspectives visuelles pourtant radicalement dissemblables et des conditions d’éclairage changeantes.

Nous succombons alors à ce que Glasersfeld nomme l’illusion projective : ayant nous-mêmes segmenté le réel par nos actes d’attention, ayant nous-mêmes forgé des corrélations stables pour satisfaire notre besoin biologique et psychologique de prédictibilité, nous oublions nos propres opérations constitutives et projetons ces régularités sur le monde extérieur, nous émerveillant ensuite ingénument de constater que « la nature obéit à des lois rationnelles ». Les concepts fondamentaux de substance, de lieu, d’identité et de causalité ne sont pas des propriétés intrinsèques de l’univers physique, mais les outils constitutifs avec lesquels nous cousons patiemment les morceaux de notre étoffe expérientielle.

5.3 L’environnement comme limite négative plutôt que gabarit instructif

L’environnement physique et biologique n’est pas absent du cadre constructiviste radical ; toutefois, son statut fonctionnel est inversé de manière spectaculaire par rapport aux thèses de l’empirisme réaliste. Pour l’empirisme, l’environnement joue le rôle d’un gabarit positif, d’un maître instructeur qui modèle l’esprit par transmission d’informations et impression sensorielle. Pour von Glasersfeld, l’environnement agit exclusivement comme une contrainte négative.

Pour faire comprendre ce principe capital, Glasersfeld propose la métaphore saisissante d’un navigateur aveugle s’engageant de nuit sur un voilier dans une crique côtière étroite bordée de récifs immergés. Le marin ne voit pas les falaises rocheuses, ne possède aucune carte topographique des lieux et ignore tout de la morphologie exacte du littoral sous-marin. Il navigue en virant de bord au hasard ou selon des schèmes intuitifs. S’il s’échoue violemment contre un écueil, il découvre instantanément qu’il a tenté une trajectoire non viable : l’écueil a agi comme une contrainte destructive qui a invalidé sa manœuvre. En revanche, s’il parvient à traverser le détroit et à mouiller au fond de la baie sans heurter le moindre récif, le succès de sa trajectoire ne lui donne aucune description photographique des rochers : il sait uniquement que le chemin qu’il a tracé n’entrait pas en collision avec les limites du chenal.

Cette allégorie démontre avec clarté que la réussite d’une action ou d’une théorie ne prouve jamais qu’elle reflète positivement la structure de la réalité. Elle indique seulement qu’elle a trouvé une voie libre au sein des contraintes imposées par cette dernière. Puisque l’environnement ne fait qu’interdire sans jamais prescrire la trajectoire à suivre, il existe toujours une pluralité infinie de modèles théoriques, de mythologies, d’architectures conceptuelles et de philosophies d’action totalement divergents qui s’avèrent tous rigoureusement viables au sein des mêmes contraintes naturelles.

6. Mécanismes cognitifs de la construction conceptuelle selon von Glasersfeld

6.1 L’abstraction réfléchissante et l’opérationnalisation de la pensée

L’analyse technique des mécanismes de la pensée chez Ernst von Glasersfeld repose sur une réévaluation profonde du concept piagétien d’abstraction réfléchissante (reflective abstraction), qu’il oppose rigoureusement à l’abstraction empirique simple. L’abstraction empirique classique consiste à extraire une propriété sensorielle directement éprouvée à partir d’un ensemble d’objets perçus (par exemple, abstraire la couleur « rouge » en observant une série de pommes et de cerises en faisant abstraction de leur taille, de leur poids et de leur texture). Ce mécanisme élémentaire demeure néanmoins tributaire des données perceptives immédiates.

L’abstraction réfléchissante, en revanche, ne porte pas sur des données sensorielles, mais sur les propres opérations d’action et de coordination du sujet connaissant. Il s’agit d’un mécanisme métacognitif où l’esprit prend pour objet de pensée le déroulement même d’une séquence opératoire qu’il vient d’accomplir. L’attention focale s’extrait du contenu perceptif concret pour se fixer sur la forme de l’enchaînement des actes mentaux. C’est par ce processus fondamental que le sujet transforme une suite de coordinations sensori-motrices concrètes en une entité conceptuelle abstraite, détachable de tout contexte expérientiel particulier.

Glasersfeld décompose le schème opératoire piagétien en une structure ternaire formelle, qui gouverne toute l’économie cognitive de l’agent :

  • La condition préalable (ou situation initiale) : la reconnaissance par le système perceptif d’une configuration sensorielle spécifique déclenchant le schème ;
  • L’action motrice ou l’opération conceptuelle : la mise en œuvre de la routine dynamique préalablement associée à cette reconnaissance ;
  • Le résultat attendu : l’anticipation d’une conséquence bénéfique ou homéostatiquement stable au terme de l’opération.

Lorsque le résultat réel coïncide avec le résultat attendu, le schème se stabilise et renforce sa viabilité interne ; en cas d’écart, une perturbation est enregistrée, engageant l’agent dans une réorganisation conceptuelle par abstraction réfléchissante.

6.2 La constitution de la permanence de l’objet et de l’identité

L’une des démonstrations les plus éblouissantes de l’analyse opérationnelle menée par von Glasersfeld réside dans l’élucidation de la façon dont l’esprit d’un nouveau-né construit la permanence de l’objet et le concept d’identité individuelle. Pour le réalisme naïf, un hochet ou une pomme existe en tant qu’objet physique indépendant, que l’enfant se contente d’apercevoir puis d’oublier lorsqu’il n’est plus dans son champ visuel. Pour le constructivisme radical, l’objet permanent n’a rien d’une évidence naturelle : c’est un exploit d’ingénierie cognitive accompli par l’enfant vers le huitième ou neuvième mois de sa vie.

Pour un jeune nourrisson, le monde sensoriel n’est qu’un spectacle discontinu de sensations éphémères. Un objet qui glisse derrière un coussin cesse d’exister dès que l’impact sensoriel direct sur la rétine s’éteint. Construire « la permanence de l’objet » exige que le cerveau de l’enfant pose un acte d’attribution métacognitive audacieux : décider que le percept apparu avant la disparition et le percept qui réapparaît après le retrait du coussin ne sont pas deux objets distincts, mais « une seule et même entité » qui a continué d’exister de manière latente dans un espace hypothétique non perçu.

Glasersfeld distingue avec une finesse logique capitale l’équivalence d’exemplaires (reconnaître qu’un objet présente les mêmes caractéristiques qu’un autre objet préalablement vu) et l’identité individuelle (décider que cet objet est numériquement le même être persistant dans la durée temporelle). Cette création de l’identité permanente requiert l’intervention continue de la mémoire de travail et d’un schéma d’anticipation projectif. Loin d’être imposée par le monde, la permanence de l’objet est une stratégie d’une immense économie cognitive : elle évite au système d’avoir à reconstruire un univers entièrement neuf à chaque battement de paupières.

6.3 La genèse opératoire du nombre, de l’espace et du temps

L’ouvrage majeur de Glasersfeld, The Construction of Knowledge, ainsi que ses contributions fondamentales avec John Richards et Leslie Steffe, proposent une refondation opératoire de l’arithmétique élémentaire qui déstabilise les théories platoniciennes et ensemblistes classiques. Pour von Glasersfeld, le nombre n’est pas une entité mystique préexistant dans la nature, ni une propriété inhérente aux collections d’objets physiques (la « triplicité » d’un groupe de trois pommes n’est inscrite sur aucune d’entre elles).

Le nombre est le produit d’une série discrète d’actes d’attention focalisée. Compter, c’est exécuter un rythme attentionnel où l’esprit isole successivement des segments du flux perceptif (des « unités attentionnelles ») par un geste d’inclusion et d’exclusion, puis applique une opération d’intégration métacognitive qui regroupe ces unités individuelles en un tout structural synthétique. Le concept du chiffre « trois » ne réside ni dans les objets dénombrés, ni dans le symbole graphique, mais dans la prise de conscience réflexive d’avoir accompli trois impulsions attentionnelles coordonnées par une opération d’assemblage unitaire.

De la même manière, le temps et l’espace sont disséqués en termes d’opérations motrices et projectives. Le temps psychologique émerge exclusivement de la comparaison opératoire entre des configurations mémorisées et des configurations vécues dans le présent immédiat : c’est l’abstraction de la succession d’événements coordonnés par l’appareil cognitif qui crée le sentiment du flux temporel, et non l’écoulement d’une substance cosmique extérieure. L’espace, quant à lui, est modélisé comme un réseau relationnel d’anticipations de mouvements locomoteurs possibles. Dire qu’un objet est « derrière » un autre ne désigne pas une coordonnée spatiale absolue dans un éther vide, mais formalise la prédiction motrice selon laquelle il faudra contourner le premier élément sensoriel pour déclencher à nouveau la perception du second.

7. Langage, communication et intersubjectivité dans le cadre constructiviste

7.1 La critique du modèle du conduit télégraphique de la communication

L’adhésion sans faille au postulat de la clôture opérationnelle du système cognitif contraint von Glasersfeld à une critique sans concession de ce qu’il qualifie d’illusion sémiotique par excellence : le modèle du conduit télégraphique de la communication. Hérité d’une interprétation simpliste et mécaniste du schéma de la théorie de l’information de Claude Shannon et Warren Weaver, ce modèle postulateur décrit le langage comme un mécanisme par lequel un émetteur encode une pensée, une signification ou une idée sous la forme d’un signal acoustique ou graphique, le transporte à travers un canal matériel (l’air, le papier, le câble), et le délivre intact à un récepteur qui le décode pour installer la pensée d’autrui dans son propre cerveau.

Pour Glasersfeld, cette métaphore du tuyau ou du transport de marchandises est une absurdité épistémologique totale. Les ondes sonores générées par le larynx d’un individu ou les marques d’encre imprimées sur une page ne contiennent, au sens physique le plus rigoureux, strictement aucun atome de sens. Elles ne sont rien de plus que des vibrations mécaniques ou des traces de matière contrastée. Les mots d’une langue n’ont pas de signification en eux-mêmes : ils n’agissent que comme des stimuli physiques périphériques déclenchant chez le récepteur la réactivation de ses propres schèmes conceptuels, de ses propres souvenirs mémoriels et de ses propres opérations attentionnelles préalablement associées à ces motifs auditifs.

Le lexique et la grammaire de chaque locuteur individuel sont forgés de manière irréductiblement singulière tout au long d’une trajectoire expérientielle unique. Lorsque nous entendons le mot « justice », « douleur » ou « arbre », nous ne recevons pas l’idée de l’interlocuteur : nous faisons résonner notre propre boîte à outils cognitive. Le sens n’est jamais transféré d’un être humain à un autre ; il est systématiquement reconstruit localement et de manière strictement subjective par chaque agent conscient.

7.2 La négociation continue du sens et l’intersubjectivité dérivée

Si la communication humaine ne transfère aucun sens objectif et si chaque individu est confiné dans l’univers de ses propres opérations mentales, comment expliquer que nous ne soyons pas en proie à une cacophonie totale et que nous parvenions à bâtir des ponts, à organiser des sociétés et à dialoguer avec une précision incontestable ?

Glasersfeld répond à cette aporie en substituant au mythe de la transparence intersubjective le principe de la négociation continue et itérative du sens. La communication réussie ne signifie pas que deux interlocuteurs partagent une seule et même pensée identique dans une sorte de communion mystique ; elle signifie simplement qu’il y a adéquation comportementale et compatibilité opératoire entre leurs attentes respectives au cours de l’échange. Lorsque je demande à mon voisin de me passer le sel à table et qu’il me tend la salière, je ne sais absolument pas quelle est la texture phénoménologique exacte de sa perception de la « salière » ni s’il voit la même nuance de blanc que moi : je constate simplement que son action s’est emboîtée de manière harmonieuse dans mes attentes sans déclencher de perturbation opérationnelle.

L’accord communicatif est un équilibre précaire sans cesse remis en jeu, analogue au réglage continu de deux musiciens qui improvisent ensemble. L’intersubjectivité n’est donc pas une donnée ontologique originaire préexistant au sujet (comme l’affirmaient certaines branches de la phénoménologie ou du personnalisme), mais un édifice de second rang entièrement dérivé de l’expérience individuelle. L’autre n’est pas directement accessible dans sa transcendance : il est un modèle théorique complexe que je construis au sein de mon propre champ expérientiel pour rendre compte des régularités troublantes de certains objets de mon environnement qui parlent, réagissent et semblent agir d’une façon analogue à la mienne.

7.3 Le dépassement du solipsisme par la reconnaissance d’autrui

L’un des sommets théoriques du constructivisme radical réside dans sa résolution pragmatique du spectre du solipsisme. Si le sujet est seul dans son univers de représentations, pourquoi ne pas s’enfermer dans un délire autistique ou un égocentrisme triomphant ? Glasersfeld démontre que loin de conduire au solipsisme, le constructivisme radical fournit la seule justification véritablement philosophique et rationnelle de la nécessité vitale d’autrui pour stabiliser la pensée.

Dans l’isolement cognitif, la viabilité d’un schème conceptuel demeure fragile, car elle ne s’appuie que sur mes propres boucles d’action sensorimotrice. Or, dès lors que je parviens à construire au sein de mon expérience des entités que je dote d’une agentivité autonome analogue à la mienne – c’est-à-dire que je reconnais l’existence d’autres sujets connaissants –, ces « autres » deviennent les testeurs suprêmes de mes propres modèles opératoires. Lorsque je découvre qu’un modèle du monde que j’ai forgé me permet de prédire les réactions d’autrui, et que ces autres réagissent d’une manière qui concorde avec mes anticipations symboliques, la viabilité de mes constructions s’en trouve puissamment consolidée et élevée à un degré de solidité supérieur : la viabilité intersubjective.

De surcroît, cette reconnaissance n’est pas seulement cognitive, elle fonde une éthique de la responsabilité radicale. Reconnaître autrui dans le cadre constructiviste signifie renoncer à l’impérialisme ontologique : je ne peux plus imposer à quiconque mes représentations comme étant la vérité absolue des choses, car je sais qu’autrui construit lui aussi son monde expérientiel au moyen de ses propres opérations irréductibles. L’empathie devient un travail conscient d’imagination cognitive, consistant à tenter de reconstituer les contraintes et les règles opératoires qui rendent viables les comportements et les énoncés de mon interlocuteur, si étranges ou hétérodoxes qu’ils puissent m’apparaître de prime abord.

8. Applications psychologiques et psychopathologiques du constructivisme radical

8.1 L’impact sur les thérapies systémiques et l’école de Palo Alto

L’influence des thèses constructivistes radicales s’est déployée avec une intensité retentissante dans le domaine de la psychologie clinique et des thérapies familiales systémiques, notamment à travers les travaux fondateurs de l’école de Palo Alto en Californie. Des figures de proue de la thérapie brève telles que Paul Watzlawick (qui introduisit et préfaça les textes de Glasersfeld auprès du grand public dans son célèbre ouvrage collectif L’invention de la réalité), John Weakland et Richard Fisch ont trouvé dans l’épistémologie glasersfeldienne la clé de voûte de leur pratique clinique.

Au sein de ce paradigme, le symptôme psychopathologique (anxiété chronique, phobie, dynamique relationnelle dysfonctionnelle, trouble obsessionnel) cesse d’être considéré comme une tare biologique intrinsèque, un déficit structurel ou l’expression d’une pulsion inconsciente enfouie au plus profond de l’appareil psychique. Le symptôme est rigoureusement redéfini comme une construction cognitive rigide devenue non viable. Le patient souffre parce qu’il s’acharne à appliquer dans son existence quotidienne une grille de lecture et des schèmes opératoires d’action qui entrent systématiquement en collision violente avec les perturbations de son milieu relationnel et affectif.

Cette perspective sonne le glas du diagnostic psychiatrique classique conçu comme une étiquette ontologique statique et dévalorisante. Le thérapeute constructiviste systémique n’a pas pour mission d’imposer au patient la « bonne vision du monde », ni de lui faire admettre une « réalité objective » qu’il refuserait obstinément de voir. Le thérapeute s’attache à explorer minutieusement la logique interne et la circularité autoréférentielle du système de croyances du patient, afin de repérer les prémisses opératoires dysfonctionnelles qui engendrent en boucle la souffrance vécue.

8.2 La restructuration cognitive et le recadrage expérientiel

L’intervention thérapeutique centrale issue du constructivisme radical est la technique du recadrage (reframing). Puisque la signification d’un événement n’est pas inhérente à l’événement lui-même mais résulte de l’opération d’assemblage et du cadre conceptuel dans lequel le sujet l’enclot, modifier le cadre modifie instantanément la nature même de l’expérience et les capacités d’action qui lui sont associées.

Recadrer ne consiste pas à débiter des formules d’auto-persuasion superficielles, mais à proposer une nouvelle organisation opératoire des faits qui soit à la fois :

  • Totalement compatible avec les données expérientielles brutes que le patient ne peut nier ;
  • Pourvue d’une viabilité fonctionnelle bien supérieure à celle de l’ancien modèle pathogène ;
  • Génératrice de nouveaux schèmes d’action qui libèrent le patient de ses impasses comportementales.

À titre d’illustration, requalifier la « tyrannie jalouse » d’un partenaire en une « tentative désespérée de protéger un lien affectif menacé par une angoisse d’abandon » ne change pas les faits factuels vécus par le couple, mais subvertit radicalement la boucle de rétroaction émotionnelle et motrice. L’autre n’apparaît plus comme un tortionnaire malveillant qu’il faut combattre (action qui entretenait le cercle vicieux de la confrontation), mais comme un être vulnérable appelant une réassurance apaisante. En dynamitant les paradoxes autoréférentiels et les pièges logiques de la communication, le recadrage constructiviste réhabilite l’agentivité fondamentale de l’individu, qui cesse de se percevoir comme une victime impuissante d’un monde hostile pour redevenir le co-créateur conscient et responsable de sa réalité vécue.

8.3 La notion de pathologie mentale comme crise de viabilité

L’analyse psychopathologique se trouve ainsi clarifiée de fond en comble : la maladie mentale n’est pas un dysfonctionnement de la machinerie perceptive qui échouerait à capter la vérité, mais une crise de viabilité cognitive. L’être humain souffre psychiquement lorsque la carte opératoire dont il dispose pour s’orienter dans l’existence ne lui permet plus de contourner les écueils de son monde expérientiel sans ressentir d’insupportables déchirures internes.

La dépression sévère et le délire paranoïaque constituent des cas d’école particulièrement saisissants de boucles de confirmation closes et sclérosées. Dans l’état paranoïaque, le système cognitif de l’individu applique avec une rigueur implacable un schème d’assimilation prédominant : « chaque regard, chaque mot anodin, chaque geste d’un inconnu dans la rue est la preuve irréfutable d’un complot ourdi contre moi ». D’un point de vue constructiviste, le système paranoïaque fait preuve d’une cohérence logique interne stupéfiante : aucune perturbation ne parvient à déstabiliser son schème, car chaque démenti d’autrui est immédiatement réassimilé comme une ruse supplémentaire de la conspiration. Cependant, ce modèle cognitif paie sa cohérence interne au prix d’une perte totale de viabilité relationnelle, sociale et vitale, menant à l’isolement destructeur de l’agent.

La santé psychique, dès lors, ne se définit plus jamais par la conformité passive aux normes d’une réalité sociale dominante, mais par la flexibilité cognitive, la richesse du répertoire de schèmes disponibles et l’aptitude inventive à accommoder ses modèles de pensée lorsque les contraintes de l’expérience les rendent inopérants. Le bien-être est l’état d’un sujet capable de suspendre l’absolutisme de ses certitudes pour inventer de nouvelles architectures de sens viables.

9. La révolution pédagogique et la didactique constructiviste des disciplines

9.1 La dénonciation virulente de l’illusion transmissive

C’est indéniablement au cœur des sciences de l’éducation et de la didactique des disciplines qu’Ernst von Glasersfeld a incarné de la façon la plus retentissante le rôle de réformateur intellectuel. Ses écrits consacrent une dénonciation implacable de ce qu’il a théorisé comme l’illusion transmissive, paradigme hégémonique qui empoisonne selon lui l’enseignement traditionnel depuis des siècles. L’école traditionnelle repose sur l’hypothèse tacite que le savoir est une marchandise intellectuelle découpée en tranches curriculaires, qu’un maître omniscient pourrait injecter directement dans le réceptacle vide que constituerait le cerveau réceptif de l’élève au moyen d’un discours verbal articulé.

Glasersfeld démontre l’impossibilité neurobiologique et philosophique d’un tel prodige. Aucun enseignant ne peut déposer par miracle une idée, un concept physique ou un algorithme mathématique dans la tête d’un élève. Le langage professoral n’est qu’un flux d’ondes acoustiques que l’élève est forcé de décoder et de restructurer avec le seul matériau dont il dispose à cet instant de sa vie : ses propres structures cognitives et ses propres schèmes d’assimilation préalablement formés. L’enseignement magistral basé sur la restitution mémorielle passive ne produit au mieux que du dressage comportemental (ce que Glasersfeld nomme avec mépris le training ou conditionnement opérant de surface), où l’élève répète mécaniquement les mots que l’examinateur s’attend à lire sans avoir rien compris aux opérations conceptuelles sous-jacentes.

Dans ce cadre renouvelé, la notion d’« erreur » subit une transvaluation radicale. L’erreur d’un élève n’est plus une faute morale d’inattention, un stigmate de paresse ou la marque d’un déficit d’intelligence. Une réponse erronée est l’empreinte logique parfaitement cohérente d’une organisation cognitive particulière confrontée à une tâche précise. L’élève répond avec la structure qui fait sens pour lui à ce stade de son développement. Condamner l’erreur de l’extérieur sans remonter aux actes de pensée qui l’ont logiquement générée rend toute véritable pédagogie impossible.

9.2 La didactique des mathématiques et des sciences à Athens (Géorgie)

Loin de s’en tenir à des vitupérations théoriques, von Glasersfeld a passé plus de deux décennies sur le terrain scolaire à l’Université de Géorgie, à Athens, en collaborant étroitement avec des figures historiques de la didactique des mathématiques comme Leslie P. Steffe et Paul Cobb. Ensemble, ils ont révolutionné la compréhension de la manière dont les jeunes enfants construisent les concepts d’addition, de fraction, de proportion et de raisonnement algébrique.

La méthodologie novatrice déployée reposait sur le recours systématique aux entretiens cliniques vidéo-enregistrés menés sur de longues cohortes d’élèves en difficulté ou en progression. Au lieu de mesurer la rapidité d’exécution de calculs standardisés, les chercheurs observaient avec une minutie quasi chirurgicale la cinématique des doigts de l’enfant, les hésitations verbales, les fixations du regard et les micro-gestes de comptage. Cette approche a permis de cartographier avec une précision inédite les stades d’abstraction par lesquels passe un être humain :

  • Le comptage d’objets visibles perceptifs ;
  • Le comptage de substituts figuraux moteurs ;
  • La substitution d’unités abstraites implicites ouvrant enfin la voie à la flexibilité arithmétique.

Les situations didactiques constructivistes radicales créées par l’équipe de Glasersfeld ne consistaient pas à montrer « comment faire le calcul », mais à confronter les enfants à des situations-problèmes spécifiquement calibrées pour engendrer un blocage, c’est-à-dire une perturbation cognitive majeure au sein de leurs schèmes inopérants. Placés face à l’impossibilité de résoudre le problème avec leurs routines antérieures et privés de toute intervention dogmatique du professeur qui leur donnerait « la recette toute faite », les élèves se voyaient obligés de déployer une réflexion métacognitive pour créer par eux-mêmes, par réorganisation opératoire autonome, le concept mathématique plus vaste assurant la résolution du conflit.

9.3 La posture de l’enseignant constructiviste radical

La posture professionnelle de l’enseignant s’en trouve bouleversée jusqu’en ses fondations anthropologiques. L’enseignant constructiviste radical abandonne l’estrade du maître autoritaire qui assène des vérités ex cathedra pour endosser le rôle infiniment plus humble, exigeant et fascinant d’architecte d’environnements cognitifs et de diagnosticien des esprits.

L’enseignant moderne selon Glasersfeld doit développer deux compétences primordiales :

  • L’écoute décentrée : être capable de suspendre ses propres représentations savantes d’adulte pour faire l’effort d’inférence phénoménologique consistant à « modéliser le modèle de l’élève ». Il s’agit de se poser la question : « Quelle doit être la structure conceptuelle de cet enfant pour qu’il formule cette réponse précise qui me semble fausse ? » ;
  • L’ingénierie des perturbations mesurées : savoir concevoir des environnements matériels, symboliques et dialogiques qui offrent le niveau optimal de perturbation cognitive. Si la perturbation est trop faible, l’élève l’assimile sans rien apprendre ; si elle est trop violente et incompréhensible, l’élève décroche, découragé par l’angoisse de l’échec. L’art pédagogique réside dans le dosage précis du conflit cognitif qui force l’accommodation sans détruire l’estime intellectuelle du sujet apprenant.

L’objectif suprême d’une telle pédagogie n’est pas d’empiler des nomenclatures de faits encyclopédiques, mais de susciter en permanence la métacognition réflexive chez l’élève. L’école constructiviste apprend à apprendre : elle apprend à l’individu à observer ses propres opérations de pensée, à tester la viabilité de ses hypothèses, à douter méthodiquement de ses certitudes intuitives et à éprouver la joie indicible de l’invention intellectuelle souveraine.

10. Critiques épistémologiques, controverses et débats théoriques

10.1 L’accusation récurrente de solipsisme et sa réfutation

Dès sa formulation publique, le constructivisme radical d’Ernst von Glasersfeld a suscité une vive résistance au sein de la communauté des philosophes de la connaissance et des psychologues réalistes. La critique la plus récurrente, la plus tenace et la plus passionnée a consisté à qualifier cette doctrine d’avatar moderne et destructeur du solipsisme, cette impasse philosophique radicale selon laquelle le sujet pensant ne peut être certain que de sa propre existence solitaire, réduisant l’univers entier et les autres êtres humains à des fantômes ou à de simples fictions projetées par son imagination.

Des épistémologues critiques ont soutenu que si l’on affirme que le sujet n’accède jamais à une quelconque réalité extérieure et que la connaissance ne concerne que l’organisation du monde expérientiel subjectif, alors rien ne permet plus de distinguer un modèle scientifique rigoureux du délire halluciné d’un psychotique. Si tout est construction d’un esprit clos, tout n’est-il pas que pure illusion arbitraire ?

Von Glasersfeld a balayé cette accusation avec une vigueur dialectique sans faille, en opérant une distinction fondamentale entre le solipsisme ontologique et le solipsisme méthodologique. Le solipsisme ontologique affirme dogmatiquement : « il n’y a rien en dehors de ma conscience individuelle ». Le constructivisme radical n’a jamais souscrit à une telle ineptie métaphysique. Glasersfeld répète inlassablement que le sujet se heurte constamment aux limites infranchissables posées par les contraintes négatives du milieu. Le monde ontologique existe d’une manière indéniable puisqu’il a le pouvoir de briser et de rendre impossibles nos actions non viables. Nous ne construisons pas le monde par une magie démiurgique capricieuse ; nous construisons des chemins de navigation au sein d’une topographie invisible dont nous ne connaissons que les obstacles.

De surcroît, le constructivisme radical intègre pleinement la socialité et l’intersubjectivité, comme nous l’avons exploré : le sujet a besoin de modèles d’autrui pour stabiliser la viabilité de ses propres théories. Le solipsisme glasersfeldien est purement méthodologique et fonctionnel : il prend acte avec honnêteté de la clôture opérationnelle du système nerveux et du fait irréfutable que nos perceptions ne sortent jamais des frontières de notre appareil cognitif.

10.2 La querelle avec le réalisme scientifique et le matérialisme

Une autre controverse majeure a opposé le constructivisme radical aux partisans du réalisme scientifique et du matérialisme philosophique contemporain, notamment incarnés par des penseurs comme Mario Bunge, John Searle ou certains tenants de l’épistémologie évolutionniste poppérienne. L’argument maître brandi par les réalistes scientifiques contre Glasersfeld est le célèbre argument du « miracle » formulé par Hilary Putnam : comment expliquer le succès technologique stupéfiant de la science moderne – le fait que nous parvenions à envoyer des sondes sur Mars, à concevoir des micropuces gravées au nanomètre ou à manipuler le génome humain – si nos équations théoriques ne correspondaient pas fidèlement et objectivement à la réalité même de l’univers physique ? Réduire ce succès technologique prodigieux à une simple « viabilité fonctionnelle » aléatoire reviendrait à faire de la réussite de la science un miracle absolument inexplicable.

La réplique de von Glasersfeld constitue l’un des joyaux d’élégance de son œuvre. L’argument du prétendu miracle ne repose, selon lui, que sur une confusion conceptuelle entre l’efficacité pratique et la vérité métaphysique. Pour démonter l’argument réaliste, Glasersfeld recourt à l’histoire des sciences : pendant des millénaires, la navigation maritime a traversé avec un succès éclatant tous les océans du globe en s’appuyant sur l’astronomie de Ptolémée et le modèle géocentrique du monde ! Les marins calculaient la position de leur navire au sextant en postulant la fixité de la Terre et la rotation physique des sphères célestes étoilées au-dessus de leurs têtes. Le modèle géocentrique était d’une efficacité technologique remarquable et parfaitement viable pour la navigation côtière et hauturière ; pourtant, il décrivait une ontologie cosmique que la science moderne a totalement répudiée.

L’efficacité d’une technique prouve seulement que les calculs de l’ingénieur n’ont pas violé les contraintes du milieu à l’échelle de son intervention pratique ; elle n’apporte pas le début d’une preuve que les concepts théoriques invoqués (électrons, quarks, ondes gravitationnelles, champs électromagnétiques) constituent l’essence même de l’étoffe ontologique du monde. Les théories scientifiques sont des modèles mathématiques et instrumentaux remarquablement affinés pour prédire des séries de mesures empiriques régulières, non des ouvertures magiques sur l’absolu d’une nature impersonnelle.

10.3 Constructivisme radical versus socioconstructivisme

Enfin, un débat théorique fratricide mais fondamental s’est déployé tout au long des années 1980 et 1990 entre le constructivisme radical et le socioconstructivisme (ou constructionnisme social), représenté par des chercheurs comme Kenneth Gergen, Rom Harré et certains sociologues des sciences inspirés par la sociologie de la connaissance.

Pour le constructionnisme social de Kenneth Gergen, le lieu primordial de l’émergence du sens et de la connaissance ne réside absolument pas dans l’esprit individuel, dans le cerveau ou dans les schèmes d’action sensorimoteurs d’un sujet isolé. Le sens est, de part en part, un artefact discursif forgé dans et par les pratiques langagières, les interactions sociales collectives et les conventions culturelles. Pour Gergen, le constructivisme de Glasersfeld demeure trop captif de l’individualisme méthodologique de la tradition cartésienne et de la psychologie cognitive classique en cherchant des mécanismes d’abstraction « dans la tête » d’un agent solitaire.

Glasersfeld a formulé une critique lucide de cette absolutisation du socius et du langage. S’il ne conteste nullement l’importance colossale de l’environnement social et des matrices culturelles dans lesquelles un être humain se développe, il pose la question logique inévitable : « Que peut bien signifier une « interaction sociale » s’il n’y a pas d’individus cognitifs dotés d’un appareil perceptif pour faire l’expérience de cette interaction ? ». Une société ou une langue ne pensent pas de manière autonome : ce sont des individus concrets qui entendent des mots, décodent des gestes, éprouvent des perturbations et construisent des significations. Éliminer le sujet biologique et cognitif au profit d’un discours impersonnel flottant dans le vide social relève d’une illusion intellectualiste qui oublie que la première racine de toute pensée réside dans l’action corporelle vivante.

11. Méthodologie constructiviste et recherche empirique en sciences cognitives

11.1 L’entretien d’explicitation et l’investigation phénoménologique

Loin d’être un système spéculatif fermé sur lui-même, le constructivisme radical a généré des méthodologies de recherche empirique hautement rigoureuses pour percer la boîte noire des processus de conceptualisation. La principale méthode d’investigation mise au point par l’école de recherche glasersfeldienne est l’adaptation radicale de la méthode clinique piagétienne, préfigurant et enrichissant ce que des chercheurs francophones comme Pierre Vermersch théoriseront plus tard sous le nom d’entretien d’explicitation.

Dans un protocole expérimental constructiviste classique, le chercheur ne se contente pas d’attribuer une note binaire (succès ou échec) à la résolution d’une tâche par le sujet testé. Le protocole implique une immersion dialogique et observationnelle approfondie où le sujet est invité à verbaliser de manière concomitante ou rétrospective chaque micro-étape de son raisonnement. Les caméras vidéo enregistrent avec une résolution maximale les hésitations, la direction des saccades oculaires, les mouvements d’esquisse de préhension et les soupirs d’inhibition.

L’objectif de cette investigation phénoménologique est d’assurer la traçabilité opératoire de la pensée. Le chercheur cherche à reconstituer la chaîne séquentielle précise des actes mentaux par lesquels l’esprit de l’apprenant s’est représenté la tâche, a segmenté le problème, a assemblé les données et a évalué la viabilité de son action. La validité écologique d’une telle recherche ne se mesure pas au nombre de sujets statistiques agrégés dans un panel standardisé, mais à la puissance explicative du modèle qualitatif construit pour rendre compte de la logique interne du sujet dans son contexte de résolution d’action immédiat.

11.2 La modélisation cybernétique et l’intelligence artificielle symbolique

La pensée d’Ernst von Glasersfeld a également nourri des liens historiques et théoriques féconds avec les premiers développements de l’intelligence artificielle et de la modélisation informatique de la cognition. Dès ses travaux initiaux avec Silvio Ceccato à Milan, Glasersfeld avait perçu que l’implémentation algorithmique de processus mentaux sur une machine constituait le test de viabilité par excellence pour une théorie philosophique de l’esprit : si une opération conceptuelle est rigoureusement définie, on doit pouvoir la simuler formellement.

Toutefois, Glasersfeld a formulé très tôt une critique prémonitoire à l’encontre des dérives de l’intelligence artificielle symbolique classique (GOFAI – Good Old Fashioned AI) et des « systèmes experts » des années 1970 et 1980. Ces programmes fonctionnaient en manipulant des symboles logiques abstraits qui leur étaient injectés de l’extérieur par des programmeurs humains réalistes. La machine traitait ces symboles sans que ces derniers n’aient le moindre ancrage sémantique dans une expérience propre du système. Glasersfeld anticipait ainsi de manière éclatante ce que le philosophe Stevan Harnad théorisera plus tard sous le concept du problème de l’ancrage des symboles (symbol grounding problem).

Une machine, martèle Glasersfeld, ne développera jamais une véritable intelligence conceptuelle tant qu’elle ne sera pas un agent autonome doté d’une corporéité sensorimotrice, capable de subir des perturbations homéostatiques de son milieu et contrainte de construire ses propres invariants fonctionnels pour préserver sa viabilité interne. Ce n’est pas le programmeur qui doit fournir les catégories à la machine ; c’est le système computationnel autonome qui doit inventer ses concepts par abstraction réfléchissante au fil de ses boucles de rétroaction cybernétiques.

11.3 L’analyse des micro-genèses et de l’apprentissage situé

Une autre contribution empirique maîtresse réside dans l’analyse systématique des micro-genèses. Contrairement aux approches macro-développementales traditionnelles de la psychologie génétique qui étudient les transitions cognitives sur des échelles de temps longues (mois ou années séparant les grands stades piagétiens), la recherche constructiviste radicale traque les réorganisations conceptuelles qui se déploient in situ en quelques minutes ou quelques fractions de seconde.

L’observation fine de l’apprentissage situé démontre que l’architecture conceptuelle d’un être humain est d’une extraordinaire plasticité contextuelle. Face à un problème de physique mécanique ou de partage proportionnel, un individu ne mobilise pas un grand « algorithme formel universel » froidement logé dans sa mémoire : il sélectionne à toute vitesse des heuristiques locales forgées au cœur d’expériences matérielles concrètes antérieures. L’impact de la disposition spatiale des objets, de la formulation lexicale immédiate et de la charge émotionnelle de la situation s’avère déterminant sur la sélection des schèmes opératoires.

Cette approche dynamique a sonné le glas des grilles d’évaluation psychométriques quantitatives et statiques qui prétendaient figer le « quotient intellectuel » ou le niveau de raisonnement d’un enfant au sein d’une échelle abstraite. L’évaluation constructiviste cartographie un paysage dynamique de compétences, observant la façon dont un système cognitif réagit à l’introduction d’un obstacle expérientiel, le temps qu’il met à accommoder ses routines d’action, et la façon dont il intègre les contraintes de son environnement pour inventer une voie de passage viable.

12. Héritage contemporain et actualité de la pensée de von Glasersfeld

12.1 Résonances dans les neurosciences cognitives et le cerveau prédictif

Si la pensée d’Ernst von Glasersfeld a pu apparaître, au cours des années 1980, comme une provocation épistémologique solitaire et iconoclaste, les révolutions scientifiques les plus récentes des neurosciences computationnelles contemporaines sont venues lui apporter une confirmation stupéfiante. L’essor fulgurant du paradigme du cerveau prédictif (predictive processing et codage prédictif), brillamment formalisé par le neurobiologiste et physicien Karl Friston et le philosophe Andy Clark, se lit comme une traduction computationnelle et neuroanatomique directe des postulats fondamentaux du constructivisme radical.

Le cerveau humain n’est plus envisagé aujourd’hui par les neurosciences de pointe comme un appareil photographique ou un récepteur passif qui attendrait d’être stimulé par les rayons du monde extérieur pour élaborer une image rétinienne. Le cerveau fonctionne comme un générateur clos de prédictions descendantes (top-down). En permanence, le cortex cérébral projette de manière active sur le monde sensoriel une théorie interne de ce qu’il s’attend à éprouver au moment suivant. Les signaux nerveux ascendants (bottom-up) issus des organes sensoriels périphériques ne transmettent aucune image du monde ; ils ne transportent strictement que l’erreur de prédiction, c’est-à-dire le signal de décalage mathématique entre l’anticipation forgée par le cerveau et l’impact physique réel éprouvé.

Le cerveau prédictif de Friston applique le principe d’énergie libre pour minimiser en continu cette erreur de prédiction, exactement comme le système cognitif de von Glasersfeld réaménageait ses schèmes sous l’aiguillon d’une perturbation homéostatique. L’image que nous avons de la réalité visible n’est donc rien d’autre qu’une « hallucination contrôlée » en circuit fermé, continuellement corrigée et bornée par les contraintes négatives des flux sensoriels. La neurobiologie la plus avancée valide ainsi sans réserve le principe glasersfeldien : nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, nous ne voyons jamais que les théories viables que notre système nerveux sécrète pour neutraliser ses incertitudes prédictives.

12.2 Les prolongements dans l’énaction et la cognition incarnée

L’héritage de von Glasersfeld féconde également de manière magistrale le vaste champ contemporain de la cognition incarnée (Embodied Cognition) et les théories de l’énaction héritées de Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch. Dans leur ouvrage manifeste de 1991, The Embodied Mind (L’inscription corporelle de l’esprit), les théoriciens de l’énaction ont formalisé l’idée que le monde n’est pas un ensemble de faits préexistants attendant d’être représentés par l’esprit, mais qu’il est énacté, c’est-à-dire « fait émerger » par l’histoire continue de l’action corporelle de l’agent dans son milieu.

Ce prolongement contemporain pousse l’intuition de Glasersfeld jusque dans la racine biologique et motrice de nos métaphores les plus abstraites. Les travaux de linguistes cognitifs comme George Lakoff et Mark Johnson ont révélé que les structures les plus éthérées de la logique humaine (les concepts d’inclusion, d’exclusion, de force causale, de linéarité temporelle, de montée et de descente) trouvent toutes leur matrice générative dans les coordinations motrices élémentaires de notre corps physique : se tenir debout dans un champ gravitationnel, marcher vers l’avant, saisir un objet avec les mains, franchir une frontière physique.

Cette convergence théorique débouche aujourd’hui sur une écologie cognitive d’une rare puissance. Puisque nous n’avons pas d’accès direct à un monde extérieur déconnecté de nous, et puisque le monde que nous expérimentons est indissociable de notre manière de nous mouvoir, de percevoir et d’agir, nous ne pouvons plus continuer à penser l’humain comme un sujet souverain extérieur à un écosystème objectif. Détruire l’environnement, c’est détruire les conditions mêmes de viabilité de notre propre esprit incarné. L’éthique environnementale contemporaine trouve dans cette prise de conscience épistémologique une assise inébranlable : nous sommes viscéralement impliqués dans le tissu de chaque réalité que nous faisons advenir.

12.3 Bilan philosophique : une éthique de la responsabilité cognitive

Au terme de cette traversée de l’édifice bâti par Ernst von Glasersfeld, le constructivisme radical révèle son véritable visage : il ne s’agit pas simplement d’une théorie technique de la cognition ou d’un paradigme méthodologique réservé à quelques didacticiens et psychothérapeutes spécialisés ; il constitue une méditation philosophique libératrice et une éthique fondamentale de l’existence.

En arrachant à l’esprit humain l’illusion réconfortante mais dangereuse d’une vérité absolue, universelle et ontologiquement garantie, le constructivisme radical opère une décontamination salutaire de l’espace politique et social. L’histoire humaine n’a que trop souffert de ceux qui se sont crus investis de la mission divine ou rationnelle d’imposer au reste de l’humanité « la Vérité Objective » de l’Histoire, de la Race, de l’Économie ou de la Religion. Les fanatismes, les dogmatismes totalitaires et les guerres d’anéantissement s’enracinent tous, sans exception, dans la conviction aveugle que notre esprit possède le reflet fidèle de la Réalité et que ceux qui pensent différemment sont des aveugles, des fous ou des criminels qu’il convient de rééduquer ou d’éliminer.

Le constructivisme radical oppose à ce fanatisme dévastateur la responsabilité cognitive totale et irréversible de l’individu. Si nos théories, nos certitudes et nos valeurs morales ne sont pas dictées par la Nature ou par Dieu, mais résultent de notre propre artisanat conceptuel, alors nous sommes seuls et entièrement responsables des mondes que nous faisons advenir par notre pensée et par notre action. Dès lors que je comprends que l’autre individu fait face aux mêmes contraintes que moi et construit son monde expérientiel avec la même légitimité opératoire, l’altérité cesse d’être une menace pour devenir une invitation au dialogue, au décentrement et à la créativité commune.

À notre époque contemporaine, marquée par les crises de repères, le brouillage médiatique, l’essor des « faits alternatifs », la prolifération des chambres d’écho algorithmiques et le vertige de la post-vérité, le message de Glasersfeld résonne avec une urgence sans précédent. Il nous rappelle qu’échapper au relativisme nihiliste ne nécessite pas de revenir naïvement aux dogmes d’un réalisme autoritaire dépassé. Il existe un chemin plus exigeant, lucide et émancipateur : celui qui nous enseigne à évaluer nos croyances non pas à l’aune de leur prétention illusoire à refléter l’Être absolu, mais à celle de leur viabilité éthique, humaine et relationnelle, afin de continuer à rendre ce monde expérientiel habitable pour nous-mêmes et pour les générations à venir.

Références

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Looti, M. (2026, septembre 23). Constructivisme radical – Ernst von Glasersfeld. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/constructivisme-radical-ernst-von-glasersfeld/
Looti, Mohammed. “Constructivisme radical – Ernst von Glasersfeld.” Base de données de psychologie en français, 23 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/constructivisme-radical-ernst-von-glasersfeld/.
Looti, Mohammed. “Constructivisme radical – Ernst von Glasersfeld.” Base de données de psychologie en français. septembre 23, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/constructivisme-radical-ernst-von-glasersfeld/.