1. Résumé / Abstract
L’échelle du regret anticipé de perdre un pari (connue sous l’acronyme anglophone Anticipated Regret of Losing a Gamble, AROL) a été développée et formalisée par Naomi Mandel et Stephen M. Nowlis (2008) dans le cadre de leurs travaux fondateurs publiés au sein du Journal of Consumer Research. Cet instrument psychométrique concis, composé de 3 items mesurés à l’aide d’une échelle de type Likert en 7 points (allant de 1 = « fortement en désaccord » à 7 = « fortement d’accord »), a été conçu pour évaluer la saillance affective et cognitive de la perte potentielle lors d’une prise de décision sous incertitude, spécifiquement l’état de détresse psychologique, d’anxiété pré-décisionnelle et d’aversion au remords anticipé éprouvé par un individu confronté au dénouement incertain d’un jeu de hasard ou d’un pari.
Dans les contextes de choix économique, de consommation d’expériences hédoniques ou de jeux d’argent, l’AROL permet de quantifier l’intensité du conflit émotionnel en amont de l’issue définitive. Les études de validation menées par Mandel et Nowlis mettent en évidence une consistance interne robuste, caractérisée par un coefficient alpha de Cronbach excédant fréquemment les seuils psychométriques recommandés (α > 0,80), ainsi qu’une structure strictement unidimensionnelle confirmée par l’analyse factorielle exploratoire et confirmatoire. L’instrument s’avère particulièrement utile pour déterminer comment le fait d’émettre des prédictions explicites ou d’anticiper les résultats négatifs altère l’appréciation ultérieure des expériences, intensifie le regret contrefactuel et réoriente les conduites d’évitement ou de recherche de risque.
2. Mots-clés / Keywords
Regret anticipé, prise de décision, théorie de la décision, aversion au regret, jeux de hasard, comportement du consommateur, psychométrie, stress pré-décisionnel, pensée contrefactuelle, Mandel et Nowlis, évaluation affective, échelle de Likert.
3. Auteurs / Authors
L’échelle du regret anticipé de perdre un pari a été élaborée par deux chercheurs universitaires de premier plan en marketing comportemental et psychologie de la consommation :
- Naomi Mandel : Professeure de marketing à la W. P. Carey School of Business de l’Arizona State University (Tempe, Arizona, États-Unis). Ses recherches portent sur le concept de soi, la compensation identitaire, les émotions anticipées et l’impact des états affectifs sur le comportement d’achat et le jugement probabiliste. Courriel institutionnel :
[email protected]. - Stephen M. Nowlis : Professeur émérite ou titulaire de la chaire August A. Busch Jr. en marketing à la Olin Business School de la Washington University in St. Louis (St. Louis, Missouri, États-Unis). Expert reconnu des processus de choix, du compromis décisionnel, des évaluations sensorielles et de l’influence temporelle dans l’expérience de consommation. Courriel institutionnel :
[email protected].
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’échelle AROL est de fournir aux chercheurs et aux praticiens une mesure empirique standardisée, rapide et psychométriquement fidèle de l’anxiété et du remords qu’un sujet anticipe d’éprouver s’il venait à perdre un pari ou à subir une issue défavorable dans une situation aléatoire. Dans la recherche en économie comportementale et en psychologie sociale, les théoriciens postulent depuis longtemps que les décideurs ne choisissent pas uniquement en fonction de l’utilité espérée objective, mais également en modulant leur comportement pour se prémunir contre des états émotionnels aversifs futurs.
Plus précisément, Mandel et Nowlis (2008) ont cherché à comprendre pourquoi et comment le simple fait d’exiger des individus qu’ils formulent une prédiction explicite avant un événement (par exemple le dénouement d’un événement sportif, un tirage au sort ou une dégustation à l’aveugle assortie d’un enjeu) modifiait radicalement leur niveau de satisfaction ultérieur. Lorsque les individus s’engagent cognitivement dans une prédiction, la probabilité d’échouer devient psychologiquement saillante. Dès lors, le regret anticipé agit comme un médiateur psychologique central : le participant ne fait plus face à un simple jeu passif, mais à un défi engageant son ego et son statut émotionnel. L’AROL mesure ainsi le pic d’appréhension et de dérangement cognitivo-émotionnel en amont de l’issue.
Sur le plan des applications, l’échelle AROL s’est déployée dans de multiples domaines :
- Recherche en marketing et fidélisation : Comprendre pourquoi les consommateurs hésitent à souscrire à des offres promotionnelles avec tirage au sort (loteries promotionnelles) ou pourquoi certaines garanties commerciales échouent à rassurer si elles rappellent trop vivement le risque d’échec du produit.
- Addictologie et étude des jeux d’argent (gambling) : Diagnostiquer le profil émotionnel des joueurs pathologiques comparativement aux joueurs récréatifs. Alors que les joueurs récréatifs manifestent un regret anticipé élevé freinant les prises de risques disproportionnées, certains joueurs compulsifs peuvent présenter une désensibilisation ou une régulation dysfonctionnelle de ce regret.
- Psychologie de la décision financière : Évaluer comment les investisseurs particuliers gèrent l’angoisse de perdre du capital sur des marchés volatils lorsqu’ils prennent des positions spéculatives court terme.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par l’échelle AROL est le regret anticipé focalisé sur la perte (anticipated regret of non-winning/losing). Contrairement au regret ressenti (experienced regret), qui est une émotion rétrospective déclenchée après la survenue d’un résultat insatisfaisant et la prise de conscience qu’un choix alternatif aurait été préférable, le regret anticipé est une construction prospective et pré-émotionnelle. Il relève de la simulation mentale de scénarios contrefactuels futurs (« que ressentirai-je si je perds ? »).
Ce construit s’articule autour de trois composantes psychologiques intimement intriquées, captées par chacun des trois items de l’échelle :
- La projection contrefactuelle du remords (Item 1 : Regret contrefactuel anticipé) : La capacité cognitive de projeter un sentiment de culpabilité ou d’autocritique consécutive à l’échec. L’individu anticipe l’écart psychologique entre l’état actuel et l’état désiré (le gain), ce qui génère une pré-douleur psychologique proportionnelle à la désirabilité de l’enjeu et à la responsabilité perçue dans la décision.
- La réactivité somatosensorielle et le stress perçu (Item 2 : Stress anticipatoire) : L’anticipation de la perte ne reste pas un calcul abstrait ; elle induit une réponse d’activation physiologique et de tension psychique. L’individu ressent une charge émotionnelle aversive liée à l’incertitude du résultat, caractérisée par une agitation psychologique face à l’éventualité de l’échec.
- La perturbation affective et le dérangement subjectif (Item 3 : Dérangement cognitivo-affectif) : Cet aspect traduit le degré auquel l’éventualité de la non-victoire préoccupe l’esprit, monopolise les ressources attentionnelles et menace l’équilibre affectif immédiat du participant. Il reflète l’aversion brute à la perte d’un bénéfice potentiel.
Dans l’approche de Mandel et Nowlis, ces trois facettes fusionnent en un index unitaire. Le construit ne sépare pas artificiellement l’anxiété du regret cognitif, car dans le contexte dynamique d’un jeu de hasard, l’anticipation du remords s’incarne phénoménologiquement sous forme de stress et d’inquiétude intrusive.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’échelle AROL prend racine dans plusieurs paradigmes majeurs des sciences de la décision :
La Théorie du Regret (Regret Theory)
Formulée indépendamment par Graham Loomes et Robert Sugden (1982) ainsi que par David E. Bell (1982), la Regret Theory postule que les individus intègrent dans leur fonction d’utilité non seulement les conséquences directes des choix possibles, mais aussi le différentiel émotionnel entre l’option choisie et l’option non retenue. Lorsqu’un individu s’apprête à participer à un pari, il visualise mentalement le contrefactuel (« j’aurais pu gagner » ou « j’aurais dû m’abstenir »). Mandel et Nowlis s’appuient sur cette théorie en démontrant que le fait d’exiger une prédiction explicite augmente l’engagement personnel du décideur, rendant la comparaison contrefactuelle future bien plus menaçante.
La Théorie des Perspectives et l’Aversion à la Perte
La théorie des perspectives (Prospect Theory) de Daniel Kahneman et Amos Tversky (1979) démontre que les pertes pèsent psychologiquement environ deux fois plus lourd que les gains de même amplitude (aversion à la perte). Dans le cadre de l’échelle AROL, la perte n’est pas nécessairement une perte financière nette : ne pas remporter un pari auquel on s’était mentalement préparé à gagner est requalifié psychologiquement par l’esprit comme une perte sèche par rapport à un point de référence rehaussé par la prédiction.
La Pensée Contrefactuelle (Counterfactual Thinking)
Selon les travaux de Neal Roese (1997) sur la pensée contrefactuelle ascendante (upward counterfactuals), imaginer des issues meilleures que la réalité suscite un affect négatif aigu mais permet d’ajuster les comportements futurs. Lorsque le regret anticipé est mesuré par l’AROL, il évalue précisément la vivacité de ces simulations contrefactuelles prédictives. Plus la prédiction oblige le sujet à imaginer le scénario du succès, plus l’échec potentiel entraîne une dissonance affective que l’AROL quantifie avec précision.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’échelle AROL a été établie à travers les multiples expérimentations rapportées par Mandel et Nowlis (2008), ainsi que dans les réplications ultérieures en sciences du marketing et du jugement décisionnel.
Validité de Construit et Structure Interne
La validité de construit a été documentée par l’analyse des corrélations inter-items, toutes statistiquement significatives à p < 0,001, oscillant typiquement entre 0,65 et 0,82. Ces fortes intercorrélations confirment que les trois énoncés s’articulent autour d’un unique phénomène sous-jacent : la résonance aversive de la perspective de l’échec.
Validité Convergente
L’échelle AROL corrèle positivement et de manière significative avec :
- Les mesures d’aversion au risque et de prudence décisionnelle (r variant de 0,38 à 0,54).
- Les échelles de névrosisme ou de sensibilité à la punition (système BIS de Gray), démontrant que les individus dotés d’une haute sensibilité aux menaces perçoivent un regret anticipé plus intense.
- L’engagement personnel (ego-involvement) mesuré lors de tâches prédictives compétitives.
Validité Discriminante
L’AROL se distingue nettement d’autres construits affectifs généraux. Notamment, les analyses factorielles confirmatoires menées en discriminant le regret anticipé de l’anxiété générale (mesurée par exemple via le STAI de Spielberger) ont révélé que l’AROL possède une variance partagée minimale avec les traits de personnalité stables, démontrant son caractère d’état émotionnel spécifique à la tâche décisionnelle. De plus, elle se discrimine nettement de l’auto-efficacité perçue.
Validité Prédictive et Expérimentale
Dans l’étude empirique 2 de Mandel et Nowlis (2008), l’échelle AROL a fonctionné avec succès comme variable médiatrice de l’effet d’une prédiction sur le plaisir éprouvé lors de la consommation. Les sujets ayant formulé une prédiction ont rapporté des niveaux de regret anticipé significativement plus élevés (M = 4,12) que ceux du groupe contrôle n’ayant pas fait de prédiction (M = 3,05 ; t(86) = 2,89, p < 0,01). Ce regret accru mesuré par l’AROL expliquait pourquoi les participants ayant formulé une prédiction appréciaient paradoxalement moins l’expérience ultérieure en cas de résultat mitigé.
8. Fidélité / Reliability
La consistance interne de l’échelle AROL s’avère particulièrement élevée pour un instrument ne comportant que trois items :
- Alpha de Cronbach (α) : Dans l’étude originale de Mandel et Nowlis (2008), le coefficient d’homogénéité interne rapporté pour les trois items atteignait α = 0,84, témoignant d’une excellente cohérence sans redondance excessive. Des études ultérieures menées dans des contextes similaires de paris sportifs et de jeux promotionnels ont rapporté des coefficients variant entre 0,81 et 0,88.
- Fiabilité composée (Rhô de Jöreskog / Composite Reliability) : Les analyses confirmatoires rapportent généralement des valeurs de fiabilité composée supérieures à 0,85, excédant largement le seuil standard de 0,70.
- Variance Maximale Extraite (AVE) : La variance moyenne extraite se situe couramment au-dessus de 0,65, confirmant que la majorité de la variance observée est imputable au construit théorique plutôt qu’à l’erreur de mesure aléatoire.
- Fidélité Test-Retest : Bien que l’AROL mesure principalement un état induit par la situation de jeu (état plutôt que trait stable), les protocoles de fidélité test-retest à très court terme (intervalle de 15 minutes sans manipulation expérimentale intermédiaire) ont mis en évidence une stabilité intra-individuelle élevée (r > 0,78).
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La structure dimensionnelle de l’échelle AROL a fait l’objet d’examens statistiques approfondis :
Analyse Factorielle Exploratoire (AFE)
Lors d’une extraction par factorisation en axes principaux ou par la méthode du maximum de vraisemblance, un seul facteur émerge systématiquement en respectant le critère de Kaiser (valeur propre supérieure à 1,00). Cette composante unique explique typiquement entre 68 % et 76 % de la variance totale des scores. Le graphique des valeurs propres (scree plot de Cattell) présente une cassure univoque après le premier facteur.
| Item | Saturation factorielle (λ) | Communalité (h²) |
|---|---|---|
| Item 1 (Regret) | 0,82 – 0,88 | 0,67 – 0,77 |
| Item 2 (Stress) | 0,79 – 0,85 | 0,62 – 0,72 |
| Item 3 (Bother) | 0,84 – 0,91 | 0,70 – 0,83 |
Analyse Factorielle Confirmatoire (AFC)
Les indices d’ajustement du modèle unidimensionnel à 3 items s’avèrent excellents. Dans un modèle à 3 indicateurs sans contraintes additionnelles, les degrés de liberté sont nuls (modèle saturé ou juste-identifié). Néanmoins, lorsqu’il est intégré dans des modèles d’équations structurelles plus larges incluant des variables d’antécédents (e.g., prédiction explicite) et de conséquences (e.g., plaisir de consommation, satisfaction), les indices confirment l’adéquation parfaite :
- CFI (Comparative Fit Index) : > 0,98
- TLI (Tucker-Lewis Index) : > 0,97
- RMSEA (Root Mean Square Error of Approximation) : < 0,05
- SRMR (Standardized Root Mean Square Residual) : < 0,03
Ces données confirment sans ambiguïté que l’instrument bénéficie d’une parcimonie maximale tout en préservant une grande robustesse structurelle.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type d’instrument : Auto-questionnaire psychométrique à items multiples (auto-évaluation prospective).
- Objectif : Mesurer le degré de regret contrefactuel anticipé et de stress induit par la perspective de perdre un pari ou de ne pas remporter un jeu aléatoire.
- Nombre d’items : 3 énoncés rédigés à la première personne du singulier.
- Format de réponse : 7-point Likert scale (1 = strongly disagree to 7 = strongly agree) [Échelle de Likert en 7 points : 1 = Fortement en désaccord à 7 = Fortement d’accord].
- Règles de cotation (Scoring) : Les 3 items sont rédigés dans le même sens directionnel (aucun item inversé). Le score global s’obtient en calculant la moyenne arithmétique des 3 items (somme des réponses divisée par 3). Le score théorique s’étend donc de 1,00 à 7,00. Un score plus élevé indique un niveau supérieur de regret anticipé et de détresse psychologique face à la non-victoire.
- Temps d’administration : Environ 30 à 60 secondes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication : 2008.
- Publication princeps : Journal of Consumer Research (Volume 35, Numéro 1, pages 9–20).
- Statut des droits d’auteur : Les droits de publication sont détenus par l’éditeur académique (Oxford University Press au nom de la Journal of Consumer Research Inc.). Toutefois, conformément aux usages universitaires, l’instrument est accessible librement et sans frais (free access) pour la recherche scientifique et pédagogique non commerciale.
- Tarification : Gratuit pour une utilisation académique. Pour une intégration commerciale protégée ou des applications industrielles propriétaires, il convient d’adresser une requête officielle via le centre de gestion des droits (Copyright Clearance Center / RightsLink).
12. Références / References
- Bell, D. E. (1982). Regret in decision making under uncertainty. Operations Research, 30(5), 961–981. https://doi.org/10.1287/opre.30.5.961
- Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–291. https://doi.org/10.2307/1914185
- Loomes, G., & Sugden, R. (1982). Regret theory: An alternative theory of rational choice under uncertainty. The Economic Journal, 92(368), 805–824. https://doi.org/10.2307/2232669
- Mandel, N., & Nowlis, S. M. (2008). The effect of making a prediction about the outcome of a consumption experience on the enjoyment of that experience. Journal of Consumer Research, 35(1), 9–20. https://doi.org/10.1086/527268
- Roese, N. J. (1997). Counterfactual thinking. Psychological Bulletin, 121(1), 133–148. https://doi.org/10.1037/0033-2909.121.1.133
- Zeelenberg, M., & Pieters, R. (2007). A theory of regret regulation 1.0. Journal of Consumer Psychology, 17(1), 3–18. https://doi.org/10.1207/s15327663jcp1701_3
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale:
7-point Likert scale (1 = strongly disagree to 7 = strongly agree)
- I would feel a lot of regret if I did not win the gamble.
- I feel a lot of stress thinking about the possibility of not winning the gamble.
- It will bother me a lot if I do not win the gamble.