Longtemps cantonnés à des explications purement psychologiques ou environnementales, les troubles des conduites alimentaires révèlent peu à peu leurs rouages biologiques profonds. Une vaste méta-analyse génomique publiée dans la revue Nature Mental Health apporte aujourd’hui un éclairage inédit sur les fondements moléculaires de l’anorexie mentale et des accès hyperphagiques. En scrutant l’ADN de plus d’un million d’individus, une équipe internationale de chercheurs a levé le voile sur les points communs et les divergences biologiques de ces troubles en apparence opposés.
Des signatures génétiques enfin identifiées
Jusqu’à présent, les analyses génétiques à grande échelle s’étaient majoritairement focalisées sur l’anorexie mentale. Dans ces nouveaux travaux, les chercheurs ont identifié six loci — des régions chromosomiques précises — spécifiquement associés aux accès hyperphagiques. Selon l’étude, ces loci sont notamment liés à des traits favorisant un indice de masse corporelle plus élevé et à des comportements impliqués dans le contrôle des impulsions.
En parallèle, l’analyse consacrée à l’anorexie mentale a mis en évidence huit loci significatifs. Fait notable pour la solidité méthodologique de ces découvertes, six de ces régions génomiques avaient déjà été répertoriées dans de précédents travaux et se trouvent ainsi validées de manière indépendante.
Un terrain psychiatrique commun mais une biologie opposée
L’exploration des liens génétiques révèle une dualité frappante. D’un côté, les accès hyperphagiques et l’anorexie mentale partagent des corrélations génétiques positives avec d’autres troubles psychiatriques. Cette convergence suggère l’existence d’une vulnérabilité psychologique commune, indépendante de la forme que prend le trouble alimentaire.
D’un autre côté, les deux affections affichent des corrélations génétiques rigoureusement opposées lorsqu’il s’agit des caractéristiques anthropométriques et du poids corporel. Pour autant, les auteurs soulignent que la majeure partie du signal génétique identifié dans l’anorexie et l’hyperphagie demeure indépendante de la génétique régissant directement l’indice de masse corporelle, prouvant que ces maladies ne se résument pas à de simples variations du métabolisme pondéral.
Une étude à l’échelle de millions d’individus
Pour parvenir à ces résultats d’une précision inédite, l’équipe a mobilisé des cohortes gigantesques d’ascendance européenne : plus de 39 000 cas d’accès hyperphagiques ont été comparés à plus de 1,2 million de témoins, tandis que plus de 24 000 cas d’anorexie mentale ont été confrontés à plus de 1,24 million de témoins.
Grâce à ces données massives, les scientifiques ont élaboré un score de risque polygénique. Appliqué à deux études indépendantes incluant des individus d’ascendance est-asiatique, ce score a montré une association statistiquement significative avec l’anorexie mentale, attestant d’une capacité prédictive qui dépasse les frontières des seules populations européennes.
Les prochaines étapes de la recherche
Malgré l’ampleur de cette avancée, les chercheurs rappellent une limite majeure : l’écrasante majorité des participants analysés reste d’ascendance européenne. Pour garantir l’équité des futures applications cliniques, les futurs travaux devront impérativement intégrer des cohortes issues de populations mondiales diversifiées.
Mieux appréhender cette architecture génomique complexe permettra également d’affiner les classifications médicales. En pratique clinique, les frontières diagnostiques s’avèrent souvent perméables, de nombreux patients passant d’un trouble alimentaire à un autre au cours de leur vie. La génétique pourrait ainsi fournir des clés biologiques pour mieux comprendre ces trajectoires et concevoir des prises en charge plus personnalisées.
Source
- Genomic meta-analyses of binge-eating behavior and anorexia nervosa yield insights into the unique and shared biology of eating disorder phenotypes
- Researchers: Jet D. Termorshuizen, Helena L. Davies, Sang Hyuck Lee, Jessica K. Dennis, Christopher Hübel, Jessica S. Johnson, Yi Lu, Melissa A. Munn‐Chernoff
- Journal: Nature Mental Health
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