Alors que les agents conversationnels s’imposent à un rythme fulgurant dans l’enseignement supérieur, leur influence dépasse désormais le cadre du simple soutien pédagogique. D’après une étude menée par une équipe de chercheurs dirigée par Anastasia V. Kotelnikova et publiée dans The Education and science journal, l’usage régulier de l’intelligence artificielle personnelle peut générer des dynamiques relationnelles inattendues chez les étudiants. Loin d’être un simple gadget technique, le système devient parfois un confident virtuel, exposant certains profils à une véritable vulnérabilité affective.
Trois façons distinctes d’interagir avec les assistants virtuels
Face aux assistants dotés d’intelligence artificielle, les étudiants ne réagissent pas tous de la même manière. Les auteurs de l’étude ont identifié trois grands profils de perception parmi les utilisateurs. La première approche, dite instrumentale et mécanique, concerne 39,3 % des sondés : ces derniers considèrent l’agent numérique strictement comme une machine utilitaire. Une seconde catégorie, représentant 44,8 % de l’échantillon, opte pour une humanisation sélective, en prêtant ponctuellement des intentions ou des nuances sociales au programme.
Enfin, 15,9 % des étudiants adoptent une posture d’interaction pleinement anthropomorphique. En projetant des caractéristiques humaines sur l’algorithme par un phénomène classique d’anthropomorphisme, ces utilisateurs transforment un outil d’apprentissage en un interlocuteur quasi social. D’après les chercheurs, ce glissement relationnel est le premier pas vers une potentielle dépendance émotionnelle, susceptible de modifier en profondeur les habitudes éducatives.
Le profil à risque : anxiété d’attachement et conflit intérieur
L’analyse statistique a mis en lumière un groupe particulièrement vulnérable, regroupant environ 16 % des participants. Ce groupe à risque se distingue par une triade psychologique bien précise :
- un style d’attachement de nature anxieuse et ambivalente ;
- un conflit intrapersonnel prononcé, caractérisé par un écart important entre l’image réelle de soi et le soi idéal ;
- une tendance marquée à humaniser totalement l’intelligence artificielle.
Selon les données recueillies, les étudiants souffrant d’une faille dans leur concept de soi ou d’une anxiété relationnelle chronique compensent plus volontiers leurs insécurités auprès d’une entité numérique. L’assistant virtuel, toujours disponible et dépourvu de jugement, devient alors un substitut relationnel idéal, renforçant l’isolement du jeune adulte.
Une évaluation psychologique auprès de plus de 600 utilisateurs
Pour parvenir à ces conclusions, l’équipe scientifique a interrogé 629 étudiants âgés de 18 à 24 ans, tous utilisateurs réguliers de services d’intelligence artificielle. Le protocole a croisé deux outils psychométriques reconnus : l’inventaire interpersonnel de Timothy Leary, adapté pour cartographier le « soi réel », le « soi idéal » et la représentation de l’assistant virtuel, ainsi que le questionnaire ECR-R (Experiences in Close Relationships-Revised) mesurant l’attachement adulte.
Le traitement des données par classification automatique (méthode des k-moyennes), analyses de variance et tests non paramétriques a confirmé des écarts hautement significatifs entre les différents profils. Les résultats démontrent ainsi que la propension à humaniser la technologie est étroitement corrélée au niveau de détresse psychologique intrapersonnelle.
Vers des mesures préventives dans le milieu universitaire
Cette recherche apporte un éclairage scientifique novateur : elle prouve pour la première fois que l’anthropomorphisation poussée de l’IA s’enracine dans des structures profondes de la personnalité, et non dans un simple effet de mode générationnel. L’outil conversationnel n’est pas neutre ; il résonne avec l’histoire affective de celui qui le sollicite.
Face à la numérisation croissante des campus, les auteurs recommandent le déploiement d’outils de dépistage précoce et d’actions de sensibilisation. L’objectif consiste à préserver la sécurité psychologique des étudiants en les aidant à maintenir une frontière lucide entre assistance algorithmique et véritables liens humains.
Source
- Anthropomorphisation of personal artificial intelligence as a factor in cultural and anthropological risk among the student population
- Researchers: Anastasia V. Kotelnikova, Alexandra D. Serdakova, Ilya I. Khersonsky, E. E. Yurovskaya, I. O. Pokushko
- Journal: The Education and science journal
- Read the original study