Le Projet Aversion (Thérapie de conversion de l’apartheid) – Aubrey Levin

Analyse académique du Projet Aversion mené par Aubrey Levin sous l’apartheid : thérapies de conversion forcées, abus psychiatriques et responsabilités d’État.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Dans l’historiographie des régimes autoritaires du XXe siècle, la convergence entre l’appareil sécuritaire d’État et l’institution psychiatrique représente l’une des manifestations les plus perverses de la violence institutionnalisée. Si les dérives de la psychiatrie soviétique à l’encontre des dissidents politiques ou les expérimentations eugénistes du Troisième Reich ont fait l’objet d’une vaste littérature académique, les exactions commises sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud demeurent encore trop souvent cantonnées aux marges de la mémoire collective mondiale. Parmi ces pages sombres figure le « Projet Aversion », une entreprise médico-militaire systématique menée au sein de la South African Defence Force (SADF) entre 1971 et 1989. Ce programme visait l’éradication de l’homosexualité parmi les conscrits blancs à travers l’application de techniques d’aversion psychologique, d’abus pharmacologiques et, dans ses développements les plus extrêmes, de chirurgies de réassignation génitale forcées.

Au cœur de cette mécanique punitive se trouvait la figure du docteur Aubrey Levin, psychiatre en chef et colonel de réserve au sein du service de santé militaire sud-africain. Convaincu que l’orientation sexuelle minoritaire constituait une pathologie curable résultant d’un conditionnement défectueux ou d’une dégénérescence morale susceptible de fragiliser les lignes de défense de la nation afrikaner, Levin mit en place un dispositif carcéro-médical hermétique. Établi principalement au sein de la tristement célèbre « Salle 22 » (Ward 22) de l’hôpital militaire de Voortrekkerhoogte, près de Pretoria, ce laboratoire à ciel ouvert bénéficiait de la bénédiction tacite de la hiérarchie militaire, de l’onction de l’idéologie calviniste d’État et de la lâcheté complice des instances ordinales de la médecine sud-africaine.

Analyser le Projet Aversion exige de dépasser la simple chronique des tortures cliniques pour embrasser une perspective socio-politique globale. Il s’agit de comprendre comment une théocratie raciale en état de siège militaire a pu instrumentaliser les théories béhavioristes les plus radicales pour préserver le mythe d’une masculinité blanche virile, pure et invincible face au prétendu « péril rouge » et au nationalisme noir. Cet article se propose d’examiner en détail les fondements idéologiques, les rouages opérationnels, les conséquences humaines dévastatrices de ces protocoles de conversion forcée, ainsi que la trajectoire impunie, puis déchue, de leur principal maître d’œuvre.

1. Contextualisation historique et politique de l’Afrique du Sud sous l’apartheid

1.1 Le régime nationaliste et l’obsession de la pureté morale

L’accession au pouvoir du Parti national en 1948 n’a pas seulement formalisé un système de ségrégation raciale impitoyable ; elle a instauré un ordre social totalitaire fondé sur une interprétation rigoriste du calvinisme afrikaner. Selon cette vision providentialiste du monde, le « peuple élu » (le volk blanc d’ascendance néerlandaise, française et allemande) avait reçu une mission divine sur la pointe australe du continent africain. Dans cette théologie politique, toute faille morale était perçue comme une brèche ouverte à la décadence, capable de précipiter la fin de la civilisation chrétienne blanche. La pureté raciale était donc intrinsèquement liée à une orthodoxie morale rigoureuse, où la cellule familiale hétéropatriarcale constituait le socle inébranlable de la survie de la communauté.

Dans ce contexte de paranoïa existentielle, toute dissidence sexuelle cessait d’être un simple écart intime pour devenir une menace directe contre la sécurité nationale et raciale. L’homosexualité, qualifiée de perversion importée de l’Europe décadente ou d’hérésie subversive, était perçue comme un poison dissolvant l’esprit de combat des jeunes hommes blancs. La propagande étatique et religieuse assimilait les relations entre personnes de même sexe à une trahison susceptible d’affaiblir la nation face aux ennemis qui l’encerclaient. Dès lors, le contrôle des conduites sexuelles devenait une priorité d’État aussi vitale que la ségrégation territoriale ou le maintien de l’hégémonie économique.

Le cadre juridique sud-africain s’est ainsi progressivement militarisé pour réprimer toute forme d’expression homosexuelle. Si la Roman-Dutch Law condamnait déjà la « sodomie » et le crime d’« impudicité contre nature », le régime renforça considérablement son arsenal punitif avec les amendements apportés à la loi sur l’immoralité (Immorality Act) en 1969. Désormais, tout acte susceptible d’évoquer l’intimité charnelle entre deux hommes lors d’un rassemblement de plus de deux personnes était criminalisé. Ce dispositif législatif inquisitorial a créé un climat de terreur quotidienne, légitimant les descentes de police dans les espaces privés et préparant le terrain pour la médicalisation punitive des individus déviants au sein des institutions de coercition d’État.

1.2 La conscription militaire obligatoire et la Force de défense sud-africaine (SADF)

À partir de 1967, l’intensification des conflits décoloniaux en Afrique australe et le déclenchement de la guerre des frontières (Grensoorlog) en Namibie et en Angola poussèrent le gouvernement sud-africain à instaurer la conscription militaire universelle et obligatoire pour tous les jeunes hommes blancs dès l’âge de seize ou dix-sept ans. Cette mesure ne répondait pas seulement à un impératif stratégique militaire de mobilisation générale face à ce que le régime qualifiait de « Total Onslaught » (l’assaut total communiste) ; elle servait d’appareil d’endoctrinement idéologique et de fabrique de la masculinité afrikaner hégémonique. L’armée était le creuset où l’adolescent blanc devait impérativement se muer en guerrier discipliné, protecteur de la race et garant du statu quo ségrégationniste.

Cette militarisation aiguë de la société blanche sud-africaine imposait un culte outrancier de la virilité martiale, de la stoïcité physique et de l’obéissance hiérarchique aveugle. Dans un tel environnement, la moindre manifestation de sensibilité, de douceur ou d’attirance pour le même sexe était violemment proscrite, sanctionnée par le mépris des pairs et la brutalité des instructeurs. Le corps de la jeune recrue cessait de lui appartenir pour devenir la propriété exclusive de l’État et de l’institution militaire. La Force de défense sud-africaine exerçait une emprise panoptique sur chaque instant de la vie des appelés, scrutant leurs gestes, leurs paroles, leurs correspondances et leur morphologie.

Ce contrôle total des corps et des esprits a transformé les casernes en espaces clos où le commandement militaire disposait d’un pouvoir quasi discrétionnaire sur les individus. Pour un conscrit identifié comme homosexuel, la caserne devenait une souricière où les droits civiques fondamentaux s’évanouissaient au profit de la justice militaire. L’institution ne tolérait aucune dissidence intérieure ; les conscrits soupçonnés d’« anormalité » devaient être soit rééduqués de force pour réintégrer les rangs du peloton de combat, soit éliminés du corps militaire par des procédures d’exclusion dégradantes. Cette logique absolutiste a constitué le terreau fonctionnel indispensable à l’émergence des protocoles d’expérimentation psychiatrique.

1.3 L’instrumentalisation de la psychiatrie par l’appareil étatique

Loin d’opérer comme un sanctuaire neutre de soulagement de la souffrance humaine, la médecine militaire sud-africaine s’est structurellement alignée sur les impératifs doctrinaux et stratégiques de l’apartheid. Les médecins, psychiatres et psychologues incorporés au sein de la SADF étaient avant tout des officiers tenus à l’obéissance militaire, partageant pour la plupart les préjugés raciaux et religieux de la classe dirigeante. La discipline psychiatrique a été dévoyée pour servir de bras armé scientifique à la normalisation sociale, fournissant une caution diagnostique aux impératifs de conformité du régime. La dissidence politique, le refus d’obtempérer et la non-conformité de genre étaient systématiquement pathologisés.

Cette collusion s’est épanouie dans une absence totale d’organes de régulation déontologique indépendants au sein des forces armées. Le Conseil médical et dentaire sud-africain (SAMDC), contrôlé par des élites fidèles au pouvoir nationaliste, fermait délibérément les yeux sur les pratiques ayant cours à l’intérieur des bases militaires au nom du secret de défense et de la sécurité de l’État. Aucun contre-pouvoir civil ne pouvait franchir les grilles des hôpitaux de garnison. Les praticiens militaires bénéficiaient ainsi d’une immunité de fait et d’une souveraineté clinique totale, leur permettant de s’affranchir des règles les plus élémentaires de l’éthique hippocratique, notamment le principe fondamental de ne pas nuire (primum non nocere).

Sous ce vernis scientifique, la violence institutionnelle s’est banalisée au point d’être redéfinie comme un acte thérapeutique bienveillant. Infliger la douleur, humilier le patient ou altérer chirurgicalement son anatomie n’étaient plus considérés comme des supplices barbares, mais comme les étapes rigoureuses et nécessaires d’un traitement de réhabilitation morale et psychique. Cette distorsion sémantique et éthique permit au personnel médical de surmonter toute dissonance morale : en détruisant l’identité homosexuelle du soldat, les soignants croyaient sincèrement sauver son âme, préserver sa famille de l’infamie et servir les intérêts suprêmes de la nation en guerre.

2. Aubrey Levin : trajectoire biographique et ascension institutionnelle

2.1 Formation médicale et adhésion aux thèses comportementalistes répressives

Aubrey Levin voit le jour en Afrique du Sud et effectue sa formation médicale au sein d’un milieu universitaire fortement influencé par la psychiatrie britannique et américaine d’après-guerre, tout en demeurant perméable aux idéologies conservatrices locales. Durant ses études de psychiatrie, Levin s’intéresse particulièrement aux troubles de la personnalité et aux comportements qualifiés de déviants, publiant précocement des articles consacrés à la délinquance juvénile et aux addictions. Très tôt, sa pensée clinique se caractérise par une hostilité marquée envers les approches psychanalytiques classiques, qu’il juge trop permissives, lentes et inefficaces face aux exigences de redressement rapide des individus marginaux.

Levin embrasse avec ferveur les modèles du béhaviorisme radical, s’inspirant des travaux de John B. Watson et de B.F. Skinner, mais en retenant principalement l’illusion que le comportement humain peut être entièrement façonné, déprogrammé et reprogrammé par un système rigide de renforcements et de punitions. Selon sa perspective réductionniste, l’orientation sexuelle n’est pas une composante intrinsèque et inaliénable de la subjectivité humaine, mais un simple réflexe conditionné acquis par des expériences erronées ou des traumatismes infantiles mal résolus. Par conséquent, si un individu avait « appris » à être attiré par des personnes de même sexe, la science se devait d’élaborer une méthode pour lui « désapprendre » cette déviance par l’association systématique du désir à des stimuli aversifs intolérables.

Cette posture épistémologique conforta Levin dans sa conviction d’accomplir une œuvre de pionnier de la santé mentale. Dans ses écrits et communications préliminaires, il défendait l’idée que l’homosexualité représentait une véritable infirmité morale et psychologique susceptible d’être éradiquée grâce à des protocoles de conditionnement intensif. Son approche, dénuée de toute empathie pour la complexité humaine, réduisait la psyché du patient à un circuit de réflexes élémentaires qu’un technicien compétent pouvait modifier à volonté au moyen d’outils pharmacologiques et électriques.

2.2 L’intégration au commandement médical de la SADF

L’opportunité d’appliquer ses théories à grande échelle se présenta lorsque Aubrey Levin rejoignit le service de santé de la Force de défense sud-africaine (SAMS). Dans un contexte où l’armée sud-africaine incorporait des dizaines de milliers d’appelés civils chaque année, les généraux étaient confrontés à ce qu’ils considéraient comme une crise de discipline due à la présence de toxicomanes, de dissidents politiques et d’homosexuels parmi les troupes. Les promesses d’efficacité rapide formulées par Levin séduisirent immédiatement l’état-major militaire, impatient de disposer d’une solution médicale expéditive pour neutraliser ces poches de résistance interne.

Levin gravit rapidement les échelons hiérarchiques jusqu’à atteindre le grade prestigieux de colonel au sein du corps médical de la SADF, devenant l’un des psychiatres les plus influents de l’institution militaire. Ce statut d’officier supérieur lui conférait une double autorité redoutable : celle du médecin drapé dans le savoir scientifique et celle du commandant militaire détenteur du pouvoir disciplinaire absolu. Face aux jeunes conscrits sans défense et aux sous-officiers médicaux subalternes, l’autorité de Levin était indiscutée et indiscutable. Toute réserve déontologique exprimée par un jeune interne ou une infirmière était immédiatement assimilée à une insubordination en temps de guerre.

Grâce à son entregent politique et à l’intérêt personnel que portaient certains hauts gradés à ses méthodes, le colonel Levin obtint des financements substantiels, des équipements modernes et des prérogatives exceptionnelles pour mener ses recherches sur la modification du comportement. Il fut autorisé à créer un sanctuaire clinique entièrement dédié à l’application de ses théories aversives, fonctionnant en marge des circuits réguliers de contrôle hospitalier civil. Ce blanc-seing institutionnel marqua la naissance officielle d’un protocole clandestin d’expérimentation psychiatrique humaine financé par les deniers de l’État sud-africain.

2.3 La salle 22 de l’hôpital militaire de Voortrekkerhoogte

Le cœur névralgique de ce système fut établi au sein du 1 Military Hospital, situé sur la gigantesque base militaire de Voortrekkerhoogte (rebaptisée Thaba Tshwane), au sud-ouest de Pretoria. C’est au sein de la « Salle 22 » (Ward 22), une unité psychiatrique fermée et hautement sécurisée, que le Dr Levin et son équipe ont opéré pendant plus d’une décennie. Officiellement présentée comme un centre de soins psychiatriques généraux destiné aux militaires souffrant de troubles de l’adaptation, l’unité constituait en réalité une prison médicale conçue pour briser la volonté des recrues jugées indésirables ou subversives.

L’accès à la salle 22 était strictement filtré par des portes blindées et gardé par du personnel militaire armé. Dès leur admission, les patients étaient dépouillés de leur uniforme, de leurs effets personnels et de tout moyen de communication avec le monde extérieur, y compris avec leurs propres familles. Les chambres, austères et souvent dépourvues de fenêtres, étaient agencées de manière à maintenir un état d’isolement sensoriel et psychologique absolu. Les conscrits y étaient traités non pas comme des malades à soigner, mais comme des détenus dangereux soumis à une surveillance panoptique ininterrompue, jour et nuit, par des infirmiers militaires entraînés à la soumission la plus rigide.

Un secret opérationnel draconien entourait les activités cliniques quotidiennes de la salle 22. Les dossiers médicaux étaient classifiés, marqués du sceau de la confidentialité militaire, et les praticiens subalternes étaient tenus au silence par des clauses strictes régies par le Defence Act. Les cris, les pleurs et les convulsions qui s’échappaient régulièrement des salles de traitement étaient étouffés par l’insonorisation des locaux et l’indifférence calculée du personnel. Pour les conscrits qui franchissaient son seuil, la salle 22 incarnait un univers concentrationnaire miniature où la frontière entre la médecine et la torture pure s’était définitivement dissipée.

3. Les fondements théoriques et diagnostiques du Projet Aversion

3.1 Le DSM et l’homosexualité dans la psychiatrie sud-africaine des années 1970

Pour justifier scientifiquement ses pratiques, l’establishment psychiatrique de la SADF s’appuyait sur une lecture rigide et anachronique des classifications nosographiques internationales. Durant les décennies 1950 et 1960, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’American Psychiatric Association (DSM-I et DSM-II) répertoriait l’homosexualité parmi les « déviations sexuelles » et les troubles sociopathiques de la personnalité. Cette catégorisation servait de caution morale et scientifique aux régimes conservateurs du monde entier pour légitimer la répression médicale des minorités sexuelles.

Cependant, en décembre 1973, un tournant historique majeur intervint lorsque l’assemblée générale de l’APA vota le retrait officiel de l’homosexualité de sa liste des pathologies mentales, reconnaissant que l’attirance pour le même sexe ne constituait pas en soi une altération du jugement, de la stabilité émotionnelle ou des capacités professionnelles. Alors que la communauté psychiatrique mondiale amorçait une révision progressive de ses paradigmes cliniques, la psychiatrie sud-africaine officielle, retranchée derrière son isolement diplomatique et culturel consécutif aux boycotts internationaux de l’apartheid, rejeta délibérément cette évolution. Aubrey Levin et ses partisans qualifièrent la décision américaine de capitulation honteuse devant les lobbies libéraux et marxistes d’outre-Atlantique.

Le Projet Aversion s’est donc enraciné dans une négation idéologique délibérée du consensus scientifique émergent. Pour Levin, l’homosexualité demeurait un dysfonctionnement psycho-affectif grave, une anomalie développementale susceptible de gangrener la société si elle n’était pas endiguée avec vigueur. Cette posture réactionnaire permettait aux psychiatres de la SADF de théoriser la reprogrammation forcée comme une obligation thérapeutique incontournable : loin de persécuter des individus sains, ils prétendaient ramener des âmes égarées vers la lumière de la normalité hétérosexuelle fonctionnelle.

3.2 Le paradigme du conditionnement aversif appliqué à la sexualité

Le socle méthodologique du Projet Aversion reposait directement sur les théories du réflexe conditionné issues des travaux d’Ivan Pavlov et adaptées à la psychiatrie comportementale par des auteurs occidentaux comme H.J. Eysenck et Stanley Rachman dans les années 1960. Selon ces théoriciens, le désir sexuel et l’excitation érotique pouvaient être assimilés à des réflexes conditionnés répondant à des déclencheurs visuels ou fantasmatiques spécifiques. Levin postula qu’il suffisait d’associer systématiquement et de manière répétée le stimulus érotique homosexuel à une douleur physique insupportable pour que le cerveau du sujet développe une réaction réflexe d’effroi, de répulsion et de dégoût envers ses propres penchants.

Cette hypothèse reposait sur une erreur épistémologique et physiologique fondamentale : la confusion absolue entre la suppression temporaire d’un comportement par la terreur et la transformation authentique d’une orientation psycho-affective profonde. Levin croyait aveuglément que l’extinction du réflexe homosexuel créerait un vide psychique que l’on pourrait ensuite combler en présentant des stimuli hétérosexuels associés à la délivrance de la douleur, produisant ainsi un renforcement positif censé susciter un désir hétérosexuel spontané.

Dans la pratique, cette approche mécaniste s’est révélée être une aberration totale. La sexualité humaine, intrinsèquement liée à la subjectivité, aux émotions et à la construction de l’attachement, ne pouvait en aucun cas être reconfigurée comme un vulgaire automate de laboratoire. Au lieu d’induire une hétérosexualité saine, le conditionnement aversif n’aboutissait qu’à une inhibition traumatique de l’appareil sexuel masculin, induisant des dysfonctions érectiles majeures, une panique somatosensorielle généralisée et une rupture complète du sujet avec son propre corps, sans jamais éteindre l’orientation intime de son désir.

3.3 La fusion de la psychiatrie clinique et de la sécurité militaire

La particularité du Projet Aversion résidait dans sa subordination absolue aux impératifs stratégiques de la défense nationale. Dans le discours paranoïaque de la doctrine militaire sud-africaine, formalisée par le Premier ministre puis président P.W. Botha, l’Afrique du Sud faisait face à une guerre asymétrique totale menée par l’Union Soviétique et ses alliés pour renverser la suprématie blanche. Dans cette optique paranoïaque, toute vulnérabilité morale individuelle était perçue comme un levier potentiel d’espionnage, de chantage ou de démoralisation collective.

Les conscrits homosexuels étaient ainsi catégorisés par les services de renseignement militaire comme des failles de sécurité majeures au sein de l’armée. Le raisonnement officiel soutenait qu’un soldat homosexuel, contraint à la clandestinité par la loi, représentait une cible idéale pour les services de renseignement ennemis désireux de lui soutirer des secrets stratégiques sous la menace du chantage public. En outre, la présence d’homosexuels au sein des unités de combat était jugée destructrice pour la « cohésion de groupe » (camaraderie), pierre angulaire de l’efficacité opérationnelle des régiments d’infanterie engagés dans les combats brutaux du Sud-Angola.

Ainsi, l’intervention psychiatrique ne visait plus le bien-être de la recrue, mais la préservation maniaque de la pureté du corps expéditionnaire. L’individualité, la liberté de conscience et l’intégrité psychique des appelés étaient impitoyablement sacrifiées au profit de la conformité doctrinale de l’institution militaire. Le cabinet du psychiatre s’était transformé en annexe des services de contre-espionnage et de discipline martiale, où l’on tentait de réparer ou d’éliminer les « pièces défectueuses » de la machine de guerre de l’apartheid.

4. Le système d’identification, de délation et de sélection des recrues

4.1 Le rôle des aumôniers militaires et des officiers dans le dépistage

Pour alimenter les cohortes de cobayes humains de la salle 22, un vaste réseau de surveillance et de délation fut mis en place au sein de l’ensemble des centres d’entraînement de base de la SADF. L’un des aspects les plus sombres de ce système de dépistage fut l’instrumentalisation active des aumôniers militaires (kapelane), issus principalement des églises réformées hollandaises (Nederduitse Gereformeerde Kerk). De jeunes conscrits angoissés, en quête de réconfort spirituel face à la violence du service militaire, confiaient naïvement leurs doutes ou leurs attirances homosexuelles à ces hommes d’Église lors d’entretiens pastoraux censés être protégés par le secret le plus absolu.

Violant délibérément leur serment sacerdotal, de nombreux aumôniers rapportaient immédiatement ces confidences aux officiers de sécurité de la base et aux services psychiatriques de l’armée. L’appareil de détection s’appuyait également sur la vigilance paranoïaque des sous-officiers instructeurs, formés à repérer le moindre comportement jugé efféminé, une posture atypique, une réticence aux douches collectives ou la possession de lettres intimes lors des fouilles régulières des paquetages. Une véritable culture de la délation entre pairs était encouragée : les recrues qui signalaient la déviance supposée d’un camarade recevaient des exemptions de corvées ou des permissions exceptionnelles.

Une fois les soupçons établis, les jeunes recrues étaient immédiatement appréhendées et conduites dans les bureaux de la police militaire ou du contre-espionnage. Là, elles subissaient des interrogatoires coercitifs d’une rare violence psychologique, souvent accompagnés de menaces physiques et de privation de sommeil, visant à leur arracher des aveux complets ainsi que les noms de tous leurs partenaires ou connaissances homosexuelles au sein de l’armée. Ces listes alimentaient des fiches sécuritaires qui déclenchaient l’arrestation en chaîne d’autres conscrits à travers tout le territoire sud-africain.

4.2 Le ciblage des populations vulnérables

La sélection des recrues destinées à être envoyées à la salle 22 ne s’opérait pas au hasard ; elle frappait en priorité les conscrits les plus isolés et les plus vulnérables du système militaire. Les jeunes hommes issus de milieux socio-économiques modestes, ceux dont les familles étaient absentes, désunies ou farouchement puritaines, constituaient des cibles privilégiées. Incapables de mobiliser des réseaux d’avocats civils ou de bénéficier de protections politiques parentales auprès de la haute hiérarchie du Parti national, ces jeunes gens se retrouvaient démunis face à la toute-puissance de la machinerie militaire.

Le spectre des individus ciblés par Levin et la SADF dépassait d’ailleurs largement le cadre de l’homosexualité stricte. Le Projet Aversion fonctionnait comme un dépotoir disciplinaire pour tous les éléments qui perturbaient le fonctionnement régulier de l’armée. Des objecteurs de conscience récalcitrants refusant de porter les armes contre les mouvements de libération noire, de jeunes usagers de drogues (notamment de cannabis ou de mandrax), ainsi que des conscrits manifestant des opinions politiques hostiles à l’apartheid étaient fréquemment étiquetés comme psychologiquement dégénérés et expédiés à Voortrekkerhoogte pour y subir des cures de redressement comportemental.

Pour briser toute tentative de résistance initiale, la hiérarchie militaire agitait systématiquement le spectre de la cour martiale et de la flétrissure publique. Les recrues appréhendées étaient placées face à un dilemme terrifiant : accepter d’être transférées au service psychiatrique pour y recevoir un « traitement confidentiel » susceptible de les guérir et de préserver leur honneur, ou être traduites devant un tribunal militaire pour sodomie et conduite déshonorante, ce qui impliquait la prison ferme, la déchéance militaire et la révélation publique de leur homosexualité à leurs parents, à leurs employeurs et à leur congrégation religieuse.

4.3 Le consentement éclairé vidé de toute substance juridique

D’un point de vue bioéthique et juridique, la notion de consentement éclairé fut purement et simplement anéantie tout au long du déroulement du Projet Aversion. Le droit médical universel stipule que tout consentement à un acte médical d’exception doit être libre, explicite, révocable et obtenu après une information loyale et complète sur la nature, les risques et les alternatives du traitement. Or, dans le cadre de la conscription obligatoire de l’apartheid, une recrue ne disposait d’aucune souveraineté juridique sur sa propre personne face aux officiers supérieurs qui lui faisaient face.

L’alternative offerte aux jeunes soldats constituait un chantage d’État absolu : le choix cynique entre l’admission volontaire en salle 22 et l’incarcération immédiate dans les tristement célèbres casernes disciplinaires (Detention Barracks ou DB), réputées pour leurs sévices physiques extrêmes, leurs travaux forcés sous une chaleur accablante et l’arbitraire destructeur des gardiens militaires. Entre la perspective de la prison militaire prolongée et la promesse d’une thérapie médicale censée rétablir leur équilibre psychique en quelques semaines, les conscrits terrorisés choisissaient logiquement ce qu’ils croyaient être l’option médicale la moins destructrice.

Pour se prémunir formellement contre d’éventuelles poursuites futures, l’administration médicale militaire faisait signer aux patients des décharges standardisées rédigées dans un jargon juridique opaque. Les conscrits, souvent en état de choc psychologique aigu, signaient ces formulaires sans en saisir la véritable portée, d’autant que le personnel médical se gardait bien de leur révéler la brutalité inouïe des protocoles d’électrochocs et d’injections chimiques qui les attendaient. En vertu du code disciplinaire militaire de la SADF, contester un ordre médical ou refuser de coopérer avec un médecin-officier était assimilé à un refus d’obéissance en service commandé, passible de sanctions pénales immédiates.

5. Les protocoles de conditionnement aversif : électrochocs et agents chimiques

5.1 L’administration de chocs électriques induits

L’arsenal central du Projet Aversion reposait sur l’administration méthodique de chocs électriques à des fins de déconditionnement pavlovien, une pratique menée dans les salles de soins verrouillées de la salle 22. Le patient était fermement sanglé sur un lit d’examen capitonné ou contraint de s’asseoir dans un fauteuil spécial muni de courroies de contention, interdisant tout mouvement de recul face à la douleur. Des techniciens médicaux ou des infirmiers fixaient ensuite des électrodes métalliques sur les extrémités des membres du sujet, principalement les doigts et les avant-bras, mais également, dans de nombreux cas attestés, directement sur la base et le gland de la verge.

Le dispositif expérimental comportait un projecteur de diapositives automatisé placé devant le conscrit immobilisé. Les séances débutaient par la projection d’images suggestives représentant des corps d’hommes nus, athlétiques et dénudés, issues de revues érotiques censurées pour le grand public mais saisies par les autorités douanières sud-africaines. Dès que le patient manifestait le moindre signe d’intérêt érotique ou une tumescence pénienne – mesurée à l’aide d’un pléthysmographe pénien fixé sur son pénis –, Aubrey Levin ou ses assistants actionnaient un générateur électrique délivrant une série de décharges intenses dont le voltage était progressivement augmenté en cas de résistance constatée.

La violence des décharges électriques était calibrée pour infliger une douleur aiguë et invalidante, provoquant de violentes contractions musculaires involontaires, des brûlures cutanées locales et des accès de terreur panique. Dès que le sujet hurlait de douleur et tentait désespérément de détourner son regard de l’écran, les opérateurs basculaient brutalement la projection vers des photographies de femmes nues ou de pin-up en tenues suggestives. À cet instant précis, le flux électrique était brutalement interrompu. L’objectif clinique théorique consistait à ancrer dans l’esprit du cobaye l’équation névrotique suivante : l’homme équivaut à une souffrance physique atroce, tandis que la femme incarne le salut, le soulagement immédiat et la sécurité somatique.

5.2 L’aversion induite par des agents chimiques et émétisants

Lorsque le conditionnement par électrochocs ne produisait pas la soumission comportementale escomptée, l’équipe médicale de la salle 22 recourait à des protocoles aversifs pharmacologiques particulièrement destructeurs pour l’intégrité physique des recrues. La substance de prédilection utilisée pour ces séances était le chlorhydrate d’apomorphine, un puissant agoniste dopaminergique doté d’une action directe foudroyante sur la zone de déclenchement des chémorécepteurs du système nerveux central, complété occasionnellement par des injections d’émétine.

Le protocole d’aversion chimique se déroulait généralement dans de petites pièces carrelées, dépourvues de mobilier en dehors d’un matelas en plastique et d’une bassine. Après avoir reçu une injection intramusculaire d’apomorphine calculée pour dépasser les seuils de tolérance physiologique normaux, le jeune soldat était immédiatement exposé aux mêmes stimuli visuels homosexuels ou forcé d’écouter des enregistrements audio décrivant des actes intimes entre hommes. Quelques minutes plus tard, la drogue déclenchait des vagues incoercibles de nausées d’une violence extrême, accompagnées de sueurs froides, d’hypotension artérielle sévère et de vomissements bilieux répétés pouvant durer plusieurs heures d’affilée sans interruption.

Dans un état de prostration et de désorientation sensorielle absolue, les patients continuaient d’être harcelés par les soignants qui maintenaient les images érotiques sous leurs yeux révulsés. Les jeunes conscrits étaient délibérément laissés dans leur vomi et leurs déjections, le personnel médical refusant de nettoyer la pièce afin d’accentuer le dégoût psychologique viscéral. Ces séances épuisantes, répétées sur plusieurs jours consécutifs, entraînaient des déshydratations massives, des déséquilibres électrolytiques critiques et des déchirures de la muqueuse œsophagienne (syndrome de Mallory-Weiss), poussant les patients aux limites de l’effondrement cardiovasculaire.

5.3 La dégradation systématique de la dignité humaine

Au-delà de la matérialité des décharges électriques et de la toxicité des agents chimiques, l’efficacité recherchée par le Projet Aversion résidait dans une politique concertée de destruction psychologique de l’estime de soi et d’annihilation de la dignité humaine élémentaire. Pendant toute la durée des protocoles aversifs, le personnel médical et paramilitaire soumettait les conscrits à un torrent continu d’insultes homophobes, d’humiliations verbales et de quolibets obscènes. Les recrues étaient traitées d’« avortons », de « bêtes immondes » et de « traîtres à la patrie afrikaner », les soignants leur répétant inlassablement qu’elles étaient des êtres monstrueux rejetés par Dieu et méprisés par la société.

Entre les sessions de conditionnement intensif, les patients étaient fréquemment maintenus en isolement cellulaire prolongé dans des cellules nues, privées de repères temporels, sous une lumière artificielle allumée en permanence. Cette privation sensorielle ciblée visait à fracturer leurs défenses cognitives et à empêcher tout mécanisme d’auto-défense psychique. Les visites familiales, les courriers personnels et la lecture de livres ou de journaux étaient formellement proscrits. Les détenus de la salle 22 vivaient dans la terreur permanente de l’heure du prochain « traitement », suspendus à l’apparition imprévisible de leurs tortionnaires en blouse blanche.

Ce processus de dégradation systématique avait pour finalité d’exproprier le jeune conscrit de son autonomie corporelle la plus élémentaire. Réduit à un corps souffrant, sali et terrorisé, l’individu cessait de se concevoir comme un sujet de droit pour devenir l’objet passif d’une entreprise de réingénierie comportementale d’État. L’aliénation était telle que nombre de victimes finissaient par intérioriser la haine que leurs tortionnaires leur portaient, développant un sentiment de culpabilité destructeur qui achevait d’anéantir toute capacité de résistance ou de rébellion morale.

6. L’escalade chirurgicale : opérations de réassignation génitale forcées

6.1 La logique perverse de la féminisation forcée

Face aux échecs répétés et inévitables du conditionnement aversif – les patients retombant invariablement dans leurs désirs homosexuels initiaux une fois le choc physique estompé –, le commandement médical de la SADF, sous l’impulsion de Levin et de ses associés chirurgicaux, s’enfonça dans une dérive encore plus radicale. Constatant l’impossibilité de convertir ces hommes à une hétérosexualité masculine fonctionnelle par les électrochocs, l’appareil psychiatrique élabora une solution chirurgicale extrême : la réassignation génitale obligatoire. Entre 1971 et 1989, un nombre estimé à plusieurs centaines de jeunes conscrits blancs (les estimations des historiens oscillent entre 500 et 900 cas) furent soumis à des interventions chirurgicales mutilantes destinées à changer leur sexe anatomique.

Cette décision s’appuyait sur une confusion conceptuelle grotesque, typique des théories médicales réactionnaires de l’époque, qui assimilait purement et simplement l’homme homosexuel à une « femme emprisonnée dans un corps d’homme ». Selon ce sophisme pseudo-scientifique, si l’attirance pour les hommes ne pouvait être éradiquée chez un individu anatomiquement masculin, il suffisait d’altérer son enveloppe corporelle pour la conformer à son désir perçu : transformé physiquement en femme, son attirance envers les hommes deviendrait, par un tour de passe-passe anatomique, une relation « hétérosexuelle » conforme à la morale chrétienne et aux lois de la République sud-africaine.

Pour contraindre les jeunes conscrits à franchir cette étape irréversible, le chantage institutionnel atteignit un paroxysme d’abjection. Face à l’échec avéré des séances de torture aversive, les psychiatres assuraient aux recrues brisées psychologiquement que leur condition était incurable et qu’elles ne pourraient jamais être libérées de l’armée ni réintégrer la vie civile en tant qu’hommes sans risquer la prison et le déshonneur public. La chirurgie leur était présentée comme l’unique porte de sortie, l’unique moyen de sauver leur vie sociale et d’échapper aux griffes de la justice militaire.

6.2 Conditions opératoires et lacunes chirurgicales

Ces interventions chirurgicales lourdes – comprenant principalement des pénectomies, des orchidectomies bilatérales (castration chirurgicale) et des tentatives de création de néo-vagins (vaginoplasties) – étaient réalisées dans les blocs opératoires du 1 Military Hospital de Voortrekkerhoogte ou dans des cliniques civiles partenaires à Pretoria et Johannesburg. Elles étaient exécutées dans des conditions éthiques révoltantes, sans aucune préparation psychologique préalable, sans évaluation psychiatrique indépendante et sans l’accord d’un comité d’éthique civil, en violation flagrante de tous les protocoles internationaux alors en vigueur dans les rares centres spécialisés occidentaux.

La plupart des chirurgiens militaires réquisitionnés pour accomplir ces actes ne possédaient aucune compétence clinique spécifique ni expérience documentée en matière de chirurgie génitale reconstructive complexe. Les interventions furent conduites de manière artisanale, brutale et précipitée, traitant les appareils génitaux des jeunes soldats comme de simples champs d’exercice anatomique. L’ablation des organes mâles était systématiquement effectuée, mais les tentatives de reconstruction de néo-cavités vaginales fonctionnelles échouaient très fréquemment en raison de l’incompétence technique des praticiens.

Le taux de complications post-opératoires physiques immédiates et à long terme fut catastrophique. De nombreuses victimes subirent des hémorragies massives, des nécroses tissulaires étendues, des fistules recto-vaginales provoquant l’écoulement permanent d’excréments par la plaie chirurgicale, des sténoses complètes du méat urinaire rendant la miction atrocement douloureuse, ainsi que des infections bactériennes chroniques dévastatrices. Les patients étaient abandonnés dans des lits de convalescence avec un encadrement antalgique dérisoire, condamnés à subir dans leur chair les séquelles définitives d’un massacre chirurgical d’État.

6.3 L’abandon civil et la mort sociale post-opératoire

L’abjection du dispositif culminait au moment de la sortie du cadre militaire. Dès que les chirurgies mutilantes étaient achevées et que les plaies superficielles avaient cicatrisé, la SADF se désintéressait totalement du devenir de ces individus. Le ministère de l’Intérieur sud-africain émettait alors de nouveaux papiers d’identité civile modifiés : du jour au lendemain, de jeunes hommes de dix-neuf ou vingt ans recevaient de nouveaux actes de naissance et des cartes d’identité portant des prénoms féminins attribués unilatéralement par la bureaucratie militaire, sans qu’ils aient eu leur mot à dire sur leur nouvelle identité légale.

Ces jeunes gens étaient ensuite démobilisés de l’armée et purement et simplement expulsés de la base militaire, renvoyés dans le monde civil sans la moindre ressource matérielle, sans encadrement médical de transition et sans soutien psychologique d’urgence. Le service de santé militaire n’assurait aucun approvisionnement continu en hormonothérapie de substitution (œstrogènes et anti-androgènes), indispensable pour prévenir l’ostéoporose précoce, les bouffées de chaleur invalidantes, l’atrophie musculaire et les dépressions majeures consécutives à une castration brutale. Livrées à elles-mêmes, les victimes n’avaient aucun moyen financier de se procurer ces traitements onéreux sur le marché pharmaceutique civil.

Le retour dans leur foyer d’origine se soldait presque invariablement par un drame social total. Confrontées à un enfant défiguré corporellement, portant des vêtements féminins et muni de papiers d’identité féminins, les familles blanches afrikaners ou anglophones – enfermées dans leur puritanisme religieux et terrifiées par le qu’en-dira-t-on du voisinage – réagissaient le plus souvent par le déni, la honte absolue et le bannissement immédiat du domicile familial. Coupées de leurs proches, rejetées par leurs cercles amicaux, inaptes au travail physique en raison de leurs douleurs chroniques et stigmatisées sur le marché du travail par des incohérences administratives insurmontables, ces personnes sombraient dans une précarité économique absolue, le vagabondage et, pour nombre d’entre elles, le travail du sexe de survie.

7. Abus pharmacologiques et expérimentations neurochimiques

7.1 L’usage coercitif de psychotropes et de neuroleptiques à haute dose

Outre les sévices physiques directs et les amputations chirurgicales, le Projet Aversion s’est caractérisé par une utilisation abusive, systématique et non consensuelle de l’arsenal psychopharmacologique de l’époque. Pour les conscrits rebelles qui refusaient de coopérer avec les protocoles de la salle 22 ou qui manifestaient des accès de désespoir incontrôlables, l’équipe du docteur Levin employait une stratégie de camisole chimique visant à neutraliser toute velléité d’autonomie cognitive. Des antipsychotiques et neuroleptiques de première génération, principalement la chlorpromazine (Largactil) et l’halopéridol, étaient administrés à des posologies massives, souvent par voie injectable intramusculaire sous contention physique forcée.

Ces molécules puissantes, normalement réservées au traitement psychiatrique des délires aigus et des phases maniaques psychotiques sévères, étaient délibérément dévoyées pour plonger des jeunes gens parfaitement sains d’esprit dans un état de sédation profonde, d’hébétude et d’indifférence affective absolue. Les conscrits se retrouvaient ainsi réduits à l’état de zombies dociles, incapables de formuler la moindre pensée articulée, de protester contre leur détention ou d’interagir de manière cohérente avec leur entourage. Les effets secondaires dévastateurs de ces médicaments n’étaient nullement pris en charge par le personnel soignant.

En conséquence directe de ces surdosages criminels administrés sans correcteurs antiparkinsoniens adéquats, un nombre alarmant de patients développèrent des syndromes extrapyramidaux sévères : tremblements incontrôlables des membres, rigidité musculaire cadavérique, crises dystoniques aiguës de la face et du cou, et surtout une akathisie insupportable – une incapacité motrice et psychologique atroce à rester immobile –, confinant à la torture mentale permanente. Chez plusieurs recrues, les atteintes neurologiques devinrent irréversibles sous la forme de dyskinésies tardives chroniques, les marquant à vie de mouvements faciaux involontaires et invalidants.

7.2 La manipulation hormonale expérimentale

Dans sa quête obsessionnelle d’annihilation de la pulsion homosexuelle, Aubrey Levin a conduit des expérimentations endocriniennes dénuées de tout protocole scientifique standardisé. Partant du postulat erroné que la libido homosexuelle masculine était alimentée par un excès de testostérone ou, à l’inverse, par un déséquilibre hormonal congénital, Levin appliqua des protocoles de castration chimique temporaire ou définitive par le biais d’injections régulières de substances anti-androgéniques et de doses massives d’œstrogènes synthétiques, notamment le diéthylstilbestrol (DES) et l’éthinyloestradiol.

Cette suppression pharmacologique brutale de la production endogène d’androgènes provoquait un effondrement physiologique catastrophique chez des jeunes hommes de vingt ans. En l’espace de quelques semaines, les cobayes voyaient leur masse musculaire fondre, leur force physique s’évanouir, leur pilosité corporelle disparaître, tandis qu’apparaissait une gynécomastie bilatérale douloureuse – un développement mammaire anormal – d’une violence psychologique inouïe pour des conscrits formés au culte de la musculature martiale. Les perturbations endocriniennes induisaient également des modifications métaboliques profondes, incluant une prise de poids graisseuse rapide, de l’hypertension artérielle et un risque thromboembolique démultiplié.

Aucune évaluation clinique rigoureuse, aucune mesure biologique des taux sériques hormonaux ni aucune étude longitudinale en double aveugle ne venaient encadrer ces administrations sauvages de produits chimiques. Levin et ses subordonnés procédaient par tâtonnements empiriques arbitraires, modifiant les dosages au gré de leur humeur ou du comportement des recrues. Les corps des appelés devenaient ainsi de véritables boîtes de Petri vivantes où les psychiatres militaires testaient la résistance des tissus et des esprits aux dérèglements chimiques les plus agressifs sans jamais rendre de comptes à quiconque.

7.3 La narcothérapie et les états de transe induits

L’expérimentation psychiatrique au sein de la salle 22 comprenait également un recours régulier aux techniques de narcothérapie et de narcocatharsis forcée. Levin utilisait des cocktails sédadifs à base de barbituriques à action ultra-rapide, principalement le thiopental sodique (couramment surnommé le « sérum de vérité »), parfois combiné à des doses massives de benzodiazépines ou de scopolamine. Le conscrit était allongé dans une pénombre clinique et perfusé lentement jusqu’à atteindre un état de conscience crépusculaire, à mi-chemin entre le coma vigile et le sommeil profond.

Dans cet état de transe chimiquement induite, où les défenses psychologiques du moi étaient totalement désactivées et la suggestibilité du cerveau poussée à son paroxysme, Levin et ses psychologues menaient de véritables séances d’inquisition clinique. Ils bombardaient le jeune soldat de questions inquisitrices sur ses fantasmes érotiques les plus intimes, sur ses relations passées et sur ses cercles d’amis civils. Les révélations ainsi extorquées étaient immédiatement consignées dans les fiches de sécurité de l’armée et réutilisées ultérieurement pour terroriser le patient lors des séances d’éveil.

Simultanément, les praticiens procédaient à des injonctions de reprogrammation mentale par la suggestion hypnotique répétitive, affirmant au sujet semi-inconscient qu’il était dégoûté par les hommes, qu’il ne pourrait plus jamais éprouver d’attirance masculine sans ressentir une panique mortelle, et qu’il devait désormais se dévouer au modèle hétérosexuel normatif. L’administration répétée de ces narcoses toxiques entraînait des amnésies antérogrades et rétrogrades durables, des phases de confusion mentale aiguë et une altération sévère des fonctions exécutives et cognitives des participants, dont le cerveau peinait à récupérer après des cycles répétés d’intoxication chimique barbiturique.

8. Conséquences psychopathologiques et traumatismes durables chez les victimes

8.1 Le trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C)

Les conscrits qui ont survécu aux protocoles de la salle 22 sont ressortis du service militaire avec des séquelles psychiatriques indélébiles. Loin d’avoir « guéri » une quelconque maladie imaginaire, les interventions d’Aubrey Levin ont engendré des tableaux cliniques massifs de trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C), une pathologie qui se distingue du TSPT classique par la répétition, la durée et le caractère institutionnel des traumatismes subis, ainsi que par l’impossibilité totale pour la victime de fuir son bourreau.

Les survivants sont demeurés la proie de reviviscences traumatiques chroniques tout au long de leur existence civile. Des cauchemars récurrents, terrifiants de réalisme, les replongent inlassablement dans les salles carrelées de Voortrekkerhoogte, leur faisant revivre la sensation physique de l’électricité traversant leurs membres ou le goût amer des injections chimiques d’apomorphine. Le moindre stimulus du quotidien – l’odeur d’un désinfectant hospitalier, le bruit d’une porte métallique qui claque violemment, la vue d’une blouse médicale ou le crépitement d’un appareil électrique – demeure susceptible de déclencher des attaques de panique cataclysmiques et des états de dissociation psychologique d’une rare intensité.

Cette souffrance s’est accompagnée d’un état d’hypervigilance permanente, d’un sentiment diffus de danger imminent et d’une incapacité pathologique à accorder sa confiance à un tiers, en particulier aux figures d’autorité médicale ou institutionnelle. L’altération profonde de l’image corporelle et l’intériorisation d’une honte toxique ont conduit ces hommes et ces femmes de force à une haine viscérale de leur propre corps, marqué par les brûlures, les cicatrices chirurgicales et les dérèglements chimiques, détruisant pour toujours leur capacité à vivre une intimité physique et émotionnelle apaisée.

8.2 La crise existentielle et la morbidité suicidaire

L’impact psychique le plus dévastateur du Projet Aversion s’est matérialisé par un taux de morbidité suicidaire vertigineux parmi les cohortes d’anciens patients de la salle 22. Privés de leur identité, mutilés dans leur chair pour ceux ayant subi les chirurgies de féminisation forcée, rejetés par leurs cellules familiales et poursuivis par la stigmatisation sociale au sein d’une société sud-africaine hyper-conservatrice, des centaines de jeunes hommes se sont donné la mort dans les mois ou les années suivant leur libération de l’armée. Le suicide représentait bien souvent l’ultime moyen de reprendre le contrôle d’une existence volée et dégradée par l’appareil d’État.

Pour les victimes soumises aux opérations de réassignation génitale, la crise existentielle a atteint des proportions tragiques. Ces personnes se retrouvaient piégées dans un corps étranger qu’elles n’avaient jamais désiré, mutilées chirurgicalement au nom d’une idéologie politique et médicale délirante, tout en conservant une psychologie et une identité masculine originelle intacte. Cette dysphorie de genre iatrogène – provoquée directement par l’institution médicale elle-même – a constitué une source de détresse ontologique permanente, souvent jugée insurmontable par les survivants.

Les dépressions majeures qui se sont développées chez ces victimes présentaient des caractéristiques de résistance clinique absolue aux traitements psychiatriques civils classiques. Comment, en effet, un psychiatre de ville pouvait-il soigner par la parole une détresse causée précisément par la psychiatrie elle-même ? La confrontation avec le système médical civil réactivait instantanément les terreurs subies sous l’uniforme du colonel Levin, coupant court à toute possibilité d’alliance thérapeutique réparatrice et enfermant les victimes dans une impasse psychologique mortifère.

8.3 L’isolement social et la précarité socio-économique

L’anéantissement psychique et physique des recrues a eu des répercussions désastreuses sur leur trajectoire socio-économique. Une grande majorité des survivants de la salle 22 s’est révélée dans l’incapacité totale de réintégrer durablement le tissu professionnel. Les douleurs pelviennes chroniques consécutives aux chirurgies génitales ratées, l’incontinence urinaire permanente, la fatigue surrénale résultant des chocs hormonaux et la terreur des interactions humaines ont empêché ces jeunes gens de mener des études universitaires ou d’exercer des emplois stables.

Pour tenter d’anesthésier cette souffrance physique continue et faire taire les angoisses nocturnes, de nombreuses victimes ont sombré dans l’alcoolisme chronique et la pharmacodépendance sévère, consommant de façon anarchique des analgésiques opioïdes, des tranquillisants de contrebande et des drogues de rue. Cette autodestruction n’était pas le symptôme d’une prédisposition personnelle à l’addiction, mais l’unique réponse adaptative désespérée face à un univers de douleur non reconnu par la société sud-africaine.

Cette trajectoire a inexorablement conduit un grand nombre de victimes vers les marges les plus sombres des métropoles de Johannesburg, Durban ou Le Cap. Sans emploi, privées de réseaux de soutien familial, expulsées des logements conventionnels en raison de leur statut social flou et de leur déchéance physique, plusieurs dizaines de conscrits autrefois promis à un avenir prospère au sein de la minorité blanche privilégiée ont fini leurs jours dans des bidonvilles blancs (les poor white squatter camps), sans abri, mourant prématurément de froid, de surdoses, de dénutrition ou d’infections non traitées, dans l’indifférence la plus totale.

9. La responsabilité collective : silence médical et complicité étatique

9.1 La faillite déontologique du Conseil médical sud-africain (SAMDC)

L’horreur du Projet Aversion n’aurait jamais pu perdurer pendant près de deux décennies sans la complaisance coupable, le silence délibéré et la complicité institutionnelle de l’ordre professionnel de la médecine sud-africaine : le South African Medical and Dental Council (SAMDC). Alors même que des rumeurs persistantes, des témoignages informels de conscrits horrifiés et des alertes émanant de quelques praticiens civils commençaient à circuler dès la fin des années 1970, l’instance ordinale s’est systématiquement abstenue de mener la moindre inspection inopinée ou d’ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre d’Aubrey Levin ou des chirurgiens de la SADF.

Le SAMDC a érigé la protection corporatiste des médecins-officiers en dogme administratif intangible. Dès que des questions commençaient à émerger sur les méthodes en vigueur à Voortrekkerhoogte, l’Ordre s’abritait systématiquement derrière le primat des impératifs de défense nationale et les lois draconiennes sur le secret militaire (comme l’Official Secrets Act) pour déclarer ces affaires hors de son champ de compétence civile. Cette démission morale absolue a transformé l’organe de régulation déontologique en un bouclier juridique protégeant des criminels d’État en blouse blanche contre toute reddition de comptes.

Cette attitude s’inscrivait dans une faillite éthique beaucoup plus vaste de l’institution médicale sud-africaine sous le régime d’apartheid. À l’instar de son refus criminel de sanctionner les médecins complices de la mort sous la torture du militant anti-apartheid Steve Biko en 1977 (les docteurs Lang et Tucker), le SAMDC a démontré que son allégeance idéologique au pouvoir nationaliste blanc surpassait infiniment le respect du serment d’Hippocrate. En garantissant l’impunité totale aux bourreaux de la salle 22, l’Ordre s’est rendu complice des violations les plus caractérisées des droits fondamentaux de la personne humaine.

9.2 L’adhésion passive et le conformisme de la communauté psychiatrique

Au-delà des cercles militaires et des couloirs du Conseil de l’Ordre, c’est l’ensemble de la communauté psychiatrique et académique sud-africaine blanche qui porte une lourde responsabilité morale dans la perpétuation de ces pratiques. Pendant des années, Aubrey Levin a participé régulièrement à des conférences professionnelles locales, présentant des communications académiques où il vantait sans vergogne l’efficacité de ses protocoles aversifs et ses résultats prétendant guérir la déviance sexuelle par des techniques d’extinction de réflexes chez les jeunes recrues.

Ces interventions universitaires ne suscitaient alors presque aucune condamnation vigoureuse de la part de ses pairs. La majorité des aliénistes et des chefs de clinique civils des universités prestigieuses du Witwatersrand, de Pretoria ou de Stellenbosch choisissaient délibérément de garder le silence, par conformisme bourgeois, adhésion tacite aux valeurs puritaines dominantes ou simple lâcheté professionnelle. Dans le climat répressif de l’état d’urgence instauré par le gouvernement nationaliste, défier publiquement un colonel de l’armée sur ses méthodes thérapeutiques signifiait s’exposer à des représailles immédiates : perte de financements de recherche, harcèlement policier, voire révocation universitaire pure et simple.

Ce conformisme était d’autant plus aisé que le racisme et le conservatisme structurels imprégnaient profondément l’ensemble du système de santé mentale du pays. Les minorités sexuelles, au même titre que les populations noires et métisses ségréguées, étaient considérées par la majorité de la bourgeoisie médicale blanche comme des populations subalternes dont l’autonomie et le consentement pouvaient être ignorés au nom de l’ordre public et de la préservation de la civilisation occidentale en Afrique australe. Aucune solidarité professionnelle ne s’est manifestée pour briser la chape de plomb qui recouvrait les sévices de l’hôpital de Voortrekkerhoogte.

9.3 L’appareil d’État et la dissimulation des archives médicales

À mesure que le régime d’apartheid entamait son agonie historique à la fin des années 1980 et que s’ouvraient les négociations constitutionnelles secrètes sous la présidence de F.W. de Klerk, une panique administrative majeure s’empara des ministères de la Défense et de la Santé. Conscients de la nature criminelle des opérations conduites sous l’égide du Projet Aversion et redoutant les procès internationaux pour crimes contre l’humanité qui pourraient être intentés lors d’une transition démocratique, les officiers de la SADF orchestrèrent une vaste entreprise d’effacement mémoriel.

Entre 1990 et 1994, des tonnes de documents d’archives confidentiels, de rapports cliniques, de registres d’admission de la salle 22 et de dossiers médicaux individuels de conscrits furent systématiquement détruits dans les incinérateurs des bases militaires ou passés à la broyeuse industrielle. L’opération « Bureaucratie propre » visait à faire disparaître toute trace matérielle documentant les injections forcées, les séances d’électrochocs et les autorisations de chirurgies de changement de sexe financées par les caisses secrètes de l’armée sud-africaine.

Les quelques dossiers qui échappèrent aux flammes furent immédiatement verrouillés sous des classifications de secret-défense maximales ou soustraits physiquement par des officiers médicaux quittant précipitamment leurs fonctions. Cette politique de la terre brûlée archivistique a eu pour conséquence dramatique d’invisibiliser quasi totalement les victimes. Lors de l’instauration des budgets initiaux de réparations de santé militaire par le nouveau gouvernement de Nelson Mandela, les victimes de la salle 22 furent totalement exclues des programmes de compensation, privées de preuves écrites irréfutables pour attester des atrocités dont leur corps portait pourtant les stigmates indélébiles.

10. La Commission de la vérité et de la réconciliation (TRC) et la révélation des faits

10.1 Le rapport d’enquête sur le secteur de la santé

Il fallut attendre l’avènement de la démocratie multiraciale en 1994 et l’instauration de la Commission de la vérité et de la réconciliation (TRC), présidée par l’archevêque anglican et prix Nobel de la paix Desmond Tutu, pour que la vérité sur le Projet Aversion commence à émerger publiquement. En 1997, la Commission décida d’organiser des audiences spéciales inédites consacrées aux violations des droits humains commises dans le secteur de la santé (Health Sector Hearings), rompant avec la focalisation exclusive sur les violences policières traditionnelles.

Des militants courageux des droits humains, des chercheurs affiliés au projet d’archives gays et lesbiennes d’Afrique du Sud (GALA) et une poignée de survivants brisèrent enfin le silence pour livrer des témoignages glaçants devant les commissaires stupéfaits. Les dépositions décrivirent avec une précision clinique la réalité quotidienne de la salle 22 : les séances d’électrochocs génitaux, les vomissements forcés sous apomorphine, les insultes, le désespoir des recrues et les mutilations chirurgicales irréversibles imposées par des officiers-médecins en uniforme.

Dans son rapport final officiel publié en 1998, la TRC consacra un chapitre dévastateur à ces pratiques, reconnaissant officiellement que les thérapies de conversion forcées, les abus pharmacologiques et les chirurgies de réassignation non consenties menées au sein de la SADF constituaient des « violations grossières des droits de l’homme » (gross violations of human rights). Pour la première fois dans l’histoire sud-africaine, l’État reconnaissait que la médecine militaire de l’apartheid avait été un instrument de torture organisé au détriment des minorités sexuelles conscrites.

10.2 La défense d’Aubrey Levin et le refus d’assumer sa culpabilité

Convoqué par la Commission pour s’expliquer sur ses agissements passés, Aubrey Levin adopta une posture de défi méprisant et de déni absolu. Loin d’exprimer le moindre remords ou d’amorcer un début de contrition devant la nation en reconstruction, l’ancien psychiatre en chef de la SADF rejeta catégoriquement toutes les accusations portées contre lui, qualifiant les témoignages des survivants de mensonges éhontés forgés de toutes pièces par des esprits dérangés ou des militants animés par la haine de l’armée.

Dans ses déclarations écrites et ses interventions médiatiques, Levin soutint qu’il n’avait jamais torturé personne et qu’il s’était borné à pratiquer une psychiatrie comportementale moderne, pleinement conforme aux connaissances scientifiques et aux standards légaux de l’époque. Il affirmait avec un cynisme consommé que les patients hospitalisés en salle 22 étaient tous volontaires et qu’ils avaient eux-mêmes réclamé de l’aide médicale pour surmonter leurs difficultés d’adaptation psychologique. S’abritant derrière sa hiérarchie militaire, il prétendait n’avoir fait qu’exécuter des ordres médicaux institutionnels émanant de l’état-major général.

Levin refusa de déposer une demande formelle d’amnistie auprès de la Commission, une démarche qui l’aurait contraint à reconnaître publiquement la matérialité de ses actes criminels et à en détailler les rouages opérationnels. Jouant sur les vides juridiques de la loi de réconciliation nationale et profitant de la faiblesse des moyens d’investigation criminelle de la TRC face aux officiers médicaux protégés par la prescription, Levin organisa sa fuite médiatique et juridique avec une remarquable habileté, échappant ainsi à toute poursuite pénale immédiate sur le sol sud-africain.

10.3 Les limites de la justice transitionnelle pour les victimes LGBT+

Bien que la reconnaissance institutionnelle du Projet Aversion par la TRC ait constitué une victoire symbolique incontestable, les mécanismes de justice transitionnelle sud-africains ont révélé de profondes et amères limites à l’égard des survivants des persécutions homophobes d’État. Dans le contexte de la reconstruction d’une Afrique du Sud post-apartheid ravagée par des décennies de ségrégation raciale et de massacres de masse dans les townships noirs, les priorités politiques de la nation étaient ailleurs. La souffrance des jeunes conscrits blancs torturés par leur propre armée fut largement reléguée au second plan des préoccupations nationales.

Aucun des médecins, chirurgiens, aumôniers militaires ou officiers de sécurité impliqués dans le Projet Aversion ne fit l’objet de poursuites judiciaires, de suspensions d’exercice professionnel ou de déchéances de leurs titres académiques. Le parquet national sud-africain s’abstint systématiquement d’engager des poursuites pour actes de torture contre les tortionnaires de la salle 22, consacrant une impunité judiciaire totale qui laissa les victimes dans un sentiment d’abandon et d’injustice insurmontable.

De surcroît, les programmes de réparations financières et de réhabilitation médicale mis en place par le gouvernement de l’ANC (Congrès national africain) se révélèrent dérisoires ou inaccessibles pour les survivants de ces traumatismes psychiatriques. La plupart des victimes de mutilations chirurgicales n’obtinrent aucune pension d’invalidité militaire spécifique, aucune prise en charge publique de leurs coûteuses chirurgies réparatrices civiles ni aucun soutien financier pour leurs traitements hormonaux à vie. La justice transitionnelle les avait entendus, mais elle s’était montrée incapable de réparer concrètement leurs corps brisés et leurs existences dévastées.

11. L’exil au Canada, la récidive et la chute judiciaire d’Aubrey Levin

11.1 L’émigration et l’intégration académique à Calgary

Sentant le vent tourner en Afrique du Sud à mesure que les révélations de la TRC se précisaient et que l’Afrique du Sud se dotait d’une nouvelle constitution démocratique protectrice des minorités, Aubrey Levin prit une décision stratégique : fuir son pays natal. Au milieu des années 1990, profitant de la bienveillance des services d’immigration occidentaux envers les professionnels de santé hautement qualifiés, Levin émigra au Canada avec toute sa famille, s’installant dans la province conservatrice de l’Alberta, à Calgary.

Le passé d’officier psychiatre de l’apartheid de Levin ne fit l’objet d’aucun contrôle rigoureux de la part des autorités canadiennes d’immigration ou des ordres professionnels locaux. Bénéficiant d’un curriculum vitæ académique impressionnant et de lettres de recommandation flatteuses de ses anciens confrères sud-africains, Aubrey Levin obtint sans aucune difficulté son permis d’exercer auprès du Collège des médecins et chirurgiens de l’Alberta (CPSA). Mieux encore, il fut recruté par la prestigieuse Université de Calgary en tant que professeur clinicien au département de psychiatrie de la faculté de médecine.

Pendant plus de quinze ans, de la fin des années 1990 jusqu’à la fin des années 2000, le colonel de la salle 22 mena une carrière canadienne prospère, respectée et lucrative. Spécialisé dans la psychiatrie médico-légale, il devint un expert judiciaire incontournable auprès des tribunaux albertains, évaluant la responsabilité criminelle des prévenus civils, tout en tenant un cabinet privé florissant au Peter Lougheed Centre de Calgary. Une nouvelle fois, le monstre institutionnel s’était drapé dans les atours de la respectabilité académique et de la bienveillance clinique, exerçant son pouvoir sur des patients civils canadiens particulièrement vulnérables.

11.2 Les accusations d’agressions sexuelles et l’enquête criminelle

Cependant, la pulsion prédatrice et l’abus de pouvoir qui avaient façonné la carrière militaire de Levin en Afrique du Sud finirent par ressurgir sur le sol canadien. À la fin des années 2000, plusieurs patients masculins suivis par Levin dans le cadre d’ordonnances judiciaires ou de thérapies pour troubles de l’humeur et addictions commencèrent à se plaindre auprès des autorités des comportements étranges et intrusifs de leur psychiatre. Ces hommes décrivaient des touchers rectaux et génitaux répétés et injustifiés lors des consultations, présentés par Levin comme des « examens médicaux neurologiques de routine » indispensables pour évaluer leur système nerveux autonome.

Face à l’inertie initiale et au scepticisme condescendant du Collège des médecins de l’Alberta, qui peinait à croire qu’un éminent professeur de psychiatrie de plus de soixante-dix ans pût se livrer à de tels actes prédateurs, l’un des patients, un homme placé sous contrôle judiciaire identifié sous les initiales R.B., décida de prendre les choses en main. Soupçonnant que sa parole de justiciable ne ferait jamais le poids face à l’autorité du psychiatre en chef, R.B. dissimula une caméra espion miniature dans la boucle de sa montre-bracelet lors de ses rendez-vous cliniques au cabinet de Levin en 2010.

Les images enregistrées clandestinement furent d’une clarté accablante et incontestable. La vidéo montrait sans équivoque Aubrey Levin déboutonnant le pantalon de son patient, manipulant longuement ses organes génitaux et se livrant à des attouchements sexuels explicites dénués de toute finalité clinique, tout en murmurant des commentaires suggestifs. R.B. remit immédiatement la carte mémoire à la police de Calgary. Dès la diffusion de cette preuve irréfutable, le vernis de respectabilité de Levin vola en éclats : le procureur de la Couronne déclencha une enquête criminelle de grande envergure et le Collège des médecins suspendit en urgence son droit d’exercer la médecine.

11.3 Le procès pénal et la condamnation historique

L’enquête policière canadienne libéra la parole de nombreuses autres victimes. Plus de trente hommes se manifestèrent pour témoigner avoir subi des abus sexuels similaires de la part du psychiatre sud-africain au fil des années passées à Calgary. Surnommé par la presse canadienne « Dr. Horror » – un écho sinistre au surnom qu’il portait jadis parmi les conscrits de la SADF –, Aubrey Levin fut formellement inculpé pour multiples agressions sexuelles aggravées. Le procès pénal historique s’ouvrit devant la Cour du Banc de la Reine de l’Alberta à l’automne 2012 dans un climat de vive émotion publique.

Pendant plusieurs semaines d’audiences éprouvantes, les jurés entendirent les témoignages bouleversants d’anciens patients décrivant les mêmes mécanismes de manipulation psychologique, de chantage à l’autorité et d’abus physiques que ceux perfectionnés des décennies plus tôt dans les couloirs de Voortrekkerhoogte. Levin, âgé de 74 ans et désormais assis dans le box des accusés, tenta par tous les moyens d’échapper à la justice, plaidant la démence sénile débutante et feignant des malaises physiques répétés pour tenter de faire annuler la procédure judiciaire.

Le 28 janvier 2013, le jury rendit un verdict implacable : Aubrey Levin fut reconnu coupable de multiples chefs d’accusation d’agression sexuelle sur des patients masculins vulnérables. Quelques mois plus tard, le juge de la cour suprême albertaine le condamna à une peine exemplaire de cinq années de réclusion criminelle dans un pénitencier fédéral canadien. Si ce procès n’avait pas formellement pour objet les crimes contre l’humanité commis durant l’apartheid, la condamnation de Levin représentait une victoire morale inestimable : l’architecte du Projet Aversion achevait son existence dans l’infamie, dépouillé de tous ses titres et portant l’uniforme des détenus qu’il avait si longtemps contribué à persécuter.

12. Enseignements bioéthiques, réformes contemporaines et travail de mémoire

12.1 La transformation de l’éthique médicale militaire internationale

L’onde de choc historique provoquée par les révélations sur le Projet Aversion a profondément transformé les réflexions contemporaines relatives à la bioéthique et à la responsabilité spécifique des soignants intégrés aux forces armées. Le cas d’Aubrey Levin incarne l’exemple le plus paroxystique de ce que les éthiciens de la santé nomment le « dilemme de la double loyauté » (dual loyalty), dans lequel le médecin est tiraillé entre les devoirs déontologiques de sa profession envers son patient et les ordres impératifs de la sécurité d’État ou de la hiérarchie militaire.

En réponse à ces scandales d’État, les grandes instances médicales internationales, à commencer par l’Association médicale mondiale (AMM), ont substantiellement révisé et renforcé leurs codes déontologiques contraignants, notamment à travers des actualisations majeures de la Déclaration de Tokyo (portant sur l’interdiction absolue pour les médecins de participer ou d’assister à des actes de torture ou de traitements dégradants) et de la Déclaration de Lisbonne sur les droits du patient. Le principe intangible désormais consacré par le droit international humanitaire affirme que l’obligation première et absolue de tout professionnel de santé, civil ou militaire, est le bien-être de son patient, et qu’aucune exigence de sécurité nationale, aucun secret d’État et aucun ordre hiérarchique supérieur ne sauraient légitimer la violation de ce principe fondamental.

Les académies militaires modernes enseignent désormais ces principes éthiques dans le cadre de la formation initiale de leurs officiers de santé. Tout soignant incorporé dispose aujourd’hui d’un devoir légal et déontologique explicite de désobéissance face à tout ordre impliquant l’expérimentation non consensuelle, le recours à la torture pharmacologique ou la coercition psychologique d’un militaire ou d’un prisonnier de guerre, érigeant la responsabilité personnelle du médecin au-dessus du commandement des armes.

12.2 La lutte mondiale pour l’interdiction légale des thérapies de conversion

Le Projet Aversion sud-africain a fourni aux instances de protection des droits fondamentaux l’une des preuves historiques les plus irréfutables de la nature intrinsèquement violente, abusive et iatrogène des prétendues « thérapies de conversion » (conversion therapies ou reparative therapies). Dès les années 2010, l’Organisation des Nations Unies, par la voix de son Rapporteur spécial sur la torture et de son Expert indépendant sur la protection contre la violence et la discrimination fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre, a formellement qualifié l’ensemble des pratiques visant à modifier de force l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne de formes de torture, de peines ou de traitements cruels, inhumains et dégradants.

Cette requalification juridique internationale a servi de catalyseur à une vague planétaire de réformes législatives pénales au XXIe siècle. De nombreux pays démocratiques – parmi lesquels le Canada, la France, l’Allemagne, l’Espagne, Malte, la Nouvelle-Zélande et plusieurs dizaines d’États américains – ont adopté des lois criminalisant sévèrement toute pratique de conversion, interdisant ces sévices sous peine de peines de prison ferme et de radiation définitive des ordres médicaux pour les professionnels de santé complices.

Ironie poignante de l’histoire, l’Afrique du Sud post-apartheid est devenue la pionnière mondiale de cette refondation constitutionnelle. Dès 1996, sous la présidence de Nelson Mandela, le pays a promulgué la constitution la plus progressiste de l’histoire moderne, devenant la première nation souveraine au monde à inscrire explicitement l’interdiction absolue de toute discrimination fondée sur l’orientation sexuelle dans son texte fondamental (Section 9 de la Charte des droits). Ce bouclier constitutionnel inédit a constitué la réponse juridique et morale la plus éclatante d’une société libérée aux abominations cliniques d’Aubrey Levin.

12.3 La préservation mémorielle et la réhabilitation des victimes

Le dernier combat lié au Projet Aversion demeure celui de la mémoire collective et de la justice historique. Face aux tentatives répétées des anciens officiers de la SADF de reléguer ces événements aux oubliettes de l’histoire militaire, un travail remarquable de recherche historique et d’archivage documentaire a été mené par des institutions indépendantes comme GALA Queer Archive (fondé à Johannesburg sous le nom de Gay and Lesbian Archives). Ces militants et historiens se sont battus sans relâche pour recueillir les témoignages oraux des derniers conscrits survivants, sauver de la destruction les rares fiches médicales rescapées et documenter scientifiquement l’ampleur du système de Voortrekkerhoogte.

Ce travail de mémoire s’est également incarné dans le champ artistique, littéraire et cinématographique sud-africain et international. Des ouvrages de référence, des pièces de théâtre poignantes et des films documentaires ont reconstitué la tragédie de la salle 22, arrachant définitivement le destin de ces jeunes appelés à la nuit du secret militaire. Les souffrances de ces conscrits blancs sont désormais inscrites dans le récit global des atrocités de l’apartheid, rappelant que si le racisme d’État en était le moteur premier, le régime écrasait également impitoyablement toute vie humaine refusant de se plier à ses normes patriarcales et militaristes mortifères.

Honorer la mémoire des victimes du Projet Aversion constitue un impératif éthique non négociable pour la communauté médicale mondiale. Leur calvaire rappelle aux générations présentes et futures de praticiens de la santé mentale que la science, lorsqu’elle s’affranchit de l’humanisme le plus fondamental et qu’elle se met servilement au service du pouvoir politique et de la haine de l’altérité, cesse immédiatement d’être un art de guérir pour devenir l’arme la plus perverse de la destruction humaine. Les cris étouffés de la salle 22 résonnent encore aujourd’hui comme une mise en garde universelle contre toutes les tentatives de normaliser de force la diversité de l’âme et du corps humain.

Références

  • American Psychiatric Association. (1973). Homosexuality and sexual orientation disturbance: Proposed change in DSM-II, 6th printing, page 44. APA Document Reference No. 730008.
  • De Gruchy, J., & Lewin, S. (2001). Ethics that exclude: The role of ethics and the medical profession in the abuse of homosexual soldiers in the South African Defence Force during apartheid. Health and Human Rights, 5(2), 86–112. https://www.jstor.org/stable/4065364
  • Gevisser, M., & Cameron, E. (Eds.). (1995). Defiant desire: Gay and lesbian lives in South Africa. Routledge.
  • Kaplan, R. M. (2001). Treatment of homosexuality in South Africa: Aubrey Levin and the Aversion Project. The British Medical Journal, 323(7316), 808. https://doi.org/10.1136/bmj.323.7316.808
  • Kaplan, R. M. (2004). The Aversion Project: Psychiatric abuses in the South African Defence Force during the apartheid era. South African Medical Journal, 94(6), 432–435.
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  • Truth and Reconciliation Commission of South Africa. (1998). Truth and Reconciliation Commission of South Africa Report: Volume 4, Institutional and special hearings (Health sector). Truth and Reconciliation Commission. https://www.justice.gov.za/trc/report/
  • Van Zyl, M., De Gruchy, J., Lapinsky, S., Lewin, S., & Reid, G. (1999). The Aversion Project: Human rights abuses of gays and lesbians in the SADF by health workers during the apartheid era. Simply Said and Done.
  • World Medical Association. (1975). WMA Declaration of Tokyo: Guidelines for physicians concerning torture and other cruel, inhuman or degrading treatment or punishment in relation to detention and imprisonment. World Medical Association. https://www.wma.net/
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Looti, M. (2026, septembre 11). Le Projet Aversion (Thérapie de conversion de l’apartheid) – Aubrey Levin. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/projet-aversion-apartheid-aubrey-levin-therapie-conversion/
Looti, Mohammed. “Le Projet Aversion (Thérapie de conversion de l’apartheid) – Aubrey Levin.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/projet-aversion-apartheid-aubrey-levin-therapie-conversion/.
Looti, Mohammed. “Le Projet Aversion (Thérapie de conversion de l’apartheid) – Aubrey Levin.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/projet-aversion-apartheid-aubrey-levin-therapie-conversion/.