Le paradigme compétitif pour la théorie de l’esprit chez le chimpanzé – Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello

Analyse approfondie du paradigme compétitif développé par Hare, Call et Tomasello pour évaluer la théorie de l’esprit et la cognition chez le chimpanzé.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 16, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 16, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’exploration des fondements cognitifs de la lignée des hominidés a longtemps été entravée par une querelle méthodologique et conceptuelle relative à la nature de la vie mentale chez les animaux non humains. Depuis les conjectures philosophiques de René Descartes reléguant l’animal au statut d’automate dépourvu d’intériorité jusqu’aux premiers balbutiements de la psychologie comparée à la fin du XIXe siècle, la question de savoir si un être dépourvu de langage articulé peut se représenter les états internes d’autrui est demeurée l’une des énigmes les plus redoutables des sciences de l’esprit. Cette interrogation a trouvé sa formulation scientifique moderne sous le concept de « théorie de l’esprit » (Theory of Mind), désignant la capacité cognitive d’attribuer à soi-même et à autrui des états mentaux inobservables — tels que des désirs, des perceptions, des intentions et des croyances — afin de prédire, d’interpréter et de manipuler les comportements d’autrui.

Durant plus de deux décennies, les tentatives expérimentales destinées à trancher cette question chez le chimpanzé commun (Pan troglodytes) se sont heurtées à une série d’impasses empiriques déconcertantes. Les protocoles de laboratoire canoniques, largement dérivés de la psychologie du développement humain, reposaient sur des tâches coopératives et communicatives impliquant des expérimentateurs humains. Dans ces contextes artificiels d’échange d’indices ou de pointage gestuel, les grands singes semblaient échouer de manière systématique à appréhender ce que l’humain pouvait voir ou savoir, conduisant une partie éminente de la communauté scientifique à conclure à l’inexistence totale d’une théorie de l’esprit chez les primates non humains. Pourtant, cette conclusion négative entrait en contradiction frontale avec les observations des éthologues de terrain, qui décrivaient quotidiennement des comportements sauvages de dissimulation tactique, d’alliances machiavéliques et de feintes comportementales d’une subtilité stupéfiante.

Le déblocage de ce nœud gordien de la primatologie cognitive a été orchestré au tournant des années 2000 par une équipe de chercheurs réunis autour de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig : Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello. En opérant une rupture paradigmatique radicale, ces auteurs ont formulé l’hypothèse que l’intelligence sociale des chimpanzés n’a pas été façonnée au cours de la phylogenèse pour la coopération bienveillante ou le partage d’informations désintéressé, mais pour la compétition intra-groupe et la contestation des ressources monopolisables. En substituant aux protocoles coopératifs anthropomorphes un paradigme expérimental compétitif conspécifique dominant-subordonné, le trio a révolutionné la psychologie comparée. Cette synthèse magistrale se propose de retracer l’histoire, la logique conceptuelle, les démonstrations empiriques, les controverses épistémologiques et les prolongements contemporains de cette révolution scientifique majeure.

1. Introduction historique et fondements de la théorie de l’esprit chez les primates

1.1 L’article fondateur de Premack et Woodruff (1978)

L’acte de naissance formel du champ de recherche sur la théorie de l’esprit a été scellé par la publication de l’article séminal de David Premack et Guy Woodruff en 1978 dans la revue Behavioral and Brain Sciences, intitulé sans détours : « Does the chimpanzee have a theory of mind ? ». Dans cette étude fondatrice, les auteurs soumettaient une femelle chimpanzé adulte captive nommée Sarah, déjà entraînée à l’usage de symboles plastiques, à une série de tests projectifs. Sarah visionnait des séquences vidéo montrant un expérimentateur humain confronté à divers problèmes pratiques de son environnement quotidien — par exemple, un homme grelottant tentant d’allumer un radiateur défectueux, ou essayant sans succès d’atteindre des bananes suspendues hors d’atteinte avec un manche à balai trop court. On présentait ensuite à Sarah plusieurs photographies dont une seule représentait la solution fonctionnelle au dilemme observé (allumer une prise électrique, assembler deux bâtons). Sarah choisit systématiquement et sans hésitation les solutions adéquates, manifestant une compréhension immédiate des buts poursuivis par l’acteur humain.

Premack et Woodruff avancèrent que la réussite de Sarah impliquait nécessairement qu’elle avait attribué à l’expérimentateur des états mentaux non observables, nommément des désirs (vouloir de la chaleur, désirer de la nourriture) et des intentions (tenter de brancher le radiateur). L’article suscita immédiatement une onde de choc théorique. Néanmoins, les critiques méthodologiques ne tardèrent pas à émerger. Des philosophes de l’esprit et des logiciens, notamment Daniel Dennett et Jonathan Bennett, soulignèrent une faille fondamentale : l’expérience ne permettait aucunement de discriminer l’inférence d’un état mental d’une simple association temporelle ou d’une compréhension purement physique de la causalité matérielle. Sarah n’avait peut-être fait qu’associer un objet manquant à une séquence causale incomplète, sans jamais conceptualiser la perspective interne du protagoniste. Pour prouver une véritable théorie de l’esprit, arguaient ces penseurs, il devenait indispensable de démontrer qu’un individu peut imputer à autrui une représentation mentale erronée du monde, c’est-à-dire une fausse croyance, car seul l’écart entre la réalité objective et l’état mental interne atteste sans équivoque de l’existence d’une métareprésentation.

1.2 L’impasse des protocoles coopératifs initiaux

Dans le sillage des débats suscités par Premack et Woodruff, la recherche expérimentale des années 1980 et 1990 s’engagea massivement dans l’élaboration de paradigmes coopératifs et communicatifs inspirés directement des protocoles administrés aux enfants préverbaux. Le dispositif standard reposait sur des tâches de choix d’objet : un chimpanzé était placé face à deux boîtes opaques dont l’une contenait une récompense alimentaire masquée. Un expérimentateur humain, agissant en qualité de coopérateur bienveillant, fournissait des indices ostensifs — tels que pointer du doigt le contenant pertinent, regarder fixement le récipient contenant la nourriture ou tapoter sur le couvercle approprié. Contre toute attente, les chimpanzés échouèrent de manière répétée et spectaculaire à utiliser ces indices comunicatifs élémentaires. Les travaux de Daniel Povinelli et de son équipe à l’université de Louisiane mirent en évidence que les singes étaient incapables de comprendre la nature référentielle du pointage ou la signification informationnelle du regard humain, choisissant les boîtes au hasard à moins de subir un entraînement associatif intensif et artificiel de plusieurs centaines d’essais.

Cette incapacité manifeste à exploiter l’aide d’autrui plongea la communauté scientifique dans un profond scepticisme quant aux facultés mentalistes des anthropoïdes. Or, ce constat de laboratoire créait un hiatus inacceptable avec les données naturalistes accumulées par les éthologues de terrain. Dès 1982, dans son ouvrage matriciel Chimpanzee Politics, Frans de Waal avait documenté les jeux d’alliances, les trahisons calculées, l’apaisement stratégique et les manipulations délibérées au sein de la colonie de chimpanzés du zoo d’Arnhem. Les singes sauvages observés par Jane Goodall à Gombe ou par Toshisada Nishida à Mahale démontraient une maîtrise incontestable de la politique intra-groupe et recouraient fréquemment à la dissimulation visuelle pour s’accoupler à l’insu du mâle alpha. Le monde scientifique se retrouvait scindé : d’un côté, une éthologie naturaliste convaincue de la profondeur psychologique des grands singes ; de l’autre, une psychologie expérimentale réductionniste postulant que le chimpanzé n’était qu’un automate comportemental dépourvu de toute compréhension psychologique d’autrui.

1.3 L’émergence de la collaboration entre Hare, Call et Tomasello

Pour dépasser ce blocage stérile, il devint nécessaire d’opérer une réconciliation épistémologique entre la rigueur méthodologique du laboratoire et la pertinence écologique du terrain. Cette synthèse fut rendue possible par la création en 1997 de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, sous la direction de Michael Tomasello. Psychologue du développement et cognitiviste de formation, Tomasello s’entoura de spécialistes chevronnés de la cognition des primates, au premier rang desquels Josep Call, primatologue rigoureux, et Brian Hare, alors jeune chercheur doctoral brillant dont l’intuition allait bouleverser le champ.

Le trio formula un diagnostic percutant sur les échecs des vingt années précédentes : les protocoles traditionnels péchaient par un anthropocentrisme méthodologique aveugle. Pourquoi un chimpanzé, dont les structures sociales sont régies par des tensions hiérarchiques aiguës et une rivalité féroce pour l’accès aux ressources, comprendrait-il spontanément qu’un individu coopère gratuitement avec lui en lui désignant gracieusement de la nourriture ? Dans leur environnement naturel, les chimpanzés ne partagent presque jamais d’aliments hautement prisés et n’utilisent aucun geste de pointage pour informer autrui d’une source nutritive disponible. Par conséquent, les protocoles coopératifs mesuraient non pas les compétences cognitives réelles de l’animal, mais son incapacité à s’adapter à une niche socio-écologique humaine totalement étrangère à sa propre histoire évolutive. L’hypothèse novatrice de Hare, Call et Tomasello stipulait que si la sélection naturelle a doté Pan troglodytes de facultés pour comprendre les états psychologiques d’autrui, ces facultés doivent s’exprimer avec une acuité maximale dans les situations d’affrontement et de compétition intra-spécifique pour des ressources alimentaires critiques.

2. Les faiblesses structurelles du paradigme coopératif classique

2.1 L’anthropocentrisme des paradigmes d’aide et de communication

L’analyse épistémologique des protocoles coopératifs révèle un biais anthropocentrique majeur : l’imposition d’un cadre normatif d’interaction fondé sur l’altruisme informatif. Chez l’être humain, la communication repose sur le principe de coopération gricéen et sur une tendance spontanée, observable dès l’âge de douze mois chez le nourrisson, à désigner des objets pour autrui dans le seul but de partager l’attention ou de fournir une aide désintéressée. Transposer ce schéma psychologique à des hominidés non humains constituait un contresens évolutif fondamental. Dans les expériences classiques, le sujet expérimental était contraint d’interagir non pas avec un pair doté des mêmes codes sémiotiques, mais avec un expérimentateur humain vêtu d’une blouse blanche, adoptant des postures statiques et utilisant des signaux moteurs arbitraires.

Cette configuration expérimentale entraînait un double écueil. D’une part, elle générait une charge cognitive parasite, le singe devant d’abord déchiffrer les intentions énigmatiques d’une espèce étrangère avant de pouvoir résoudre le problème spatial sous-jacent. D’autre part, elle ignorait le répertoire moteur et vocal authentique des chimpanzés. En milieu naturel, ces derniers communiquent par des vocalisations contextuelles, des postures d’intimidation ou des gestes d’appel direct, mais n’échangent pas de signaux déictiques coopératifs passifs. Assimiler l’absence de réponse à ces tests anthropomorphes à une carence cognitive générale constituait une faute de logique élémentaire : l’erreur résidait dans la conception du canal de transmission, non dans les structures mentales du sujet testé. De surcroît, la relation de captivité instaurait une asymétrie de pouvoir écrasante dans laquelle l’animal, dépendant de l’expérimentateur pour sa subsistance quotidienne, adoptait fréquemment des stratégies de mendicité stéréotypées qui masquaient l’expression de ses capacités de raisonnement social sophistiqué.

2.2 Les travaux sceptiques de Povinelli et Eddy (1996)

L’apogée du paradigme coopératif réductionniste a été atteint avec la publication de la monumentale monographie de Daniel Povinelli et Timothy Eddy en 1996, intitulée What young chimpanzees know about seeing. Au cours d’une série impressionnante d’expérimentations, sept jeunes chimpanzés nés et élevés en captivité étaient entraînés à solliciter de la nourriture auprès d’expérimentateurs humains en insérant leur main à travers une ouverture grillagée. Une fois le geste de mendicité automatisé, les singes étaient confrontés à deux expérimentateurs assis côte à côte, tenant chacun un morceau de friandise appétissant. Toutefois, un seul des deux humains était en mesure de voir le chimpanzé, tandis que l’autre présentait une obstruction visuelle manifeste : il portait un bandeau sur les yeux, un seau opaque sur la tête, un masque sans ouvertures oculaires, tenait un carton devant son visage, ou tournait purement et simplement le dos au grillage.

Les résultats furent univoques et désastreux pour l’hypothèse d’une théorie de l’esprit : les sujets quémandaient de la nourriture indifféremment auprès de l’expérimentateur voyant ou de l’expérimentateur aveuglé. Seule la condition où l’expérimentateur tournait le dos permit une timide discrimination, mais Povinelli démontra qu’elle reposait uniquement sur un indice corporel saillant (la visibilité du torse et du visage dans sa globalité) plutôt que sur une inférence quant à l’axe optique du regard. Sur la base de ces données rigoureuses, Povinelli élabora son hypothèse de la « réinterprétation comportementale » (behavioral reinterpretation hypothesis) : selon lui, les chimpanzés sont d’extraordinaires machines à détecter des régularités statistiques dans les contingences comportementales d’autrui, mais ils demeurent totalement imperméables aux notions abstraites d’invisibilité, de vision subjective ou d’états d’attention. L’évolution de la théorie de l’esprit était ainsi déclarée comme un saut qualitatif exclusif et tardif de la lignée humaine, survenu après la divergence d’avec le genre Pan.

2.3 La nécessité d’une validité écologique en psychologie comparée

Face au pessimisme conceptuel de Povinelli, Tomasello, Call et Hare opposèrent le principe cardinal de la validité écologique. En biologie de l’évolution, une adaptation cognitive ne peut être appréhendée indépendamment des pressions sélectives qui ont gouverné son émergence au sein d’un biotope particulier. La socio-écologie de Pan troglodytes est caractérisée par une structure communautaire fluide dite de « fission-fusion », où des sous-groupes instables se forment et se dissolvent au gré de la disponibilité saisonnière des fruits mûrs en forêt tropicale. Dans un tel environnement, la nourriture énergétique constitue une ressource hautement contestée et monopolisable.

Lorsqu’un individu découvre un arbre fruitier abondant mais limité, la présence d’un congénère de rang hiérarchique supérieur entraîne quasi invariablement l’éviction brutale du subordonné par des actes d’intimidation physique ou d’agression directe. L’altruisme alimentaire spontané entre adultes non apparentés est un événement d’une extrême rareté dans la nature. Dans ces conditions écologiques, attendre d’un chimpanzé qu’il interprète le geste d’un congénère désignant bénévolement de la nourriture relève d’une absurdité évolutive. En revanche, le succès reproducteur et la survie d’un individu dépendent dramatiquement de sa capacité à détecter discrètement des ressources, à évaluer si un rival plus fort peut l’apercevoir, et à tromper ce dernier pour consommer l’aliment avant d’être dépossédé. Déplacer le cadre d’évaluation cognitive de l’altruisme forcé à la contestation agonistique réelle ne constituait donc pas un simple ajustement technique, mais une impérieuse exigence théorique pour révéler la véritable architecture cognitive de l’espèce.

3. Le cadre théorique du paradigme compétitif

3.1 L’écologie comportementale de Pan troglodytes

L’écologie comportementale des chimpanzés constitue le socle évolutif indispensable pour conceptualiser le paradigme compétitif. Les sociétés de chimpanzés sont structurées par une hiérarchie de dominance linéaire et despotique, particulièrement marquée chez les mâles, mais également prégnante chez les femelles. L’accès aux femelles réceptives et aux ressources alimentaires de haute qualité énergétique (fruits charnus, miel sauvage, viande issue de la prédation sur les colobes) est strictement modulé par le statut social. Le maintien de cette hiérarchie ne repose pas uniquement sur la force musculaire brute, mais implique la négociation continuelle d’alliances opportunistes, le marchandage de séances de toilettage social et l’exercice d’une vigilance politique perpétuelle.

Ce biotope social a constitué le terreau fertile de la théorie de l’intelligence machiavélique, formalisée par Richard Byrne et Andrew Whiten à la fin des années 1980. Selon cette thèse, les pressions de sélection les plus intenses subies par le cerveau des primates ne provenaient pas de la nécessité de maîtriser l’environnement physique inanimé ou de dénicher des ressources cachées, mais des défis posés par la vie en groupes sociaux complexes et concurrentiels. Dans ce contexte, la ruse, la dissimulation stratégique et la manipulation délibérée des connaissances des rivaux procurent un avantage sélectif massif. Un chimpanzé capable d’inférer avec précision ce qu’un rival voit ou ignore possède une valeur sélective (fitness) immensément supérieure à celle d’un congénère réduit à réagir passivement aux attaques physiques une fois celles-ci déclenchées. La compétition intra-spécifique apparaît donc non pas comme un bruit expérimental perturbateur, mais comme le véritable moteur adaptatif ayant forgé les mécanismes de mentalisation chez les primates.

3.2 L’architecture conceptuelle posée par Brian Hare

C’est à Brian Hare que revient l’audace d’avoir matérialisé cette intuition théorique dans un agencement méthodologique novateur. Constatant que les protocoles coopératifs plaçaient le singe dans un état de confusion communicationnelle, Hare postula que la compétition sociale agirait comme un puissant catalyseur motivationnel et cognitif. En introduisant une rivalité directe pour la nourriture entre deux individus conspécifiques placés dans des conditions d’asymétrie hiérarchique, le chercheur créait une situation d’interaction stratégique à somme nulle où chaque décision motrice engageait directement les intérêts vitaux de l’animal.

Le cadre conceptuel élaboré par Hare repose sur une modélisation rigoureuse des dynamiques de pouvoir. Dans une interaction compétitive libre autour d’un morceau de nourriture visible, le dominant s’empare invariablement de l’aliment en vertu de sa priorité d’accès inhérente au rang social, tandis que le subordonné s’écarte sous peine d’agression violente. Par conséquent, pour obtenir de la nourriture sans essuyer de représailles physiques, le subordonné est contraint d’élaborer une stratégie indirecte : il doit évaluer la perspective visuelle du dominant, anticiper ses intentions de déplacement et n’intervenir que si l’aliment se situe hors du champ perceptif du rival. L’architecture de Hare transforme ainsi le subordonné en un « lecteur d’autrui » par nécessité adaptative : le subordonné ne peut réussir que s’il intègre dans son propre calcul moteur ce que son compétiteur est capable de percevoir de la situation environnementale.

3.3 La distinction entre niveau perceptif et niveau épistémique

D’un point de vue épistémologique et philosophique, le paradigme compétitif mis en place par le groupe de Leipzig introduit une distinction taxonomique essentielle au sein de la théorie de l’esprit, séparant le niveau perceptif immédiat du niveau épistémique médiatisé par la mémoire. Le niveau perceptif correspond à ce que les psychologues du développement nomment, d’après les travaux de John Flavell, la « prise de perspective visuelle de niveau 1 » : la capacité d’appréhender le contenu visuel d’autrui hic et nunc, c’est-à-dire de comprendre la relation géométrique directe reliant les organes récepteurs d’un congénère à une entité de l’environnement physique (« l’individu X voit l’objet Y en cet instant précis »).

Le niveau épistémique, quant à lui, franchit un palier d’abstraction supplémentaire en transcendant la coprésence perceptive instantanée pour atteindre le statut de connaissance durable : « l’individu X sait que l’objet Y se trouve là, parce qu’il a vu son masquage dans le passé récent, même s’il ne le voit plus à l’instant présent ». En distinguant méthodiquement ces deux paliers cognitifs, Hare, Call et Tomasello ont conçu une trajectoire expérimentale en deux étapes. Il s’agissait d’abord de tester si le chimpanzé comprenait le lien visuel direct unissant un rival à un objet masqué (perception présente), avant d’explorer si l’animal pouvait attribuer à un pair un état de connaissance fondé sur une perception passée (mémoire épistémique). Cette progression conceptuelle permettait de réfuter par étapes successives les explications associationnistes concurrentes et d’éliminer les interprétations fondées sur de simples tropismes visuels bruts.

4. L’expérience pionnière de Hare, Call, Agnetta et Tomasello (2000)

4.1 Le dispositif expérimental dominant-subordonné

L’expérimentation fondatrice qui fit voler en éclats le consensus sceptique fut publiée en 2000 dans la revue Animal Behaviour par Brian Hare, Josep Call, Bryan Agnetta et Michael Tomasello sous le titre emblématique : « Chimpanzees know what conspecifics do and do not see ». Le protocole reposait sur un aménagement spatial remarquablement pensé, situé au Wolfgang Köhler Primate Research Center de Leipzig. Le dispositif comprenait une vaste arène de test centrale, flanquée de part et d’autre de deux salles d’attente individuelles séparées de l’arène par des trappes guillotine coulissantes transparentes ou opaques selon les phases de l’essai. Dans l’une des pièces logeait un chimpanzé de rang subordonné, tandis que la pièce opposée abritait un congénère de rang dominant clairement établi au sein du groupe social d’origine.

Au centre de l’arène étaient érigées deux barrières physiques opaques (par exemple de grands panneaux de bois ou des monticules artificiels). Ces barrières étaient disposées de manière à ce qu’un morceau de nourriture placé derrière l’une d’elles soit parfaitement visible pour le subordonné depuis sa trappe entrouverte, mais totalement masqué à la vue du dominant posté en face. À l’inverse, un autre morceau de nourriture était positionné en terrain découvert ou disposé de manière à se trouver simultanément dans le champ visuel des deux antagonistes. Les deux protagonistes pouvaient s’observer mutuellement à travers des fentes avant le début de l’épreuve, établissant sans ambiguïté la présence et l’identité hiérarchique du rival. Les trappes étaient ensuite ouvertes pour permettre aux animaux de pénétrer dans l’arène afin de s’approprier la nourriture.

4.2 Protocoles, contrôles et variables dépendantes

La rigueur méthodologique du protocole reposait sur une orchestration millimétrée des conditions expérimentales et sur un système de contrôle contre-balancé. Deux conditions expérimentales cardinales furent opposées. Dans la condition expérimentale critique (« un morceau caché, un morceau visible »), deux bananes de taille et de qualité strictement identiques étaient placées au sol : la première était située à la périphérie d’un obstacle opaque, de sorte que le subordonné pouvait la voir mais que l’obstacle obstruait complètement la ligne de mire du dominant. La seconde banane était disposée dans l’espace ouvert entre les barrières, se trouvant en vue directe pour les deux singes. Dans la condition contrôle symétrique (« deux morceaux visibles »), les deux bananes étaient placées dans des positions où le dominant disposait d’un accès visuel total et direct à chacune d’elles.

Afin d’éviter que le subordonné ne prenne simplement sa décision en observant la trajectoire motrice immédiate amorcée par le dominant, les expérimentateurs mirent en place une procédure de libération asynchrone méticuleuse : le subordonné recevait une légère avance temporelle d’une fraction de seconde lors de l’ouverture de sa porte, l’obligeant à décider de sa direction avant même que le dominant n’ait franchi le seuil de son propre compartiment. Les variables dépendantes enregistrées par vidéo comprenaient l’orientation initiale de la course de l’animal, le premier morceau de nourriture touché et la quantité totale d’aliments effectivement ingérés. Des contrôles sévères furent institués pour exclure tout biais lié à des stimuli olfactifs résiduels ou à des micro-signaux involontaires émis par les expérimentateurs humains, qui opéraient dissimulés derrière des paravents occultants.

4.3 Résultats majeurs et conclusions initiales

Les résultats de cette étude matricielle fournirent une rupture empirique sans précédent dans les annales de la primatologie. Dès les tout premiers essais — excluant ainsi tout apprentissage par renforcement opérant au cours de l’épreuve —, les chimpanzés subordonnés démontrèrent une préférence hautement significative d’un point de vue statistique pour la nourriture dissimulée au regard du dominant. Lorsque deux morceaux étaient présents, le subordonné se dirigeait préférentiellement et avec vélocité vers la banane masquée par la barrière opaque, négligeant délibérément la banane située en espace ouvert, même si cette dernière était parfois spatialement plus proche de sa propre porte d’entrée.

À l’inverse, dans la condition contrôle où les deux morceaux de nourriture étaient pleinement visibles pour le dominant, le subordonné s’abstenait d’approcher l’une ou l’autre des friandises, demeurant à distance ou n’avançant qu’avec une extrême prudence pour récupérer des miettes abandonnées. Les données démontraient de surcroît que lorsque le dominant était temporairement retenu hors de l’arène (condition d’absence physique totale du rival), le subordonné s’emparait indifféremment des deux morceaux, prouvant que sa prédilection pour l’emplacement masqué n’était pas guidée par une préférence spatiale intrinsèque pour les barrières physiques, mais bien par l’évaluation dynamique de l’état perceptif du compétiteur présent. Pour la première fois de manière méthodologiquement irréfutable, les chercheurs démontraient que Pan troglodytes ajustait sa stratégie motrice en fonction de ce qu’un conspécifique voyait ou ne voyait pas, infligeant un démenti formel aux thèses réductionnistes de Povinelli.

5. L’évaluation de la perception visuelle d’autrui : ‘Qui voit quoi ?’

5.1 Le problème de la géométrie de la vision

L’interprétation des performances observées en l’an 2000 exigeait une dissection approfondie des mécanismes computationnels sous-jacents. La capacité à déterminer ce qu’autrui voit implique la maîtrise intuitive d’une géométrie projective élémentaire : le sujet doit tracer mentalement une ligne de visée rectiligne partant des globes oculaires du congénère pour s’étendre vers l’environnement physique et déterminer si un obstacle tridimensionnel intercepte ce vecteur optique. Il s’agissait d’établir si le chimpanzé appréhende le regard comme un projecteur dirigé vers une cible ou s’il se contente de réagir à la simple posture corporelle globale de son vis-à-vis.

Des variations paramétriques ingénieuses furent introduites pour sonder cette compétence géométrique. Les chercheurs manipulèrent l’orientation corporelle du dominant par rapport à l’axe de sa tête et de ses yeux. Ils démontrèrent que les chimpanzés subordonnés ne se fiaient pas simplement à l’orientation générale du tronc du rival : si un dominant avait le corps tourné vers la nourriture mais présentait la tête orientée à quatre-vingt-dix degrés dans une autre direction, le subordonné exploitait immédiatement cette dissociation directionnelle pour récupérer la pitance convoitée. De plus, les singes firent preuve d’une capacité remarquable à évaluer l’impact des occlusions partielles versus totales : confrontés à des barrières munies de découpes ou de meurtrières situées précisément à la hauteur des yeux du dominant, les subordonnés évitaient la nourriture alignée avec ces fentes de vision, attestant d’un calcul géométrique précis du champ optique effectif d’autrui sans qu’aucun entraînement instrumental ne leur ait été dispensé au préalable.

5.2 L’utilisation de barrières transparentes versus opaques

L’un des défis les plus redoutables lancés à l’expérience originale résidait dans l’hypothèse d’une règle comportementale simpliste : le subordonné n’aurait-il pas simplement appris une heuristique de type « va vers la nourriture située à côté d’une planche de bois » ? Pour déconstruire rigoureusement cette objection behavioriste, Hare et ses collègues conçurent une variante expérimentale élégante substituant des barrières en plexiglas transparent aux barrières en bois opaque.

Le protocole confrontait le chimpanzé subordonné à deux obstacles de dimensions, de texture et d’agencement spatial strictement identiques, à l’unique exception de leurs propriétés optiques : l’un était fait de bois parfaitement opaque, tandis que l’autre était constitué d’un matériau plastique transparent limpide. Un morceau de nourriture était placé derrière chacune des deux structures. D’un point de vue purement matériel et tactile, les deux barrières constituaient des obstacles physiques équivalents interdisant le passage en ligne droite. Cependant, d’un point de vue informationnel et psychologique, seule la barrière opaque interrompait la transmission des photons lumineux et conférait une invisibilité tactique.

Les résultats furent sans équivoque : les subordonnés sélectionnèrent de manière écrasante la nourriture abritée derrière la barrière opaque et délaissèrent la nourriture située derrière la barrière transparente. Les sujets comprenaient intrinsèquement que la barrière de plastique transparent ne les soustrayait aucunement au regard vigilant du dominant. Cette démonstration empirique cruciale pulvérisa l’hypothèse d’une simple attirance perceptive brute pour les objets physiques périphériques : le chimpanzé ne cherchait pas un abri matériel, mais bien une zone d’occlusion visuelle subjective pour son compétiteur, attestant d’une compréhension fonctionnelle de l’opacité physique comme condition nécessaire à l’invisibilité psychologique.

5.3 Le suivi du regard et la détection de l’inattention

L’évaluation de la perception d’autrui ne se limite pas à la prise en compte d’obstacles statiques ; elle s’exprime également dans le dynamisme fluide du suivi du regard (gaze following) et l’exploitation des moments d’inattention temporelle. Dans une série d’études complémentaires menées par Michael Tomasello, Josep Call et leurs collaborateurs au début des années 2000, il fut mis en évidence que les grands singes ne se contentent pas d’aligner machinalement leur propre regard sur l’orientation céphalique d’un tiers. Lorsqu’un expérimentateur ou un congénère regarde fixement derrière un paravent opaque, le chimpanzé modifie activement sa propre position corporelle — se penchant, s’accroupissant ou contournant physiquement l’obstacle — afin d’inspecter ce qui se trouve de l’autre côté du panneau, traquant la cible intentionnelle du regard d’autrui.

Cette maîtrise sémiotique du regard permet aux chimpanzés de détecter avec une acuité fulgurante les fenêtres temporelles d’inattention chez leurs compétiteurs. Si un dominant présent dans l’arène détourne momentanément la tête pour fixer un bruit extérieur inattendu, ou s’il s’engage dans une brève séquence d’auto-toilettage, le subordonné saisit instantanément cette opportunité micro-temporelle pour bondir vers la nourriture visible et regagner sa zone de sécurité avant que le regard du dominant ne se réaligne sur l’espace central. Cette synchronisation motrice fine démontre que le chimpanzé ne perçoit pas seulement des états statiques de visibilité, mais régule son comportement moteur en fonction du flux attentionnel continu et dynamique de ses partenaires sociaux.

6. De la perception à la connaissance : L’expérience décisive de 2001

6.1 Le passage du paradigme perceptif au paradigme mnésique

Nonobstant l’élégance des démonstrations de l’an 2000, une critique théorique fondamentale persistait au sein de la communauté des psychologues comparatifs. En effet, dans l’expérience de Hare et al. (2000), le dominant et le subordonné étaient présents dans l’arène simultanément au moment du choix. Il demeurait par conséquent concevable, selon les partisans d’une lecture behavioriste radicale, que le subordonné ne déduise pas ce que le dominant « voyait », mais se contente de réagir en temps réel à des micro-indices posturaux émis par le dominant lui-même (comme une tension musculaire préparatoire à la course, un regard direct braqué sur le fruit, ou un rictus d’agressivité naissant face à la banane visible). Pour attester formellement que le chimpanzé comprend un état mental abstrait, il fallait dissocier l’action de la présence perceptive instantanée : il fallait passer de la perception présente à la mémoire d’un état épistémique.

C’est précisément l’objectif poursuivi par la publication retentissante de 2001 dans la revue Nature, intitulée : « Do chimpanzees know what conspecifics know and do not know ? », cosignée par Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello. Les auteurs franchirent le seuil qualitatif séparant le simple « voir » immédiat du « savoir » temporellement différé. En introduisant un délai expérimental entre l’observation du placement de la nourriture et l’entrée dans l’arène, et en manipulant systématiquement l’historique visuel personnel de différents dominants, l’équipe de Leipzig entreprit de vérifier si un chimpanzé peut imputer à autrui un état de connaissance durable acquis par l’expérience visuelle passée.

6.2 Dispositif des conditions ‘Vu / Non vu / Changé’

L’expérimentation de 2001 reposait sur un dispositif d’appâtage hautement sophistiqué composé de trois conditions expérimentales reines, conçues pour isoler l’état épistémique passé du comportement moteur immédiat :

  • La condition « Vu » (Seen) : Le chimpanzé dominant et le chimpanzé subordonné observent tous deux, à travers leurs portes grillagées respectives entrouvertes, un expérimentateur humain qui dissimule un morceau de nourriture derrière l’une des deux barrières opaques. Les deux singes savent où est l’aliment, et le subordonné a vu que le dominant observait l’opération.
  • La condition « Non vu » (Unseen) : La trappe du dominant est hermétiquement close par un panneau métallique opaque durant la phase d’appâtage. Seul le subordonné assiste au placement de la nourriture derrière la barrière. La trappe du dominant n’est rouverte qu’une fois l’expérimentateur sorti de l’arène. Au moment de la compétition, les deux singes voient deux barrières en tous points identiques, mais seul le subordonné sait derrière laquelle se trouve la nourriture.
  • La condition critique de substitution ou de changement (Switched / Replaced) : Cette condition présentait deux déclinaisons fascinantes. Dans la première, un premier dominant assistait au placement de la nourriture, mais sa porte demeurait verrouillée et il était immédiatement remplacé dans sa loge par un second individu dominant naïf, qui n’avait absolument pas assisté à la dissimulation de l’appât. Dans la seconde variante, le dominant initial observait la nourriture être cachée derrière la barrière A, puis sa porte était obturée ; l’expérimentateur déplaçait alors clandestinement la nourriture de la barrière A vers la barrière B sous les yeux du subordonné seul. Le dominant possédait donc une mémoire visuelle obsolète.

L’enjeu expérimental était monumental : si le subordonné ne réagissait qu’à la dominance physique intrinsèque ou à la présence corporelle imposante du congénère rival au moment de l’ouverture des trappes, il devait agir avec une prudence identique dans toutes les conditions. Si, au contraire, il possédait une authentique compréhension épistémique, il devait exploiter sans crainte la nourriture lorsque le dominant ne l’avait pas vue être dissimulée ou lorsqu’un dominant naïf remplaçait le dominant témoin.

6.3 Analyse empirique des choix du subordonné

Les données empiriques recueillies fournirent une confirmation éclatante des prédictions mentalistes. Dans la condition « Non vu », les chimpanzés subordonnés manifestèrent une audace remarquable : ils se précipitèrent avec assurance pour récupérer la nourriture cachée et en consommèrent une proportion massivement supérieure à celle observée dans la condition « Vu ». Les singes avaient parfaitement intégré que le dominant, n’ayant pas été témoin de l’opération d’appâtage, ne possédait aucune information sur l’emplacement du fruit et ne se dirigerait pas de manière ciblée vers la barrière occultante.

La confirmation la plus spectaculaire survint dans la condition du « dominant substitué ». Lorsque le dominant qui avait assisté à la scène était remplacé par un dominant naïf, le subordonné sortait immédiatement de sa réserve craintive pour s’élancer vers la nourriture. Pourtant, l’individu posté en face de lui était tout aussi dominant, agressif et imposant que le précédent ; la seule et unique différence tenait à son historique perceptif passé ! Le subordonné démontrait ainsi sa capacité à individualiser les états de connaissance de ses congénères : « l’individu A sait où est le fruit car il l’a vu, mais l’individu B ne le sait pas car il n’était pas là ». De même, dans la condition de déplacement clandestin, le subordonné anticipait que le dominant trompé allait se diriger vers l’emplacement primitif de l’appât (emplacement A) et en profitait pour contourner la trajectoire du rival et s’emparer de l’aliment à son nouvel emplacement (emplacement B). Cette expérience mit un terme définitif aux explications fondées sur la simple réaction aux micro-signaux moteurs présents : le chimpanzé se révélait pleinement capable d’attribuer un état de savoir fondé sur la mémoire visuelle d’un événement antérieur.

7. La tromperie tactique et la dissimulation stratégique

7.1 L’approche détournée et la dissimulation corporelle

L’attribution d’états visuels et épistémiques prend toute sa dimension opérationnelle à travers les comportements de tromperie tactique. Dans le sillage des découvertes de Leipzig, les chercheurs s’intéressèrent à la manière dont les chimpanzés orchestrent activement la dissimulation de leurs intentions motrices en contexte d’inégalité sociale. Dans une étude devenue célèbre, Hare, Call et Tomasello mirent en évidence des stratégies d’approche spatialement détournées : placés dans un enclos paysager comprenant des éléments de relief (fossés, troncs d’arbres massifs, murets de pierre), les subordonnés désireux d’atteindre une source de nourriture visible par un dominant n’empruntaient pas la trajectoire euclidienne la plus courte. Ils modifiaient délibérément leur itinéraire pour progresser en se maintenant scrupuleusement dans l’ombre portée des obstacles naturels, utilisant le relief comme un écran protecteur masquant leur déplacement jusqu’au dernier moment.

Cette maîtrise de la dissimulation corporelle est corroborée par des observations fascinantes sur le contrôle expressif. En milieu naturel comme en captivité, il a été documenté que des chimpanzés mâles juvéniles s’engageant dans des copulations clandestines avec des femelles oestrales dissimulent activement avec leurs mains leur pénis en érection lors du passage inopiné d’un mâle alpha dominant. De même, un individu manifestant par inadvertance une mimique faciale d’excitation extrême (le « visage de peur » ou le rictus d’anticipation gourmande) en découvrant de la nourriture peut être vu en train d’utiliser ses doigts pour rabattre mécaniquement ses lèvres sur ses dents afin d’étouffer le signal communicatif involontaire face à un congénère menaçant. Ce contrôle moteur volontaire sur des zones anatomiques expressives témoigne d’une conscience aiguë de l’information involontairement transmise au regard inquisiteur d’autrui.

7.2 L’occlusion auditive : Le paradigme de Melis, Call et Tomasello (2006)

Si la vue constitue le canal sensoriel prédominant chez les primates diurnes, une authentique compréhension de la perception ne saurait être cantonnée à la seule modalité optique. En 2006, Alicia Melis, Josep Call et Michael Tomasello publièrent dans la revue Proceedings of the Royal Society B une étude novatrice élargissant le paradigme compétitif au canal acoustique. L’expérience visait à déterminer si les chimpanzés saisissent les propriétés physiques et informationnelles du son : comprennent-ils que la manipulation d’un objet physique peut générer un signal acoustique susceptible d’alerter un compétiteur caché derrière une cloison opaque ?

Le dispositif expérimental confrontait un chimpanzé subordonné à deux longs tunnels opaques menant chacun à un compartiment contenant de la nourriture appétissante. Pour extraire la nourriture, le singe devait pousser une trappe coulissante. Cependant, l’une des trappes était équipée d’un système de clochettes métalliques bruyantes produisant un tintement strident au moindre mouvement mécanique, tandis que l’autre trappe était totalement silencieuse grâce à un mécanisme amortisseur en mousse. De l’autre côté de la cloison séparant les deux espaces se tenait un individu dominant qui, bien qu’incapable de voir le subordonné, pouvait intervenir et confisquer la nourriture dès qu’il entendait le signal acoustique. Les chimpanzés subordonnés démontrèrent une préférence marquée pour la trappe silencieuse, apprenant en une poignée d’essais à inhiber la manipulation du dispositif sonore en présence du rival. Mieux encore, ils ajustaient leur délicatesse motrice en manipulant le dispositif avec une précaution tactile extrême pour en minimiser le volume sonore, attestant d’une compréhension fine du retour sensoriel auditif produit par leurs propres actions motrices sur l’appareil perceptif d’autrui.

7.3 Le contrôle de l’information transmise aux congénères

L’aboutissement de cette flexibilité cognitive réside dans la modulation intentionnelle de la communication vocale. Chez les primates, les vocalisations ont longtemps été considérées par la tradition éthologique classique comme de purs reflets émotionnels réflexes, médiatisés par le système limbique sans régulation corticale volontaire. Les recherches issues du paradigme compétitif ont profondément nuancé cette vision dogmatique. Face à la découverte d’un amoncellement de nourriture de grande valeur, les chimpanzés émettent ordinairement une vocalisation spécifique hautement stéréotypée : le « grognement de nourriture » (rough grunt), qui a pour effet d’attirer les autres membres du groupe.

Or, des protocoles expérimentaux d’écologie comportementale ont démontré que lorsqu’un subordonné découvre isolément une telle source en présence d’un individu dominant situé à proximité mais n’ayant pas encore localisé l’arbre fruitier, le subordonné supprime activement ses grognements de nourriture. Il maintient un silence vocal absolu pendant qu’il ingère discrètement les fruits, inhibant le réflexe vocal pour ne pas divulguer l’information spatiale critique au compétiteur. Inversement, certains récits éthologiques rigoureux rapportent des cas d’émission délibérée de faux cris d’alarme (annonçant fictivement un léopard ou un serpent venimeux) par des subordonnés harcelés par des dominants, provoquant la panique et la fuite immédiate de ces derniers vers la canopée et laissant le champ libre au manipulateur pour consommer tranquillement la pitance abandonnée au sol. Cette gestion calculée des flux d’information prouve que les chimpanzés ne sont pas seulement capables de lire les états de perception et de savoir d’autrui, mais qu’ils s’emploient à les manipuler activement par des interventions stratégiques ciblées.

8. La controverse méthodologique : L’hypothèse de la réinterprétation

8.1 L’assaut critique de Daniel Povinelli et Derek Penn (2000-2007)

La publication des résultats révolutionnaires de Leipzig ne manqua pas de provoquer une contre-offensive théorique majeure menée par les tenants de l’approche sceptique. À travers une série d’articles percutants publiés entre 2000 et 2007, Daniel Povinelli et Derek Penn formulèrent ce qui est désormais connu en philosophie de la psychologie sous le nom d’« argument logique » (the logical problem). Selon Penn et Povinelli, aucune des expériences menées par Hare, Call et Tomasello ne parvient à apporter la preuve définitive de l’attribution d’un état mental. L’argument logique repose sur une prémisse épistémologique inattaquable : tout état mental inobservable (voir, savoir, croire) est nécessairement corrélé, dans le monde physique, à des manifestations corporelles observables (l’orientation de la tête, le regard braqué, la posture motrice, la présence physique passée).

Dès lors, arguaient Penn et Povinelli, comment prouver que le singe opère une déduction mentaliste abstraite (« le dominant sait que la nourriture est là ») plutôt que d’appliquer une règle comportementale apprise extrêmement complexe et raffinée, fondée sur une « abstraction comportementale » sans mentalisation ? Par exemple, le subordonné pourrait simplement obéir à la règle combinatoire : « Ne tente pas de saisir un morceau de nourriture si la tête d’un dominant était tournée vers ce morceau au moment où l’humain le déposait au sol, sauf si ce dominant a été remplacé par un individu dont le corps n’était pas présent dans la pièce à ce moment précis ». Dans cette perspective ultra-réductionniste, les chimpanzés seraient de formidables logiciens du comportement des corps, mais demeureraient totalement « aveugles à l’esprit » (mindblind), traitant leurs congénères comme des entités physiques complexes régies par des règles mécaniques élaborées sans jamais leur prêter une quelconque vie intérieure subjective.

8.2 Le défi épistémologique de Celia Heyes

Dans une veine philosophique similaire, la chercheuse britannique Celia Heyes s’est illustrée par une critique méthodologique radicale de la primatologie cognitive, brandissant le fameux « canon de Morgan » — l’équivalent éthologique du rasoir d’Ockham stipulant qu’une action animale ne doit en aucun cas être interprétée comme le résultat d’une faculté psychologique supérieure si elle peut être expliquée par des mécanismes cognitifs situés plus bas sur l’échelle phylogénétique. Heyes soutint avec vigueur que les performances des chimpanzés dans le paradigme compétitif pouvaient être entièrement réduites à des phénomènes de conditionnement opérant rapide ou d’apprentissage par contingence statistique associative.

Selon l’analyse de Heyes, les chimpanzés vivent depuis leur naissance au sein d’environnements sociaux où ils font l’expérience quotidienne et répétée de milliers de punitions et de renforcements : chaque fois qu’un subordonné s’approche d’un aliment alors que les yeux d’un dominant sont dirigés vers cet aliment, il subit une gifle ou une morsure ; chaque fois qu’il s’approche d’un aliment quand le regard du dominant est intercepté par un tronc d’arbre, il parvient à manger sans recevoir de coup. Les animaux n’auraient ainsi pas besoin de conceptualiser l’invisibilité optique ; il leur suffirait d’avoir extrait des patterns visuels de contingence négative reliant la configuration géométrique [Yeux du dominant + Ligne dégagée + Nourriture] à la survenue d’une agression physique. Pour Heyes, tant que la recherche animale ne parviendrait pas à concevoir des tests de fausse croyance imperméables à toute règle comportementale associative, l’hypothèse d’une théorie de l’esprit chez les bêtes demeurerait une pétition de principe non scientifique entachée d’anthropomorphisme romantique.

8.3 La contre-argumentation de Tomasello et Call

La réplique conceptuelle opposée par Michael Tomasello et Josep Call dans leur article programmatique de 2006 dans Trends in Cognitive Sciences, intitulé « Do chimpanzees know what others see? A reply to Povinelli and Penn », constitue un modèle de clarté épistémologique. Les auteurs démontrèrent l’impasse scientifique à laquelle menait l’argument logique de leurs détracteurs. En effet, pour expliquer la diversité spectaculaire des succès des chimpanzés à travers des dizaines de contextes expérimentaux radicalement différents (barrières opaques, fentes étroites, plastique transparent, obstacles auditifs, dominants substitués, déplacements clandestins), les sceptiques étaient contraints de postuler l’existence de dizaines de règles comportementales ad hoc, ultra-spécifiques et déconnectées les unes des autres.

Or, firent valoir Tomasello et Call, c’est précisément là que réside la véritable violation du principe de parcimonie scientifique (le rasoir d’Ockham). Quel modèle est le plus économe en hypothèses : postuler que le chimpanzé possède cinquante règles comportementales périphériques indépendantes apprises par cœur sans comprendre leur lien profond, ou postuler qu’il maîtrise un unique concept mental intégrateur sous-jacent — à savoir qu’autrui voit et sait certaines choses — qu’il applique ensuite de manière souple, créative et généralisée à une infinité de situations spatiales inédites ? De surcroît, Tomasello et Call mirent en avant le fait empirique indiscutable que les chimpanzés réussissaient les conditions expérimentales inédites dès le tout premier essai (first-trial success), ce qui rend mathématiquement et cognitivement intenable l’hypothèse d’un apprentissage associatif par renforcement ou essai-erreur au cours du test. Le concept mentaliste s’imposait donc avec force comme la seule explication théorique cohérente et unifiée de l’ensemble des données comportementales observables.

9. Le modèle ‘deux systèmes’ et la nature de la théorie de l’esprit chez le chimpanzé

9.1 La théorie de l’esprit minimale versus intégrale

Face à la complexité des débats conceptuels, les philosophes et psychologues du développement Ian Apperly et Stephen Butterfill ont proposé une théorisation duale extrêmement féconde : la distinction entre une « théorie de l’esprit minimale » (système 1) et une « théorie de l’esprit intégrale ou propositionnelle » (système 2). Cette modélisation éclaire rétrospectivement la nature exacte des compétences mises en lumière par le paradigme compétitif chez le chimpanzé commun. Le système 1 est un système cognitif implicite, précoce sur le plan ontogénétique, automatique, rapide et peu coûteux en ressources attentionnelles ou en mémoire de travail. Il opère non pas sur des représentations mentales linguistiques de type « croyance », mais sur le suivi direct de relations spatio-temporelles et de « connexions perceptives » entre des agents intentionnels et des cibles de l’environnement physique.

Le système 2, en revanche, est un système explicite, réflexif, tardif, médiatisé par le langage articulé et capable de manipuler des représentations propositionnelles complexes déconnectées de la réalité matérielle présente, telles que les pensées contrefactuelles et les fausses croyances de second ordre (« Pierre pense que Marie croit que le chocolat est dans le tiroir »). Les travaux de Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello ont apporté la preuve irréfutable que les chimpanzés possèdent de plein droit ce système minimal de théorie de l’esprit. Leur cognition sociale n’est pas une métaphysique contemplative, mais un outil d’action pragmatique enraciné dans la motricité et l’interaction directe, leur permettant d’indexer avec une efficacité redoutable les intentions, les orientations perceptives et les connaissances relationnelles d’autrui dans le feu de l’action écologique.

9.2 La compréhension des désirs et des intentions

L’un des piliers fondamentaux de cette théorie de l’esprit pragmatique réside dans la capacité à décoder les actions d’autrui non comme de simples trajectoires balistiques, mais comme des comportements orientés vers un but (goal-directed actions) guidés par des intentions et des désirs sous-jacents. Dans une étude expérimentale magistrale publiée en 2004 par Josep Call, Brian Hare, Malinda Carpenter et Michael Tomasello, les chercheurs testèrent si des chimpanzés étaient capables de distinguer un acte délibéré d’un incident purement accidentel ou involontaire.

Le protocole confrontait le singe à un expérimentateur humain assis derrière un panneau de plexiglas transparent percé d’un orifice. L’humain présentait un morceau de banane au singe mais ne lui transmettait pas l’aliment. Cette rétention de nourriture était orchestrée selon deux conditions psychologiques distinctes :

  • La condition « réticent » (unwilling) : L’expérimentateur approchait le fruit de l’orifice, puis le retirait délibérément d’un geste provocateur ou taquin en regardant fixement le singe dans les yeux, manifestant un refus explicite de donner l’aliment.
  • La condition « incapable » (unable) : L’expérimentateur tentait sincèrement de passer le morceau de nourriture à travers le trou, mais il échouait en raison d’un obstacle physique imprévu (le trou était trop étroit pour le fruit, ou l’humain laissait maladroitement tomber la banane sur le sol hors de sa propre portée).

D’un point de vue physique externe, le résultat objectif était rigoureusement identique dans les deux conditions : le chimpanzé n’obtenait pas la récompense alimentaire convoitée. Cependant, les réactions comportementales des singes furent spectaculairement divergentes. Face à l’expérimentateur « réticent », les chimpanzés manifestèrent immédiatement des signes marqués de colère et de frustration, quittant bruyamment le dispositif expérimental ou frappant contre les parois de plexiglas avec agressivité. En revanche, face à l’expérimentateur « incapable », les singes firent preuve d’une patience remarquable, attendant calmement que l’humain tente une nouvelle manipulation ou essayant de pointer délicatement la fente pour l’aider à orienter le fruit. Cette dissociation comportementale éclatante prouva que les chimpanzés ne réagissent pas seulement au résultat brut de l’action, mais lisent directement l’intention sous-jacente qui anime le comportement d’autrui.

9.3 La frontière infranchie de la fausse croyance classique

Si la compréhension des perceptions, des connaissances factuelles et des intentions directes fut brillamment établie par le groupe de Leipzig, une interrogation vertigineuse demeurait en suspens : les chimpanzés sont-ils capables d’appréhender le stade ultime de la théorie de l’esprit, à savoir la fausse croyance propositionnelle ? Dans le test classique d’attribution de fausse croyance — inauguré chez l’enfant de trois à quatre ans par le célèbre protocole expérimental dit de « Sally et Anne » conçu par Heinz Wimmer et Josef Perner —, le sujet doit prédire qu’un protagoniste va chercher un objet à l’endroit où ce protagoniste croit à tort qu’il se trouve, et non à l’endroit où le sujet sait objectivement que l’objet a été déplacé en secret.

Durant près de deux décennies, toutes les tentatives d’adaptation du paradigme compétitif aux tests actifs de fausse croyance se soldèrent par des échecs patents chez les chimpanzés. Lorsqu’un dominant quittait l’arène et qu’un aliment était transféré de la boîte A vers la boîte B durant son absence, le subordonné, une fois relâché dans l’arène en même temps que le dominant revenu de l’extérieur, se comportait comme si le dominant allait se diriger vers l’emplacement réel de la nourriture (boîte B), semblant incapable de conceptualiser que l’esprit du rival était habité par une croyance fausse le vouant à inspecter la boîte A. La théorie de l’esprit des grands singes semblait ainsi trouver son indépassable frontière ontologique : ils comprenaient ce qu’autrui voyait ou savait du monde réel, mais échouaient à représenter l’erreur mentale pure.

Toutefois, cette certitude scientifique a été profondément ébranlée en 2016 par une étude révolutionnaire dirigée par Christopher Krupenye, Josep Call et leurs collaborateurs, publiée dans la revue Science. En utilisant des dispositifs oculométriques infrarouges non invasifs (eye-tracking), les chercheurs montrèrent à des chimpanzés, bonobos et orangs-outans des vidéos où un acteur déguisé en singe géant (King Kong) trompait un humain en volant un objet et en le déplaçant pendant que l’humain avait le dos tourné. L’enregistrement des micro-mouvements oculaires anticipatoires révéla que les singes fixaient spontanément leur regard sur l’emplacement primitif de l’objet, anticipant visuellement l’endroit où l’humain trompé allait chercher en vertu de sa fausse croyance. Cette découverte majeure suggère l’existence d’une compréhension implicite et précoce des fausses croyances chez les anthropoïdes, ravivant avec une intensité renouvelée les débats sur la continuité évolutive entre les esprits simiens et humains.

10. Comparaisons phylogénétiques : Pan troglodytes, Pan paniscus et Homo sapiens

10.1 Chimpanzés vs Bonobos : L’influence de l’écologie sociale

L’exploration comparative de la théorie de l’esprit ne saurait être exhaustive sans confronter les performances du chimpanzé commun à celles de son plus proche cousin phylogénétique : le bonobo (Pan paniscus). Bien que séparées par moins de deux millions d’années d’évolution divergente de part et d’autre du fleuve Congo, ces deux espèces exhibent des paysages socio-écologiques radicalement contrastés. La société des bonobos est caractérisée par une dominance collective des femelles, des niveaux remarquablement bas d’agression létale, une tolérance alimentaire sociale élevée et une utilisation généralisée des contacts socio-sexuels comme mécanisme régulateur des tensions inter-individuelles.

Brian Hare a formulé à cet égard l’« hypothèse de l’auto-domestication » (self-domestication hypothesis) chez le bonobo : au cours de son évolution, Pan paniscus aurait subi une sélection naturelle intense favorisant la réduction drastique de la réactivité émotionnelle agressive et de l’anxiété sociale au profit de la tolérance inter-individuelle. Confrontés à des tâches expérimentales comparées menées par Hare, Call et Tomasello, les bonobos surpassent systématiquement les chimpanzés communs dans les tests de partage de ressources et de coopération spontanée, faisant preuve d’une capacité remarquable à synchroniser leurs efforts sans entrer en conflit violent. En revanche, dans le paradigme compétitif pur conçu initialement pour le chimpanzé, les bonobos manifestent des performances parfois moins nettes ou plus tempérées, leur motivation n’étant pas polarisée au même degré par l’antagonisme hiérarchique exclusif. Ces divergences cognitives sont corrélées à des différences neurobiologiques manifestes, notamment un volume amygdalien plus développé et une régulation différente de l’axe hypothalamo-hypophysaire chez le bonobo, démontrant magistralement comment la socio-écologie et la sélection émotionnelle sculptent la mise en œuvre des facultés mentalistes au sein de lignées étroitement apparentées.

10.2 L’hypothèse de la coopération adaptative chez les hominidés

À la lumière éclatante des succès du paradigme compétitif chez le genre Pan, une question phylogénétique cruciale émerge : par quels mécanismes l’esprit humain s’est-il affranchi de cette matrice cognitive compétitive pour devenir le champion incontesté de l’hyper-coopération ? C’est le cœur de l’édifice théorique déployé par Michael Tomasello dans ses ouvrages de référence (notamment The Cultural Origins of Human Cognition et A Natural History of Human Thinking), sous la formulation de « l’hypothèse de l’intentionnalité partagée » (shared intentionality hypothesis).

Selon Tomasello, les ancêtres communs des chimpanzés et des humains partageaient vraisemblablement une cognition sociale compétitive et machiavélique sophistiquée, semblable à celle documentée par Hare et Call. Cependant, au cours du Pléistocène moyen, des bouleversements climatiques majeurs ont confronté les premiers représentants du genre Homo à une crise écologique d’une sévérité inédite. La dispersion des ressources et la prolifération de grands prédateurs ont rendu la subsistance individuelle et la compétition solitaire suicidaires. Les hominidés furent contraints de s’engager dans une coopération adaptative obligatoire pour la recherche collective de nourriture et la chasse au gros gibier. Cette nouvelle niche socio-écologique a exercé une pression de sélection sans précédent sur la capacité à former des buts conjoints, à s’engager dans des intentions partagées (« nous faisons cela ensemble »), à inverser les rôles de manière symétrique et à communiquer de façon purement informative et désintéressée par le pointage déclaratif et la pédagogie. Tandis que le chimpanzé est demeuré confiné dans une lecture d’autrui tournée vers l’affrontement et la défense de son intérêt propre, la lignée hominidée a opéré une reconversion cognitive magistrale, cooptant les mécanismes archaïques de prise de perspective visuelle pour les intégrer au service de la culture cumulative, du langage symbolique et des normes morales collectives.

10.3 Ontogenèse comparée de l’esprit chez l’enfant et le singe

Cette divergence phylogénétique profonde trouve un écho saisissant dans l’étude comparée du développement ontogénétique chez le jeune enfant humain et le jeune chimpanzé. Jusqu’à l’âge de neuf à dix mois environ, les trajectoires de développement de la cognition sociale chez les deux espèces s’avèrent remarquablement parallèles : les nourrissons humains et les jeunes chimpanzés développent au même rythme le suivi de la direction du regard d’autrui, la détection des visages, l’orientation de l’attention vers des cibles saillantes et une compréhension téléologique élémentaire des actions orientées vers un but.

La divergence ontogénétique spectaculaire s’opère de manière fulgurante entre douze et quatorze mois. C’est à ce stade précis de son développement que l’enfant humain commence à produire et à comprendre le geste de pointage déclaratif (declarative pointing) : il désigne un objet du doigt non pas pour qu’on le lui donne (pointage impératif), mais simplement pour attirer l’attention conjointe de l’adulte et partager une expérience émotionnelle ou cognitive commune (« regarde ce bel oiseau ! »). À ce même stade, le jeune enfant commence à corriger spontanément l’erreur d’un adulte en lui indiquant l’emplacement d’un objet qu’il a égaré sans en attendre la moindre récompense matérielle. Chez le chimpanzé, ce palier développemental n’est jamais franchi : l’animal ne développera jamais le pointage déclaratif ni l’engagement conjoint désintéressé, bornant son répertoire communicatif aux gestes impératifs d’obtention de nourriture ou de régulation spatiale. Le paradigme compétitif permet d’éclairer cet arrêt développemental relatif : le chimpanzé ne manque pas d’intelligence générale pour comprendre le monde physique, mais son ontogenèse n’est pas programmée par la sélection naturelle pour ouvrir son esprit à la fusion attentionnelle et à l’intersubjectivité coopérative humaine.

11. Réplications, développements modernes et extension à d’autres taxons

11.1 L’application du paradigme compétitif chez les canidés

La puissance euristique du paradigme compétitif conçu à Leipzig ne tarda pas à susciter des vocations au-delà du seul ordre des primates. Brian Hare lui-même exporta ces questionnements vers un modèle animal fascinant : le chien domestique (Canis lupus familiaris) comparé à son ancêtre sauvage le loup (Canis lupus lupus). Dans une série d’études pionnières publiées au début des années 2000, Hare démontra une inversion taxonomique spectaculaire des compétences cognitives sous l’effet de la sélection artificielle et du processus de domestication.

Soumis à des tâches communicatives humaines basées sur le pointage gestuel coopératif, les chiens domestiques — y compris de très jeunes chiots n’ayant jamais reçu d’entraînement préalable et élevés loin des humains — réussissent brillamment à lire l’intention communicative de l’expéditeur et trouvent la nourriture masquée avec une aisance déconcertante, surpassant de très loin les chimpanzés les plus entraînés. En revanche, les loups élevés par des humains dans des conditions de socialisation identiques échouent à ces tests coopératifs déictiques. Mais lorsqu’on soumet ces deux canidés à des protocoles compétitifs inspirés directement des tests de Leipzig (par exemple, contourner discrètement un rival pour voler de la nourriture ou évaluer quel humain est distrait pour commettre un larcin interdit), le loup retrouve toute sa maestria cognitive, manifestant une compréhension aiguë des lignes de mire et une audace stratégique largement émoussée chez le chien de compagnie. Cette démonstration empirique magistrale prouva de façon définitive que les capacités de lecture des états perceptifs d’autrui ne sont pas des blocs monolithiques distribués selon une échelle linéaire d’intelligence, mais des modules d’ingénierie comportementale sculptés par la niche écologique et les pressions sélectives propres à chaque taxon.

11.2 La théorie de l’esprit compétitive chez les corvidés

L’extension la plus spectaculaire et inattendue du paradigme compétitif a été réalisée par l’équipe de Nicola Clayton et Nathan Emery à l’université de Cambridge, auprès d’une famille d’oiseaux renommée pour son extraordinaire encéphalisation : les corvidés, et tout particulièrement le geai buissonnier d’Amérique du Nord (Aphelocoma californica). Les geais buissonnier possèdent une écologie comportementale caractérisée par le stockage frénétique de milliers de graines et d’invertébrés dans des caches spatiales dispersées afin de survivre aux rigueurs de l’hiver. Or, ces caches font l’objet d’un pillage systématique et implacable par les congénères opportunistes qui observent clandestinement les opérations de dissimulation.

En s’inspirant directement de la logique du paradigme compétitif dominant-subordonné de Leipzig, Clayton et Emery ont mis en évidence des trésors de sophistication mentale chez ces oiseaux. Lorsqu’un geai stockeur a été contraint de cacher sa nourriture en présence d’un congénère qui le surveillait à distance, il attend patiemment le départ du rival pour déterrer clandestinement ses graines et les recacher dans un nouvel emplacement inconnu du voleur potentiel. Mieux encore : si l’oiseau a le choix entre deux sites de stockage durant la phase initiale d’observation, il sélectionne préférentiellement les zones plongées dans l’ombre plutôt que les zones vivement éclairées par le soleil, ou installe ses caches derrière des barrières opaques qui interceptent la ligne de visée du spectateur. Plus fascinant encore, cette tendance à la recache tactique préventive ne s’exprime que chez les individus qui ont eux-mêmes déjà fait l’expérience d’être des voleurs dans le passé, illustrant le principe selon lequel « il faut soi-même être un voleur pour anticiper qu’un autre va voler ». Cette convergence évolutive stupéfiante entre des oiseaux dépourvus de néocortex stratifié mais dotés d’un nidopallium complexe et les grands singes anthropoïdes démontre l’universalité du paradigme compétitif comme catalyseur évolutif des facultés mentalistes au sein du règne animal.

11.3 Les raffinements technologiques contemporains

Au cours des deux dernières décennies, le paradigme compétitif a continué de mûrir méthodologiquement, s’émancipant progressivement des contraintes matérielles des années 2000 grâce à l’intégration d’innovations technologiques de pointe. Le principal saut qualitatif a résidé dans l’éradication définitive des biais liés à la subjectivité de l’expérimentateur humain grâce à l’implémentation de la réalité virtuelle et de systèmes de projection vidéo haute définition couplés à des congénères virtuels standardisés. Les singes interagissent désormais avec des avatars tridimensionnels photoréalistes dont l’axe optique, les micro-mouvements céphaliques et les trajectoires spatiales sont rigoureusement contrôlés au milliseconde près par des algorithmes informatiques, éliminant tout soupçon d’indices non intentionnels involontaires (le fameux effet du cheval Clever Hans).

Parallèlement, l’essor fulgurant des technologies d’oculométrie infrarouge (eye-tracking) sans contention physique et la mise en œuvre de la spectroscopie proche infrarouge fonctionnelle (fNIRS) ou de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle non invasive chez des primates éveillés et coopératifs (notamment dans les installations de pointe du Max Planck Institute ou du Yerkes National Primate Research Center) permettent d’analyser en temps réel les corrélats neurobiologiques de la prise de perspective visuelle en contexte compétitif. Les données neurofonctionnelles récentes révèlent l’activation chez le chimpanzé de réseaux homologues au réseau de la théorie de l’esprit chez l’être humain — incluant le cortex préfrontal ventromédian, la jonction temporo-pariétale et le sillon temporal supérieur — lorsqu’il assiste à des interactions de compétition agonistique entre pairs. Ces méthodologies de nouvelle génération parachèvent la transformation de la primatologie cognitive, jadis tributaire d’observations anecdotiques, en une science cognitive expérimentale computationnelle d’une précision analytique absolue.

12. Synthèse critique et héritage épistémologique du paradigme compétitif

12.1 La redéfinition du consensus scientifique sur l’esprit animal

L’irruption du paradigme compétitif conçu par Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello a profondément bouleversé le paysage intellectuel de la psychologie contemporaine et de la philosophie des sciences. Son premier impact épistémologique a été la dissolution définitive de la dichotomie cartésienne qui a sclérosé les débats durant des siècles : celle qui opposait de manière caricaturale un animal réduit à une mécanique biologique dénuée de subjectivité à un être humain trônant solitairement dans l’exercice d’un esprit transcendant et autoréflexif. Les recherches menées à Leipzig ont révélé l’existence d’une continuité phylogénétique riche, graduelle et nuancée, caractérisée par des formes intermédiaires de cognition sociale d’une complexité fonctionnelle admirable.

Le consensus scientifique international s’est ainsi stabilisé autour d’une architecture cognitive rigoureusement délimitée :

  • Le chimpanzé n’est pas un automate behavioriste confiné à l’association mécanique de stimuli environnementaux ; il comprend autrui comme un agent intentionnel animé par des désirs directifs.
  • Il possède une prise de perspective visuelle de niveau 1 éprouvée, évalue les lignes de visée géométriques, décrypte l’impact des barrières opaques et adapte ses mouvements au flux attentionnel d’autrui.
  • Il attribue des états épistémiques de connaissance factuelle durable fondés sur l’expérience visuelle passée (différenciant le congénère qui « sait » de celui qui « ignore »).
  • Il maîtrise l’art de la dissimulation stratégique et de la tromperie tactique, tant sur le plan optique qu’acoustique.
  • En revanche, il ne possède pas le système méta-représentatif explicite et propositionnel permettant de manipuler symboliquement les fausses croyances de manière active au sein de discours discursifs, cette dernière frontière demeurant, dans sa plénitude réflexive, la signature adaptative exclusive de la coopération culturelle humaine.

Ce faisant, les travaux de Leipzig ont sonné le glas de l’hégémonie du behaviorisme radical qui interdisait par principe tout recours aux concepts mentalistes dans l’analyse du comportement animal, redonnant droit de cité à une psychologie comparée résolument mentaliste et biologiquement fondée.

12.2 L’impact méthodologique sur la psychologie cognitive générale

Au-delà de la primatologie, l’héritage du trio Hare-Call-Tomasello a profondément fécondé la méthodologie de la psychologie cognitive générale, de la psychiatrie et des neurosciences du développement. La principale leçon épistémologique de cette épopée scientifique réside dans la démonstration que la motivation socio-écologique constitue une variable indépendante décisive dans l’évaluation des structures cognitives d’un organisme. Un protocole expérimental qui ne parvient pas à mobiliser les ressorts adaptatifs pour lesquels un cerveau a été sélectionné dans l’histoire naturelle ne mesure rien d’autre que l’artefact de sa propre inadéquation.

Cette prise de conscience a provoqué un renouvellement méthodologique spectaculaire dans l’étude des populations humaines préverbales ou présentant des profils neuroatypiques. Durant des décennies, les jeunes enfants diagnostiqués avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA) ont été catalogués comme totalement dépourvus de théorie de l’esprit sur la base d’échecs massifs aux tests coopératifs classiques reposant sur la communication verbale et les conventions sociales partagées. La transposition de paradigmes compétitifs ou d’épreuves d’anticipation motrice implicite inspirés de la primatologie a permis de mettre en évidence chez nombre de ces enfants des compétences méconnues d’évaluation de la perspective d’autrui, de suivi des regards et d’inférence des intentions, masquées jusqu’alors par l’anxiété de l’interaction sociale frontale. De même, la psychologie du développement du nourrisson a largement délaissé les tests statiques pour s’inspirer de protocoles dynamiques d’évitement, de traque visuelle et de contestation spatiale directe, attestant de la portée transdisciplinaire universelle de la révolution compétitive.

12.3 Conclusion : L’apport ineffaçable du trio Hare-Call-Tomasello

En arrachant la primatologie cognitive aux sables mouvants de l’anthropocentrisme coopératif pour l’ancrer dans le réalisme agonistique de la sélection naturelle, Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello ont accompli bien plus qu’une simple série d’expériences ingénieuses : ils ont opéré un véritable changement de paradigme au sens de Thomas Kuhn. En prouvant que le chimpanzé subordonné scrute l’invisible dans le regard de son rival dominant pour déjouer son hégémonie, ils ont réconcilié l’éthologie de terrain et la psychologie expérimentale dans un cadre théorique néodarwinien d’une remarquable cohérence explicative.

Leur œuvre collective fournit une clé de voûte inestimable pour comprendre l’histoire évolutive de notre propre esprit. En traçant avec une précision chirurgicale la frontière entre la théorie de l’esprit compétitive partagée avec le dernier ancêtre commun d’une part, et l’intentionnalité partagée coopérative propre à la lignée hominidée d’autre part, ces chercheurs ont éclairé le moment matriciel où l’humanité a transformé l’intelligence de la rivalité en une intelligence de la communion culturelle. Ce pont conceptuel tendu entre la sélection naturelle et la métareprésentation constitue un jalon définitif dans l’histoire de la science, rappelant avec force que pour sonder la profondeur de la pensée humaine, il nous a fallu d’abord comprendre comment le chimpanzé, dissimulé derrière un monticule de terre dans la pénombre de la forêt, évaluait avec audace ce que voyait l’œil de son maître.

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Looti, M. (2026, septembre 16). Le paradigme compétitif pour la théorie de l’esprit chez le chimpanzé – Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/paradigme-competitif-theorie-de-lesprit-chimpanze-hare-call-tomasello/
Looti, Mohammed. “Le paradigme compétitif pour la théorie de l’esprit chez le chimpanzé – Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello.” Base de données de psychologie en français, 16 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/paradigme-competitif-theorie-de-lesprit-chimpanze-hare-call-tomasello/.
Looti, Mohammed. “Le paradigme compétitif pour la théorie de l’esprit chez le chimpanzé – Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello.” Base de données de psychologie en français. septembre 16, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/paradigme-competitif-theorie-de-lesprit-chimpanze-hare-call-tomasello/.