L’expérience de la théorie de l’esprit chez les chimpanzés (Sachant vs Devineur) – David Premack et Guy Woodruff

Analyse académique approfondie de l’expérience pionnière de Premack et Woodruff sur la théorie de l’esprit et le paradigme du sachant contre le devineur.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 16, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 16, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La question de l’altérité mentale chez les primates non humains constitue l’une des frontières épistémologiques les plus disputées des sciences cognitives contemporaines. Pendant des décennies, l’hégémonie du behaviorisme radical a imposé une grille de lecture purement mécaniciste, réduisant les interactions animales à des chaînes d’associations stimulus-réponse et proscrivant toute référence à des états internes inobservables. C’est dans ce paysage intellectuel corseté que les psychologues David Premack et Guy Woodruff ont publié en 1978 leur article fondateur demandant formellement : « Le chimpanzé a-t-il une théorie de l’esprit ? » En posant cette interrogation, les auteurs ont déplacé les termes du débat de la simple exécution comportementale vers l’évaluation de la compétence métareprésentationnelle animale.

Leur démarche ne consistait pas simplement à vérifier si un grand singe pouvait résoudre des énigmes complexes, mais à déterminer s’il était capable d’imputer à un tiers des états mentaux invisibles tels que des désirs, des intentions, des connaissances ou des croyances. Afin de formaliser empiriquement cette hypothèse, Premack et Woodruff ont imaginé des dispositifs expérimentaux ingénieux, culminant dans le paradigme devenu classique du « Sachant contre le Devineur » (Knower vs. Guesser). Ce protocole visait à tester si un sujet simien pouvait discriminer un informateur humain ayant un accès visuel direct à une scène de dissimulation d’un autre informateur privé d’un tel accès, et ainsi faire reposer son choix décisionnel sur l’inférence de l’état de savoir d’autrui.

Cette monographie se propose d’explorer en profondeur la genèse, l’architecture conceptuelle, les controverses expérimentales et les répercussions théoriques de ces travaux séminaux. De l’étude de cas unique incarnée par la célèbre chimpanzé Sarah aux réplications critiques de Daniel Povinelli, des débats philosophiques suscités par Daniel Dennett et Cecilia Heyes jusqu’au renouveau méthodologique impulsé par Michael Tomasello et Josep Call, nous analyserons comment une expérience pionnière de laboratoire a remodelé la primatologie, la psychologie du développement et la philosophie de l’esprit contemporaine.

1. Contexte historique et genèse de l’article fondateur de 1978

1.1 La publication séminale dans Behavioral and Brain Sciences

La publication en 1978 de l’article princeps intitulé Does the chimpanzee have a theory of mind ? au sein de la prestigieuse revue Behavioral and Brain Sciences représente une césure majeure dans l’histoire des sciences du comportement. À la fin des années 1970, la psychologie comparée subissait encore l’influence pesante du béhaviorisme skinnérien, qui considérait l’esprit animal comme une boîte noire inaccessible dont l’analyse scientifique devait se borner à la corrélation objective entre stimuli environnementaux et réponses motrices observables. En introduisant ouvertement les états mentaux comme des variables explicatives de premier ordre, David Premack et Guy Woodruff ont bravé l’orthodoxie méthodologique dominante en proposant un modèle cognitif structural de l’intersubjectivité animale.

La réception de cet article fut immédiate, tumultueuse et extraordinairement féconde. Le format éditorial unique de Behavioral and Brain Sciences, qui accompagnait l’article princeps de dizaines de commentaires critiques rédigés par des sommités de la philosophie, de la zoologie, de la psychiatrie et de la psycholinguistique, a catalysé un séisme conceptuel. Des figures éminentes telles que Willard Van Orman Quine, Daniel Dennett ou Jonathan Bennett ont immédiatement mesuré l’enjeu : il ne s’agissait pas seulement d’évaluer les aptitudes d’un primate, mais de refonder la définition opérationnelle de la conscience et de l’attribution d’intentions dans le champ de la sélection naturelle.

Ce basculement paradigmatique a également inauguré la réhabilitation d’un vocabulaire mentaliste rigoureux dans l’éthologie expérimentale. Loin de sombrer dans un anthropomorphisme naïf, Premack et Woodruff revendiquaient une méthodologie opérationnelle où l’hypothèse internaliste — postuler qu’un organisme maintient des représentations internes des représentations d’autrui — devenait la prédiction la plus parcimonieuse pour expliquer des ensembles coordonnés d’actions adaptatives. Dès lors, la « théorie de l’esprit » (ToM) est passée du statut d’hypothèse audacieuse à celui de discipline autonome, structurant l’essor de la cognition comparée.

1.2 La trajectoire scientifique de David Premack et Guy Woodruff

L’émergence de la question de la théorie de l’esprit chez David Premack s’inscrit dans le prolongement direct de ses travaux novateurs sur la communication inter-espèces entamés dès les années 1960. Pionnier des recherches sur les compétences symboliques des grands singes, Premack s’était illustré en développant un système de communication non vocal fondé sur la manipulation de jetons en plastique de formes, de textures et de couleurs arbitraires. Ces pièces de plastique, munies d’une base magnétique pouvant être agencée sur un tableau d’affichage vertical, faisaient office de lexigrammes précurseurs.

À travers ce dispositif linguistique artificiel, Premack était parvenu à enseigner à des primates des notions syntaxiques fondamentales, telles que la quantification (« tous », « aucun »), la négation, les liens logiques de conditionnalité (« si… alors ») et les relations de métalangage comme l’étiquetage sémantique (« nom de »). Toutefois, au terme de ces explorations pionnières, Premack a opéré une réorientation théorique décisive. Il a constaté que les compétences syntaxiques démontrées par les chimpanzés, bien que réelles dans leur cadre d’entraînement, ne constituaient pas le cœur de leur intelligence adaptative. L’infrastructure sémiotique ne prenait son véritable sens que si elle s’articulait à une compétence sociocognitive sous-jacente : la capacité de comprendre le monde social à travers des représentations partagées.

C’est à cette articulation que l’association avec Guy Woodruff a revêtu une portée déterminante. Woodruff, doué d’une rigueur expérimentale exceptionnelle dans la formalisation des protocoles d’apprentissage discriminatif et d’éthologie de laboratoire, a apporté les outils méthodologiques nécessaires pour traduire les spéculations philosophiques sur la conscience en protocoles empiriques réfutables. Ensemble, Premack et Woodruff ont façonné une transition historique, faisant glisser la primatologie cognitive de la simple étude du langage animal vers l’investigation expérimentale de la lecture de l’esprit (mindreading).

1.3 Le sujet d’étude historique : la chimpanzé Sarah

Au cœur de cette révolution scientifique se trouvait une figure singulière : la chimpanzé Sarah (Pan troglodytes), née en captivité vers 1962 et élevée dès son plus jeune âge au laboratoire de l’Université de Californie à Santa Barbara, puis de Pennsylvanie. Sarah n’était pas un chimpanzé ordinaire ; elle avait été soumise pendant plus d’une décennie à des programmes intensifs d’éducation cognitive et de manipulation de symboles artificiels. Cette trajectoire ontogénétique ultra-spécifique, marquée par des interactions quotidiennes, structurées et bienveillantes avec des expérimentateurs humains, avait forgé chez elle un répertoire d’abstraction sans équivalent chez ses congénères sauvages.

Les données expérimentales présentées dans l’article de 1978 reposaient quasi exclusivement sur les performances cognitives de Sarah. Cette configuration méthodologique, caractérisée par une étude de cas unique (n=1), constituait simultanément la force maximale et le talon d’Achille des travaux de Premack et Woodruff. D’un côté, Sarah possédait une familiarité unique avec les tâches de laboratoire, une capacité de concentration prolongée et une sensibilité remarquable aux intentions humaines, lui permettant de comprendre des consignes abstraites et des représentations iconographiques complexes qui auraient désorienté un primate non acculturé.

D’un autre côté, cette singularité a soulevé d’immenses contestations épistémologiques relatives à la validité écologique et à la généralisabilité des résultats. La communauté scientifique s’est immédiatement interrogée : les capacités manifestées par Sarah reflétaient-elles le potentiel cognitif partagé de l’espèce Pan troglodytes dans son milieu naturel, ou bien constituaient-elles un artefact développemental résultant d’une enculturation humaine massive, transformant un singe captif en un système cognitif hybride ? Malgré ces réserves légitimes, Sarah a servi de jalon empirique absolu, démontrant qu’un cerveau non humain pouvait manipuler des relations causales et intentionnelles d’une étonnante subtilité.

2. Définition et architecture conceptuelle de la théorie de l’esprit

2.1 L’attribution d’états mentaux : concepts fondamentaux

Pour fonder scientifiquement leur démarche, Premack et Woodruff ont formulé une définition devenue canonique : un individu possède une théorie de l’esprit s’il impute des états mentaux à lui-même et à autrui. Le terme « théorie » n’a pas été choisi par métaphore poétique, mais pour marquer le fait que ces états mentaux internes ne sont pas directement observables par les sens, et doivent donc être inférés afin de construire un système explicatif et prédictif cohérent permettant d’anticiper le comportement d’autrui. La grille de lecture de la psychologie populaire (folk psychology) repose précisément sur l’articulation de quatre piliers conceptuels fondamentaux : les croyances, les désirs, les intentions et les connaissances.

L’attribution mentale implique de concevoir autrui non pas comme un automate biologique mû par des lois réflexes de trajectoire et de contact physique, mais comme un agent téléologique orienté vers des buts. Lorsqu’un observateur perçoit un congénère tendre la main vers un fruit, il ne perçoit physiquement qu’une extension musculaire et une cinématique squelettique ; or, l’opération de lecture de l’esprit consiste à superposer immédiatement à ces données cinématiques une entité psychologique invisible : le « désir » d’obtenir le fruit et la « connaissance » que le fruit se trouve dans cette direction.

Cette transition théorique a arraché la primatologie comparée au carcan du comportementalisme descriptif pour l’ancrer dans le domaine de la cognition sociale et de l’intersubjectivité. Elle présuppose ce que les philosophes de l’esprit, à la suite de Franz Brentano, désignent sous le terme d’intentionnalité, c’est-à-dire la propriété fondamentale de la conscience d’être dirigée vers quelque chose (l’« à-propos » ou aboutness). Comprendre qu’un individu entretient un état mental à propos d’une partie du monde extérieur constitue le saut qualitatif qui sépare le simple traitement de signaux perceptifs de la véritable compréhension psychologique.

2.2 États mentaux du premier et du second ordre

L’architecture de la théorie de l’esprit s’articule selon une hiérarchie structurée de niveaux récursifs d’intentionnalité. Le premier niveau, ou état mental de premier ordre, correspond à l’aptitude d’un système cognitif à former une représentation sur un état de fait du monde (« Le chimpanzé sait que la nourriture est sous la boîte A »), ou à imputer à un tiers une relation directe avec un objet (« Le chimpanzé pense que l’expérimentateur veut la banane »). Ce palier exige déjà une dissociation entre la réalité physique brute et la perspective psychologique adoptée par un agent donné à l’égard de cette réalité.

Le second ordre d’intentionnalité introduit une récursivité réflexive complexe : il s’agit de la faculté d’imputer à un agent une représentation portant elle-même sur l’état mental d’un autre agent (« Le chimpanzé A pense que le chimpanzé B ignore que la nourriture a été déplacée »). Ce saut métareprésentationnel permet d’intégrer des dynamiques de tromperie délibérée, de fausses représentations croisées et de manipulation sociale sophistiquée. Le dispositif expérimental originel élaboré par Premack et Woodruff chez Sarah se focalisait rigoureusement sur le premier ordre d’attribution : évaluer si le singe pouvait identifier le but d’un acteur humain et lui attribuer une intention de résolution orientée vers un objet inerte.

La question des limites cognitives intrinsèques des pongidés face aux architectures récursives constitue un axe de débat central en anthropologie évolutive. Alors que les enfants humains acquièrent couramment la maîtrise des états mentaux de second ordre entre cinq et sept ans, permettant l’accès à l’ironie, au sarcasme et aux structures narratives enchâssées, l’ensemble des données contemporaines suggère que les grands singes demeurent irrémédiablement contraints au sein des attributions de premier ordre, incapables d’encoder formellement des métacroyances récursives du type « il sait que je sais qu’il sait ».

2.3 La frontière épistémologique entre lecture du comportement et lecture de l’esprit

L’obstacle méthodologique majeur auquel se heurte l’étude de la théorie de l’esprit chez les organismes dépourvus de langage articulé réside dans le dilemme opposant la « lecture de l’esprit » (mind reading) à la « lecture du comportement » (behavior reading). Un animal qui adapte ses actions en fonction de la direction du regard ou de l’orientation corporelle d’un congénère le fait-il parce qu’il infère l’état psychologique interne d’« attention visuelle » de ce dernier, ou simplement parce qu’il a appris, par conditionnement associatif, que l’alignement de deux yeux avec un objet constitue un stimulus discriminant prédisant une capture imminente ?

En vertu du célèbre Canon de Morgan — principe épistémologique stipulant qu’une activité comportementale ne doit en aucun cas être interprétée comme le résultat de facultés psychiques supérieures si elle peut être expliquée par des processus situés plus bas dans l’échelle psychologique —, l’explication béhavioriste pure jouit d’une présomption systématique de parcimonie scientifique. Tout protocole visant à démontrer l’existence d’une théorie de l’esprit se doit d’éliminer rigoureusement les explications concurrentes fondées sur le conditionnement opérant ou des règles d’apprentissage perceptivo-motrices complexes.

Cette démarcation s’avère extraordinairement ardue à isoler sur le plan expérimental. Les états mentaux ne s’incarnent jamais dans le vide ; ils se manifestent invariablement à travers des postures, des micromouvements faciaux, des trajectoires corporelles et des indices environnementaux. Par conséquent, concevoir une épreuve où l’animal ne peut pas s’appuyer sur des régularités statistiques apprises pour prédire l’action physique d’autrui, mais doit obligatoirement mobiliser une attribution conceptuelle sous-jacente pour triompher de la tâche, représente le Graal et la hantise de la psychologie comparée depuis quatre décennies.

3. Les protocoles initiaux fondés sur la résolution de problèmes par vidéocassettes

3.1 Conception des stimuli vidéo et mise en scène des acteurs humains

Pour mettre à l’épreuve les facultés d’attribution d’intentions de Sarah, Premack et Woodruff ont initialement conçu un dispositif expérimental ingénieux reposant sur la diffusion de séquences magnétoscopiques. Le protocole consistait à présenter à la guenon de brefs enregistrements vidéo (d’une durée approximative de trente secondes chacun) mettant en scène un acteur humain adulte confronté à une diversité de situations d’entrave pratique ou de blocage instrumental au sein de son environnement quotidien.

Les scénarios dramatisés couvraient un spectre varié de défis téléologiques :

  • Un expérimentateur sautant vainement pour tenter d’atteindre une grappe de bananes suspendue au plafond hors de portée ;
  • Un humain essayant de s’extraire d’une pièce dont la porte d’accès était solidement verrouillée par un cadenas ;
  • Un individu grelottant de froid devant un radiateur électrique débranché ou dont le câble sectionné ne parvenait pas à la prise murale ;
  • Un acteur aux prises avec un balai à manche brisé incapable de rassembler un tas de détritus dispersés sur le sol.

L’exigence méthodologique imposait que l’expression faciale de l’acteur demeure rigoureusement neutre afin de ne pas fournir d’indices affectifs univoques, et que son comportement gestuel signale sans ambiguïté une conduite dirigée vers un but sans jamais manifester la solution finale. La séquence vidéo s’interrompait systématiquement sur un arrêt sur image dramatique, au moment précis où le problème atteignait son paroxysme d’insolubilité, laissant l’acteur dans une posture de tension motrice orientée vers l’objectif inaccessible.

3.2 Le choix des photographies de résolution par Sarah

Immédiatement après l’extinction de la séquence vidéo, l’expérimentateur plaçait devant Sarah une paire de photographies grand format. L’une des photographies représentait la solution fonctionnelle et téléologique exacte permettant à l’acteur d’accomplir son dessein (par exemple, une boîte en bois positionnée sous les bananes pour servir d’escabeau, une clé introduite dans le cadenas, un câble branché à la prise secteur, ou un balai intact prêt à l’emploi). La seconde photographie, servant de contrôle négatif, représentait soit le même objet dans un état inutilisable (un câble trop court, une clé brisée), soit un instrument sans pertinence fonctionnelle pour la scène observée.

Les résultats quantitatifs obtenus par Sarah se sont révélés d’une netteté frappante. Dès les premiers essais et sans entraînement discriminatif préalable sur ces stimuli inédits, la chimpanzé a sélectionné de manière statistiquement significative la photographie illustrant la solution instrumentale adéquate. Elle a choisi la clé pour le verrou, la perche ou les caisses empilées pour les fruits suspendus, et le raccordement électrique pour le radiateur défaillant. Son temps de délibération était bref, manifestant une compréhension immédiate du lien logique unissant la situation de départ à son dénouement logique.

Pour David Premack, cette performance ne pouvait être interprétée comme une simple association visuelle de surface. Sarah ne s’était jamais trouvée confrontée à des radiateurs électriques ou à des cadenas mécaniques dans son écologie d’origine. Pour désigner l’outil correct, elle devait impérativement imputer à l’acteur humain un état mental d’intention : elle comprenait que l’humain voulait atteindre la nourriture, voulait sortir de l’enclos, ou désirait obtenir de la chaleur, et elle utilisait cette attribution intentionnelle pour sélectionner l’action compensatoire nécessaire à l’accomplissement du but de l’acteur.

3.3 La manipulation des acteurs appréciés et non appréciés

Afin de consolider la preuve que Sarah fondait ses déductions sur la compréhension des désirs et des dynamiques interpersonnelles plutôt que sur des règles mécaniques aveugles, Premack et Woodruff ont introduit une variable psycho-affective décisive au sein du dispositif vidéographique : l’identité relationnelle de l’acteur humain mis en scène. Ils ont sélectionné deux expérimentateurs du laboratoire occupant des places diamétralement opposées dans le réseau social de la guenon. Le premier acteur était son soigneur favori, avec lequel elle entretenait des relations de confiance et d’affection marquées ; le second acteur était un expérimentateur délibérément associé à des interactions d’opposition, des refus de nourriture et une posture globale d’hostilité mesurée.

Les séquences vidéo présentaient ces deux protagonistes distincts aux prises avec les mêmes obstacles techniques. Les paires de photographies de résolution furent modifiées : Sarah se voyait proposer, outre la photographie de solution fonctionnelle, des photographies dépeignant des accidents matériels, des mésaventures physiques ou des conséquences punitives pour l’acteur (par exemple, l’expérimentateur chutant lourdement d’une échelle instable ou un radiateur projetant des flammes incontrôlables).

Les choix opérés par Sarah ont révélé une bifurcation comportementale spectaculaire :

  • Lorsque l’acteur à l’écran était son soigneur bienveillant, Sarah sélectionnait avec une régularité parfaite la solution technique réparatrice, favorisant le succès pratique de son allié ;
  • Lorsque le protagoniste était l’expérimentateur détesté, Sarah rejetait systématiquement l’option constructive pour choisir préférentiellement la photographie illustrant l’accident burlesque, l’écroulement de la structure ou la blessure comique de l’opérateur.

Ce résultat historique apportait un soutien empirique saisissant à l’hypothèse mentaliste. Sarah ne se contentait pas d’appliquer une grammaire physique des objets ; elle projetait des états affectifs et motivationnels distincts selon l’identité du sujet perçu. Elle intégrait la perspective de l’autre et adaptait sa réponse en fonction d’un désir vicariant : faciliter l’accomplissement des desseins d’un ami ou anticiper avec jubilation la déconvenue d’un rival.

4. Genèse et principes du paradigme expérimental « Sachant vs Devineur »

4.1 Nécessité méthodologique d’un nouveau paradigme de dissociation

En dépit de l’élégance formelle des expériences sur bandes vidéo, celles-ci firent l’objet de réserves méthodologiques sévères au sein des cercles béhavioristes et structuralistes. La critique centrale formulée par les pairs résidait dans l’impossibilité d’écarter catégoriquement l’hypothèse d’une association sémantique préétablie entre certains objets du quotidien. Il était soutenable d’affirmer que Sarah choisissait la clé non pas parce qu’elle se représentait l’état de désir interne de l’humain enfermé, mais parce que dans son histoire d’apprentissage passée, le stimulus visuel « clé » possédait une force associative intrinsèque plus étroite avec le stimulus « cadenas » qu’une photographie de banane ou de papier journal.

De surcroît, le dispositif des vidéos évaluait essentiellement la lecture des intentions motrices et des préférences émotionnelles de base, mais échouait à sonder le versant épistémique de l’esprit, à savoir la capacité d’évaluer ce qu’autrui sait ou ignore du monde réel. L’attribution de connaissances représente une opération cognitive d’une complexité supérieure à l’attribution de buts immédiats, car elle implique de reconstituer la genèse de l’information dans l’esprit d’un tiers à partir de ses canaux sensoriels.

Face à cet impératif de scientificité, David Premack et Guy Woodruff ont formalisé au tournant des années 1980 un protocole entièrement inédit, spécifiquement calibré pour dissocier l’accès informationnel de la simple association perceptivo-motrice : le paradigme du « Sachant contre le Devineur » (Knower vs. Guesser). L’ambition déclarée était d’instaurer une épreuve de choix forcé où le sujet non humain ne pouvait maximiser l’obtention d’une récompense alimentaire qu’en fondant son jugement sur l’état épistémique différentiel de deux partenaires humains interagissant sous ses yeux.

4.2 L’ancrage dans la notion d’accès visuel et d’état de connaissance

Le fondement logique de ce paradigme repose sur un axiome épistémique fondamental formalisé en psychologie du développement : voir, c’est savoir (l’inférence causale stipulant que le canal visuel constitue le vecteur primordial d’acquisition des connaissances factuelles sur le monde physique). Pour attribuer une connaissance à autrui, un organisme doit être capable de retracer la ligne de visée d’un agent, de comprendre la relation d’attention visuelle qui unit cet agent à une cible donnée, et d’en déduire que le cerveau de cet agent contient désormais un enregistrement véridique de l’événement.

Ce processus requiert la distinction opératoire entre trois niveaux d’analyse comportementale et mentale :

  • L’orientation physique des globes oculaires et de la tête (la géométrie posturale brute) ;
  • L’attention perceptuelle active (la capacité à traiter effectivement le signal incident) ;
  • L’état épistémique résultant (la fixation durable d’une représentation mémorielle correcte de l’emplacement de l’objet).

Dans l’architecture cognitive humaine, cette chaîne d’inférences est d’une fluidité instantanée : nous savons intuitivement qu’une personne qui a regardé l’intérieur d’une boîte fermée détient l’information sur son contenu, tandis qu’une personne qui tournait le dos ou portait un bandeau opaque demeure dans une ignorance totale. Le défi posé par Premack et Woodruff consistait précisément à déterminer si un chimpanzé possédait cette même capacité à transformer la perception de l’accès visuel d’autrui en une inférence fonctionnelle sur son état de connaissance interne.

4.3 Structure comparative du paradigme du Sachant contre le Devineur

Le protocole conçu par Woodruff et Premack mettait en scène deux informateurs humains opérant simultanément devant le chimpanzé. La structure de l’épreuve reposait sur une asymétrie informationnelle radicale, rigoureusement mise en scène lors de chaque essai d’expérimentation. Le primate était placé face à un dispositif comportant plusieurs réceptacles opaques strictement identiques, dont un seul dissimulait une récompense alimentaire hautement attractive.

Les deux expérimentateurs occupaient des statuts cognitifs mutuellement exclusifs :

  • Le premier acteur, désigné comme le Sachant (Knower), était physiquement positionné de manière à observer l’intégralité de la scène d’appâtage. Il assistait visuellement, sans aucune entrave, au dépôt de la nourriture dans le récipient par un tiers dissimulateur ;
  • Le second acteur, désigné comme le Devineur (Guesser), était méthodologiquement privé d’accès visuel durant la phase critique de dissimulation, soit par l’interposition d’un écran opaque masquant son champ visuel, soit par une exclusion physique temporaire hors de la pièce d’expérimentation.

Une fois la dissimulation complétée et les caches scellées, le Devineur réintégrait son poste ou recouvrait l’accès visuel. À ce moment précis, les deux acteurs pointaient simultanément leur doigt vers des réceptacles différents : le Sachant indiquait infailliblement la cachette réelle, tandis que le Devineur désignait une boîte vide au hasard. L’enjeu prédictif était d’une pureté absolue : si le chimpanzé comprenait le lien de causalité entre vision et savoir, il devait accorder préférentiellement et immédiatement sa confiance à l’indice fourni par le Sachant, en ignorant le signal trompeur ou aléatoire émis par le Devineur.

5. Architecture technique et déroulement du protocole expérimental

5.1 Le dispositif spatial et la dissimulation des récompenses

L’implantation matérielle du protocole « Sachant contre Devineur » exigeait un contrôle spatial et sensoriel d’une méticulosité chirurgicale afin d’éliminer tout biais d’amorçage involontaire. L’appareillage était déployé au sein d’une suite expérimentale scindée en deux zones par un grillage ou une cloison transparente : d’un côté la loge d’hébergement du chimpanzé, de l’autre l’aire d’évolution des expérimentateurs. Face au sujet étaient disposés plusieurs conteneurs métalliques ou en plastique opaque (le plus souvent au nombre de deux à quatre), pourvus de couvercles articulés ou de systèmes d’ouverture autobloquants.

La procédure d’appâtage était confiée à un troisième intervenant, l’« appâteur » (baiter), dont le rôle consistait à introduire la friandise convoitée (morceau de banane, pomme ou confiserie) dans l’un des récipients. Cette opération se déroulait selon un calendrier de randomisation préétabli empêchant toute stratégie de sélection spatiale systématique (biais de latéralité droite/gauche). Les conteneurs étaient traités pour neutraliser les signaux olfactifs résiduels, chaque boîte contenant de la nourriture inaccessible dissimulée dans un double fond grillagé afin que l’odeur alimentaire imprègne uniformément tous les choix possibles.

Le contrôle des bruits mécaniques était également verrouillé : l’appâteur manipulait l’ensemble des boîtes de façon symétrique, produisant des sons d’ouverture et de fermeture strictement identiques sur chacun des réceptacles, de sorte qu’aucun indice acoustique ne permette au chimpanzé de localiser la boîte garnie par simple écholocalisation passive. Le sujet non humain était lui-même maintenu derrière un volet d’occlusion opaque pendant la phase d’appâtage initiale dans certaines variantes, ou pouvait observer l’acte d’appâtage tout en ignorant quelle boîte spécifique recevait la nourriture, concentrant son attention exclusivement sur la présence ou l’absence des deux informateurs.

5.2 Le rôle opérationnel du Sachant (Knower) et du Devineur (Guesser)

La standardisation des comportements des deux informateurs humains représentait la variable la plus délicate à calibrer. Les deux expérimentateurs se tenaient debout ou assis à équidistance des conteneurs, vêtus de blouses identiques pour neutraliser les préférences esthétiques ou vestimentaires de l’animal. L’attribution des rôles de Sachant et de Devineur alternait de manière semi-aléatoire entre les séances afin d’empêcher le singe de développer un simple conditionnement opérant envers une personne physique particulière.

L’exclusion visuelle du Devineur fut manipulée selon plusieurs modalités expérimentales de complexité croissante au fil des sessions :

  • Dans la condition d’exclusion spatiale, le Devineur quittait ostensiblement la pièce avant l’arrivée de l’appâteur et n’y revenait qu’une fois la nourriture entièrement dissimulée et l’appâteur retiré ;
  • Dans la condition d’occlusion passive, le Devineur restait présent dans la loge mais se tenait le dos rigoureusement tourné vers la table d’expérimentation durant toute l’opération de dépôt ;
  • Dans la condition d’entrave matérielle, le Devineur s’asseyait face aux boîtes mais avait la tête intégralement recouverte d’un sac opaque, d’une boîte en carton sans fente, ou portait un bandeau textile lui couvrant hermétiquement les yeux.

Pendant ce temps, le Sachant maintenait une posture d’observation active, la tête et le regard dirigés de façon ostensible vers les mains de l’appâteur et le récipient cible. Une fois la séquence d’occlusion terminée, les deux informateurs reprenaient une posture posturale rigoureusement symétrique : regard fixé droit devant sur une ligne neutre située au-dessus de la tête du chimpanzé, bras immobiles le long du corps, visages impassibles dénués de tout sourire ou micro-expression expressive.

5.3 La phase d’indication et le choix final du primate

Le climax de chaque essai expérimental intervenait lors de la phase conjointe d’indication. Au signal convenu, délivré de manière synchrone, le Sachant et le Devineur levaient simultanément le bras pour pointer leur index en direction d’un récipient. Le Sachant désignait sans la moindre hésitation la boîte exacte renfermant la nourriture cachée. Le Devineur, quant à lui, pointait vers une boîte concurrente vide, son choix étant préalablement dicté par une table de tirage aléatoire excluant tout guidage implicite.

Dès que les deux pointages étaient stabilisés, la trappe d’accès ou la barrière séparant le chimpanzé de la table de choix était relevée, autorisant le singe à désigner ou à manipuler l’un des récipients. Le critère de validation de la réponse était strict : le singe devait toucher clairement le couvercle de la boîte de son choix ou pointer un index sans équivoque vers un conteneur unique. La première désignation physique était considérée comme définitive et irrévocable.

Si le primate choisissait le réceptacle désigné par le Sachant, le conteneur était immédiatement ouvert par l’expérimentateur et l’animal obtenait la denrée alimentaire convoitée, validant l’essai comme un succès. Si le sujet sélectionnait la boîte pointée par le Devineur, le conteneur vide lui était présenté ouvert, révélant son néant, et la nourriture cachée dans l’autre boîte était montrée puis immédiatement confisquée sans consommation, sanctionnant l’essai comme un échec sans récompense. L’ensemble de la séquence était consigné par observation directe en double saisie et enregistré sur support vidéo pour analyse cinématique ultérieure.

6. Résultats empiriques, performances et courbes d’apprentissage

6.1 Analyse des données quantitatives obtenues

Les données quantitatives récoltées par Guy Woodruff et David Premack lors de l’implémentation initiale de ce protocole ont dressé un portrait empirique nuancé, très éloigné du triomphe cognitif immédiat parfois véhiculé par les synthèses vulgarisatrices. Confrontés pour la première fois à la divergence d’indication entre le Sachant et le Devineur, les sujets testés — dont Sarah et d’autres jeunes chimpanzés du laboratoire — n’ont pas manifesté de préférence spontanée pour le Sachant. Lors des premiers blocs d’essais (typiquement les 30 à 50 premières présentations), la distribution des choix oscillait autour de 50 %, ce qui correspondait rigoureusement au niveau du hasard statistique.

Cette absence initiale de discrimination a constitué une surprise majeure pour les chercheurs. Si les chimpanzés possédaient une compréhension conceptuelle innée ou immédiatement disponible de l’accès visuel comme générateur de savoir, ils auraient dû, en théorie, accorder leur confiance au Sachant dès les premières tentatives. Or, le succès ne s’est manifesté qu’au terme d’une exposition répétée au dispositif, les courbes de performance individuelles révélant une ascension très graduelle du taux de réussite sur plusieurs centaines d’essais.

Sarah, la guenon la plus expérimentée, a fini par atteindre un critère de réussite robuste (plus de 75 à 85 % de choix dirigés vers le Sachant), consolidant sa capacité à sélectionner l’informateur fiable quel que soit le côté spatial où il se trouvait. Toutefois, une variabilité interindividuelle considérable a été documentée entre les différents sujets : certains chimpanzés ont requis plus de 100 à 150 essais d’entraînement pour discriminer significativement les deux types d’informateurs, tandis que d’autres ont persisté durablement dans des réponses aléatoires ou ont développé des biais de sélection spatiale égocentrée (choisir obstinément la boîte située à leur droite), insensibles à la divergence des statuts épistémiques humains.

6.2 La controverse de la cinétique d’apprentissage

Cette cinétique d’acquisition laborieuse et progressive est immédiatement devenue le point d’ancrage d’une controverse théorique majeure. Pour les théoriciens d’obédience comportementaliste, la forme même de la courbe d’apprentissage — caractérisée par une pente d’ascension lente typique des conditionnements discriminatifs — réfutait directement l’hypothèse de la théorie de l’esprit. L’argument était cinglant : une véritable compréhension métareprésentationnelle doit se traduire par une illumination cognitive soudaine (insight) ou une réussite quasi immédiate, et non par une lente sédimentation de renforcements positifs et négatifs.

Les critiques ont suggéré que les chimpanzés n’avaient jamais compris l’état de « savoir » du Sachant, mais avaient simplement appris, par renforcement différentiel au fil des essais :

  1. Une règle de discrimination conditionnelle de surface ;
  2. Le Sachant possède un attribut perceptif particulier (par exemple, son visage n’est pas masqué ou son corps est tourné vers l’avant) ;
  3. L’expérimentateur dont le corps ou le visage présente cette configuration spécifique est statistiquement associé à la délivrance de nourriture.

Woodruff et Premack ont vigoureusement défendu leur interprétation en arguant que la lenteur initiale de l’apprentissage ne disqualifiait nullement l’émergence d’une règle conceptuelle. Selon eux, le dispositif expérimental imposait une charge cognitive et attentionnelle extrêmement lourde à l’animal, qui devait simultanément gérer la présence de trois humains, l’inhibition motrice face à la nourriture cachée et le décodage d’un geste de pointage. L’apprentissage initial ne consistait pas à créer de toutes pièces le concept de « savoir », mais à permettre au primate d’identifier quels indices perceptifs pertinents signalaient la détention de ce savoir dans le contexte artificiel du laboratoire humain.

6.3 Tests de transfert et contrôle de la généralisation

Pour trancher cette controverse entre discrimination associative aveugle et compréhension conceptuelle, Premack et Woodruff ont soumis les chimpanzés ayant atteint le critère de réussite à des tests dits de « transfert » ou de généralisation. L’objectif était de confronter le sujet à des variations contextuelles inédites, sans possibilité d’apprentissage préalable par renforcement, afin de mesurer si la règle abstraite (« suivre celui qui a vu ») pouvait s’appliquer instantanément à de nouvelles configurations perceptives.

Ces épreuves de transfert ont comporté plusieurs manipulations expérimentales décisives :

  • Le remplacement intégral des individus familiers : Le Sachant et le Devineur ont été subitement substitués par de nouveaux expérimentateurs que le singe n’avait jamais vus dans ce rôle. Sarah a maintenu des performances significativement supérieures au hasard dès les premières présentations avec ces nouveaux visages, attestant qu’elle ne réagissait pas à l’identité individuelle des acteurs mais bien à leur position fonctionnelle ;
  • La modification morphologique de l’obstacle visuel : Si l’animal avait appris à éviter le Devineur parce qu’il portait un sac en papier kraft spécifique, comment réagirait-il si l’occlusion était réalisée au moyen d’un seau métallique, d’un carton rectangulaire ou d’un masque de tissu ?

Les données ont révélé une robustesse relative lors de certains transferts : Sarah parvenait à transférer son choix vers le Sachant lorsque l’entrave visuelle demeurait évidente et massive (comme le dos tourné ou un seau recouvrant la totalité de la boîte crânienne). Néanmoins, les performances ont manifesté des chutes critiques dès que les modifications devenaient plus subtiles, préfigurant les failles méthodologiques majeures qui allaient être mises en lumière lors de la décennie suivante par des protocoles encore plus draconiens.

7. Objections critiques et alternatives behavioristes

7.1 L’effet Clever Hans et les micro-indices non intentionnels

L’une des menaces méthodologiques les plus insidieuses pesant sur les expériences de cognition comparée est le célèbre effet Clever Hans (le cheval Hans le Malin), documenté au début du XXe siècle par le psychologue Oskar Pfungst. Dans ce cas historique, l’équidé semblait capable d’effectuer des opérations arithmétiques complexes en frappant du sabot, alors qu’il réagissait en réalité de manière hyper-acérée à des micromouvements musculaires involontaires, des tensions posturales et des relâchements respiratoires imperceptibles émis par son dresseur humain dès que le bon nombre de frappes était atteint.

Dans le protocole originel de Premack et Woodruff, le risque de fuite d’indices non intentionnels (cueing) demeurait substantiel. Le Sachant, conscient de la position réelle de la friandise, était susceptible de trahir cette connaissance par une multitude de micro-signaux comportementaux non contrôlés :

  • Une fixation oculaire inconsciente plus prolongée vers la boîte garnie juste avant de pointer ;
  • Une vitesse d’exécution du geste ou une amplitude motrice légèrement plus ferme et assurée que celle du Devineur, lequel, hésitant par définition, pouvait exécuter un pointage cinématiquement plus flottant ;
  • Une micro-inflexion posturale ou une tension du tronc orientée vers le réceptacle correct.

Puisque le chimpanzé possède une acuité perceptivo-motrice et une vigilance aux indices corporels infiniment supérieures à celles des humains, il pouvait théoriquement guider son choix en se fondant sur ces variations infimes de dynamisme moteur plutôt que sur l’analyse conceptuelle de l’accès visuel. L’absence d’un protocole en double aveugle strict — dispositif dans lequel aucun des expérimentateurs présents face au singe ne connaît l’emplacement de l’aliment au moment de l’indication — a constitué une vulnérabilité rédhibitoire pour la validation sans équivoque d’une lecture de l’esprit.

7.2 La critique réductionniste de Cecilia Heyes

L’offensive théorique la plus dévastatrice contre l’interprétation mentaliste de Premack et Woodruff fut orchestrée par la psychologue comparée britannique Cecilia Heyes dans une série d’articles épistémologiques séminaux publiés à la fin des années 1990. Heyes a formulé une critique formelle impitoyable : aucun des résultats accumulés par le paradigme « Sachant contre Devineur » ne permettait de rejeter logiquement l’hypothèse nulle d’un apprentissage associatif standard.

Heyes a démontré qu’un modèle computationnel fondé exclusivement sur des règles de comportement de surface rendait parfaitement compte de l’intégralité des choix de Sarah sans jamais avoir à postuler la moindre représentation d’un état mental interne. Elle a explicité la règle non mentaliste que le chimpanzé était susceptible de forger :

« Choisir l’humain dont les yeux ou la face sont orientés vers la scène au moment de l’action d’appâtage, car cette configuration corporelle est corrélée de manière contingente à l’obtention ultérieure de nourriture. »

Cette analyse a mis en lumière une pétition de principe méthodologique : les expérimentateurs avaient créé une situation où la variable mentale (« savoir ») était rigoureusement corrélée à une variable physique directe (« avoir la tête tournée vers la boîte sans écran »). Par conséquent, il était théoriquement impossible de déterminer si le singe réagissait à l’invisibilité de l’esprit ou à la visibilité géométrique du corps de l’acteur. Pour Heyes, attribuer une théorie de l’esprit aux chimpanzés sur la base de ces protocoles relevait d’une surinterprétation anthropomorphique injustifiable, la parcimonie exigeant de s’en tenir à l’apprentissage de régularités discriminatives complexes.

7.3 L’argument de Daniel Dennett sur la fausse croyance

Dès la parution de l’article de 1978, le philosophe des sciences cognitives Daniel Dennett a publié un commentaire critique fondamental qui allait redessiner pour les décennies à venir la recherche internationale sur la théorie de l’esprit. Dennett a argué que les épreuves évaluant uniquement l’attribution de connaissances ou d’intentions motrices souffraient d’une faille logique structurelle : dans toutes ces situations, la représentation de l’agent coïncide parfaitement avec l’état réel du monde physique.

Si un expérimentateur voit la banane dans la boîte A, son état mental (« la banane est dans la boîte A ») est l’exact reflet de la réalité matérielle (« la banane est physiquement dans la boîte A »). Dès lors, le chimpanzé qui choisit la boîte A peut simplement manipuler une représentation de la réalité factuelle plutôt qu’une représentation de la croyance d’autrui. Pour Dennett, la seule preuve irréfutable, la « pierre de touche » décisive démontrant qu’un organisme maintient une représentation mentale distincte de la réalité physique, réside dans l’épreuve de la fausse croyance (false belief).

L’argumentation philosophique de Dennett postule que pour prouver qu’un sujet se représente l’esprit d’un tiers en tant que tel, il faut démontrer qu’il peut attribuer à ce tiers une croyance erronée sur le monde :

  • Un objet est déplacé à l’insu d’un protagoniste ;
  • La réalité factuelle dicte que l’objet est à l’emplacement B ;
  • L’état de croyance de l’acteur dicte que l’objet est à l’emplacement A ;
  • Le sujet examiné prédit-il l’action de l’autre en fonction de la réalité objective (B) ou en fonction de la croyance erronée de l’acteur (A) ?

Cette clarification de Dennett a mis en évidence la limite intrinsèque du paradigme « Sachant contre Devineur » originel : ce dernier testait l’ignorance contre la connaissance, mais n’abordait pas la métareprésentation de l’erreur cognitive, laissant ouverte la porte à des modélisations perceptivo-comportementales directes.

8. Le réexamen rigoureux par Daniel Povinelli : l’illusion de la théorie de l’esprit

8.1 Le programme de recherche systématique du laboratoire de Louisiana

Au cours des années 1990, le primatologue et psychologue américain Daniel Povinelli, épaulé par son équipe au Centre de recherche en primatologie de l’Université de Louisiana à Lafayette, a entrepris un vaste programme expérimental destiné à répliquer et pousser dans leurs ultimes retranchements les conclusions de David Premack. Conscient des faiblesses inhérentes aux études de cas uniques menées sur des sujets ultra-entraînés et enculturés comme Sarah, Povinelli a constitué une cohorte standardisée de sept jeunes chimpanzés (parmi lesquels les célèbres Apollo, Kara, Megan et Jadine).

Ces sujets ont été soumis à une méthodologie expérimentale d’une rigueur opératoire sans précédent : contrôle automatisé des présentations, isolation acoustique totale, séquençage minutieux des sessions et recours à des protocoles en aveugle strict. L’ambition de Povinelli était de déconstruire le paradigme de l’accès visuel en concevant une multitude de micro-variations ciblant spécifiquement la compréhension de la fonction optique et psychologique des yeux chez les humains.

Au lieu de se limiter à la dichotomie binaire grossière entre présence et absence de l’expérimentateur, Povinelli a élaboré une batterie de tests où le chimpanzé, entraîné à solliciter de la nourriture en passant la main à travers un orifice grillagé pour faire un geste de mendicité naturelle (la main tendue en supination), devait choisir entre deux expérimentateurs humains offrant des indices d’inattention visuelle de plus en plus fins et subtils.

8.2 Les échecs frappants face aux occlusions visuelles spécifiques

Les résultats générés par le laboratoire de Louisiana ont provoqué une onde de choc au sein des sciences cognitives comparées en invalidant spectaculairement les prétentions mentalistes antérieures. Face à des conditions expérimentales rigoureusement équilibrées, les chimpanzés ont manifesté une incapacité systématique et déconcertante à prendre en compte l’état d’attention visuelle des humains.

Les données quantitatives ont mis au jour des anomalies comportementales massives :

  • Yeux bandés contre bouche bandée : Confrontés à un expérimentateur portant un bandeau opaque sur les yeux et à un second portant le même bandeau sur la bouche, les chimpanzés ont sollicité les deux humains de manière totalement indifférenciée (50/50), ignorant superbement que le premier était aveugle à leur geste tandis que le second les voyait parfaitement ;
  • Le seau sur la tête contre le seau sur l’épaule : Opposés à un humain dont la tête était enfermée dans un seau opaque et un autre portant le seau en équilibre sur l’épaule, les singes ont mendié avec la même fréquence devant l’individu aveuglé ;
  • Regard détourné et dos tourné : Même face à un expérimentateur assis de face mais le regard ostensiblement dirigé vers le plafond et un autre les regardant droit dans les yeux, les chimpanzés ont échoué lors des premiers blocs d’essais à manifester une sélection préférentielle spontanée pour l’humain attentif.

Les chimpanzés finissaient par apprendre, après plusieurs dizaines d’essais récompensés, à choisir l’expérimentateur dont le visage était visible, mais les tests de transfert immédiats montraient que cet apprentissage reposait exclusivement sur une règle géométrique : « mendier du côté où la texture antérieure du visage est perceptible », sans la moindre conceptualisation du faisceau lumineux atteignant la rétine humaine pour générer un état interne d’attention visuelle.

8.3 La « théorie de la réinterprétation » de Povinelli

Face à cette cascade d’échecs empiriques, Daniel Povinelli a formulé une proposition théorique radicale : la théorie de la réinterprétation (reinterpretation hypothesis). Rejetant catégoriquement l’existence d’une théorie de l’esprit chez Pan troglodytes, Povinelli postule que l’évolution biologique a doté les grands singes d’une expertise exceptionnelle et hyper-spécialisée dans la « lecture du comportement » (behavior reading), forgée par des millions d’années de vie sociale complexe.

Cette machinerie neuro-cognitive hautement adaptative permet aux chimpanzés :

  1. D’analyser avec une vitesse prodigieuse les vecteurs posturaux, les alignements corporels et les micromouvements moteurs d’autrui ;
  2. D’anticiper avec une exactitude infaillible l’issue d’une trajectoire physique ou d’un conflit social ;
  3. De réagir à ces régularités comportementales sans jamais ressentir le besoin cognitif de doubler ces représentations motrices d’une théorie psychologique interne.

Selon Povinelli, la théorie de l’esprit constitue une spécialisation phylogénétique exclusivement humaine, apparue tardivement au sein de la lignée hominine en conjonction avec l’avènement du langage propositionnel. Les humains posséderaient le même système d’analyse comportementale que les chimpanzés, mais y superposeraient en temps réel une couche de « réinterprétation mentaliste », projetant des croyances et des désirs là où la nature ne commande que des régularités corporelles. Pour Povinelli, Sarah et ses congénères n’avaient jamais « lu dans les esprits » : ils s’étaient bornés à lire avec une virtuosité confondante la géométrie posturale des corps humains.

9. Le renouveau écologique : Michael Tomasello, Josep Call et le paradigme compétitif

9.1 La critique de l’artifice coopératif dans les tests traditionnels

Le constat pessimiste dressé par Daniel Povinelli semblait avoir sonné le glas des espoirs de Premack et Woodruff, jusqu’à ce qu’une révolution théorique et méthodologique n’émerge au début des années 2000 sous l’impulsion de Michael Tomasello et Josep Call à l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig. Tomasello et Call ont adressé une critique fondamentale à l’ensemble des protocoles antérieurs : leur totale aberration éthologique et écologique.

Depuis les travaux initiaux de 1978 jusqu’aux expériences de Louisiana, les protocoles reposaient invariablement sur un paradigme de coopération alimentaire humaine :

  • Un animal devait attendre patiemment qu’un humain lui communique de manière altruiste l’emplacement d’un aliment caché au moyen d’un geste de pointage ;
  • Or, dans son écologie évolutive naturelle, le chimpanzé ne partage quasiment jamais spontanément de denrées de haute valeur nutritive ;
  • Le geste de pointage déclaratif ou informatif (pointer du doigt pour indiquer une ressource sans la revendiquer pour soi) est totalement inexistant au sein de la communication naturelle intraspécifique des pongidés.

Les chercheurs de Leipzig ont soutenu que soumettre des chimpanzés à des tests coopératifs d’indication alimentaire revenait à tenter de mesurer l’intelligence sociale d’une espèce à travers un filtre contre-nature. En vertu de la théorie de l’intelligence machiavélique élaborée par Richard Byrne et Andrew Whiten, l’intellect des grands singes a été façonné par la pression de sélection de la compétition intraspécifique : la rivalité hiérarchique pour l’accès aux femelles réceptives et le monopole sur des sources de nourriture éphémères et hautement disputées. Pour révéler les réelles compétences de lecture de l’esprit du chimpanzé, il convenait donc de concevoir une situation où son adaptativité cognitive était stimulée à son paroxysme : la compétition face à un congénère rival.

9.2 Le paradigme dominant/subordonné de Hare, Call et Tomasello (2000, 2001)

Pour matérialiser ce basculement écologique, Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello ont élaboré en 2000 et 2001 un protocole expérimental devenu légendaire, éliminant tout intermédiaire humain pour placer deux chimpanzés conspécifiques en interaction compétitive directe. Le dispositif expérimental confrontait un individu socialement dominant et un individu socialement subordonné, placés de part et d’autre d’une arène centrale bordée de portes coulissantes transparentes puis opaques.

Au centre de cette arène étaient disposés deux morceaux de nourriture identiques. La géométrie de la pièce était conçue de telle sorte que l’un des morceaux était disposé à découvert (parfaitement visible simultanément par le dominant et le subordonné), tandis que le second morceau était dissimulé derrière une barrière opaque biseautée, positionnée de telle manière que seul le subordonné pouvait le voir, la ligne de visée du dominant étant totalement obstruée par la barrière.

Les résultats ont balayé deux décennies de doutes méthodologiques :

  • Lorsque les portes étaient ouvertes simultanément, le subordonné — sachant pertinemment qu’il risquait une agression physique violente s’il entrait en compétition frontale avec le dominant pour le morceau visible — évitait systématiquement la nourriture à découvert ;
  • Il se dirigeait de manière élective, rapide et sécurisée vers la nourriture masquée au dominant, exploitant délibérément l’angle mort perceptif de son rival ;
  • Dans des conditions de contrôle où le dominant était remplacé par une barrière transparente (rendant la seconde nourriture également visible par ce dernier), le subordonné renonçait immédiatement à s’en emparer, démontrant qu’il ne réagissait pas à la présence brute de la cloison, mais à ce que la cloison empêchait le dominant de voir.

Poussant l’épreuve encore plus loin, Hare et ses collègues ont réintroduit la variable de l’accès temporel : un morceau était dissimulé alors que le dominant observait la scène, puis un second morceau était caché pendant que le volet du dominant était abaissé. Introduits ensuite dans l’arène face à un dominant libéré, les subordonnés ont sélectivement ciblé la nourriture dont ils savaient que le dominant n’avait pas assisté à la dissimulation passée. Le chimpanzé prouvait ainsi sa capacité à déterminer non seulement ce que son congénère voyait à l’instant présent, mais ce qu’il savait en vertu de son accès visuel antérieur.

9.3 Réconciliation théorique et nuances conceptuelles contemporaines

Ces découvertes monumentales ont permis d’opérer une réconciliation théorique féconde au sein des sciences de la cognition simienne. L’affirmation catégorique de Povinelli concluant à l’absence totale de théorie de l’esprit chez le chimpanzé s’est avérée infondée, tout comme l’optimisme initial sans nuance de Premack postulait une équivalence fonctionnelle complète avec l’esprit humain. La réalité phylogénétique s’est dessinée sous une forme intermédiaire, exigeant de scinder rigoureusement les composantes de la lecture de l’esprit.

Il est désormais scientifiquement attesté et consensuel que les chimpanzés possèdent une compréhension opérationnelle robuste des états perceptifs et intentionnels d’autrui :

  • Ils comprennent ce que les autres peuvent ou ne peuvent pas voir en fonction des obstacles géométriques de leur milieu ;
  • Ils infèrent qu’un individu qui a vu un événement dispose d’une information exacte sur sa localisation (accès épistémique) ;
  • Ils identifient l’orientation téléologique des actions (distinction entre une maladresse involontaire et un refus délibéré de partager une ressource).

En revanche, la barrière cognitive infranchie par les grands singes concerne les croyances propositionnelles, et singulièrement la métareprésentation des fausses croyances explicites. Le chimpanzé comprend ce que l’autre voit ou ignore de la réalité factuelle, mais il ne semble pas concevoir qu’un individu puisse entretenir dans son esprit une représentation imaginaire ou obsolète en contradiction formelle avec la réalité présente. L’intuition séminale de David Premack et Guy Woodruff se trouve ainsi magnifiquement réhabilitée dans son principe fondamental : le singe transcende bel et bien la simple lecture du comportement brut pour inférer des états de perception et de savoir, scellant le triomphe historique de l’intuition de 1978.

10. Implications épistémologiques et méthodologiques pour la psychologie comparée

10.1 Le problème de l’anthropomorphisme et le rasoir d’Ockham

L’épopée scientifique entourant le paradigme de Premack et Woodruff a placé la psychologie comparée au centre d’une tension épistémologique permanente entre deux écueils méthodologiques symétriques : l’anthropomorphisme projectif d’un côté, et l’« anthropodéni » de l’autre. Le primatologue Frans de Waal a baptisé du nom d’anthropodéni le refus systématique et dogmatique de reconnaître la moindre continuité psychologique ou mentale entre l’espèce humaine et ses plus proches cousins phylogénétiques, au nom d’une orthodoxie mécaniste souvent héritée du dualisme cartésien.

Durant des décennies, l’application rigide du Canon de Lloyd Morgan a fonctionné comme un rasoir d’Ockham castrateur au sein des sciences du comportement. En posant par principe qu’une explication par le conditionnement opérant doit systématiquement prévaloir sur une explication mentaliste, les détracteurs de la théorie de l’esprit simienne ont souvent échafaudé des modèles computationnels et associatifs d’une complexité invraisemblable : pour rendre compte du comportement d’un chimpanzé dissimulant une friandise à son dominant, il fallait postuler l’apprentissage préalable d’une infinité de micro-règles contextuelles croisant angles de vision, orientations de pupilles et proximités spatiales.

Face à ces constructions béhavioristes byzantines, la véritable parcimonie scientifique changeait de camp : postuler que le cerveau d’un grand singe — qui partage plus de 98 % de son patrimoine génomique et l’essentiel de son architecture neuroanatomique avec l’homme — utilise un module cognitif unifié pour inférer que « l’autre ne peut pas voir à travers une planche de bois » s’avère infiniment plus économique et biologiquement plausible que d’invoquer un répertoire infini de conditionnements moteurs sans cohérence sous-jacente.

10.2 L’incommensurabilité des dispositifs et des espèces

L’histoire tourmentée du protocole du Sachant et du Devineur a également mis en exergue le problème fondamental de l’incommensurabilité des dispositifs expérimentaux en cognition animale. Durant près de trente ans, les chercheurs ont comparé les performances cognitives d’enfants humains élevés dans des milieux verbaux interactifs ultra-stimulants avec celles de singes captifs hébergés dans des cages d’acier, souvent séparés précocement de leur mère et testés par des membres d’une espèce biologique différente de la leur (des humains vêtus de combinaisons ou de masques).

Les paramètres écologiques affectent dramatiquement l’expression des facultés mentales :

  • Le stress chronique inhérent aux conditions de captivité conventionnelles et l’altération des attachements sociaux précoces réduisent drastiquement la plasticité neuronale et l’attention exécutive des primates de laboratoire ;
  • Le phénomène d’enculturation a démontré qu’un chimpanzé élevé au contact intime d’humains bienveillants (telle Sarah chez Premack ou Kanzi chez Rumbaugh) développe des compétences de communication symbolique et d’attention conjointe inaccessibles à un singe maintenu en isolement standard ;
  • L’absence de validité écologique des tâches motrices : contraindre un singe à pointer du doigt un gobelet en plastique sous peine d’être privé de nourriture active des circuits de défense et de frustration incompatibles avec la sérénité requise pour une délibération métareprésentationnelle.

Cette prise de conscience a imposé la standardisation internationale des critères de test : pour mesurer équitablement une faculté cognitive inter-espèces, le dispositif doit s’adapter à l’éthogramme spécifique de l’animal testé, en mobilisant ses motivations naturelles (comme la rivalité alimentaire ou l’exploration spontanée) plutôt qu’en lui imposant une grammaire opératoire humaine.

10.3 La redéfinition opérationnelle des concepts mentalistes

L’héritage conceptuel le plus durable légué par les débats post-Premack réside dans l’abandon définitif d’une vision monolithique et binaire de la théorie de l’esprit. Dans les années 1980, la communauté scientifique posait la question sous la forme d’un « tout ou rien » : l’animal possède-t-il, oui ou non, une théorie de l’esprit ? Quatre décennies de controverses ont démontré que cette formulation était stérile et biologiquement aberrante.

La théorie de l’esprit a été déconstruite en un faisceau de sous-composants fonctionnels et modulaires autonomes, s’ordonnant le long d’un gradient phylogénétique et ontogénétique complexe :

  1. La poursuite du regard (gaze following) : La faculté basique d’aligner son axe visuel sur celui d’autrui, présente chez de très nombreux taxons de vertébrés (primates, corvidés, canidés) ;
  2. La détection de l’attention visuelle : La compréhension que le regard doit être dépourvu d’obstacles matériels pour capter un signal ;
  3. L’adoption de perspective spatiale (visual perspective-taking de niveau 1) : Savoir si autrui voit ou ne voit pas ce que l’on voit actuellement ;
  4. L’adoption de perspective géométrique (niveau 2) : Comprendre comment un objet apparaît spatialement du point de vue spécifique d’autrui (différenciation droite/gauche) ;
  5. L’attribution d’intentions et d’objectifs d’action : Discriminer les conduites téléologiques des mouvements fortuits ;
  6. L’imputation de connaissances et d’ignorance : Inférer ce qu’autrui a mémorisé suite à son accès sensoriel antérieur ;
  7. La métareprésentation des fausses croyances : Intégrer l’écart formel entre l’état cognitif interne d’un agent et la structure réelle de l’univers physique.

Ce fractionnement analytique a permis à l’éthologie cognitive d’abandonner les querelles de clocher ontologiques pour cartographier avec une précision mathématique quelles briques spécifiques du système de lecture de l’esprit ont émergé à quels nœuds de l’arbre cladistique des primates.

11. De la primatologie à la psychologie du développement humain

11.1 L’inspiration directe des tests de fausse croyance chez l’enfant

L’un des destins les plus fascinants de l’article de David Premack et Guy Woodruff réside dans sa fécondation directe et immédiate de la psychologie du développement humain. C’est en prenant connaissance des débats suscités par l’article de 1978 et en analysant le commentaire philosophique de Daniel Dennett que les psychologues autrichiens Heinz Wimmer et Josef Perner ont conçu en 1983 le premier test empirique de fausse croyance chez le jeune enfant : le célèbre paradigme de Maxi et le Chocolat.

Ce protocole expérimental a rapidement été simplifié et immortalisé sous la forme du test de « Sally et Anne » mis au point par Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith en 1985. Le scénario est devenu l’une des pierres angulaires de la psychométrie contemporaine :

  • Sally dépose une bille dans son panier et quitte la pièce ;
  • Pendant son absence, Anne transfère la bille du panier vers une boîte fermée ;
  • Sally revient : où cherchera-t-elle sa bille ?

L’expérimentation a établi un seuil développemental universel spectaculaire : avant l’âge de trois ans et demi à quatre ans, les enfants humains normo-typiques échouent massivement au test, affirmant péremptoirement que Sally cherchera la bille dans la boîte où elle se trouve matériellement (incapacité à dissocier leur propre connaissance factuelle de la croyance obsolète de Sally). Vers l’âge de quatre à cinq ans s’opère une bascule cognitive majeure : l’enfant comprend que Sally maintient une représentation erronée du monde et désigne avec succès le panier originel.

Cette avancée méthodologique, née directement des conjectures primatologiques de Woodruff et Premack, a révolutionné la psychopathologie cognitive. En 1985, Baron-Cohen et ses collaborateurs ont démontré que les enfants atteints de troubles du spectre de l’autisme (TSA) échouaient massivement au test de Sally et Anne en dépit d’un quotient intellectuel verbal préservé, posant les bases de l’hypothèse de la « cécité mentale » (mindblindness) pour éclairer les particularités de communication sociale dans l’autisme.

11.2 Parallélisme ontogénétique et phylogénétique

L’exploration comparative a permis de dresser des parallélismes saisissants entre la trajectoire ontogénétique de l’enfant humain et le plafond cognitif phylogénétique des grands singes. Jusqu’au tournant critique de l’âge de deux ans, le développement cognitif et sociocommunicationnel du bébé humain présente un niveau d’isomorphisme remarquable avec le répertoire fonctionnel documenté chez les chimpanzés adultes :

  • Vers 9 à 12 mois, le nourrisson commence à suivre l’orientation du regard d’un adulte (gaze following) et à s’engager dans des interactions dyadiques ;
  • Vers 14 à 18 mois émerge la compréhension solide de l’accès visuel : le bébé adapte ses demandes gestuelles selon que les yeux du parent sont masqués ou ouverts, calquant exactement les compétences attestées chez le chimpanzé dans les contextes écologiques compétitifs ;
  • Entre 18 et 24 mois se consolide l’attribution robuste d’intentions et d’objectifs instrumentaux simples.

Toutefois, la divergence évolutive devient vertigineuse au-delà de deux ans. Alors que le singe pongidé plafonne structurellement à ce niveau de lecture perceptivo-intentionnelle, l’enfant humain franchit un seuil qualitatif exclusif : l’entrée dans l’attention conjointe triadique coopérative et la communication déclarative. Comme le soutient Michael Tomasello dans sa théorie de l’infrastructure coopérative de la communication humaine, l’homme se distingue de tous les autres primates par une motivation intrinsèque à partager de l’expérience mentale, à coopérer pour le simple plaisir de l’intersubjectivité et à aligner des représentations propositionnelles complexes via la médiation du langage articulé.

11.3 Les tâches non verbales de fausse croyance chez les nourrissons et les pongidés

Au début des années 2000, le dogme classique fixant l’émergence de la théorie de l’esprit à l’âge verbal de quatre ans a volé en éclats sous l’effet de méthodologies non verbales novatrices. En 2005, Kristine Onishi et Renée Baillargeon ont publié dans la revue Science une étude révolutionnaire utilisant le paradigme du « temps de fixation visuelle » (looking time ou violation des attentes) chez des nourrissons âgés d’à peine 15 mois. Les bébés regardaient significativement plus longtemps une scène où un agent humain agissait en contradiction avec sa propre fausse croyance, apportant la preuve qu’une théorie de l’esprit implicite opérait bien avant l’avènement des réponses verbales explicites.

Cette percée a immédiatement ravivé le défi chez les primatologues : si des nourrissons préverbaux possèdent une ToM implicite, les grands singes en seraient-ils également dotés si l’on éliminait tout artifice de manipulation motrice complexe ? En 2016, Christopher Krupenye, Fumihiro Kano, Josep Call et Michael Tomasello ont apporté une réponse monumentale dans un article publié dans Science, en recourant à des technologies d’oculométrie infrarouge de pointe (eye-tracking).

Des chimpanzés, des bonobos et des orangs-outans ont visionné de courtes fictions cinématographiques mettant en scène un humain costumé en singe (King Kong) et un acteur humain :

  • King Kong dérobait un objet et le cachait dans l’une de deux meules de foin sous les yeux de l’humain ;
  • Dans un second temps, pendant que l’humain s’était absenté, King Kong déplaçait l’objet, puis finissait par l’emporter entièrement hors du champ ;
  • Lorsque l’humain réapparaissait à l’écran pour récupérer sa possession, la trajectoire oculaire des singes a été enregistrée avec une précision millimétrique.

Les résultats de l’oculométrie ont révélé que les grands singes fixaient spontanément et de manière anticipatoire la meule de foin où l’acteur croyait faussement que l’objet se trouvait, bien qu’eux-mêmes sachent pertinemment que l’objet n’y était plus. Quarante ans après l’article séminal de Premack et Woodruff, ces données visuelles implicites ont réouvert avec éclat le débat sur l’existence d’une compétence métareprésentationnelle fondamentale partagée au sein de l’ordre des primates hominoïdes.

12. Héritage scientifique et perspectives neurocognitives contemporaines

12.1 Les substrats neurobiologiques de la théorie de l’esprit

L’essor des neurosciences cognitives comparées au cours des deux dernières décennies a permis de donner une assise anatomique et fonctionnelle précise aux intuitions initiales de Guy Woodruff et David Premack. Chez l’être humain, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a mis en évidence un réseau cérébral hautement spécialisé dédié aux opérations de théorie de l’esprit, désigné sous l’appellation de réseau de la ToM (Mentalizing Network). Ce réseau englobe de manière prépondérante le carrefour temporo-pariétal (temporo-parietal junction, TPJ), le cortex préfrontal médian (mPFC), le précunéus et les pôles temporaux antérieurs.

La découverte par Giacomo Rizzolatti, Leonardo Fogassi et Vittorio Gallese au début des années 1990 des neurones miroirs dans l’aire F5 du cortex prémoteur ventral chez le macaque a initialement laissé espérer la découverte du substrat unifié de la lecture de l’esprit. Ces neurones, qui déchargent aussi bien lorsque le singe exécute une action motrice dirigée vers un but (comme saisir une cacahuète) que lorsqu’il observe un congénère accomplir la même action, fournissent une base neurophysiologique élégante pour la compréhension immédiate des intentions motrices.

Toutefois, la neuro-imagerie comparative a révélé des divergences structurales majeures entre les cerveaux humains et simiens :

  • Si le système des neurones miroirs est remarquablement conservé phylogénétiquement pour l’analyse des gestes physiques simples, le carrefour temporo-pariétal humain manifeste une sélectivité computationnelle pour l’attribution d’états de fausse croyance propositionnelle sans équivalent chez le macaque ou le chimpanzé ;
  • L’organisation des faisceaux de substance blanche, et tout particulièrement du faisceau unciné et du faisceau arqué reliant les régions temporales d’analyse visuelle aux zones préfrontales de régulation conceptuelle, présente chez l’humain une connectivité volumétrique et une densité axonale infiniment plus denses que chez les autres pongidés ;
  • Le réseau par défaut (Default Mode Network), impliqué dans les processus de simulation introspective et la projection dans la perspective temporelle et spatiale d’autrui, affiche une co-activation fonctionnelle beaucoup plus intégrée chez l’humain au cours des tâches de lecture de l’esprit.

12.2 Bilan épistémologique du paradigme Sachant vs Devineur

Au terme de près d’un demi-siècle de métamorphoses empiriques, le statut épistémologique du protocole du Sachant contre le Devineur doit être évalué à l’aune de sa formidable fécondité heuristique. Il est incontestable que le design technique originel de Woodruff et Premack souffrait d’imperfections méthodologiques criantes : échantillon restreint à un cas unique, absence de double aveugle absolu, risques résiduels d’effets Clever Hans et confusion structurelle entre variables physiques et variables épistémiques.

Pourtant, qualifier ces travaux d’échecs méthodologiques relèverait d’un anachronisme historique aveugle. Le véritable génie de David Premack et Guy Woodruff a été d’extraire la question de la conscience animale du champ des spéculations métaphysiques stériles et des anecdotes anthropomorphiques d’amateurs pour la faire entrer de force dans le sanctuaire de la science expérimentale réfutable au sens de Karl Popper. Le protocole « Knower vs. Guesser » a constitué le moule matriciel à partir duquel toutes les méthodologies contemporaines de cognition sociale ont été pensées, contestées, affinées et transcendées.

Ce paradigme a opéré le passage irréversible d’une conception hiérarchique et linéaire des espèces vivantes (la vieille Scala Naturae médiévale) à une conception arborescente et cladistique de l’intelligence. Il a démontré que l’esprit n’est pas un bloc monolithique apparu ex nihilo chez l’humain moderne, mais une marqueterie évolutive dont de multiples fragments ont été forgés bien avant la divergence entre les genres Pan et Homo.

12.3 Orientations actuelles et futures de la recherche

Le champ d’investigation ouvert par Premack et Woodruff continue de déployer des ramifications fascinantes sur la scène scientifique internationale contemporaine. En premier lieu, l’évaluation de la théorie de l’esprit s’est largement émancipée de son carcan primate d’origine pour investir d’autres taxons animaux réputés pour leur haute intelligence socio-écologique :

  • Les corvidés (geais buissonniers, corbeaux corbivaux), étudiés notamment par Nicola Clayton, ont démontré une capacité époustouflante à ré-enfouir leurs caches alimentaires s’ils ont été observés par un congénère lors du dépôt initial, adaptant leur conduite selon que l’observateur était un dominant ou un subordonné ;
  • Les canidés domestiques et les loups, qui manifestent une hypersensibilité aux indices d’accès visuel humain, résultat d’une coévolution millénaire et d’une sélection artificielle intensive ;
  • Les cétacés et les éléphants, chez lesquels l’investigation des bases de l’empathie et de la conscience de soi corporelle se poursuit au moyen d’environnements aquatiques et acoustiques novateurs.

Parallèlement, le paradigme de l’attribution d’états de savoir connaît une renaissance spectaculaire dans les domaines de l’intelligence artificielle et de la robotique sociale collaborative. Les ingénieurs s’inspirent directement des protocoles du Sachant et du Devineur pour programmer des architectures computationnelles bayésiennes de théorie de l’esprit artificielle (Machine Theory of Mind). Un agent artificiel autonome ne peut interagir efficacement et en toute sécurité avec des partenaires humains que s’il est capable d’estimer en temps réel ce qu’un conducteur humain a vu, ce qu’il ignore, et d’anticiper ses décisions motrices en inférant ses croyances erronées potentielles.

Quarante-six ans après la formulation de l’interrogation séminale de David Premack et Guy Woodruff, la question de savoir ce que vivent, perçoivent et pensent les esprits non humains demeure l’une des énigmes les plus vertigineuses de la science. L’expérience historique du chimpanzé Sarah observant le Sachant et le Devineur demeure, pour l’éternité, le premier regard scientifique jamais jeté par l’humanité par-dessus le mur d’isolement psychologique qui la séparait du reste du vivant.

Références

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Looti, M. (2026, septembre 16). L’expérience de la théorie de l’esprit chez les chimpanzés (Sachant vs Devineur) – David Premack et Guy Woodruff. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-theorie-esprit-chimpanzes-sachant-devineur-premack-woodruff/
Looti, Mohammed. “L’expérience de la théorie de l’esprit chez les chimpanzés (Sachant vs Devineur) – David Premack et Guy Woodruff.” Base de données de psychologie en français, 16 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-theorie-esprit-chimpanzes-sachant-devineur-premack-woodruff/.
Looti, Mohammed. “L’expérience de la théorie de l’esprit chez les chimpanzés (Sachant vs Devineur) – David Premack et Guy Woodruff.” Base de données de psychologie en français. septembre 16, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-theorie-esprit-chimpanzes-sachant-devineur-premack-woodruff/.