Biography
L’histoire des sciences du XIXe siècle est fréquemment dominée par les figures monumentales de Charles Darwin, de Claude Bernard ou de Wilhelm Wundt. Pourtant, au carrefour précis de la physiologie expérimentale, de la théorie évolutionniste et de l’observation psychologique naissante, émerge l’œuvre colossale et singulière de Thierry William Preyer (1841-1897). Physiologiste de formation germano-britannique, professeur titulaire à l’Université d’Iéna dès l’âge de vingt-huit ans, Preyer a opéré une véritable révolution épistémologique en arrachant l’étude du nourrisson aux spéculations philosophiques et aux anecdotes familiales désordonnées, pour la constituer en un champ de recherche scientifique empirique, méthodique et systématique.
Son ouvrage magistral publié en 1882, Die Seele des Kindes (L’Âme de l’enfant), représente l’acte de naissance officiel de la psychologie du développement. En appliquant à l’observation de son propre fils Axel les protocoles rigoureux de la physiologie sensorielle de l’école de Hermann von Helmholtz et les grilles d’analyse du transformisme darwinien, Preyer a établi un paradigme inédit. Loin d’être un simple recueil de faits biographiques, ses travaux conjuguent l’embryologie fonctionnelle, l’hématologie, la psychoacoustique et la linguistique dans un cadre théorique unifié, guidé par la conviction profonde que la genèse de l’esprit humain ne peut se comprendre qu’à travers l’analyse méticuleuse de ses bases matérielles et de son histoire évolutive.
Le présent article propose une exploration intégrale et approfondie de la trajectoire intellectuelle, des protocoles expérimentaux et de la postérité théorique de Thierry William Preyer. Des laboratoires de Bonn et d’Iéna aux débats contemporains sur la psychobiologie périnatale, en passant par ses controverses fécondes avec Wilhelm Wundt et son amitié scientifique indéfectible avec Ernst Haeckel, cette étude met en lumière la cohérence d’une pensée qui a su anticiper les grandes découvertes de la psychologie génétique de Jean Piaget et les modèles neurodéveloppementaux actuels.
1. 1. Introduction biographique et genèse intellectuelle (1841-1897)
1.1 Origines familiales, formation initiale et double ancrage culturel
Né le 4 juillet 1841 à Moss Side, une localité industrielle située dans la périphérie immédiate de Manchester, Thierry William Preyer grandit dans un contexte marqué par l’effervescence technique et économique de l’Angleterre victorienne. Issu d’une famille d’industriels et de négociants prospères aux ramifications cosmopolites, le jeune Preyer bénéficie dès son plus jeune âge d’une éducation bilingue et ouverte sur le continent européen. Les attaches britanniques de sa famille lui confèrent un pragmatisme intellectuel, une familiarité précoce avec la langue anglaise et un attachement viscéral aux méthodes empiriques caractéristiques de la tradition philosophique de John Locke et de David Hume. Cependant, ce berceau d’outre-Manche ne constitue que la première assise de sa personnalité scientifique, rapidement enrichie par les traditions académiques germaniques.
Au cours des années 1850, sa famille décide de s’installer en Allemagne, contraignant le jeune garçon à une scolarité au sein des gymnases rhénans où la rigueur philologique le dispute à l’enseignement approfondi des sciences exactes. Cette acculturation allemande s’avère décisive : Preyer assimile avec enthousiasme le modèle de la Wissenschaft germanique, caractérisé par la primauté accordée au laboratoire expérimental, à la liberté académique (Lernfreiheit) et à une exigence systématique de démonstration matérielle. Cette double identité culturelle et linguistique le placera tout au long de son existence dans une position privilégiée de passeur d’idées, capable de faire dialoguer le naturalisme britannique avec la physiologie universitaire allemande, réputée pour être la plus rigoureuse et la plus féconde de l’époque.
Ses études supérieures incarnent à la perfection l’idéal de polyvalence interdisciplinaire qui prévaut alors au sein de l’élite scientifique. Il s’inscrit initialement à l’Université de Bonn pour y étudier les sciences naturelles et la chimie minérale auprès de maîtres réputés, avant de s’orienter vers la médecine et la physiologie. Sa soif de savoir le conduit ensuite à Berlin, où il suit les cours magistraux de Emil du Bois-Reymond et de Rudolf Virchow, puis à Vienne, alors épicentre de la clinique médicale moderne. Cette trajectoire itinérante lui permet de croiser les techniques de dissection anatomique les plus pointues avec les méthodes de quantification physico-chimique appliquées aux matières vivantes, forgeant ainsi un esprit rebelle à toute forme de dogmatisme métaphysique.
En 1862, Preyer soutient avec éclat sa thèse de doctorat à l’Université de Bonn, consacrée à l’action toxique de l’acide cyanhydrique et à ses effets inhibiteurs sur les échanges respiratoires des tissus. Ce travail inaugural témoigne déjà de ses deux intérêts majeurs : la biochimie du sang et l’excitabilité neuro-musculaire. Deux ans plus tard, il complète sa formation médicale en obtenant le grade de docteur en médecine à Berlin. Cette double certification universitaire scelle son statut de physiologiste d’avant-garde, armé d’un appareillage conceptuel et méthodologique complet qui lui permettra d’aborder sans complexe les énigmes du développement embryologique et des fonctions nerveuses supérieures.
1.2 Parcours académique et chaires professorales à Iéna
L’ascension universitaire de Thierry William Preyer est fulgurante. Après avoir exercé comme Privatdozent à Bonn, où ses recherches sur le spectre sanguin et la respiration cellulaire attirent l’attention de la communauté internationale, il reçoit en 1869, à l’âge particulièrement précoce de vingt-huit ans, sa nomination en tant que professeur titulaire de physiologie à l’Université d’Iéna. Il est également nommé directeur de l’Institut de physiologie de cette prestigieuse institution thuringienne. Cette chaire n’est pas une simple tribune professorale : elle confère au jeune savant la responsabilité matérielle d’édifier un centre de recherche expérimental moderne capable de rivaliser avec les instituts de Leipzig ou de Berlin.
Dès sa prise de fonction, Preyer consacre une énergie considérable à transformer l’infrastructure matérielle de l’Institut de physiologie d’Iéna. Il acquiert des instruments de mesure de précision ultramodernes : myographes, kymographes, sphygmographes, spectroscopes à haute résolution et tables de vivisection thermorégulées. Il y établit des protocoles rigoureux d’expérimentation animale, tout en ouvrant ses laboratoires aux étudiants avancés désireux de s’initier à la méthode expérimentale. Sous son égide, le laboratoire d’Iéna devient un foyer intellectuel vibrant d’où émanent des dizaines de publications fondatrices portant sur l’hématologie, la physiologie sensorielle et l’étude des réflexes primaires chez les vertébrés inférieurs et supérieurs.
Cette période est également marquée par une collaboration intellectuelle fusionnelle avec les grandes figures savantes qui font la renommée d’Iéna, au premier rang desquelles trône le zoologiste et philosophe de la nature Ernst Haeckel. Entre le théoricien flamboyant du monisme évolutionniste et l’expérimentateur scrupuleux qu’est Preyer, se noue une amitié intellectuelle profonde qui durera près de trois décennies. Iéna est alors considérée comme la citadelle européenne du darwinisme, un lieu de bouillonnement idéologique où la biologie évolutive tente d’unifier la compréhension de la matière inorganique, de l’organisation cellulaire et de la conscience réflexive. Preyer s’imprègne de cette émulation permanente, qui réoriente progressivement son regard de physiologiste vers les grandes énigmes du transformisme biologique.
Cependant, l’intensité de son engagement scientifique et une charge d’enseignement écrasante finissent par altérer gravement son état de santé général. Souffrant de troubles nerveux récurrents et d’affections respiratoires chroniques aggravées par les émanations chimiques du laboratoire, Preyer se voit contraint de demander une mise en congé, puis de démissionner formellement de sa chaire professorale à Iéna en 1888. Loin d’abandonner l’activité scientifique, il se retire dans la ville thermale de Wiesbaden. C’est dans ce cadre plus paisible qu’il consacre les dernières années de sa vie à la révision de ses œuvres majeures, à la rédaction d’essais épistémologiques et à une correspondance intellectuelle dense avec l’Europe savante, jusqu’à son décès prématuré le 15 juillet 1897, à l’âge de cinquante-six ans.
1.3 Cadre épistémologique de la seconde moitié du XIXe siècle
L’œuvre de Preyer ne saurait être pleinement appréhendée sans la situer dans la monumentale mutation épistémologique qui traverse la seconde moitié du XIXe siècle. Cette époque est marquée par le triomphe presque sans partage du positivisme scientifique et par une croisade intellectualisée contre le vitalisme métaphysique. Portée par la fameuse génération de 1847 — regroupant des figures comme Carl Ludwig, Ernst von Brücke, Emil du Bois-Reymond et Hermann von Helmholtz —, la physiologie s’était juré de réduire tous les phénomènes du vivant aux lois immuables de la physique et de la chimie. Pour Preyer, tout phénomène organique, qu’il s’agisse de la circulation sanguine, de la contraction musculaire ou de l’émergence d’une pensée, doit être traçable par des causalités matérielles strictement démontrables, excluant d’office toute invocation d’une « force vitale » occulte.
Parallèlement, cette période voit l’institutionnalisation progressive de la psychologie en tant que discipline empirique distincte de la philosophie spéculative. Depuis des siècles, l’esprit humain demeurait la chasse gardée des traités de théologie ou de philosophie idéaliste. Cependant, avec l’avènement de la psychophysique sous l’impulsion de Gustav Fechner et la fondation par Wilhelm Wundt du premier laboratoire de psychologie expérimentale à Leipzig en 1879, les faits de conscience commencent à être mesurés, chronométrés et corrélés à des états physiologiques. Preyer participe pleinement à ce mouvement d’émancipation disciplinaire, mais avec une originalité radicale : au lieu de confiner l’étude de l’esprit au laboratoire en sollicitant l’introspection d’adultes entraînés, il choisit de l’étudier là où il émerge, c’est-à-dire dans l’intimité du berceau et dans les premières étapes de la gestation embryonnaire.
Enfin, le traitement réservé à l’enfance subit sous la plume de Preyer une rupture épistémologique définitive. Jusqu’aux années 1870, l’étude du jeune enfant se limitait essentiellement à des écrits anecdotiques, souvent teintés de sentimentalisme familial ou de moralisme religieux, à l’image des biographies maternelles isolées ou des traités d’éducation hérités de Jean-Jacques Rousseau. Même les notes pionnières publiées par Charles Darwin en 1877 dans la revue Mind (« A Biographical Sketch of an Infant ») ou celles du philosophe français Hippolyte Taine demeuraient de brèves observations disparates. Preyer substitue à ce bricolage empirique des protocoles d’investigation rigoureux, standardisés, chronométrés et tenus sur le long terme. Il fait passer l’enfance du statut d’objet littéraire et affectif à celui de sujet d’étude pour les sciences de la nature.
2. 2. Les fondements physiologiques de la recherche preyerienne
2.1 Recherches sur la respiration et l’hématologie embryonnaire
Avant d’être reconnu comme le père de la psychologie de l’enfant, Thierry William Preyer s’est forgé une renommée internationale de premier ordre en tant que physiologiste du sang et de la fonction respiratoire. Convaincu que la vie psychique ne peut être dissociée de son infrastructure métabolique, il dédie une part substantielle de ses travaux de laboratoire à l’analyse des échanges gazeux au cours du développement ontogénétique. Ses recherches expérimentales sur la physiologie respiratoire du fœtus chez les mammifères (lapins, cobayes, moutons) et chez les embryons d’oiseaux constituent des jalons pionniers de la biologie moderne. En ouvrant prudemment l’utérus de femelles gestantes maintenues vivantes dans des bains de sérum physiologique chaud, il parvient à observer directement les réactions fœtales avant et après l’interruption des connexions placentaires.
Ses compétences exceptionnelles en chimie analytique lui permettent de réaliser des analyses spectrographiques novatrices de l’hémoglobine. Dès 1871, dans son imposant traité Die Blutkrystalle (Les Cristaux de sang), Preyer livre une monographie encyclopédique qui fait autorité à travers l’Europe sur les propriétés physiques, chimiques et spectrales des pigments sanguins. Il isole avec une précision remarquable l’oxyhémoglobine, la méthémoglobine et les combinaisons gazeuses toxiques, notamment avec le monoxyde de carbone. Appliquant immédiatement cette méthodologie à l’embryologie, il démontre expérimentalement comment le sang fœtal capte l’oxygène maternel à travers la membrane placentaire par un simple processus de diffusion physico-chimique sans communication sanguine directe, élucidant un mystère physiologique qui divisait les anatomistes depuis plus d’un demi-siècle.
L’un des apports conceptuels majeurs de Preyer dans ce domaine réside dans la démonstration de la continuité fonctionnelle absolue entre la vie intra-utérine et la vie post-natale. Là où les traditions médicales de l’époque concevaient la naissance comme un saut qualitatif miraculeux éveillant brutalement des fonctions jusqu’alors inexistantes, Preyer prouve que la machinerie neuro-respiratoire du tronc cérébral est déjà pleinement constituée et fonctionnelle in utero bien avant le terme de la gestation. Le fœtus ne « commence » pas à être un organisme vivant et réactif à la naissance ; il possède déjà une dynamique hématologique et des réflexes moteurs latents qui n’attendent qu’un changement d’environnement pour s’extérioriser.
Ces découvertes ont des conséquences médicales immédiates et considérables sur la compréhension de l’asphyxie néonatale. Preyer démontre que le premier cri du nouveau-né n’est point l’expression d’une douleur métaphysique liée à l’incarnation ou à l’expulsion dans le monde terrestre, mais une réponse physiologique réflexe automatique provoquée par l’accumulation rapide de dioxyde de carbone dans les centres bulbaires combinée à la stimulation cutanée thermique induite par l’évaporation de l’air ambiant. En établissant la physiopathologie précise de l’anoxie fœtale, il permet à l’obstétrique moderne de développer des protocoles rationnels de réanimation des nouveau-nés en état de mort apparente, substituant l’action mécanique mesurée aux pratiques empiriques violentes du passé.
2.2 Physiologie sensorielle et motrice fondamentale
L’ambition scientifique de Preyer consiste à édifier une passerelle ininterrompue entre la neurophysiologie la plus élémentaire et les manifestations les plus complexes du comportement animal et humain. Dans son laboratoire d’Iéna, il mène une série d’études minutieuses consacrées au temps de réaction nerveuse et à la vitesse de conduction de l’influx au sein de l’axe cérébro-spinal. En adaptant les techniques de chronométrie graphique mises au point par Hermann von Helmholtz, il démontre que les délais de transmission nerveuse et les temps d’inhibition centrale sont significativement plus longs chez le jeune organisme que chez l’adulte, ce qu’il attribue avec clairvoyance à l’immaturité structurelle des gaines de myéline enveloppant les axones.
Ses travaux électrophysiologiques sur les réflexes spinaux comptent parmi les plus rigoureux de l’époque. En utilisant des inducteurs électrostatiques et des stimulateurs galvaniques, Preyer dissèque la graduation des réponses motrices face à des intensités croissantes de stimulation. Il prouve que la coordination motrice n’est pas une entité mystique donnée a priori, mais qu’elle procède d’une organisation progressive des circuits réflexes spinaux et médullaires. Chez les têtards, les grenouilles et les poussins, il isole les lois mécaniques de l’irradiation réflexe, montrant comment une excitation localisée peut, au-delà d’un certain seuil d’intensité, envahir l’ensemble du système nerveux et provoquer des décharges motrices massives et convulsives.
Simultanément, Preyer porte une attention soutenue à l’évaluation des seuils de discrimination sensorielle dans les domaines thermique, gustatif et tactile. En concevant des thermesthésiomètres et des esthésiomètres adaptés, il cartographie la sensibilité cutanée et buccale chez diverses espèces à différents stades du développement ontogénétique. Ces recherches démontrent que la sensibilité thermique et la sensibilité chimique (goût et odorat) sont fonctionnelles de manière précoce et prédominante par rapport à la vision et à l’audition, qui nécessitent quant à elles un appareil récepteur plus hautement différencié et un apprentissage post-natal conséquent.
Par l’ensemble de ces protocoles de laboratoire, Preyer établit rigoureusement le substrat neurobiologique nécessaire aux premières manifestations psychiques. Pour lui, il n’existe pas d’activité mentale sans fonctionnement sous-jacent du réseau sensitivo-moteur. Les représentations intellectuelles ne sont pas des entités spirituelles autonomes, mais le produit distillé, condensé et raffiné de myriades de coordinations sensori-motrices élémentaires. En ancrant ainsi la psychologie dans le sol ferme de l’électrophysiologie, Preyer s’impose comme un physiologiste complet pour qui l’esprit n’est autre que la fonction intégrative suprême de l’organisme biologique.
2.3 Étude du sommeil, de l’inhibition et des états de conscience altérés
Parmi les champs d’investigation originaux explorés par Preyer figure l’étude des états d’abaissement de la conscience, de repos périodique et d’inhibition centrale. Bien avant que la neurologie contemporaine ne dispose de l’électroencéphalographie, Preyer mène des recherches expérimentales novatrices sur le sommeil fœtal et néonatal. Il observe que la vie de l’embryon et du très jeune nourrisson ne se divise pas nettement entre veille et sommeil selon le rythme binaire de l’adulte, mais consiste en un état quasi permanent de torpeur somnolente ponctué de brefs sursauts moteurs. Il attribue ce phénomène à la prédominance des centres inhibiteurs du mésencéphale et à l’absence de stimulations sensorielles corticales directes dans le liquide amniotique.
Parallèlement à ces observations pédiatriques, Preyer s’intéresse avec passion aux phénomènes de catalepsie animale, de léthargie et d’hypnotisme. En 1878, il publie un ouvrage fondamental intitulé Die Kataplexie und der thierische Hypnotismus (La Cataplexie et l’hypnotisme animal). Dans cette étude, il reproduit expérimentalement le célèbre experimentum mirabile du père jésuite Athanasius Kircher, consistant à immobiliser brutalement un poulet en traçant une ligne de craie devant son bec, ainsi que des phénomènes analogues chez les grenouilles, les oiseaux et les cochons d’Inde. Preyer démontre que cette « catalepsie » n’est nullement due à un pouvoir magnétique ou à un état mystique, mais relève d’un mécanisme d’inhibition motrice réflexe foudroyante déclenché par une terreur intense et une surcharge sensorielle soudaine.
Cette approche matérialiste s’inscrit au cœur d’un projet plus large de démystification rationaliste des phénomènes psychiques marginaux qui passionnent alors le public européen. À une époque où le mesmérisme, le magnétisme animal et le spiritisme séduisent un nombre croissant d’intellectuels et de savants, Preyer adopte une posture de scepticisme méthodologique inflexible. Il s’oppose publiquement aux dérives occultistes et propose des explications psychophysiologiques strictes : l’hypnose chez l’humain n’est pas l’influence d’un fluide invisible d’un individu sur un autre, mais un état provoqué d’inhibition corticale partielle où l’attention concentrée d’un sujet suspend temporairement l’action de ses facultés critiques et motrices supérieures.
Ses analyses sur l’inhibition motrice et sensorielle fournissent une assise théorique précieuse pour sa future psychologie infantile. Pour Preyer, l’évolution psychologique ne consiste pas seulement en une acquisition positive de facultés nouvelles, mais tout autant en une capacité croissante d’inhibition. L’enfant civilisé et mature n’est pas celui qui agit impulsivement à chaque excitation, mais celui qui parvient à interposer, entre la perception sensorielle et le déclenchement moteur, un délai suspensif gouverné par les circuits inhibiteurs de son cortex cérébral. Le sommeil, la catalepsie et la maîtrise de soi volontaire apparaissent dès lors comme des manifestations graduées sur un même continuum physiologique.
3. 3. L’influence déterminante de la théorie de l’évolution de Darwin
3.1 L’adhésion militante au darwinisme en Allemagne
Dès la parution de L’Origine des espèces en 1859, Thierry William Preyer est saisi par la puissance explicative de la thèse transformiste. Formé à la fois dans l’espace intellectuel britannique et dans les facultés de recherche allemandes, il perçoit immédiatement le potentiel révolutionnaire de la sélection naturelle pour refonder l’ensemble des sciences biologiques. Preyer noue une relation épistolaire suivie avec Charles Darwin lui-même, échangeant avec le naturaliste de Down des lettres denses portant sur l’expression des émotions, la physiologie du fœtus et les réactions sensorielles du jeune enfant. Darwin, qui éprouve une immense considération pour la minutie expérimentale du physiologiste d’Iéna, consulte régulièrement Preyer pour enrichir ses propres publications sur l’anthropologie évolutive.
Dans l’espace germanophone, Preyer ne se contente pas d’être un disciple silencieux : il s’érige en défenseur public et militant des thèses darwiniennes. Aux côtés d’Ernst Haeckel, il monte au créneau pour affronter le puissant conservatisme universitaire et religieux incarné notamment par l’anatomiste Rudolf Virchow, qui tentait d’interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution dans les écoles secondaires prussiennes sous prétexte qu’elle mènerait au socialisme et à la subversion morale. Preyer prononce des conférences retentissantes, publie des manifestes scientifiques et intègre explicitement le principe de la sélection naturelle dans l’étude des fonctions organiques complexes au sein de ses manuels universitaires.
Pour Preyer, la sélection naturelle n’est pas une simple hypothèse spéculative relative à la paléontologie des temps révolus, mais un principe régulateur agissant en temps réel sur la physiologie des êtres vivants. Il démontre comment les mécanismes organiques les plus intriqués, tels que la chaîne des osselets de l’oreille moyenne, la circulation placentaire ou les réflexes respiratoires néonataux, n’ont pu être façonnés que par une succession de sélections de variations fonctionnellement avantageuses tout au long de millions d’années. Cette vision permet d’évacuer définitivement tout téléologisme créationniste : l’organe ne crée pas miraculeusement la fonction par dessein providentiel, mais la fonction s’est construite dans le creuset de l’adaptation sélective.
Il publie également plusieurs essais polémiques et ouvrages de vulgarisation scientifique, dont Der Kampf um das Dasein (La Lutte pour l’existence), où il explicite les conséquences philosophiques et sociétales du darwinisme pour l’humanité contemporaine. Loin d’adhérer aux formes les plus crues du darwinisme social qui émergent à cette époque, Preyer met plutôt l’accent sur la continuité fondamentale unissant l’espèce humaine au reste du monde animal, réclamant une refondation totale de la psychologie, de l’éthique et de la pédagogie à la lumière de la biologie évolutive.
3.2 La récapitulation ontophylogénétique comme paradigme heuristique
L’aspect le plus décisif de l’engagement évolutionniste de Preyer réside dans l’application méthodique de la loi biogénétique fondamentale formulée par son proche collègue d’Iéna, Ernst Haeckel. Selon cet aphorisme célèbre, « l’ontogenèse est une courte et rapide récapitulation de la phylogenèse » (l’histoire du développement individuel de l’embryon et de l’enfant reproduit, de manière contractée et accélérée, l’histoire évolutive de la lignée ancestrale). Si Haeckel applique principalement cette théorie à la morphologie comparée des embryons de vertébrés, Preyer franchit un pas supplémentaire d’une audace inouïe : il transfère ce paradigme de l’anatomie à la psychologie comportementale.
Pour Preyer, l’ontogenèse psychologique du nourrisson humain offre un spectacle à ciel ouvert où l’on peut voir défiler, dans un ordre rigoureusement déterminé par l’hérédité biologique, les strates successives de la conscience animale ancestrale. Le nouveau-né humain n’entre pas dans le monde comme une page blanche (tabula rasa), mais chargé de la mémoire phylogénétique de millions de générations. Les premières réactions du nourrisson, son incapacité initiale à coordonner ses yeux, son univers sensoriel dominé par le toucher et le goût, puis l’émergence de la préhension et de la peur des bruits violents, sont interprétées par Preyer comme des réminiscences fonctionnelles d’étapes évolutives traversées jadis par des ancêtres vertébrés préhumains.
Guidé par cette intuition heuristique, Preyer s’attache à identifier dans le comportement de son fils Axel des mouvements réflexes primitifs qui n’ont aucune utilité immédiate pour le nourrisson moderne, mais qui constituaient autrefois des impératifs vitaux de survie chez les primates arboricoles ou les mammifères inférieurs. La force phénoménale avec laquelle le nouveau-né agrippe le doigt d’un adulte — réflexe d’agrippement palmaire — est interprétée par Preyer comme la survivance héréditaire du réflexe qui permettait aux jeunes singes de se maintenir cramponnés à la fourrure maternelle lors des déplacements rapides dans la canopée.
Toutefois, en expérimentateur d’une grande lucidité, Preyer ne tarde pas à percevoir les limites critiques d’une application mécanique de la loi biogénétique au psychisme. Il constate de multiples discordances chronologiques (hétérochronies) et souligne que le jeune enfant présente une remarquable plasticité adaptative individuelle qui ne peut être réduite à un simple automate récapitulatif. Le cerveau humain n’est pas seulement un musée d’archives paléontologiques ; il est un organe éminemment adaptable, capable d’inventer des réponses comportementales inédites face aux stimulations inédites de son environnement culturel et physique immédiat.
3.3 L’origine évolutive des facultés psychiques
En adoptant le paradigme évolutionniste, Preyer s’attaque de front au dogme bimillénaire de l’exceptionnalité ontologique de l’esprit humain. Il s’oppose radicalement au dualisme cartésien qui posait une frontière infranchissable entre l’animal-machine mû par de purs mécanismes réflexes et l’humain doté d’une substance pensante immatérielle (res cogitans). Pour Preyer, la conscience humaine, la raison discursive, la sensibilité morale et même le génie créateur ne sont que les ramifications les plus élevées d’un arbre généalogique dont les racines plongent dans les instincts les plus primaires des organismes unicellulaires.
Pour étayer cette naturalisation de l’esprit, Preyer démontre l’existence de transitions graduelles et insensibles reliant le réflexe le plus rudimentaire à l’acte intellectuel le plus élaboré. Dans ses monographies comparatives, il met en parallèle les tropismes des invertébrés, les réflexes de la moelle épinière, les conduites instinctives complexes observées chez les oiseaux bâtisseurs de nids, et les premières manifestations d’intelligence pratique chez le nourrisson manipulant des objets. Il insiste sur le fait qu’il n’existe pas de fossé absolu, mais un continuum évolutif où chaque fonction psychique supérieure dérive d’une fonction physiologique antérieure par un processus de complication, d’inhibition et de réorganisation synaptique.
Dans cette perspective, Preyer souligne la valeur hautement adaptative des conduites d’exploration du petit enfant. Le fait que le nourrisson passe des heures à porter des objets disparates à sa bouche, à les cogner contre des surfaces dures, à les laisser tomber pour observer leur chute, n’est pas un simple jeu futile ou un comportement désordonné : c’est un impératif biologique de survie façonné par l’évolution. Cette impulsion instinctive à explorer permet au cerveau de construire un modèle fonctionnel tridimensionnel du monde physique environnant, sans lequel aucune sélection adaptative n’aurait permis à l’espèce humaine de dominer son biotope.
Ainsi, la psychologie de Preyer se caractérise par un monisme matérialiste et évolutionniste sans compromis. L’esprit n’est pas tombé du ciel pour animer le corps de l’enfant ; il émerge péniblement, laborieusement, de la matière vivante organisée, sculpté par l’expérience individuelle sur le socle millénaire des adaptations de l’espèce. C’est cette armature théorique puissante qui donne à son œuvre monumentale sur l’enfance sa profondeur et sa cohérence scientifique inédite.
4. 4. L’Âme de l’enfant (1882) : Genèse et révolution méthodologique
4.1 Le projet monographique et le protocole d’observation longitudinale
À la fin de l’année 1877, un événement personnel bouleverse le quotidien de Thierry William Preyer et réoriente définitivement sa carrière : la naissance de son fils, Axel Preyer. Là où un parent ordinaire voit une source d’émerveillement domestique, le physiologiste d’Iéna perçoit une occasion scientifique sans précédent. Il décide de faire de son propre fils le sujet d’une expérience observationnelle d’une ampleur inédite dans l’histoire des sciences. C’est ainsi que germe le projet de son ouvrage majeur, Die Seele des Kindes: Beobachtungen über die geistige Entwicklung des Menschen in den ersten Lebensjahren (L’Âme de l’enfant : observations sur le développement mental de l’homme dans les premières années de sa vie), qui verra le jour à Leipzig en 1882 chez l’éditeur Theobald Grieben.
Pour mener à bien cette entreprise, Preyer met en place un protocole d’observation longitudinale d’une rigueur quasi ascétique. Durant les trois premières années de la vie d’Axel, sans interruption notable, il observe quotidiennement son enfant, non pas de manière impromptue, mais à des intervalles horaires fixes : le matin au réveil, au moment de chaque tétée, lors des bains, pendant les périodes de veille calme, et le soir avant l’endormissement. Les observations sont consignées sur-le-champ dans un journal de bord avec une précision quasi clinique, mentionnant la date exacte, l’heure à la minute près, l’état physiologique de l’enfant (température, degré de satiété, fatigue) et les variables environnementales environnantes (luminosité de la pièce, température ambiante, bruits de la maison).
Preyer invente à cette occasion de véritables grilles d’observation systématiques qui préfigurent de plusieurs décennies les échelles et inventaires modernes de développement psychomoteur, tels que ceux développés au XXe siècle par Arnold Gesell. Plutôt que de consigner des impressions subjectives (« l’enfant a l’air joyeux » ou « l’enfant semble reconnaître sa mère »), Preyer consigne des comportements strictement observables et quantifiables : angles de rotation du regard, diamètre de contraction pupillaire en réponse à une flamme de bougie située à cinquante centimètres, millisecondes écoulées entre un son métallique et le clignement palpébral, posture exacte des doigts lors de la saisie d’un cylindre de bois. Il procède également à des micro-expérimentations répétées, introduisant de légères variations contrôlées dans l’environnement de l’enfant pour en tester les conséquences fonctionnelles.
Au cœur de sa démarche réside une quête obsessionnelle de neutralité axiologique. Conscient du risque permanent de projection affective qui guette tout père observant son unique descendance, Preyer s’impose une discipline de fer visant à neutraliser toute interférence interprétative adulte. Il s’interdit rigoureusement tout anthropomorphisme, refusant d’imputer au nourrisson des états d’âme, des raisonnements logiques ou des intentions morales complexes qui ne seraient pas absolument exigés par les faits matériels observés. L’enfant doit être observé avec la même distance clinique et le même regard dépassionné qu’un astronome observant les oscillations d’une comète ou un biologiste examinant une division cellulaire sous l’objectif d’un microscope.
4.2 La structure tripartite du chef-d’œuvre de Preyer
L’ouvrage Die Seele des Kindes se déploie selon une architecture intellectuelle tripartite d’une clarté exemplaire, reflétant le passage progressif de la réactivité biologique brute aux opérations de la pensée symbolique. Cette structuration rigoureuse n’est pas un simple artifice d’exposition éditoriale ; elle incarne la dynamique même de l’ontogenèse psychologique telle que la conçoit l’auteur.
La première partie est intégralement dévolue au développement des sens (Die Entwicklung der Sinne). Preyer y dresse une cartographie exhaustive de l’appareil perceptif du nourrisson. Organe par organe, fonction par fonction, il analyse méthodiquement l’éveil de la sensibilité : la vue (sensibilité lumineuse, perception chromatique, convergence oculaire, vision des distances), l’ouïe (surdité néonatale transitoire, localisation de l’origine d’un son, délectation harmonique), le goût, l’odorat, puis la sphère cutanéo-viscérale (sensibilité tactile, sensibilité thermique, douleur, sensations musculaires et vestibulaires d’équilibre). Preyer démontre que les sens s’éveillent selon un ordre hiérarchique strict où les perceptions mécaniques et chimiques précèdent les sens nobles de la communication à distance.
La deuxième partie est consacrée à l’évolution de la motricité (Die Entwicklung des Willens, que Preyer place sous le signe du vouloir). L’auteur y décortique la métamorphose extraordinaire par laquelle le nourrisson passe d’une impulsivité motrice désordonnée à des mouvements intentionnels parfaitement gouvernés par la volonté. Il y établit sa fameuse classification quadripartite des mouvements : impulsifs, réflexes, instinctifs et enfin volontaires. Cette section analyse en détail les victoires successives de l’enfant sur la gravité : le redressement céphalique, la station assise, le ramper, la reptation quadrupède, la station debout équilibrée et enfin l’autonomie prodigieuse de la marche verticale.
La troisième et dernière partie explore l’épanouissement de l’intellect (Die Entwicklung des Verstandes). Preyer se focalise ici sur deux axes vertébraux de la psyché humaine : l’acquisition prodigieuse du langage articulé et la genèse de la conscience de soi. Il y retrace l’évolution phonétique et sémantique depuis les vagissements primaires jusqu’aux premières propositions syntaxiques complètes, tout en consignant les étapes critiques par lesquelles l’enfant apprend à distinguer son propre corps physique du monde extérieur pour finalement parvenir à formuler le concept intérieur de « Moi » (das Ich).
L’originalité suprême de ce triptyque réside dans ses articulations synchroniques et diachroniques. Preyer ne traite jamais les sens, la motricité et l’intellect comme des compartiments étanches fonctionnant en vases clos. Au contraire, il démontre à chaque page comment le perfectionnement d’une fonction sensorielle (comme la convergence oculaire) est conditionné par une coordination motrice des muscles périorbitaires, coordination qui fournit elle-même à l’intellect la matière brute indispensable pour bâtir la notion abstraite d’espace tridimensionnel et de permanence de l’objet.
4.3 Réception critique internationale et statut fondateur
Dès sa parution en 1882, Die Seele des Kindes déclenche une onde de choc au sein de la communauté scientifique européenne et américaine. Le monde savant prend immédiatement conscience qu’un seuil irréversible vient d’être franchi : l’enfance a cessé d’être un territoire d’anecdotes poétiques pour devenir une discipline scientifique autonome. L’ouvrage fait l’objet d’un engouement international immédiat. Il est traduit en français dès 1887 par Henri de Varigny sous le titre L’Âme de l’enfant : observations sur le développement psychique des premières années, préfacé avec éloge, et publié aux éditions Félix Alcan dans la célèbre Bibliothèque de philosophie contemporaine. L’édition anglaise, traduite par H.W. Brown sous le titre The Mind of the Child, paraît à New York en 1888 au sein de la réputée International Education Series dirigée par William Torrey Harris.
L’accueil de l’ouvrage s’avère néanmoins contrasté selon les obédiences disciplinaires. La communauté médicale, les pédiatres, les anatomistes et les physiologistes accueillent le livre avec une ferveur unanime. Ils y voient enfin un traité rigoureux fondé sur des données biologiques vérifiables, susceptible de guider l’hygiène infantile, la détection précoce des anomalies neurologiques et le traitement de la surdi-mutité ou de la cécité congénitale. Les revues de médecine saluent la sobriété de l’auteur, son refus des constructions métaphysiques nébuleuses et l’immensité du matériau empirique accumulé en trois années d’un labeur acharné.
En revanche, l’accueil réservé par les philosophes spéculatifs et les psychologues traditionalistes de chaire est nettement plus circonspect, voire hostile. Les tenants de la philosophie idéaliste kantienne ou post-kantienne reprochent à Preyer de vouloir profaner le sanctuaire de l’âme humaine en la réduisant à des réflexes musculaires, des temps de réaction de conduction nerveuse et des résidus de la zoologie darwinienne. D’autres, attachés aux principes méthodologiques de l’école de Wilhelm Wundt à Leipzig, contestent la validité scientifique d’une recherche fondée sur l’observation d’un sujet unique (N=1), arguant que les résultats d’un tel journal ne sauraient prétendre à l’universalité statistique d’une loi scientifique.
Malgré ces réticences conservatrices, la postérité tranchera sans équivoque : l’ouvrage de Preyer est consacré par l’ensemble des historiens des sciences comme le véritable acte de naissance officiel de la psychologie de l’enfant en tant que champ d’investigation autonome. En offrant à la fois une méthode (l’observation longitudinale armée de protocoles physiologiques) et un cadre théorique unifié (l’évolutionnisme naturaliste), Preyer a créé une matrice disciplinaire dont s’inspireront directement tous les géants de la psychologie génétique du siècle suivant.
5. 5. Le développement sensoriel du nourrisson selon Preyer
5.1 L’ontogenèse de la vision et de la perception chromatique
L’exploration du développement de la vision constitue l’un des chapitres les plus volumineux et les plus admirés de Die Seele des Kindes. Dès la première heure suivant la naissance d’Axel, Preyer se penche sur ses yeux pour examiner avec précision les réactions pupillaires à la lumière. Il constate que le réflexe pupillaire photomoteur existe immédiatement : la pupille se contracte à l’approche d’une source lumineuse et se dilate dans l’obscurité. Cependant, il observe que cette contraction est initialement lente, paresseuse et souvent asymétrique, ce qui prouve selon lui que le tractus optique et les corps genouillés latéraux n’ont pas encore atteint leur plein degré d’isolation myélinique.
Preyer documente ensuite pas à pas l’émergence des coordinations motrices oculaires complexes. Durant les premiers jours, les yeux de l’enfant oscillent de manière totalement anarchique, indépendants l’un de l’autre, présentant un strabisme divergent ou convergent physiologique normal. Vers le onzième jour, il enregistre pour la première fois une brève fixation maculaire lorsqu’un objet fortement éclairé traverse son champ visuel. Il montre que la véritable poursuite oculaire coordonnée — la capacité de suivre du regard un objet en déplacement régulier horizontal puis vertical — ne s’installe solidement qu’au cours de la quatrième et cinquième semaine de vie, marquant le passage de décharges motrices musculaires automatiques à un contrôle cortico-oculomoteur actif.
L’une des innovations expérimentales les plus spectaculaires de Preyer concerne l’étude méthodique de la perception des couleurs (chromatisme). Pour savoir à quel âge et selon quelle séquence l’enfant discrimine les différentes longueurs d’onde du spectre visible, il conçoit un protocole expérimental rigoureux fondé sur la méthode des choix et des temps de fixation, utilisant des verres teintés, des rubans et des disques colorés calibrés. Axel se voit présenter de manière répétée des stimuli de couleurs différentes (rouge, jaune, vert, bleu) accompagnés de la prononciation distincte de leur nom, tout en mesurant le taux de réussite de l’enfant lorsqu’on lui demande de pointer du doigt ou de saisir un objet d’une couleur déterminée.
À travers ces épreuves répétées des centaines de fois au cours de la deuxième et troisième année, Preyer parvient à un constat théorique capital : l’ontogenèse de la perception chromatique reflète la prééminence de la sensibilité lumineuse brute sur la différenciation qualitative fine. L’enfant perçoit d’abord le monde en termes de contraste de clarté (clair/sombre). Lorsqu’il accède à la discrimination chromatique, ce sont les couleurs à grande longueur d’onde et à forte valeur stimulante — le rouge et le jaune — qui sont identifiées, dénommées et préférées avec une antériorité chronologique massive par rapport aux couleurs à courte longueur d’onde comme le vert et surtout le bleu, ce dernier étant longtemps confondu avec le gris ou le noir.
5.2 L’évolution de l’ouïe, du goût et de l’olfaction
L’analyse consacrée à l’appareil auditif débute par la résolution d’une énigme physiologique : la surdité transitoire du nouveau-né. Preyer confirme expérimentalement que l’enfant qui vient d’apparaître au monde est, durant les premières heures et parfois les premiers jours de son existence, virtuellement sourd aux bruits d’intensité moyenne. Contrairement à certains auteurs qui imputaient cette insensibilité à une paralysie centrale du nerf acoustique, Preyer en livre l’explication mécanique exacte : la caisse du tympan ne contient initialement pas d’air, mais se trouve obstruée par un mucus embryonnaire gélatineux épais, tandis que les parois de la trompe d’Eustache sont collabées. Ce n’est qu’avec les premières inspirations vigoureuses, les mouvements de déglutition et le cri que l’air pénètre dans la cavité tympanique, résorbant les mucosités et rendant le tympan mobile.
Une fois cette aération réalisée, Preyer établit la gradation très nette des réactions de son fils aux stimuli sonores. Le premier stade est marqué par un sursaut réflexe brutal — préfiguration de ce que la médecine moderne appellera le réflexe de Moro ou le réflexe de sursaut acoustique — provoqué par un claquement de mains ou la chute d’un objet métallique sur le parquet. Progressivement, vers le milieu du troisième mois, ce sursaut aveugle cède la place à un comportement orienté : l’enfant commence à tourner intentionnellement la tête et les yeux en direction de la source sonore, prouvant la mise en place d’une localisation spatiale auditive coordonnée. Preyer consigne également l’effet sédatif et apaisant remarquable exercé par la musique douce, le chant maternel et les sons continus et harmonieux, par opposition aux bruits discordants et percutants qui déclenchent immédiatement des mimiques d’angoisse et des pleurs de détresse.
Concernant le sens du goût (sensibilité gustative), les observations de Preyer démontrent son caractère hautement précoce, inné et fonctionnel dès la première tétée. En appliquant sur la langue du nouveau-né des gouttes de solutions aqueuses douces (sucre de canne), amères (sulfate de quinine), acides (acide acétique dilué) ou salées (chlorure de sodium), Preyer observe et décrit avec une minutie photographique les mimiques faciales réflexes immédiates de son fils. La saveur douce provoque un réflexe de succion avide, un apaisement de l’agitation motrice et une expression faciale de contentement paisible. À l’inverse, l’amertume ou l’acidité déclenche immédiatement une mimique universelle de dégoût : plissement des yeux, abaissement des commissures labiales, protraction de la langue pour expulser la substance toxique, haut-le-cœur et salivation réflexe abondante.
Enfin, l’olfaction fait l’objet de tests comparables. Preyer présente au nez de son enfant endormi ou éveillé diverses substances aromatiques : essence de rose, camphre, éther, asafœtida ou lait maternel. Il note que les odeurs douces et familières comme celle du sein maternel attirent l’enfant et stimulent la recherche buccale, tandis que les vapeurs irritantes ou méphitiques suscitent un réveil brutal, un détournement énergique de la tête et des mouvements de rejet avec les deux bras. Il conclut que le goût et l’odorat constituent les sens chimiques les plus archaïques du répertoire biologique humain, indispensables à la discrimination nutritionnelle et à l’attachement vital précoce bien avant que les sens télé-récepteurs n’aient atteint leur maturité.
5.3 Sensibilité tactile, proprioceptive et nociceptive
Dans l’exploration du tact, Preyer met en exergue le rôle primordial et exclusif joué par les muqueuses labiales et linguales au cours des premiers mois de la vie. Pour le nourrisson, le premier organe du tact n’est pas la main, encore prisonnière de mouvements spasmodiques et d’une préhension réflexe involontaire, mais la bouche. Les lèvres, dotées d’une densité exceptionnelle de récepteurs sensoriels et d’une vascularisation intense, constituent la véritable zone de contact épistémologique avec la matière. Preyer décrit comment Axel utilise sa sphère buccale pour explorer la consistance, la température, la rugosité et la forme de tous les objets qui passent à sa portée, bien avant d’être capable de les palper avec ses doigts.
L’étude de la sensibilité à la douleur (nociception) livre des résultats surprenants qui bousculent les croyances médicales de son temps. Preyer démontre que, contrairement à une opinion répandue, le nouveau-né n’est pas hypersensible à la douleur physique cutanée, mais présente au contraire une analgésie relative temporaire et une inégale répartition initiale des récepteurs nociceptifs. Lorsqu’il pique prudemment avec une épingle la plante des pieds ou la peau des mollets du nouveau-né durant ses premiers jours, il constate que la réaction motrice de retrait et les pleurs sont considérablement retardés par rapport à ce que l’on observe chez un enfant plus âgé ou chez un adulte. Preyer en déduit la lenteur physiologique de la conduction de l’influx douloureux à travers les fibres nerveuses amyéliniques de type C et le retard d’intégration sensorielle au niveau thalamo-cortical.
En ce qui concerne la proprioception et la sensibilité labyrinthique, Preyer documente avec minutie l’acquisition progressive du tonus postural et de la régulation de l’équilibre dans l’espace gravitationnel. En suspendant délicatement son enfant ou en inclinant progressivement le plan de son lit, il observe la résistance élastique offerte par la musculature nucale et paravertébrale. Il consigne l’apparition graduelle des réflexes de redressement statokinétiques décrits plus tard par Rudolf Magnus. L’enfant apprend à calibrer ses contractions musculaires en fonction du retour sensoriel permanent transmis par les récepteurs des fuseaux neuromusculaires, des capsules articulaires et de l’endolymphe des canaux semi-circulaires de l’oreille interne.
Cette triade de la sensibilité cutanée, nociceptive et proprioceptive forme le socle intime sur lequel repose le sentiment corporel fondamental. Pour Preyer, c’est par la sommation ininterrompue de ces sensations internes et de ces résistances externes que le nouveau-né commence à construire obscurément ce qu’il nomme la « coenesthésie » (le sentiment général d’existence de son propre corps). Sans cette trame tactile et musculaire primitive, aucune émergence ultérieure de la conscience réflexive ou de l’action intentionnelle ne serait biologiquement concevable.
6. 6. L’évolution motrice : Du mouvement réflexe à l’action volontaire
6.1 Classification systématique des mouvements infantiles
L’un des apports les plus durables et les plus influents de Thierry William Preyer à la théorie du comportement moteur réside dans sa classification systématique des mouvements observables chez le jeune enfant. Face au chaos apparent de l’activité motrice du nouveau-né, Preyer introduit une typologie rigoureuse articulée autour de quatre catégories distinctes, fondées sur la présence ou l’absence d’un stimulus déclencheur extérieur et sur le degré d’intervention des centres nerveux supérieurs.
La première catégorie comprend ce que Preyer désigne sous le vocable de mouvements impulsifs (impulsive Bewegungen). Ce sont des mouvements spontanés, désordonnés, convulsifs ou harmonieux des bras, des jambes, des doigts ou du tronc, qui surviennent sans la moindre excitation sensorielle externe préalable observable, y compris lorsque l’enfant repose dans une pièce sombre, tiède et silencieuse. Preyer les attribue à des décharges d’énergie nerveuse endogène s’accumulant spontanément dans les centres moteurs sous-corticaux et spinaux saturés de nutriments et d’oxygène sanguin. Ces mouvements impulsifs constituent la matière motrice originelle, purement biologique, qui précède toute influence du monde environnant.
La deuxième catégorie est celle des mouvements réflexes (Reflexbewegungen). À la différence des mouvements impulsifs, ils sont strictement subordonnés à une excitation sensorielle périphérique extérieure bien déterminée. Preyer y inclut le clignement palpébral à la lumière vive, la déglutition au contact d’un liquide sur le pharynx, le réflexe d’éternuement, la toux, le retrait d’un membre face à une piqûre et le réflexe de succion. Preyer insiste sur la nature invariable, machinale et préformée de ces arcs réflexes, dont la machinerie neuronale est entièrement opérationnelle dès la naissance, ne requérant aucun apprentissage préalable.
La troisième catégorie rassemble les mouvements instinctifs (instinktive Bewegungen). Plus complexes que les simples réflexes locaux, ils impliquent la mise en jeu harmonisée de plusieurs groupes musculaires en vue d’un but biologique adaptatif prédéterminé, sans que l’enfant n’ait pourtant conscience de ce but ni ne l’ait jamais appris par imitation. Preyer cite comme exemples éminents la préhension instinctive, le redressement du buste, les mimiques complexes d’expression émotionnelle et plus tard les mouvements alternatifs de locomotion quadrupède. Ces mouvements représentent le legs phylogénétique de l’espèce, inscrits dans les profondeurs de l’héritage cérébral.
Enfin, la quatrième catégorie est constituée par les mouvements délibérés ou volontaires (willkürliche Bewegungen). Ce sont les seuls qui procèdent d’un acte psychologique intentionnel, guidé par la représentation préalable d’un but à atteindre et par le choix explicite des moyens moteurs pour y parvenir. Preyer prend soin d’établir une différenciation conceptuelle inflexible entre l’instinct biologique et l’acte volontaire téléologique : l’instinct accomplit une finalité sans la connaître, tandis que la volonté poursuit un but mentalement préfiguré par l’imagination et l’expérience antérieure de l’effet produit.
6.2 La transition complexe vers l’intentionnalité motrice
Pour le physiologiste d’Iéna, le grand problème du développement moteur consiste à élucider comment l’enfant parvient à s’émanciper de la tyrannie des réflexes et de l’anarchie des mouvements impulsifs pour conquérir l’intentionnalité volontaire. Preyer démontre que cette transition s’opère par le jeu combiné de la maturation neuro-anatomique et de l’expérience pratique acquise au cours d’innombrables essais et erreurs. Sur le plan neurologique, l’émergence de la volonté coïncide avec le développement et la myélinisation des faisceaux pyramidaux reliant le cortex cérébral moteur aux motoneurones de la corne antérieure de la moelle épinière, permettant l’inhibition graduelle des automatismes sous-corticaux primitifs.
Sur le plan psychophysiologique, Preyer accorde un rôle moteur pivot à la coordination œil-main. À la naissance, les mouvements oculaires et les mouvements brachiaux sont totalement découplés : l’enfant voit sans pouvoir saisir, et sa main agrippe ce qui la touche par pur réflexe palmaire sans que ses yeux ne participent à la manœuvre. Vers le quatrième mois, Preyer observe les premiers balbutiements de la préhension visuellement guidée : les yeux d’Axel se fixent intensément sur un hochet lumineux, ce qui déclenche une activation motrice générale des bras, laquelle se transforme par tâtonnements successifs en une tentative d’approche directionnelle. L’enfant manque d’abord sa cible à plusieurs reprises, corrige sa trajectoire, et finit par enserrer l’objet convoité sous le contrôle continu de sa vision.
Cette saisie réussie constitue un tournant psychologique monumental. Preyer explique que l’expérience répétée de l’adéquation entre l’image visuelle d’un objet extérieur et la sensation tactile de sa capture engendre dans l’esprit de l’enfant une mémoire des sensations motrices associées (les traces kinesthésiques). Dès lors, la simple vue d’un objet désirable réactive par association psychophysique le souvenir de l’effort musculaire nécessaire pour l’atteindre. C’est à cet instant précis que naît l’acte de volonté : l’enfant désire le résultat attendu, se remémore le chemin moteur à parcourir et commande consciemment l’exécution de la trajectoire du bras.
Preyer documente avec passion ce passage progressif des mouvements incoordonnés et convulsifs des quatre membres vers une économie du geste volontaire. Tout le développement de la motricité se résume ainsi à une canalisation de l’énergie impulsive brute : la masse confuse des mouvements primaires est peu à peu taillée, émondée, inhibée par le cortex cérébral, ne laissant subsister que les synergies musculaires strictement requises pour accomplir l’action choisie. L’enfant cesse d’être une marionnette ballotée par des stimuli mécaniques pour devenir l’architecte souverain de son propre geste dans l’espace physique.
6.3 L’apprentissage de la station debout et de la marche
L’accession à la station debout et à la locomotion bipède autonome représente, dans l’analyse de Preyer, la conquête la plus décisive de la petite enfance humaine, symbolisant la victoire de l’ontogenèse sur les contraintes gravitationnelles et l’élévation au-dessus de la condition animale quadrupède. Preyer décompose méthodiquement les étapes séquentielles qui jalonnent ce long apprentissage moteur sur plus d’une année d’observations ininterrompues.
La première phase est marquée par la consolidation de l’axe céphalique : vers le troisième mois, Axel parvient à maintenir sa tête dressée lorsqu’il est porté verticalement, ses muscles cervicaux ayant acquis le tonus nécessaire pour résister au ballottement passif. Vers le sixième mois, l’enfant accède à la station assise soutenue, puis totalement libre vers le huitième mois, ce qui libère définitivement ses membres supérieurs pour la manipulation exploratoire des objets. Survient ensuite l’étape fascinante des locomotions préliminaires : le roulement sur le ventre, le ramper abdominal (reptation), puis la propulsion coordonnée à quatre pattes. Preyer note que cette locomotion quadrupède n’est pas un passage universellement obligatoire, certains enfants tentant de se dresser directement sans ramper longuement, mais qu’elle constitue un excellent banc d’essai pour synchroniser les hémisphères cérébraux et muscler la ceinture scapulaire et pelvienne.
Preyer analyse ensuite les interactions structurales permanentes entre le renforcement mécanique du squelette osseux, le développement des masses musculaires glutéales et jambières, et la maturation fine des circuits cérébelleux de coordination de l’équilibre. Au dixième mois, Axel tente de se mettre debout en s’agrippant frénétiquement aux barreaux de son berceau ou aux pieds d’une table. Les premiers essais se soldent invariablement par des chutes répétées, que Preyer observe avec un détachement scientifique rigoureux : il note comment l’enfant apprend à chuter sans se blesser en repliant ses genoux, et comment chaque échec recalibre la distribution du centre de gravité au-dessus du polygone de sustentation podologique.
Enfin, au cours de la deuxième année, Axel accomplit ses premiers pas totalement libérés de tout appui extérieur. Preyer souligne la portée métaphysique et psychologique colossale de cette marche autonome. En se dressant sur ses deux pieds, l’enfant transforme radicalement sa perspective géométrique sur le monde : ses yeux dominent désormais l’espace environnant, ses mains sont définitivement émancipées de toute fonction d’appui pour se consacrer entièrement à la préhension et au travail d’outil, et son rayon d’action géographique s’accroît d’une manière exponentielle. La marche n’est pas un simple exploit mécanique ; elle marque la véritable naissance de l’autonomie psychologique de l’enfant, qui peut désormais choisir de s’approcher d’un objet convoité ou de fuir délibérément une situation déplaisante, affirmant sa volonté face au monde des adultes.
7. 7. L’acquisition du langage et le développement cognitif
7.1 La période pré-linguistique et les productions vocales spontanées
L’un des apports les plus admirés de Preyer à la linguistique et à la psychologie cognitive naissante est son analyse phénoménologique de la période pré-linguistique. Dès les premières heures de vie d’Axel, Preyer procède à une analyse phonétique scrupuleuse des émissions sonores néonatales. Il montre que le premier vagissement, le cri de détresse primitif, est une production laryngée purement réflexe, dépourvue de toute intentionnalité communicative, produite par le passage forcé de l’air expiré à travers les cordes vocales spasmées sous l’effet de l’asphyxie transitoire ou de la douleur thermique.
Très vite, Preyer distingue au sein des cris une différenciation qualitative fondée sur l’état physiologique interne de l’organisme. Il documente avec minutie la modulation acoustique des sons émis par son fils selon qu’il éprouve de la faim, une douleur colique, du froid ou au contraire un bien-être cœnesthésique après la réplétion gastrique du repas. Vers la fin du deuxième mois apparaît ce que Preyer désigne sous le nom de « babil » ou « lallation » (Lallen). Loin d’être une tentative de communication linguistique, ce babillage précoce est analysé par l’auteur comme un jeu moteur vocal spontané, une véritable gymnastique fonctionnelle par laquelle l’enfant prend plaisir à faire vibrer son appareil phonatoire et à percevoir en retour, par la voie de la rétroaction auditive, les sons qu’il a lui-même engendrés.
Preyer remarque avec une grande pénétration que la gamme phonatoire de cette lallation infantile est extraordinairement riche, dépassant souvent la phonologie propre de la langue des parents. L’enfant produit spontanément des consonnes gutturales, linguales, labiales, des claquements de langue et des modulations de voyelles que l’on retrouve dans diverses langues étrangères mais qui disparaîtront ultérieurement de son registre d’expression habituel. Cette observation fondamentale le conduit à affirmer l’universalité phonétique biologique initiale du nourrisson, bien avant que la pression culturelle et le bain linguistique de l’environnement n’opèrent une sélection réductrice sur ses productions vocales spontanées.
Il souligne également le rôle capital joué par le milieu ambiant et la prosodie parentale dans le calibrage mélodique de ces vocalisations primitives. L’enfant absorbe inconsciemment les courbes d’intonation, les accents toniques et les modulations affectives des voix qui se penchent sur son berceau. Même si l’enfant ne comprend encore rien au sens lexical des paroles prononcées par sa mère, il réagit avec une extrême sensibilité au profil mélodique de sa voix : une intonation montante et aiguë excite son attention et stimule ses sourires, tandis qu’une voix grave et descendante apaise son excitation ou déclenche une angoisse réflexe.
7.2 De la compréhension passive à l’expression verbale active
Dans la genèse du langage articulé proprement dit, Preyer met en lumière une loi ontogénétique constante d’une importance capitale : la priorité temporelle et quantitative absolue de la compréhension passive du sens sur la production articulatoire active. Durant des mois entiers, le jeune enfant est capable de décoder avec exactitude des dizaines de phrases complexes prononcées par son entourage bien avant d’être lui-même capable de proférer le moindre mot intelligible. Axel sait désigner de son regard ou pointer de l’index une gravure d’oiseau dans un livre, une lampe au plafond ou les chaussures de son père lorsqu’on lui en intime l’ordre verbal, alors que son propre lexique vocal se limite encore à des sons rudimentaires inarticulés.
Preyer analyse la passerelle sémiotique indispensable qui permet la transition entre ces deux régimes d’existence linguistique : l’usage des gestes déictiques et expressifs. Pointer du doigt (le geste d’ostension déictique) constitue selon lui le précurseur moteur direct du signe linguistique. En tendant l’index vers un objet tout en émettant une vocalisation modulée, l’enfant isole une entité dans son champ perceptif et invite autrui à partager son foyer attentionnel, réalisant ainsi la première triangulation intersubjective qui rend possible l’ancrage du vocabulaire référentiel.
Lorsque les premiers mots apparaissent enfin au cours de la deuxième année de vie d’Axel, Preyer les décrit sous la forme de ce que la linguistique appellera le mot-phrase ou l’holophrase. Un vocable unique et isolé concentre en lui-même une charge sémantique et syntaxique monumentale. Lorsque le jeune enfant prononce avec force le son « Atta ! » ou « Papa », il ne se borne pas à désigner une personne ou un objet ; il formule une proposition complète dont le sens réel varie en fonction du contexte immédiat, de l’intonation et de la mimique motrice associée : « Papa, prends-moi dans tes bras ! », « Papa est parti dehors », ou « Papa, regarde cet objet tombé ! ».
Preyer dresse ensuite la chronologie de la constitution progressive du lexique usuel. Il démontre que la structuration du vocabulaire obéit à un ordre d’acquisition immuable dicté par la saillance psychologique des catégories réelles. Les premiers vocables acquis sont systématiquement des substantifs concrets désignant des objets perceptibles et mobiles de l’environnement quotidien (aliments, jouets, animaux familiers, personnes intimes). Viennent ensuite les verbes d’action traduisant des mouvements et des changements d’état remarquables (donner, tomber, manger, courir). Ce n’est qu’en toute fin de processus, lorsque la pensée conceptuelle a atteint un degré suffisant d’abstraction réflexive, que font leur apparition les adjectifs qualificatifs abstraits (grand, petit, chaud, froid) et les termes grammaticaux relationnels (prépositions, conjonctions, pronoms).
7.3 Genèse des opérations intellectuelles et logique enfantine
Pour Preyer, l’acquisition du langage n’est pas un simple raffinement oratoire ou un outil superficiel de communication sociale ; elle est la matrice indissociable au sein de laquelle s’édifient les premières opérations de l’intellect. Loin d’adhérer à l’idée intellectualiste selon laquelle la pensée précéderait pleinement le langage pour ensuite s’habiller de mots, Preyer soutient que la structuration verbale conditionne l’émergence des concepts abstraits généraux. L’étiquetage linguistique permet à l’esprit de l’enfant d’arracher les perceptions individuelles singulières à leur immédiateté fugitive pour les regrouper dans des classes d’équivalence stables.
Une des analyses les plus brillantes de Preyer porte sur les prétendues « erreurs » linguistiques et syntaxiques commises par le jeune enfant lors de son apprentissage de la parole. Loin d’y voir des défaillances mnésiques passives ou des anomalies à éradiquer, Preyer démontre que ces erreurs témoignent au contraire d’une formidable activité cognitive constructive et régulée de l’esprit infantile. Lorsqu’Axel applique avec obstination une désinence de conjugaison régulière à un verbe irrégulier (surrégularisation grammaticale), ou lorsqu’il étend le nom d’un animal familier comme « chien » à tous les quadrupèdes poilus qu’il aperçoit dans la rue (surextension sémantique), il ne fait pas preuve de bêtise : il applique avec une logique implacable un principe d’induction analogique et d’assimilation catégorielle.
Preyer documente avec rigueur l’éveil des capacités de catégorisation élémentaire chez le jeune enfant bien avant la scolarisation formelle. En observant Axel manipuler des blocs de bois de couleurs et de formes variées, il consigne comment l’enfant commence à regrouper spontanément ensemble les objets qui partagent une même propriété tactile, géométrique ou visuelle. Cette faculté d’abstraction primitive permet à l’enfant d’échapper à la surcharge sensorielle du monde environnant en réduisant la complexité du réel à un système d’invariants fonctionnels.
Enfin, l’auteur s’attache à tracer les débuts de l’inférence causale chez le petit enfant. À travers des expériences où un jouet est caché sous un linge ou attaché à une ficelle dont l’enfant doit tirer l’extrémité pour faire venir à lui l’objet désiré, Preyer anticipe directement les célèbres études de Jean Piaget sur l’intelligence pratique sensori-motrice. Il montre comment l’enfant s’affranchit de la pensée magique primitive pour acquérir, par l’interaction motrice directe avec la matière physique, la compréhension objective de la causalité spatio-temporelle : la conscience que chaque effet matériel est nécessairement précédé par une cause physique déterminée, et que les objets de l’espace continuent d’exister même lorsqu’ils échappent temporairement à la vision immédiate.
8. 8. L’émergence de la conscience de soi et de l’affectivité
8.1 La discrimination progressive entre le soi et le non-soi
L’une des thématiques philosophiques les plus audacieusement naturalisées par Thierry William Preyer est la genèse de la conscience de soi. Récusant d’un revers de main le dogme d’un « Cogito » inné qui serait miraculeusement présent dès la naissance sous une forme embryonnaire, Preyer démontre que le nourrisson débute son existence dans un état d’indifférenciation cœnesthésique totale : l’enfant ne fait absolument aucune distinction entre son propre corps biologique et le monde extérieur qui l’entoure. Pour le nouveau-né, le mamelon de la nourrice, la couverture de son berceau et sa propre main qui s’agite devant ses yeux appartiennent à une seule et même totalité phénoménale confuse et informe.
Comment l’enfant parvient-il à s’arracher à cet état d’indifférenciation primitive ? Preyer soutient que ce saut qualitatif s’accomplit par l’entremise des sensations tactiles doubles et de l’expérience universelle de la douleur physique. Lorsqu’Axel mordille un hochet d’ivoire ou la robe de sa mère, il n’éprouve qu’une seule sensation tactile au niveau de ses gencives. En revanche, lorsqu’il mordille ses propres doigts ou pince la peau de son avant-bras — comportement que Preyer observe de manière répétée au cours de la première année —, l’enfant éprouve une double sensation simultanée : la sensation buccale active d’une part, et la sensation douloureuse cutanée passive d’autre part. Cette symétrie sensorielle brise le continuum perceptif. L’enfant découvre avec stupeur les limites spatiales de son enveloppe corporelle : tout ce qui a la propriété de lui faire mal lorsqu’il le pince appartient à son propre corps physique, tandis que ce qui ne souffre pas constitue le monde non-soi extérieur.
Preyer consacre ensuite des pages magistrales à ce que la psychologie et la psychanalyse consacreront plus tard sous le nom de l’expérience ou du stade du miroir. Il soumet son fils Axel à des épreuves systématiques devant une glace, en consignant méticuleusement la chronologie de ses réactions sur plusieurs années. Au cinquième mois, l’enfant regarde son reflet comme s’il s’agissait d’une simple lumière brillante ou d’un objet étranger quelconque. Au dixième mois, il sourit à l’image spéculaire, tend les bras vers elle, mais tente de chercher le « double » physique derrière le miroir avec sa main, prouvant qu’il attribue encore une réalité substantielle extérieure à cette illusion optique. Vers la fin de la deuxième année, un déclic décisif survient : l’enfant ne cherche plus derrière la glace ; lorsqu’on applique subrepticement une tache colorée sur son front, il porte directement la main à sa propre tête et non pas sur la surface du miroir, attestant de l’identification sans équivoque de l’image spéculaire comme étant le reflet de sa propre personne corporelle.
Cette conquête spatio-corporelle trouve son couronnement linguistique dans l’emploi des pronoms personnels. Preyer consigne avec une jubilation intellectuelle le moment précis où Axel cesse de parler de lui-même à la troisième personne du singulier en utilisant son prénom (« Axel veut du pain » ou « Bébé est tombé ») pour employer enfin la première personne grammaticale : « Je » (Ich) et « Moi » (Mich/Mir). Ce basculement linguistique vers le pronom personnel signe la naissance symbolique du Moi intérieur réflexif. L’enfant a désormais intériorisé son unité psychique et corporelle face à la multitude des autres sujets qui peuplent son univers social.
8.2 L’évolution de la vie émotionnelle et affective
L’observation minutieuse de Thierry William Preyer ne s’arrête pas aux frontières de la motricité et de l’intelligence cognitive ; elle pénètre avec une égale rigueur dans le labyrinthe de la vie émotionnelle et affective. Preyer commence par identifier les manifestations précoces de ce que les théoriciens modernes appellent les émotions primaires de base : la peur, la colère, la surprise et le plaisir gustatif ou tactile. Il démontre que ces émotions disposent d’un appareillage moteur d’expression faciale inné, fixé par la sélection naturelle, confirmant sur le plan de la physiologie ontogénétique les thèses maîtresses formulées par Charles Darwin en 1872 dans son traité L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux.
Il consacre une analyse particulièrement fouillée aux déclencheurs spécifiques de la peur chez le très jeune enfant. Il s’attache à prouver que la peur infantile n’est pas le produit d’un raisonnement intellectuel acquis par l’expérience de dangers réels, mais s’active de manière instinctive et phylogénétique face à des stimuli écologiques déterminés. Il recense avec précision trois grands inducteurs universels de la terreur chez Axel : les bruits intenses et soudains (claquement de porte, orage), l’irruption inattendue de visages étrangers aux traits discordants ou portant des attributs inhabituels (comme une barbe sombre ou des lunettes épaisses), et enfin l’obscurité subite combined avec l’isolement spatial. Preyer interprète cette peur ancestrale du noir et de l’inconnu comme un mécanisme conservateur hérité de nos lointains aïeux préhistoriques pour qui la nuit et l’isolement étaient synonymes d’exposition mortelle aux prédateurs carnassiers.
Au cours des deuxième et troisième années, Preyer assiste à l’émergence progressive d’émotions secondaires hautement complexes et socialisées : la jalousie, la honte, la rancune, la vanité et la sympathie altruiste. Il décrit des scènes où Axel manifeste un violent accès de jalousie motrice lorsque son père prend sur ses genoux un enfant étranger ou caresse longuement un animal domestique, l’enfant s’interposant physiquement avec des cris de colère pour reconquérir le monopole de l’affection parentale. De même, Preyer documente avec émotion les premières manifestations de sympathie consolatrice : vers l’âge de deux ans, voyant sa mère simuler des pleurs de détresse le visage enfoui dans les mains, Axel abandonne son jouet, s’approche avec un visage profondément assombri et tente d’embrasser ses mains pour stopper son chagrin.
Preyer théorise le rôle fondamental joué par l’imitation affective dans la synchronisation relationnelle unissant le nourrisson à sa mère. Bien avant de comprendre le contenu des mots échangés, le bébé calque inconsciemment ses propres mimiques motrices sur celles du visage maternel qui le contemple. Le sourire en réponse au sourire d’autrui n’est pas seulement un réflexe mimétique superficiel ; il induit en retour chez le jeune enfant l’état physiologique émotionnel de bien-être associé à cette configuration musculaire faciale. Par ce va-et-vient mimétique permanent, s’établit la première communication interindividuelle affective de l’espèce humaine.
8.3 L’imitation comme vecteur d’acculturation et d’individuation
L’imitation occupe une place névralgique dans l’édifice théorique de Preyer, servant de passerelle dialectique entre la constitution biologique de l’organisme et son acculturation au sein du groupe social humain. Preyer élabore une séquence chronologique détaillée décrivant les étapes du comportement mimétique chez le jeune enfant, distinguant avec clarté le réflexe d’écho immédiat de ce que la psychologie cognitive contemporaine désignera sous le vocable d’imitation différée.
Durant les premiers mois, l’imitation est presque entièrement absente ou se cantonne à des réactions automatiques réflexes, comme la protrusion involontaire de la langue lorsqu’un adulte tire la sienne à quelques centimètres du visage du nourrisson. Vers le neuvième mois, Preyer enregistre le véritable éveil de l’imitation intentionnelle : Axel s’efforce de reproduire avec exactitude des mouvements corporels réalisés devant lui, comme battre des mains (« bravo »), hocher affirmativement la tête ou faire adieu avec les doigts. Preyer note que l’enfant ne parvient à imiter avec succès que des mouvements dont les composantes musculaires ont déjà été exécutées spontanément au cours de sa période impulsive ou réflexe antérieure.
L’étape suprême de ce développement mimétique est franchie lorsque l’enfant devient capable d’imitation différée, c’est-à-dire de reproduire un comportement complexe des heures ou des jours après que le modèle adulte a disparu de son champ visuel. Preyer observe son fils s’emparer d’un morceau de bois pour balayer le sol avec application, tenant l’objet avec la même posture singulière que celle de la domestique observée la veille au matin, ou appliquant un petit tube de verre contre sa propre tempe pour « prendre sa température » comme l’avait fait le médecin de famille trois jours plus tôt. Cette capacité d’imitation différée prouve selon Preyer que l’enfant dispose désormais d’une mémoire de représentation stable, capable de conserver des schèmes d’action intériorisés indépendamment de toute perception perceptive immédiate.
Preyer met en évidence la fonction double et apparemment paradoxale de cette pulsion mimétique dans la construction de la personnalité infantile. D’un côté, l’imitation est le vecteur premier et indispensable de l’acculturation sociale : c’est par elle que l’enfant s’approprie sans effort les conventions, les manières de table, les outils techniques et le langage de sa communauté linguistique. Mais d’un autre côté, Preyer observe une tension dialectique permanente entre ce conformisme mimétique passif et l’affirmation turbulente de la volonté propre (Eigensinn). L’enfant ne se contente pas d’être un perroquet social ; il imite le modèle adulte pour s’approprier son pouvoir d’action, puis détourne ce pouvoir pour affirmer ses caprices personnels, ses refus obstinés et son identité singulière. L’individuation psychologique émerge précisément de cette faille féconde où l’enfant utilise les outils légués par la culture pour se rebeller contre l’autorité qui les lui a transmis.
9. 9. L’embryologie comportementale : L’avant-garde scientifique de Preyer
9.1 L’ouvrage fondamental : Specielle Physiologie des Embryo (1885)
Bien que son livre de 1882 sur l’âme de l’enfant ait capté l’essentiel de l’attention du grand public cultivé, les historiens des sciences s’accordent à considérer que le chef-d’œuvre scientifique le plus audacieux et le plus profondément novateur de Thierry William Preyer est son traité monumental paru en 1885 : Specielle Physiologie des Embryo: Untersuchungen über die Lebenserscheinungen vor der Geburt (Physiologie spéciale de l’embryon : recherches sur les manifestations de la vie avant la naissance). Cet ouvrage volumineux de près de six cents pages représente la première tentative dans l’histoire des sciences médicales d’élaborer une physiologie intégrale et exclusive de la vie intra-utérine chez les vertébrés.
Preyer y opère un inventaire encyclopédique vertigineux des fonctions physiologiques de l’embryon et du fœtus à travers une multitude d’espèces animales : poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux (principalement le poulet domestique) et mammifères (du rongeur de laboratoire jusqu’au fœtus humain issu de fausses couches ou d’autopsies médicales). Il y traite de manière exhaustive de la circulation fœtale, des battements cardiaques embryonnaires, de l’hématopoïèse, de l’excrétion rénale, du métabolisme du foie fœtal produisant du glycogène, des variations de la température intra-utérine et, avec une ampleur jamais vue, du fonctionnement du système nerveux avant la naissance.
La rupture épistémologique accomplie par cet ouvrage réside dans l’anéantissement définitif du dogme de la passivité embryonnaire. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la tradition médicale dominante, héritée d’Aristote et entretenue par l’obstétrique classique, considérait l’embryon humain et le fœtus comme un être purement végétatif, une sorte de plante parasite immergée dans les eaux maternelles, privée de vie nerveuse, de sensibilité et de motricité propre jusqu’au choc de l’expulsion aérienne du terme. Preyer balaie cette fiction rassurante : il démontre que le fœtus n’est pas un récipient inerte, mais un organisme vivant dynamique, hautement réactif, engagé dans une activité motrice et sensorielle continue bien avant l’accouchement.
Cette mise en lumière de la dynamique interactive continue du développement fœtal place d’emblée Preyer à l’avant-garde des sciences biomédicales. Il comprend que les neuf mois de gestation intra-utérine ne sont pas une simple phase de maturation morphologique passive où l’organisme se contenterait de « grandir » en taille selon un plan anatomique figé, mais constituent un laboratoire fonctionnel intensif où les circuits neuronaux s’essaient, s’auto-excitent, s’affinent et se consolident par l’exercice même de leur activité biologique primitive.
9.2 Motricité prénatale et autonomie fonctionnelle précoce
L’apport le plus révolutionnaire de la Specielle Physiologie des Embryo réside dans la description et l’analyse expérimentale de la motricité prénatale spontanée. En travaillant sur des milliers d’embryons de poulet observés vivants à travers une « fenêtre » soigneusement découpée dans la coquille calcaire de l’œuf maintenu dans une couveuse thermique à température corporelle, Preyer réalise une découverte fondamentale qui stupéfie ses contemporains : l’embryon commence à bouger spontanément bien avant que son système nerveux ne soit anatomiquement complet et connecté à la périphérie sensorielle.
Dès le quatrième jour d’incubation chez le poulet, alors que les racines postérieures sensorielles de la moelle épinière ne sont pas encore reliées aux récepteurs cutanés et que la myélinisation cérébrale n’a pas même commencé, Preyer observe des ondulations et des flexions spontanées du tronc embryonnaire. Cette constatation expérimentale fracassante le conduit à une conclusion théorique d’une portée incalculable : l’activité motrice endogène précède la fonction sensorielle réceptive. Le mouvement n’est pas originellement une simple réponse réflexe déclenchée par une excitation sensitive venue du monde extérieur ; le système nerveux moteur possède une capacité d’auto-genèse spontanée du mouvement.
Preyer démontre ainsi l’indépendance fonctionnelle démontrée entre excitation sensorielle et motricité endogène primitive. En appliquant des anesthésiques locaux (comme la cocaïne ou le chloroforme) sur la peau de fœtus de mammifères extériorisés dans des bains thermorégulés, il constate que la suppression totale de la sensibilité tactile cutanée n’interrompt nullement la survenue périodique de ces décharges motrices spontanées. Les mouvements fœtaux ne sont pas la conséquence de chocs contre la paroi utérine ; ils sont le fruit de l’activité métabolique et biochimique intrinsèque des motoneurones spinaux en voie de développement.
Par ces protocoles d’une virtuosité technique exceptionnelle, Preyer pose sans conteste possible les bases empiriques et théoriques de l’embryologie comportementale contemporaine. Des décennies plus tard, les travaux de George Coghill sur les salamandres, de Viktor Hamburger sur l’embryon de poulet, et les observations par échographie fœtale moderne chez l’humain menées par des pionniers comme Heinz Prechtl viendront confirmer point par point les observations de Preyer : le fœtus bouge, avale, respire, suce son pouce et modifie sa posture bien avant que la conscience ou l’expérience du monde extérieur n’aient commencé à poindre.
9.3 Implications théoriques sur la querelle de l’inné et de l’acquis
Les découvertes de Preyer sur la physiologie embryonnaire et sur les compétences du nouveau-né ont exercé une influence déterminante sur le débat séculaire opposant le nativisme (l’innéisme) et l’empirisme associationniste (l’acquis). À l’époque où écrit Preyer, le monde intellectuel est déchiré entre deux positions dogmatiques irréconciliables : d’un côté, les empiristes radicaux dans la lignée de John Locke et d’Étienne Bonnot de Condillac, affirmant que l’esprit n’est qu’une ardoise vierge sur laquelle l’expérience sensorielle vient graver mécaniquement des associations d’idées ; de l’autre côté, les nativistes platoniciens ou kantiens, postulant des facultés et des catégories d’espace et de temps entièrement préformées de toute éternité dans l’âme humaine.
Preyer pulvérise cette fausse alternative stérile en adoptant une approche résolument matérialiste et biologique du problème. En physiologiste instruit par le transformisme darwinien, il prouve que ce qui est « a priori » pour l’individu (l’acquis phylogénétique inné reçu par l’hérédité biologique) est en réalité le fruit d’un « a posteriori » accumulé par l’espèce au cours de millions d’années d’adaptation environnementale. L’enfant ne naît pas vierge de toute disposition : il apporte avec lui un réseau neuro-moteur hautement organisé, capable d’exécuter d’emblée des coordinations complexes comme la succion, le cri d’alarme ou la préhension instinctive.
Preyer formule ainsi le concept précurseur de préformation de schèmes moteurs neuromusculaires. Ces schèmes ne sont pas des idées innées conscientes, mais des potentialités structurelles inscrites dans l’anatomie du système nerveux central, attendant les stimulations spécifiques de l’environnement gestationnel et post-natal pour être activées, calibrées et déployées. Si l’environnement ne fournit pas la nourriture, la gravité terrestre, la lumière ou la voix maternelle, ces structures innées restent frappées d’atrophie fonctionnelle.
Par cette synthèse magistrale, Preyer apparaît aujourd’hui comme un précurseur visionnaire de l’épigénétique développementale et des théories des systèmes dynamiques en biologie. Il comprend avec un siècle d’avance que le développement d’un être vivant n’est ni le simple déploiement mécanique d’un programme préformé à l’identique dans l’œuf (préformisme), ni le modelage passif d’une argile inerte par le milieu extérieur (empirisme brut), mais une construction interactive permanente (épigenèse) où le génome biologique et l’environnement écologique et culturel co-construisent sans cesse la forme organique et la dynamique psychologique du sujet en devenir.
10. 10. Débats contemporains, controverses et relations épistémologiques
10.1 Convergences et divergences avec Wilhelm Wundt
L’essor de la psychologie scientifique dans le dernier quart du XIXe siècle en Allemagne est le théâtre d’une tension épistémologique majeure entre deux figures d’égale envergure : Wilhelm Wundt, le père fondateur de la psychologie expérimentale de laboratoire installé à l’Université de Leipzig, et Thierry William Preyer, le physiologiste d’Iéna. Bien que les deux hommes partagent le même refus viscéral de la spéculation métaphysique spiritualiste et la même volonté d’ancrer l’étude de l’esprit dans les faits vérifiables, ils s’opposent frontalement sur la définition même de la méthode psychologique légitime.
Pour Wilhelm Wundt, la psychologie scientifique ne saurait exister en dehors du laboratoire d’expérimentation hautement contrôlé, et son outil exclusif réside dans l’introspection expérimentale (Selbstbeobachtung) exercée par des observateurs adultes hautement entraînés, capables de fractionner et de verbaliser avec une rigueur analytique absolue leurs propres sensations élémentaires sous l’effet de stimuli physiques mesurés. Wundt conteste formellement que l’on puisse faire de la véritable science psychologique à partir de l’observation des nourrissons ou des jeunes enfants. Pour le maître de Leipzig, l’enfant étant par nature incapable d’introspection verbale réflexive, l’observateur adulte est inévitablement condamné à l’hétéro-observation indirecte, méthode qu’il juge entachée de subjectivisme irréductible et de projections anthropomorphiques incontrôlables.
Preyer réplique avec vigueur à cette exclusion épistémologique de l’enfance. Il retourne l’argument wundtien en démontrant que l’adulte civilisé cultivé est le pire des sujets d’expérience pour saisir la genèse des faits psychiques : l’adulte est déformé par l’éducation, ses habitudes réflexives ont pétrifié ses sensations, et son introspection est encombrée de préjugés linguistiques et culturels qui masquent les processus primaires de l’esprit. Pour Preyer, l’observation du jeune enfant offre précisément l’avantage inestimable d’étudier les fonctions psychiques à l’état naissant, dans leur pureté biologique non encore altérée par le vernis des conventions sociales. L’hétéro-observation méthodique et quantitative menée par un physiologiste armé d’instruments de mesure n’a rien à envier à l’introspection de laboratoire ; elle est selon lui la seule méthode véritablement naturaliste.
Un autre point de friction théorique capital entre les deux savants concerne l’origine du langage. Wundt défend une théorie psychologique intellectualiste où le langage procède d’un acte d’aperception volontaire supérieure de la conscience, structuré par des représentations intérieures complexes avant toute extériorisation phonatoire. Preyer, fidèle à son matérialisme physiologique, démontre au contraire la genèse purement réflexe, motrice et biochimique des sons vocaux : le langage naît du vagissement respiratoire, de l’imitation laryngée et du jeu moteur de l’appareil phonatoire. Il n’y a pas d’abord une pensée qui chercherait ensuite des mots pour s’exprimer ; c’est l’exercice moteur et l’appropriation sémiotique des sons vocaux qui sculptent, canalisent et rendent possible la pensée conceptuelle elle-même.
10.2 Rivalités et complémentarités avec les pionniers anglo-saxons et français
Thierry William Preyer ne travaillait pas dans un isolement insulaire : il s’inscrivait au centre d’un vaste réseau international de savants qui tentaient simultanément d’appliquer l’observation naturaliste au comportement de leur propre progéniture. Parmi ces précurseurs illustres figurent au premier rang Charles Darwin et le philosophe et historien français Hippolyte Taine. En 1876, Taine avait publié dans la Revue philosophique de Théodule Ribot une courte note intitulée « Note sur l’acquisition du langage chez les enfants et dans l’espèce humaine », qui avait incité Darwin à exhumer l’année suivante ses propres carnets rédigés près de quarante ans plus tôt lors de la naissance de son fils William Erasmus (« A Biographical Sketch of an Infant »).
Toutefois, la comparaison entre ces monographies pionnières et le monument de Preyer met en relief un saut qualitatif méthodologique vertigineux. Là où les textes de Taine et de Darwin se réduisent à des essais de quelques dizaines de pages, compilant des souvenirs rétrospectifs ou des notations éparses glanées au fil de journées chargées, Preyer produit une somme exhaustive de plus de cinq cents pages, issue d’un protocole d’observation continu, standardisé et pluriquotidien sur trois années entières. Preyer lui-même, tout en rendant un hommage vibrant au génie inductif de Darwin, ne manque pas de souligner le caractère impressionniste et discontinu des carnets du maître anglais, revendiquant pour sa propre recherche le statut d’une véritable monographie de laboratoire pédiatrique.
Dans l’espace anglophone, l’œuvre de Preyer trouve un écho retentissant et stimulant chez George John Romanes, le disciple le plus proche de Darwin dans le domaine de la psychologie comparée animale, et chez le jeune philosophe américain James Mark Baldwin. Romanes utilise massivement les données recueillies par Preyer pour étayer ses théorisations sur l’évolution de l’intelligence animale et humaine (Mental Evolution in Animals, 1883), tandis que Baldwin, fasciné par la classification preyerienne des mouvements et de l’imitation, décide de reproduire sur ses propres filles des protocoles expérimentaux d’observation inspirés directement de ceux d’Iéna.
En France, l’influence de Preyer s’avère absolument capitale pour la constitution de l’école psychologique nationale, orchestrée par le philosophe Théodule Ribot à travers la Revue philosophique de la France et de l’étranger. Ribot consacre des recensions enthousiastes aux traités de Preyer, qu’il érige en modèle incontournable de la « nouvelle psychologie » positive débarrassée des abstractions de l’éclectisme de Victor Cousin. Parallèlement, des pédagogues et des observateurs français comme Bernard Perez, auteur de Les trois premières années de l’enfant (1878), nouent une correspondance intellectuelle suivie avec Preyer. Le débat épistémologique fait rage entre les deux rives du Rhin : Perez adopte une perspective plus clinique, psychologique et littéraire, tandis que Preyer maintient avec intransigeance la primauté de la physiologie neuro-musculaire, avertissant ses collègues français contre le péril d’un retour déguisé au spiritualisme dès lors que l’on abandonne le microscope et le chronomètre du laboratoire.
10.3 Prises de position sur l’éducation et la pédagogie scientifique
Loin de s’enfermer dans une tour d’ivoire académique, Thierry William Preyer est profondément convaincu que les découvertes de la physiologie et de la psychologie du développement doivent servir de levier pour transformer de fond en comble le système d’éducation et de scolarisation de son temps. Témoin des méthodes pédagogiques traditionnelles qui sévissent alors dans les écoles primaires et les gymnases d’Allemagne et d’Europe, il en livre une critique sévère et sans concession. Il dénonce avec virulence la pédagogie répressive, fondée sur le gavage mnémotechnique de savoirs abstraits, l’immobilité physique prolongée imposée sur des bancs d’école inadaptés, et le recours systématique aux punitions corporelles et à la contrainte autoritaire.
Pour Preyer, cette pédagogie d’Ancien Régime est criminelle sur le plan biologique : elle viole de manière flagrante les lois naturelles les plus élémentaires du développement neuro-moteur. Vouloir forcer un enfant de cinq ou six ans à demeurer immobile pendant des heures pour apprendre par cœur des déclinaisons latines ou des tables arithmétiques, alors que son système moteur est saturé de décharges impulsives nécessaires à sa croissance osseuse et musculaire, revient selon lui à provoquer sciemment des déformations squelettiques (comme la scoliose), des troubles visuels (myopie scolaire) et des névroses d’inhibition centrale durables.
Preyer milite inlassablement pour l’instauration d’une pédagogie scientifique rigoureusement subordonnée aux lois physiologiques de l’ontogenèse. Il pose en principe inaliénable que le travail intellectuel doit toujours succéder à l’exercice sensoriel et physique, et non le précéder. L’éducation des premières années doit consister exclusivement en une éducation des sens (gymnastique visuelle, discrimination auditive, exploration tactile de matériaux divers) et en une culture méthodique de la liberté motrice en plein air. Preyer réclame que l’on s’appuie sur le jeu spontané et sur l’expérimentation concrète d’objets tridimensionnels pour éveiller les concepts logiques, préfigurant avec une acuité saisissante les principes pédagogiques qui feront la renommée ultérieure de Maria Montessori, d’Ovide Decroly ou de Célestin Freinet.
Enfin, il lance une mise en garde retentissante contre le surmenage intellectuel (Überbürdung) des écoliers et des adolescents, qui fait alors l’objet d’un débat national passionné dans l’Empire allemand. Preyer publie des études démontrant les ravages physiologiques de la fatigue nerveuse induite par des programmes scolaires surchargés et des journées de classe excessives : céphalées chroniques, altération de la digestion, irritabilité motrice, baisse des défenses immunitaires et anxiété permanente. Il plaide pour une réduction drastique des heures de cours formels au profit d’activités physiques, d’ateliers manuels et de temps de sommeil physiologique suffisants, affirmant avec force que la nation qui épuise prématurément le cerveau de ses enfants compromet définitivement la vitalité biologique et intellectuelle de ses générations futures.
11. 11. L’héritage de Preyer dans la psychologie du développement moderne
11.1 L’influence directe sur James Mark Baldwin et Jean Piaget
L’héritage théorique et conceptuel légué par Thierry William Preyer s’est diffusé au cœur même des architectures intellectuelles des plus illustres théoriciens du développement cognitif du XXe siècle. Le premier maillon de cette transmission est incarné par le grand psychologue américain James Mark Baldwin. Dans son œuvre fondatrice Mental Development in the Child and the Race (1895), Baldwin s’appuie directement sur les observations empiriques accumulées par Preyer sur Axel pour forger ses propres concepts cardinaux : la « réaction circulaire » (la tendance du nourrisson à répéter indéfiniment un geste moteur pour reproduire un effet sensoriel agréable) et le rôle structurant de l’imitation dans la construction de la personnalité sociale. Baldwin reconnaît explicitement que sans la mine de faits méthodiquement consignés par le physiologiste d’Iéna, sa propre théorie dialectique de l’adaptation psychologique n’aurait jamais pu voir le jour.
Le second héritier fondamental, et sans conteste le plus universellement célèbre, est le savant suisse Jean Piaget. Formé lui aussi initialement aux sciences naturelles (la malacologie) avant de se tourner vers la psychologie, Piaget a toujours confessé une admiration et une dette méthodologique immenses envers les travaux de Preyer. Lorsque Piaget entreprend au début des années 1920 d’étudier la naissance de l’intelligence chez ses trois propres enfants — Jacqueline, Lucienne et Laurent —, il réactive très exactement le dispositif expérimental inauguré quarante ans plus tôt à Iéna : l’observation longitudinale fine, continue, pluriquotidienne, associée à des micro-interventions matérielles discrètes perturbant l’environnement de l’enfant pour en révéler les mécanismes cognitifs sous-jacents.
La filiation conceptuelle entre les deux savants est éblouissante. Ce que Piaget nomme la période de l’intelligence sensorimotrice (les deux premières années de la vie) n’est autre que la formalisation épistémologique et structuraliste des données empiriques et de la classification des mouvements décrites par Preyer dans Die Seele des Kindes. La genèse de la permanence de l’objet, la coordination vision-préhension, l’expérimentation motrice pour voir (« réactions circulaires tertiaires ») et la séparation progressive du Moi et du monde physique extérieur sont autant de phénomènes dont Preyer avait déjà posé avec une exactitude admirable la cartographie chronologique et fonctionnelle.
Toutefois, la transition de Preyer à Piaget marque également un saut épistémologique majeur. Là où Preyer demeurait essentiellement un physiologiste descriptif et associationniste, cherchant à réduire chaque manifestation comportementale à des arcs réflexes, des temps de réaction et des connexions sous-corticocérébrales, Piaget transcende cette perspective en construisant une architecture logico-mathématique et structuraliste du développement. L’empirisme biologique de l’observateur d’Iéna s’efface chez le psychologue genevois au profit d’un constructivisme structural où l’intelligence s’auto-organise par des processus d’assimilation et d’accommodation, faisant entrer la psychologie génétique dans l’ère des modèles abstraits de la pensée moderne.
11.2 L’impact sur l’école psychologique française : Binet et Wallon
L’onde de choc méthodologique et théorique créée par Preyer a profondément fertilisé l’école psychologique française de la première moitié du XXe siècle, en particulier à travers les figures monumentales d’Alfred Binet et d’Henri Wallon. Alfred Binet, mondialement célèbre pour avoir créé avec Théodore Simon la première échelle métrique de l’intelligence, s’est explicitement inspiré des protocoles observationnels de Preyer lorsqu’il a rédigé en 1903 son livre capital L’Étude expérimentale de l’intelligence, consacré à l’observation fine des processus de pensée de ses deux propres filles, Madeleine et Alice (« Armande » et « Marguerite »).
Binet salue chez Preyer l’art de convertir le cadre familial intime en un espace expérimental rigoureux sans en altérer la spontanéité vivante. Il lui emprunte notamment ses méthodes d’évaluation de la suggestibilité infantile, des temps de discrimination perceptuelle et de la mémoire visuelle, tout en cherchant à dépasser les limites de l’étude physiologique pour explorer les processus de pensée supérieurs, la fluidité associative et les styles cognitifs individuels. Binet retient la leçon méthodologique de Preyer : pour évaluer scientifiquement les facultés psychologiques d’un être en développement, il faut concevoir des épreuves adaptées à son univers réel plutôt que d’imposer des tâches d’adultes artificiellement réduites.
De son côté, Henri Wallon trouve dans l’œuvre de Preyer le point de départ d’une réflexion dialectique profonde sur les origines biologiques de la personnalité humaine. Dans ses ouvrages majeurs tels que L’Enfant turbulent (1925) ou Les Origines du caractère chez l’enfant (1934), Wallon reprend et approfondit la dialectique preyerienne unissant la motricité à l’émotion. Pour Wallon comme pour Preyer, l’appareil neuro-moteur du jeune enfant n’a pas seulement une fonction téléologique de déplacement ou de saisie des objets physiques (fonction clastique) ; il remplit d’abord et avant tout une fonction expressive et posturale (fonction tonique) tournée vers autrui.
Wallon rend hommage à la lucidité avec laquelle le physiologiste d’Iéna a analysé les décharges motrices impulsives et le tonus postural comme le berceau primitif des émotions humaines. Les mimiques faciales, les spasmes corporels et les cris décrits par Preyer sont réinterprétés par Wallon comme le tissu même de l’intersubjectivité et de la symbiose affective mère-enfant. En intégrant de surcroît les données morphologiques, l’évolution du tonus et la maturation physiologique des structures sous-corticales dans l’évaluation du développement infantile, Wallon se situe dans le sillage direct de la psychobiologie moniste de Preyer, prouvant la pérennité de son influence au sein des grands courants de la pensée psychologique française.
11.3 Échos contemporains en psychologie périnatale et néonatale
Alors que de nombreuses théories psychologiques du XIXe siècle ont sombré dans l’oubli ou ont été reléguées au rang de curiosités archivistiques, les travaux de Thierry William Preyer connaissent depuis quelques décennies une résurrection scientifique spectaculaire, stimulée par les progrès technologiques de la pédiatrie moderne, des neurosciences cognitives et de la psychologie périnatale. L’imagerie médicale contemporaine, au premier rang de laquelle figurent l’échographie fœtale en temps réel à haute résolution (3D et 4D) et l’IRM fœtale fonctionnelle, n’a cessé de valider avec une précision éclatante les constats posés par Preyer dans Specielle Physiologie des Embryo.
Les observations pionnières du médecin d’Iéna sur la motricité endogène spontanée du fœtus, sur l’existence d’une déglutition précoce du liquide amniotique, sur les réactions d’orientation acoustique intra-utérine et sur la mise en place précoce de la sensibilité gustative fœtale (détectant les variations aromatiques de l’alimentation maternelle transmises au liquide amniotique) sont aujourd’hui enseignées comme des vérités canoniques dans les facultés de médecine du monde entier. Les neurobiologistes contemporains constatent avec stupéfaction que Preyer avait parfaitement deviné l’indépendance de cette dynamique motrice fœtale par rapport à la maturation complète des voies de myélinisation pyramidale.
Parallèlement, l’approche micro-analytique adoptée par Preyer dans son journal d’Axel a trouvé sa pleine réhabilitation et son prolongement méthodologique dans les échelles d’évaluation comportementale néonatale modernes, et tout particulièrement dans la célèbre méthode mise au point par le pédiatre américain Thomas Berry Brazelton (Neonatal Behavioral Assessment Scale ou NBAS). L’échelle de Brazelton repose sur les mêmes postulats fondamentaux que ceux défendus par Preyer : le nouveau-né humain n’est pas un être végétatif passif, mais un partenaire interactif compétent, capable de réguler ses états de veille et de sommeil, de s’apaiser face à une voix humaine, de fixer du regard un objet contrasté et d’inhiber activement des stimulations sensorielles perturbatrices grâce à un contrôle sous-cortical actif.
De nos jours, l’histoire des sciences reconnaît unanimement en Thierry William Preyer non pas seulement un précurseur isolé parmi d’autres, mais le véritable fondateur de la psychobiologie du développement. En reliant d’un seul geste la biochimie du sang, l’embryologie du système nerveux, l’expression faciale des émotions et la philosophie du langage, Preyer a légué aux neurosciences contemporaines un idéal d’intégration scientifique transdisciplinaire qui demeure, aujourd’hui encore, un modèle d’une absolue modernité.
12. 12. Bilan critique et actualité scientifique de Thierry William Preyer
12.1 Évaluation critique des limites méthodologiques et théoriques
L’admiration légitime que suscite l’œuvre monumentale de Thierry William Preyer ne doit pas occulter une évaluation critique et sans complaisance des limites intrinsèques de sa méthodologie et de ses cadres théoriques, jugés à l’aune des exigences de la science contemporaine. La critique la plus immédiate et la plus évidente formulée par les psychologues contemporains concerne le problème de la représentativité statistique de son corpus empirique. En fondant l’immense majorité des thèses de Die Seele des Kindes sur l’observation longitudinale d’un sujet unique (N=1), à savoir son propre fils Axel, Preyer a inévitablement universalisé des séquences de développement psychomoteur et linguistique qui portaient l’empreinte de la singularité génétique, physiologique et environnementale d’un unique enfant appartenant à l’élite académique et culturelle de l’Europe de la fin du XIXe siècle.
De plus, malgré sa quête acharnée de neutralité axiologique et sa volonté proclamée de neutraliser tout subjectivisme parental, Preyer n’a pas pu échapper totalement à des biais d’interprétation anthropomorphiques ou adultes résiduels. Lorsque l’auteur consigne avec certitude que son enfant éprouve de « l’obstination réfléchie », du « remords », de la « fierté » ou un « sentiment esthétique » dès les premiers mois de sa vie, il projette inévitablement des catégories psychologiques hautement intériorisées d’adulte savant sur des conduites motrices primaires qui ne relevaient peut-être que d’automatismes physiologiques de décharge ou de simples modulations du tonus corporel sans substance intentionnelle réflexive.
Une autre faiblesse théorique notable réside dans sa sous-estimation relative de l’impact des interactions sociales et du bain relationnel au profit d’un déterminisme biologique quasi exclusif. Prisonnier de sa formation de physiologiste de laboratoire habitué à découper des arcs réflexes chez l’animal de laboratoire, Preyer a eu tendance à concevoir le développement de l’enfant comme l’éclosion endogène et programmée d’un bourgeon biologique où chaque fonction motrice ou sensorielle mûrit selon son propre chronomètre interne. Les dimensions d’attachement affectif, d’étayage parental théorisées plus tard par Lev Vygotski et Jerome Bruner, ainsi que le rôle structurant des médiations symboliques et des codes de classe sociale, sont largement relégués à l’arrière-plan de son analyse.
Enfin, sur le plan de la biologie générale, Preyer a pâti de sa dépendance théorique excessive à l’égard de la loi biogénétique fondamentale d’Ernst Haeckel. La thèse selon laquelle l’ontogenèse ne serait qu’une récapitulation mécanique stricte de la phylogenèse a été aujourd’hui formellement réfutée par la biologie évolutive du développement (Evo-Devo). Si l’évolution bricole effectivement des structures anatomiques et motrices préexistantes, le développement embryonnaire et infantile ne déroule nullement un film d’archives paléontologiques à l’identique. En tentant à tout prix de retrouver dans le moindre geste réflexe de son nourrisson la survivance fossile d’un stade d’ancêtre poisson, reptile ou primate archaïque, Preyer s’est parfois fourvoyé dans des spéculations évolutives forcées qui ont affaibli la rigueur purement clinique de ses descriptions.
12.2 La modernité épistémologique du modèle biopsychologique de Preyer
En dépit de ces limites historiques inévitables, la puissance intellectuelle du modèle déployé par Preyer frappe l’esprit par sa prodigieuse résonance avec les courants les plus novateurs de la psychologie et des sciences cognitives actuelles. La modernité suprême de Preyer réside dans sa reconnaissance inconditionnelle de l’enfant comme agent actif construisant lui-même, par son engagement corporel direct, sa perception du monde physique. L’enfant de Preyer n’est pas un automate passif attendant d’être alimenté par des stimuli extérieurs, ni un vase d’argile que la société modellerait à son gré ; c’est un chercheur en herbe, un explorateur curieux qui teste sans relâche la résistance de la matière, qui manipule, compare, analyse et extrait les lois physiques de son biotope à travers l’action motrice directe.
Son approche s’impose également par son caractère résolument holistique et unifié. Preyer refuse de disséquer l’être humain en fragments disciplinaires inconciliables. Chez lui, l’embryologie est inséparable de la physiologie, la physiologie nourrit la linguistique, la linguistique conditionne la logique, et la logique s’enracine dans les profondeurs de l’affectivité et de la motricité réflexe. Il a bâti une vision intégrale de l’homme vivant où le corps physique et l’esprit pensant ne sont que les deux faces indissociables d’une même dynamique fonctionnelle continue. Cette vision holistique préfigure de manière éclatante l’approche écologique de la perception formulée par James J. Gibson et les neurosciences incarnées contemporaines (embodied cognition), qui affirment que l’esprit n’est pas un logiciel abstrait logé dans le cerveau, mais le produit de l’incarnation d’un corps agissant dans un environnement réel.
Enfin, Preyer mérite d’être célébré comme l’un des premiers artisans d’une science interdisciplinaire décloisonnée. Alors que le XIXe siècle voyait les facultés se barricader dans des spécialisations corporatistes étroites, Preyer a su naviguer avec une aisance souveraine entre la chimie du sang, l’obstétrique, la linguistique historique, l’ornithologie, la philosophie transcendantale et la pédagogie scolaire. Il a apporté la preuve éclatante que les énigmes les plus profondes de la condition humaine — celles de l’origine de la pensée, du langage et de la conscience morale — ne peuvent être abordées qu’en brisant les frontières artificielles séparant les sciences de la nature des humanités, traçant ainsi la voie aux grandes convergences transdisciplinaires du XXIe siècle.
12.3 Conclusion : Place pérenne de Thierry William Preyer dans l’histoire des sciences
Au terme de cette analyse rétrospective approfondie, la trajectoire scientifique de Thierry William Preyer se révèle dans toute son ampleur majestueuse. Savant cosmopolite, jetant un pont intellectuel indestructible entre le pragmatisme empirique de son berceau d’Angleterre et la rigueur de la recherche de ses chaires universitaires d’Allemagne, il a su incarner l’idéal du savant universel de la fin du siècle romantique, alliant la froide exactitude du vivisecteur de laboratoire à la sensibilité attentive d’un père penché sur le berceau de son fils nouveau-né.
L’œuvre de Preyer a accompli une transformation radicale du regard scientifique et sociétal porté sur la petite enfance. En démontrant que le nourrisson possède dès sa naissance — et même avant celle-ci — une vie sensorielle complexe, des compétences motrices ordonnées, une souffrance réelle et une dynamique psychologique en effervescence permanente, il a arraché l’enfant au statut d’objet mineur et invisible pour en faire un sujet d’investigation de premier ordre. Il a contraint la médecine, la philosophie et la pédagogie à reconnaître dans l’enfant la clef de voûte indispensable à la compréhension de l’humanité tout entière : comprendre comment l’adulte pense exige impérieusement de comprendre comment l’enfant s’est éveillé au monde.
Cent vingt-cinq ans après sa disparition prématurée dans le calme de sa retraite de Wiesbaden, les écrits de Thierry William Preyer demeurent des classiques incontournables de la littérature scientifique universelle. De Die Blutkrystalle à Die Seele des Kindes, en passant par sa magistrale Specielle Physiologie des Embryo, ses traités continuent d’être consultés, cités et médités par les chercheurs contemporains. Ils témoignent de ce moment historique sublime où, sous l’œil émerveillé et scrupuleux d’un physiologiste d’Iéna, la science a enfin osé se pencher sur l’âme balbutiante du nouveau-né pour y déchiffrer, gravée dans la chair et le mouvement, l’histoire même de la vie et de la pensée humaine.
Références
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