Biography
L’exploration des principes directeurs qui gouvernent l’existence humaine constitue l’un des chantiers les plus ambitieux et les plus complexes des sciences sociales modernes. Depuis l’aube de la philosophie morale jusqu’aux raffinements méthodologiques de la psychométrie contemporaine, la question de savoir ce qui pousse les individus à agir, à juger, à coopérer ou à entrer en conflit a suscité d’innombrables tentatives de modélisation. Au cœur de cette quête intellectuelle, l’œuvre monumentale du psychologue social et sociologue Shalom H. Schwartz se dresse comme une contribution décisive. Né en 1936, Schwartz a consacré plus de six décennies à l’édification d’un cadre conceptuel et empirique rigoureux, parvenant à transformer l’étude des valeurs humaines — autrefois reléguée au rang de spéculations humanistes ou d’inventaires descriptifs épars — en une science quantitative universelle, structuralement vérifiée à travers des dizaines de cultures et des centaines de milliers de répondants.
Avant les percées théoriques de Schwartz initiées à la fin des années 1980 et poursuivies sans discontinuer jusqu’à aujourd’hui, le concept de « valeur » souffrait d’un déficit d’opérationnalisation criant. Les chercheurs hésitaient sur sa démarcation vis-à-vis des attitudes, des traits de personnalité, des motivations pulsionnelles ou des simples idéologies politiques. En articulant une théorie ancrée dans les besoins fondamentaux de l’organisme biologique et de la survie collective, Schwartz a postulé que les valeurs ne doivent pas être conçues comme une liste désordonnée d’aspirations abstraites, mais bien comme un système dynamique et intégré, régi par une géométrie circulaire de compatibilités et de conflits motivationnels. Cette révolution théorique, formalisée initialement autour de dix valeurs fondamentales puis affinée en dix-neuf dimensions hautement discriminantes, a doté la psychologie transculturelle d’une grammaire universelle pour décrypter le cœur motivationnel de l’humanité.
Cet article se propose de retracer de manière exhaustive la trajectoire scientifique, les fondements conceptuels, les déploiements méthodologiques et les retombées contemporaines de l’œuvre de Shalom Schwartz, de 1936 à nos jours. À travers une analyse détaillée de son parcours académique aux États-Unis et en Israël, de son dialogue critique avec l’héritage de pionniers tels que Milton Rokeach et Clyde Kluckhohn, et de la validation empirique permise par des dispositifs internationaux d’envergure comme l’Enquête Sociale Européenne, nous explorerons comment cette théorie est devenue la référence incontournable pour appréhender les comportements électoraux, les engagements écologiques, les dynamiques managériales et la compréhension transculturelle de notre temps.
1. Introduction biographique et contexte académique de Shalom Schwartz
1.1 Les premières années et la formation intellectuelle
Shalom H. Schwartz est né en 1936 aux États-Unis, au sein d’une période historique marquée par des bouleversements socioéconomiques profonds et les prémices du second conflit mondial. Issu d’un milieu familial accordant une importance primordiale à la transmission intellectuelle, à la rectitude éthique et à l’érudition, le jeune Schwartz développe très tôt une sensibilité aiguë aux dilemmes moraux qui traversent les sociétés démocratiques. Son éducation initiale, imprégnée d’humanisme et de questionnements textuels rigoureux, jette les bases d’une curiosité inextinguible pour les ressorts profonds de la responsabilité individuelle et de l’engagement communautaire.
Lors de son cursus universitaire aux États-Unis au cours des années 1950, Schwartz s’oriente vers les sciences humaines et sociales, un champ alors en pleine mutation épistémologique. Il découvre avec fascination la sociologie et la psychologie sociale, deux disciplines qui s’efforcent alors de concilier l’héritage des grands théoriciens de l’action avec l’exigence nouvelle d’une quantification rigoureuse. Captivé par la manière dont les représentations collectives s’incarnent dans la psyché individuelle, il poursuit des études approfondies qui le conduisent à l’Université du Michigan à Ann Arbor, alors considérée comme l’épicentre mondial de la méthodologie d’enquête et de la psychologie sociale expérimentale, sous l’égide de l’Institut de recherche sociale (Institute for Social Research).
C’est à l’Université du Michigan que Schwartz obtient son doctorat en psychologie sociale en 1967. Durant cette période de formation doctorale intensive, il est exposé à des paradigmes méthodologiques d’avant-garde, intégrant la conception d’échelles de mesure d’attitudes, les premiers modèles d’équations structurelles et les théories contemporaines du comportement social. Il s’imprègne des enseignements de figures tutélaires qui théorisent l’influence des normes de groupe sur les conduites individuelles. Cette immersion intellectuelle forge sa conviction inébranlable que les processus psychologiques les plus intimes — tels que le sens du devoir moral ou l’altruisme — ne peuvent être compris qu’à travers une modélisation rigoureuse de leurs structures cognitives sous-jacentes.
1.2 Carrière universitaire et ancrage institutionnel
Dès l’obtention de son doctorat, Shalom Schwartz entame sa carrière d’enseignant-chercheur à l’Université du Wisconsin à Madison, où il rejoint le département de sociologie. Durant plus d’une décennie au sein de cette institution réputée pour son excellence méthodologique, Schwartz affine ses protocoles de recherche et commence à publier des travaux pionniers sur le comportement prosocial. Son statut d’universitaire rigoureux et pédagogue attentif s’y consolide, lui permettant de structurer ses premières équipes d’étudiants de troisième cycle et de collaborer avec d’éminents collègues sociologues et psychologues.
En 1979, animé par un engagement personnel profond et un désir d’inscrire son existence au cœur du projet intellectuel et civique israélien, Schwartz accomplit son Aliyah et s’établit à Jérusalem. Il rejoint la prestigieuse Université hébraïque de Jérusalem (The Hebrew University of Jerusalem), au sein de son Département de psychologie. Cette transition géographique et culturelle marque un tournant décisif dans sa trajectoire intellectuelle. Confronté quotidiennement à la complexité multiculturelle d’Israël — carrefour où se côtoient populations juives d’origines ashkénaze, séfarade et moyen-orientale, populations arabes musulmanes et chrétiennes, laïcs et ultra-orthodoxes —, Schwartz perçoit avec une acuité renouvelée les limites des modèles psychologiques ethnocentrés, élaborés quasi exclusivement sur des échantillons d’étudiants nord-américains.
À l’Université hébraïque de Jérusalem, Schwartz accède rapidement aux plus hautes fonctions académiques, devenant professeur titulaire puis professeur émérite (Leon and Clara Sznajderman Emeritus Professor of Psychology). Il joue un rôle moteur dans l’internationalisation de la recherche en psychologie sociale et transculturelle, tissant un réseau de collaborateurs répartis sur tous les continents. Parallèlement, il est invité dans les institutions les plus prestigieuses à travers le monde, notamment à l’Université de Princeton, à l’Université de Leyde et au sein de l’École des hautes études en sciences économiques à Moscou, où il a codirigé le Laboratoire international de recherche socioculturelle. Son leadership institutionnel s’est également manifesté par sa présidence active de l’Association internationale de psychologie transculturelle (IACCP) au début des années 2000, asseyant définitivement son statut de figure de proue de la discipline.
1.3 Le tournant vers l’étude des motivations et de la morale
Avant d’ériger sa théorie universelle des valeurs, Schwartz consacre la première phase de sa vie académique à l’investigation empirique du comportement altruiste. Dans les années 1960 et 1970, profondément marqué par les drames de l’inaction des témoins face aux situations d’urgence — popularisés par l’affaire Kitty Genovese et les expériences de Bibb Latané et John Darley —, Schwartz formule sa célèbre théorie de l’activation des normes personnelles (Norm Activation Theory, NAT). Publié notamment en 1977, ce modèle démontre que les actes prosociaux ne résultent pas simplement de normes sociales génériques, mais de normes morales personnelles internalisées, qui ne sont activées que si le sujet prend conscience des conséquences de son acte pour autrui (Awareness of Consequences) et s’attribue une responsabilité directe dans l’issue de la situation (Ascription of Responsibility).
Cependant, au fil de ses expérimentations sur le don de moelle osseuse, le bénévolat et l’assistance en situation de détresse, Schwartz se heurte à une aporie théorique majeure. Les normes personnelles, bien que prédictives de comportements spécifiques, apparaissent comme des constructions contingentes, fragmentées et hautement dépendantes des situations. Qu’est-ce qui oriente, en amont, la genèse de ces normes personnelles ? Pourquoi certains individus ressentent-ils une obligation morale pressante de soulager la détresse d’inconnus, tandis que d’autres subordonnent cette exigence à la défense de l’honneur de leur groupe ou à la maximisation de leur propre succès ?
Cette interrogation fondamentale pousse Schwartz à opérer une transition conceptuelle audacieuse de l’altruisme vers une théorie globale des motivations humaines fondamentales. Constatant que les tensions sociopolitiques mondiales — Guerre froide, décolonisation, conflits du Moyen-Orient — reposent sur des affrontements axiologiques irréductibles, il prend conscience qu’il est indispensable d’élaborer une cartographie exhaustive des priorités que les êtres humains s’assignent dans la vie. Il ne s’agit plus seulement d’étudier comment une règle morale spécifique s’active dans un laboratoire expérimental, mais de décrypter l’architecture globale des fins ultimes qui structurent l’expérience humaine universelle.
2. Les fondements épistémologiques et théoriques de la recherche sur les valeurs
2.1 L’héritage de Milton Rokeach et de Clyde Kluckhohn
Pour forger son édifice théorique, Shalom Schwartz procède à un réexamen critique approfondi des jalons posés par ses prédécesseurs, au premier rang desquels figurent l’anthropologue Clyde Kluckhohn et le psychologue social Milton Rokeach. En 1951, Kluckhohn avait offert une définition fondatrice mais essentiellement anthropologique : « Une valeur est une conception, explicite ou implicite, du désirable, propre à un individu ou à un groupe, qui influence le choix parmi les modes, moyens et fins d’action disponibles ». Bien que conceptuellement riche, l’approche de Kluckhohn péchait par l’absence d’outils quantitatifs standardisés permettant une comparaison empirique transversale entre différentes cultures.
Dans les années 1970, Milton Rokeach accomplit une avancée majeure en publiant The Nature of Human Values (1973) et en créant le célèbre Rokeach Value Survey (RVS). Rokeach formalise la distinction entre « valeurs terminales » (les états finaux d’existence souhaités, tels que la paix dans le monde, le salut de l’âme ou la liberté) et « valeurs instrumentales » (les modes de conduite désirables pour atteindre ces états, tels que l’honnêteté, le courage ou l’obéissance). L’instrument demandait aux répondants de classer par ordre de priorité deux listes de 18 valeurs chacune. Malgré l’immense retentissement de ces travaux, Schwartz identifie plusieurs limites méthodologiques et épistémologiques rédhibitoires dans le système de Rokeach :
- La contrainte ipsative du classement ordinal : Obliger un sujet à ordonner 18 valeurs impose une corrélation négative artificielle entre les items, empêche l’expression de l’égale importance de deux valeurs fondamentales et rend l’application des analyses factorielles classiques statistiquement problématique.
- L’arbitraire de la sélection des items : Les 36 valeurs de Rokeach avaient été sélectionnées de manière intuitive et pragmatique, sans ancrage dans une théorie déductive exhaustive des besoins psychologiques fondamentaux.
- L’absence d’une structure relationnelle sous-jacente : Le modèle de Rokeach présentait les valeurs sous forme d’une simple énumération linéaire, sans postuler de régularités géométriques ou de lois de compatibilité et d’antagonisme structurel entre elles.
Schwartz comprend que pour bâtir une véritable science des valeurs, il est impératif de dépasser le catalogage descriptif. Il faut concevoir les valeurs comme un système dynamique et interconnecté, guidé par une théorie explicative de leur agencement spatial et motivationnel.
2.2 La définition formelle de la valeur selon Schwartz
Afin de dissiper le flou sémantique régnant dans la littérature, Schwartz propose une définition synthétique et rigoureuse de la valeur individuelle. Dans sa conceptualisation canonique, stabilisée dès 1992, les valeurs se caractérisent par six propriétés épistémologiques indispensables qui les distinguent nettement des traits de personnalité, des attitudes circonstancielles ou des pulsions biologiques :
- Les valeurs sont des croyances indissociables des affects : Lorsqu’une valeur est activée chez un individu, elle s’accompagne d’un investissement émotionnel concret. Une personne pour qui l’indépendance est une valeur suprême ressentira de l’enthousiasme si son autonomie est respectée, et une vive frustration si sa liberté d’action est restreinte.
- Les valeurs sont des objectifs désirables : Elles se réfèrent à des finalités motivationnelles que les individus cherchent activement à promouvoir ou à réaliser (par exemple, la sécurité, l’équité, le plaisir).
- Les valeurs transcendent les actions et les situations spécifiques : À la différence d’une attitude — qui cible un objet ou une situation déterminée, comme l’avis favorable ou défavorable sur une loi fiscale —, une valeur comme l’obéissance ou la créativité s’applique de manière transversale à la vie professionnelle, familiale, citoyenne et intime.
- Les valeurs servent de standards ou de critères normatifs : Elles constituent un filtre d’évaluation interne à travers lequel l’individu juge la moralité, la légitimité ou l’opportunité de ses propres actes ainsi que des comportements et des institutions d’autrui.
- Les valeurs sont hiérarchisées selon leur importance relative : Chaque individu possède un système ordonné de priorités axiologiques. Ce n’est pas l’adhésion absolue à une valeur isolée qui oriente l’action, mais sa position hiérarchique en regard des autres valeurs en compétition dans une situation donnée.
- L’importance relative de multiples valeurs guide l’action : Tout comportement substantiel implique un arbitrage entre plusieurs valeurs simultanément sollicitées, certaines favorisant l’action tandis que d’autres s’y opposent.
2.3 Les besoins universels de l’existence humaine
L’une des contributions théoriques les plus novatrices de Schwartz réside dans l’ancrage de son modèle dans les conditions universelles de l’existence biologique et sociale. Rejetant l’idée relativiste selon laquelle chaque société forgerait arbitrairement ses propres valeurs de manière incommensurable, Schwartz affirme que le contenu même des valeurs humaines découle de la nécessité pour l’espèce humaine de résoudre trois exigences fondamentales et inéluctables :
Premièrement, les besoins biologiques des organismes individuels. Pour subsister dans son environnement physique, l’être humain requiert la satisfaction de ses besoins primaires de nourriture, de confort sensoriel, de repos et d’évitement de la douleur. Ces impératifs vitaux se traduisent psychologiquement par des valeurs visant le plaisir corporel, la stimulation physique ou le maintien de l’énergie vitale.
Deuxièmement, les impératifs de coordination sociale. L’humanité étant une espèce ultrasociale, aucun individu ne peut survivre ni se développer dans l’isolement complet. L’interaction quotidienne exige l’ajustement mutuel, la communication prévisible, la réduction de l’agressivité intra-groupe et la régulation des désirs égoïstes. De cette nécessité de coordination émergent les valeurs de conformité, d’honnêteté, de respect des engagements mutuels et de loyauté.
Troisièmement, les exigences de bien-être et de fonctionnement des groupes. Pour prospérer dans la durée, une collectivité (famille, clan, tribu, nation) doit maintenir sa cohésion interne face aux menaces extérieures, distribuer équitablement ses ressources rares, motiver ses membres à la tâche commune et assurer la transmission de ses savoirs et de ses rituels symboliques. Ces exigences donnent naissance aux valeurs de sécurité collective, de justice, de dévouement envers la communauté et de respect des traditions ancestrales.
Parce que ces trois réalités universelles s’imposent à tout groupe humain sous toutes les latitudes, Schwartz en déduit logiquement que tous les êtres humains, quelle que soit leur appartenance culturelle, reconnaissent et conceptualisent un ensemble similaire de valeurs fondamentales, même si les hiérarchies individuelles et collectives varient profondément.
3. La théorie originale des dix valeurs humaines fondamentales
3.1 Les valeurs d’affirmation de soi et d’ouverture au changement
Dans sa formulation princeps de 1992, publiée dans son ouvrage de référence Advances in Experimental Social Psychology, Schwartz identifie dix types motivationnels universels distincts, définis chacun par leur objectif central. Parmi eux, cinq valeurs relèvent des orientations tournées vers l’affirmation de l’individu et son exploration dynamique du monde environnant.
L’Autonomie (Self-Direction) a pour objectif motivationnel l’indépendance de la pensée et de l’action. Ancrée dans les besoins de contrôle personnel, de compétence et de curiosité intellectuelle, elle valorise la créativité, la liberté d’expression, le choix autonome de ses propres objectifs d’existence et l’exploration libre des idées.
La Stimulation (Stimulation) découle du besoin physiologique de maintenir un niveau d’excitation et d’activité optimal dans l’organisme (système nerveux central). Son but central réside dans la quête de nouveauté, de variété, de défis existentiels stimulants et d’expériences intenses, permettant de conjurer la monotonie et l’ennui routinier.
L’Hédonisme (Hedonism) répond directement aux besoins organiques et aux affects positifs liés au plaisir sensuel. L’objectif fondamental est la satisfaction des désirs physiques, la jouissance immédiate de l’existence, le bien-être corporel et l’auto-indulgence.
La Réussite (Achievement) vise l’accomplissement d’un succès personnel à travers la démonstration d’une compétence reconnue selon des standards sociaux explicites. Contrairement à la simple satisfaction personnelle, la réussite selon Schwartz requiert la validation extérieure de la performance, de l’ambition, de l’efficacité et de l’habileté au sein d’un cadre social normé.
Le Pouvoir (Power) a pour finalité motivationnelle l’atteinte ou le maintien d’un statut social élevé, du prestige, du contrôle des personnes et de la domination sur les ressources matérielles ou financières. Le pouvoir s’enracine dans la nécessité perçue de préserver sa supériorité hiérarchique au sein de l’échiquier social.
3.2 Les valeurs de dépassement de soi et de continuité
À l’opposé des motivations individualistes et exploratoires, Schwartz identifie cinq valeurs dévolues à la préservation des liens interpersonnels, à l’intégrité de la communauté et à la pérennité du corps social.
La Bienveillance (Benevolence) poursuit la préservation et l’amélioration du bien-être des personnes avec lesquelles l’individu se trouve en contact personnel fréquent (la famille, les pairs, le groupe d’appartenance immédiat). Les valeurs de loyauté, d’honnêteté, de pardon, de serviabilité et de responsabilité relationnelle incarnent cette orientation d’attachement affectif de proximité.
L’Universalisme (Universalism) élargit la préoccupation morale au-delà du cercle restreint des proches pour embrasser la protection du bien-être de l’ensemble des êtres humains et de la nature dans sa globalité. Cette valeur consacre la justice sociale, l’égalité des droits, la tolérance à l’égard de l’altérité, la paix dans le monde et la préservation de l’environnement écologique.
La Sécurité (Security) a pour objectif central l’harmonie, la sûreté et la stabilité de la société, des relations interpersonnelles et du soi individuel. Elle englobe aussi bien la sécurité personnelle (santé physique, protection contre la violence et la maladie) que la sécurité sociétale (stabilité politique, ordre public, cohésion nationale).
La Conformité (Conformity) vise la modération et la retenue des actions, des pulsions et des inclinaisons individuelles susceptibles de heurter, de blesser autrui ou de transgresser les normes et les attentes sociales immédiates. Elle valorise l’obéissance, la politesse, l’autodiscipline et le respect des aînés ou des figures d’autorité.
La Tradition (Tradition) se définit par le respect, l’acceptation et l’engagement envers les coutumes, les croyances et les idées que la culture historique ou la religion transmettent à l’individu. Alors que la conformité exige une adaptation aux exigences circonstancielles du groupe présent, la tradition impose une soumission respectueuse à des symboles transcendants, des dogmes sacrés et des rituels pérennes hérités du passé.
3.3 Le statut ambigu de la spiritualité
Dans les premières ébauches théoriques formulées par Schwartz et Bilsky (1987, 1990), une onzième valeur potentielle était initialement postulée sous le terme de Spiritualité (ou recherche de sens existentiel). Définie comme la quête de sens intérieur, l’harmonie spirituelle et la transcendance de la réalité matérielle à travers l’union avec le divin ou l’univers, cette dimension semblait répondre à un besoin universel de l’esprit humain de conjurer l’angoisse de la finitude.
Cependant, lors des vastes campagnes de validation empirique menées au début des années 1990 à l’aide du questionnaire Schwartz Value Survey (SVS), le statut psychométrique de la spiritualité s’est révélé problématique. Dans de nombreuses cultures occidentales sécularisées, les items relatifs à la spiritualité corrélaient de manière indistincte avec les valeurs de bienveillance et d’universalisme. À l’inverse, dans les sociétés profondément théocratiques ou traditionnelles, ils fusionnaient quasi totalement avec la tradition et la conformité religieuse. Plus troublant encore, dans certains pays d’Asie orientale influencés par le bouddhisme ou le taoïsme, la spiritualité apparaissait comme une quête d’harmonie intérieure isolée des structures de pouvoir social.
Devant cette instabilité sémantique majeure à travers les cultures, Schwartz applique rigoureusement son critère épistémologique d’universalité : pour faire partie du modèle structural de base, une valeur doit manifester la même signification motivationnelle et entretenir les mêmes relations spatiales d’adjacence et d’opposition dans tous les échantillons étudiés. Constatant que la spiritualité ne présentait pas de cohérence structurelle universelle, Schwartz prend la décision méthodologique de l’exclure du modèle universel final des dix valeurs, tout en reconnaissant qu’elle demeure une force motivationnelle puissante dans des contextes socioculturels particuliers.
4. La structure circulaire et le continuum motivationnel
4.1 Le modèle circumplexe : relations de compatibilité et de conflit
L’innovation conceptuelle la plus révolutionnaire apportée par Shalom Schwartz ne réside pas tant dans la typologie des dix valeurs que dans la découverte de leur organisation spatiale circulaire. Schwartz démontre que les valeurs ne se juxtaposent pas au hasard : elles forment un continuum circulaire dans lequel la distance géométrique entre deux valeurs reflète la proximité de leurs motivations sous-jacentes, tandis que l’éloignement spatial signale un antagonisme psychologique profond.
Cette logique repose sur le principe de conflit et de compatibilité motivationnels. La poursuite simultanée de deux valeurs adjacentes sur le cercle est hautement harmonieuse. Par exemple, chercher l’autonomie s’accorde naturellement avec la recherche de stimulation, car la liberté de pensée favorise la découverte de nouvelles expériences stimulantes. De même, privilégier la tradition s’articule aisément avec la conformité, ces deux valeurs convergeant vers l’effacement de l’ego devant les prescriptions normatives.
À l’inverse, la poursuite conjointe de deux valeurs diamétralement opposées sur la circonférence engendre de puissantes tensions cognitives et émotionnelles au moment d’agir. Il est structurellement contradictoire d’agir simultanément au service de l’autonomie (indépendance absolue) et de la conformité (soumission aux règles imposées), ou de maximiser le pouvoir (domination et recherche de privilèges exclusifs) tout en incarnant l’universalisme (égalité absolue de tous les êtres humains et redistribution bienveillante). La beauté formelle du modèle circumplexe réside dans sa capacité à rendre compte d’un continuum sans frontières arbitraires rigides : chaque valeur se fond insensiblement dans la valeur voisine, à l’image des nuances d’un spectre chromatique continu.
4.2 Les deux axes bipolaires d’ordre supérieur
Pour synthétiser la dynamique globale du continuum circulaire, Schwartz met en lumière deux axes bipolaires orthogonaux d’ordre supérieur, qui structurent l’ensemble des arbitrages axiologiques humains :
- Axe 1 : Ouverture au changement (Openness to Change) contre Continuité / Conservation (Conservation) : Cette dimension fondamentale oppose les motivations encourageant l’autonomie de jugement, la liberté d’action, l’innovation intellectuelle et la disponibilité pour de nouvelles expériences émotionnelles (Autonomie, Stimulation) aux motivations exigeant la préservation de l’ordre établi, la sécurité, l’adhésion aux normes prescrites et la protection de la certitude face aux aléas de l’avenir (Sécurité, Conformité, Tradition).
- Axe 2 : Dépassement de soi (Self-Transcendence) contre Affirmation de soi (Self-Enhancement) : Cette seconde polarité met en tension les valeurs orientées vers l’altruisme, l’effacement des intérêts personnels au profit du bien commun, de la justice sociale et de l’empathie (Universalisme, Bienveillance) face aux valeurs légitimant la poursuite prioritaire de son succès personnel, de l’ambition, du statut hiérarchique et de la domination sur autrui et sur les ressources (Réussite, Pouvoir).
Dans cette architecture géométrique élégante, la valeur de l’Hédonisme occupe une position charnière singulière. Partageant à la fois des éléments d’Ouverture au changement (recherche de sensations nouvelles) et d’Affirmation de soi (focalisation sur la satisfaction égoïste du désir personnel), elle se loge précisément à la frontière de ces deux quadrants, illustrant avec brio la continuité du continuum motivationnel théorisé par Schwartz.
4.3 Régulation de l’anxiété et orientations motivationnelles
En approfondissant les fondements psychologiques de sa structure circulaire, Schwartz formule une explication fonctionnelle reliant les deux hémisphères du cercle aux mécanismes neurobiologiques et affectifs de régulation de l’anxiété. Cette modélisation s’accorde de façon frappante avec les théories de la focalisation régulatrice (Regulatory Focus Theory) développées par le psychologue E. Tory Higgins, distinguant l’orientation de promotion et l’orientation de prévention.
L’hémisphère comprenant la Continuité et le Pouvoir (Sécurité, Conformité, Tradition, Pouvoir) est principalement axé sur la prévention de la menace et la régulation de l’anxiété. Les individus fortement polarisés sur ces valeurs cherchent avant tout à conjurer l’incertitude, à éviter les sanctions sociales, à se prémunir contre la perte de ressources et à contrôler un environnement perçu comme potentiellement dangereux ou hostile. La motivation première est ici défensive : protéger le soi contre la dégradation, la honte ou la vulnérabilité.
À l’opposé, l’hémisphère regroupant l’Ouverture au changement et le Dépassement de soi (Autonomie, Stimulation, Universalisme, Bienveillance) s’émancipe de la peur du manque pour s’orienter vers la croissance personnelle, la curiosité et l’épanouissement (orientation de promotion). Dans cette dynamique axiologique dénuée d’anxiété défensive, le sujet agit non pas pour fuir une sanction ou repousser une angoisse existentielle, mais pour actualiser son potentiel intrinsèque, nourrir des relations authentiques d’amour et de solidarité, et enrichir sa compréhension du monde.
5. Les instruments psychométriques de mesure des valeurs individuelles
5.1 Le Schwartz Value Survey (SVS)
Pour soumettre sa théorie à l’épreuve des faits, Shalom Schwartz conçoit à la fin des années 1980 le Schwartz Value Survey (SVS), qui demeure à ce jour l’un des questionnaires les plus rigoureusement calibrés de la psychologie sociale contemporaine. Le SVS se compose d’une liste exhaustive de 56 ou 57 substantifs ou locutions nominales accompagnés d’une brève clarification conceptuelle entre parenthèses (par exemple : « LIBERTÉ (liberté d’action et de pensée) », « POUVOIR SOCIAL (contrôle d’autrui, autorité) », « PAIX DANS LE MONDE (un monde sans guerre ni conflit) »).
L’une des singularités psychométriques les plus remarquables du SVS réside dans son échelle de réponse asymétrique en neuf points, s’étendant de -1 à 7 :
- -1 : Opposée à mes valeurs
- 0 : Pas du tout importante
- 3 : Importante
- 6 : Très importante
- 7 : D’une importance suprême (réservée, selon la consigne, à une ou deux valeurs directrices majeures au maximum)
Cette échelle a été délibérément élaborée pour refléter la distribution psychologique asymétrique des valeurs dans la conscience humaine : les êtres humains considèrent presque toutes les valeurs comme au moins modérément positives et rejettent catégoriquement très peu d’entre elles. De plus, Schwartz introduit une technique statistique fondamentale appelée le centrage sur la moyenne individuelle (Mean-centering ou contrôle de la moyenne des réponses de l’individu, MRAT). Cette correction neutralise les biais de complaisance ou de sévérité de notation (style de réponse où certains individus notent tout au sommet de l’échelle tandis que d’autres sont systématiquement modérés), permettant de mesurer la priorité relative véritable de chaque valeur au sein du système intra-individuel.
Toutefois, le SVS présente une limite intrinsèque majeure : il exige des répondants un haut niveau d’abstraction cognitive et une familiarité avec l’introspection verbale décontextualisée, ce qui restreint son usage auprès d’enfants, d’adolescents ou de populations faiblement alphabétisées issues de pays en développement.
5.2 Le Portrait Values Questionnaire (PVQ-40 et PVQ-21)
Afin de démocratiser l’évaluation des valeurs et de surmonter les biais cognitifs du SVS, Schwartz développe au tournant des années 2000 une méthode indirecte particulièrement ingénieuse : le Portrait Values Questionnaire (PVQ). Dans cet instrument, le répondant n’est plus sommé de juger directement des concepts abstraits, mais d’évaluer dans quelle mesure de courts portraits de personnes fictives lui ressemblent.
Chaque item du PVQ comprend deux phrases décrivant une personne tierce (formulée au masculin ou au féminin selon le genre du répondant) en termes de buts, d’aspirations ou de désirs axiologiques : « Pour lui, il est important de penser à de nouvelles idées et d’être créatif. Il aime faire les choses à sa propre manière » (Autonomie). Le sujet répond sur une échelle de comparaison en six points :
- 1 : Ne me ressemble pas du tout
- 2 : Ne me ressemble pas
- 3 : Me ressemble un peu
- 4 : Me ressemble modérément
- 5 : Me ressemble
- 6 : Me ressemble beaucoup
Le PVQ-40 (40 items) offre une fidélité psychométrique exemplaire tout en étant aisément compréhensible par des enfants dès l’âge de 11 ans ou par des adultes peu scolarisés. Face à ce triomphe méthodologique, les concepteurs de l’Enquête Sociale Européenne (European Social Survey – ESS) sollicitent Schwartz pour concevoir une version ultra-courte de 21 items (le PVQ-21 ou Human Values Scale), intégrée comme module permanent biannuel dans les enquêtes pan-européennes depuis 2002. Les analyses psychométriques attestent que le format portrait démontre une validité convergente et discriminante quasi identique au SVS originel, tout en réduisant considérablement la désirabilité sociale directe.
5.3 Approches méthodologiques innovantes et analyses statistiques
Sur le plan du traitement des données empiriques, Schwartz se démarque des approches factorielles exploratoires traditionnelles en adoptant le positionnement multidimensionnel non métrique (Non-metric Multidimensional Scaling, MDS, et la procédure de cartographie d’échelles de Guttman dite SSA – Smallest Space Analysis). L’analyse factorielle classique suppose des dimensions orthogonales ou obliques indépendantes, ce qui peine à restituer adéquatement une géométrie radex ou circumplexe continue. Le MDS, en revanche, projette les corrélations entre valeurs sous la forme de distances spatiales dans un plan bidimensionnel : plus deux valeurs sont fortement corrélées positivement, plus leurs points sont proches géométriquement sur le graphique ; plus elles s’opposent, plus elles sont distantes.
Cette méthodologie d’analyse spatiale a permis à Schwartz et ses collaborateurs de vérifier visuellement si les items se regroupent dans des secteurs angulaires distincts partitionnant le cercle selon l’ordonnancement théorique postulé. Dès lors que les dix secteurs s’agencent dans l’ordre prédictif (Autonomie → Stimulation → Hédonisme → Réussite → Pouvoir → Sécurité → Conformité → Tradition → Bienveillance → Universalisme), la validité de structure est empiriquement démontrée.
Avec l’essor de la modélisation en équations structurelles au cours des décennies suivantes, des chercheurs tels qu’Eldad Davidov et Peter Schmidt ont soumis les échelles de Schwartz à des analyses factorielles confirmatoires rigoureuses pour tester l’invariance de mesure transculturelle. Les débats ont notamment porté sur la satisfaction des niveaux d’invariance configurationnelle (même structure de facteurs), métrique (mêmes saturations factorielles, autorisant la comparaison des corrélations et pentes de régression entre pays) et scalaire (mêmes seuils d’interception, condition préalable stricte pour comparer valablement les moyennes absolues de valeurs entre différentes nations).
6. Le raffinement de la théorie : Le modèle à 19 valeurs fondamentales (2012)
6.1 Justification théorique du raffinement
Après deux décennies de succès empiriques ininterrompus, le modèle originel à dix valeurs a révélé quelques limites inhérentes à sa granularité. Bien que d’une robustesse éprouvée, la catégorisation en dix blocs larges amalgamait parfois, au sein d’une même valeur, des composantes psychologiques et motivationnelles distinctes qui pouvaient entretenir des relations divergentes avec certains comportements spécifiques.
Par exemple, au sein de l’universalisme, la préoccupation pour la préservation de la biosphère et de l’environnement n’engage pas nécessairement les mêmes processus cognitifs que la défense active de la justice sociale ou la tolérance envers les minorités ethnoculturelles. De même, au sein du pouvoir, la recherche effrénée de richesse matérielle (domination sur les ressources) ne se confond pas avec le désir d’exercer une autorité formelle et de commander à d’autres êtres humains (domination interpersonnelle).
Animé par une quête constante de précision théorique et profitant des progrès des techniques psychométriques, Shalom Schwartz publie en 2012, aux côtés d’une équipe internationale de chercheurs de premier plan (dont Jan Cieciuch, Michele Vecchione, Eldad Davidov et Marina Fischer), un article séminal dans le Journal of Personality and Social Psychology : « Refining the Theory of Basic Individual Values ». Ce travail refonde la théorie en partitionnant le continuum motivationnel circulaire non plus en 10, mais en 19 valeurs fondamentales distinctes, offrant un pouvoir prédictif considérablement accru sans altérer l’harmonieuse géométrie circumplexe originelle.
6.2 Décomposition détaillée des dix valeurs classiques
Le raffinement théorique de 2012 procède à une dissection chirurgicale des motivations humaines, opérant des scissions conceptuelles rigoureusement justifiées :
- Scission de l’Autonomie : Elle se divise en Autonomie de pensée (liberté de cultiver ses propres idées, curiosité intellectuelle) et Autonomie d’action (liberté de choisir ses activités, autodétermination comportementale).
- Différenciation tripartite de l’Universalisme : Le modèle distingue désormais l’Universalisme-Tolérance (acceptation et compréhension de ceux qui diffèrent de soi), l’Universalisme-Égalité (défense de la justice sociale et des droits universels pour tous) et l’Universalisme-Nature (sauvegarde et harmonie avec le monde vivant et l’environnement).
- Dédoublement de la Bienveillance : Elle est partitionnée en Bienveillance-Soins (dévouement actif et souci concret du bien-être des proches) et Bienveillance-Fiabilité (respect scrupuleux des engagements mutuels, fidélité et fiabilité interpersonnelle).
- Distinction au sein du Pouvoir : Séparation nette entre le Pouvoir-Domination (exercice du contrôle hiérarchique et commande directe sur autrui) et le Pouvoir-Ressources (contrôle et accumulation de la richesse matérielle et financière).
- Raffinement de la Sécurité : Le modèle différencie la Sécurité-Personnelle (sûreté et santé de soi et de sa famille immédiate) de la Sécurité-Sociétale (stabilité politique, ordre public et paix nationale).
- Nuances de la Conformité : Distinction entre la Conformité-Règles (obéissance scrupuleuse aux lois formelles et aux consignes institutionnelles) et la Conformité-Interpersonnelle (évitement de heurter ou d’indisposer autrui dans les contacts de face-à-face).
- Intégration formelle de l’Humilité et de la Face : Le modèle intègre l’Humilité (reconnaissance de sa propre insignifiance relative et modération de l’ego, contiguë à la tradition) et la préservation de la Face (maintien de sa réputation publique et évitement de la honte sociale, positionnée à la frontière entre la sécurité personnelle et le pouvoir).
Ce modèle à 19 valeurs préserve intégralement la circularité continue : chaque sous-valeur s’insère avec une précision chirurgicale dans le spectre des motivations, démontrant que la structure sous-jacente est quasi fractale.
6.3 Le questionnaire PVQ-RR et sa validation internationale
Pour mesurer ces 19 valeurs raffinées, Schwartz et son consortium créent le PVQ-RR (Portrait Values Questionnaire – Revised Edition). L’instrument se compose de 57 items (trois portraits formulés avec une extrême concision pour chacune des 19 valeurs). La calibration linguistique a fait l’objet de rétro-traductions draconiennes dans des dizaines de langues, éliminant toute ambiguïté sémantique ou connotation culturelle restrictive.
La validation empirique du modèle raffiné a mobilisé des échantillons massifs issus de plus de 45 pays, englobant des contextes démocratiques et autoritaires, des économies développées et émergentes, ainsi que des traditions religieuses chrétiennes, musulmanes, juives, hindoues et confucéennes. Les analyses par modélisation en équations structurelles exploratoires (ESEM) et par MDS confirmatoire ont magistralement validé la présence des 19 valeurs distinctes et la conservation de leur ordonnancement circumplexe universel.
Des recherches empiriques comparatives ont démontré la supériorité éclatante du modèle raffiné : là où le modèle à 10 valeurs échouait parfois à discriminer les prédictions d’attitudes complexes — par exemple, pour différencier les motifs d’engagement en faveur de l’écologie radicale de ceux motivant l’aide humanitaire internationale —, le PVQ-RR offre une résolution d’une acuité exceptionnelle, prédisant avec une précision inédite les micro-comportements de la vie quotidienne.
7. La théorie des valeurs culturelles de Schwartz : Une perspective macro-sociale
7.1 Différenciation épistémologique entre valeurs individuelles et culturelles
L’une des erreurs théoriques et méthodologiques les plus pernicieuses dans les sciences comparatives consiste à commettre l’erreur écologique (Ecological Fallacy), théorisée en son temps par William S. Robinson. Cette confusion épistémologique consiste à transposer mécaniquement à l’échelle des nations des structures psychologiques observées à l’échelle des individus, ou inversement. Shalom Schwartz s’est illustré en théorisant de manière rigoureusement distincte deux niveaux d’analyse ontologiquement incommensurables : le niveau individuel (les valeurs comme buts motivationnels logés dans la psyché des personnes) et le niveau sociétal ou culturel (les valeurs comme orientations normatives partagées régissant le fonctionnement des institutions).
Au niveau sociétal, la « culture » n’est pas simplement la somme arithmétique des individus qui composent une population. Elle représente un système symbolique de significations normatives latentes, extériorisé dans le droit, le système éducatif, les politiques publiques, la mythologie collective et les pratiques économiques. Pour mesurer ces orientations culturelles, Schwartz agrège les réponses individuelles recueillies auprès de groupes homogènes et comparables (principalement des enseignants du secondaire et des étudiants universitaires dans des dizaines de pays), afin d’isoler l’impact socioculturel des variations démographiques parasites.
L’analyse des corrélations entre pays révèle ainsi une structure spatiale totalement différente de celle du modèle individuel : là où l’esprit d’un individu cherche à résoudre des conflits psychologiques d’intérêts personnels, une société humaine doit résoudre des problèmes sociétaux fondamentaux de régulation collective.
7.2 Les trois dimensions fondamentales des valeurs culturelles
En analysant les réponses sociétales de plus de 80 nations, Schwartz identifie trois dilemmes sociétaux universels que chaque groupe culturel doit impérativement résoudre pour survivre et maintenir son ordre social, donnant naissance à trois dimensions bipolaires de valeurs culturelles :
- 1. Autonomie culturelle contre Enchâssement (Autonomy vs. Embeddedness) : Ce dilemme concerne la nature des relations entre l’individu et la collectivité. Dans les cultures d’Enchâssement (ou d’imbrication sociale), l’individu est conçu comme une entité intrinsèquement intégrée au groupe ; la vie sociale met l’accent sur le maintien du statu quo, la solidarité lignagère, la tradition et la conformité aux devoirs collectifs. À l’opposé, les cultures d’Autonomie perçoivent la personne comme un agent autonome libre de cultiver ses désirs et ses idées. Schwartz y distingue l’Autonomie intellectuelle (encouragement de la liberté de pensée, de la curiosité et de la créativité) et l’Autonomie affective (légitimité de la poursuite d’expériences émotionnelles et de plaisirs positifs personnels).
- 2. Égalitarisme contre Hiérarchie (Egalitarianism vs. Hierarchy) : Ce dilemme porte sur la manière dont une société régule le comportement responsable et l’exercice du pouvoir. Les cultures de Hiérarchie s’appuient sur des rôles asymétriques rigides, distribuant l’autorité et les privilèges selon le statut social, exigeant l’obéissance et la déférence de la part des subordonnés. Les cultures d’Égalitarisme considèrent les individus comme des êtres moralement égaux, formés dès l’enfance à intérioriser un engagement volontaire en faveur du bien commun, de la coopération honnête et de la justice redistributive.
- 3. Maîtrise contre Harmonie (Mastery vs. Harmony) : Ce dilemme aborde la relation fondamentale entre les êtres humains et leur environnement naturel et social. Les cultures de Maîtrise célèbrent l’affirmation active, l’ambition d’exploiter, de transformer et de dominer l’environnement matériel par l’effort industrieux et le progrès technique. Les cultures d’Harmonie privilégient l’insertion sereine dans le monde tel qu’il est, valorisant la symbiose avec la nature, la préservation écologique et la paix contemplative.
7.3 Cartographie mondiale des cultures et zones géopolitiques
À partir de ces dimensions sociétales, Schwartz dresse une cartographie magistrale de l’espace culturel mondial, regroupant les pays en grandes zones géopolitiques dotées de profils axiologiques d’une remarquable homogénéité historique :
L’Europe occidentale se distingue mondialement par des niveaux exceptionnels d’Autonomie intellectuelle et affective et d’Égalitarisme, combinés à un rejet très prononcé de la Hiérarchie et de l’Enchâssement. Cette configuration explique en grande partie l’enracinement précoce de l’État de droit, de la protection des droits humains et des régimes d’État-providence généreux dans cette région du globe.
Les sociétés anglophones (États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Canada anglophone) partagent une forte autonomie individuelle, mais se démarquent de l’Europe occidentale par une polarisation nettement plus élevée sur la dimension de Maîtrise et une tolérance plus substantielle à l’égard de la Hiérarchie, ce qui se traduit par une valorisation de la libre concurrence économique, de l’esprit d’entreprise individuel et une moindre inclinaison vers la redistribution étatique obligatoire.
L’Asie orientale (Chine, Japon, Corée du Sud), profondément imprégnée de l’éthique confucéenne, privilégie massivement l’Enchâssement et la Hiérarchie au détriment de l’Égalitarisme et de l’Autonomie individuelle, tout en manifestant une orientation de Maîtrise économique très affirmée. Les régions d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Afrique subsaharienne forment des constellations caractérisées par des degrés élevés d’Enchâssement communautaire et de solidarité familiale primordiale.
En confrontant son modèle à d’autres théories macro-sociales — telles que les dimensions culturelles de Geert Hofstede (notamment l’Individualisme/Collectivisme et la Distance hiérarchique) ou les axes du projet GLOBE —, Schwartz démontre une cohérence empirique saisissante tout en apportant une granularité théorique supérieure, établissant des corrélations puissantes entre ses profils axiologiques culturels, le niveau de développement humain (IDH) et l’indice de démocratisation institutionnelle des États.
8. Mécanismes psychologiques : De la valeur à l’attitude et au comportement
8.1 L’activation cognitive des valeurs dans la prise de décision
L’un des défis majeurs posés à la théorie de Schwartz réside dans la résolution de la fameuse « faille valeur-action » (Value-Action Gap) : si les valeurs représentent des idéaux hautement prisés, pourquoi les comportements réels des individus dévient-ils si fréquemment de leurs principes proclamés ? Pour y répondre, Schwartz conceptualise les valeurs comme des schémas cognitifs latents stockés en mémoire à long terme, qui ne déterminent la décision que dans la mesure où ils sont activement amorcés (primed) ou rendus saillants par le contexte immédiat.
Lorsqu’un individu est confronté à un événement ou à un dilemme décisionnel, les valeurs jouent le rôle de projecteurs cognitifs. Elles orientent automatiquement l’attention sélective vers les aspects de la situation qui entrent en résonance avec les motivations du sujet. Un individu chez qui la valeur de Sécurité est dominante remarquera immédiatement les indices de risque physique ou d’instabilité financière dans un projet d’investissement, là où une personne guidée par la Stimulation ou la Réussite focalisera son regard sur le potentiel d’excitation ou les gains de prestige envisageables.
De plus, les valeurs agissent comme des pondérateurs d’utilité subjective : elles modulent l’évaluation de la désirabilité des conséquences anticipées d’une action. Le processus de délibération morale ne consiste pas en un calcul rationnel froid, mais en une négociation cognitive interne où les options en présence sont filtrées par la hiérarchie des valeurs du décideur. Si une valeur centrale est activée avec une intensité émotionnelle suffisante, elle court-circuite les calculs purement instrumentaux pour imposer un devoir d’action ressenti comme indiscutable.
8.2 Le modèle de causalité : Valeurs, croyances, normes et comportements
Pour rendre compte de l’impact des valeurs sur les actes concrets, la psychologie sociale a intégré les propositions de Schwartz au sein de chaînes causales hiérarchisées, dont l’illustration la plus célèbre est la théorie Valeur-Croyance-Norme (Value-Belief-Norm Theory ou VBN) formulée par Paul C. Stern et Thomas Dietz. Ce modèle postule que les valeurs n’exercent pas une influence brute et directe sur les conduites techniques quotidiennes, mais agissent de manière médiatisée à travers un réseau d’attitudes spécifiques et de croyances de plus en plus ciblées :
- Niveau 1 (Abstrait) : Valeurs fondamentales du soi (par exemple, Universalisme élevé).
- Niveau 2 : Vision générale du monde (par exemple, le New Ecological Paradigm, conviction que l’équilibre biosphérique est menacé par l’activité humaine).
- Niveau 3 : Croyances ciblées (conscience des conséquences néfastes de la surconsommation plastique et sentiment de responsabilité individuelle dans la pollution marine).
- Niveau 4 : Normes personnelles de comportement (sentiment d’obligation morale interne de trier méticuleusement ses déchets et de renoncer aux emballages plastiques).
- Niveau 5 (Concret) : Comportement écologique manifeste (achats effectifs en vrac, participation à des actions de nettoyage citoyen).
Cette articulation théorique s’accorde également avec la théorie du comportement planifié (Theory of Planned Behavior) d’Icek Ajzen. Les valeurs fondamentales influencent en amont les attitudes envers le comportement et les normes subjectives perçues, lesquelles déterminent l’intention comportementale qui précède immédiatement l’acte manifeste. Néanmoins, Schwartz souligne que la force prédictive de ce modèle est modérée par la force de la situation (Situational Strength) : dans un environnement social hyper-contraignant (réglementation pénale stricte, surveillance d’un supérieur hiérarchique), la marge d’expression des valeurs personnelles s’amenuise, alors qu’elle s’exprime avec une souveraineté éclatante dans les situations ouvertes ou ambiguës offrant une réelle liberté de choix.
8.3 Les comportements expressifs versus les comportements instrumentaux
Dans ses analyses de la dynamique conative, Schwartz opère une distinction lumineuse entre deux modalités fondamentales de concrétisation comportementale : les comportements expressifs et les comportements instrumentaux.
Les comportements expressifs ont pour vocation première de manifester l’identité axiologique de l’individu aux yeux du monde et à ses propres yeux. L’acte vaut ici par lui-même, en tant que témoignage symbolique d’appartenance à un univers moral. Porter un insigne militant, arborer une tenue vestimentaire transgressive ou participer à une marche silencieuse pour la paix ne relève pas nécessairement d’un calcul utilitaire d’efficacité immédiate, mais de l’actualisation directe d’une valeur de Stimulation, de Tradition ou d’Universalisme. La non-réalisation de cet acte générerait un sentiment intolérable de trahison de soi ou de dissonance cognitive identitaire.
À l’inverse, les comportements instrumentaux s’inscrivent dans une logique d’optimisation pragmatique des moyens et des fins. L’individu évalue froidement les coûts, les risques et les opportunités associées à chaque option comportementale pour atteindre un objectif axiologique lointain. Par exemple, un individu hautement valorisé par la Réussite peut s’astreindre pendant des années à un labeur aride et fastidieux (ce qui frustre au quotidien sa valeur d’autonomie ou d’hédonisme) pour obtenir le diplôme ou la promotion professionnelle qui consacrera définitivement son statut. Dans ce cas, les arbitrages motivationnels s’opèrent à travers des compromis cognitifs sophistiqués, confirmant que le système des valeurs fonctionne comme un arbitrage dynamique permanent entre gratifications immédiates et investissements téléologiques à long terme.
9. Recherches empiriques mondiales et validation transculturelle
9.1 L’Enquête Sociale Européenne (ESS) comme laboratoire grandeur nature
Le statut canonique acquis par la théorie des valeurs de Shalom Schwartz trouve son sanctuaire empirique le plus imposant dans l’Enquête Sociale Européenne (European Social Survey – ESS). Dès sa fondation en 2001, sous l’égide de la Commission européenne et de la Fondation européenne de la science, les directeurs scientifiques de l’ESS ont fait le choix stratégique d’inclure le module des valeurs humaines de Schwartz dans chaque vague d’enquête biannuelle menée par entretiens en face-à-face auprès d’échantillons représentatifs stricts.
Depuis plus de deux décennies, ce dispositif a permis d’accumuler des données standardisées auprès de plus de 450 000 répondants dans plus de 30 nations européennes. Ce laboratoire statistique longitudinal unique au monde a offert une opportunité sans précédent de tester la résilience et la plasticité de la structure des valeurs face aux secousses historiques majeures. Les sociologues et psychologues ont ainsi pu analyser les répercussions de la crise financière de 2008, de la crise migratoire de 2015 ou de la pandémie de Covid-19 sur les hiérarchies axiologiques des populations européennes.
Le résultat le plus spectaculaire dégagé de cette masse colossale de données réside dans la stabilité exceptionnelle de la structure circumplexe. Même lorsque des bouleversements socioéconomiques brutaux provoquent une poussée temporaire des valeurs de sécurité ou une rétractation des valeurs d’hédonisme au sein d’un pays, les relations sous-jacentes de compatibilité et de conflit entre les pôles restent immuablement préservées, validant de manière éclatante la solidité anthropologique du modèle de Schwartz.
9.2 L’universalité de la structure des valeurs mise à l’épreuve
Parallèlement à l’ESS, Schwartz et ses collaborateurs du réseau international ont étendu leurs investigations à l’ensemble des continents, recueillant des corpus empiriques dans plus de 80 nations représentatives de la totalité des aires culturelles de la planète. L’enjeu épistémologique était de taille : démontrer que le modèle circulaire des valeurs transcende l’« effet WEIRD » (acronyme désignant les populations occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques — Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), écueil méthodologique omniprésent dans la recherche psychologique dominante.
Des tribus rurales de pasteurs en Afrique de l’Est aux ouvriers d’usines en Chine centrale, des communautés indigènes des hauts plateaux andins aux élites financières de Manhattan, les analyses de positionnement multidimensionnel (MDS) confirment de manière quasi unanime que les individus catégorisent leurs aspirations existentielles selon les mêmes principes d’affinité et d’opposition. Partout sur le globe, la recherche de liberté d’action (Autonomie) entre en conflit avec la soumission à l’ordre collectif (Conformité), et le souci désintéressé des faibles (Universalisme) s’oppose à la quête de privilèges exclusifs (Pouvoir).
Certes, les chercheurs ont identifié des variations régionales mineures dans l’espacement angulaire des secteurs. Dans les sociétés fortement collectivistes et autoritaires, le secteur dévolu à la Tradition et à la Conformité occupe une surface géométrique plus vaste et plus densifiée en items, tandis que dans les démocraties scandinaves très sécularisées, c’est le secteur de l’Autonomie et de l’Universalisme qui manifeste la plus grande richesse de discrimination interne. Néanmoins, l’ordonnancement séquentiel des pôles autour du cercle demeure invariablement identique, apportant la preuve éclatante de l’existence d’une humanité motivationnelle commune.
9.3 Variables sociodémographiques associées aux priorités de valeurs
L’exploitation des immenses bases de données transculturelles a permis à Schwartz de dégager des lois d’association sociodémographiques universelles, démontrant comment les conditions matérielles d’existence modèlent les hiérarchies axiologiques individuelles :
- Les effets universels du cycle de vie et de l’âge : À travers la quasi-totalité des cultures étudiées, l’avancée en âge s’accompagne d’un glissement systématique et statistiquement robuste des priorités axiologiques. Les individus âgés accordent une importance significativement plus élevée aux valeurs de Continuité (Sécurité, Tradition, Conformité) et de Bienveillance, tout en accordant une priorité nettement moindre à la Stimulation, à l’Hédonisme et à la Réussite. Ce basculement reflète la stabilisation des rôles sociaux, la réduction de l’énergie physique, l’attachement à l’ordre protecteur et la maturation morale axée sur la transmission générationnelle.
- Les constances et variations de genre : Bien que les différences entre hommes et femmes au sein d’une même culture soient souvent de magnitude modeste en comparaison des écarts inter-individuels, des régularités globales s’observent sur tous les continents : les femmes manifestent en moyenne un attachement plus marqué aux valeurs de Bienveillance et d’Universalisme (orientations de sollicitude relationnelle et de préservation de la vie), tandis que les hommes surclassent légèrement les femmes sur les dimensions de Pouvoir, de Réussite et de Stimulation (orientations d’affirmation compétitive de soi).
- Le niveau d’éducation et le statut socioéconomique : Une éducation prolongée et des revenus matériels élevés constituent les prédicteurs les plus constants de l’adhésion aux valeurs d’Ouverture au changement (Autonomie intellectuelle) et d’Universalisme, tout en minorant l’adhésion à la Tradition et à la Sécurité personnelle. Les ressources cognitives et matérielles réduisent la vulnérabilité existentielle face aux menaces extérieures et favorisent l’ouverture à la complexité, à la nouveauté et à l’altérité.
10. Domaines d’application pratique des travaux de Schwartz
10.1 Psychologie politique et comportements électoraux
L’application du modèle de Schwartz à la science politique a profondément renouvelé la compréhension des dynamiques partisanes et des choix électoraux dans les démocraties contemporaines. De nombreux travaux pionniers, menés notamment par Shalom Schwartz en collaboration avec Gian Vittorio Caprara et Michele Vecchione, ont démontré que les valeurs sous-tendent les idéologies politiques de façon bien plus stable que les simples déclarations programmatiques de court terme.
Le positionnement sur le clivage gauche/droite (ou progressiste/conservateur) est intimement corrélé aux deux grands axes du circumplexe :
- L’axe Ouverture au changement contre Continuité constitue le déterminant axiologique majeur du conservatisme sociétal : les électeurs privilégiant la Sécurité, la Conformité et la Tradition votent massivement pour des formations politiques conservatrices prônant l’ordre moral, la répression pénale et la préservation de l’identité nationale unitaire. À l’opposé, les citoyens guidés par l’Autonomie soutiennent les politiques d’émancipation sociétale, de liberté des mœurs et de droits des minorités.
- L’axe Dépassement de soi contre Affirmation de soi gouverne le clivage socioéconomique : la prépondérance de l’Universalisme prédit fortement l’adhésion à la redistribution fiscale, aux politiques sociales de lutte contre la précarité et à l’accueil humanitaire des réfugiés. À l’inverse, l’adhésion aux valeurs de Réussite et de Pouvoir s’associe à la valorisation du libéralisme économique dérégulé, de la méritocratie stricte et du rejet de l’assistanat étatique.
De surcroît, les recherches contemporaines sur la montée des mouvements populistes et autoritaires mettent en exergue le rôle d’amplificateur de la valeur Sécurité menacée : lorsqu’un sentiment de crise sécuritaire ou identitaire est instrumentalisé politiquement, il provoque chez les électeurs une rétraction axiologique immédiate vers le quadrant de la Continuité, favorisant l’émergence de figures de pouvoir autoritaires.
10.2 Psychologie environnementale et comportements écologiques
Face à l’urgence climatique et à l’érosion sans précédent de la biodiversité, la théorie de Schwartz est devenue la boussole incontournable des chercheurs en psychologie environnementale pour décrypter les ressorts de la transition écologique. L’ensemble des méta-analyses contemporaines s’accorde sur un constat empirique sans appel : la valeur d’Universalisme (et tout particulièrement sa sous-dimension d’Universalisme-Nature dans le modèle raffiné de 2012) constitue le prédicteur universel le plus puissant des comportements pro-environnementaux, de l’acceptabilité des taxes écologiques et de l’activisme vert.
À l’autre extrémité du continuum, les valeurs d’Affirmation de soi (le Pouvoir-Ressources et la Réussite) agissent comme des barrières psychologiques substantielles à la transformation écologique. L’accumulation matérielle ostentatoire et le désir de distinction sociale par la consommation énergivore entrent en collision frontale avec les impératifs de sobriété et de préservation biosphérique.
Ces constats débouchent sur des applications cruciales en matière de marketing social et de communication publique environnementale. Trop longtemps, les campagnes écologiques ont calibré leurs messages exclusivement sur le registre de l’Universalisme moral (« Sauvons les ours polaires et les générations futures »), ne parlant qu’aux individus déjà convaincus. Les théoriciens appliqués recommandent aujourd’hui de segmenter les campagnes de sensibilisation selon les profils axiologiques : pour mobiliser des segments de population guidés par la Sécurité ou la Tradition, la transition écologique gagne à être présentée sous l’angle de la résilience énergétique nationale, de la protection de la santé de nos enfants et du respect du patrimoine naturel ancestral.
10.3 Psychologie des organisations et bien-être individuel
Dans le monde du travail et de la gouvernance managériale, les instruments de Schwartz sont largement mobilisés pour évaluer et optimiser l’adéquation individu-organisation (Person-Organization Fit). Les recherches démontrent de manière éclatante qu’un salarié dont les priorités axiologiques personnelles sont en congruence avec la culture de valeurs prévalant dans son entreprise (par exemple, un individu hautement valorisé par l’Autonomie évoluant dans une structure promouvant l’agilité, l’intrapreneuriat et la décentralisation des décisions) manifeste des niveaux d’engagement professionnel, de satisfaction au travail et de fidélité institutionnelle considérablement plus élevés.
À l’inverse, une incongruence axiologique profonde — tel un employé guidé par l’Universalisme et la Bienveillance contraint d’appliquer des directives de vente agressives et manipulatrices incarnant un Pouvoir sans scrupules — engendre de l’aliénation au travail, un épuisement émotionnel rapide (burnout) et une intention de départ précoce de l’organisation.
Enfin, sur le terrain de la psychologie positive, de nombreux travaux menés notamment par Lilach Sagiv et Shalom Schwartz explorent les liens intimes entre priorités de valeurs et bien-être subjectif (bonheur et satisfaction existentielle). Les données empiriques révèlent que les valeurs dites « saines » ou de croissance (Autonomie, Bienveillance, Universalisme) sont positivement corrélées à une haute estime de soi et à une santé mentale pérenne, car elles répondent directement aux besoins psychologiques innés théorisés par Edward Deci et Richard Ryan (théorie de l’autodétermination). En revanche, la focalisation exclusive sur des valeurs d’anxiété défensive et de comparaison sociale (Pouvoir, Sécurité outrancière) expose le sujet à une insatisfaction chronique et à une vulnérabilité accrue aux troubles dépressifs.
11. Débats théoriques, critiques et controverses méthodologiques
11.1 Critiques méthodologiques et psychométriques
En dépit de son rayonnement planétaire incontesté, l’œuvre de Shalom Schwartz a naturellement suscité des débats critiques au sein de la communauté des psychomètres et des sociologues de la quantification. L’une des objections récurrentes concerne la vulnérabilité potentielle des questionnaires d’auto-évaluation (SVS et PVQ) au phénomène de désirabilité sociale. Puisque les valeurs représentent par essence des finalités moralement positives et socialement valorisées, les répondants ne sont-ils pas tentés de projeter une image magnifiée d’eux-mêmes, surévaluant systématiquement leur Bienveillance ou leur Universalisme tout en dissimulant leur appétence pour le Pouvoir ou la domination ?
Bien que Schwartz ait démontré que la technique du centrage sur la moyenne individuelle neutralise une part majeure de ce biais stylistique, des critiques persistent quant à la capacité des questionnaires structurés fermés à capter les ambivalences intimes et les processus inconscients qui échappent à l’introspection consciente du sujet.
Une seconde controverse méthodologique majeure, animée par des méthodologues tels qu’Alain De Beuckelaer et Jan Cieciuch, concerne l’exigence draconienne de l’invariance scalaire transculturelle dans les analyses factorielles confirmatoires. Dans de nombreuses enquêtes internationales à grande échelle utilisant le PVQ-21 (notamment l’ESS), le niveau d’invariance scalaire stricte n’est que très imparfaitement atteint entre la totalité des pays participants. Certains statisticiens en déduisent qu’il est méthodologiquement téméraire de procéder à des classements directs de moyennes brutes de valeurs d’un pays à l’autre sans précautions analytiques extrêmes, incitant les chercheurs à recourir à des méthodes novatrices d’alignement bayésien pour préserver la comparabilité des données.
11.2 Débats conceptuels face à d’autres disciplines
Sur le plan purement conceptuel, la théorie des valeurs de Schwartz a fait l’objet de confrontations stimulantes avec d’autres paradigmes concurrents des sciences du comportement :
Face à la psychologie évolutionniste, d’aucuns ont interrogé la genèse phylogénétique de la structure circulaire. Si des auteurs comme Leda Cosmides ou John Tooby privilégient des modules mentaux spécialisés sélectionnés pour résoudre des problèmes adaptatifs ancestraux spécifiques (détection des tricheurs, investissement parental, évitement des prédateurs), la théorie de Schwartz a dû expliciter comment son continuum motivationnel s’articule avec ces prédispositions évolutives universelles, montrant que les valeurs constituent précisément l’interface cognitive consciente permettant d’arbitrer avec souplesse entre ces modules ancestraux parfois contradictoires.
Face à la sociologie de la modernisation incarnée par Ronald Inglehart et la World Values Survey (WVS), des divergences théoriques substantielles sont apparues. Inglehart résume les transformations axiologiques planétaires selon deux axes historiques majeurs : « Valeurs traditionnelles contre Séculaires-rationnelles » et « Valeurs de survie contre Valeurs d’auto-expression (post-matérialisme) ». Bien que très séduisante pour cartographier le développement économique macro-historique, l’approche d’Inglehart a été critiquée par Schwartz pour son manque de fondement psychologique micro-individuel : les indices d’Inglehart mélangent souvent des questions d’attitudes politiques concrètes avec des valeurs fondamentales, là où l’architecture de Schwartz préserve une rigueur taxinomique absolue.
Enfin, des anthropologues critiques ont interrogé la plasticité du modèle face aux traumatismes historiques collectifs (guerres d’anéantissement, génocides, colonisation brutale), se demandant si de tels séismes civilisationnels ne brisent pas localement la cohérence circumplexe en dissociant artificiellement des valeurs traditionnellement compatibles.
11.3 Les réponses et ajustements apportés par Schwartz
Loin de camper sur un dogmatisme théorique figé, Shalom Schwartz s’est illustré tout au long de sa prolifique carrière par une réceptivité exemplaire aux objections scientifiques, transformant chaque critique en une opportunité de raffinement empirique et d’innovation statistique.
Pour répondre aux interrogations sur l’invariance de mesure, Schwartz a collaboré activement avec les plus éminents méthodologues pour développer des méthodes d’optimisation par modélisation en équations structurelles exploratoires (ESEM) et valider la méthode de correction par centrage ipsatif adaptée aux designs complexes. Il a clarifié avec une rigueur épistémologique sans cesse renouvelée les frontières délimitant les valeurs des traits de personnalité (les traits du Big Five décrivent ce que les individus sont et font habituellement, c’est-à-dire des dispositions endogènes stables, tandis que les valeurs décrivent ce que les individus jugent désirable et important, guidant intentionnellement leurs arbitrages moraux).
Par ailleurs, pour couper court aux procès en subjectivité des déclarations d’auto-évaluation, Schwartz a encouragé et supervisé une vague massive de recherches expérimentales en laboratoire. En utilisant des protocoles d’amorçage subliminal ou d’activation contextuelle des valeurs avant de mesurer des comportements d’allocation de ressources dans des jeux de dilemme social (comme le jeu de l’ultimatum ou du bien public), Schwartz et ses continuateurs ont prouvé expérimentalement que l’activation d’une valeur circulaire modifie immédiatement et significativement les choix concrets des sujets en temps réel, apportant la confirmation causale définitive qui manquait aux simples études corrélationnelles.
12. L’héritage intellectuel et les perspectives futures de la psychologie des valeurs
12.1 L’impact durable de Shalom Schwartz sur les sciences sociales
Alors que Shalom Schwartz poursuit sa trajectoire intellectuelle au soir d’une vie académique d’une fécondité prodigieuse, l’impact de son œuvre sur les sciences sociales mondiales est unanimement salué comme monumental. Avec des dizaines de milliers de citations académiques et un indice h exceptionnel, il figure parmi les psychologues sociaux les plus influents des XXe et XXIe siècles. Son autorité scientifique a été consacrée par les distinctions internationales les plus prestigieuses, à l’instar de l’élection en tant que membre étranger de l’Académie américaine des arts et des sciences ou de la réception du prix d’honneur pour contributions scientifiques remarquables décerné par la Société internationale de psychologie politique (ISPP).
Sa théorie des valeurs humaines fondamentales jouit désormais d’un statut pleinement canonique : elle figure en bonne place dans tous les manuels de référence de psychologie sociale, de sociologie comparée, de sciences politiques et de comportement organisationnel à travers la planète. Au-delà des cercles universitaires stricts, ses typologies sont quotidiennement utilisées par des institutions internationales telles que l’Unesco, l’OCDE ou la Commission européenne pour calibrer des politiques d’intégration civique, élaborer des programmes éducatifs transculturels ou auditer la cohésion sociale des nations démocratiques.
Schwartz a surtout réussi le tour de force institutionnel de fédérer une véritable communauté épistémique mondiale. Des chercheurs de tous les horizons géographiques et disciplinaires partagent aujourd’hui un langage conceptuel unifié, des métriques psychométriques communes et une passion partagée pour le décryptage des idéaux humains, assurant à son paradigme une vitalité et une pérennité exceptionnelles.
12.2 Nouvelles frontières et développements contemporains
L’édifice scientifique fondé par Schwartz ne cesse d’essaimer vers des territoires pionniers, dynamisé par l’émergence des nouvelles technologies et des découvertes neuroscientifiques d’avant-garde :
- Les neurosciences des valeurs : À l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et de l’électroencéphalographie, des équipes de neuro-cognitivistes explorent désormais les substrats neuroanatomiques des conflits axiologiques circumplexes. Les recherches montrent que les arbitrages entre valeurs de Dépassement de soi (Universalisme) et d’Affirmation de soi (Pouvoir) mobilisent des activations différentielles dans le cortex préfrontal ventromédian (associé à l’évaluation affective subjective de la valeur) et le cortex cingulaire antérieur (impliqué dans la détection des conflits motivationnels et l’arbitrage éthique).
- L’Intelligence Artificielle et le traitement automatique du langage naturel (NLP) : Les chercheurs contemporains entraînent des modèles de langage massifs (LLM) pour annoter et cartographier automatiquement les profils de valeurs de millions d’individus à partir de leurs productions textuelles spontanées sur les réseaux sociaux, les discours politiques parlementaires ou les œuvres littéraires numérisées, sans passer par l’administration lourde de questionnaires traditionnels.
- L’impact du numérique et de la mondialisation hyper-connectée sur la jeunesse : La diffusion ubiquitaire des plateformes numériques et des réseaux sociaux mondialisés soulève des interrogations inédites sur la transmission axiologique intergénérationnelle. De récentes enquêtes suggèrent une homogénéisation mondiale accélérée des valeurs d’Ouverture au changement et d’Autonomie chez les jeunes générations connectées de la « Génération Z », créant des fractures axiologiques d’une intensité inédite avec leurs aînés dans les sociétés historiquement traditionnelles.
12.3 Conclusion épistémologique sur l’œuvre d’une vie
Au terme de cette fresque intellectuelle retraçant l’itinéraire et les découvertes de Shalom Schwartz de 1936 à nos jours, il convient de souligner la portée profondément humaniste et philosophique de son entreprise scientifique. Dans un monde contemporain déchiré par la résurgence des tentations nationalistes, des polarisations politiques toxiques et des prophéties catastrophistes sur le « choc des civilisations », l’œuvre de Schwartz constitue le plus formidable démenti empirique à la haine de l’autre et au relativisme moral nihiliste.
En démontrant, données quantitatives massives à l’appui, que la structure architecturale des motivations humaines est rigoureusement identique sous toutes les latitudes, Schwartz a révélé que les êtres humains ne diffèrent pas par les composantes élémentaires de leur cœur moral, mais seulement par la mélodie particulière qu’ils choisissent d’orchestrer avec ces mêmes notes fondamentales. Qu’il vive au sein d’une métropole occidentale hyper-individualiste ou dans un village rural ancré dans la coutume ancestrale, chaque être humain négocie sa destinée en arbitrant entre l’appel à la liberté de créer, le devoir de protéger les siens, la soif de justice universelle et le besoin viscéral d’appartenance et de sécurité.
Par la clarté de son génie théorique, la probité inaltérable de sa démarche méthodologique et la générosité de sa vision anthropologique, Shalom H. Schwartz a légué aux sciences de l’esprit une boussole universelle d’une beauté et d’une lucidité impérissables, invitant l’humanité à se contempler enfin dans le miroir partagé de ses aspirations les plus profondes.
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