Biography
La trajectoire intellectuelle de Roy Schafer (1922-2018) figure parmi les aventures théoriques les plus audacieuses, novatrices et rigoureuses de la psychanalyse contemporaine. D’abord formé aux exigences méthodologiques de la psychologie clinique et de la psychométrie projective au sein d’institutions pionnières, Schafer s’est progressivement imposé comme le penseur qui a su libérer la théorie analytique de ses oripeaux scientistes du XIXe siècle. Son œuvre, qui traverse plus de six décennies de bouleversements théoriques, dessine une arche impressionnante : elle part de l’évaluation standardisée de la personnalité pour aboutir à une refondation herméneutique radicale de la cure, formalisée par l’introduction du concept révolutionnaire de « langage de l’action » (Action Language) et par un tournant narratif dont les échos résonnent encore dans la pratique contemporaine.
En refusant de concevoir l’appareil psychique comme une machinerie hydraulique gouvernée par des forces impersonnelles, Schafer a opéré une véritable révolution copernicienne au sein de l’école américaine. Alors que la métapsychologie dominante, incarnée par l’Ego Psychology, s’enfermait dans une réification croissante où le Moi, le Ça et le Surmoi agissaient comme des homuncules autonomes, Schafer a restitué au sujet analysant la pleine et entière paternité de ses actes mentaux. Penser l’inconscient non plus comme un réceptacle de pulsions biologiques chosifiées, mais comme un ensemble d’actions intentionnelles que le sujet refuse d’assumer sous le mode de l’agentivité, a constitué un séisme conceptuel majeur, attirant autant d’admiration enthousiaste que de controverses passionnées.
Cet article propose une exploration intégrale et systématique de l’œuvre monumentale de Roy Schafer, retraçant ses origines biographiques, ses élaborations sur l’intériorisation, sa déconstruction philosophique de Freud nourrie par la philosophie du langage ordinaire, ainsi que ses contributions décisives à l’attitude analytique, aux études de genre et au courant narratif. À travers cette traversée d’une pensée exigeante et profondément humaniste, il s’agit de mesurer la manière dont Schafer a redéfini l’essence même du projet psychanalytique : transformer la fatalité d’un destin névrotique subi en une responsabilité narrative réappropriée.
1. Introduction et trajectoire biographique : De New York à l’avant-garde psychanalytique
1.1 Les origines familiales et la formation universitaire initiale
Né le 14 décembre 1922 à New York, Roy Schafer grandit dans une métropole en pleine effervescence culturelle, au sein d’une famille issue de l’immigration juive d’Europe centrale et orientale. Ce terreau familial, marqué par un profond respect pour le savoir textuel, le débat d’idées et l’émancipation intellectuelle, imprègne très tôt la sensibilité du jeune homme. Évoluant dans un milieu new-yorkais où la culture littéraire et la critique sociale sont omniprésentes, Schafer manifeste rapidement des dispositions exceptionnelles pour l’observation des conduites humaines et la rigueur d’analyse.
Il entreprend ses études supérieures au City College of New York (CCNY), une institution alors surnommée « le Harvard prolétarien », réputée pour sa gratuité, sa sélectivité drastique et l’incroyable effervescence politique et philosophique qui anime ses couloirs. C’est dans ce cadre hautement stimulant que Schafer découvre la psychologie clinique naissante. La Seconde Guerre mondiale vient toutefois interrompre brutalement ce parcours académique : mobilisé, il est confronté aux réalités institutionnelles et aux traumatismes psychologiques de masse occasionnés par le conflit mondial. Cette expérience militaire renforce son désir d’appréhender le fonctionnement psychique non pas à travers des abstractions désincarnées, mais au contact vivant de la souffrance psychique et de ses manifestations cliniques les plus directes.
Durant cette période d’après-guerre immédiate, Schafer se plonge avec passion dans les textes fondamentaux de Sigmund Freud. Ce contact précoce avec le corpus freudien ne suscite pas chez lui une adhésion aveugle ou dogmatique, mais plutôt une fascination intellectuelle mêlée d’un intérêt critique grandissant pour l’épistémologie clinique. Il s’interroge déjà sur les modèles théoriques sous-jacents qui prétendent expliquer l’esprit humain, pressentant les apories d’une métapsychologie qui calque les dynamiques subjectives sur les lois de la thermodynamique et de la mécanique newtonienne.
1.2 Le passage déterminant à la Fondation Menninger
Le tournant décisif de la jeunesse de Schafer a lieu au milieu des années 1940, lorsqu’il rejoint la prestigieuse Menninger Foundation située à Topeka, dans le Kansas. À cette époque, Topeka est devenue la Mecque de la psychiatrie et de la psychologie clinique d’inspiration psychanalytique aux États-Unis. Schafer y fait la rencontre fondatrice de David Rapaport, l’un des esprits les plus brillants et les plus rigoureux de la métapsychologie freudienne, alors engagé dans une vaste entreprise de systématisation scientifique de la psychologie du moi.
Sous la férule exigeante de Rapaport, Schafer s’immerge corps et âme dans la pratique de l’évaluation diagnostique projective. Il se consacre à l’administration, au dépouillement et à la théorisation des tests psychologiques de la personnalité, maniant avec une virtuosité inégalée le test des taches d’encre de Rorschach, le Thematic Apperception Test (TAT) de Murray ou encore les échelles d’intelligence de Wechsler-Bellevue. Cette immersion n’est pas purement technique : elle constitue un laboratoire clinique exceptionnel où Schafer apprend à déchiffrer, dans les moindres nuances discursives d’un sujet répondant à une planche, les oscillations subtiles des défenses, des angoisses et des compromis adaptatifs du Moi.
Parallèlement à ses recherches psychodiagnostiques, Schafer entreprend sa formation psychanalytique formelle au sein de l’Institut psychanalytique de Topeka, rattaché à la Menninger Clinic. Cet apprentissage rigoureux de la cure type affine considérablement son écoute clinique. C’est précisément au cœur de cette citadelle de l’orthodoxie psychanalytique américaine que commence à poindre son regard critique. Tout en reconnaissant l’incomparable richesse diagnostique que lui offre ce cadre, Schafer commence à mesurer le gouffre qui sépare l’expérience subjective vécue par le patient du réductionnisme biologique, mécaniste et statistique qui sous-tend la théorie officielle du fonctionnement psychique.
1.3 Les affiliations académiques majeures : Yale et Columbia
Après son séjour formateur au Kansas, Roy Schafer entame une brillante carrière universitaire et clinique sur la côte Est des États-Unis. Il rejoint l’Université Yale, où il est nommé professeur de psychologie au sein du département de psychologie tout en occupant des fonctions cliniques de premier plan au service de psychiatrie de l’école de médecine et au Centre de santé mentale de l’université. Durant ses années à Yale, Schafer déploie une activité pédagogique remarquable, formant toute une génération de psychologues cliniciens et de psychiatres à une approche compréhensive et psychodynamique de la psychopathologie.
Désireux d’inscrire sa pratique psychanalytique au cœur de l’institution analytique la plus exigeante, Schafer devient analyste didacticien et superviseur au prestigieux Columbia University Center for Psychoanalytic Training and Research à New York. C’est dans ce sanctuaire intellectuel qu’il consolide son statut de théoricien de tout premier plan. Sa notoriété grandit rapidement, franchissant les frontières de la communauté américaine grâce à la clarté exceptionnelle de ses séminaires cliniques, à la rigueur de ses supervisions et à la publication d’essais audacieux qui bousculent les certitudes acquises.
La longévité remarquable de la carrière de Roy Schafer, qui s’étendra jusqu’au début du XXIe siècle, est caractérisée par un dialogue ininterrompu avec les disciplines connexes des sciences humaines. Loin de s’enfermer dans un corporatisme psychanalytique frileux, Schafer nourrit sa réflexion théorique des avancées de la philosophie analytique du langage, de la narratologie littéraire, de l’herméneutique philosophique et de la sociologie critique. Cette ouverture interdisciplinaire constante lui permet d’insuffler à la psychanalyse une modernité conceptuelle sans équivalent, faisant de lui l’une des figures de proue du renouvellement de la pensée clinique contemporaine.
2. La période Menninger et les fondements de l’évaluation psychodiagnostique
2.1 La collaboration avec David Rapaport sur le test projectif
La collaboration intellectuelle entre Roy Schafer et David Rapaport à la Fondation Menninger a débouché sur certains des textes les plus monumentaux de la psychologie clinique du XXe siècle. Associé à Merton Gill et sous la direction magistrale de Rapaport, le jeune Schafer participe activement à la recherche qui culmine avec la publication, en deux volumes, de l’ouvrage séminal Diagnostic Psychological Testing (1945-1946). Ce traité monumental redéfinit entièrement la place des tests dans l’arsenal psychiatrique en les élevant du statut de simple instrument de mesure à celui d’outil sophistiqué d’exploration de la personnalité globale.
Dans ce cadre méthodologique, Schafer se concentre particulièrement sur l’exploitation analytique conjointe du test de Rorschach et du Thematic Apperception Test (TAT). Alors que l’approche psychométrique classique se contente d’accumuler des scores quantitatifs, Schafer et Rapaport introduisent une lecture qualitative et psychodynamique révolutionnaire. Chaque réponse fournie par le sujet est examinée comme une résultante complexe entre les exigences de la tâche perceptive, les pressions pulsionnelles inconscientes et les mécanismes de régulation du Moi. Le test projectif devient ainsi un microcosme où s’observent en temps réel la structure du Moi, la souplesse ou la rigidité de ses barrières défensives, et sa capacité à tolérer la régression au service de la créativité.
Cette démarche marque une transition méthodologique fondamentale : le passage d’une psychométrie purement empiriste et normative vers une véritable phénoménologie clinique de la pensée. Schafer démontre que l’erreur perceptive, la pause suspensive, le détail insolite ou la métaphore inhabituelle ne sont pas de simples bruits statistiques parasitant le résultat, mais les témoins privilégiés de l’organisation interne du sujet. En analysant la dynamique intime des processus cognitifs, Schafer pose les premiers jalons d’une conception de l’esprit où la forme de la pensée est indissociable de son contenu affectif.
2.2 L’ouvrage séminal : Psychoanalytic Interpretation in Rorschach Testing
En 1954, Roy Schafer publie ce qui demeure encore aujourd’hui un classique absolu de la littérature projective : Psychoanalytic Interpretation in Rorschach Testing: Theory and Practice. Cet ouvrage marque une rupture fondamentale avec la tradition scoring-centrique qui dominait alors la pratique du Rorschach aux États-Unis. Schafer y propose une modélisation théorique d’une sophistication inédite, articulant les concepts métapsychologiques de l’Ego Psychology avec la phénoménologie vivante de la rencontre clinique.
L’apport le plus novateur du livre réside dans l’analyse systématique de la situation de testage comme une relation interpersonnelle asymétrique et conflictuelle. Schafer met en lumière la dimension intrinsèquement anxiogène de la passation : le sujet testé se sent exposé, scruté, potentiellement jugé, tandis que le psychologue peut inconsciemment adopter une posture voyeuriste, omnisciente ou persécutrice. Schafer est le premier théoricien à intégrer formellement les concepts de transfert et de contre-transfert au cœur même de l’administration et de l’interprétation des tests projectifs. L’attitude de déférence craintive, d’opposition intellectualisée ou de séduction passive adoptée face au clinicien n’est plus considérée comme un artefact à neutraliser, mais comme le matériau premier du diagnostic psychodynamique.
De plus, Schafer y déploie une taxonomie d’une finesse inégalée des mécanismes de défense observables au sein même des verbalisations projectives. L’isolation affective, le refoulement, la projection ou la formation réactionnelle ne sont plus de vagues concepts abstraits, mais des opérations tangibles repérables dans la façon dont le sujet délimite l’espace d’une tache, hésite entre la forme et la couleur, ou commente avec gêne ses propres perceptions. Cet ouvrage consacre la réputation de Schafer comme clinicien d’une lucidité et d’une acuité descriptive exceptionnelles.
2.3 De la métrique psychologique à la compréhension herméneutique
Au fil de ses années d’approfondissement clinique, Roy Schafer en vient à rejeter de plus en plus explicitement l’illusion positiviste qui considère les tests psychologiques comme des radiographies objectives ou des instruments de dosage quantitatif du psychisme. Le clinicien n’est pas un opérateur neutre prélevant un échantillon de matière psychique, mais un auditeur engagé dans le déchiffrage d’une production hautement subjective. Schafer affirme que le matériel projectif recueilli lors d’un test constitue avant tout une production discursive, symbolique et métaphorique nécessitant une interprétation herméneutique plutôt qu’une catégorisation nosographique rigide.
Bien qu’il opère alors encore dans le cadre conceptuel de la psychologie du moi développée par Heinz Hartmann, Ernst Kris et Rudolph Loewenstein, Schafer commence à subvertir subtilement ce modèle de l’intérieur. Tout en utilisant des notions telles que l’autonomie du Moi ou la neutralisation de l’énergie pulsionnelle, il déplace continuellement l’accent vers le sens singulier que le sujet attribue à sa propre expérience. Le protocole de Rorschach n’est plus lu comme le reflet passif d’un état de fait structurel, mais comme une série d’actes d’adaptation, d’évitement et de création de sens.
Cette évolution marque l’apparition des toutes premières prémices de ce qui deviendra la marque de fabrique de la pensée schaférienne : la reconnaissance de l’agentivité (agency) fondamentale du patient. Même dans les réponses les plus régressives ou désorganisées, le sujet ne subit pas passivement une invasion pulsionnelle ; il produit une réponse, s’efforce de résoudre un problème expressif et négocie activement avec le cadre du test. De la métrique psychologique à la lecture herméneutique, le pont est désormais jeté vers une redéfinition globale de l’appareil théorique de la psychanalyse.
3. Théorie de l’intériorisation : De la métapsychologie à la personnalisation
3.1 Genèse et portée de l’ouvrage Aspects of Internalization (1968)
À la fin des années 1960, Roy Schafer franchit un pas décisif dans sa critique interne du corpus psychanalytique avec la publication de sa monographie majeure, Aspects of Internalization (1968). Constatant le flou sémantique abyssal et la polysémie désordonnée qui règnent autour des termes utilisés pour désigner la constitution du monde interne, Schafer entreprend une clarification épistémologique radicale. Les notions d’incorporation, d’introjection et d’identification étaient alors employées de façon souvent interchangeable dans la littérature clinique, occultant de profondes disparités phénoménologiques et structurales.
Dans cet ouvrage, Schafer s’attaque avec vigueur aux métaphores spatiales et spatialisantes implicites qui polluent la métapsychologie classique. Depuis les origines freudiennes, le psychisme était implicitement pensé sur le modèle d’un contenant physique, d’un récipient ou d’un espace géographique dans lequel des « objets » externes pouvaient être « transportés », « avalés » ou « logés » à l’intérieur. Schafer démontre que cette pensée concrétiste, si elle est compréhensible comme métaphore poétique ou comme fantasme archaïque chez le patient, devient un obstacle épistémologique désastreux lorsqu’elle est prise au pied de la lettre par les théoriciens.
L’ambition de Schafer dans Aspects of Internalization est de réconcilier la rigueur conceptuelle du structuralisme psychanalytique avec l’authenticité de l’expérience subjective. Il ne s’agit plus de concevoir l’intériorisation comme une importation matérielle d’objets au-dedans d’une cavité psychique, mais de comprendre comment un individu en vient à modifier sa propre façon de penser, d’éprouver et d’agir à la suite de ses interactions relationnelles significatives. C’est le premier pas systématique vers une désubstantialisation des concepts analytiques.
3.2 Distinguer incorporation, introjection et identification
Pour dissiper la confusion régnante, Roy Schafer propose une délimitation rigoureuse des trois grands concepts structurant la dialectique du dedans et du dehors, en montrant qu’ils appartiennent à des niveaux logiques et cliniques totalement distincts :
- L’incorporation : Elle est définie par Schafer non comme un mécanisme psychologique structurel, mais exclusivement comme un fantasme corporel pré-symbolique primitif. L’incorporation relève de la logique du cannibalisme imaginaire et de l’ingestion orale : le sujet se représente l’assimilation d’un objet physique par une porte d’entrée corporelle (la bouche, les yeux, l’anus). Elle relève du registre du fantasme inconscient concret et n’engendre en elle-même aucune modification structurale pérenne du Moi.
- L’introjection : Schafer la définit comme un mécanisme relationnel par lequel le sujet maintient activement, au sein de son monde imaginaire, un dialogue ou une interaction dynamique avec une représentation personnifiée investie d’autorité, de menace ou de bienveillance. L’introject est vécu comme une « présence » interne quasi-autonome (la voix accusatrice du père, la présence réconfortante de la mère) avec laquelle le Moi négocie, débat ou lutte sans que cette présence soit assimilée à la subjectivité propre.
- L’identification : Elle constitue le stade le plus élaboré et le seul véritablement intégrateur de l’intériorisation. L’identification implique une modification durable et structurelle du Moi lui-même, qui adopte désormais de façon stable et synthétique les manières d’être, les valeurs ou les compétences d’une figure autrefois externe. L’autre n’est plus ni un aliment fantasmé (incorporation), ni un interlocuteur intérieur distinct (introjection), mais est devenu une partie constituante et intégrée de l’agent.
Schafer insiste lourdement sur le danger clinique majeur consistant à confondre un processus fantasmatique inconscient (comme le fantasme d’avoir sa mère dans le ventre) avec une modification de la structure psychique. Prendre le fantasme d’incorporation pour un mécanisme explicatif de l’identification revient, selon lui, à confondre la poésie inconsciente de la maladie avec la grammaire scientifique de l’esprit.
3.3 Vers une conception relationnelle du monde interne
L’élaboration conceptuelle d’Aspects of Internalization prépare une mutation fondamentale : la substitution progressive d’une dynamique de forces mécaniques par un ensemble d’actions de l’agent engagé dans un réseau relationnel. En redéfinissant l’introjection non comme un corps étranger résidant dans le psychisme, mais comme l’acte par lequel le patient continue activement d’imaginer et d’entretenir la relation avec ses figures parentales, Schafer restitue l’intentionnalité subjective là où la métapsychologie ne voyait que des sédimentations inertes.
Cette perspective permet une réévaluation salutaire du Surmoi freudien. Loin d’être une entité monolithique ou une seconde personnalité régnant en despote à l’intérieur du crâne, le Surmoi est décrit par Schafer comme une constellation cohérente d’actes d’auto-évaluation, d’auto-punition, d’auto-récompense et d’injonction morale que l’individu accomplit envers lui-même. C’est l’individu lui-même qui s’invective avec la sévérité qu’il prête rétrospectivement à son père ; ce n’est pas une entité matérielle nommée Surmoi qui décharge sa rage contre une autre entité nommée Moi.
Dans ce mouvement théorique, Schafer dialogue de manière de plus en plus féconde avec les travaux pionniers de l’école britannique des relations d’objet, notamment ceux de W.R.D. Fairbairn et de Melanie Klein. Tout en conservant une méfiance marquée pour la réification mythologique propre à certains écrits kleiniens, il partage leur intuition fondamentale selon laquelle la réalité psychique est constitutivement relationnelle. Schafer amorce ainsi le rejet définitif des modèles énergétiques et physicalistes dérivés de la physique du XIXe siècle pour asseoir sa pensée dans une écoute rigoureusement personnaliste du sujet souffrant.
4. La rupture épistémologique : Déconstruction de la métapsychologie freudienne
4.1 La critique de l’énergétique et de la physique pulsionnelle
Au début des années 1970, Roy Schafer consomme une rupture épistémologique retentissante avec l’armature théorique officielle de la psychanalyse freudienne. Par une série d’articles audacieux paraissant dans les revues analytiques les plus renommées, il diagnostique chez Freud un anachronisme conceptuel insurmontable : la confusion entre la compréhension des motifs humains et l’emprunt d’un modèle mécanique issu de la thermodynamique de Helmholtz et de la biologie évolutionniste pré-darwinienne.
Schafer s’attaque directement au cœur du dogme freudien : la notion de pulsion (Trieb) envisagée comme une quantité d’énergie physique brute cherchant sa décharge. Il récuse catégoriquement l’idée selon laquelle la libido constituerait une substance mesurable ou transformable, capable d’être accumulée, barrée, convertie, déviée ou déchargée comme de la vapeur sous pression dans une chaudière. Les concepts fondamentaux de cathexie (investissement énergétique), de contre-investissement et de neutralisation énergétique sont dénoncés par Schafer comme des constructions métaphysiques superflues et trompeuses, qui n’offrent aucune valeur explicative authentique pour la clinique.
L’argument central de Schafer est à la fois épistémologique et éthique : la métapsychologie mécaniste ne raffine pas la compréhension clinique, elle masque et aliène la signification humaine. En décrivant la haine, le deuil, l’ambivalence ou l’amour en termes de quanta d’énergie et de mécanismes hydrauliques de régulation homéostatique, le théoricien freudien déshumanise l’expérience vécue du patient. Schafer affirme avec force que les êtres humains n’ont pas de décharges d’énergie ; ils éprouvent des désirs, poursuivent des buts, ressentent des émotions et agissent en vertu de significations symboliques complexes qui ne relèvent en rien des lois de la physique mécanique.
4.2 Le problème de la réification : Le Moi, le Ça et le Surmoi démythifiés
L’autre versant de la critique déconstructive menée par Schafer cible l’erreur philosophique majeure qui gangrène l’Ego Psychology : la réification outrancière des concepts métapsychologiques. Dans la pratique discursive des analystes, les entités abstraites que Freud avait créées comme des modèles descriptifs – le Moi (Ego), le Ça (Id) et le Surmoi (Superego) – ont progressivement été traitées comme des entités concrètes, dotées d’une volonté propre, d’intentions indépendantes et d’une voix propre.
Schafer dénonce l’illusion théorique et clinique selon laquelle on pourrait affirmer en toute rigueur scientifique que « le Ça exige une satisfaction immédiate », que « le Surmoi attaque et persécute le Moi », ou que « le Moi emploie tel mécanisme de défense contre l’angoisse ». En parlant ainsi, les analystes introduisent une légion de petits homuncules se livrant une guerre sans merci à l’intérieur de la boîte crânienne du patient. Cette rhétorique métapsychologique présente un effet pervers redoutable : elle dépossède la personne totale de sa propre activité subjective. Lorsque le patient affirme : « Ce n’est pas moi qui voulais détruire cette relation, c’est mon inconscient qui a parlé », il utilise la métapsychologie réifiante comme une défense caractérisée pour refuser sa responsabilité subjective.
Pour étayer philosophiquement cette démythification, Schafer s’appuie explicitement sur la critique dévastatrice formulée par le philosophe britannique Gilbert Ryle dans son chef-d’œuvre The Concept of Mind (1949). Ryle y dénonçait le mythe cartésien du « fantôme dans la machine » (the ghost in the machine) et ce qu’il nommait une « erreur de catégorie », consistant à attribuer à une partie abstraite ou à une substance invisible les propriétés qui n’appartiennent qu’au tout. Schafer démontre que la métapsychologie freudienne n’est rien d’autre qu’une variante sophistiquée du mythe du fantôme dans la machine, où l’esprit est conçu comme un théâtre mécanique hanté par trois spectres querelleurs.
4.3 Les influences philosophiques : Wittgenstein et la philosophie du langage ordinaire
Pour reconstruire la psychanalyse sur des fondations solides et intelligibles, Roy Schafer se tourne vers les avancées majeures de la philosophie analytique anglo-saxonne, principalement la seconde philosophie de Ludwig Wittgenstein (celle des Recherches philosophiques) et les travaux sur le langage ordinaire développés par John L. Austin, Paul Grice et G.E.M. Anscombe. Cette matrice philosophique fournit à Schafer les armes conceptuelles pour repenser intégralement le statut des énoncés psychanalytiques.
Schafer reprend à son compte la distinction capitale établie par Wittgenstein et ses successeurs entre les causes physiques et les raisons d’agir :
- Une cause physique (comme un réflexe neurologique ou la dilatation d’un métal sous l’effet de la chaleur) opère de manière mécanique, universelle et aveugle, sans que la moindre intentionnalité n’intervienne.
- Une raison d’agir, en revanche, implique nécessairement un agent doué de conscience intentionnelle, qui évalue une situation, poursuit un but et opère des choix en fonction de croyances, de désirs et de valeurs.
Schafer démontre magistralement que la psychanalyse ne découvre jamais de causes physiques déterminant le comportement humain à la façon dont la gravité courbe la trajectoire d’une pierre ; elle met au jour des raisons inconscientes d’agir. Les symptômes névrotiques, les actes manqués, les phobies et les obsessions ne sont pas des dysfonctionnements mécaniques causés par une panne de l’appareil psychique, mais des actions entreprises par le sujet pour des raisons qu’il ignore, qu’il masque ou qu’il refuse de s’avouer. En intégrant la théorie des actes de parole de J.L. Austin, selon laquelle parler c’est toujours faire quelque chose (la dimension performative du langage), Schafer repositionne définitivement la psychanalyse hors du giron des sciences de la nature mécanistes pour l’ancrer au cœur des sciences humaines herméneutiques et interprétatives.
5. Le « langage de l’action » (Action Language) : Révolution conceptuelle et grammaticale
5.1 A New Language for Psychoanalysis (1976) : Manifeste théorique
L’aboutissement culminant de la croisade épistémologique de Roy Schafer prend forme en 1976 avec la parution de son opus magnum : A New Language for Psychoanalysis. Ce texte révolutionnaire se présente explicitement comme un manifeste visant à refonder de fond en comble le lexique et la syntaxe de la théorie clinique. Schafer part du constat impitoyable que le langage métapsychologique traditionnel aliène la pratique clinique en forçant l’analyste à parler une langue morte – celle d’une physique énergétique caduque – pour décrire une réalité humaine vivante faite de dialogues, d’émotions et de significations.
Schafer propose une purge grammaticale sans précédent : éliminer de l’arsenal psychanalytique tous les substantifs statiques et réifiants qui figent l’expérience en choses autonomes. Il ne s’agit pas simplement d’une querelle d’école ou d’une élégance stylistique, mais d’une transformation profonde de l’ontologie clinique. Les concepts freudiens ne doivent plus être envisagés comme des substantifs décrivant des objets matériels dissimulés dans le psychisme, mais comme des verbes et des adverbes décrivant les manières singulières dont une personne agit dans le monde.
La publication de cet ouvrage marque un point d’inflexion historique majeur dans la psychanalyse américaine. Elle divise profondément la communauté analytique, suscitant à la fois l’enthousiasme d’une nouvelle génération de praticiens désireux de désaliéner leur clinique du biologisme étouffant, et la fureur des gardiens de l’orthodoxie freudienne qui y voient une hérésie menaçant la substance même de la découverte freudienne.
5.2 Verbes, adverbes et rejet des substantifs statiques
Pour mettre en œuvre sa proposition, Schafer édicte une série de règles grammaticales rigoureuses qui forment le cœur du « langage de l’action » (Action Language). Le principe cardinal en est le remplacement systématique du substantif par le verbe d’action et la qualification modale par l’adverbe :
- On ne dira plus qu’un patient « souffre d’angoisse » (comme s’il était la victime passive d’une toxine biologique inoculée de l’extérieur), mais qu’il « agit angoissément » ou qu’il « s’éprouve angoissé face à un danger qu’il imagine activement ».
- Le refoulement n’est plus envisagé comme une cloison étanche ou un volet mécanique barrant la route à une représentation, mais comme un acte délibéré de refus de reconnaître, c’est-à-dire un « acte de désaveu » (disavowal). C’est le patient qui agit pour ne pas prêter attention à ce qu’il sait pertinemment au fond de lui-même.
- Le concept même d’« inconscient » cesse d’être un lieu géométrique obscur (une cave où croupiraient des monstres pulsionnels) pour redevenir un qualificatif adverbial : le patient agit de manière inconsciente, c’est-à-dire qu’il effectue des actions motivées sans en formuler la conscience réflexive explicite.
L’accent mis sur la modalité adverbiale est capital dans la méthode de Schafer. L’adverbe qualifie la manière singulière, le style, l’intensité et l’intentionnalité avec lesquels une personne mène son action. Une personne ne subit pas son masochisme ; elle agit masochistiquement dans ses relations amoureuses pour maintenir une proximité affective avec un objet autrefois idéalisé. L’analyse devient dès lors le déchiffrage méthodique des styles adverbiaux par lesquels un individu orchestre sa vie relationnelle et ses conduites d’échec.
5.3 L’agentivité humaine au cœur de l’investigation analytique
Le couronnement de cette révolution grammaticale est la restauration de l’agentivité humaine (human agency) au centre absolu de la cure psychanalytique. Pour Schafer, l’être humain n’est jamais le jouet passif de ses pulsions, de son passé ou de ses conflits intrapsychiques ; il en est le créateur, l’auteur et l’acteur intégral à chaque instant de son existence psychique.
Cette approche permet une démystification magistrale de la passivité apparente du patient névrotique. Lorsqu’un analysant se lamente sur le fait qu’il est « submergé par des pulsions incontrôlables » ou qu’il est « victime de ses blocages émotionnels », Schafer enseigne à l’analyste à entendre dans cette complainte une stratégie active de dissimulation. Le sentiment d’impuissance subjective est lui-même une création active de l’agent. Le patient se rend impuissant ; il accomplit l’action active de paralyser son pouvoir d’agir afin d’échapper à l’angoisse dévastatrice que susciterait la reconnaissance de ses véritables désirs, de ses colères ou de ses choix coupables.
Schafer établit une frontière herméneutique étanche entre le sentiment subjectif d’impuissance (qui est une expérience affective indiscutable et douloureuse rapportée par le patient) et l’absence réelle d’agentivité (qui est une illusion théorique dans laquelle l’analyste ne doit jamais tomber). La visée ultime du processus thérapeutique consiste dès lors en une réappropriation progressive, courageuse et lucide par le patient de son statut d’agent responsable de ses créations mentales, de ses symptômes et de son propre destin.
6. Le tournant narratif en psychanalyse : La réalité comme construction textuelle
6.1 L’analysant comme co-auteur et le récit analytique
Au prolongement naturel de sa réflexion sur le langage de l’action, Roy Schafer inaugure au cours des années 1980 et 1990 ce que l’histoire des idées retiendra comme le tournant narratif en psychanalyse. Constatant que la séance de cure ne consiste pas en la fouille archéologique d’un gisement factuel enfoui sous le sol de l’inconscient, Schafer redéfinit la cure comme un travail dialogique de co-construction textuelle et narrative.
L’analysant et l’analyste ne sont plus envisagés selon le modèle asymétrique du patient malade apportant son symptôme et du savant détenteur du sens objectif décodant la vérité brute. Ils sont deux interlocuteurs engagés dans une œuvre commune de co-écriture. L’analysant arrive sur le divan avec un récit de vie fragmenté, contradictoire, saturé d’impasses et de fatalismes morbides. Le travail analytique consiste à réorganiser ce matériel pour donner naissance à un récit alternatif plus riche, plus cohérent et plus habitable.
Schafer insiste sur la pluralité irréductible des versions interprétatives. Il n’existe pas une unique biographie psychique définitive qui attendrait d’être découverte à l’identique. Une même enfance, un même trauma ou une même rupture relationnelle peuvent être racontés selon de multiples perspectives théoriques et narratives. Dès lors, la valeur d’une interprétation psychanalytique ne se mesure pas à sa conformité avec une prétendue réalité historique objective, mais à sa cohérence narrative interne, à sa puissance d’élucidation globale et à sa capacité à rouvrir des perspectives d’action vivantes pour le patient.
6.2 Narrative Actions in Psychoanalysis (1992) : Principes et méthode
En 1992, Schafer rassemble et affine sa théorie narrative dans un ouvrage de référence : Narrative Actions in Psychoanalysis. Il y approfondit l’articulation entre l’action language et les théories de la critique littéraire contemporaine, démontrant que la narration n’est pas simplement un discours sur la vie, mais qu’elle constitue en elle-même un ensemble d’actions psychiques majeures (narrative actions).
S’inspirant de la théorie des genres narratifs forgée par le critique Northrop Frye, Schafer analyse avec une stupéfiante perspicacité clinique les quatre grands genres littéraires que les patients mobilisent inconsciemment pour mettre en scène leur existence :
- Le genre tragique : Le sujet se raconte comme le jouet accablé d’un destin inexorable, d’une faute originelle indélébile ou d’une malédiction parentale contre laquelle toute lutte est vaine d’avance.
- Le genre romanesque (ou héroïque) : Le sujet dramatise sa vie comme une quête éperdue pour retrouver un paradis perdu, une mère idéale immaculée ou une pureté morale absolue face aux agressions du monde.
- Le genre comique : Le récit s’organise autour de l’évitement de tout conflit sérieux, le patient utilisant l’humour, la dérision et l’optimisme forcé pour maintenir à distance la souffrance et la mort.
- Le genre ironique : C’est la position de lucidité désabusée et de scepticisme mordant par laquelle le sujet commente ses propres échecs avec détachement sans jamais s’impliquer émotionnellement dans une action transformatrice.
Le travail interprétatif de l’analyste consiste à repérer le genre littéraire rigide dans lequel le patient a enfermé son existence pour l’aider à réécrire sa trajectoire sous un mode plus souple et moins destructeur. Schafer met également en évidence l’intertextualité constitutive de la cure : le récit final issu de la cure n’est ni le monologue solitaire du patient ni le cours magistral de l’analyste, mais un texte hybride forgé au confluent du matériel biographique apporté par le sujet et des cadres théoriques et herméneutiques de l’analyste.
6.3 Vérité historique contre vérité narrative : Le débat épistémologique
Cette théorisation narrative propulse Roy Schafer au centre de l’un des débats épistémologiques les plus virulents de la fin du XXe siècle : l’opposition entre vérité historique et vérité narrative, formalisée concomitamment par Donald P. Spence dans son ouvrage fondateur Narrative Truth and Historical Truth (1982). Alors que la psychanalyse freudienne classique prétendait exhumer les faits réels du passé à la manière d’un archéologue méticuleux, Schafer et Spence affirment que le passé n’est jamais accessible dans sa virginité brute, indépendamment de la mise en intrigue discursive opérée dans l’ici et maintenant de la séance.
Cette position a valu à Schafer de violentes attaques venues des rangs traditionalistes, qui l’ont accusé de sombrer dans un relativisme historique absolu, un subjectivisme stérile, voire de nier la réalité tragique des abus réels ou des traumas réels de l’enfance. Schafer a répondu à ces accusations avec une rigueur implacable. Il n’a jamais contesté la factualité brute des événements matériels ou traumatiques de l’histoire d’un individu. Ce qu’il affirme, c’est que ces événements ne deviennent psychiquement opérants qu’au moment où ils sont investis de signification et insérés dans une trame narrative par le sujet.
Le critère supérieur de pertinence clinique ne réside donc pas dans l’exactitude policière d’un fait matériel inaccessible, mais dans la fécondité pragmatique de l’interprétation. Une vérité narrative est thérapeutique si elle permet au patient de conférer une intelligibilité nouvelle à son passé, de réduire ses sentiments chroniques de culpabilité inconsciente et d’acquérir une marge de manœuvre inédite pour déployer son agentivité dans le présent.
7. L’attitude analytique : Définition, neutralité et présence clinique
7.1 The Analytic Attitude (1983) : Un manuel éthique et technique
Parallèlement à ses refondations linguistiques et narratives, Roy Schafer publie en 1983 un ouvrage capital consacré à la pratique concrète de la cure : The Analytic Attitude. Ce livre, unanimement salué pour sa sagesse clinique, son élégance et son humanité profonde, s’impose d’emblée comme un guide indispensable pour la formation des praticiens, abordant l’éthique du métier par-delà les querelles d’écoles dogmatiques.
Schafer y définit « l’attitude analytique » non pas comme une série de règles techniques figées (comme le fait de garder le silence, de faire payer les séances manquées ou d’interpréter le complexe d’Œdipe), mais comme une disposition d’esprit interne, stable et rigoureusement disciplinée chez l’analyste. Cette attitude est guidée par un respect inconditionnel de l’autonomie, de la liberté intérieure et de la singularité radicale du fonctionnement psychique de l’analysant. L’analyste schaférien n’est ni un directeur de conscience, ni un prédicateur moral, ni un ami réconfortant ; il est un auditeur voué exclusivement à l’élucidation du sens inconscient.
Dans cette perspective, le concept freudien de neutralité est profondément revisité et dépoussiéré. La neutralité ne saurait consister en une froideur glaciale, une impassibilité de marbre ou un silence punitif, qui ne sont que des déformations caricaturales et sadisantes de la technique. Pour Schafer, la véritable neutralité analytique est une impartialité bienveillante. L’analyste maintient une équidistance scrupuleuse entre les désirs pulsionnels du patient, ses impératifs moraux et ses exigences défensives, sans jamais prendre parti pour une instance contre une autre. Elle exige de la part de l’analyste une auto-analyse incessante pour repérer et désactiver ses propres tentations de séduction, de contrôle ou d’endoctrinement théorique.
7.2 Empathie, neutralité bienveillante et gestion du contre-transfert
Dans The Analytic Attitude, Schafer consacre des pages éblouissantes à la fonction technique de l’empathie, dialoguant de manière critique mais féconde avec les travaux contemporains de Heinz Kohut et de la psychologie du soi. Tout en reconnaissant la centralité absolue de l’empathie, Schafer met en garde la communauté analytique contre le risque d’une dérive sentimentale ou réparatrice :
- L’empathie n’est pas une fin en soi ni une manifestation d’amour bienveillant destinée à guérir magiquement les déficits narcissiques précoces du patient.
- Elle doit être rigoureusement envisagée comme un instrument d’observation et de connaissance clinique. L’analyste fait l’effort d’éprouver temporairement et par procuration la position subjective de l’autre afin de saisir de l’intérieur les angoisses et les terreurs qui motivent ses actes psychiques.
De même, Schafer propose une approche hautement exigeante de la gestion du contre-transfert. L’analyste doit faire preuve d’une vigilance sans faille face à son propre furor sanandi (sa fureur de guérir), son besoin d’être admiré ou son désir d’imposer au patient sa propre vision du bonheur ou de la normalité. Schafer critique sans complaisance les postures paternalistes, autoritaires ou sournoisement manipulatrices qui sévissent dans la pratique standard.
Le contre-transfert n’est pas un dysfonctionnement honteux à réprimer, mais la boussole clinique la plus précieuse : en analysant les sentiments de colère, d’ennui, de panique ou de séduction qui l’envahissent en séance, l’analyste décrypte les actions discursives que le patient lui fait subir inconsciemment afin de rejouer des scénarios infantiles non résolus. L’attitude analytique consiste à ressentir ces pressions sans s’y soumettre, pour les restituer au travail interprétatif.
7.3 L’interprétation psychanalytique repensée dans l’espace clinique
L’application du modèle schaférien modifie radicalement la substance et la musicalité de l’interprétation en cabinet. L’interprétation cesse d’être délivrée comme un oracle professoral ou un diagnostic péremptoire qui assénerait au patient une vérité universelle venue d’en haut. Elle se conçoit au contraire comme une invitation au dialogue, une hypothèse de travail proposée avec tact et humilité à la réflexion partagée.
Schafer insiste avec une méticulosité extrême sur l’importance du timing, de l’intonation et de la formulation grammaticale. Il proscrit vigoureusement l’utilisation du jargon métapsychologique dans les échanges directs avec l’analysant. Dire à un patient : « Vous faites une fixation prégénitale sur votre mère et votre Surmoi vous châtie par l’angoisse de castration », relève d’une violence théorique inutile et stérile. L’analyste schaférien s’exprime dans le langage ordinaire du patient, tout en restructurant subtilement sa grammaire pour y réinjecter l’action et le choix.
L’effet véritablement transformateur de l’interprétation réside dans l’invitation faite au sujet de reconnaître sa participation active dans ce qu’il croyait être une fatalité subie. Au lieu de dire : « Votre angoisse surgit parce que votre pulsion agressive menace de submerger votre Moi », l’analyste suggère : « Remarquez la façon dont, à l’instant même où vous ressentez une profonde colère envers moi, vous commencez à vous tourmenter avec des pensées catastrophistes afin de vous punir préventivement d’avoir osé éprouver cette colère ». L’interprétation devient un levier d’émancipation éthique qui rend le patient à lui-même.
8. Schafer, le genre et la féminité : Réévaluation critique du modèle freudien
8.1 La déconstruction du phallocentrisme classique
Dès les années 1970, Roy Schafer fait figure de précurseur courageux en engageant une critique frontale et sans concession des thèses freudiennes classiques concernant la sexualité féminine, la féminité et les théories du genre. Dans une série d’essais devenus célèbres (notamment son texte séminal Problems in Freud’s Psychology of Women, 1974), il dissèque les préjugés culturels patriarcaux qui ont été indûment érigés en axiomes biologiques universels au sein de la métapsychologie.
Schafer s’attaque directement aux piliers du dogme freudien de la féminité :
- L’axiome selon lequel la fille se définirait originairement par un manque, une infériorité anatomique perçue avec horreur (le fantasme de castration).
- Le postulat que le développement psychosexuel normal de la femme reposerait sur l’« envie du pénis » (penis envy).
- L’idée que la féminité aboutie exigerait l’abandon de l’activité au profit d’une posture passive et masochiste.
- L’allégation que le Surmoi féminin serait structurellement moins développé, moins autonome et moralement inférieur à celui de l’homme.
Schafer dénonce la circularité idéologique de ces thèses. Il démontre que Freud a confondu les effets d’une organisation sociale oppressive spécifique avec des lois du développement biologique. La passivité et le masochisme observés chez les patientes viennoises de la fin du XIXe siècle n’étaient pas des destins naturels de la biologie féminine, mais des compromis défensifs actifs adoptés par des femmes contraintes par un ordre victorien rigide. En appliquant son langage de l’action à cette question, Schafer affirme que le masochisme féminin n’est pas une substance ontologique, mais une manière d’agir imposée par des attentes culturelles intériorisées.
8.2 Dialogue avec la théorie féministe et les psychanalystes contemporaines
L’engagement intellectuel de Schafer sur les questions de genre ne s’est pas fait en vase clos ; il s’est nourri d’un compagnonnage intellectuel d’une rare fécondité avec les grandes théoriciennes féministes de la psychanalyse américaine, notamment Nancy Chodorow, Jessica Benjamin et Muriel Dimen. Schafer a été l’un des très rares analystes hommes de l’establishment à accueillir avec enthousiasme les critiques féministes et à intégrer pleinement leurs apports dans la revue théorique de la métapsychologie.
En dialogue avec ces théoriciennes, Schafer défend l’existence d’une subjectivité féminine autonome et positive dès les premiers stades de la vie, qui ne doit rien à l’hypothèse d’une privation ou d’un déficit d’organe. Il participe activement à la réévaluation radicale de l’angoisse de castration : loin d’être le pivot universel et indépassable de toute structuration humaine, l’angoisse de castration masculine est souvent la métaphore somatique rétrospective d’une angoisse beaucoup plus précoce et universelle : l’angoisse de désintégration, de perte des frontières du soi et d’annihilation dans la relation primitive à la mère.
Cette ouverture intellectuelle permet à Schafer d’anticiper de plusieurs décennies les questionnements contemporains sur la pluralité et la fluidité des genres. En désarrimant le genre de son ancrage strictement anatomique pour le rattacher à l’ordre des identifications psychiques et des narrations subjectives, il libère la clinique psychanalytique de ses présupposés hétéronormatifs et moralisateurs, offrant un cadre d’écoute émancipé de toute pathologisation a priori des sexualités et des identités non traditionnelles.
8.3 Retraduction des étapes du développement psychosexuel
Dans ses relectures de la psychosexualité, Schafer applique avec une cohérence exemplaire sa méthode de retraduction en langage de l’action. Le célèbre complexe d’Œdipe n’est plus envisagé comme un schéma mécanique dicté par la fatalité biologique des hormones ou de l’anatomie, mais comme une structure narrative relationnelle d’une immense complexité symbolique.
Pour Schafer, la situation œdipienne représente un défi narratif : celui où l’enfant apprend à se situer en tant qu’agent au sein d’une configuration triangulaire impliquant l’amour, la jalousie, la rivalité, l’exclusion et la reconnaissance des générations. Schafer réhabilite l’importance primordiale des liens d’attachement précoces avec la figure maternelle pour les deux sexes. L’assignation de genre et l’identité sexuelle cessent d’être considérées comme des données statiques gravées dans le marbre au stade phallique pour devenir un ensemble continu d’actes performatifs, relationnels et sociaux que l’individu réactualise tout au long de son existence.
L’apport de cette relecture pour la technique clinique est inestimable. En cabinet, l’analyste n’a plus pour mission d’assigner le patient ou la patiente à des normes de genre prédéfinies (comme le fait de sommer une femme d’assumer sa « passivité maternelle »). La cure devient un espace sécurisé où l’analysant peut déconstruire les récits de genre répressifs qui ont entravé son développement pour inventer une manière d’être sexué qui soit authentiquement la sienne, soutenue par une éthique de l’autonomie et de la liberté.
9. Confrontations théoriques : Dialogue avec les relations d’objet et le courant relationnel
9.1 Schafer et l’école kleinienne : Convergences et divergences
Tout au long de son itinéraire théorique, Roy Schafer a entretenu une relation dialectique complexe et passionnée avec l’école kleinienne, particulièrement développée à Londres. Dans de multiples essais cliniques, Schafer ne cache pas sa profonde admiration pour la richesse phénoménologique, l’audace clinique et la puissance évocatrice des descriptions kleiniennes du monde intérieur. L’accent mis par Melanie Klein sur les angoisses persécutives précoces, les fantasmes sadiques-oraux et l’accès douloureux à la position dépressive lui paraît capturer la terreur et la splendeur de l’enfance bien plus fidèlement que l’académisme aseptisé de l’Ego Psychology américaine.
Cependant, cette admiration clinique se double d’une critique épistémologique sans concession. Schafer refuse catégoriquement l’hypothèse kleinienne de la pulsion de mort innée (death instinct) comme explication biologique ultime de l’agressivité humaine. Pour Schafer, postuler une pulsion de mort biologique revient à réintroduire le démon mécaniste sous sa forme la plus obscurantiste. De même, il reproche souvent aux écrits kleiniens une propension mythologique néfaste qui réifie les fantasmes inconscients en micro-personnages guerroyant à l’intérieur du corps maternel fantasmé.
Schafer opère ainsi une brillante retraduction de la clinique kleinienne dans les termes du langage de l’action. Les fameux fantasmes inconscients décrits par Klein ne sont pas des entités concrètes mais des actions imaginatives intentionnelles. Le clivage de l’objet (splitting) n’est pas une fracture mécanique de la matière psychique, mais l’acte par lequel le patient sépare délibérément dans son esprit les expériences gratifiantes des expériences frustrantes afin de préserver son amour des attaques de sa propre haine. Quant à l’identification projective, Schafer la redéfinit comme une action relationnelle et communicative puissante par laquelle un sujet traite l’autre d’une façon spécifique pour lui faire éprouver activement les sentiments qu’il désavoue en lui-même.
9.2 L’influence de l’école britannique des relations d’objet (Fairbairn, Winnicott)
L’affinité élective de Roy Schafer s’exprime avec une limpidité encore plus éclatante envers les représentants majeurs du Groupe des Indépendants britanniques (le Middle Group), tout particulièrement W.R.D. Fairbairn et Donald W. Winnicott. Schafer souscrit sans réserve à l’axiome fondateur de Fairbairn selon lequel l’énergie humaine est constitutivement en quête d’objet (object-seeking) et non pas aveuglément orientée vers la décharge du plaisir (pleasure-seeking). Cette convergence fondamentale ancre définitivement Schafer dans le paradigme relationnel : le drame humain se joue dans l’espace intersubjectif de la reconnaissance d’autrui et non dans les canaux hydrauliques de la libido.
Schafer puise également abondamment dans la sensibilité clinique de Donald Winnicott, partageant son attention bienveillante pour l’espace transitionnel, le paradoxe et le jeu. La capacité de jouer avec les significations, sans être sommé de choisir prématurément entre réalité extérieure objective et illusion intérieure, constitue pour Schafer le cœur même de l’expérience psychanalytique féconde. Cependant, Schafer conserve son habituelle lucidité critique : il met en garde contre l’idéalisation sentimentale de la « mère suffisamment bonne » (good-enough mother), avertissant que ce concept ne doit pas être transformé en un nouvel impératif moral culpabilisant pour les mères réelles, ni en un fantasme de perfection nourri par l’analyste.
L’articulation entre l’action language et les théories de l’intériorisation de l’école britannique permet à Schafer de forger une synthèse originale. Le monde interne n’est plus une maison peuplée de fantômes figés, mais un ensemble de relations vivantes que l’agent continue d’animer, de réinventer et de mettre en scène quotidiennement dans son rapport avec le monde réel.
9.3 Positionnement face au tournant relationnel américain
L’émergence, à partir de la fin des années 1980, du courant de la psychanalyse relationnelle américaine – propulsé par des figures telles que Stephen Mitchell, Jay Greenberg, Lewis Aron et Philip Bromberg – doit une dette intellectuelle immense et explicitement reconnue à l’œuvre de Roy Schafer. En déconstruisant la métapsychologie mécaniste et en réhabilitant la place de la relation, du contexte et de la narration, Schafer a déblayé le terrain épistémologique sur lequel la psychanalyse relationnelle a pu prospérer.
Pourtant, Schafer a toujours conservé une position d’autonomie exigeante et parfois critique au sein de ce mouvement, refusant de s’y dissoudre totalement. Tout en applaudissant la remise en cause de l’illusion de l’analyste omniscient et neutre au sens chirurgical, Schafer a continuellement alerté ses collègues relationnels contre les dérives potentielles de leur modèle. Il voyait avec inquiétude le risque d’un aplatissement de la réalité psychique dans un constructivisme social absolu ou un pur interpersonnalisme, où l’inconscient individuel se dissoudrait dans une simple négociation communicationnelle entre deux partenaires.
Schafer a maintenu avec obstination une rigueur herméneutique centrée sur la responsabilité individuelle de l’analysant. Même au cœur d’une matrice intersubjective co-créée, chaque individu demeure l’auteur singulier de ses fantasmes, de ses défenses et de ses actions psychiques. L’analyste schaférien ne se sert pas du concept de co-construction relationnelle pour diluer sa responsabilité éthique, ni pour encourager le patient à rejeter ses impasses sur les manquements supposés de l’environnement ou de l’analyste. C’est cette tension féconde entre contextualisme relationnel et exigence d’agentivité personnelle qui confère à la pensée de Schafer son équilibre clinique incomparable.
10. Les débats et controverses entourant le langage de l’action
10.1 La réaction des traditionalistes de la psychologie du moi
La publication d’A New Language for Psychoanalysis a provoqué une onde de choc sans précédent au sein des institutions psychanalytiques orthodoxes, dominées par les ténors de l’Ego Psychology. Des figures majeures de l’Association psychanalytique internationale (API) et de l’American Psychoanalytic Association, telles que Charles Brenner, Leo Rangell et Jacob Arlow, ont réagi avec une hostilité passionnée, dénonçant une tentative de sabordage de l’édifice freudien fondamental.
Les critiques ont accusé Schafer de trahir l’essence même de la découverte freudienne en liquidant les fondements biologiques de la métapsychologie. Selon ses détracteurs, évacuer le concept d’énergie pulsionnelle et la topique du Moi-Ça-Surmoi revenait à jeter le bébé avec l’eau du bain, privant la psychanalyse de ce qui faisait sa force d’explication causale face aux autres psychologies. Leo Rangell a accusé Schafer de dériver vers une psychologie superficielle de la conscience, transformant l’analyse en une sorte de thérapie existentielle ou de thérapie cognitive précoce fondée sur la volonté consciente du sujet.
Schafer s’est engagé dans cette controverse avec un brio dialectique redoutable. Dans de nombreux articles polémiques, il a réfuté point par point les accusations de ses pairs, démontrant que ce n’était pas lui qui trahissait Freud, mais les tenants de l’Ego Psychology qui trahissaient l’écoute clinique vivante en la pétrifiant dans un réductionnisme scientiste archaïque. Schafer a démontré que son modèle n’abandonnait en rien la spécificité des significations inconscientes, mais qu’il offrait au contraire une armature rigoureuse pour les conceptualiser sans recourir à des mythes physicalistes dépassés.
10.2 Le reproche du volontarisme et de la culpabilisation du patient
L’une des objections les plus sérieuses et les plus tenaces adressées à la pensée de Roy Schafer concerne le risque de volontarisme et de culpabilisation du patient. Si l’on affirme que tout symptôme, tout sentiment d’impuissance et toute résistance sont des actions entreprises délibérément par le patient en tant qu’agent, ne risque-t-on pas de conclure que le patient est directement et moralement responsable de sa dépression, de son angoisse ou de son traumatisme ? L’approche schaférienne ne revient-elle pas à blâmer la victime (victim-blaming) en lui intimant l’ordre de « décider » d’aller mieux ?
Conscient de ce péril, Schafer a développé une argumentation théorique d’une rare subtilité pour dissiper tout malentendu moralisateur. Il a établi une distinction catégorielle absolue entre la responsabilité causale inconsciente et la culpabilité morale :
- Reconnaître qu’un patient agit inconsciemment pour produire un état de paralysie psychique ne signifie en aucun cas porter un jugement moral contre lui ou le considérer comme coupable au sens juridique ou théologique.
- Le patient accomplit cette action parce qu’il croit sincèrement et inconsciemment qu’elle est la seule issue possible pour échapper à une catastrophe psychique encore plus effroyable (la perte de l’amour d’autrui, la folie, la destruction narcissique).
Schafer analyse le sentiment d’impuissance rapporté par les analysants non pas comme une lâcheté coupable, mais comme une manœuvre active de protection psychique hautement sophistiquée. Cependant, Schafer a admis les immenses difficultés pratiques d’application de sa méthode face à des patients profondément désorganisés, confrontés à des décompensations psychotiques ou à des traumatismes corporels massifs, où l’interpellation directe de l’agentivité risque d’être vécue comme une persécution surmoïque insoutenable si elle n’est pas enveloppée d’un tact clinique infini.
10.3 Les limites linguistiques et ontologiques de l’Action Language
Par-delà les querelles institutionnelles, le langage de l’action de Schafer s’est heurté à des limites intrinsèques que la postérité a justement soulignées. La critique la plus immédiate formulée par les praticiens de terrain a concerné la complexité et l’inconfort esthétique de la prose grammaticale préconisée. Forcer la réflexion clinique à s’exprimer continuellement par des périphrases adverbiales et verbales (« il agit de façon dépressivement auto-dévaluatrice » au lieu de « il est déprimé ») a parfois confiné à une gymnastique linguistique artificielle et rébarbative, rendant les écrits théoriques de Schafer particulièrement ardus d’accès.
Sur le plan ontologique, de nombreux théoriciens ont pointé l’angle mort du modèle schaférien concernant la réalité du corps biologique, de la sensorialité brute et de la psychosomatique. En réduisant l’ensemble de l’expérience humaine à des actions, des motifs discursifs et des narrations symboliques, que fait-on de la maladie organique, de la pulsion dans son enracinement somatique pré-verbal, ou du trauma néonatal survenu bien avant l’avènement du langage ? Le modèle de Schafer montre ses limites face aux pathologies du vide, aux traumatismes précoces non représentables et aux manifestations psychosomatiques pures, qui résistent par nature à une herméneutique exclusivement textuelle.
Il convient de noter que Roy Schafer lui-même a fait preuve d’une plasticité intellectuelle admirable en reconnaissant certaines de ces butées. Dans la dernière partie de son œuvre, il a assoupli considérablement la rigidité syntaxique de son langage de l’action initial, abandonnant l’injonction formelle à la contorsion adverbiale pour privilégier une écoute narrative plus fluide, intégrant la dimension tragique et non verbalisable de l’existence humaine.
11. Applications cliniques contemporaines : La méthode Schafer en cabinet
11.1 Reformulation des défenses : Du refoulement au désaveu d’action
L’apport pratique de Roy Schafer transforme de manière spectaculaire le travail quotidien de repérage et d’interprétation des mécanismes de défense en cabinet. Dans l’approche analytique traditionnelle, les défenses du patient sont souvent abordées comme des fortifications massives et impersonnelles que l’analyste devrait briser, forcer ou contourner. Avec Schafer, toute idée d’attaque frontale ou de confrontation brutale est bannie au profit d’une investigation collaborative continue de l’activité défensive conçue comme une action d’auto-protection sensée.
L’attention clinique est minutieusement portée sur la manière dont le patient se rend passif face à sa propre trajectoire. Lorsqu’un analysant s’installe dans la plainte répétitive, déplorant qu’il « ne peut pas s’empêcher de procrastiner » ou que ses « crises d’angoisse le paralysent sans qu’il ne comprenne rien », l’analyste schaférien ne cherche pas à déterrer un souvenir refoulé miraculeux. Il aide patiemment le patient à observer l’action précise qu’il accomplit dans le présent : « Observez comment, dès que l’occasion d’une promotion professionnelle se dessine, vous commencez activement à saturer votre emploi du temps d’obligations annexes pour vous empêcher de déposer votre candidature ».
Cette technique permet une exploration lumineuse des bénéfices secondaires du symptôme, envisagés non pas comme des corruptions opportunistes de la névrose, mais comme des motifs intentionnels puissants opérant en silence. Le patient découvre avec stupeur et soulagement qu’il n’est pas le réceptacle défaillant d’un symptôme absurde, mais le bâtisseur scrupuleux d’un compromis défensif destiné à maintenir des liens d’amour anciens ou à conjurer des deuils impossibles. Cette prise de conscience ouvre la voie à un changement structurel véritable.
11.2 Le travail du transfert comme narration vivante dans l’ici et maintenant
Dans la méthode élaborée par Schafer, le concept de transfert quitte les sphères de la répétition mécanique du passé pour s’ancrer dans l’immédiateté dramatique de la relation en cours de déploiement en séance. Le transfert est appréhendé comme une mise en scène active d’un scénario relationnel historique que l’analysant fait jouer à l’analyste dans l’ici et maintenant du cabinet.
La boussole technique de l’analyste consiste à identifier les actions discursives que le patient tente d’exercer sur lui :
- Le patient cherche-t-il, par son flux ininterrompu de paroles, à anesthésier la capacité de penser de l’analyste ?
- Tente-t-il, par des soupirs répétés et des silences pesants, de culpabiliser l’analyste pour lui faire endosser le rôle d’un parent négligent et maltraitant ?
- Cherche-t-il à séduire intellectuellement son interlocuteur pour le dissuader d’explorer des zones de grande vulnérabilité narcissique ?
L’interprétation du transfert s’articule directement à ces actions vivantes. Au lieu d’interpréter le transfert de manière archéologique (« Vous voyez en moi votre mère qui vous rejetait »), l’analyste pointe l’acte en cours : « En me disant que mes interventions sont inutiles tout en me regardant avec détresse, vous tentez de me faire éprouver ce que c’est que de se sentir impuissant et rejeté, exactement comme vous vous sentiez impuissant face à l’imprévisibilité de votre mère ». La répétition compulsive cesse dès lors d’être un destin aveugle pour devenir une occasion en or de re-narration émancipatrice.
11.3 La terminaison de la cure selon les critères schafériens
La question de la fin d’une cure psychanalytique a souvent suscité des idéalisations excessives dans la littérature classique, la terminaison étant parfois décrite comme l’atteinte mythique d’une maturité génitale absolue, la liquidation intégrale de tout conflit ou la guérison magique de toute souffrance. Roy Schafer récuse radicalement ces mythes scientistes et narcissiques pour proposer des critères de fin d’analyse d’une maturité éthique exemplaire.
Pour Schafer, une psychanalyse réussie ne se mesure pas à l’extinction totale des conflits psychiques – qui sont consubstantiels à la condition humaine –, mais à l’acquisition durable par le patient d’une compétence narrative polyphonique et d’une capacité stable à s’auto-analyser en tant qu’agent. Le sujet qui quitte le divan a appris à devenir le propre analyste de ses actions : face à l’émergence d’une angoisse ou d’un échec, il ne retombe plus dans la détresse passive d’une fatalité subie, mais se demande quelles actions il est en train d’accomplir inconsciemment et pour quelles raisons il les mène.
La fin de la cure implique également l’accession à une posture tragique sereine. Schafer emprunte à la tragédie grecque l’idée selon laquelle grandir consiste à accepter stoïquement les limitations inhérentes à toute existence humaine : l’irréversibilité du temps perdu, le caractère imparfait des objets d’amour, l’inéluctabilité de la mort et l’impossibilité de réaliser tous ses désirs. L’analysant accompli abandonne ses récits comiques d’invulnérabilité ou ses lamentations mélodramatiques pour habiter pleinement un récit ouvert, marqué par l’humilité, le courage d’agir et la générosité envers autrui.
12. Héritage intellectuel et portée posthume (1922-2018) : Bilan d’une œuvre majeure
12.1 La reconnaissance institutionnelle tardive et les distinctions académiques
Si la radicalité de ses remises en question épistémologiques a d’abord suscité la défiance et la rancœur des cercles conservateurs de la psychanalyse, la fin du siècle a rendu à Roy Schafer la justice académique et institutionnelle qui lui était due. La communauté analytique internationale a fini par mesurer l’incomparable salubrité théorique d’un travail qui a sauvé la psychanalyse américaine d’une sclérose mortifère en la réconciliant avec l’esprit des humanités.
La consécration culmine en 1993 avec l’attribution à Roy Schafer du prestigieux prix Sigourney (The Sigourney Award), la plus haute distinction mondiale récompensant les contributions exceptionnelles à la théorie et à la pratique de la psychanalyse. Le jury a salué unanimement un penseur visionnaire, capable d’embrasser l’évaluation clinique, l’épistémologie de l’action, l’attitude éthique et la critique féministe dans un ensemble cohérent et transformateur.
Tout au long de ses dernières années, Schafer a continué d’occuper une place centrale dans les débats contemporains, dispensant des conférences magistrales à travers le monde, publiant de nouvelles études cliniques et présidant des comités scientifiques majeurs. Ses ouvrages ont été traduits dans de nombreuses langues, devenant des piliers de l’enseignement universitaire et clinique en Europe, en Amérique latine et au Moyen-Orient. Jusqu’à son décès le 5 août 2018 à l’âge vénérable de 95 ans, Schafer a incarné une référence morale et intellectuelle inattaquable, respectée tant pour son intégrité sans compromis que pour sa gentillesse clinique légendaire.
12.2 L’influence pérenne sur la psychologie clinique et les humanités
L’héritage intellectuel de Roy Schafer déborde très largement les frontières traditionnelles de la cure analytique. Dans le champ de la théorie littéraire, des études narratives et de l’herméneutique textuelle, ses modélisations des actions narratives et des genres dramatiques demeurent des sources inépuisables d’inspiration pour comprendre comment les fictions construisent le sujet et comment le langage structure l’expérience intime.
Dans l’univers de la psychologie clinique et de la psychothérapie contemporaine, Schafer a profondément modernisé la formation des praticiens de toutes obédiences. L’accent qu’il a placé sur « l’attitude analytique », la bienveillance impartiale et l’écoute scrupuleuse des mouvements contre-transférentiels est devenu la norme éthique et technique de la formation contemporaine. En anticipant dès les années 1970 les courants constructivistes, narratifs et intersubjectifs qui dominent aujourd’hui le champ des psychothérapies, Schafer s’affirme comme un prophète conceptuel dont les intuitions n’ont rien perdu de leur pertinence.
De plus, ses travaux fournissent une boîte à outils méthodologique inestimable pour toutes les approches intégratives qui cherchent aujourd’hui à jeter des ponts entre la psychanalyse, la philosophie de l’action, la linguistique pragmatique et les neurosciences cognitives. En rappelant que l’esprit n’est pas un ensemble de circuits mécaniques aveugles mais une création continue de sens ancrée dans la responsabilité d’un sujet, Schafer a fourni à la psychodynamique contemporaine ses armes les plus solides face aux réductions scientistes et computationnelles du XXIe siècle.
12.3 Conclusion : Roy Schafer, le grand réformateur de l’esprit psychanalytique
Au terme de cette traversée intégrale d’une œuvre immense s’étalant sur près de sept décennies, Roy Schafer apparaît incontestablement comme l’un des plus grands réformateurs de la pensée psychanalytique depuis Freud. Ni renégat iconoclaste cherchant à détruire l’édifice, ni dévot dogmatique répétant sans fin les paroles du maître, Schafer a incarné la fidélité critique dans sa forme la plus sublime : celle qui consiste à transformer la théorie pour qu’elle reste fidèle à son intuition fondatrice d’émancipation humaine.
En libérant la clinique des chaînes rouillées d’une métapsychologie énergétiste et chosifiante, Schafer a rendu à la psychanalyse son âme humaniste. Il a substitué au modèle de l’homme-machine gouverné par des pulsions aveugles la vision noble, exigeante et responsable d’un être humain créateur de son sens, co-auteur de ses récits de vie et capable, à travers l’épreuve de la parole partagée, de se réapproprier la plénitude de ses actes mentaux. C’est ce message de liberté intérieure, de rigueur épistémologique et de dignité subjective qui assure à Roy Schafer une place éternelle et lumineuse au panthéon des géants de la psychanalyse mondiale.
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