Biography
L’histoire de la psychanalyse au cours de la seconde moitié du vingtième siècle est indissociable de la figure tutélaire de Robert S. Wallerstein (1921-2014). Témoin privilégié et acteur central des métamorphoses de la discipline freudienne, Wallerstein a incarné pendant plus de six décennies la conscience critique, épistémologique et institutionnelle de la psychanalyse internationale. Alors que le paradigme psychanalytique connaissait aux États-Unis un essor institutionnel fulgurant au lendemain du second conflit mondial, suivi d’une crise d’identité profonde face à l’émergence des neurosciences et des thérapies comportementales, il a su bâtir des passerelles pérennes entre la rigueur de l’investigation empirique et la profondeur de la clinique des profondeurs.
Clinicus et chercheur infatigable, Robert Wallerstein s’est illustré par un refus constant des dogmatismes réducteurs. Qu’il s’agisse de concevoir et mener à bien le monumental Projet de recherche sur la psychothérapie (Psychotherapy Research Project) au sein de la célèbre Menninger Clinic de Topeka, de théoriser le continuum inséparable unissant les approches expressives et de soutien, ou encore de guider l’Association Psychanalytique Internationale (API/IPA) à travers les turbulences du pluralisme théorique et de la démédicalisation de la pratique, sa trajectoire constitue une boussole intellectuelle majeure. Son interrogation historique posée lors du congrès de Montréal en 1987 — « Une psychanalyse ou plusieurs ? » — résonne encore aujourd’hui comme l’une des réflexions métathéoriques les plus lucides jamais formulées sur l’unité et la diversité de la science de l’inconscient.
Explorer la vie, l’œuvre et l’héritage intellectuel de Robert Wallerstein, c’est plonger au cœur des débats cruciaux qui continuent d’agiter la psychiatrie contemporaine, la psychopathologie clinique et l’épistémologie des sciences de l’esprit. À travers cette fresque intellectuelle exhaustive, nous nous proposons de restituer dans toute sa complexité la pensée d’un auteur qui n’a cessé de soutenir que la psychanalyse ne pouvait garantir sa survie et sa fécondité qu’en acceptant de confronter ses hypothèses les plus chères à l’épreuve méthodique de la réalité clinique et empirique.
1. Introduction biographique et contexte historique de Robert Wallerstein (1921-2014)
1.1 Origines familiales, exil européen et formation médicale
Robert Salo Wallerstein naît le 18 décembre 1921 à Berlin, au sein d’une famille juive ashkénaze cultivée, imprégnée des idéaux humanistes de la République de Weimar naissante. Son père, Menachem Wallerstein, médecin généraliste respecté, et sa mère, Sara, veillent à lui inculquer dès sa prime jeunesse l’amour des humanités classiques et de la science médicale. Toutefois, l’horizon intellectuel et social de l’Allemagne des années 1920 s’assombrit rapidement sous les assauts répétés de la crise économique et la montée inexorable de l’antisémitisme politique. Conscient des périls existentiels imminents, le couple Wallerstein prend la décision lucide d’émigrer vers le Nouveau Monde dès 1923, alors que le jeune Robert n’est âgé que d’un an et demi. La famille s’établit à New York, dans le quartier du Bronx, rejoignant une communauté dynamique d’émigrés européens qui allaient bientôt transformer en profondeur la vie intellectuelle américaine.
Brillant élève du système éducatif new-yorkais, Wallerstein manifeste très tôt une curiosité intellectuelle éclectique. Il effectue ses études supérieures au prestigieux Columbia College, où il développe une passion conjointe pour la littérature, la philosophie morale et les sciences de la nature. Il s’oriente naturellement vers la médecine, marchant sur les traces de son père, et intègre le College of Physicians and Surgeons de l’Université de Columbia. Durant ces années de guerre, le programme médical est intensifié afin de pourvoir aux besoins du conflit armé mondial. C’est dans ce creuset universitaire rigoureux qu’il découvre les fondements de la psychiatrie dynamique naissante, notamment au contact d’enseignants influencés par les premiers psychanalystes formés à Vienne et à Berlin ayant fui le nazisme.
L’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale constitue un catalyseur décisif pour les vocations médicales de sa génération. Convoqué pour son service militaire au sein du corps médical de l’armée américaine, le jeune docteur Wallerstein est confronté de manière directe aux névroses de guerre, aux états de choc traumatique et aux décompensations psychiques aiguës chez les soldats revenant des théâtres d’opérations du Pacifique et d’Europe. Ces expériences cliniques brutes ébranlent les certitudes de la neuropsychiatrie organiciste classique et ancrent chez lui la conviction que les dynamiques inconscientes, les conflits pulsionnels et les mécanismes de défense constituent la véritable trame de la souffrance psychique. Cette période forge de manière indélébile l’identité intellectuelle de Wallerstein : un esprit guidé par l’exigence méthodologique et la rationalité empirique américaine, mais fasciné par la profondeur herméneutique de la tradition psychanalytique d’Europe centrale.
1.2 L’entrée dans le champ psychanalytique d’après-guerre
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis deviennent le centre de gravité incontesté de la psychanalyse mondiale. Sous l’impulsion de maîtres émigrés d’Europe comme Franz Alexander, René Spitz, Heinz Hartmann ou Ernst Kris, la psychanalyse s’impose au sommet de l’orthodoxie psychiatrique américaine. Elle règne sans partage sur les départements universitaires, les revues savantes et les hôpitaux psychiatriques les plus prestigieux. Ce contexte d’effervescence constitue un climat particulièrement stimulant pour un jeune psychiatre désireux de pousser au plus haut niveau sa compréhension de la vie psychique.
Après son internat au Mount Sinai Hospital de New York, Wallerstein décide de s’engager dans une formation psychanalytique rigoureuse selon les critères formalisés et hautement sélectifs de l’American Psychoanalytic Association (APsaA). Il entreprend sa cure didactique, ses supervisions et ses séminaires théoriques au sein d’un appareil institutionnel dominé par l’Ego Psychology (psychologie du Moi), paradigme alors hégémonique formalisé par Heinz Hartmann, Anna Freud et David Rapaport. L’accent est alors mis sur les fonctions adaptatives du Moi, la sphère non conflictuelle de l’appareil psychique, la régulation des défenses et l’analyse minutieuse des résistances au cours de la cure type.
Toutefois, dès cette période initiatique, Wallerstein ne se contente pas d’assimiler les dogmes ambiants avec docilité. Doté d’un sens aigu de l’épistémologie, il perçoit avec une acuité singulière les tensions latentes qui traversent la psychanalyse de cette époque. D’une part, la discipline revendique haut et fort son appartenance aux sciences de la nature et à la médecine académique de pointe ; d’autre part, elle repose quasi exclusivement sur la méthode du compte rendu de cas clinique individuel (le case study), exempt de tout dispositif de contrôle empirique indépendant, ce qui l’expose aux soupçons de subjectivisme et de prophétie autoréalisatrice. Cette dissonance épistémologique fondamentale va constituer le point de départ de son itinéraire de chercheur : comment préserver l’incomparable profondeur clinique de l’écoute psychanalytique tout en dotant la discipline des instruments de validation empirique indispensables à sa reconnaissance scientifique ?
2. L’ancrage institutionnel à la Fondation Menninger : Le laboratoire d’une vie
2.1 Topeka comme épicentre de la psychiatrie psychodynamique
En 1949, attiré par la réputation grandissante d’un lieu unique au monde, Robert Wallerstein prend une décision qui orientera l’ensemble de son existence : il quitte la côte Est pour rejoindre Topeka, capitale de l’État du Kansas, au cœur des plaines du Midwest américain. C’est là que les frères Karl et William Menninger, épaulés par leur père Charles, ont édifié la Menninger Foundation, un complexe hospitalier, de formation et de recherche psychiatrique qui s’impose rapidement comme « la Mecque » de la psychiatrie psychodynamique mondiale. Topeka représente alors une utopie clinique réalisée, où la cure psychanalytique classique s’articule intimement avec le traitement institutionnel des pathologies les plus sévères.
À la Fondation Menninger, une synergie sans équivalent réunit des cliniciens chevronnés, des théoriciens de premier plan et des chercheurs en psychologie fondamentale. Wallerstein y côtoie des figures majeures telles que David Rapaport, le génial métathéoricien de la psychologie du Moi, Merton Gill, Paul Pruyser, ou encore George S. Klein. L’atmosphère est imprégnée d’un idéalisme scientifique extraordinaire. L’institution repose sur l’idée que toute la vie de l’hôpital psychiatrique — depuis les interactions quotidiennes entre soignants et patients jusqu’aux séances quotidiennes sur le divan analytique — doit être comprise et organisée selon les principes métapsychologiques freudiens. Ce laboratoire vivant offre à Wallerstein un terrain d’observation d’une richesse clinique inégalée, où se croisent névroses classiques, organisations limites de la personnalité et décompensations psychotiques.
Rapidement remarqué pour sa puissance de travail, sa clarté conceptuelle et son autorité naturelle, Wallerstein s’intègre au collège professoral de la Karl Menninger School of Psychiatry et gravit les échelons de l’institution. Il y exerce comme analyste formateur, superviseur clinique et directeur de recherches. Topeka n’est pas pour lui une simple étape de carrière, mais le véritable creuset où s’élabore sa méthode de travail : une immersion clinique sans compromis, adossée à une exigence réflexive permanente sur les conditions de possibilité du savoir psychanalytique.
2.2 L’émergence d’une volonté d’objectivation clinique
Au cœur de l’effervescence de Topeka, une insatisfaction intellectuelle croissante s’empare néanmoins de Robert Wallerstein et d’un petit groupe de ses pairs. Alors que la littérature psychanalytique ne cesse de vanter les succès spectaculaires de la cure analytique, les preuves tangibles de son efficacité thérapeutique font cruellement défaut en dehors des cercles d’initiés. Les comptes rendus cliniques traditionnels souffrent de biais méthodologiques évidents : sélection arbitraire des réussites thérapeutiques, occultation systématique des échecs ou des abandons en cours de route, et dépendance totale envers la mémoire et la subjectivité du psychanalyste traitant, qui est à la fois l’exécutant du traitement, l’observateur exclusif des données et le rapporteur des conclusions.
Confronté aux exigences grandissantes de la médecine universitaire d’après-guerre et à la naissance naissante de l’épidémiologie clinique, Wallerstein mesure l’impasse historique dans laquelle la psychanalyse s’enferme si elle s’obstine à récuser toute démarche d’évaluation systématique. Il s’associe alors étroitement avec des figures pionnières de la méthodologie clinique, notamment le statisticien et psychologue Lester Luborsky, l’analyste Merton Gill et l’écrivain-chercheur Helen Sargent. Ensemble, ils conçoivent l’ambitieux projet de transformer la clinique psychanalytique de Menninger en un véritable laboratoire expérimental naturaliste.
Cette volonté d’objectivation clinique ne participe en rien d’une volonté de dénaturer le mystère de la rencontre thérapeutique par un scientisme simplificateur. Il s’agit au contraire de sauver la clinique psychanalytique de ses propres travers dogmatiques en bâtissant un protocole capable de rendre compte de manière transparente, rigoureuse et reproductible de ce qui se passe effectivement au cours d’un traitement psychodynamique de longue durée. Ce projet va donner naissance à l’une des entreprises scientifiques les plus remarquables et les plus audacieuses de l’histoire de la santé mentale : le Projet de recherche sur la psychothérapie.
3. Le Projet de recherche sur la psychothérapie (PRP) : Genèse et méthodologie
3.1 Conception et protocole d’un dispositif d’étude unique sur trente ans
Inauguré officiellement en 1954 sous l’égide de la Fondation Menninger, le Psychotherapy Research Project (PRP) est conçu dès l’origine comme une vaste étude prospective et longitudinale destinée à explorer les déterminants, les processus et les résultats à long terme des psychothérapies psychodynamiques et des cures psychanalytiques. Sous la direction concertée d’une équipe où Robert Wallerstein prend rapidement un rôle prépondérant — jusqu’à en devenir le chercheur principal et le garant intellectuel —, le projet se fixe pour objectif de répondre à deux interrogations fondamentales : quels sont les changements psychiques réels induits respectivement par la cure analytique classique et par les psychothérapies d’orientation analytique ? Et quels sont les mécanismes d’action spécifiques et non spécifiques qui rendent compte de ces évolutions chez différents types de patients ?
Le dispositif expérimental repose sur une cohorte rigoureusement constituée de 42 patients adultes souffrant de troubles psychiatriques sévères mais ambulatoires, incluant des névroses complexes, de lourds troubles du caractère et ce que l’on commençait alors à conceptualiser sous le terme d’états limites (borderline). Le protocole d’évaluation s’articule autour d’une architecture temporelle tripartie d’une rigueur absolue :
- Le temps initial (T1) : Une batterie d’évaluations exhaustives avant le début du traitement, combinant entretiens psychiatriques semi-structurés, anamnèse psychosociale détaillée, passation de tests projectifs standardisés (Rorschach, TAT) et évaluation de la force du Moi à l’aide de l’échelle d’évaluation santé-maladie, la célèbre Health-Sickness Rating Scale (HSRS) développée spécifiquement pour le projet par Wallerstein et son équipe.
- Le temps de terminaison (T2) : Une réévaluation complète menée à la fin du traitement clinique (qui pouvait durer de deux à plusieurs années), mobilisant les mêmes instruments et une analyse détaillée des processus thérapeutiques engagés.
- Le temps de suivi post-thérapeutique (T3) : Une évaluation catamnestique menée deux à trois ans après la fin effective des soins, afin d’observer la pérennité ou l’érosion des acquis thérapeutiques dans la vie réelle du patient.
Cette méthodologie d’une ambition inouïe allait s’étendre sur près de trois décennies, faisant du PRP le suivi longitudinal le plus approfondi et le plus documenté jamais réalisé dans le domaine de la psychothérapie d’inspiration analytique.
3.2 Le défi méthodologique : Naturalisme clinique versus rigorisme expérimental
Concevoir un tel programme de recherche impliquait de résoudre un dilemme épistémologique redoutable : comment concilier le rigorisme des exigences expérimentales avec le respect absolu du cadre naturaliste de la cure psychanalytique ? À cette époque, le modèle émergent des essais contrôlés randomisés (ECR), hérité de la pharmacologie, commençait à s’imposer comme l’étalon-or de la recherche médicale. Or, Robert Wallerstein et ses collègues refusent catégoriquement de soumettre les patients à une randomisation aveugle qui aurait consisté à assigner au hasard un individu souffrant à la psychanalyse ou à une psychothérapie de soutien sans égard pour ses caractéristiques psychopathologiques singulières.
Wallerstein défend le choix d’un naturalisme clinique contrôlé. Les indications de traitement (psychanalyse pure, psychothérapie expressive-analytique ou psychothérapie de soutien) sont posées par les équipes cliniques ordinaires de Menninger sur la base de critères diagnostics réels, préservant ainsi la validité écologique de l’étude. Pour surmonter le risque de biais subjectif tout en évitant d’altérer la neutralité du sanctuaire thérapeutique par la présence de caméras ou d’observateurs dans la pièce — ce que la technique psychanalytique de l’époque jugeait rédhibitoire —, l’équipe invente des protocoles d’une ingéniosité remarquable. Les séances sont documentées par des notes cliniques détaillées rédigées immédiatement après chaque séance par les thérapeutes, tandis que l’évaluation des changements est confiée à un collège d’évaluateurs indépendants (psychologues et psychiatres) qui n’ont aucun lien thérapeutique avec les patients.
Ce double regard — l’immersion subjective du clinicien confrontée aux évaluations objectives et aveugles de chercheurs indépendants analysant les tests projectifs et les données cliniques — a permis de recueillir une masse colossale de données quantitatives et qualitatives sans corrompre le processus psychanalytique lui-même. Ce tour de force méthodologique demeure encore aujourd’hui un modèle du genre pour la recherche clinique en psychopathologie.
4. Résultats majeurs du Menninger Research Project et « Forty-Two Lives in Treatment »
4.1 L’ouvrage monumental de 1986 et ses révélations empiriques
Il aura fallu plus de trente ans de dépouillement minutieux, de débats théoriques passionnés et d’analyses statistiques pour que Robert Wallerstein publie en 1986 ce qui constitue sans doute son magnum opus : Forty-Two Lives in Treatment: A Study of Psychoanalysis and Psychotherapy. Cet ouvrage colossal de plus de 700 pages ne se contente pas de livrer des tableaux de corrélations statistiques ; il retrace avec une minutie chirurgicale le parcours existentiel, la dynamique transférentielle, les écueils cliniques et le devenir précis de chacun des 42 patients engagés dans l’aventure du PRP.
Les conclusions présentées par Wallerstein créent une véritable onde de choc au sein du monde psychanalytique international. En premier lieu, l’ouvrage met en pièces ce que l’on appelait le « mythe de la pureté technique ». Même chez les analystes les plus orthodoxes et les plus réputés de la Fondation Menninger, appliquant la cure type sur le divan à raison de quatre à cinq séances par semaine, l’observation montre que la technique réelle n’est jamais purement interprétative. Face aux résistances aiguës, aux angoisses d’effondrement ou aux régressions transférentielles massives des patients, les analystes recouraient fréquemment et spontanément à des interventions non interprétatives : rassurance, validation affective, clarification active, voire conseils éducatifs et modifications temporaires du cadre.
En second lieu, l’analyse rétrospective révèle que le prédicteur le plus puissant de l’issue positive du traitement ne réside pas, comme le postulait l’orthodoxie freudienne, dans la seule justesse intellectuelle des interprétations mutatives du transfert, mais bien dans la qualité robuste et continue de l’alliance thérapeutique et dans l’impact relationnel de l’expérience vécue avec l’analyste. Les cas d’échecs les plus cuisants de cures analytiques formellement conduites s’expliquaient souvent par l’obstination rigide du clinicien à maintenir une posture d’abstinence et de neutralité distante face à des patients dont les structures du Moi étaient trop fragiles pour supporter la privation transférentielle.
4.2 La révision du dogme du changement structural
Le résultat le plus révolutionnaire du Projet de recherche de Menninger porte sans conteste sur la notion centrale de changement structural (structural change). Dans la métapsychologie de la psychologie du Moi, un axiome fondamental régnait en maître absolu : seul l’insight obtenu par l’analyse et la résolution du conflit intrapsychique au cours d’une cure analytique classique pouvait déboucher sur une véritable réorganisation structurale durable de la personnalité (c’est-à-dire une modification stable des rapports dynamiques entre le Ça, le Moi et le Surmoi). Les psychothérapies de soutien, quant à elles, étaient considérées comme de simples expédients palliatifs, capables au mieux de renforcer les défenses existantes ou de procurer des soulagements symptomatiques éphémères (« guérisons par transfert » vouées à s’évanouir dès l’interruption des séances).
Or, les données empiriques à long terme de Wallerstein ont catégoriquement démenti ce dogme institué :
- Des patients traités exclusivement par des psychothérapies de soutien au long cours, sans interprétation du transfert ni quête délibérée d’insight profond, présentaient lors du suivi catamnestique à plusieurs années des modifications structurales profondes, stables et irréversibles de leur fonctionnement psychique.
- Le mécanisme princeps de ces transformations durables ne relevait pas de la prise de conscience intellectuelle, mais d’un processus continu d’introjection et d’identification aux attitudes bienveillantes, contenantes et régulatrices du psychothérapeute.
- À l’inverse, plusieurs cures analytiques classiques menées auprès de personnalités sévèrement perturbées s’étaient soldées par des détériorations cliniques durables, l’effort systématique pour dévoiler l’inconscient ayant précipité des décompensations narcissiques ou dépressives insurmontables.
Ce constat ne conduisait nullement Wallerstein à discréditer la psychanalyse classique, mais à réhabiliter de fond en comble la dignité théorique et la valeur thérapeutique des techniques de soutien, ouvrant la voie à une refonte complète de la technique psychanalytique contemporaine.
5. La dialectique entre cure psychanalytique et psychothérapie de soutien
5.1 Au-delà de la fausse dichotomie : Le continuum expressif-supportif
Fort des leçons tirées des 42 patients de Menninger, Robert Wallerstein s’attelle à déconstruire méthodiquement la hiérarchie académique et morale qui dominait la profession depuis des décennies. Jusqu’alors, la communauté analytique entretenait un clivage binaire méprisant : d’un côté, la psychanalyse noble, royale, vouée à la vérité psychique et à la transformation radicale de l’être ; de l’autre, la psychothérapie de soutien, tâche subalterne et besogneuse réservée aux praticiens moins doués ou aux malades incurables. Wallerstein qualifie cette scission d’illusion dogmatique déconnectée de la réalité vivante du cabinet de consultation.
Il forge alors le concept fondamental de continuum expressif-supportif (expressive-supportive continuum). Pour Wallerstein, tout traitement psychodynamique digne de ce nom n’est jamais purement expressif (c’est-à-dire tourné exclusivement vers le décryptage du conflit inconscient, l’interprétation des défenses et la neutralité) ni purement supportif (c’est-à-dire axé uniquement sur la réassurance, l’étayage narcissique et le renforcement des mécanismes défensifs). Tout traitement réel oscille nécessairement le long d’un spectre continu dont les deux pôles théoriques s’entrelacent constamment. Même dans la cure type la plus austère, le cadre régulier, la constance de l’analyste et son écoute bienveillante constituent des facteurs de soutien massifs et indispensables. Inversement, une thérapie de soutien efficace mobilise continuellement l’écoute psychanalytique des mouvements transférentiels et contre-transférentiels les plus subtils.
Wallerstein théorise avec précision les mécanismes d’action spécifiques opérant dans les interventions de soutien. Il démontre que soutenir un patient ne signifie pas faire preuve de passivité complaisante ou administrer des consolations superficielles. Le travail de soutien psychodynamique est un processus hautement technique, fondé sur une compréhension métapsychologique rigoureuse des défenses du sujet, visant à consolider les capacités d’auto-observation, à restaurer l’estime de soi blessée et à favoriser l’internalisation progressive de fonctions régulatrices défaillantes chez le patient.
5.2 Implications pour l’indication et la pratique du cadre clinique
Cette redéfinition du champ thérapeutique entraîne des bouleversements profonds dans l’art de poser les indications cliniques et de conduire la cure au quotidien. Dès lors que la supériorité intrinsèque de la cure type sur le divan n’est plus garantie d’emblée pour tous les tableaux cliniques, la question de l’évaluation diagnostique préalable redevient primordiale. Wallerstein élabore des critères différentiels sophistiqués destinés à guider les praticiens :
- La force du Moi (Ego strength) : Capacité à tolérer la frustration inhérente à l’abstinence analytique sans recourir à des passages à l’acte ou à des régressions psychotiques invalidantes.
- La tolérance à l’angoisse et à la dépression : Aptitude à éprouver les affects douloureux soulevés par la confrontation aux conflits inconscients refoulés sans désorganisation massive des conduites adaptatives.
- La capacité de mentalisation et d’introspection psychologique : Faculté d’adopter une attitude réflexive envers son propre monde interne et de reconnaître le caractère symbolique des représentations mentales.
Si ces capacités structurales sont suffisamment robustes, les éléments hautement expressifs et interprétatifs peuvent être privilégiés. Dans le cas contraire, le clinicien a le devoir éthique et technique d’ancrer son intervention dans le pôle supportif du continuum, quitte à naviguer avec souplesse entre interprétation et étayage au gré des mouvements de la cure. Cette flexibilité technique impose une refonte complète des programmes de formation des psychiatres et psychologues cliniciens. Elle les libère du sentiment de culpabilité technique qui étreignait jadis l’analyste dès lors qu’il déviait de la posture d’abstinence pure pour répondre aux nécessités vitales de la clinique quotidienne.
6. Le grand débat sur le pluralisme théorique : « One Psychoanalysis or Many? »
6.1 L’allocution présidentielle historique de 1988
À la fin du vingtième siècle, le paysage psychanalytique mondial n’a plus rien de l’empire hégémonique unifié sous la bannière de la psychologie du Moi des années 1950. Il ressemble plutôt à un archipel fragmenté, en proie à de violentes querelles intestines d’écoles. Plusieurs grands paradigmes concurrents se disputent férocement la légitimité freudienne :
- Le freudisme classique et post-hartmannien centré sur le conflit pulsionnel, le refoulement et les compromis névrotiques du Moi.
- L’école kleinienne et post-kleinienne (développée principalement en Grande-Bretagne et en Amérique du Sud par Melanie Klein, Wilfred Bion, Herbert Rosenfeld et Hanna Segal), articulée autour des angoisses paranoïdes-schizoïdes et dépressives, de l’identification projective, du clivage et de la pulsion de mort.
- La psychologie du Soi (Self Psychology) initiée à Chicago par Heinz Kohut, se focalisant sur les déficits narcissiques primaires, les failles de l’empathie parentale et les fonctions d’objet-du-Soi (selfobject).
- Le courant relationnel et intersubjectif émergeant à New York sous l’impulsion de Stephen Mitchell et Jay Greenberg, contestant la notion même de pulsion biologique au profit d’une matrice relationnelle co-construite.
C’est dans ce climat de balkanisation intellectuelle exacerbée, où chaque école s’enferme dans son propre jargon et accuse les autres d’hérésie ou d’obsolescence, que Robert Wallerstein prononce son discours présidentiel resté gravé dans les annales lors du 35e Congrès de l’Association Psychanalytique Internationale à Montréal en 1987. Intitulée de manière provocante et prophétique « One Psychoanalysis or Many? » (publiée en 1988 dans l’International Journal of Psychoanalysis), cette intervention magistrale met en garde la communauté psychanalytique contre le spectre de sa propre autodestruction par fragmentation tribale.
6.2 La quête du « Common Ground » (Terrain d’entente)
Pour conjurer le péril d’un éclatement irréversible de la discipline, Robert Wallerstein formule une proposition théorique et épistémologique d’une audace remarquable : la théorie du Common Ground (le terrain d’entente clinique universel). Pour bâtir sa démonstration, il introduit une distinction conceptuelle capitale entre deux niveaux d’élaboration théorique au sein de la psychanalyse :
- Les théories métapsychologiques générales (ou distales) : Ce sont les grands systèmes abstraits et spéculatifs d’explication de l’appareil psychique (l’appareil pulsionnel économique de Freud, les fantasmes inconscients archaïques de Klein, la structure tripartite du Soi de Kohut). Ces métapsychologies sont par nature divergentes, philosophiquement irréconciliables et très éloignées de l’expérience sensorielle directe de la consultation. C’est à ce niveau d’abstraction que les analystes se déchirent.
- Les théories cliniques de bas niveau conceptuel (ou proximales) : Il s’agit des modèles d’observation directement branchés sur le matériel phénoménologique partagé au cours de la séance d’analyse, à savoir l’écoute attentive du discours libre, l’identification des résistances, le déploiement du transfert et l’éprouvé du contre-transfert au fil des interactions interpersonnelles hic et nunc.
La thèse centrale de Wallerstein est aussi simple que lumineuse : si l’on examine ce que font réellement les psychanalystes de différentes écoles dans le secret de leur cabinet plutôt que ce qu’ils déclarent faire dans leurs traités théoriques, on découvre un accord empirique saisissant. Qu’il soit freudien, kleinien ou self-psychologue, un analyste chevronné prête l’oreille aux mêmes ruptures d’associations, ressent les mêmes tensions projectives et intervient pour éclairer la manière dont le passé inconscient du patient vient coloniser la relation présente avec le praticien. C’est dans ce socle clinique expérientiel partagé que réside, selon Wallerstein, la véritable unité de la psychanalyse mondiale.
6.3 Réactions et controverses autour de l’unité disciplinaire
L’appel de Wallerstein au rassemblement autour d’un terrain d’entente clinique suscite des débats passionnés qui vont occuper les revues internationales pendant plus d’une décennie. Si une large fraction de la communauté accueille avec soulagement cette proposition diplomatique permettant de sauvegarder la cohésion institutionnelle de l’API, les tenants des orthodoxies respectives opposent des résistances doctrinaires farouches.
Du côté des analystes kleiniens les plus stricts, on récuse vivement la coupure opérée par Wallerstein entre métapsychologie et théorie clinique. Pour des théoriciens comme Hanna Segal, la clinique kleinienne de l’angoisse d’anéantissement et de la culpabilité inconsciente ne saurait être isolée de la théorie de la pulsion de mort et du fantasme phylogénétique sans perdre immédiatement sa spécificité mutative. De même, les théoriciens de la psychologie du Soi reprochent à Wallerstein de vouloir réabsorber leur révolution paradigmatique — qui postule un sujet en quête de cohérence narcissique — dans le vieux moule pulsionnel freudien sous couvert d’œcuménisme clinique.
Enfin, sur le plan épistémologique, des philosophes et psychanalystes de tradition herméneutique (inspirés par Paul Ricœur ou Jürgen Habermas) reprochent à la vision du Common Ground son tropisme positiviste. Ils arguent qu’il n’existe pas de « faits cliniques purs » observables en dehors d’une grille métathéorique préalable qui les sélectionne et leur donne sens. Malgré ces réserves fondamentales, le débat orchestré par Wallerstein a eu l’immense mérite de contraindre la communauté analytique mondiale à engager une réflexion d’une profondeur inédite sur le statut épistémologique de ses concepts et sur la sémantique de son vocabulaire clinique.
7. Leadership institutionnel : À la tête de l’Association Psychanalytique Internationale
7.1 La présidence de l’API (1985-1989) : Une ère de diplomatie et de réformes
L’autorité morale, l’intégrité et la vaste culture psychanalytique de Robert Wallerstein le désignaient tout naturellement pour occuper les plus hautes fonctions institutionnelles. Élu à la présidence de l’Association Psychanalytique Internationale pour un mandat s’étendant de 1985 à 1989, il prend les rênes de l’organisation fondée par Sigmund Freud dans une période d’intenses turbulences géopolitiques et culturelles. Avec un dévouement inaltérable et un sens aigu de la diplomatie, il s’emploie à moderniser les structures sclérosées de l’institution et à briser l’isolationnisme provincial de nombreuses sociétés constituantes.
Sous son impulsion, l’API engage un dialogue continu et respectueux entre les trois grandes régions géographiques qui composent son assise : l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Amérique latine. Wallerstein effectue d’incessants voyages à travers le monde pour visiter les instituts locaux, apaiser les scissions dévastatrices et encourager le pluralisme théorique là où régnait un autoritarisme doctrinal étouffant. Il utilise magistralement son mandat pour faire de la recherche empirique systématique une mission officielle et reconnue de l’API, instaurant des bourses de recherche et favorisant la création de groupes d’études internationaux sur l’efficacité des traitements psychanalytiques.
Parallèlement, il œuvre à l’assouplissement des critères bureaucratiques rigides qui paralysaient l’admission des nouveaux groupes analytiques, notamment en Europe de l’Est où l’effondrement imminent des régimes communistes laissait entrevoir un renouveau possible de la pensée freudienne longtemps bannie. La présidence de Wallerstein est universellement saluée comme une ère d’ouverture intellectuelle, de rigueur administrative et d’élévation éthique de la vie institutionnelle.
7.2 Le procès de l’APsaA et l’accès des psychologues non-médecins à la formation
C’est toutefois sur le sol américain que Robert Wallerstein livre sa bataille institutionnelle la plus courageuse et la plus décisive pour l’avenir de la discipline. Depuis les années 1930, l’American Psychoanalytic Association (APsaA), affiliée à l’API, maintenait un monopole corporatiste absolu : l’accès aux instituts de formation psychanalytique accrédités était strictement réservé aux seuls médecins psychiatres. Les psychologues cliniciens, les travailleurs sociaux et les universitaires en étaient rigoureusement exclus, ou n’étaient admis qu’au titre dérogatoire et humiliant d’étudiants « non cliniques », formellement interdits de traiter des patients après l’obtention de leur diplôme.
Cet exclusivisme médical américain constituait une trahison flagrante de la pensée de Sigmund Freud lui-même, qui avait défendu avec éclat la psychanalyse laïque (Laiendolmetschen / Lay Analysis) dans son célèbre pamphlet de 1926, affirmant que la formation médicale n’était en rien nécessaire à l’exercice de la cure et pouvait même en entraver la compréhension par son organicisme réducteur. En 1985, quatre psychologues cliniciens américains de premier plan intentent une action en justice dévastatrice devant la cour fédérale américaine contre l’APsaA et l’API pour violation des lois fédérales antitrust (affaire G. Gail Gardner et al. v. American Psychoanalytic Association et al.), accusant ces institutions de restriction illégale du commerce et d’entente monopolistique.
Confronté à l’obstination suicidaire d’une grande partie des psychiatres conservateurs de l’APsaA qui souhaitaient affronter le procès jusqu’au bout, Wallerstein prend ses responsabilités historiques. Alors président de l’API, il monte au créneau avec une lucidité et un courage admirables. Témoignant en faveur de l’ouverture et négociant inlassablement en coulisses avec toutes les parties prenantes, il impose en 1988-1989 le règlement à l’amiable du procès. Cet accord historique brise définitivement l’exclusivisme médical et ordonne l’ouverture inconditionnelle de tous les instituts analytiques américains aux psychologues et cliniciens non-médecins. En restituant à la psychanalyse son idéal universel et laïque, Wallerstein a non seulement sauvé les institutions américaines de la faillite juridique et morale, mais il a injecté un sang neuf indispensable qui a profondément revigoré la discipline.
8. L’intégration universitaire : Le mandat à l’UCSF et à l’Hôpital Mount Zion
8.1 Direction du département de psychiatrie à San Francisco
Après son départ fécond de Topeka dans les années 1960, Wallerstein s’installe en Californie du Nord, où il va imprimer sa marque sur le prestigieux milieu académique de la côte Ouest. De 1975 à 1985, il occupe le poste prestigieux de chef du département de psychiatrie de la faculté de médecine de l’Université de Californie à San Francisco (UCSF) et directeur du Langley Porter Psychiatric Institute, tout en présidant aux destinées de l’institut psychiatrique de l’Hôpital Mount Zion.
Son mandat à San Francisco se déroule à un moment charnière de l’histoire de la médecine : l’essor fulgurant des neurosciences fondamentales, de la génétique moléculaire et de la psychopharmacologie moderne commence à balayer l’hégémonie psychanalytique des facultés américaines. Beaucoup de psychiatres analytiques réagissent alors par le déni ou le mépris défensif face à la « psychiatrie biologique ». Wallerstein adopte une stratégie diamétralement opposée. Fort de son autorité médicale incontestée, il défend pied à pied la présence vivante de l’enseignement psychodynamique au cœur du cursus médical officiel, tout en recrutant des neuroscientifiques de calibre mondial dans son département.
Il démontre que la compréhension des bases neurobiologiques du comportement ne rend nullement caduque la science de la subjectivité et des dynamiques affectives inconscientes, mais qu’elle en appelle au contraire une articulation dialectique exigeante. Sous son leadership visionnaire, l’UCSF et le Mount Zion Hospital deviennent des modèles internationaux d’intégration interdisciplinaire, abritant des programmes de recherche pionniers sur le processus psychothérapique conduits par des chercheurs comme Joseph Weiss et Harold Sampson (les pères du Mount Zion Psychotherapy Research Group et de la Control-Mastery Theory), qu’il soutient inconditionnellement.
8.2 Modèle de formation des cliniciens-chercheurs
À travers ses responsabilités facultaires, Robert Wallerstein s’attelle à bâtir un modèle pédagogique innovant destiné à pallier l’une des faiblesses structurelles majeures de la psychanalyse : l’absence presque totale de formation méthodologique des futurs praticiens. Il dénonce avec véhémence la tendance séculaire des psychanalystes à s’enfermer dans des instituts privés hermétiques, complètement coupés de l’esprit critique, du scepticisme méthodologique et de l’interdisciplinarité propres aux campus universitaires.
Wallerstein met en place des programmes de formation hybrides spécifiquement conçus pour façonner une nouvelle génération de cliniciens-chercheurs (clinician-scientists). Selon son modèle d’excellence :
- Le futur praticien doit bénéficier d’une formation clinique et transférentielle de pointe, sans concession sur l’expérience personnelle de la cure et de la supervision.
- Il doit impérativement acquérir une maîtrise approfondie des statistiques appliquées, de l’épistémologie critique et des méthodologies de recherche observationnelle et empirique contemporaines.
- La recherche sur le processus thérapeutique ne doit plus être considérée comme une activité annexe réservée à quelques statisticiens de laboratoire, mais comme une obligation intellectuelle et déontologique inhérente à l’identité du thérapeute psychodynamique moderne.
En arrachant la formation psychanalytique à son isolement corporatiste pour la replacer au cœur du débat d’idées académique et des politiques publiques de santé mentale, Wallerstein a œuvré de manière décisive à la respectabilité universitaire de la discipline à la fin du vingtième siècle.
9. Épistémologie et méthodologie de la recherche clinique chez Wallerstein
9.1 La psychanalyse comme science : Statut épistémologique et critères de scientificité
Tout au long de sa prolifique carrière d’essayiste et de théoricien, Robert Wallerstein n’a cessé de ferrailler sur le front de l’épistémologie de la psychanalyse. Il s’oppose avec une vigueur égale à deux écueils réducteurs qui ont menacé l’identité de la discipline :
- D’un côté, le scientisme béhavioriste et néo-positiviste qui récuse par principe toute référence à la vie psychique inconsciente sous prétexte qu’elle échappe à l’observation instrumentale directe et quantifiable.
- De l’autre, le repli herméneutique radical défendu par certains psychanalystes (comme Donald Spence ou Roy Schafer) qui soutiennent que la psychanalyse n’est en aucun cas une science naturelle ou causale, mais une simple entreprise narrative de co-construction de fictions historiques cohérentes et subjectives.
Face à ces deux impasses, Wallerstein défend la posture exigeante d’un réalisme critique. Pour lui, la vie psychique inconsciente, les pulsions refoulées et les structures métapsychologiques possèdent une réalité ontologique véritable qui produit des effets causaux tangibles dans la vie somatique et relationnelle des patients. La psychanalyse est bel et bien une science empirique de la nature, mais une science qui requiert des instruments de mesure adaptés à son objet d’étude spécifique : le sens subjectif, le langage et l’intersubjectivité.
Cette conviction amène Wallerstein à s’affronter directement aux plus féroces critiques philosophiques de la psychanalyse contemporaine, au premier rang desquels figure le philosophe des sciences Karl Popper et son critère de réfutabilité (falsifiabilité), ainsi qu’Adolf Grünbaum et son célèbre paradoxe de la contamination des données cliniques par la suggestion analytique. Tout en reconnaissant la pertinence formelle des objections de Grünbaum concernant la suggestibilité du cadre clinique classique, Wallerstein démontre avec brio que le recours à des observateurs indépendants et à l’analyse de corpus de séances transcrites permet de tester rigoureusement la validité des interprétations analytiques et d’extraire des lois causales reproductibles.
9.2 L’utilisation combinée des études de cas et des méthodologies quantitatives
Sur le plan méthodologique, le génie singulier de Robert Wallerstein a été de transcender la guerre stérile opposant la méthode qualitative (fondée sur la singularité de l’étude de cas unique) et la méthode quantitative (reposant sur la puissance des cohortes statistiques). Il démontre que ces deux approches ne s’excluent pas, mais doivent au contraire s’enrichir mutuellement au sein d’un dispositif de recherche clinique convergent.
D’une part, Wallerstein refuse d’abandonner l’étude de cas unique (single case study), qu’il considère comme le lieu historique irremplaçable de la découverte clinique et de la compréhension phénoménologique fine des défenses inconscientes. Mais il exige que cette étude de cas soit purgée de ses approximations narratives habituelles par la formalisation rigoureuse des données : transcription intégrale des séances enregistrées au magnétophone, codage à l’aveugle des thèmes conflictuels relationnels (comme le système CCRT développé par Lester Luborsky) et suivi systématique de l’évolution des scores aux échelles psychométriques.
D’autre part, il mobilise avec une remarquable dextérité les indices quantitatifs — tels que sa Health-Sickness Rating Scale (qui servira de matrice conceptuelle directe à l’axe V du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) sous la forme de l’Échelle d’évaluation globale du fonctionnement ou GAF). En projetant les résultats de ces échelles sur les trajectoires existentielles concrètes des patients, il évite l’écueil des chiffres décharnés et redonne toute sa chair clinique à la quantification de la souffrance psychique.
10. Controverses cliniques et dialogues avec les contemporains
10.1 Échanges avec Otto Kernberg, Peter Fonagy et Merton Gill
L’itinéraire intellectuel de Robert Wallerstein a été scandé par des dialogues stimulants et des débats théorico-cliniques intenses avec les figures de proue de la psychanalyse de son époque, façonnant l’histoire vivante de la discipline. L’un de ses interlocuteurs les plus constants fut sans conteste Otto Kernberg. Tout en partageant avec lui l’expérience fondatrice de la Menninger Clinic et une même admiration pour la métapsychologie des relations d’objet, Wallerstein engagea une controverse amicale mais serrée avec Kernberg concernant la prise en charge des personnalités limites (borderline). Alors que Kernberg défendait dès les années 1970 la pratique d’une psychothérapie d’expression hautement interprétative axée sur le clivage agressif dans le transfert immédiat (ancêtre de la Transference-Focused Psychotherapy), Wallerstein, fort des résultats empiriques du PRP, mettait en garde contre les dangers de désorganisation que cette approche pouvait faire courir aux patients les plus vulnérables et plaidait pour une plus grande souplesse supportrice.
Un autre dialogue magistral s’est déployé avec Merton Gill, l’un de ses premiers complices de Menninger. Lorsque Gill opère son célèbre « tournant intersubjectif » au début des années 1980 en publiant son manifeste sur l’analyse exclusive du transfert dans le « hic et nunc » de la séance, Wallerstein salue la clarification technique mais refuse tout dogmatisme réducteur. Il rappelle avec constance que l’analyse du transfert ici et maintenant ne saurait faire l’économie de la reconstruction génétique du passé infantile réel, sous peine de transformer la cure en un jeu relationnel privé de sa profondeur historique causale.
Enfin, Wallerstein a noué une complicité intellectuelle profonde avec Peter Fonagy, le pionnier londonien de la théorie de l’attachement et de la mentalisation. Reconnaissant en Fonagy son digne successeur dans l’entreprise de validation empirique de la psychanalyse, Wallerstein lui apporte son soutien institutionnel indéfectible au sein de l’API. Cette alliance entre deux des esprits les plus brillants de la recherche contemporaine a permis d’ancrer définitivement la recherche sur les processus psychanalytiques au cœur des standards académiques internationaux les plus exigeants.
10.2 Les résistances de la communauté analytique orthodoxe
Cette volonté opiniâtre de confronter la clinique psychanalytique au regard de la recherche empirique et du débat épistémologique n’a pas été sans lui attirer des inimitiés féroces et des résistances tenaces de la part des bastions orthodoxes de la psychanalyse. Pendant des décennies, Robert Wallerstein s’est vu accuser par certains cercles traditionalistes de trahir la sacralité freudienne, de dénaturer la pureté du cadre intime de la cure et de vouloir soumettre l’inconscient à l’impérialisme du scientisme américain.
Pour beaucoup d’analystes formés à l’ancienne école, l’introduction de questionnaires, de juges évaluateurs indépendants et d’échelles de cotation constituait un sacrilège méthodologique dégradant la transcendance herméneutique de l’art psychanalytique. Certains l’accusaient perfidement d’avoir « prouvé que la psychothérapie de soutien était supérieure à la cure type », déformant délibérément ses conclusions nuancées pour mieux disqualifier son entreprise.
À toutes ces attaques dogmatiques, Wallerstein a constamment répondu avec une remarquable hauteur de vue, alliant élégance aristocratique, rigueur d’argumentation et sérénité intellectuelle. Il martelait inlassablement que l’ennemi le plus mortel de la psychanalyse n’était ni la psychiatrie biologique, ni les thérapies comportementales, ni les méthodologies de recherche, mais son propre repli narcissique sur soi et son arrogance corporatiste. L’histoire clinique et académique contemporaine lui a tragiquement donné raison : les sociétés psychanalytiques qui ont refusé tout dialogue avec la recherche empirique se trouvent aujourd’hui reléguées aux marges de la vie universitaire et hospitalière, tandis que l’héritage méthodologique de Wallerstein continue de faire rayonner la discipline.
11. L’héritage intellectuel et la postérité de Robert Wallerstein
11.1 Influence sur la recherche moderne en psychothérapie psychodynamique
À l’orée du vingt-et-unième siècle, la fécondité de l’œuvre pionnière de Robert Wallerstein se mesure à l’extraordinaire vitalité de la recherche moderne en psychothérapie psychodynamique. Il est unanimement salué par la communauté internationale comme le véritable père fondateur de l’évaluation empirique des psychothérapies au long cours. Les grands programmes contemporains de recherche clinique — qu’il s’agisse des protocoles évaluant la thérapie basée sur la mentalisation (MBT) de Fonagy et Bateman, la psychothérapie focalisée sur le transfert (TFP) de Kernberg, ou les vastes études catamnestiques allemandes et scandinaves (telles que l’étude de Hanovre ou l’étude de Stockholm menée par Falk Leichsenring) — découlent tous directement des matrices méthodologiques élaborées par Wallerstein lors du Projet de Topeka.
C’est grâce à son autorité visionnaire que l’Association Psychanalytique Internationale s’est dotée de structures permanentes dédiées à l’avancement de la science :
- La création des Comités de recherche de l’API (IPA Research Committee) disposant de financements réguliers pour soutenir les cliniciens-chercheurs émergents à travers le monde.
- L’institutionnalisation des conférences annuelles de recherche clinique et méthodologique de l’API, qui permettent le dialogue entre psychanalystes de terrain, statisticiens et neuroscientifiques.
- La publication régulière de monographies empiriques établissant l’efficacité clinique et médico-économique avérée de la psychanalyse pour le traitement des troubles de la personnalité, des dépressions chroniques et des névroses résistantes.
En arrachant la psychanalyse à l’auto-satisfaction spéculative, Wallerstein a forgé les armes conceptuelles indispensables à sa survie et à sa reconnaissance institutionnelle face aux exigences croissantes des agences d’évaluation de la santé publique mondiale.
11.2 Un modèle d’éthique professionnelle et de probité scientifique
Au-delà de ses apports théoriques et méthodologiques gigantesques, le souvenir que Robert Wallerstein a gravé dans les mémoires de ses élèves, de ses pairs et de ses disciples est celui d’une exceptionnelle probité intellectuelle et morale. Dans un milieu clinique trop souvent enclin aux querelles de vanité, à la vénération aveugle des maîtres et à la distorsion des données au profit de la doctrine régnante, Wallerstein s’est imposé comme l’incarnation absolue de l’honnêteté scientifique.
Le courage magistral dont il a fait preuve en publiant en 1986 les résultats du PRP — des résultats qui ébranlaient profondément ses propres convictions initiales et mettaient à bas les certitudes métapsychologiques dans lesquelles il avait été formé — demeure une leçon de modestie et d’intégrité clinique sans équivalent. Face à l’épreuve des faits, il a su sacrifier l’élégance rassurante du dogme sur l’autel de la vérité phénoménologique du patient.
Lorsqu’il s’est éteint paisiblement le 21 décembre 2014 à Bel Valley en Californie, à l’âge vénérable de 93 ans, des hommages d’une ferveur unanime ont afflué de tous les continents. De Londres à Buenos Aires, de Berlin à San Francisco, la communauté psychanalytique internationale a salué la mémoire d’un géant intellectuel, d’un grand humaniste et d’un diplomate visionnaire qui aura consacré chaque instant de sa longue existence à préserver la grandeur, l’unité et la dignité scientifique de la psychanalyse freudienne.
12. Conclusion : La pérennité de l’œuvre de Wallerstein au XXIe siècle
12.1 La pertinence actuelle face aux impératifs de la médecine fondée sur les preuves
À une époque dominée sans partage par l’idéologie de la médecine fondée sur les preuves (Evidence-Based Medicine – EBM), la tyrannie de la standardisation des soins et le diktat des interventions psychothérapeutiques ultra-courtes et manualisées, la pensée de Robert Wallerstein apparaît d’une actualité plus brûlante que jamais. Alors que les systèmes de santé publique menacent d’exclure les thérapies de longue durée au profit de prises en charge superficielles et symptomatiques, les travaux de Wallerstein offrent le modèle méthodologique et éthique par excellence pour affirmer la valeur irremplaçable du traitement psychodynamique en profondeur.
Sa démonstration magistrale que les modifications structurales de la personnalité humaine exigent du temps, une alliance relationnelle éprouvée et une navigation subtile entre soutien bienveillant et analyse expressive constitue une réponse théorique imparable aux simplifications gestionnaires des soins psychiques. Wallerstein a légué à la postérité le modèle exemplaire d’une science de l’esprit capable d’allier l’exigence méthodologique la plus intransigeante à un respect infini pour la complexité, l’ambivalence et le tragique de la subjectivité humaine.
12.2 Le devenir du pluralisme psychanalytique dans un monde globalisé
La question prophétique soulevée par Wallerstein en 1988 — « Une psychanalyse ou plusieurs ? » — n’a rien perdu de sa pertinence à l’ère de l’hyper-spécialisation et de la mondialisation culturelle. Dans un monde de plus en plus polarisé, où la tentation du repli communautaire et de la pureté idéologique guette aussi bien les sociétés civiles que les cercles académiques, son appel au rassemblement autour d’un terrain d’entente (Common Ground) clinique demeure un impératif catégorique.
Wallerstein a démontré pour les générations à venir que le pluralisme théorique n’est pas une faiblesse honteuse ou une anomalie scientifique que la psychanalyse devrait éradiquer par l’imposition autoritaire d’un dogme unique, mais qu’il constitue au contraire la condition même de sa vitalité créatrice, pourvu qu’il s’enracine dans le respect mutuel, la rigueur clinique et la confrontation loyale à la réalité de la cure. En réussissant le tour de force de devenir à la fois le champion de la rigueur empirique et le garant institutionnel de l’unité analytique mondiale, Robert S. Wallerstein demeure pour toujours le grand architecte de la maturité scientifique et de l’humanisme de la psychanalyse moderne.
Références
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- Wallerstein, R. S., Robbins, L. L., Sargent, H. D., & Luborsky, L. (1956). The Psychotherapy Research Project of the Menninger Foundation: Rationale, method, and sample use. Bulletin of the Menninger Clinic, 20(5), 221–278. https://pep-web.org/browse/document/BMC.020.0221A