Biography
L’histoire des neurosciences contemporaines est jalonnée de découvertes fondamentales qui ont progressivement dévoilé les bases matérielles de la pensée, mais rares sont celles qui ont transformé notre appréhension de la conscience spatiale avec autant d’élégance et de profondeur que les travaux de May-Britt Moser. Née en 1963 sur la côte occidentale de la Norvège, cette psychologue et neurophysiologiste a su concilier les interrogations philosophiques les plus anciennes relatives à la nature de l’espace et de l’esprit avec la rigueur empirique de l’électrophysiologie cellulaire. En découvrant, aux côtés de son collaborateur de longue date Edvard Moser, les « cellules de grille » (grid cells) au sein du cortex entorhinal dorsomédian, elle a apporté une réponse biologique tangible au problème kantien des formes a priori de la sensibilité, établissant que le cerveau ne se contente pas de refléter passivement l’environnement extérieur, mais génère de manière endogène une métrique universelle pour cartographier le monde.
Le parcours intellectuel de May-Britt Moser s’inscrit dans un dialogue constant entre la psychologie cognitive, l’éthologie et la neurophysiologie intégrative. Refusant le clivage stérile entre l’analyse purement phénoménologique du comportement et le réductionnisme moléculaire aveugle aux dynamiques globales des réseaux, elle a inauguré, à l’Université norvégienne de sciences et de technologie (NTNU) à Trondheim, un centre d’excellence mondiale dédié à la cartographie des opérations cognitives supérieures. Ses recherches ont mis en lumière l’existence d’un véritable système de positionnement biologique au sein des structures hippocampiques et para-hippocampiques des mammifères, constitué non seulement de cellules de grille, mais également de cellules de bordure, de direction de la tête et de vitesse, formant une armature computationnelle unifiée indispensable à la mémoire épisodique et à la navigation spatiale.
Couronnée par le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2014, May-Britt Moser incarne une vision profondément humaniste, collaborative et audacieuse de la science. Loin de s’arrêter à la consécration de ses travaux sur l’espace physique, elle a continué d’élargir les frontières de la recherche neuroscientifique en élucidant les mécanismes neuronaux qui sous-tendent la perception du temps subjectif et la structuration des flux d’expériences au sein du cortex entorhinal latéral. Ce mémoire exhaustif retrace avec minutie la trajectoire biographique, expérimentale, conceptuelle et institutionnelle d’une chercheuse d’exception dont la rigueur méthodologique et la créativité intellectuelle continuent de redéfinir notre compréhension des fondements biologiques de l’esprit humain.
1. 1. Origines, jeunesse et formation académique initiale en psychologie
1.1 Enfance et premières influences intellectuelles à Fosnavåg
May-Britt Moser, née May-Britt Andreassen le 4 janvier 1963 à Fosnavåg, sur l’île de Bergsøya dans l’archipel norvégien de Sunnmøre, a grandi dans un environnement géographique marqué par l’âpreté et la beauté sauvage de l’océan Atlantique Nord. Cette enclave côtière, dominée par les activités traditionnelles de la pêche et de l’agriculture vivrière, a forgé chez la jeune fille un rapport immédiat et contemplatif avec le monde vivant. Dès sa plus tendre enfance, elle manifeste une curiosité aiguë et spontanée pour le comportement des animaux domestiques et sauvages qui peuplent son quotidien, passant de longues heures à observer les interactions des oiseaux marins, le vol stationnaire des goélands ou les dynamiques de troupeau des moutons sur les collines côtières. Cette proximité intime avec les rythmes naturels constitue la matrice première de ce qui deviendra, des décennies plus tard, une vocation inébranlable pour l’éthologie et la neurobiologie fonctionnelle.
Au sein de son foyer, bien que ses parents ne soient pas issus du sérail académique et ne possèdent pas de diplômes universitaires, règne un profond respect pour l’autonomie individuelle, la droiture morale et la liberté de pensée. Élevée dans une fratrie où l’ingéniosité pratique est constamment valorisée, May-Britt bénéficie d’une éducation non autoritaire, axée sur l’observation rigoureuse du réel, l’indépendance de jugement et la confiance en ses capacités propres. Loin des carDrawing-rooms intellectuels urbains, elle apprend à observer les phénomènes de la nature sans grille d’analyse préconçue, développant un regard empirique aiguisé qui se révélera plus tard d’une fécondité remarquable lorsqu’il s’agira de traquer les signaux électrophysiologiques sous-jacents aux mouvements des rongeurs dans des arènes de test.
Cette motivation intrinsèque pour l’étude et la compréhension des mécanismes sous-jacents aux comportements vivants pousse la jeune May-Britt à envisager des études supérieures, rompant ainsi avec les trajectoires professionnelles habituelles de sa région d’origine. Malgré l’absence d’antécédents universitaires dans son arbre généalogique immédiat, elle nourrit l’ambition ferme d’embrasser une carrière consacrée à la découverte intellectuelle. Ce désir de s’extirper des déterminismes socioculturels locaux n’est pas guidé par un rejet de ses racines insulaires, mais par une soif insatiable de réponses aux énigmes de la cognition et de la vie mentale, un élan intérieur qui la conduira rapidement à quitter son île natale pour rejoindre les amphithéâtres de la capitale norvégienne.
1.2 Cursus universitaire à l’Université d’Oslo : de la psychologie aux neurosciences
À son arrivée à l’Université d’Oslo au début des années 1980, May-Britt Moser s’inscrit initialement dans un cursus de psychologie, discipline qui promettait alors d’explorer les arcanes de la subjectivité et des comportements humains. Elle y aborde l’étude approfondie de la psychologie clinique, de la théorie du développement, de la psychologie cognitive naissante et des premiers rudiments de la neurobiologie. Néanmoins, l’enseignement traditionnel de la psychologie de l’époque, encore fortement teinté par le béhaviorisme d’une part et la psychanalyse d’autre part, laisse la jeune étudiante sur une profonde insatisfaction théorique. Elle perçoit avec acuité le décalage conceptuel entre les descriptions phénoménologiques ou statistiques des conduites animales et l’absence presque totale d’ancrage explicatif dans la réalité matérielle des circuits cérébraux.
Cette tension intellectuelle accélère sa transition conceptuelle vers les neurosciences fondamentales. Pour May-Britt Moser, il devient impératif de dépasser le modèle de la « boîte noire » propre aux théories comportementales classiques pour rechercher les bases mécanistiques concrètes, synaptiques et cellulaires qui orchestrent la perception, l’apprentissage et la mémoire. Elle comprend que pour éclairer les mystères de l’esprit, l’observation macroscopique doit impérativement s’adosser aux outils émergents de la neurophysiologie intégrative. Les cours dispensés à Oslo la confrontent aux premiers grands paradigmes de la psychophysiologie animale, et elle réalise que la clé des phénomènes cognitifs réside dans le fonctionnement synchrone des assemblées de neurones.
L’environnement intellectuel de l’Université d’Oslo au cours de cette période offre un terreau particulièrement fertile pour cette réorientation audacieuse. La faculté abrite des figures tutélaires de la physiologie norvégienne et entretient une tradition d’excellence en biologie expérimentale qui tranche avec les débats purement spéculatifs de certains départements de sciences humaines. May-Britt s’immerge avec passion dans la littérature neuroscientifique internationale, étudiant les travaux récents sur la transmission synaptique, l’anatomie fonctionnelle des systèmes corticaux et les fondements biologiques de l’habituation et du conditionnement, posant ainsi le socle théorique de sa future carrière d’expérimentatrice de premier plan.
1.3 La rencontre et la genèse du partenariat scientifique avec Edvard Moser
C’est au cours de ces années d’études fondamentales à l’Université d’Oslo que se produit un événement décisif qui va infléchir de manière permanente la trajectoire de May-Britt Andreassen : sa rencontre avec Edvard Moser, un autre étudiant en psychologie animé par une passion similaire pour les bases biologiques de l’esprit. Dès leurs premiers échanges, une alchimie intellectuelle extraordinaire se noue entre eux. Partageant une même soif de rigueur méthodologique, un tempérament curieux et une volonté farouche de ne pas s’en tenir aux dogmes académiques existants, ils réalisent que leurs réflexions individuelles sur les mystères de la mémoire et de l’apprentissage gagnent en profondeur lorsqu’elles sont confrontées et élaborées conjointement.
Leur partenariat scientifique s’amorce formellement par le biais de projets d’études conjoints où ils s’efforcent d’associer la psychologie animale expérimentale et la physiologie cérébrale. Très vite, ils décident de mutualiser leurs efforts de recherche, instituant un mode de fonctionnement basé sur une parité intellectuelle totale, un dialogue critique constant et une répartition harmonieuse des tâches d’investigation. Ce binôme fusionne l’enthousiasme communicatif, l’intuition biologique et la sensibilité comportementale de May-Britt avec la rigueur analytique, la vision architecturale et l’orientation computationnelle d’Edvard. Cette complémentarité opérationnelle deviendra l’un des moteurs les plus remarquables de l’histoire des sciences du cerveau au XXIe siècle.
Ensemble, ils adoptent une démarche expérimentale intransigeante, convaincus que toute avancée significative dans la compréhension de la psychologie animale exige le déploiement d’outils de mesure d’une précision absolue. Ils s’éloignent des simples études descriptives pour concevoir des protocoles capables de sonder directement les répercussions comportementales de modifications physiologiques ciblées. Cette symbiose amoureuse et intellectuelle — ils se marient en 1985 — scelle le point de départ d’une trajectoire commune qui les mènera des laboratoires humides d’Oslo aux sommets de la communauté neuroscientifique mondiale, unis par la conviction que le substrat de la pensée rationnelle peut être élucidé cellule par cellule.
2. 2. L’apprentissage méthodologique et le mentorat sous la direction de Per Andersen
2.1 L’immersion dans le laboratoire de neurophysiologie de Per Andersen
Désireux d’aborder les mécanismes cellulaires de la mémoire à l’échelle la plus rigoureuse possible, May-Britt et Edvard Moser parviennent, à force de détermination et d’audace, à forcer les portes du laboratoire du prestigieux neurophysiologiste Per Andersen à l’Université d’Oslo. Andersen est alors une sommité planétaire, internationalement reconnu pour ses travaux pionniers sur l’anatomie fonctionnelle et la physiologie de l’hippocampe, ainsi que pour son rôle central dans la découverte et la caractérisation de la plasticité synaptique. Intégrer cette unité d’élite constitue une épreuve initiatique majeure pour les deux jeunes psychologues, Andersen n’ayant pas pour habitude d’accueillir des étudiants sans formation médicale ou biologique classique préalable, mais leur passion sans faille emporte finalement son adhésion.
Sous la direction exigeante de Per Andersen, May-Britt Moser fait l’apprentissage approfondi des techniques électrophysiologiques de pointe. Elle s’initie à l’art délicat de la préparation des tranches d’hippocampe in vitro, à la stimulation précise des voies afférentes (telles que la voie perforante et les collatérales de Schaffer) et à la mesure minutieuse des potentiels de champ postsynaptiques excitateurs (fEPSP). Andersen inculque à ses disciples une discipline d’airain : un enregistrement n’est valide que si le rapport signal sur bruit est irréprochable et si la stabilité de la ligne de base est attestée sur de longues durées. Cette quête maniaque de la propreté des signaux et de la reproductibilité des mesures marquera à jamais la démarche expérimentale de May-Britt Moser.
Cette immersion dans le laboratoire d’Andersen lui permet d’appréhender intimement les substrats neuronaux de la potentialisation à long terme (LTP, pour Long-Term Potentiation), considérée à l’époque comme le modèle cellulaire universel de l’apprentissage et de la consolidation mnésique. May-Britt analyse la manière dont des trains d’impulsions électriques à haute fréquence modifient de manière durable l’efficacité de la transmission synaptique glutamatergique. Cette familiarisation avec la machinerie intime de la plasticité neuronale lui confère une assise mécanistique solide, lui permettant d’aborder avec une assurance nouvelle les questions complexes de la formation des traces mnésiques chez l’animal intact.
2.2 Travaux doctoraux sur les fonctions structurales de l’hippocampe
Pour leur travail de doctorat, May-Britt et Edvard Moser se consacrent à une question fondamentale qui divise alors la communauté scientifique : dans quelle mesure l’intégrité globale de l’hippocampe est-elle nécessaire aux fonctions de mémoire spatiale, et existe-t-il une hétérogénéité fonctionnelle le long de son axe longitudinal ? Utilisant des techniques chirurgicales de haute précision pour réaliser des micro-lésions excitotoxiques sélectives au sein de l’hippocampe dorsal ou ventral de rongeurs, May-Britt Moser met en œuvre des analyses quantitatives et stéréologiques rigoureuses pour mesurer avec exactitude l’étendue tissulaire des résections neuronales, établissant un lien direct entre le volume de tissu épargné et les capacités cognitives résiduelles de l’animal.
Les résultats de ses recherches doctorales aboutissent à une découverte scientifique majeure : contrairement aux hypothèses holistiques prévalant jusque-là, qui postulaient une équipotentialité de la structure hippocampique, May-Britt Moser et son équipe démontrent que seule une faible fraction de l’hippocampe dorsal (de l’ordre de 20 à 25 %) est strictement indispensable à l’apprentissage et à la rétention de la mémoire spatiale de référence. Les lésions circonscrites à la partie ventrale de l’hippocampe, en revanche, n’altèrent nullement les performances de navigation, mais affectent plutôt les réponses émotionnelles et le conditionnement à la peur. Ces données pionnières établissent de manière irréfutable l’existence d’une dissociation fonctionnelle tranchée le long de l’axe longitudinal dorso-ventral de l’hippocampe.
Ces travaux débouchent sur la soutenance conjointe mais distincte de leur thèse de doctorat en 1995 à l’Université d’Oslo. La soutenance de May-Britt Moser est saluée pour sa virtuosité méthodologique et la clarté de sa synthèse conceptuelle reliant les altérations anatomiques localisées aux déficits d’apprentissage spatial dans des paradigmes comportementaux standardisés. Cet accomplissement académique lui ouvre grand les portes de la communauté internationale des neurosciences, affirmant d’emblée sa posture de chercheuse novatrice capable de revisiter de manière critique les postulats de la neuroanatomie fonctionnelle classique.
2.3 Émergence d’une approche biopsychologique intégrative
Tout au long de cette période de formation doctorale, May-Britt Moser consolide une philosophie de la recherche qui constituera sa signature tout au long de sa carrière : le refus catégorique du réductionnisme moléculaire pur lorsqu’il est déconnecté du comportement observable. Alors qu’une fraction croissante de la communauté neurobiologique des années 1990 se détourne des analyses comportementales pour se focaliser exclusivement sur les récepteurs NMDA, les cascades de kinases et la génétique moléculaire de la synapse, May-Britt défend ardemment l’impératif de maintenir le sujet biologique entier et actif au centre du dispositif expérimental. Pour elle, un mécanisme synaptique n’a de sens biologique que s’il peut être corrélé à une action, un choix ou une stratégie de l’organisme dans son écologie propre.
Cette vision biopsychologique intégrative s’appuie sur la réhabilitation expérimentale du concept de « carte cognitive » jadis théorisé par le psychologue Edward Tolman à la fin des années 1940. Moser comprend que pour décrypter cette carte mentale, il est vain d’analyser le cerveau au repos ou sous anesthésie générale ; il faut observer les neurones en action tandis que le mammifère interagit avec son environnement physique, explore l’espace, hésite, fait demi-tour et mémorise des trajectoires. L’échelle pertinente d’observation n’est donc ni la protéine isolée, ni le comportement global décontextualisé, mais le réseau dynamique de neurones individuels opérant en temps réel chez l’animal en mouvement libre.
Dès la fin de son doctorat, May-Britt Moser commence à esquisser les protocoles expérimentaux d’enregistrements unitaires extracellulaires chroniques chez le rongeur vigile. Elle pressent que les méthodes de micro-lésions, bien qu’utiles pour cartographier de grands ensembles, ne peuvent livrer les secrets du langage de l’hippocampe. La préparation minutieuse de cette transition méthodologique vers l’électrophysiologie in vivo chez l’animal non contraint pose les jalons théoriques et opératoires qui rendront possibles les découvertes sensationnelles de la décennie suivante.
3. 3. Les formations postdoctorales internationales et l’influence de pionniers
3.1 Stage postdoctoral auprès de Richard Morris à Édimbourg
Munie de son diplôme de doctorat, May-Britt Moser entreprend en 1995 un premier stage postdoctoral au sein du laboratoire de Richard Morris au Centre des neurosciences de l’Université d’Édimbourg, en Écosse. Morris est alors une figure d’envergure mondiale, célèbre pour avoir conçu le labyrinthe aquatique qui porte son nom (le Morris water maze), l’outil comportemental de référence utilisé sur toute la planète pour évaluer la mémoire spatiale dépendante de l’hippocampe chez le rat. Ce séjour en terre écossaise permet à May-Britt Moser de plonger au cœur des subtilités expérimentales de ce paradigme emblématique, apprenant à maîtriser tous les paramètres critiques susceptibles d’influencer l’apprentissage animal : contraste visuel, indices proximaux versus distaux, température de l’eau, et trajectoires géométriques.
Auprès de Morris, May-Britt confronte directement les hypothèses pharmacologiques et synaptiques de la mémoire avec les modèles comportementaux les plus rigoureux. Elle participe à des investigations sophistiquées visant à déterminer si le blocage pharmacologique de la potentialisation à long terme par des antagonistes spécifiques des récepteurs NMDA (tels que l’AP5) abolit réellement la capacité des animaux à former de nouveaux souvenirs spatiaux, ou s’il s’agit d’un simple effet perturbateur sur les capacités sensori-motrices de base. Ces expériences raffinées exigent un contrôle comportemental impeccable, que May-Britt intègre avec une aisance remarquable, perfectionnant son art du diagnostic expérimental fin.
Ce stage postdoctoral est également l’occasion d’intégrer des paradigmes novateurs pour évaluer la flexibilité cognitive et l’adaptation à des changements environnementaux brusques, comme l’inversion de la position de la plate-forme immergée ou la modification des repères extra-labyrinthes. May-Britt Moser y affine sa conviction que la mémoire spatiale ne saurait être réduite à une simple chaîne d’associations de stimuli et de réponses motrices, mais relève d’une modélisation interne et abstraite de la géométrie du monde extérieur, prête à être actualisée en permanence à mesure que l’animal évolue dans son espace de vie.
3.2 Collaboration décisive au laboratoire de John O’Keefe à l’University College London
Après son séjour écossais, May-Britt Moser rejoint avec Edvard le laboratoire pionnier de John O’Keefe au Département d’anatomie et de biologie du développement de l’University College London (UCL). Cette collaboration marque un tournant monumental dans son évolution scientifique. C’est en effet John O’Keefe qui, en 1971, a découvert au sein de la région CA1 de l’hippocampe les célèbres « cellules de lieu » (place cells), ces neurones pyramidaux qui déchargent sélectivement des potentiels d’action lorsque l’animal se situe dans une portion spécifique et délimitée de son environnement, appelée le « champ de lieu » (place field). Chez O’Keefe, May-Britt est initiée à l’art minutieux des enregistrements électrophysiologiques unitaires chroniques au moyen de faisceaux de microélectrodes implantées de manière permanente dans le cerveau de rongeurs vigiles.
L’observation directe, sur les oscilloscopes et dans les haut-parleurs du laboratoire d’UCL, des crépitements caractéristiques d’une cellule de lieu s’activant avec une précision chirurgicale au moment où le rongeur franchit un seuil spatial invisible dans la boîte constitue pour May-Britt Moser un choc épistémologique absolu. Pour la première fois, la pensée subjective, l’idée abstraite du « lieu où je me trouve », se manifeste sous la forme d’un signal électrique quantifiable, traçable et reproductible. Elle se familiarise avec la construction artisanale des micro-drives, la découpe et l’électro-déposition d’or sur les pointes des tétrodes pour abaisser leur impédance, et le maniement des algorithmes de tri de potentiels d’action (spike sorting) permettant d’isoler avec certitude les décharges de cellules uniques au sein d’une population compacte.
Au contact régulier d’O’Keefe, May-Britt commence néanmoins à soulever de nouvelles interrogations fondamentales. Si l’hippocampe exprime avec une telle acuité la position de l’animal via ces cellules de lieu, d’où provient ce signal spatial d’une précision millimétrique ? Est-il synthétisé de novo au sein des réseaux intrinsèques du gyrus denté et des aires CA3 et CA1, ou résulte-t-il d’un prétraitement computationnel élaboré en amont, au sein des structures corticales afférentes ? Cette énigme des sources corticales de la carte cognitive devient le nouveau cap scientifique qu’elle se promet d’explorer dès qu’elle aura conquis son indépendance de recherche.
3.3 Fondation des prémisses de l’autonomie scientifique en Norvège
En 1996, alors que de brillantes opportunités de carrière postdoctorale s’ouvrent à eux au Royaume-Uni et aux États-Unis, May-Britt et Edvard Moser prennent une décision à contre-courant des trajectoires académiques traditionnelles : ils choisissent de rentrer en Norvège pour accepter des postes de professeurs adjoints à l’Université norvégienne de sciences et de technologie (NTNU), située dans la ville septentrionale de Trondheim. À cette époque, Trondheim n’est nullement un centre reconnu en neurophysiologie cellulaire animale ; le département de psychologie y est modeste et ne dispose d’aucune infrastructure d’électrophysiologie lourde. Ce retour au pays s’apparente à un pari extrêmement audacieux, voire téméraire, aux yeux de bon nombre de leurs pairs britanniques.
Consciente des risques, May-Britt Moser mène avec Edvard des négociations serrées avec les autorités universitaires de la NTNU afin de garantir des conditions matérielles et financières strictes : un espace de laboratoire dédié, un soutien à l’acquisition d’une instrumentation électronique de pointe (préamplificateurs, systèmes d’acquisition multicanaux, cages de Faraday) et une autonomie totale dans le choix de leurs axes de recherche. Grâce à une énergie débordante et à une foi inébranlable dans leur vision, ils transforment des locaux désaffectés en un laboratoire de neurobiologie fonctionnelle ultramoderne, assemblant eux-mêmes les premiers bancs d’enregistrement et soudant leurs propres câbles de transmission de signaux.
La ligne directrice fixée par May-Britt Moser pour son nouveau laboratoire de Trondheim est d’une clarté limpide : remonter le flux des informations sensori-motrices pour décrypter l’origine computationnelle des représentations spatiales hippocampiques. Refusant la facilité de répliquer simplement les protocoles londoniens sur les cellules de lieu de CA1, elle s’attache à sonder méthodiquement les structures situées immédiatement en amont de l’hippocampe. Trondheim, loin de constituer un exil provincial, devient ainsi en quelques années le laboratoire d’une révolution silencieuse qui s’apprête à faire vaciller les théories dominantes sur l’organisation spatiale du cerveau.
4. 4. L’exploration du cortex entorhinal et la percée majeure de 2005
4.1 Le repositionnement de l’attention vers le cortex entorhinal dorsomédian
À la fin des années 1990 et au début des années 2000, le dogme quasi universel en neurosciences cognitives stipule que la synthèse de l’espace s’opère de manière souveraine au sein des circuits internes de l’hippocampe, plus précisément grâce au vaste réseau récurrent auto-associatif de l’aire CA3. Cependant, en 2002, dans le cadre d’une série d’expériences capitales menées avec leur doctorante Marianne Fyhn, May-Britt Moser et Edvard réalisent des lésions sélectives détruisant les connexions intrinsèques de l’aire CA3. À la surprise générale, les cellules de lieu de CA1 continuent d’exhiber des champs de décharge spatiale parfaitement délimités et stables, suggérant de manière péremptoire que le signal spatial ne dépend pas de l’architecture auto-associative de l’hippocampe mais provient directement des projections corticales afférentes, en premier lieu du cortex entorhinal.
Forts de ce résultat iconoclaste, May-Britt Moser recentre résolument l’attention de son équipe sur le cortex entorhinal dorsomédian (dMEC). L’exploration de cette structure s’avère toutefois un défi anatomique et technique redoutable : situé profondément dans la boîte crânienne, le cortex entorhinal dorsomédian des rongeurs est incliné selon un angle complexe et se révèle particulièrement difficile d’accès pour des enregistrements unitaires stables sans endommager les sinus veineux ou les tissus corticaux adjacents. May-Britt perfectionne les coordonnées stéréotaxiques, adaptant les angles d’insertion des microélectrodes avec une rigueur géométrique absolue afin de cibler avec certitude les couches superficielles (couches II et III) du dMEC, lesquelles projettent directement vers le gyrus denté et l’aire CA1.
Parallèlement à cette prouesse chirurgicale, May-Britt Moser prend une autre décision méthodologique déterminante : rompre avec l’utilisation de petites boîtes de test carrées de cinquante centimètres de côté, standard de l’époque, pour construire de très grandes arènes d’exploration circulaires et rectangulaires mesurant jusqu’à deux mètres d’envergure. Elle postule avec justesse que si les signaux spatiaux du cortex entorhinal possèdent une échelle spatiale plus large ou une organisation distribuée, de petites enceintes expérimentales agiraient comme un filtre tronquant la visibilité des patrons d’activité neuronale. Ce choix de concevoir de vastes environnements comportementaux constituera le catalyseur indispensable à la révélation d’un phénomène neurobiologique jusqu’alors invisible.
4.2 La découverte des cellules de grille (grid cells)
C’est en 2004 et 2005 que les efforts opiniâtres de May-Britt Moser, d’Edvard et de leurs étudiants, notamment Marianne Fyhn, Torkel Hafting et Sturla Molden, débouchent sur l’une des observations les plus stupéfiantes de la biologie moderne. Alors qu’un rat explore méthodiquement l’arène de deux mètres à la recherche de minuscules miettes de chocolat éparpillées au sol, les microélectrodes captent l’activité de neurones individuels du cortex entorhinal dorsomédian. Contrairement aux cellules de lieu classiques, qui ne déchargent qu’en un point unique de l’espace, ces nouveaux neurones s’activent en de multiples endroits distincts. Plus extraordinaire encore : ces champs de décharge multiples ne sont pas dispersés de manière aléatoire ou chaotique, mais s’agencent selon une régularité géométrique quasi divine.
En accumulant des milliers de coordonnées de pointage spatial corrélées aux décharges de potentiels d’action, May-Britt Moser voit apparaître sous ses yeux ébahis un pavage périodique parfait : les pics d’activité d’un même neurone forment un réseau triangulaire ou hexagonal régulier couvrant sans discontinuité la totalité de l’espace accessible. Chaque cellule de grille possède sa propre grille spatiale, définie par une orientation, une phase (position des sommets) et une échelle (espacement entre les sommets). Le cerveau du mammifère ne se contente pas de coder la notion abstraite de position : il projette sur le monde une trame géométrique endogène d’une symétrie hexagonale éclatante, rappelant la structure des cristaux ou des nids d’abeilles.
La publication de cette découverte fondatrice dans la prestigieuse revue Nature en 2005 (« Microstructure of a spatial map in the entorhinal cortex ») fait l’effet d’une déflagration au sein de la communauté neuroscientifique mondiale. May-Britt Moser y décrit les propriétés stupéfiantes de ces cellules baptisées « cellules de grille » (grid cells). L’article pulvérise les modèles antérieurs qui voyaient dans le cortex une simple mosaïque de zones de relais sensoriel. En dévoilant ce système de coordonnées universel, le laboratoire de Trondheim s’impose instantanément comme l’épicentre d’un renouveau conceptuel majeur en neurosciences cognitives.
4.3 Analyse mathématique et cristallisation du concept de métrique spatiale
Pour démontrer de manière irréfutable que la régularité spatiale observée n’est pas un artefact d’échantillonnage ou une illusion statistique, May-Britt Moser et son équipe développent, en collaboration étroite avec des physiciens et des mathématiciens, des outils d’analyse quantitative rigoureux. Ils appliquent des méthodes d’autocorrélation spatiale bidimensionnelle aux cartes de fréquence de décharge des neurones du cortex entorhinal. L’autocorrélagramme révèle de façon spectaculaire un motif central entouré d’un anneau de six pics disposés avec des intervalles de soixante degrés parfaits, attestant d’une symétrie rotationnelle d’ordre 6 caractéristique des pavages hexagonaux les plus denses possibles dans un plan euclidien.
Cette validation mathématique permet à May-Britt Moser de cristalliser le concept fondamental de « métrique spatiale ». Tandis que les cellules de lieu de l’hippocampe fournissent un encodage contextuel, qualitatif et idiosyncrasique (marquant des lieux particuliers chargés de sens ou d’indices environnementaux saillants), les cellules de grille apportent une grille de mesure universelle, invariant d’un environnement à l’autre. Elles agissent à la manière d’une règle millimétrée ou du papier millimétré interne de l’esprit, permettant d’évaluer de manière quantitative les distances absolues franchies et les angles de trajectoire, que l’animal se trouve dans une pièce familière, un labyrinthe complexe ou une plaine inconnue.
Cette distinction conceptuelle nette entre la dynamique contextuelle des cellules de lieu et la métrique intrinsèque de la grille entorhinale permet de résoudre une aporie vieille de plusieurs décennies en psychologie cognitive. May-Britt Moser prouve que le cerveau génère de manière endogène son propre système de coordonnées vectorielles sans avoir besoin d’attendre l’extraction d’indices visuels externes continus. La découverte démontre avec éclat que la cognition spatiale repose sur un dialogue intime entre une métrique computationnelle entorhinale stable et une mémoire sémantique et contextuelle hippocampique modulable.
5. 5. Propriétés computationnelles et organisation modulaire des cellules de grille
5.1 Organisation topographique dorso-ventrale du cortex entorhinal
Dans le sillage de leur percée de 2005, May-Britt Moser et ses collègues entreprennent de disséquer l’architecture fonctionnelle globale du cortex entorhinal médian. En systématisant les enregistrements tout au long de l’axe anatomique dorso-ventral de cette structure, ils mettent en lumière une organisation topographique d’une remarquable élégance : l’échelle spatiale des cellules de grille n’est pas homogène, mais augmente de façon continue et graduelle depuis le pôle dorsal jusqu’au pôle ventral. Dans la partie la plus dorsale, l’espacement entre deux sommets d’activité d’une cellule de grille est extrêmement serré, de l’ordre d’une trentaine de centimètres, fournissant un codage à très haute résolution spatiale. À mesure que les électrodes descendent vers les zones ventrales, la maille du filet s’élargit progressivement pour atteindre plusieurs mètres.
Cette cartographie multi-échelle offre au système nerveux une capacité computationnelle hors du commun, analogue à la transformée en ondelettes ou à un système de coordonnées multi-résolution. May-Britt Moser démontre que le pôle dorsal permet de discriminer des variations infinitésimales de trajectoire et des déplacements fins dans l’environnement immédiat, tandis que les segments ventraux intègrent des étendues topographiques macroscopiques, assurant une stabilité globale de la représentation spatiale à grande échelle. Le rongeur dispose ainsi, au sein d’une seule et même structure anatomique, d’une palette continue de zooms métriques superposés.
Des travaux ultérieurs approfondis conduits sous son égide établissent par ailleurs que cette variation d’échelle n’est pas strictement continue au sens linéaire du terme, mais s’organise en « modules » fonctionnels discrets et indépendants. Chaque module regroupe des populations de cellules de grille partageant une même échelle spatiale et une même orientation angulaire, ne différant entre elles que par leur phase spatiale. Cette modularité structurelle confère au réseau une robustesse exceptionnelle contre le bruit synaptique, permettant un encodage combinatoire capable de représenter une quasi-infinité de lieux distincts par simple déphasage relatif des différents modules.
5.2 Mécanismes de mise à jour par intégration du chemin (path integration)
L’une des questions les plus fascinantes élucidées par May-Britt Moser concerne la persistance de l’activité périodique des cellules de grille lorsque l’animal est privé de repères perceptifs externes. Dans des expériences d’une rigueur exemplaire menées dans l’obscurité la plus complète, où tout indice visuel est aboli, elle démontre que les cellules de grille continuent de décharger selon une géométrie hexagonale impeccable sur de longues périodes de marche. Ce constat magistral prouve que la métrique de la grille ne dépend pas d’une reconnaissance optique constante du décor, mais repose sur un calcul dynamique permanent qualifié d’« intégration du chemin » (path integration).
L’intégration du chemin est l’opération computationnelle par laquelle un organisme calcule sa position présente en intégrant vectoriellement, de manière continue au cours du temps, la direction et la vitesse de ses propres déplacements à partir d’un point de référence initial. May-Britt Moser décortique comment le réseau entorhinal agrège en permanence les informations sensorielles internes idiothétiques : signaux vestibulaires issus des canaux semi-circulaires (accélérations linéaires et angulaires), rétroaction proprioceptive provenant des récepteurs articulaires et musculaires, et copies d’efférence motrice envoyées par les centres moteurs corticaux et sous-corticaux.
Ces données expérimentales nourrissent l’élaboration de modèles computationnels sophistiqués de « réseaux d’attracteurs neuronaux continus » (continuous attractor neural networks, CANN). Dans ces modèles, inspirés directement des découvertes de Moser, l’activité de la population de cellules de grille est conceptualisée comme une bosse d’activité cohérente qui se déplace sur un tore bidimensionnel virtuel sous l’impulsion de courants synaptiques asymétriques injectés par les entrées de vitesse et de direction. May-Britt Moser contribue ainsi de façon décisive à jeter un pont entre l’observation électrophysiologique brute et la physique théorique des systèmes complexes appliqués au cerveau.
5.3 Stabilité, réalignement et plasticité des grilles face aux modifications spatiales
Bien que la métrique générée par les cellules de grille soit intrinsèque, elle ne saurait être coupée du monde réel, sans quoi l’accumulation inévitable d’erreurs d’intégration du chemin conduirait rapidement à une dérive dramatique de la navigation. May-Britt Moser s’est donc penchée avec minutie sur la dynamique de plasticité des grilles face aux déformations géométriques imposées à l’environnement. En déplaçant des parois, en étirant une boîte carrée pour la transformer en rectangle ou en modifiant les textures des murs, elle observe comment la grille s’adapte, résiste ou se reconfigure.
Ces investigations mettent en lumière le phénomène fascinant de réalignement ou remappage (remapping). Face à des modifications modérées de la forme de l’enceinte, les grilles subissent une déformation élastique temporaire, s’étirant ou se comprimant le long de l’axe modifié, ce qui démontre une interaction souple et continue entre les entrées visuo-géométriques et la métrique interne. Cependant, lorsque l’animal est transféré dans un environnement radicalement neuf ou doté d’une tout autre signification contextuelle, les cellules de grille manifestent un phénomène de réalignement global : les orientations des grilles tournent d’un bloc et leurs phases spatiales sont redistribuées de façon imprédictible, redéfinissant un nouvel étalonnage spatial pour cet univers spécifique.
May-Britt Moser démontre également l’extraordinaire stabilité temporelle de ces représentations. Une fois qu’un environnement a été cartographié par un ensemble de cellules de grille, ce motif spécifique est conservé intact pendant des semaines, voire des mois. Lorsque l’animal y est réintroduit, le réseau de neurones réactive instantanément la même configuration géométrique, avec une fidélité stupéfiante. Cette permanence atteste de la robustesse du code spatial entorhinal face au vieillissement synaptique et aux contingences de l’apprentissage continu, révélant une machine cognitive capable d’une fidélité d’enregistrement d’une prodigieuse longévité.
6. 6. La cartographie complète du système de navigation cérébral
6.1 Les cellules de direction de la tête (head-direction cells)
Le dévoilement de la métrique hexagonale ne constitue que l’une des pièces maîtresse du puzzle de la navigation que May-Britt Moser s’emploie à reconstituer. Pour qu’une carte spatiale soit opérationnelle pour orienter le comportement d’un être vivant, la connaissance des distances doit impérativement être couplée à une estimation précise de l’orientation angulaire dans l’espace. En explorant méthodiquement les couches profondes du cortex entorhinal (couches V et VI) ainsi que la région adjacente du présubiculum, May-Britt Moser caractérise de façon approfondie l’intégration fonctionnelle des « cellules de direction de la tête » (head-direction cells), initialement découvertes par James Ranck dans le postsubiculum.
Ces cellules se comportent comme une boussole neuronale interne : chacune d’elles décharge à sa fréquence maximale lorsque la tête de l’animal est orientée selon un angle azimutal spécifique dans le plan horizontal, par exemple plein nord ou sud-ouest, quelle que soit par ailleurs la position physique de l’animal dans la pièce ou l’arène. May-Britt Moser met en évidence l’existence de cellules dites « conjuguées », capables d’encoder simultanément l’orientation de la tête et les coordonnées de grille, établissant ainsi une passerelle computationnelle directe entre le vecteur de déplacement et la position métrique sur le terrain.
Elle analyse comment cette boussole biologique maintient sa cohérence globale par le traitement combiné des entrées vestibulaires et des indices visuels lointains servant de points de mire. Lorsqu’un repère visuel majeur subit une rotation contrôlée dans l’arène expérimentale, May-Britt observe que la direction préférentielle des cellules de direction de la tête tourne exactement du même angle, entraînant dans sa rotation l’orientation générale des cellules de grille associées. Cette démonstration empirique éclaire la manière dont le cerveau maintient en permanence une cohérence géométrique interne absolue entre l’axe de son regard et le maillage spatial de ses déplacements.
6.2 Les cellules de bordure (border cells) et la délimitation spatiale
En poursuivant son exploration systématique du cortex entorhinal médian et des structures frontalières du subiculum, le laboratoire de May-Britt Moser réalise en 2008 une autre découverte majeure : celle des « cellules de bordure » (border cells ou boundary cells), rapportée notamment dans un article remarqué de Trygve Solstad et collaborateurs. Ces neurones s’activent de façon spectaculaire et exclusive lorsque l’animal s’approche à proximité immédiate d’une limite physique infranchissable délimitant son arène, qu’il s’agisse d’un mur rectiligne, d’une paroi circulaire ou d’un bord abrupt ouvrant sur le vide.
Chaque cellule de bordure manifeste une sélectivité géométrique rigoureuse : telle cellule ne décharge que le long du mur oriental, tandis qu’une autre s’active uniquement le long de la limite septentrionale de l’enceinte. May-Britt Moser démontre le rôle fondamental joué par ces neurones dans l’ancrage de la carte spatiale globale. Alors que l’intégration du chemin assurée par les cellules de grille est intrinsèquement sujette à l’accumulation d’erreurs de dérive métrique au fil des minutes de locomotion, la rencontre avec une bordure physique fournit un signal sensoriel et haptique péremptoire qui vient réinitialiser et corriger instantanément le système de positionnement interne.
Pour prouver cette fonction stabilisatrice, Moser imagine des expériences élégantes où une nouvelle paroi mobile est introduite soudainement au centre d’une pièce familière. Les cellules de bordure du rongeur développent instantanément un nouveau champ de décharge le long de cet obstacle imprévu, et l’on observe simultanément une réorganisation et une stabilisation locales des champs des cellules de grille environnantes. Les cellules de bordure fournissent ainsi au cerveau les conditions aux limites indispensables à la résolution des équations spatiales calculées par les réseaux d’attracteurs du cortex entorhinal.
6.3 Les cellules de vitesse (speed cells) et l’intégration temporelle
Pour que le calcul d’intégration du chemin puisse fonctionner avec une exactitude mathématique, deux variables physiques fondamentales doivent impérativement être mesurées à chaque milliseconde par le système nerveux : la direction angulaire du déplacement (assurée par les cellules de direction de la tête) et la vitesse instantanée de locomotion de l’organisme. Bien que la vitesse modulât globalement certaines oscillations cérébrales comme le rythme thêta hippocampique, l’existence d’un signal cellulaire précis et dédié quantifiant la vitesse linéaire demeurait une hypothèse non confirmée. En 2015, l’équipe de May-Britt Moser comble magistralement cette lacune théorique en identifiant formellement les « cellules de vitesse » (speed cells) au sein du cortex entorhinal.
Ces cellules de vitesse présentent une propriété électrophysiologique stupéfiante de linéarité : leur fréquence de décharge en potentiels d’action augmente de façon proportionnelle et quasi parfaite à la vitesse de déplacement physique du rongeur, que celui-ci trottine lentement, accélère brutalement ou s’arrête net. May-Britt Moser prouve que ce signal de vitesse est d’une fiabilité remarquable, invariable selon les conditions d’éclairage ou la géométrie de l’arène, reflétant fidèlement la cinématique de la course en temps réel.
Cette identification apporte la dernière pierre manquante à l’édifice conceptuel forgé à Trondheim. May-Britt Moser formalise une synthèse théorique universelle : le cortex entorhinal médian abrite un véritable système de navigation inertielle biologique autonome. En conjuguant les informations scalaires de vitesse issues des speed cells, les indications vectorielles d’orientation des head-direction cells, les contraintes périphériques des border cells et la trame métrique périodique des grid cells, le cerveau des mammifères possède tous les composants nécessaires et suffisants pour réaliser le calcul différentiel permanent de sa trajectoire dans le monde physique, un véritable GPS biologique fonctionnant sans aucun recours à des satellites artificiels.
7. 7. La consécration mondiale : le prix Nobel de physiologie ou médecine de 2014
7.1 L’attribution conjointe avec John O’Keefe et Edvard Moser
Le 6 octobre 2014, l’Assemblée Nobel de l’Institut Karolinska de Stockholm annonce au monde entier l’attribution du prix Nobel de physiologie ou médecine conjointement à John O’Keefe (pour une moitié du prix) et à May-Britt Moser et Edvard Moser (se partageant l’autre moitié). Le communiqué officiel justifie cette distinction suprême par « leurs découvertes de cellules constituant un système de positionnement dans le cerveau ». Le comité Nobel souligne la portée philosophique et biologique vertigineuse de leurs travaux, qui ont permis de résoudre sur le plan matérialiste une énigme intellectuelle pluriséculaire qui avait occupé les plus grands esprits de la philosophie occidentale, d’Emmanuel Kant à Henri Poincaré : comment l’esprit humain parvient-il à structurer et à expérimenter l’espace environnant ?
Cette annonce suscite une immense fierté à travers toute la Scandinavie : May-Britt Moser devient la toute première femme de nationalité norvégienne à recevoir un prix Nobel dans une discipline scientifique, et l’une des rares femmes lauréates dans toute l’histoire du prix de physiologie ou médecine. La consécration conjointe du couple Moser et de leur mentor O’Keefe symbolise une continuité de transmission magistrale au sein d’une même lignée de pensée expérimentale, démontrant comment des intuitions novatrices forgées dans les années 1970 à Londres ont trouvé leur parachèvement logique et mathématique trente ans plus tard dans les fjords de Trondheim.
Le couronnement nobélisé de May-Britt Moser met en lumière un modèle remarquable d’éthique de recherche, fondé sur une collégialité respectueuse, le refus des postures académiques condescendantes et la célébration du travail en équipe. Entourée de ses collaborateurs, de ses étudiants et de ses techniciens de laboratoire lors des célébrations à Trondheim, May-Britt incarne une image rafraîchissante et profondément humaine de l’excellence scientifique, manifestant une joie spontanée qui contraste avec l’austérité coutumière des hiérarchies professorales traditionnelles.
7.2 La conférence Nobel : articuler la psychologie cognitive et la neurobiologie
Le 7 décembre 2014, dans le grand amphithéâtre de l’Institut Karolinska à Stockholm, May-Britt Moser prononce sa conférence Nobel intitulée « Grid Cells and the Enigma of Space ». Vêtue pour l’occasion d’une robe de soirée spécialement conçue par la styliste Matthew Hubble, brodée de motifs lumineux représentant les hexagones argentés des cellules de grille et les arborisations de neurones pyramidaux, elle offre un exposé magistral qui captive l’assistance tant par sa rigueur intellectuelle que par sa force narrative et visuelle.
Dans sa leçon inaugurale, May-Britt Moser articule avec brio l’héritage conceptuel de la psychologie cognitive avec la puissance analytique de la neurophysiologie moderne. Elle retrace comment les questionnements abstraits sur les représentations de l’espace, autrefois cantonnés à des spéculations métaphysiques ou à des descriptions comportementales extérieures, trouvent désormais leur incarnation dans des patterns spatio-temporels de décharges neuronales précisément mesurables. Elle y développe un vibrant plaidoyer en faveur de la recherche fondamentale pure, guidée exclusivement par la curiosité intellectuelle désintéressée, rappelant que ni elle ni Edvard n’avaient entamé leurs travaux pour concevoir une application technologique ou clinique immédiate, mais simplement pour éclairer l’un des mystères les plus profonds de la condition animale et humaine.
Cette tribune mondiale est également l’occasion pour May-Britt de rendre un hommage appuyé et chaleureux à toutes celles et ceux qui ont jalonné son parcours : ses parents qui lui ont transmis le goût de la liberté, son mentor Per Andersen pour son exigence d’une technique immaculée, John O’Keefe pour sa bienveillance géniale, ainsi que l’ensemble des doctorants, post-doctorants et personnels animaliers qui ont contribué jour et nuit à la fabrication méticuleuse des données empiriques. Sa prestation marque les mémoires comme un modèle de vulgarisation savante de très haut vol et une célébration de la beauté intrinsèque des lois de la vie.
7.3 Retentissement mondial et impact sur les neurosciences contemporaines
L’attribution du prix Nobel à May-Britt Moser propulse instantanément le laboratoire de Trondheim sur le devant de la scène géopolitique et scientifique internationale. La Norvège, traditionnellement perçue sur l’échiquier mondial pour son industrie pétrolière, maritime ou ses exploits en sports d’hiver, se retrouve propulsée au rang d’épicentre mondial incontournable des neurosciences des systèmes. Cet éclairage planétaire déclenche un afflux massif de financements scientifiques prestigieux, en provenance notamment de l’European Research Council (ERC) et de fondations privées d’envergure internationale, attirant vers la Scandinavie les esprits les plus brillants et les jeunes post-doctorants les plus prometteurs des cinq continents.
Pour la communauté neuroscientifique dans son ensemble, l’onde de choc des travaux des Moser engendre une véritable révolution épistémologique. L’identification d’un code neuronal aussi géométriquement parfait démontre que le cortex associatif est régi par des principes de computation hautement structurés et non par des connexions aléatoires issues d’un apprentissage purement empirique non contraint. Les neurosciences théoriques et l’intelligence artificielle s’emparent avidement de ces concepts, intégrant les cellules de grille dans les réseaux de neurones profonds et les systèmes de navigation pour la robotique autonome.
Simultanément, May-Britt Moser accède au statut d’icône publique et de figure de référence planétaire pour la cause des femmes dans la science. Sollicitée par les gouvernements, les académies savantes et les organisations internationales, elle met sa notoriété au service de la promotion de la mixité dans les filières STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), démontrant qu’il est possible de conjuguer la maternité — elle a élevé deux filles tout au long de sa carrière académique — avec une trajectoire de pionnière de niveau international, sans rien sacrifier de son authenticité, de son empathie et de sa ferveur intellectuelle.
8. 8. Les implications pour la psychologie cognitive : mémoire épisodique et cartographie mentale
8.1 De l’espace physique à l’espace conceptuel : l’héritage d’Edward Tolman
L’une des contributions conceptuelles les plus vertigineuses issues des travaux de May-Britt Moser réside dans l’extension de la notion d’espace physique à celle d’« espace conceptuel » ou sémantique. En 1948, le psychologue cognitiviste américain Edward Tolman publiait son article fondateur « Cognitive maps in rats and men », suggérant que les mammifères forment dans leur système nerveux des représentations unifiées et topologiques de leur environnement permettant d’inférer des raccourcis et de planifier des trajectoires. En découvrant la base matérielle de cette carte avec les cellules de lieu et de grille, May-Britt Moser a offert à Tolman la plus éclatante des validations expérimentales, un demi-siècle plus tard.
Toutefois, la portée de cette découverte dépasse de loin la simple géométrie des déplacements pédestres. May-Britt Moser et ses collègues théoriciens postulent rapidement que les réseaux computationnels entorhino-hippocampiques ont été réutilisés et recyclés au cours de l’évolution des primates et des humains pour naviguer à travers des espaces abstraits de concepts, de symboles et de significations sémantiques. De la même façon que les cellules de grille calculent des distances métriques entre des coordonnées euclidiennes (x, y), elles sont capables de mesurer des distances sémantiques entre des idées ou des attributs continus (par exemple, la classification d’objets selon leur taille, leur poids ou leur dangerosité relative).
Cette hypothèse audacieuse a depuis reçu des confirmations expérimentales retentissantes chez l’être humain, notamment au moyen de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Plusieurs équipes internationales ont démontré que lorsque des sujets naviguent mentalement au sein d’un graphe abstrait d’associations d’images ou d’arbres décisionnels, le cortex entorhinal humain exhibe une modulation sinusoïdale d’ordre 6 caractéristique de l’activité des cellules de grille. May-Britt Moser a ainsi ouvert une voie royale pour comprendre comment l’architecture neuronale forgée pour la survie physique dans l’espace a fourni à l’espèce humaine le substrat fondamental sur lequel s’est échafaudée la pensée abstraite et catégorielle.
8.2 Le lien structurel entre représentation spatiale et mémoire épisodique
La découverte de la métrique entorhinale apporte également une explication neurobiologique lumineuse à l’organisation de la mémoire épisodique, cette faculté fondamentale définie par Endel Tulving qui permet aux individus de se remémorer des événements vécus situés précisément dans leur contexte d’apparition. Un souvenir personnel n’existe jamais in vacuo : il est indissolublement attaché à une armature spatio-temporelle répondant aux questions « où » et « quand » s’est déroulée la scène. May-Britt Moser a démontré que le système des cellules de grille et des cellules de lieu constitue précisément l’échafaudage invariant — la toile de fond topologique — sur lequel viennent se greffer les composantes perceptives, affectives et sémantiques de chaque événement particulier.
Dans cette architecture fonctionnelle, le cortex entorhinal transmet à l’hippocampe une coordonnée spatiale rigoureuse, standardisée et stable. Lorsque l’individu vit une expérience saillante (la rencontre d’un prédateur, la découverte d’une source de nourriture ou une interaction sociale déterminante), cette information d’événement est conjuguée, au niveau des synapses hippocampiques, à la signature métrique fournie par le cortex entorhinal. L’hippocampe agit alors comme un index d’adresses mnésiques, liant de façon indélébile le contenu de l’expérience avec le lieu précis de sa survenue.
May-Britt Moser a approfondi cette mécanique de convergence en analysant la manière dont les altérations subtiles de la connectivité entorhino-hippocampique bouleversent la capacité des animaux à distinguer deux contextes d’apprentissage très proches par leurs attributs visuels, mais situés dans des lieux différents (séparation de motifs). Ses travaux démontrent sans ambiguïté que la désintégration de l’armature spatiale entorhinale compromet irrémédiablement la cohérence de la mémoire épisodique, transformant un passé richement contextualisé en un magma indifférencié d’impressions isolées.
8.3 La consolidation de la mémoire et les relectures neuronales (replay)
Un autre axe d’investigation fascinant approfondi au sein du cercle intellectuel des Moser concerne le devenir de ces représentations spatiales après la fin de la phase active d’exploration : comment une trace spatio-mnésique est-elle consolidée de façon pérenne dans le cerveau ? May-Britt Moser a activement participé aux réflexions sur les phénomènes de « relecture neuronale » (replay), ce processus au cours duquel les assemblées de cellules de lieu et de cellules de grille réactivent spontanément, durant les phases de repos éveillé ou de sommeil à ondes lentes, les séquences temporelles exactes de décharges qu’elles avaient émises pendant la navigation antérieure de l’animal.
Ces séquences de relecture, compressées dans le temps d’un facteur de dix à vingt lors des ondulations à haute fréquence hippocampiques (sharp-wave ripples), ne constituent pas une simple rediffusion passive de bandes magnétiques cérébrales. May-Britt Moser souligne qu’elles représentent un dialogue bidirectionnel intense entre l’hippocampe et le néocortex, orchestrant le transfert progressif des informations de mémoire à court terme vers les réserves synaptiques stables du néocortex pour un stockage à long terme. La trace mnésique s’émancipe ainsi graduellement de sa dépendance hippocampique initiale pour s’inscrire dans l’architecture corticale permanente.
De plus, Moser et ses équipes ont contribué à montrer que ces réactivations peuvent s’opérer en sens inverse (reverse replay), permettant à l’animal qui vient de recevoir une récompense de retracer mentalement le chemin parcouru à l’envers, associant ainsi les étapes spatiales antérieures au bénéfice final obtenu. Plus spectaculaire encore, certaines relectures préfigurent des trajectoires que l’animal n’a pas encore empruntées (pre-play ou prospective replay), révélant que le réseau de cartographie cérébrale sert d’émulateur interne pour planifier les actions futures et simuler des options comportementales en amont de toute prise de décision motrice.
9. 9. Recherches récentes : l’encodage du temps subjectif et les réseaux d’expériences
9.1 La découverte des réseaux codant le temps subjectif dans le cortex entorhinal latéral
Après avoir élucidé l’armature de l’espace physique dans le cortex entorhinal médian (MEC), May-Britt Moser a dirigé ses investigations vers l’autre composante indispensable de la conscience phénoménologique : la dimension temporelle. En 2018, dans un article retentissant publié dans la revue Nature (« Integrating time from experience in the lateral entorhinal cortex ») co-signé avec son doctorant Albert Tsao et son équipe, elle révèle que le cortex entorhinal latéral (LEC) héberge un réseau neuronal dédié à l’encodage continu du temps subjectif et de l’ordre d’écoulement des événements vécus.
Contrairement aux horloges biologiques circadiennes ou aux oscillateurs cérébraux sous-corticaux qui mesurent des durées objectives en millisecondes ou en heures avec une régularité de métronome, les neurones du LEC caractérisés par Moser ne manifestent aucune périodicité rigide. Au contraire, leur profil d’activité évolue de manière graduelle et irréversible à mesure que l’animal accumule des expériences et des actions dans son environnement. La fréquence de décharge d’une vaste population de neurones du LEC glisse le long d’une trajectoire multidimensionnelle non répétitive, créant une signature d’état unique pour chaque instant du passé récent, analogue à un sablier neuronal dynamique.
May-Britt Moser démontre ainsi que le cerveau ne perçoit pas le temps de manière abstraite ou métronomique, mais le dérive organiquement de la succession des contenus de l’expérience vécue. Plus un animal est engagé dans une activité variée, explorant de nouvelles textures et manipulant des objets distincts, plus la trajectoire d’état dans le LEC avance rapidement le long de son collecteur de population. Si l’animal reste immobile ou engagé dans une tâche monotone et répétitive, le flux de dérive temporelle ralentit considérablement. May-Britt Moser dévoile ici la première base neurophysiologique tangible de la relativité de notre temps subjectif, ce temps proustien qui s’étire ou s’accélère selon la densité existentielle de nos souvenirs.
9.2 L’intégration convergente de l’espace, du temps et du contenu
Cette percée majeure sur le cortex entorhinal latéral permet à May-Britt Moser de parachever un modèle théorique grandiose et unifié de la mémoire des mammifères. Les deux ailes anatomiques du cortex entorhinal agissent comme deux canaux d’information hautement spécialisés et complémentaires qui convergent avec une précision millimétrique sur les mêmes neurones de l’hippocampe :
- Le cortex entorhinal médian (MEC) : achemine la composante spatiale rigide (« OÙ » s’est déroulée l’action), calibrée par les cellules de grille, de vitesse, de bordure et de direction ;
- Le cortex entorhinal latéral (LEC) : achemine simultanément le flux dynamique du temps vécu (« QUAND » cela s’est passé) combiné à la nature sensorielle spécifique des objets rencontrés et manipulés (« QUOI »).
Cette triade ontologique — l’espace (où), le temps (quand) et le contenu (quoi) — fusionne au sein des réseaux du gyrus denté et de l’aire CA3 de l’hippocampe pour former l’expérience phénoménologique indivisible d’un épisode autobiographique. May-Britt Moser éclaire ainsi la machinerie biologique par laquelle la continuité ininterrompue de notre conscience est assemblée instant après instant à partir de briques computationnelles distinctes mais coordonnées par des oscillations thêta et gamma partagées.
L’approfondissement de cette convergence fonctionnelle ouvre des perspectives vertigineuses sur les pathologies affectant la continuité de l’identité personnelle. May-Britt Moser souligne que la dissociation entre ces deux flux afférents, qu’elle soit induite par des lésions ciblées, des déséquilibres pharmacologiques ou des processus neurodégénératifs, conduit inéluctablement à des états de confusion temporelle et de morcellement perceptif où les fragments d’expériences perdent leur ancrage dans l’histoire unifiée du sujet biologique.
9.3 Nouvelles méthodologies : microscopie à deux photons et imagerie calcique à grande échelle
Pour mener à bien ces investigations de plus en plus ambitieuses sur les dynamiques de populations neuronales massives, May-Britt Moser a insufflé au sein de son institut une modernisation technologique radicale au cours de la dernière décennie. Sans renier les électrodes métalliques et les tétrodes qui ont fait la gloire de ses premières décennies de carrière, elle a orchestré la transition vers les techniques de pointe de la neuro-photonique, en particulier la microscopie biphotonique combinée à l’imagerie calcique fonctionnelle in vivo chez l’animal vigile.
En utilisant des indicateurs calciques fluorescents génétiquement encodés (tels que la famille des capteurs GCaMP) exprimés sélectivement dans des sous-types neuronaux ciblés via des vecteurs viraux adéno-associés (AAV), May-Britt Moser et ses chercheurs peuvent désormais visualiser directement et simultanément l’activité de milliers de neurones individuels sous une lentille miniature implantée au-dessus du cortex entorhinal ou de l’hippocampe, tandis que le rongeur se déplace dans des dispositifs de réalité virtuelle ou sur des tapis roulants flottants sur coussin d’air. Cette échelle d’observation optique inédite permet de contempler l’architecture spatiale du réseau dans son ensemble, mettant fin aux limitations inhérentes aux enregistrements par électrodes aveugles.
Ces avancées technologiques imposent le déploiement de méthodes d’analyse computationnelle ultra-sophistiquées : réduction de dimensionnalité non linéaire, apprentissage automatique, décodage bayésien et analyse topologique des données (TDA). May-Britt Moser stimule des collaborations interdisciplinaires constantes avec des mathématiciens pour extraire les attracteurs géométriques sous-jacents aux nuages de points d’activité de milliers de cellules suivies sur de multiples semaines, démontrant sa capacité constante à se maintenir à la pointe absolue de l’innovation instrumentale et théorique mondiale.
10. 10. Applications translationnelles et résonances en psychopathologie et neurologie
10.1 La vulnérabilité précoce du cortex entorhinal dans la maladie d’Alzheimer
Bien que les travaux fondamentaux de May-Britt Moser n’aient pas été dictés au départ par un objectif clinique, leurs retombées translationnelles pour la médecine humaine, et plus particulièrement pour la neurologie dégénérative, sont devenues immenses. Il est établi de longue date en neuropathologie que le cortex entorhinal — et tout particulièrement sa couche II — constitue l’un des tout premiers foyers vulnérables où s’accumulent précocement les dépôts anormaux de protéine tau hyperphosphorylée, conduisant à la formation des dégénérescences neurofibrillaires bien avant que les altérations n’envahissent l’hippocampe et le néocortex dans la maladie d’Alzheimer.
La caractérisation des cellules de grille par May-Britt Moser a apporté un éclairage mécanistique décisif sur la sémiologie clinique inaugurale de cette redoutable affection neurodégénérative. Elle explique de façon limpide pourquoi l’un des premiers symptômes invalidants rapportés par les patients au stade préclinique de la maladie — souvent des années avant l’apparition de déficits massifs du rappel mnésique verbal — réside dans la désorientation spatiale, la perte de repères géométriques dans des environnements pourtant familiers et l’incapacité à estimer correctement les distances et les raccourcis. L’atteinte destructrice initiale ciblant le cortex entorhinal sabote littéralement le fonctionnement des cellules de grille, privant le malade de sa boussole et de son système métrique interne.
Ces constats physiopathologiques ont stimulé le développement, par des équipes cliniques inspirées des protocoles de Moser, de nouveaux tests cognitifs informatisés et immersifs basés sur l’évaluation fine de la navigation spatiale et de l’intégration du chemin en réalité virtuelle. Ces paradigmes non invasifs démontrent une sensibilité et une spécificité diagnostiques remarquables, permettant de dépister les dysfonctionnements entorhinaux chez des personnes asymptomatiques ou au stade de trouble cognitif léger (MCI), ouvrant une fenêtre thérapeutique précieuse pour l’administration précoce de molécules modificatrices de la maladie avant que les neurones ne soient massivement détruits.
10.2 Compréhension des troubles mnésiques, de l’amnésie et de la navigation
Les découvertes de May-Britt Moser ont profondément transformé la modélisation neuropsychologique des grandes formes d’amnésie humaine, qu’elles fassent suite à des lésions ischémiques, des traumatismes crâniens, des encéphalites herpétiques ou des interventions chirurgicales d’ablation temporale (dont le cas emblématique du patient H.M. avait jadis posé les fondements). En disséquant les fonctions spécifiques de chaque sous-région du réseau entorhino-hippocampique, ses travaux permettent d’expliquer avec une granularité inédite pourquoi certaines lésions épargnent la mémoire procédurale et la reconnaissance d’objets tout en détruisant spécifiquement la mémoire des contextes spatio-temporels.
L’utilisation combinée de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle à très haut champ (7 Tesla et au-delà) chez l’humain sain et chez les patients cérébrolésés a permis de vérifier point par point la transposabilité des modèles découverts chez le rongeur par l’équipe de Moser. Chez l’être humain, le cortex entorhinal postéro-médial s’avère bien l’homologue fonctionnel du cortex entorhinal médian du rat, exhibant des signatures de grille caractéristiques dès que le sujet s’oriente dans un espace tridimensionnel virtuel. Les lésions sélectives de cette région entraînent une « agnosie topographique », c’est-à-dire l’incapacité absolue d’élaborer une carte mentale globale de son environnement tout en conservant une vision normale des indices locaux isolés.
Ces avancées fournissent également des assises théoriques novatrices pour la rééducation et la remédiation cognitive des patients victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou de syndromes amnésiques. En s’appuyant sur les connaissances issues des laboratoires de Moser relatives au rôle compensatoire des repères visuels saillants (décodés par les cellules de bordure et de lieu) lorsque l’intégration du chemin est défaillante, les neuropsychologues conçoivent désormais des stratégies de navigation compensatoires et des aides techniques domotiques adaptées, réduisant significativement l’anxiété et le sentiment de perte d’autonomie des patients au quotidien.
10.3 Perspectives thérapeutiques issues des modèles murins de neurodégénérescence
Au sein de son propre institut de recherche à Trondheim, May-Britt Moser a amplifié les collaborations translationnelles avec les neurologues et les pharmacologues en transposant ses protocoles d’enregistrements unitaires sophistiqués à des modèles de souris transgéniques reproduisant fidèlement les pathologies amyloïdes et tauopathies humaines. Ces travaux de modélisation visent à traquer les altérations physiologiques les plus précoces de l’activité des cellules de grille, bien avant l’apparition de la mort neuronale massive ou de la formation de plaques séniles insolubles visibles en histologie.
Les résultats obtenus par son groupe démontrent que les perturbations de la synchronie synaptique et la désorganisation du réseau de périodicité hexagonale surviennent très tôt dans l’histoire de la maladie chez ces rongeurs transgéniques, corrélées à une perte de l’inhibition locale médiée par les interneurones GABAergiques à parvalbumine. Cette identification précise du maillon cellulaire défaillant oriente la recherche vers de nouvelles cibles pharmacologiques et des interventions de neuromodulation ciblée :
- Restauration pharmacologique de la transmission inhibitrice périsomatique ;
- Stimulation optogénétique ou électrique à haute fréquence de la voie perforante pour réactiver les rythmes oscillatoires endommagés ;
- Protocoles d’entraînement cognitif spatial précoce visant à stimuler la plasticité synaptique de compensation.
Grâce à cette fertilisation croisée permanente entre recherche fondamentale de pointe et impératifs de santé publique, May-Britt Moser contribue activement à l’effort mondial visant à briser l’impasse thérapeutique entourant les affections neurodégénératives du cerveau vieillissant.
11. 11. Gouvernance scientifique, éthique institutionnelle et engagement social
11.1 Création et direction du Kavli Institute for Systems Neuroscience
Le rayonnement international des travaux de May-Britt Moser s’est concrétisé sur le plan institutionnel par une aventure architecturale et organisationnelle extraordinaire à Trondheim. En 2002, le Conseil de la recherche de Norvège désigne son laboratoire comme un « Centre d’excellence » (le Centre for the Biology of Memory, CBM). Puis, en 2007, couronnant des années de performances exceptionnelles, la prestigieuse fondation américaine dirigée par le mécène Fred Kavli choisit le site de la NTNU pour y implanter le Kavli Institute for Systems Neuroscience, intégrant le laboratoire norvégien au sein d’un réseau ultra-sélect regroupant les plus grandes universités du monde telles que Harvard, Yale, Columbia ou Cambridge.
Assumant la co-direction, puis la direction active de cet institut de premier plan, May-Britt Moser y déploie une philosophie de gestion novatrice, affranchie des lourdeurs bureaucratiques traditionnelles. Elle érige en principes cardinaux la curiosité intellectuelle sans compromis, la transversalité disciplinaire absolue (faisant dialoguer sous un même toit biologistes, physiciens, mathématiciens, informaticiens et psychologues) et la liberté d’expérimentation la plus totale pour les jeunes chercheurs. Elle veille personnellement à créer une atmosphère de travail stimulante, chaleureuse et collaborative, où l’audace conceptuelle est constamment encouragée et où l’échec d’une hypothèse expérimentale est accueilli comme une étape normale et formatrice du cheminement vers la vérité.
Sous sa gouvernance inspirée, le Kavli Institute de Trondheim s’est doté d’une plate-forme technologique unique au monde, intégrant des animaleries de pointe respectant les normes de bien-être animal les plus rigoureuses, des ateliers d’ingénierie micromécanique pour la conception sur mesure de micro-drives et d’implants optiques, et des centres de calcul haute performance dédiés au traitement massif des téraoctets de données générés quotidiennement par les enregistrements multicanaux et la microscopie à haute vitesse. May-Britt Moser a ainsi prouvé qu’une vision scientifique visionnaire, portée avec passion et exigence, pouvait transformer une université périphérique en une capitale mondiale des sciences du vivant.
11.2 Rôle de mentor et engagement pour la place des femmes dans les carrières STEM
Consciente des obstacles systémiques, des stéréotypes culturels et des mécanismes invisibles d’auto-censure qui entravent trop souvent l’accès des femmes aux postes de responsabilité dans les filières académiques de pointe, May-Britt Moser s’est engagée avec une constance admirable dans le mentorat actif des jeunes chercheuses. Au sein de son laboratoire comme dans les comités d’évaluation internationaux où elle siège régulièrement, elle milite inlassablement pour une équité réelle dans l’attribution des financements, la reconnaissance des contributions scientifiques et l’accès aux chaires professorales de plein titre.
May-Britt adopte une approche de compagnonnage scientifique particulièrement attentive envers ses étudiants et post-doctorants, veillant non seulement à leur prodiguer un entraînement technique irréprochable, mais aussi à leur inculquer la résilience psychologique, la confiance en soi et l’art de défendre leurs idées sur la scène internationale. Bon nombre de ses anciennes élèves, formées sous son aile, dirigent aujourd’hui leurs propres laboratoires de recherche autonomes dans les universités les plus renommées d’Europe, d’Asie et des Amériques, témoignant de l’impact durable de son modèle pédagogique.
En outre, May-Britt Moser a fréquemment pris la parole sur la scène publique pour déconstruire les mythes relatifs à la conciliation entre vie de famille et carrière scientifique d’élite. Mère de deux enfants nés au cours des années décisives de son ascension académique, elle partage sans fard son expérience vécue, illustrant concrètement comment le soutien mutuel au sein d’un couple, doublé d’une organisation logistique pragmatique et d’une politique sociétale scandinave favorable aux congés parentaux et à la garde d’enfants, peut permettre à une femme d’atteindre le sommet de sa discipline sans devoir renoncer à sa vie affective et personnelle.
11.3 Sensibilisation du public, vulgarisation et bien-être animal
Parallèlement à ses charges de direction et à son travail de laboratoire, May-Britt Moser déploie une énergie remarquable dans les activités de médiation scientifique et d’ouverture vers la société civile. Refusant de s’enfermer dans une tour d’ivoire intellectuelle, elle répond inlassablement aux sollicitations des médias généralistes, donne des conférences publiques accessibles aux profanes et participe régulièrement à des ateliers de découverte des sciences destinés aux enfants des écoles primaires et aux adolescents des lycées. Sa voix expressive, son talent pédagogique naturel et son enthousiasme communicatif font d’elle une ambassadrice extraordinaire de la neurobiologie auprès du grand public.
Dans un registre tout aussi fondamental, May-Britt Moser est une avocate passionnée et intransigeante du respect absolu des règles éthiques régissant l’expérimentation animale. Elle a toujours soutenu publiquement que la réalisation de découvertes majeures sur le cerveau des mammifères ne peut s’effectuer au détriment de l’empathie et du bien-être dû aux animaux de laboratoire. Dans ses installations de Trondheim, elle a instauré des standards d’hébergement exemplaires (enrichissement du milieu, arènes spacieuses, interactions positives quotidiennes avec les soigneurs) et promeut activement le principe des 3R (Remplacer, Réduire, Raffiner).
Pour May-Britt Moser, un animal stressé, souffrant ou anxieux est un sujet biologique altéré dont les réseaux neuronaux produisent des signaux biaisés et non fiables ; le bien-être animal n’est donc pas seulement un impératif moral impérieux, c’est également une condition méthodologique sine qua non de la validité de la science produite. Cette approche humaniste et respectueuse du vivant, appliquée sans défaillance tout au long d’un demi-siècle de carrière, constitue une référence déontologique majeure pour toute la communauté neuroscientifique internationale.
12. 12. Héritage théorique, état actuel de la recherche et perspectives d’avenir
12.1 Un changement de paradigme fondamental dans la compréhension de la cognition
Le legs théorique de May-Britt Moser à l’histoire des sciences du cerveau s’apparente à une véritable révolution copernicienne au sein des sciences cognitives. Avant ses travaux et ceux de ses collaborateurs, la vision dominante du fonctionnement cortical reposait encore très largement sur un modèle hérité du sensualisme empiriste : le cortex était perçu comme un système passif réagissant à l’impact des stimulations du monde extérieur par une chaîne linéaire de traitements hiérarchiques ascendants (bottom-up). En prouvant de manière indiscutable que le cortex entorhinal génère de façon endogène, continue et préexistante une métrique hexagonale universelle, May-Britt Moser a réhabilité avec éclat l’hypothèse rationaliste et constructiviste du cerveau comme générateur actif de modèles du monde.
Cette démonstration magistrale selon laquelle les structures cérébrales projettent sur les signaux sensoriels des règles géométriques internes a exercé une influence colossale sur les développements récents de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage machine. Les concepteurs de modèles d’apprentissage par renforcement et de réseaux de neurones profonds dédiés à la navigation robotique intègrent désormais explicitement des représentations de type « cellules de grille » pour conférer aux agents artificiels des capacités d’inférence spatiale, de planification vectorielle et de mémoire relationnelle sans commune mesure avec les architectures computationnelles antérieures.
De plus, cette réconciliation définitive entre la phénoménologie de la perception spatiale et la neurophysiologie cellulaire intime comble l’un des fossés les plus redoutables de la philosophie de l’esprit. May-Britt Moser a montré que le sentiment intime d’« être quelque part » et de « pouvoir agir dans l’espace » n’est ni un pur concept métaphysique insaisissable, ni une illusion linguistique, mais l’expression directe d’une dynamique collective synchrone de millions de synapses accordées selon des lois mathématiques d’une beauté souveraine.
12.2 Questions computationnelles non résolues et nouveaux horizons exploratoires
Bien que les réalisations de May-Britt Moser soient déjà entrées dans les manuels scolaires et les traités universitaires du monde entier, la recherche neuroscientifique contemporaine continue de se heurter à des questions computationnelles fondamentales encore non résolues, que son laboratoire s’efforce aujourd’hui d’élucider. Au premier rang de celles-ci figure la nature exacte des micro-circuits synaptiques qui président à l’émergence originelle de la périodicité hexagonale :
- Résulte-t-elle principalement de boucles d’inhibition récurrente locale médiées par des réseaux d’interneurones inhibiteurs à rétroaction rapide ?
- Dépend-elle d’interférences de phases oscillatoires sous-corticales issues du septum médian ?
- Ou découle-t-elle d’un dialogue auto-organisé plus vaste impliquant des boucles de rétroaction néocorticales complexes ?
Un autre horizon d’investigation exaltant concerne la représentation de l’espace en trois dimensions (3D). Alors que la majorité écrasante des protocoles expérimentaux historiques a été menée sur des surfaces bidimensionnelles planes, les mammifères évoluent dans des environnements verticaux, arboricoles ou aquatiques. May-Britt Moser et d’autres groupes internationaux explorent activement comment les cellules de grille encodent le volume 3D chez des espèces navigant dans les trois dimensions de l’espace, cherchant à déterminer si le cerveau génère un empilement hexagonal compact de sphères (comme dans la conjecture de Kepler) ou s’il décompose la verticalité selon des règles anisotropes distinctes du plan horizontal.
Enfin, l’exploration des influences émotionnelles, motivationnelles et homéostatiques sur la dynamique des cartes spatiales constitue un champ d’étude en pleine expansion. Comment un état de faim aiguë, une situation de danger mortel ou une détresse émotionnelle altère-t-il la métrique de nos coordonnées internes ? En étudiant les projections de l’amygdale, de l’insula et des centres dopaminergiques vers le cortex entorhinal, May-Britt Moser s’attache à comprendre comment la carte cognitive du cerveau adapte sa géométrie pour prioriser les lieux chargés de valeur biologique vitale.
12.3 La trajectoire continue de May-Britt Moser vers les mystères de l’esprit
Aujourd’hui, loin de se reposer sur les lauriers d’une renommée mondiale acquise au plus haut sommet, May-Britt Moser poursuit sa quête scientifique avec une intensité, une vitalité intellectuelle et une passion expérimentale intactes. Titulaire de plusieurs subventions de pointe décernées par le Conseil européen de la recherche (ERC Advanced Grants), elle continue de piloter activement des projets d’avant-garde au sein du Kavli Institute de Trondheim, défrichant sans relâche les zones d’ombre qui entourent encore le fonctionnement des réseaux corticaux supérieurs.
Ses recherches les plus contemporaines s’orientent vers l’analyse des interactions à large échelle entre les réseaux entorhinaux et les structures préfrontales impliquées dans la mémoire de travail, le contrôle exécutif et la prise de décision stratégique complexe. Elle cherche à décortiquer la façon dont les représentations spatio-temporelles internes sont sélectionnées, maintenues en mémoire active et manipulées pour guider des choix comportementaux délibérés dans des environnements fluctuants et incertains. Cette plongée audacieuse vers les sommets de la cognition animale témoigne de son ambition inaltérée de tracer un continuum logique entre l’excitabilité des canaux ioniques membranaires et les formes les plus raffinées de l’intelligence biologique.
Dans le panthéon des bâtisseurs de la science moderne, May-Britt Moser a déjà conquis une place monumentale. Figure tutélaire de la psychologie biologique et de la neurobiologie fonctionnelle, elle incarne avec panache le triomphe de la curiosité fondamentale, la rigueur de l’expérimentation matérielle et l’humilité poétique devant la complexité infinie de l’organisation cérébrale. Son œuvre magistrale, tout en ayant déchiré une part de l’antique voile d’ignorance qui recouvrait l’esprit humain, continuera d’éclairer, d’inspirer et de guider des générations entières de chercheurs lancés à la découverte de cette fascinante galaxie intérieure qu’est le cerveau des êtres vivants.
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