Biography
Dans la constellation des pionniers du mouvement psychanalytique international, peu de figures incarnent avec autant d’acuité la tension entre effacement théorique individuel et puissance organisatrice monumentale que le docteur Max Eitingon (1881-1943). Souvent relégué par l’historiographie romantique du freudisme au rang d’administrateur dévoué ou de généreux mécène issu de la haute bourgeoisie marchande, Eitingon fut pourtant l’architecte structurel sans lequel la psychanalyse n’aurait sans doute pas survécu aux tempêtes politiques, économiques et institutionnelles de la première moitié du XXe siècle. C’est à lui que l’on doit l’invention du cursus canonique de formation des analystes, la création de la première clinique psychanalytique gratuite et l’implantation pérenne de la discipline freudienne au Moyen-Orient.
Né dans l’Empire tsariste à Moguilev, formé à la psychiatrie clinique universitaire au sein de la célèbre clinique du Burghölzli à Zurich, puis installé au cœur de l’effervescence intellectuelle de la République de Weimar avant de fuir la barbarie nazie pour s’établir à Jérusalem sous mandat britannique, Eitingon a traversé les failles géopolitiques de son temps avec une fidélité inébranlable envers Sigmund Freud. Membre du très secret comité restreint constitué pour veiller sur l’orthodoxie de la doctrine, président de l’Association Psychanalytique Internationale et fondateur de la Société psychanalytique de Palestine, il a transformé une pratique médicale dissidente en une profession internationale hautement codifiée et institutionnalisée.
Cette étude exhaustive se propose de réévaluer l’héritage complexe de Max Eitingon en analysant sa trajectoire biographique, ses innovations pédagogiques, sa gestion économique de l’entreprise freudienne, ainsi que les polémiques idéologiques posthumes qui ont entouré son nom. À travers le prisme de son parcours, c’est toute l’histoire matérielle, politique et transnationale de la psychanalyse qui se dévoile, révélant comment la théorie des profondeurs a dû négocier son inscription dans le siècle des totalitarismes pour garantir sa propre survie institutionnelle.
1. 1. Introduction biographique et contexte historique de Max Eitingon (1881-1943)
1.1 1.1 Aperçu de la trajectoire d’un pionnier méconnu
La trajectoire existentielle et professionnelle de Max Eitingon se déploie comme un triptyque géographique et culturel emblématique des intellectuels juifs d’Europe centrale et orientale. Né le 26 juin 1881 à Moguilev, dans l’actuelle Biélorussie, il grandit au confluent des traditions ashkénazes et des aspirations d’assimilation bourgeoise qui caractérisent l’élite marchande de la fin du régime tsariste. Très tôt confronté aux restrictions imposées aux populations juives au sein de la Zone de Résidence de l’Empire russe, il accompagne sa famille dans son émigration vers l’Empire allemand, s’établissant à Leipzig, haut lieu du commerce international des pelleteries où son père bâtit un empire commercial.
Ce déracinement initial forge chez Eitingon une identité résolument transnationale et une sensibilité aiguë aux phénomènes de marginalité et d’exclusion. Écartelé entre sa formation médicale germanique rigoureuse et son attachement indéfectible à ses racines orientales, il opère un premier glissement vers la psychiatrie d’avant-garde en Suisse avant de nouer une relation intellectuelle et filiale décisive avec Sigmund Freud à Vienne dès 1907. Contrairement aux figures flamboyantes du premier cercle freudien qui cherchaient à rivaliser avec le père fondateur sur le terrain de la spéculation métapsychologique, Eitingon comprend d’emblée que la survie de la découverte freudienne exige une infrastructure matérielle, éditoriale et pédagogique pérenne.
Son statut au sein du mouvement demeure singulier : il fut à la fois le premier analysant régulier de Freud, un diplomate feutré des relations intersociétaires, le grand argentier de l’édition psychanalytique et l’inventeur d’un modèle d’enseignement dont les principes directeurs gouvernent encore aujourd’hui la majorité des instituts analytiques mondiaux. Son parcours s’achève tragiquement et dignement à Jérusalem en 1943, où, isolé des champs de bataille européens mais lucide quant à la destruction du judaïsme continental, il implante les fondations institutionnelles de la psychanalyse au Proche-Orient.
1.2 1.2 Le cadre épistémologique et culturel de la fin du XIXe siècle
L’émergence intellectuelle d’Eitingon s’inscrit au cœur d’une crise épistémologique majeure qui traverse les sciences de l’esprit au tournant des XIXe et XXe siècles. Alors que la psychiatrie universitaire européenne demeure largement dominée par le paradigme anatomoclinique d’inspiration somatique et par les nosographies descriptives d’Emil Kraepelin, une génération de jeunes cliniciens commence à ressentir l’insuffisance du nihilisme thérapeutique ambiant. La découverte de l’inconscient dynamique et la redéfinition des névroses par Freud viennent bouleverser une conception de la maladie mentale jusqu’alors cantonnée aux dégénérescences cellulaires et aux tares héréditaires.
Ce basculement scientifique est indissociable de la dynamique socioculturelle de l’intelligentsia juive ashkénaze d’Europe centrale. Exclus des carrières universitaires traditionnelles par un antisémitisme académique latent ou structurel en Allemagne et en Autriche-Hongrie, nombre de brillants esprits médicaux trouvent dans la psychanalyse naissante un espace intellectuel d’émancipation, combinant rigueur d’observation empirique et herméneutique novatrice du psychisme. Eitingon s’insère au cœur de ces réseaux polyglottes et cosmopolites, où l’on débat avec la même ferveur de la philosophie de Schopenhauer, des thèses néo-kantiennes, de l’essor du socialisme démocratique et des promesses du renouveau national juif incarné par le sionisme balbutiant.
L’accueil réservé aux thèses viennoises dans les facultés de médecine germanophones oscille alors entre le mépris hostile et l’effroi moral face à l’omniprésence accordée à la sexualité infantile. C’est précisément dans ce climat d’adversité institutionnelle qu’Eitingon saisit l’impérieuse nécessité de conférer à la psychanalyse une respectabilité scientifique irréprochable. Cette exigence passait par l’articulation de la pratique privée avec des dispositifs cliniques publics et universitaires, défi qu’il entreprendra de relever avec un pragmatisme méthodologique sans équivalent à Berlin.
1.3 1.3 Problématiques historiographiques contemporaines
L’étude historique de la vie et de l’œuvre de Max Eitingon a longtemps souffert d’un profond déséquilibre archivistique et d’un biais théorique tenace. Parce qu’il publiait peu d’articles doctrinaux par comparaison avec des théoriciens prolifiques comme Karl Abraham, Sandor Ferenczi ou Ernest Jones, les premières grandes histoires de la psychanalyse, notamment la biographie monumentale rédigée par Jones dans les années 1950, ont souvent réduit Eitingon à un rôle d’adjuvant bienveillant, d’administrateur dévoué ou de pourvoyeur inépuisable de devises familiales.
Il a fallu attendre la redécouverte et l’ouverture progressive des archives institutionnelles de l’Institut psychanalytique de Berlin, ainsi que l’exploitation systématique des fonds documentaires conservés à la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem, pour que les historiens contemporains mesurent l’ampleur de son génie d’organisation. Les travaux pionniers d’historiens tels qu’Alain de Mijolla, Paul Roazen et Regine Lockot ont mis en lumière la façon dont Eitingon a littéralement inventé la psychanalyse appliquée en tant que service de santé publique et standardisé les règles de transmission de l’inconscient pour prémunir le mouvement contre l’anarchie clinique.
Par ailleurs, l’historiographie des années 1980 et 1990 a été troublée par des polémiques sensationnalistes relatives à de prétendues activités d’espionnage au profit des services secrets soviétiques. La déconstruction minutieuse de ces accusations par des historiens rigoureux a permis de dissocier les fantasmes de la guerre froide de la réalité complexe des engagements d’Eitingon. L’enjeu contemporain consiste donc à évaluer son action à sa juste valeur : non pas un simple disciple servile ou un gestionnaire prosaïque, mais un théoricien des cadres institutionnels dont la pensée des dispositifs a rendu possible la diffusion planétaire de la psychanalyse.
2. 2. Origines familiales, jeunesse et formation intellectuelle
2.1 2.1 L’héritage familial et l’essor de la dynastie Eitingon
Pour comprendre les ressources matérielles considérables et l’assurance diplomatique dont fit preuve Max Eitingon tout au long de sa carrière, il convient d’analyser les fondements de la dynastie marchande à laquelle il appartenait. Son père, Chaim Eitingon (1857-1932), était une figure légendaire du commerce international des fourrures. Parti de conditions modestes en Biélorussie, Chaim bâtit en quelques décennies une multinationale de la pelleterie, la Chaim Eitingon AG, dont le siège central était établi dans le quartier d’affaires du Brühl à Leipzig, avec des filiales majeures à Londres, Moscou, Paris et New York.
Chaim Eitingon ne se contentait pas d’amasser une fortune colossale ; il incarnait la figure traditionnelle du Gvir, le notable juif bienfaiteur de sa communauté, combinant orthodoxie religieuse privée, mécénat civique d’envergure et soutien indéfectible aux institutions caritatives. Il finança notamment l’hôpital israélite de Leipzig, considéré à l’époque comme l’un des plus modernes d’Allemagne, inculquant à ses enfants une éthique rigoureuse de la responsabilité sociale du capital. Max Eitingon grandit ainsi dans un milieu familial où la fortune financière n’était jamais une fin en soi, mais un instrument de protection collective et de promotion culturelle.
L’installation de la famille à Leipzig en 1893 plonge le jeune Max dans une atmosphère de haute bourgeoisie cosmopolite. Bien que la famille conserve sa citoyenneté russe pendant de longues années – un détail juridique qui aura plus tard des conséquences dramatiques lors de la montée des périls nationalistes –, Max s’imprègne de la culture humaniste allemande, fréquentant les meilleures institutions scolaires tout en restant profondément solidaire de la détresse des juifs de l’Est (*Ostjuden*) fuyant les pogroms tsaristes récurrents.
2.2 2.2 Études médicales et philosophiques
Destiné initialement par son père à reprendre les rênes de l’empire commercial familial, Max Eitingon manifeste très tôt un vif désintérêt pour les transactions mercantiles, nourrissant une inclination passionnée pour les interrogations existentielles, la littérature et les sciences du vivant. Face à cette vocation affirmée, Chaim Eitingon accepte que son fils aîné poursuive des études universitaires, garantissant son indépendance financière complète par une rente viagère substantielle qui accompagnera Max jusqu’à la fin de ses jours.
Le jeune homme entame un périple académique exemplaire à travers les grandes universités d’Europe centrale. Il s’inscrit d’abord à l’université de Halle en 1901 pour y entreprendre des études médicales, avant de séjourner à Heidelberg, foyer intellectuel vibrant dominé par les débats épistémologiques néo-kantiens et l’émergence des sciences sociales wébériennes. Durant cette période formatrice, Eitingon ne se contente pas d’assimiler l’anatomie, la physiologie et la pathologie clinique ; il suit avec assiduité des séminaires de philosophie, s’intéressant tout particulièrement à la théorie de la connaissance et à la psychologie expérimentale naissante.
Cette double formation, médicale et philosophique, nourrit son insatisfaction face au réductionnisme biologique de la psychiatrie académique contemporaine. Eitingon perçoit les limites d’une médecine mentale qui se borne à étiqueter les symptômes sans chercher à comprendre le sens subjectif de la souffrance psychique. Désireux de se confronter aux approches cliniques les plus novatrices du continent, il décide de poursuivre sa formation clinique en Suisse, au sein d’une institution hospitalière qui s’apprête à révolutionner la compréhension de la folie : la clinique psychiatrique universitaire de Zurich, universellement connue sous le nom de Burghölzli.
2.3 2.3 Le passage formateur au Burghölzli de Zurich
L’arrivée d’Eitingon au Burghölzli entre 1904 et 1908 marque une étape fondamentale dans son orientation clinique. Placée sous la direction éclairée d’Eugen Bleuler, la clinique zurichoise est alors le seul établissement universitaire au monde où les hypothèses psychanalytiques de Freud sont accueillies avec sérieux et soumises à une vérification expérimentale systématique. Bleuler, assisté par son brillant médecin-chef Carl Gustav Jung, tente d’unifier la rigueur nosographique allemande et la psychologie dynamique viennoise.
Intégré comme médecin-assistant et chercheur, Eitingon s’initie aux techniques de pointe de l’époque, en particulier aux célèbres tests d’associations verbales développés par Jung. Ces expériences visent à objectiver empiriquement les manifestations de l’inconscient et à détecter les « complexes à tonalité affective » par la mesure des temps de réaction et l’analyse des lapsus ou des blocages émotionnels. Eitingon applique ces méthodes novatrices à l’étude des pathologies psychotiques, participant activement aux réunions cliniques hebdomadaires où les délires des patients schizophrènes – terme forgé par Bleuler pour remplacer la démence précoce de Kraepelin – cessent d’être considérés comme des bruits physiologiques absurdes pour devenir des productions symboliques déchiffrables.
Sous la direction de Bleuler, Max Eitingon rédige et soutient en 1909 sa thèse de doctorat en médecine consacrée à l’analyse de l’effet thérapeutique dans une perspective psychologique : Wirkung des epileptischen Anfalles auf geistige Funktionen (Effet de la crise épileptique sur les fonctions mentales). Durant ces années zurichoises, Eitingon côtoie également d’autres jeunes esprits appelés à transformer la psychanalyse, tels que Karl Abraham et Ludwig Binswanger. C’est dans ce laboratoire d’idées qu’il prend conscience de l’irréductible singularité de la méthode freudienne et qu’il ressent le besoin impérieux de rencontrer directement son créateur à Vienne.
3. 3. La rencontre avec Sigmund Freud et l’intégration au premier cercle
3.1 3.1 La première analyse didactique informelle (1907)
Désireux de vérifier par lui-même la validité des découvertes viennoises qu’il expérimentait au Burghölzli, Max Eitingon sollicite un rendez-vous auprès de Sigmund Freud au début de l’année 1907. Reçu au célèbre appartement du 19 de la Berggasse, le jeune médecin de vingt-six ans fait une impression immédiate et singulière sur le fondateur de la psychanalyse. Contrairement aux visiteurs viennois souvent mus par des rivalités académiques locales, Eitingon apporte avec lui la caution institutionnelle de la prestigieuse école de Zurich.
C’est au cours de ce premier séjour viennois que se noue un dispositif analytique sans précédent dans les annales du mouvement. Eitingon souffrait d’un bégaiement persistant et de fortes inhibitions névrotiques qui handicapaient ses interventions publiques. Freud lui propose une série d’entretiens thérapeutiques d’un genre totalement inédit : au lieu des séances canoniques quotidiennes sur le divan, les deux hommes effectuent de longues déambulations nocturnes à travers les rues de Vienne, discutant à bâtons rompus des difficultés personnelles du jeune médecin et des implications théoriques de la psychanalyse. Eitingon devient ainsi, historiquement, le tout premier individu à effectuer une analyse didactique auprès de Freud, bien que celle-ci revête une forme encore embryonnaire et informelle.
Cette cure ambulatoire nocturne crée entre le maître et son disciple un lien transférentiel d’une intensité exceptionnelle. Freud voit en Eitingon un fils spirituel loyal, dépourvu des ambitions théoriques agressives qui caractériseront bientôt Alfred Adler ou Jung. Eitingon, quant à lui, trouve chez Freud la figure paternelle idéalisée capable d’accueillir ses fragilités tout en lui offrant une mission historique à sa mesure. La lettre de recommandation élogieuse que Freud adresse ultérieurement aux instances professionnelles atteste de l’estime indéfectible qu’il conserva pour ce premier analysant direct.
3.2 3.2 Entrée dans la Société psychanalytique de Vienne
Fort de cette consécration personnelle, Max Eitingon assiste dès l’automne 1907 aux fameuses réunions de la Société psychologique du mercredi, qui se tiennent dans la salle d’attente de Freud et qui prendront bientôt le nom officiel de Société psychanalytique de Vienne (Wiener Psychoanalytische Vereinigung). Son admission formelle en tant que membre régulier intervient rapidement, faisant de lui l’un des très rares représentants étrangers au milieu de l’intelligentsia médicale viennoise.
Les procès-verbaux méticuleusement tenus par Otto Rank témoignent des interventions prudentes mais lucides d’Eitingon au cours des débats passionnés qui opposent les premiers compagnons de route. Face aux tempéraments ombrageux et provocateurs d’Alfred Adler, de Wilhelm Stekel ou de Fritz Wittels, Eitingon adopte une posture de réserve et d’écoute attentive. Il intervient principalement pour confronter les hypothèses métapsychologiques abstraites aux données cliniques objectives issues de son expérience hospitalière au Burghölzli.
C’est durant cette période viennoise qu’Eitingon scelle sa fidélité doctrinale aux piliers fondamentaux de l’édifice freudien : la sexualité infantile, le complexe d’Œdipe, le refoulement et l’étiologie inconsciente des névroses. Lorsque les premières tensions théoriques majeures commencent à fracturer le groupe viennois, Eitingon refuse catégoriquement les dérives sociologisantes d’Adler ou les raccourcis intuitionnistes de Stekel, affirmant la primauté de la rigueur conceptuelle freudienne sur toute tentative de compromis éclectique destiné à séduire l’académisme médical classique.
3.3 3.3 Établissement à Berlin et rôle de liaison diplomatique
Conscient que Vienne demeure un foyer culturel trop provincial et antisémite pour assurer le rayonnement mondial de la psychanalyse, Eitingon décide de s’installer définitivement à Berlin à la fin de l’année 1909. La métropole prussienne, en pleine expansion industrielle et scientifique, offre un terrain infiniment plus propice à l’émancipation institutionnelle du freudisme. Il y rejoint Karl Abraham, qui s’était installé à Berlin dès 1907 après son propre départ de Zurich.
En mars 1910, Abraham, Eitingon et une poignée de collègues fondent l’Association psychanalytique de Berlin (Berliner Psychoanalytische Vereinigung), qui deviendra le fer de lance de la recherche clinique internationale. Dans ce binôme complémentaire, Karl Abraham incarne l’autorité théorique magistrale et le clinicien d’exception, tandis qu’Eitingon assume avec un brio consommé la fonction de diplomate et de gestionnaire organisationnel. Disposant de relations mondaines étendues et d’une fortune familiale considérable, il tisse des liens étroits avec les cercles littéraires, artistiques et scientifiques de la capitale prussienne.
Eitingon devient le trait d’union indispensable entre l’école de Berlin et le quartier général viennois. Lors de la création de l’Association Psychanalytique Internationale (IPA) au Congrès de Nuremberg en 1910 sous l’impulsion de Freud et de Ferenczi, Eitingon déploie une énergie considérable pour arrondir les angles, apaiser les susceptibilités nationales entre Viennois, Suisses et Allemands, et poser les jalons d’une organisation supranationale fonctionnelle. Il s’affirme comme le négociateur infatigable des conflits internes, garantissant la cohésion de l’avant-garde psychanalytique face à l’hostilité de la psychiatrie officielle.
4. L’Institut psychanalytique de Berlin et la fondation de la Poliklinik
4.1 4.1 La création de la Poliklinik en 1920
Au lendemain du cataclysme de la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il a servi avec dévouement comme médecin militaire au sein de l’armée austro-hongroise sur le front de l’Est, Max Eitingon revient à Berlin habité par une certitude politique et clinique : la psychanalyse ne peut plus demeurer l’apanage thérapeutique exclusif d’une élite bourgeoise capable d’assumer le coût financier d’années de cure quotidienne. Faisant écho au discours prononcé par Freud lors du congrès de Budapest en 1918, où le maître évoquait le devoir moral d’offrir des soins analytiques gratuits au peuple par la création de dispensaires spécialisés, Eitingon décide de traduire cette utopie dans la réalité matérielle.
Le 14 février 1920, au terme de négociations administratives complexes et grâce à un investissement financier personnel massif et entièrement à fonds perdus, Eitingon inaugure la Berliner Psychoanalytische Poliklinik, installée initialement au numéro 4 de la Potsdamer Strasse. Pour cette entreprise historique, il s’associe à Karl Abraham et au docteur Ernst Simmel, médecin socialiste qui avait expérimenté avec succès le traitement psychanalytique des névroses de guerre auprès des soldats traumatisés de la Reichswehr.
L’ouverture de la Poliklinik constitue un séisme institutionnel. Pour la première fois dans l’histoire de la médecine, un établissement ambulatoire propose des traitements analytiques complets et prolongés aux ouvriers, employés, étudiants et chômeurs de la République de Weimar naissante, sans aucune contrepartie financière exigée des patients indigents. Eitingon assume seul la charge budgétaire colossale du loyer, du salaire du personnel administratif, des assurances et de l’aménagement des cabinets de consultation, érigeant la clinique berlinoise en chef-d’œuvre de la philanthropie scientifique moderne.
4.2 4.2 L’organisation structurelle de l’Institut de Berlin
Très rapidement, la Poliklinik dépasse sa simple vocation de dispensaire de soins pour se transformer en un complexe médico-pédagogique intégré de renommée mondiale. En 1923, les locaux devenus trop exigus sont transférés dans un immeuble somptueux situé au 10 de la Wichmannstrasse, dans le quartier chic de Tiergarten. Eitingon finance personnellement l’acquisition et la rénovation complète du bâtiment, concevant une architecture institutionnelle tripartite d’une modernité absolue qui servira de matrice universelle à tous les instituts analytiques postérieurs.
L’Institut psychanalytique de Berlin (Berliner Psychoanalytisches Institut – BPI) s’articule désormais autour de trois pôles organiquement coordonnés sous l’autorité directrice d’Eitingon :
- La Poliklinik ambulatoire : véritable centre de soins gratuit ou à tarifs modulés selon les revenus, assurant le triage diagnostique rigoureux des patients par des entretiens préliminaires standardisés.
- L’Institut d’enseignement théorique : doté de salles de cours, de séminaires magistraux, d’un programme pédagogique pluriannuel rigoureusement planifié et d’une bibliothèque scientifique exceptionnelle constituée en grande partie grâce aux dons d’Eitingon.
- La Société savante : lieu d’émulation clinique et de recherche métapsychologique réunissant les praticiens confirmés pour des présentations de cas et des controverses scientifiques régulières.
Ce modèle berlinois attire immédiatement une pléiade de jeunes médecins et intellectuels venus de l’Europe entière et des États-Unis, désireux d’acquérir une formation structurée introuvable ailleurs. Parmi les enseignants et auditeurs réguliers figurent des esprits d’exception tels que Melanie Klein, Franz Alexander, Karen Horney, Hanns Sachs, Helene Deutsch, Wilhelm Reich, Otto Fenichel et Theodor Reik. L’Institut devient le phare intellectuel de l’avant-garde weimarienne, conjuguant audace scientifique et prestige civique.
4.3 4.3 Impact social et clinique de l’accès gratuit aux soins
L’ouverture de la cure psychanalytique aux classes laborieuses suscite des bouleversements conceptuels et techniques majeurs qui contraignent les analystes berlinois à repenser le dogme du cadre thérapeutique. Dans la doctrine freudienne classique, le paiement financier régulier et personnel de la séance était traditionnellement considéré comme un ressort indispensable du transfert, un symbole sacrificiel permettant au patient de liquider sa dette névrotique et d’éviter les pièges d’une dépendance régressive envers son thérapeute.
L’expérience massive menée à la Poliklinik sous la supervision attentive d’Eitingon démontre cliniquement la fausseté partielle de ce postulat bourgeois. Comme le souligne Eitingon dans ses rapports d’activité décennaux, l’absence de paiement matériel n’empêche nullement l’installation d’un névrose de transfert profonde et féconde, dès lors que le patient investit symboliquement le cadre par son assiduité rigoureuse et son engagement subjectif. Les analystes berlinois inventent une clinique de l’urgence sociale et des traumatismes du prolétariat urbain, confrontant l’inconscient aux réalités matérielles de la misère économique, de la promiscuité des logements et de l’angoisse du chômage.
Cette démocratisation de l’accès aux soins psychiques transforme radicalement la perception publique de la psychanalyse. Loin d’être un luxe narcissique réservé aux oisifs viennois, elle s’affirme comme une discipline de santé publique intégrable aux politiques d’hygiène mentale d’un État social moderne. Le modèle de la Poliklinik berlinoise préfigure avec plusieurs décennies d’avance ce que deviendront, dans la seconde moitié du XXe siècle, les dispensaires d’hygiène mentale municipaux et les centres médico-psychologiques (CMP) contemporains.
5. 5. Le modèle d’Eitingon : standardisation de la formation analytique
5.1 5.1 Les trois piliers fondamentaux de la formation
Avant la fondation de l’Institut de Berlin, l’accession au titre de psychanalyste relevait d’un processus éminemment subjectif, désordonné et informel. Il suffisait bien souvent d’avoir lu les ouvrages fondamentaux de Freud, d’avoir échangé une correspondance suivie avec lui ou d’avoir passé quelques semaines à Vienne en entretiens informels pour s’autoproclamer praticien de la méthode des profondeurs. Conscient que cette absence de cadre pédagogique strict menaçait d’exposer la discipline au charlatanisme médical et de discréditer durablement ses fondements scientifiques, Max Eitingon formalise ce qui restera dans l’histoire sous le nom de « modèle berlinois » ou « modèle d’Eitingon ».
Ce cursus canonique, codifié pour la première fois entre 1920 et 1925, repose sur une structure tripartite rigoureuse, articulée autour de trois piliers interdépendants dont aucun ne saurait être omis sans dénaturer la transmission de l’inconscient :
- L’analyse didactique ou personnelle (*Lehranalyse*) : Obligation absolue pour tout candidat de se soumettre lui-même à une cure approfondie auprès d’un analyste didacticien dûment agréé par l’Institut. Cette cure n’a plus seulement une visée purement thérapeutique ou curative, mais une finalité pédagogique et épistémologique : permettre au futur clinicien d’éprouver en lui-même la réalité du refoulement, de résoudre ses propres conflits inconscients majeurs et de reconnaître ses points aveugles afin de maîtriser le contre-transfert dans ses pratiques futures.
- L’enseignement théorique systématique : Un cursus d’études académiques s’échelonnant sur plusieurs années, comprenant l’étude chronologique et textuelle de l’œuvre de Freud, la métapsychologie, la psychiatrie dynamique, l’histoire des doctrines, ainsi que des séminaires d’introduction à la psychanalyse appliquée (littérature, mythologie, anthropologie, criminologie).
- Le contrôle clinique ou supervision (*Kontrollanalyse*) : La conduite obligatoire de plusieurs cures analytiques complètes par l’étudiant, sous la direction régulière et hebdomadaire d’un analyste superviseur chevronné différent de son propre didacticien. Ce tiers garant évalue la technique mise en œuvre, l’interprétation du matériel onirique et la gestion du transfert, veillant à ce que le praticien débutant ne mette pas en péril l’intégrité psychique de ses analysants.
5.2 5.2 La Commission internationale de l’enseignement (1925)
La consécration internationale du modèle pédagogique d’Eitingon intervient lors du IXe Congrès de l’Association Psychanalytique Internationale tenu à Bad Homburg en septembre 1925. Face à l’hétérogénéité criante des pratiques de formation observées dans les différentes branches nationales, notamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Eitingon défend avec passion la standardisation universelle des critères d’accréditation professionnelle. À sa demande expresse, l’IPA vote la création d’un organe régulateur suprême : la Commission internationale de l’enseignement (International Training Commission – ITC).
Nommé à l’unanimité président de cette commission stratégique, fonction qu’il conservera sans interruption jusqu’à son exil en 1933, Eitingon entreprend d’exporter et d’imposer le modèle berlinois à l’échelle planétaire. Sous son égide administrative, l’ITC promulgue des directives strictes : aucun institut affilié à l’IPA ne peut désormais délivrer le titre officiel de psychanalyste sans se conformer scrupuleusement au cursus tripartite de Berlin. Les critères d’admission des candidats sont rigoureusement formalisés, instaurant des comités de sélection préliminaires chargés d’évaluer la maturité émotionnelle, l’intégrité morale et les motivations inconscientes des postulants.
Cette harmonisation pédagogique mondiale transforme l’IPA en une société savante professionnelle dotée d’une armature institutionnelle redoutablement efficace. Elle permet d’endiguer la multiplication d’analystes sauvages (*Wilde Analytiker*) dénoncés par Freud dès 1910 et confère aux diplômes délivrés par les instituts freudiens une légitimité comparable à celle des grandes facultés de médecine européennes et américaines.
5.3 5.3 Critiques et controverses autour de la dogmatisation
Si la standardisation eitingonienne a indéniablement garanti la solidité institutionnelle et la pérennité de la psychanalyse, elle a simultanément suscité de vives inquiétudes et des critiques théoriques fondamentales, y compris au sein du premier cercle freudien. Le premier à exprimer une ambivalence manifeste face à cette bureaucratisation de l’inconscient ne fut autre que Sigmund Freud lui-même. Bien que soulagé de voir son œuvre protégée par des normes de transmission rigoureuses, Freud redoutait par-dessus tout le risque d’un académisme sclérosant qui transformerait la subversion psychanalytique en une spécialité médicale conformiste et asséchée.
Les contestataires du modèle de Berlin pointent du doigt les effets pervers inhérents à l’institutionnalisation de l’analyse didactique. En érigeant le didacticien en juge de la progression institutionnelle et de la carrière de son analysant, le modèle d’Eitingon introduisait une dimension de pouvoir politique au cœur même du dispositif transférentiel. Comment garantir la liberté absolue d’association et l’aveu des fantasmes les plus inavouables lorsque l’analyste détient le pouvoir administratif d’autoriser ou d’interdire au candidat l’exercice futur de son métier ? Cette confusion structurelle entre écoute clinique et évaluation hiérarchique fut accusée de favoriser la soumission doctrinale, la reproduction mimétique des maîtres et l’éradication de toute dissidence théorique originale.
Plus tard, cette dérive fera l’objet des attaques dévastatrices de Jacques Lacan, qui fustigera le conformisme des « apparatchiks » de l’IPA et qualifiera avec ironie le cursus hérité de Berlin d’« orthopédie de l’ego » au service d’une normalisation sociale bourgeoise. Malgré ces débats théoriques d’une brûlante actualité, la structure tripartite conçue par Eitingon demeure, un siècle plus tard, la référence architecturale dominante de la pratique psychanalytique à travers le monde.
6. 6. Le Comité Secret : rôle et dynamiques institutionnelles
6.1 6.1 La genèse du ‘Geheimes Komitee’ en 1912
L’histoire interne du mouvement psychanalytique est indissociable de l’existence d’une structure informelle fascinante et quasi maçonnique : le Comité Secret (Das Geheime Komitee). Imaginé à l’été 1912 par le psychiatre gallois Ernest Jones à la suite de la rupture orageuse avec Alfred Adler et face à la dissidence grandissante et inéluctable de Carl Gustav Jung – alors président en exercice de l’IPA –, ce comité clandestin avait pour mission explicite de constituer une garde prétorienne autour de Freud afin de défendre l’orthodoxie psychanalytique contre toute déviation théorique future.
Freud accueille avec enthousiasme cette proposition stratégique, scellant le pacte d’alliance en offrant à chacun des membres fondateurs une bague en or sertie d’une intaille romaine antique issue de sa prestigieuse collection archéologique personnelle. Initialement composé de cinq membres d’une loyauté absolue – Ernest Jones, Karl Abraham, Sandor Ferenczi, Otto Rank et Hanns Sachs –, le directoire secret doit combler un vide tragique à l’issue de la Première Guerre mondiale après la mort prématurée du mécène hongrois Anton von Freund en 1919.
C’est tout naturellement vers Max Eitingon que Freud se tourne pour compléter la confrérie des « sept bagues ». Intégré officiellement au Comité Secret en 1919, Eitingon reçoit son anneau gravé représentant la tête d’un empereur romain, consacrant son statut de pilier indéboulonnable du cercle restreint des gardiens du temple. Sa nomination est accueillie avec soulagement par l’ensemble des membres, qui reconnaissent en lui un homme de consensus, dépourvu d’ego rivalitaire et jouissant d’une honorabilité financière et morale incontestée.
6.2 6.2 Fonctionnement interne et gestion des crises doctrinales
Le fonctionnement du Comité Secret repose sur une pratique épistolaire rigoureusement orchestrée : la correspondance circulaire (Rundbriefe). Chaque membre rédigeait régulièrement une lettre confidentielle détaillée contenant ses observations cliniques, l’état politique de sa section locale et ses analyses des tensions doctrinales en cours. Ce document circulait successivement d’une capitale à l’autre – de Berlin à Londres, de Budapest à Vienne –, assurant une veille stratégique permanente sur le développement international de la psychanalyse.
Au sein de ce cénacle occulte, Eitingon s’impose rapidement comme le modérateur indispensable et le diplomate de l’ombre. Lorsque éclatent les crises théoriques déchirantes des années 1920, marquées par les dérives techniques et métapsychologiques de deux figures historiques du freudisme – le traumatisme de la naissance théorisé par Otto Rank et les expériences de technique active et d’analyse mutuelle initiées par Sandor Ferenczi –, Eitingon refuse les anathèmes brutaux prônés par Jones ou Abraham. Il tente inlassablement de maintenir le dialogue, multipliant les voyages et les médiations privées pour préserver l’unité fraternelle du groupe.
Sa modération n’entamait en rien sa fermeté doctrinale. Lorsqu’il devint manifeste qu’Otto Rank renonçait au primat de l’Œdipe et du refoulement au profit d’un raccourci thérapeutique centré sur l’angoisse néonatale, Eitingon soutint sans faillir la ligne freudienne orthodoxe, facilitant une transition institutionnelle ordonnée et évitant que la sécession de Rank ne fît exploser l’Association internationale.
6.3 6.3 La fin du Comité et la transition institutionnelle
L’âge d’or du Comité Secret prend brutalement fin le 25 décembre 1925 avec le décès prématuré et foudroyant de Karl Abraham, emporté à l’âge de quarante-huit ans par une infection pulmonaire foudroyante. La disparition de celui qui incarnait la colonne vertébrale morale et théorique de l’orthodoxie analytique plonge Freud dans un profond désarroi et brise définitivement l’équilibre affectif du directoire clandestin. La dissidence formelle de Rank, conjuguée à l’éloignement progressif et douloureux de Ferenczi, malade et désavoué par Freud, achève de vider le Comité de sa substance opératoire.
Face à cet effritement des relations fraternelles, Eitingon comprend avec acuité que le temps de la gouvernance secrète et patriarcale est révolu. La psychanalyse ne peut plus être pilotée comme un clan d’initiés gouverné par des pactes mystiques et des bagues gravées ; elle doit achever sa mutation institutionnelle vers un modèle de gouvernance rationnel, légal et démocratique, fondé sur des statuts publics transparents. Élu président de l’IPA pour succéder à Abraham, Eitingon procède méthodiquement à la dissolution de facto du Comité Secret, transférant l’intégralité de ses prérogatives politiques et disciplinaires vers les organes exécutifs statutaires de l’Internationale.
Cette transition institutionnelle maîtrisée témoigne de la vision politique d’Eitingon : transformer un charisme prophétique personnel – celui de Freud et de ses apôtres directs – en une autorité légale-rationnelle impersonnelle au sens wébérien, seule garante de la survie de la discipline au-delà de la mort physique inéluctable de son fondateur historique.
7. 7. Le mécénat et la gestion financière du mouvement psychanalytique
7.1 7.1 Le sauvetage de l’Internationaler Psychoanalytischer Verlag
L’un des chapitres les plus héroïques et pourtant les moins documentés de l’engagement de Max Eitingon réside dans sa gestion financière salvatrice de la maison d’édition officielle du mouvement : l’Internationaler Psychoanalytischer Verlag. Fondée à Vienne en 1919 grâce au legs initial d’Anton von Freund, cette maison d’édition avait pour vocation vitale de garantir l’indépendance intellectuelle absolue de la psychanalyse en assurant l’impression, la diffusion et la traduction des œuvres de Freud et de ses disciples, hors du contrôle des éditeurs médicaux traditionnels ouvertement hostiles.
Dès le début des années 1920, la débâcle économique de l’Autriche d’après-guerre, suivie de l’hyperinflation dévastatrice qui ravage la République de Weimar en 1923, anéantit le capital d’exploitation du Verlag. Confrontée à la dévaluation vertigineuse des devises locales, à l’explosion du coût du papier et à l’insolvabilité des abonnés continentaux, la maison d’édition se trouve au bord de la banqueroute frauduleuse et de la liquidation judiciaire immédiate, ce qui aurait entraîné l’interruption définitive de la publication des revues canoniques du freudisme : l’Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse et Imago.
C’est alors que Max Eitingon intervient de façon décisive. Puisant massivement dans les avoirs en devises fortes (livres sterling et dollars américains) générés par le trust familial du commerce des fourrures de son père, il injecte des millions de marks et de shillings dans les caisses exsangues du Verlag. Durant plus d’une décennie, Eitingon comble personnellement les déficits d’exploitation récurrents, renfloue la trésorerie au jour le jour et rachète les stocks d’imprimerie. Sans cette transfusion financière privée ininterrompue, l’édifice doctrinal et la transmission écrite de la pensée freudienne auraient été purement et simplement suspendus durant tout l’entre-deux-guerres.
7.2 7.2 Le soutien direct aux praticiens et chercheurs précaires
La générosité matérielle de Max Eitingon ne s’est pas limitée aux infrastructures éditoriales collectives ; elle s’est déployée avec une discrétion exemplaire auprès d’une multitude d’individus pris dans les tourmentes de la précarité économique de l’époque. Conscient des barrières financières insurmontables que représentaient le coût des études médicales et les honoraires d’une cure didactique pour les jeunes intellectuels sans fortune, Eitingon créa un fonds secret d’assistance sociale au sein de l’Institut de Berlin.
Il finança personnellement les bourses d’études et les frais de séjour d’analystes émergents venus de toute l’Europe centrale et orientale – de Pologne, de Roumanie, de Hongrie et de Russie soviétique –, permettant à des talents d’éclore alors qu’ils auraient été impitoyablement exclus des circuits thérapeutiques ordinaires. Nombre de cliniciens célèbres, tels qu’Otto Fenichel, Theodor Reik ou Wilhelm Reich à ses débuts, bénéficièrent à un titre ou à un autre de ces subsides anonymes distribués par Eitingon sans jamais exiger la moindre allégeance servile en retour.
Plus intime encore fut son soutien financier direct à la famille Freud. Lorsque l’hyperinflation ruina les économies du maître viennois, ou lorsque le cancer de la mâchoire diagnostiqué chez Freud en 1923 imposa des interventions chirurgicales lourdes, des prothèses buccales coûteuses et des soins constants assurés par le docteur Hans Pichler, Eitingon veilla personnellement à ce que Freud ne manquât jamais d’aucun secours matériel. Il acheminait discrètement des devises fortes à Vienne, prenait en charge des factures médicales astronomiques et subvenait aux besoins des proches de Freud, incarnant jusqu’au bout la figure du fils protecteur veillant sur la survie physique et intellectuelle du père fondateur.
7.3 7.3 L’économie politique interne de la psychanalyse primitive
L’analyse historique du rôle financier d’Eitingon jette une lumière crue sur l’économie politique singulière qui régissait le mouvement psychanalytique des origines. Contrairement à une vision idéaliste qui dépeindrait l’essor du freudisme comme un pur triomphe des idées métapsychologiques, la psychanalyse primitive fonctionna selon un modèle de dépendance structurelle étroite à l’égard de capitaux philanthropiques privés issus de la grande bourgeoisie marchande et industrielle juive.
Aux côtés d’autres donateurs majeurs comme Anton von Freund à Budapest ou Dorothy Burlingham et Marie Bonaparte auprès de Freud, Eitingon incarnait ce que l’on pourrait nommer le « ministère des finances » de l’entreprise freudienne. Cette symbiose entre la théorie de l’inconscient et le capital marchand a permis à la psychanalyse de conquérir une autonomie institutionnelle absolue à l’égard des pouvoirs publics et des universités d’État conservatrices, qui cherchaient à étouffer ses découvertes subversives. En fournissant lui-même les fonds nécessaires à la clinique gratuite, à l’édition et à la recherche, Eitingon a doté le mouvement d’une forteresse matérielle imprenable.
Cette économie du don reposait sur une éthique aristocratique du mécénat : la fortune accumulée dans le commerce international trouvait sa justification éthique ultime et sa rédemption symbolique en s’investissant dans l’émancipation psychique de l’humanité. Eitingon ne concevait pas sa fortune comme un instrument de pouvoir coercitif, mais comme un fidéicommis mis au service d’une cause scientifique qu’il jugeait universelle.
8. 8. Présidence de l’Association Psychanalytique Internationale (IPA)
8.1 8.1 Les mandats présidentiels (1925-1932)
Propulsé à la tête de l’Association Psychanalytique Internationale en décembre 1925 à la suite du décès tragique de Karl Abraham, Max Eitingon assume la présidence effective du mouvement pendant plus de sept années consécutives, couvrant une période d’expansion mondiale sans précédent mais également marquée par des tensions géopolitiques extrêmes. Élu puis réélu triomphalement lors des congrès successifs, il dirige l’institution d’une main ferme et bienveillante jusqu’au Congrès de Wiesbaden en 1932.
Durant ses mandats présidentiels, Eitingon consacre son énergie inépuisable à la consolidation administrative et à l’extension géographique de l’organisation. C’est sous sa direction que sont créées et intégrées formellement à l’IPA plusieurs nouvelles sociétés nationales de psychanalyse à travers l’Europe et le continent américain, notamment en France sous l’impulsion de la Société psychanalytique de Paris fondée en 1926. Eitingon orchestre personnellement l’organisation logistique et scientifique des grands congrès historiques de cette période charnière : le congrès d’Innsbruck en 1927, celui d’Oxford en 1929 – premier congrès organisé en terre britannique, symbolisant l’internationalisation croissante de la discipline – et enfin celui de Wiesbaden en 1932, tenu dans l’ombre angoissante de la crise démocratique allemande.
Parallèlement à ses responsabilités mondiales au sein de l’IPA, Eitingon conserve la direction directe de l’Institut et de la Poliklinik de Berlin, dirigeant d’une main de maître le centre le plus vivant de la recherche clinique mondiale. Ses rapports présidentiels triennaux, rédigés avec une précision chirurgicale et une élégance administrative impeccable, témoignent de son souci constant d’ancrer la psychanalyse dans la transparence comptable, la rigueur statistique des traitements effectués et le dialogue scientifique interdisciplinaire.
8.2 8.2 La querelle de l’analyse profane (Laïenanalyse)
Le mandat présidentiel d’Eitingon est dominé par l’une des controverses doctrinales et institutionnelles les plus virulentes de l’histoire du mouvement freudien : la querelle de l’analyse profane (Laienanalyse), c’est-à-dire le droit pour des non-médecins formés à la psychanalyse d’exercer pleinement la pratique clinique de la cure. Déclenchée en 1926 par les poursuites judiciaires engagées à Vienne contre Theodor Reik pour exercice illégal de la médecine, cette crise menace de fracturer irrémédiablement l’axe transatlantique de l’institution.
Sigmund Freud prend vigoureusement la défense de Reik et publie son vibrant plaidoyer La question de l’analyse profane, affirmant avec une radicalité absolue que la psychanalyse n’est pas une branche de la médecine somatique, mais une science humaine autonome requérant une formation humaniste pluridisciplinaire. Cette position intransigeante heurte de plein fouet les analystes américains, en particulier la puissante Société psychanalytique de New York dirigée par Abraham Brill. Redoutant d’être assimilés aux multiples sectes ésotériques et guérisseurs empiriques qui prolifèrent aux États-Unis, les analystes américains exigent que la pratique analytique soit strictement réservée aux seuls docteurs en médecine dûment diplômés, menaçant de faire sécession et de rompre avec l’IPA si des analystes profanes continuaient d’être accrédités.
Pris en étau entre la position éthique inébranlable de son maître vénéré et les impératifs juridiques et sociologiques pragmatiques des Américains, Max Eitingon fait preuve d’un génie diplomatique exceptionnel. En sa qualité de président de l’IPA et de l’ITC, il évite le schisme en instituant un compromis procédural historique lors du Congrès d’Innsbruck en 1927. Eitingon établit que chaque filiale nationale conservera l’autonomie juridique d’imposer les critères médicaux requis par la législation de son propre pays pour la pratique clinique, tout en maintenant fermement le principe que, sur le plan de la doctrine internationale de l’IPA et de l’enseignement au sein de l’Institut de Berlin, la formation psychanalytique demeure intrinsèquement accessible aux non-médecins dotés d’une solide culture universitaire humaniste. Ce compromis sauva l’unité de l’Internationale tout en consacrant la vocation non-médicale de l’Institut berlinois.
8.3 8.3 La montée des périls totalitaires en Europe
Dès la fin des années 1920, l’atmosphère sociopolitique de la République de Weimar se dégrade inexorablement sous les coups de boutoir de la crise financière mondiale de 1929 et de l’irrésistible ascension électorale du Parti national-socialiste mené par Adolf Hitler. À Berlin, les sections d’assaut de la SA paradent avec une agressivité croissante, et l’antisémitisme le plus virulent s’infiltre dans toutes les sphères académiques, culturelles et médicales du pays.
En tant que président de l’IPA et figure de proue de l’Institut de Berlin, Max Eitingon se retrouve en première ligne face aux attaques haineuses qui qualifient la psychanalyse de « pseudoscience dégénérée » et de « corruption juive » de l’âme allemande. Avec un sang-froid extraordinaire, Eitingon s’efforce de maintenir la stricte neutralité scientifique des institutions analytiques, espérant contre tout espoir que la rigueur clinique et la renommée internationale de l’Institut permettront de traverser l’orage totalitaire sans céder aux compromissions idéologiques.
Lors du Congrès de Wiesbaden en septembre 1932, le dernier à se tenir sur le sol allemand avant le désastre, la tension est palpable. Conscient de l’usure de ses forces après sept années de présidence ininterrompue et percevant la nécessité de passer le relais face au danger imminent, Eitingon cède la présidence de l’IPA à Ernest Jones. Il ignore encore que quelques mois plus tard, la nomination d’Hitler au poste de chancelier du Reich en janvier 1933 signera l’arrêt de mort définitif de la psychanalyse allemande et précipitera la destruction de l’édifice berlinois qu’il avait mis plus d’une décennie à bâtir.
9. 9. L’exil en Palestine et l’implantation de la psychanalyse au Moyen-Orient
9.1 9.1 La fuite de Berlin en 1933 face au nazisme
L’arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes en janvier 1933 transforme instantanément l’Institut psychanalytique de Berlin en une cible désignée du nouveau régime. Dès le mois d’avril 1933, les lois raciales antisémites de Nuremberg sont promulguées, excluant les juifs des carrières médicales et administratives. Les livres de Freud, de Marx et de toute l’avant-garde intellectuelle weimarienne sont jetés au feu lors des autodafés publics du 10 mai 1933 sur la place de l’Opéra de Berlin.
Face à cette barbarie d’État, la situation de Max Eitingon devient intenable. Doublement menacé en tant que juif et en tant que citoyen étranger originaire de l’ancien Empire russe, il mesure immédiatement l’inéluctabilité du drame, refusant les illusions d’une normalisation défendues par certains collègues non juifs. En novembre 1933, le cœur brisé mais d’une lucidité clinique absolue, Eitingon démissionne officiellement de toutes ses fonctions directoriales à l’Institut de Berlin et à la Poliklinik.
Dans une tentative désespérée et tragique d’éviter la fermeture pure et simple de l’Institut et de protéger les praticiens et candidats non juifs restés sur place, le pouvoir administratif est transmis à deux analystes « aryens », Felix Boehm et Carl Müller-Braunschweig, sous la présidence nominale d’un psychiatre complaisant, Matthias Heinrich Göring, cousin germain du maréchal du Reich Hermann Göring. Cet épisode douloureux marque le début de la sinistre « aryannisation » qui aboutira à l’intégration forcée de l’Institut au sein de l’institut Göring et à l’éradication du nom de Freud des publications autorisées. Refusant catégoriquement de s’exiler à Londres ou à New York où il aurait pu jouir d’une retraite dorée et respectée, Eitingon fait un choix politique et existentiel radical : émigrer vers la Palestine mandataire pour y concrétiser son engagement sioniste de toujours.
9.2 9.2 Fondation de la Société psychanalytique de Palestine (1934)
Arrivé à Jérusalem à la fin de l’année 1933 avec son épouse Mirra et une partie de ses archives personnelles, Max Eitingon découvre un territoire en pleine mutation sociale et démographique, marqué par l’arrivée massive de réfugiés juifs fuyant la persécution nazie dans le cadre de la cinquième Aliyah. Alors que la médecine locale est encore largement rudimentaire et polarisée sur les maladies infectieuses et la médecine générale pionnière, Eitingon décide de rééditer au Moyen-Orient l’exploit institutionnel qu’il avait accompli à Berlin.
Dès 1934, il regroupe autour de lui une poignée de confrères et d’analysants réfugiés d’Europe centrale, parmi lesquels Moshe Wulff, Anna Smeliansky, Ilja Schalit et Gershon Pfeifer, pour fonder officiellement la Société psychanalytique de Palestine (Chewrah Eretz-Israelith Le-Psychoanalysah), dont il prend naturellement la présidence. L’année suivante, en 1935, faisant à nouveau appel à sa propre fortune pour combler l’absence totale de fonds publics, il inaugure l’Institut psychanalytique de Jérusalem, installé dans une modeste villa du quartier de Talbiyeh.
L’Institut de Jérusalem est conçu sur le modèle strict du cursus berlinois : une clinique pour consultations externes dispensant des soins aux immigrants traumatisés, des séminaires théoriques réguliers et l’obligation de l’analyse didactique supervisée. Eitingon entreprend également un travail titanesque de traduction et d’acculturation conceptuelle, soutenant les efforts de publication de la terminologie psychanalytique freudienne en langue hébraïque moderne, introduisant la psychanalyse au sein de la jeune université hébraïque de Jérusalem et tissant des liens étroits avec les grandes figures de la renaissance intellectuelle juive, notamment le philosophe Martin Buber et l’éducateur Siegfried Bernfeld.
9.3 9.3 Défis cliniques et institutionnels en terre d’exil
L’implantation de la psychanalyse en Palestine ne va pas sans heurts ni paradoxes cliniques considérables. Le premier défi auquel Eitingon et ses collègues sont confrontés est d’ordre linguistique et culturel. Alors que l’ensemble du corpus freudien et la formation initiale des pionniers reposaient sur les nuances de la langue allemande, les praticiens doivent désormais conduire des cures en hébreu auprès d’une population composite venue de toute la diaspora, ou négocier la pluralité linguistique entre le yiddish, le russe, le polonais et l’anglais colonial britannique.
Le second défi réside dans la confrontation brutale entre la clinique du sujet singulier et l’idéologie collectiviste dominante du sionisme pionnier des pionniers du kibboutz. Pour nombre de militants socialistes et d’éducateurs communautaires, la psychanalyse risque d’introduire un individualisme bourgeois et une culpabilisation introspective contraires à l’impératif de reconstruction nationale et de travail de la terre. Eitingon déploie une grande patience pédagogique pour démontrer que la psychanalyse de l’enfant et la compréhension des dynamiques inconscientes constituent au contraire des outils indispensables pour inventer de nouveaux modèles éducatifs non autoritaires au sein des kibboutzim.
Enfin, l’isolement géographique et diplomatique devient écrasant avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939. Coupé de ses liaisons maritimes avec l’Europe et séparé d’Ernest Jones et d’Anna Freud restés à Londres sous les bombardements du Blitz, Eitingon voit sa santé cardiaque se détériorer rapidement. Malgré l’angoisse obsédante causée par les nouvelles fragmentaires mais terrifiantes de l’extermination méthodique des juifs d’Europe par les nazis, il maintient jusqu’à son dernier souffle le fonctionnement clinique de l’Institut de Jérusalem, où il s’éteint le 30 juillet 1943 à l’âge de soixante-deux ans, laissant derrière lui une société analytique solidement ancrée qui deviendra le berceau de la psychiatrie israélienne moderne.
10. 10. Les controverses politiques et les allégations d’espionnage soviétique
10.1 10.1 La thèse d’Arkadi Vaksberg et les révélations de Soudoplatov
Plus de quatre décennies après la mort paisible de Max Eitingon à Jérusalem, son nom est brusquement propulsé au cœur d’une tempête médiatique et historique internationale d’une rare violence. En 1988, à la faveur de la politique de transparence (glasnost) initiée par Mikhaïl Gorbatchev en Union soviétique, l’écrivain et juriste soviétique Arkadi Vaksberg publie dans les colonnes de la prestigieuse Literatournaïa Gazeta un article retentissant dans lequel il affirme péremptoirement que le célèbre psychanalyste Max Eitingon n’était autre qu’un agent secret de haut rang recruté par la police politique soviétique (l’OGPU puis le NKVD).
Cette accusation sensationnaliste semblait s’appuyer sur la confusion patronymique troublante avec une figure bien réelle et redoutable des services spéciaux de Staline : le général Naum Eitingon (1899-1981), cousin germain de Max Eitingon. Naum Eitingon, haut dignitaire de la Loubianka et maître d’œuvre des opérations clandestines à l’étranger, fut notamment l’organisateur en chef de l’assassinat de Léon Trotski à Mexico en août 1940 par l’entremise de Ramón Mercader, ainsi que le cerveau d’opérations d’élimination de dissidents tsaristes et trotskistes à travers l’Europe.
La thèse de Vaksberg franchit un palier supplémentaire lorsque Pavel Soudoplatov, ancien chef du directoire des missions spéciales du NKVD et supérieur hiérarchique direct de Naum Eitingon, publie ses mémoires explosives en 1994 sous le titre Missions spéciales. Soudoplatov y évoque les liens supposés entre les réseaux de renseignement extérieurs soviétiques et le Dr Max Eitingon, suggérant que ce dernier aurait activement prêté son concours logistique lors de l’enlèvement spectaculaire à Paris, en septembre 1937, du général Evguéni Miller, président de l’Union générale des combattants russes blancs (ROVS), drogué et exfiltré clandestinement vers Moscou pour y être exécuté.
10.2 10.2 Le débat historiographique : Stephen Schwartz versus Theodore Draper
Ces allégations d’espionnage et de complicité d’assassinat politique au sommet du mouvement freudien provoquent une onde de choc sans précédent dans le milieu intellectuel occidental. La polémique s’embrase véritablement aux États-Unis à travers une controverse monumentale publiée au début des années 1990 dans les colonnes de The New York Review of Books. L’essayiste Stephen Schwartz prend fait et cause pour la culpabilité de Max Eitingon, publiant une série d’articles à charge accusant l’analyste d’avoir mis son argent, ses cliniques et son carnet d’adresses international au service de la machine répressive stalinienne, exploitant le secret médical et la vulnérabilité des réfugiés russes blancs pour le compte du Kremlin.
La riposte historiographique est immédiate, méthodique et implacable. Menée par le grand historien Theodore Draper, appuyé par des figures majeures de l’histoire de la psychanalyse et de la guerre froide comme Peter Gay et Walter Laqueur, l’enquête documentaire passe au crible chaque affirmation de Schwartz et de Soudoplatov. Draper procède à une reconstitution chronologique minutieuse, jour par jour et heure par heure, de l’agenda, des déplacements en train, des séjours hospitaliers et de la volumineuse correspondance de Max Eitingon durant toute l’année 1937.
Les conclusions de cette analyse critique sont accablantes pour les accusateurs. Draper démontre de manière irréfutable que le jour exact de l’enlèvement du général Miller à Paris, Max Eitingon se trouvait à des milliers de kilomètres de là, convalescent dans une clinique en Suisse sous surveillance médicale stricte, avant de rejoindre Jérusalem. De plus, les prétendus « documents d’archives » soviétiques cités par Vaksberg et Schwartz s’avèrent être de pures interpolations spéculatives ou des erreurs grossières d’identification entre les multiples membres de la vaste famille Eitingon dispersés à travers l’Europe et la Russie. La démonstration magistrale de Draper pulvérise la thèse de l’analyste-espion, renvoyant l’accusation au rang de fantasme conspirationniste post-soviétique.
10.3 10.3 Bilan critique sur les liens d’Eitingon avec l’URSS
Au-delà de la réfutation formelle du mythe de l’espion du NKVD, quelle fut la réalité historique des rapports entretenus par Max Eitingon avec l’Union soviétique ? Une approche objective exige de réinsérer son parcours dans le contexte des années 1920, marqué par les espoirs initiaux suscités par la révolution d’Octobre auprès d’une partie de l’intelligentsia juive et progressiste européenne.
Il est historiquement attesté que Max Eitingon s’est rendu à plusieurs reprises en Union soviétique au cours des années 1920. Ces voyages répondaient à deux motivations claires et transparentes :
- Des motifs familiaux évidents : Une branche majeure de la famille Eitingon, y compris sa propre mère et plusieurs de ses frères et sœurs, était restée bloquée en Russie après 1917, subissant les vicissitudes politiques et économiques du régime communiste. Max usait de son statut médical et de ses devises pour leur apporter un soutien humanitaire régulier.
- Une ambition d’accréditation scientifique : Dans les premières années post-révolutionnaires, sous l’impulsion de personnalités comme Léon Trotski ou le commissaire du peuple à l’Instruction Anatoli Lounatcharski, la psychanalyse connut une brève période d’effervescence officielle en URSS. Eitingon espérait obtenir des autorités bolcheviques la reconnaissance institutionnelle de l’Institut psychanalytique de Moscou fondé par Moshe Wulff et Sabina Spielrein.
Toutefois, dès la fin des années 1920 et la prise de contrôle absolue du pouvoir par Joseph Staline, la psychanalyse est officiellement bannie, dénoncée comme une idéologie idéaliste bourgeoise incompatible avec le matérialisme dialectique d’État. Eitingon coupe alors tout contact officiel avec les instances soviétiques. L’examen exhaustif des archives de la police politique russe déclassifiées après 1991 n’a jamais apporté la moindre trace matérielle, matricule d’agent ou rapport opérationnel émanant de la main de Max Eitingon. L’homme fut un libéral éclairé, un humaniste et un sioniste convaincu, dont l’unique allégeance politique et existentielle fut dédiée à l’internationale freudienne.
11. 11. Écrits théoriques, correspondance et contributions cliniques
11.1 11.1 Des travaux théoriques quantitativement limités mais ciblés
L’évaluation de la production intellectuelle de Max Eitingon a souvent souffert de la comparaison avec les œuvres fleuves de ses pairs. Contrairement à Karl Abraham ou Sandor Ferenczi, dont les articles métapsychologiques ont refondé des pans entiers de la théorie des pulsions, Eitingon n’était pas un bâtisseur de systèmes conceptuels abstraits. Sa production écrite, modeste en volume, se distingue néanmoins par un sens clinique aigu et une grande rigueur méthodologique, se concentrant sur des questions techniques fondamentales négligées par les grands spéculateurs.
Ses premiers travaux d’importance portent sur les traumatismes psychiques et les névroses de guerre, directement nourris par sa pratique de médecin militaire pendant la Grande Guerre. Dans des communications marquantes présentées aux congrès de Budapest (1918) et de La Haye (1920), Eitingon analyse les mécanismes de sidération du moi face à la violence industrielle des tranchées, anticipant les élaborations freudiennes ultérieures sur la pulsion de mort et l’effraction traumatique au-delà du principe de plaisir. Il y démontre la pertinence de l’hypnose combinée à la cure par la parole pour dénouer les paralysies hystériques de conversion chez les soldats.
Ses autres contributions majeures concernent la psychologie de l’effet thérapeutique, la dynamique du bégaiement et des inhibitions motrices de l’élocution, ainsi que la question de la durée optimale des traitements. Mais c’est avant tout dans ses rapports administratifs décennaux présentés à l’IPA que se révèle son véritable génie théorique : Eitingon y développe une pensée inédite de l’institution soignante, théorisant le cadre analytique, la neutralité bienveillante du clinicien et les conditions matérielles du transfert comme des objets métapsychologiques à part entière.
11.2 11.2 Le corpus épistolaire : un trésor documentaire
Si les traités théoriques d’Eitingon sont concis, son corpus épistolaire constitue en revanche un monument historique et littéraire d’une valeur inestimable pour la compréhension du mouvement freudien. Au premier rang de ce trésor documentaire figure la correspondance continue échangée avec Sigmund Freud de 1906 jusqu’à la mort de ce dernier à Londres en septembre 1939. Composée de plus de huit cents lettres et cartes postales méticuleusement conservées, cette correspondance intime dévoile la confiance totale que Freud accordait à son cadet.
Dans ces échanges, le ton transcende largement les conventions professionnelles. Freud y parle sans fard de ses doutes cliniques, de l’élaboration de ses concepts métapsychologiques les plus ardus, de ses souffrances physiques liées à son cancer de la mâchoire et de ses craintes politiques face à la montée de l’antisémitisme nazi. Eitingon y répond avec une déférence respectueuse mais toujours lucide, n’hésitant pas à tempérer les jugements sévères du maître viennois envers certains disciples rétifs et lui apportant une affection filiale inaltérable.
Au-delà du dialogue avec Freud, les archives révèlent des correspondances fascinantes et prolongées avec d’autres figures majeures du siècle : Anna Freud, dont il guida les premiers pas dans la profession et avec laquelle il coordonna le sauvetage de la famille Freud en 1938 ; Lou Andreas-Salomé, avec qui il entretenait des conversations raffinées mêlant psychanalyse, littérature et philosophie nietzschéenne ; et enfin Ernest Jones, illustrant les coulisses des négociations géopolitiques complexes au sommet de l’IPA. Ces milliers de feuillets dactylographiés ou manuscrits constituent la mémoire vivante et affective de l’Internationale freudienne.
11.3 11.3 La conception eitingonienne de l’éthique de la transmission
Au cœur des réflexions cliniques d’Eitingon se trouve une intuition éthique majeure : la psychanalyse ne peut être transmise comme un savoir dogmatique ordinaire ou une technique médicale empirique standardisée sans périr de l’intérieur. Pour lui, la transmission de l’inconscient est une opération éthique exigeant une transformation subjective radicale de celui qui prétend l’exercer.
Cette conception eitingonienne de l’éthique repose sur le maintien intransigeant d’une tension dialectique permanente entre la rigueur du cadre formel et la liberté absolue de l’écoute de l’inconscient. Pour Eitingon, le cadre institutionnel – avec ses règles précises d’analyse didactique, de séminaires et de supervision collégiale – n’a pas pour but d’asservir le désir du candidat analyste, mais au contraire de lui offrir un étayage symbolique protecteur. Le cadre rigide est le garant nécessaire permettant à la parole la plus désordonnée, la plus scandaleuse et la plus pulsionnelle de se déployer sur le divan sans danger de passage à l’acte.
Dans ses rapports récapitulatifs sur la formation présentés devant les instances de l’IPA, Eitingon insistait inlassablement sur la responsabilité pédagogique des analystes formateurs. L’analyste didacticien a le devoir sacré de s’abstenir de toute séduction idéologique ou personnelle envers ses élèves. La neutralité de l’analyste ne consiste pas en une froideur impassible ou une indifférence cynique, mais en un renoncement actif à faire de l’analysant son double ou son héritier narcissique. Cette éthique de l’altérité et du renoncement demeure l’un des apports les plus précieux d’Eitingon à la déontologie psychanalytique contemporaine.
12. 12. Héritage institutionnel et postérité dans l’histoire de la psychanalyse
12.1 12.1 La pérennité planétaire du modèle de formation
Lorsque l’on contemple la carte contemporaine de la psychanalyse institutionnelle mondiale au début du XXIe siècle, l’héritage de Max Eitingon s’impose avec une évidence aveuglante. Le cursus de formation qu’il a patiemment échafaudé à Berlin entre 1920 et 1925, fondé sur la triade indissociable de l’analyse personnelle approfondie, de l’enseignement théorique pluriannuel et des cures supervisées par des pairs, demeure la règle d’or universelle inscrite dans les statuts de l’Association Psychanalytique Internationale.
Ce « modèle de Berlin » ou « standard d’Eitingon » a été adopté, avec d’infimes variantes locales, par plus de soixante-dix sociétés composantes de l’IPA réparties sur les cinq continents, de l’Europe à l’Amérique latine, des États-Unis au Japon et à l’Australie. Malgré les bouleversements épistémologiques, l’avènement des neurosciences cognitives et les critiques récurrentes fustigeant la bureaucratie des comités de sélection, aucune alternative institutionnelle n’a réussi à supplanter durablement la matrice eitingonienne pour garantir la rigueur clinique et la protection déontologique des patients.
Même les courants psychanalytiques non affiliés à l’IPA, y compris de nombreuses associations d’inspiration lacanienne ou relationnelle ayant théorisé des modes de qualification alternatifs comme la « passe », ont été contraints de réintroduire sous d’autres dénominations la nécessité impérieuse du contrôle clinique régulier et d’une longue expérience de la cure personnelle pour les praticiens émergents. En codifiant le premier dispositif rigoureux d’habilitation des analystes, Max Eitingon a doté la profession d’un passeport pour l’universalité.
12.2 12.2 L’impact durable sur la psychanalyse en Israël
En Palestine mandataire puis dans l’État d’Israël proclamé cinq ans après sa mort en 1948, l’empreinte laissée par Max Eitingon est profonde et indélébile. La Société psychanalytique de Palestine, rebaptisée Société psychanalytique d’Israël, s’est développée directement à partir de la semence institutionnelle déposée par Eitingon et ses compagnons d’exil dans les années 1930.
L’Institut psychanalytique de Jérusalem, qui porte fièrement son nom en hommage à son dévouement fondateur (The Max Eitingon Institute of Psychoanalysis), a formé des générations de psychiatres, de psychologues cliniciens et de travailleurs sociaux qui ont profondément façonné le système de santé mentale israélien. Durant les décennies marquées par les guerres israélo-arabes successives et les vagues massives d’immigration de rescapés de la Shoah et de réfugiés des pays arabes, l’Institut a joué un rôle de premier plan dans la prise en charge clinique des traumatismes extrêmes, de l’angoisse de guerre et de la transmission transgénérationnelle de la terreur génocidaire.
Par ailleurs, la mémoire matérielle d’Eitingon demeure vivante au cœur des institutions culturelles israéliennes. La vaste collection d’archives personnelles, de correspondances inédites et de documents administratifs préservée par Eitingon a été déposée à la Bibliothèque nationale d’Israël sur le campus de Guivat Ram à Jérusalem. Ce fonds archivistique de premier ordre constitue une mine inépuisable pour les chercheurs et historiens internationaux venus retracer l’histoire intellectuelle du freudisme et ses tribulations moyen-orientales.
12.3 12.3 Réhabilitation et bilan historique global
Au terme de ce parcours biographique et analytique exhaustif, il apparaît indispensable d’opérer une réhabilitation historique définitive de la figure de Max Eitingon. Longtemps écrasé par la stature mythique de Sigmund Freud et relégué dans l’ombre par le génie flamboyant mais souvent destructeur d’autres pionniers, Eitingon souffrait d’un déficit d’image lié à l’austérité de ses fonctions : l’histoire intellectuelle a coutume de célébrer les prophètes et les hérétiques, rarement les intendants et les bâtisseurs d’institutions.
Pourtant, sans le génie d’organisation, la diplomatie infatigable et la générosité matérielle désintéressée d’Eitingon, le mouvement psychanalytique n’aurait sans doute été qu’une météore intellectuelle viennoise condamnée à l’éparpillement sectaire ou anéantie par la barbarie des régimes totalitaires européens. Eitingon a compris avant tous ses contemporains que pour que l’exploration subversive de l’inconscient humain pût défier le temps, elle devait s’incarner dans des formes architecturales et juridiques indestructibles : des cliniques gratuites ouvertes au peuple, des maisons d’édition indépendantes, des sociétés savantes souveraines et des écoles de formation à l’éthique irréprochable.
Max Eitingon n’a pas inventé le concept d’inconscient, mais il en a bâti la demeure temporelle. Il a offert à la découverte freudienne le corps institutionnel grâce auquel elle a pu traverser les tempêtes du siècle pour parvenir jusqu’à nous. C’est à ce titre, et à égalité avec les plus grands théoriciens de la psychanalyse mondiale, que sa place parmi les fondateurs immortels de la discipline doit être solennellement et définitivement reconnue.
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