Mark Sundberg – 1950 à nos jours

Mark L. Sundberg

  • 1950 – present
  • Américaine
  • Béhaviorisme radical
Scientifically Reviewed · Dr. Marwa Abd-Alazim · October 14, 2026
Medically & Scientifically Reviewed Verified: October 14, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Key Contributions

  • Développement du VB-MAPP
  • Co-développement de l'ABLLS
  • Fondation de la revue The Analysis of Verbal Behavior (TAVB)
  • Application clinique et réhabilitation du modèle du comportement verbal de Skinner

Biography

L’histoire de la psychologie contemporaine et des sciences du comportement est jalonnée de ruptures épistémologiques et d’innovations méthodologiques qui ont profondément reconfiguré notre compréhension de la cognition, de la communication et de l’apprentissage humain. Au cœur de cette évolution figure la figure majeure de Mark L. Sundberg, né en 1950, dont la trajectoire intellectuelle et clinique a redéfini le paysage de l’analyse appliquée du comportement (ABA) et transformé de manière irréversible la prise en charge des troubles neurodéveloppementaux, au premier rang desquels figurent les troubles du spectre de l’autisme (TSA). Tandis que les sciences cognitives des années 1960 et 1970 s’enfonçaient dans des modèles structuralistes et computationnels du langage, reléguant au second plan les déterminants environnementaux et fonctionnels de la parole, Mark Sundberg a entrepris une réhabilitation empirique et clinique monumentale des travaux de Burrhus Frederic Skinner, en particulier de son ouvrage fondamental de 1957, Verbal Behavior.

Élève et collaborateur privilégié de Jack Michael à la Western Michigan University, Sundberg a su opérer une synthèse magistrale entre une rigueur théorique intransigeante, issue du béhaviorisme radical, et un pragmatisme clinique d’une portée universelle. Là où la psycholinguistique classique classait les conduites verbales en catégories formelles telles que la syntaxe, la sémantique et la morphologie, ou dichotomisait artificiellement la communication en « langage réceptif » et « langage expressif », Sundberg a démontré la nécessité clinique et conceptuelle de disséquer le répertoire verbal en unités fonctionnelles modulées par les contingences environnementales, les antécédents de motivation et les conséquences de renforcement. Cette perspective n’était pas seulement une querelle de théoriciens ; elle constituait la clé de voûte indispensable pour débloquer l’apprentissage chez des milliers d’enfants mutiques, présentant des déficits sévères de communication ou prisonniers de comportements défis complexes.

Le rayonnement de Mark Sundberg s’incarne de manière emblématique dans la création d’outils d’évaluation standardisés et de curriculums d’intervention qui sont aujourd’hui devenus les étalons-or planétaires de la discipline, notamment le Verbal Behavior Milestones Assessment and Placement Program (VB-MAPP), conçu en continuité et en dépassement de l’ABLLS coécrit avec James Partington. Fondateur de la prestigieuse revue The Analysis of Verbal Behavior (TAVB), enseignant infatigable, chercheur et conférencier mondialement sollicité, Sundberg poursuit depuis plus d’un demi-siècle une œuvre scientifique d’une rare cohérence. Ce dossier exhaustif explore l’ensemble de son parcours, depuis les racines universitaires de son engagement jusqu’aux débats contemporains qui animent la recherche sur le comportement verbal, en analysant les fondements conceptuels, les innovations taxinomiques et les retombées cliniques d’un savant qui a redonné une voix à ceux qui en étaient privés.

1. 1. Introduction biographique et genèse d’un parcours scientifique (1950 à nos jours)

1.1 Origines académiques et influences précoces

L’émergence intellectuelle de Mark L. Sundberg s’inscrit dans un contexte historique singulier : celui du milieu du XXe siècle, marqué par les tensions profondes entre le béhaviorisme triomphant et la révolution cognitive naissante. Au cours des années 1960 et au début des années 1970, l’analyse appliquée du comportement (Applied Behavior Analysis ou ABA) commence à s’institutionnaliser sous l’impulsion de pionniers comme Montrose Wolf, Donald Baer, Todd Risley et Ivar Lovaas. Ces chercheurs démontrent que les principes du conditionnement opérant identifiés par B.F. Skinner en laboratoire ne se limitent pas à des protocoles de laboratoire sur les animaux, mais offrent des clés révolutionnaires pour restructurer les conduites humaines, notamment chez les individus institutionnalisés ou porteurs de handicaps intellectuels majeurs.

C’est durant sa formation universitaire initiale que Mark Sundberg découvre les principes du béhaviorisme radical. Rejetant les explications mentalistes et circulaires qui prévalaient alors en psychologie pour décrire les retards de développement, il est attiré par la rigueur scientifique de l’observation directe, de la mesure temporelle continue et de l’analyse fonctionnelle des relations entre l’organisme et son milieu. Cette quête d’objectivité et d’efficacité pratique le conduit à l’Université de Western Michigan (WMU), qui s’affirme à cette époque comme le bastion mondial de la psychologie comportementale appliquée et de l’analyse opérante expérimentale.

À Western Michigan, Sundberg fait la rencontre qui va sceller sa trajectoire scientifique : celle du professeur Jack Michael. Universitaire charismatique, théoricien d’une précision conceptuelle redoutable et mentor d’une génération entière de comportementalistes, Jack Michael enseigne avec passion l’ouvrage souvent incompris et négligé de Skinner, Verbal Behavior (1957). Michael transmet à Sundberg la certitude que les défaillances de communication chez les enfants atteints de troubles graves du développement ne proviennent pas d’une absence intrinsèque d’appareillage cognitif, mais d’une incapacité de l’environnement standard à façonner les opérants verbaux appropriés. Dès lors, Sundberg consacre ses premières recherches expérimentales et appliquées aux mécanismes d’acquisition du langage chez les populations neuroatypiques, jetant les bases d’un programme de travail qui s’étendra sur plus de cinq décennies.

1.2 Trajectoire professorale et engagement institutionnel

Après avoir complété son cursus doctoral sous la direction de Jack Michael, Mark Sundberg s’investit pleinement dans l’institutionnalisation académique de l’analyse du comportement verbal. Sa thèse de doctorat, soutenue en 1980, porte sur le développement de procédures d’évaluation et d’intervention ciblant l’acquisition de répertoires linguistiques complexes chez les personnes non vocales. Cette recherche précoce illustre sa volonté constante de transformer les conceptualisations théoriques les plus abstraites en protocoles empiriques mesurables et reproductibles au sein de contextes écologiques variés, des écoles spécialisées aux structures hospitalières.

Sundberg intègre rapidement les instances de gouvernance scientifique et contribue de manière décisive à l’expansion de l’Association for Behavior Analysis International (ABAI). Conscient que le modèle béhavioriste traditionnel se focalise souvent sur la réduction des comportements perturbateurs au détriment de l’enseignement systématique d’aptitudes fonctionnelles prosociales, il milite pour que le comportement verbal devienne un champ d’investigation autonome au sein de l’ABAI. Il participe à la création du groupe d’intérêt spécialisé (SIG) sur le comportement verbal, qui devient rapidement l’un des plus dynamiques et des plus influents de l’organisation.

Parallèlement à ses recherches, Sundberg déploie une intense activité d’enseignement universitaire et de mentorat clinique. Il enseigne au sein de multiples programmes de troisième cycle en Californie et dispense des séminaires intensifs à travers le monde entier. Sa pédagogie se caractérise par une exigence sans faille concernant la terminologie comportementale, combinée à une empathie profonde pour les familles confrontées aux défis quotidiens de l’autisme. Par son travail de supervision clinique, il forme plusieurs générations de praticiens certifiés (BCBA), disséminant une culture du soin fondée sur les preuves où l’analyse du comportement verbal n’est pas une simple technique rééducative, mais un cadre théorique exhaustif et humaniste pour la libération du potentiel communicatif individuel.

2. 2. Les fondements épistémologiques : L’héritage de B.F. Skinner et de Jack Michael

2.1 Réception et réhabilitation de l’ouvrage ‘Verbal Behavior’ (1957)

Pour appréhender l’apport de Mark Sundberg, il est impératif de comprendre le sort paradoxal réservé à l’ouvrage de B.F. Skinner, Verbal Behavior, publié en 1957. Fruit de plus de vingt ans de réflexions et de conférences initiées à Harvard et au Minnesota, ce livre représentait, aux yeux de Skinner lui-même, son accomplissement théorique le plus abouti. Skinner y proposait une analyse fonctionnaliste radicale de la parole et de la communication, les soumettant aux lois ordinaires du conditionnement opérant sans recourir aux entités immatérielles, aux intentions cachées ou aux processus mentaux médiateurs. Cependant, la réception de l’ouvrage fut marquée par une controverse intellectuelle retentissante : la célèbre critique dévastatrice publiée en 1959 par le linguiste Noam Chomsky dans la revue Language.

Chomsky soutenait que les concepts de renforcement, de stimulus et de contrôle expérimental, dérivés d’observations menées sur des rats et des pigeons en boîtes d’expérimentation, étaient incapables de rendre compte de la créativité linguistique, de la productivité infinie des phrases et de l’acquisition fulgurante de la syntaxe chez le jeune enfant. Cette critique, bien que largement fondée sur une incompréhension délibérée ou un contresens philosophique sur la nature du béhaviorisme radical — comme l’a magistralement démontré Kenneth MacCorquodale dans sa réplique formelle de 1970 —, provoqua le déclin de l’approche skinnérienne au sein de la psycholinguistique dominante et catalysa l’essor du cognitivisme structuraliste.

Pendant plus de vingt ans, l’ouvrage de Skinner resta largement lettre morte dans les cercles académiques généraux, et même de nombreux analystes du comportement hésitaient à s’y aventurer en raison de son absence apparente de validation empirique directe. C’est précisément à cette croisée des chemins que Mark Sundberg intervient. Refusant la défaite théorique infligée par la vulgate chomskyenne, Sundberg s’emploie à apporter la preuve expérimentale et appliquée de la validité de la taxonomie de Skinner. Il démontre que les objections structuralistes tombent d’elles-mêmes dès lors que l’on ne considère plus le langage comme un système formel statique résidant dans l’esprit du locuteur, mais comme un comportement dynamique, modulable, dont chaque sous-type est régi par des contingences environnementales distinctes et manipulables expérimentalement.

2.2 L’influence conceptuelle de Jack Michael sur Sundberg

L’autre pilier épistémologique indispensable à la genèse des travaux de Sundberg est l’apport théorique de Jack Michael, en particulier sa formalisation rigoureuse de la motivation dans le modèle opérant. Dans le modèle béhavioriste originel formalisé par la contiguïté stimulus-réponse-conséquence (la contingence à trois termes : $S^D to R to S^R$), la motivation était souvent diluée dans des concepts vagues ou implicitement contenue dans l’état de privation de l’organisme. Jack Michael a comblé cette béance conceptuelle en introduisant et en raffinant le concept d’« opération d’établissement » (establishing operation ou EO), plus tard englobé sous le terme générique d’« opération de motivation » (motivating operation ou MO).

Une opération de motivation est définie comme un événement environnemental, une condition biologique ou un stimulus qui possède deux effets distincts mais concomitants : premièrement, un effet de modification de la valeur du renforçateur (value-altering effect), qui accroît ou diminue temporairement l’efficacité renforçante d’un stimulus particulier ; deuxièmement, un effet de modification du comportement (behavior-altering effect), qui augmente ou réduit instantanément la fréquence d’apparition de tous les comportements ayant été renforcés par ce stimulus dans le passé. Michael a ultérieurement divisé ces variables en opérations de motivation inconditionnées (UMO), ancrées dans l’ontogenèse et la survie biologique (privation de nourriture, d’eau, de sommeil, douleur, variations thermiques), et en opérations de motivation conditionnées (CMO), apprises par l’histoire individuelle des interactions environnementales.

Ces dernières ont été savamment subdivisées en trois catégories majeures : les CMO de substitution (CMO-S), les CMO réflexives (CMO-R, signalant l’aggravation ou l’amélioration des conditions environnementales et instaurant des comportements d’évitement ou d’échappement), et les CMO transitives (CMO-T, qui confèrent à un objet tiers la propriété temporaire de renforçateur conditionné indispensable à l’obtention d’un renforçateur primaire). Mark Sundberg a immédiatement saisi la portée révolutionnaire de cette architecture conceptuelle pour le comportement verbal. Sans l’intégration explicite des opérations de motivation, le premier opérant skinnérien fondamental — la demande ou mand — demeurait incompréhensible et cliniquement inaccessible. Sundberg s’est fait l’artisan majeur de la fusion entre la systématique motivationnelle de Jack Michael et la taxinomie verbale de B.F. Skinner, érigeant la manipulation des MO en pierre angulaire de toute intervention pédagogique et thérapeutique valide.

3. 3. L’analyse du comportement verbal comme paradigme psychologique central

3.1 Distinction fondamentale entre approches formelle et fonctionnelle du langage

Le point de départ irréductible de l’approche de Mark Sundberg réside dans le clivage irréconciliable entre l’analyse formelle du langage et son analyse fonctionnelle. Les modèles linguistiques traditionnels, qu’ils soient issus de la grammaire générative, de la linguistique saussurienne ou de la psycholinguistique cognitive, se focalisent presque exclusivement sur la forme des énoncés, c’est-à-dire leur topographie. Ils examinent la phonologie, la morphologie, la syntaxe, la combinatoire lexicale et le découpage de la parole en structures grammaticales préexistantes (sujet, verbe, complément). Dans ces cadres d’interprétation, les individus sont supposés posséder des « compétences linguistiques » internes, des « schémas cognitifs » ou des « lexiques mentaux », et l’évaluation du langage consiste à mesurer la taille du vocabulaire ou la complexité moyenne des énoncés (MLU pour Mean Length of Utterance).

À l’opposé absolu de cette perspective internaliste, Mark Sundberg, dans le sillage strict de Skinner, définit le comportement verbal par sa fonction : le comportement verbal est un comportement dont le renforcement est médiatisé par l’intermédiaire d’une autre personne, cet auditeur devant avoir été spécifiquement entraîné par sa propre communauté verbale pour fournir ce renforcement précis. Dès lors, deux énoncés possédant exactement la même forme physique ou topographique (par exemple, émettre le mot acoustique « Eau ») peuvent constituer des comportements psychologiquement et fonctionnellement totalement dissemblables selon les variables environnementales qui en contrôlent l’émission :

  • Si l’individu prononce « Eau » parce qu’il éprouve une soif intense (effet d’une opération de motivation) et dans le but d’obtenir un verre d’eau, la réponse appartient à la classe fonctionnelle de la demande (mand).
  • Si le même individu prononce « Eau » en voyant une rivière, sans ressentir la soif (contrôle par un stimulus non verbal discriminatif) et reçoit comme seule conséquence une approbation sociale (« Oui, c’est de l’eau »), la réponse appartient à la classe du commentaire ou de l’étiquetage (tact).
  • Si l’individu répète « Eau » après avoir entendu un tiers prononcer ce même mot (contrôle par un stimulus verbal avec similarité formelle et correspondance point à point), la réponse est de type échoïque (echoic).
  • Enfin, si l’individu dit « Eau » lorsqu’on lui pose la question : « Que bois-tu en été ? » (contrôle par un stimulus verbal sans correspondance point à point), il s’agit d’une réponse intraverbale (intraverbal).

Pour Sundberg, ignorer ces distinctions fonctionnelles au profit de la seule topographie constitue une erreur clinique fatale. Dans les démarches d’évaluation traditionnelles, un enfant capable d’imiter le mot « eau » ou de le désigner sur une image sera souvent qualifié de locuteur « possédant le mot eau ». Or, sur le terrain clinique de l’autisme, Sundberg a démontré de manière récurrente qu’un enfant peut être capable de nommer cent objets sur commande sans jamais être en mesure de réclamer spontanément un seul de ces objets lorsqu’il en a cruellement besoin. Le diagnostic des troubles graves de la communication requiert donc une cartographie chirurgicale des fonctions comportementales et non un simple inventaire de formes lexicales.

3.2 La dynamique d’interaction entre locuteur et auditeur

L’analyse du comportement verbal ne se borne pas à disséquer le comportement isolé du locuteur : elle modélise l’ensemble de l’épisode verbal comme un processus bidirectionnel, transactionnel et dynamique entre un locuteur (speaker) et un auditeur (listener). Mark Sundberg insiste sur le fait que le rôle de l’auditeur ne saurait être confondu avec un simple récepteur passif d’ondes acoustiques ou de signaux visuels. Dans l’épisode verbal complet, l’auditeur joue simultanément deux rôles comportementaux déterminants : il constitue d’abord un ensemble de stimuli discriminatifs ($S^D$) qui signalent au locuteur la probabilité et le type de renforcement accessible, puis il agit comme l’agent délivrant le renforcement spécifique ou généralisé médiatisé par son action.

De plus, le locuteur et l’auditeur cohabitent souvent au sein d’un même organisme physique : lorsque nous pensons silencieusement, nous sommes notre propre auditeur, nos comportements verbaux privés étant auto-renforcés ou servant de stimuli discriminatifs pour des comportements verbaux et moteurs ultérieurs. Chez l’enfant présentant un développement atypique, la coordination entre ces deux rôles est fréquemment brisée. De nombreux enfants apprennent à exécuter des réponses motrices à des stimuli verbaux émis par un tiers (ce que l’éducation traditionnelle nomme « langage réceptif », et que Sundberg reformule rigoureusement sous l’étiquette de « comportement d’auditeur » ou listener responding), par exemple pointer une image d’un chat lorsqu’on dit « Montre le chat ». Cependant, ce répertoire d’auditeur n’induit aucunement, de façon automatique, le comportement de locuteur correspondant (la capacité de dire « Chat » en présence de l’animal ou en situation de besoin).

Sundberg a théorisé la trajectoire développementale par laquelle les interactions réceptives de l’auditeur deviennent progressivement le terreau sur lequel se greffe l’autonomie du locuteur. L’auditeur compétent répond d’abord aux stimuli non verbaux sous consigne verbale, puis apprend à discriminer ses propres conduites vocales, pour enfin s’engager dans des épisodes communicatifs où les rôles de locuteur et d’auditeur alternent rapidement dans des chaînes comportementales intriquées. Cette perspective unifiée permet de concevoir des curriculums où l’intervention ne segmente plus artificiellement la compréhension et l’expression, mais les synchronise continuellement au travers de contingences de renforcement mutuelles.

4. 4. La taxonomie détaillée des opérants verbaux primaires selon Sundberg

4.1 L’opérant Mand : Motivation et contrôle environnemental

L’opérant verbal mand — néologisme forgé par Skinner à partir des mots demand (exiger) et command (ordonner) — occupe une position hiérarchique et développementale absolument centrale dans les travaux de Mark Sundberg. Le mand est l’unique opérant verbal dont l’émission est placée sous le contrôle antécédent direct d’une opération de motivation (MO) et qui est maintenu par un renforçateur spécifique, intrinsèquement lié à cette motivation. Autrement dit, le mand permet au locuteur d’exprimer ce dont il a besoin ou envie à un instant précis : « Je veux de l’eau », « Ouvre la porte », « Regarde-moi » ou « Où sont mes clés ? ».

Sundberg a enrichi la théorie en élaborant une typologie clinique extrêmement détaillée des différents types de mands nécessaires à l’adaptation sociale et à l’autonomie :

  • Les mands d’objets tangibles et d’activités consommatrices : l’individu réclame de la nourriture, des boissons, des jouets ou des actions physiques (par exemple, être balancé), répondant à des états de privation biologique ou sensorielle.
  • Les mands d’attention sociale : le locuteur émet une réponse verbale dont la conséquence est l’obtention de la présence, du regard, de l’interaction verbale ou de l’approbation d’un partenaire social (par exemple, « Maman, viens voir ! »).
  • Les mands d’élimination ou d’échappement : sous le contrôle d’une CMO-R aversive (bruit insupportable, tâche académique trop frustrante), l’individu demande une pause (« Je veux m’arrêter ») ou la cessation du stimulus (« Arrête »), ce qui constitue l’alternative comportementale clé à la survenue de crises destructrices.
  • Les mands d’information : opérants verbaux de haut niveau contrôlés par des CMO transitives, où l’individu ressent le manque d’un stimulus indispensable à la résolution d’un problème et formule des questions complexes : « Où ? », « Qui ? », « Quand ? », « Comment ? » et « Pourquoi ? ».

La primauté méthodologique que Sundberg accorde à l’enseignement du mand dans les programmes d’intervention précoce découle de son bénéfice direct pour le locuteur lui-même. Tous les autres opérants verbaux profitent principalement à l’auditeur (qui reçoit des informations sur l’environnement ou vérifie les connaissances de l’enfant). Le mand, lui, répond au désir immédiat de l’enfant. Dès lors, enseigner le mand en premier lieu transforme l’environnement d’apprentissage en un lieu hautement gratifiant, établit l’intervenant comme un stimulus renforçant conditionné positif (processus de pairing), et permet de remplacer rapidement les comportements auto-agressifs ou hétéro-agressifs, qui ne sont que des formes archaïques et non vocales de mands défectueux, par une communication fonctionnelle efficace.

4.2 Les opérants Tact, Échoïque et Imitation motrice

Le deuxième grand opérant primaire est le tact, terme dérivé de « contact ». Le tact est une réponse verbale placée sous le contrôle antécédent d’un stimulus discriminatif non verbal (un objet, un animal, un événement, une propriété sensorielle telle qu’une couleur ou une odeur, ou encore un état interne proprioceptif) et maintenue par un renforçateur conditionné généralisé (comme un compliment social, un signe de tête ou une simple confirmation informative : « Bravo, c’est tout à fait ça »). Le tact permet au locuteur de partager avec autrui une information sur le monde environnant immédiat. C’est le fondement de la désignation, du commentaire et du partage d’expérience.

L’opérant échoïque, quant à lui, est caractérisé par un stimulus antécédent verbal de nature auditive auquel le locuteur répond par une production vocale présentant deux propriétés formelles cruciales :

  • Une correspondance point à point : le début, le milieu et la fin du stimulus verbal source correspondent chronologiquement et séquentiellement au début, au milieu et à la fin de la réponse émise (entendre le son phonétique /b-a-l-o-n/ et émettre le son /b-a-l-o-n/).
  • Une similarité formelle : le stimulus antécédent et la réponse comportementale appartiennent au même canal sensoriel et partagent la même topographie physique (l’un et l’autre sont des ondes acoustiques vocales). L’opérant échoïque est également maintenu par des renforçateurs conditionnés généralisés.

Pour les enfants qui ne possèdent pas encore de répertoire vocal articulé ou qui utilisent la langue des signes, l’équivalent structural non vocal de l’échoïque est l’imitation motrice. Bien que l’imitation motrice ne soit pas, stricto sensu, un comportement verbal vocal, elle partage avec lui la correspondance point à point et la similarité formelle (visuo-motrice). Mark Sundberg a mis au point des méthodologies extrêmement fines de transfert de contrôle du stimulus permettant d’utiliser les compétences imitatives ou échoïques comme des tremplins didactiques : par exemple, solliciter une répétition échoïque (« Dis gâteau ») au moment précis où l’enfant manifeste une motivation pour l’aliment (MO), afin de transférer progressivement le contrôle de la consigne auditive vers l’opération de motivation et la vue de l’aliment, faisant ainsi émerger un mand ou un tact pleinement autonome.

4.3 L’opérant Intraverbal et le comportement textuel

L’opérant intraverbal constitue le palier supérieur de la taxonomie primaire de Skinner et représente sans doute le chantier clinique le plus vaste exploré par Mark Sundberg. L’intraverbal est une réponse verbale émise sous le contrôle d’un stimulus antécédent verbal, mais avec lequel il ne possède aucune correspondance point à point, tout en étant renforcé par des conséquences sociales conditionnées généralisées. C’est l’essence même de l’échange conversationnel, du discours narratif, du raisonnement abstrait et de la logique mathématique. Par exemple, répondre « Paris » lorsqu’un interlocuteur dit « Quelle est la capitale de la France ? », compléter la comptine « Un, deux, trois… » par « …nous irons au bois », ou répondre « Parce qu’il pleut » à la question « Pourquoi as-tu pris ton parapluie ? » relèvent tous de la fonction intraverbale.

Sundberg a théorisé l’immense complexité de l’intraverbal en disséquant les obstacles inhérents à son développement. Contrairement au tact qui est ancré dans la présence physique d’un objet visible, ou à l’échoïque qui s’appuie sur la reproduction mécanique d’un signal acoustique, l’intraverbal exige que le locuteur discrimine des stimuli verbaux complexes, souvent composés de multiples mots formant des relations conditionnelles fines. Un enfant autiste peut apprendre sans difficulté à répondre « rouge » à la question « De quelle couleur est la pomme ? », mais échouer lamentablement si la formulation devient : « Nomme un fruit rouge qui n’est pas une cerise ». Sundberg démontre que l’acquisition d’un répertoire intraverbal robuste requiert la formation de réseaux relationnels denses, où chaque mot ne déclenche pas une réponse univoque stéréotypée, mais s’insère dans des combinaisons d’antécédents à contrôles multiples.

Enfin, Sundberg intègre à cette classification fonctionnelle les répertoires d’alphabétisation : le comportement textuel et la transcription. Le comportement textuel consiste à émettre une réponse vocale sous le contrôle d’un stimulus verbal non auditif (visuel ou tactile, comme la lecture d’un texte imprimé ou du braille). Il y a correspondance point à point entre les lettres écrites et les phonèmes vocalisés, mais il n’y a pas de similarité formelle (la modalité d’entrée est visuelle, celle de sortie est acoustique). La transcription, ou dictée, représente le chemin inverse : un stimulus verbal auditif contrôle une réponse motrice d’écriture, avec correspondance point à point mais sans similarité formelle. En décomposant la lecture et l’écriture en ces composantes opérantes simples, Sundberg a fourni aux pédagogues des stratégies analytiques puissantes pour remédier aux dyslexies et dysgraphies instrumentales sévères.

5. 5. Le développement et l’architecture du VB-MAPP

5.1 Genèse et validation psychométrique de l’outil

Au début des années 2000, malgré la pénétration croissante de l’analyse du comportement dans les écoles et cliniques pédiatriques, il existait une profonde lacune instrumentale : la majorité des bilans psychologiques utilisaient des grilles développementales généralistes non fondées sur l’analyse fonctionnelle skinnérienne, ou utilisaient l’outil ABLLS qui présentait certaines limites dans son calibrage normatif. Face à cette situation, Mark Sundberg s’attelle à un projet d’envergure titanesque : concevoir un outil d’évaluation qui réunirait l’orthodoxie théorique de Verbal Behavior et les jalons réels du développement neurotypique de l’enfant de la naissance à 48 mois (quatre ans).

Sundberg et ses collaborateurs consacrent plusieurs années à une étude psychométrique rigoureuse en administrant des épreuves expérimentales à des cohortes de centaines d’enfants au développement typique. L’objectif était de cartographier la séquence chronologique exacte et l’interdépendance fonctionnelle des opérants verbaux au fur et à mesure de l’avancée en âge : à quel moment précis émerge le premier mand vocal ? Combien de tacts un nourrisson moyen de 18 mois produit-il spontanément ? Comment les compétences d’auditeur soutiennent-elles les premières constructions intraverbales vers 30 mois ?

La publication en 2008 du Verbal Behavior Milestones Assessment and Placement Program (VB-MAPP) a constitué une véritable onde de choc dans la communauté internationale de l’intervention précoce. Pour la première fois, cliniciens, analystes du comportement et orthophonistes disposaient d’un protocole criterion-référencé, étalonné de manière standardisée, permettant non seulement de quantifier le retard de développement communicatif d’un enfant avec autisme, mais surtout de guider pas à pas, semaine après semaine, la prescription des cibles éducatives en fonction de son niveau opérant réel.

5.2 Les cinq composantes structurelles du VB-MAPP

L’architecture du VB-MAPP se distingue par sa richesse systémique, articulée autour de cinq sous-composantes parfaitement interdépendantes qui offrent une vision à 360 degrés du profil comportemental de l’apprenant :

  • L’évaluation des jalons (Milestones Assessment) : cœur névralgique de l’instrument, elle comporte 170 jalons mesurables répartis sur trois niveaux développementaux distincts :
    • Niveau 1 (0 à 18 mois) : exploration des opérants primaires émergents (mands de base, échoïque précoce, premiers tacts d’objets familiers, réponses d’auditeur simples, imitation motrice brute et premiers jeux visuels).
    • Niveau 2 (18 à 30 mois) : expansion lexicale (tacts et réponses d’auditeur de plus de 200 éléments, discrimination des noms, verbes et adjectifs via les protocoles LRFFC – Listener Responding by Function, Feature, and Class), premières chaînes intraverbales et interactions sociales avec les pairs.
    • Niveau 3 (30 à 48 mois) : émergence d’un langage abstrait et complexe (mands d’information, intraverbaux de conversations ouvertes, tacts d’émotions et de relations spatiales, compétences pré-académiques de lecture, écriture et mathématiques précoces, articulation d’opérants autoclitiques).
  • L’évaluation des barrières à l’apprentissage (Barriers Assessment) : une grille clinique transversale évaluant 24 freins majeurs susceptibles d’entraver l’acquisition des compétences (défenses sensorielles, comportements autostimulatoires, dépendance à la guidance, écholalie, défaillances motivationnelles, etc.).
  • L’évaluation de la transition (Transition Assessment) : 18 domaines mesurant la capacité globale de l’enfant à réussir son intégration dans des cadres scolaires ou collectifs moins restrictifs (capacité d’apprentissage en grand groupe, vitesse d’acquisition de nouveaux stimuli, rétention à long terme, flexibilité face aux changements de routine).
  • L’analyse des tâches et le suivi des compétences (Task Analysis and Skills Tracking) : un démembrement analytique de chaque jalon majeur en une centaine de micro-compétences séquentielles, fournissant un guide didactique immédiat pour les intervenants au quotidien.
  • Les grilles de placement et directives curriculaires : un guide décisionnel permettant de traduire directement les scores obtenus aux jalons et aux barrières en un programme individualisé d’objectifs éducatifs (PEI), sans rupture entre le temps du diagnostic et celui de l’action thérapeutique.

6. 6. L’évaluation approfondie des barrières à l’apprentissage linguistique

6.1 Identification des barrières comportementales et émotionnelles

L’un des apports les plus décisifs et originaux de Mark Sundberg dans le VB-MAPP réside dans le constat qu’un enfant ne progresse pas uniquement parce qu’on lui enseigne de nouvelles compétences ; il progresse surtout si l’on parvient à identifier et à démanteler méthodiquement les barrières environnementales, comportementales et émotionnelles qui bloquent ses mécanismes d’apprentissage. Dans l’évaluation des barrières (Barriers Assessment), chaque obstacle est scoré de 0 (absence de barrière) à 4 (barrière sévère paralysant totalement les apprentissages), imposant une analyse fonctionnelle immédiate.

Au premier rang de ces obstacles figurent les problèmes de comportement sévères interférant avec l’acquisition verbale : hétéro-agressivité, morsures, crises de colère explosives, destructions matérielles ou conduites auto-mutilatoires. Sundberg démontre que ces comportements se développent presque systématiquement lorsque l’enfant se trouve dépourvu d’opérants verbaux fonctionnels pour moduler son environnement : la violence devient alors son seul mand efficace pour échapper à une tâche aversive ou pour capter l’attention de l’adulte.

La deuxième barrière critique concerne les déficits de contrôle instructionnel et la non-conformité aux consignes. De nombreux enfants n’ont jamais associé les instructions orales d’un intervenant à des conséquences positives : l’adulte est perçu comme une source exclusive de contraintes ($S^{\Delta}$ ou $S^D$ d’extinction), déclenchant des stratégies d’évitement systématiques. Enfin, la dépendance excessive à la guidance (prompt dependency) représente un piège méthodologique redoutable : l’apprenant devient incapable d’émettre un comportement sans qu’une guidance verbale, gestuelle ou physique ne lui soit administrée, perdant toute spontanéité et figeant le comportement verbal sous le contrôle d’indices parasites plutôt que sous le contrôle authentique des stimuli de l’environnement naturel.

6.2 Altérations spécifiques des opérants verbaux

Au-delà des barrières comportementales globales, Mark Sundberg livre une sémiologie clinique d’une acuité exceptionnelle relative aux altérations directes de la mécanique des opérants verbaux. L’une des plus pernicieuses est l’hyper-sélectivité du stimulus (stimulus overselectivity) et le contrôle défectueux du stimulus dans le tact. L’enfant autiste peut émettre la réponse « Tasse » uniquement lorsqu’on lui présente une tasse bleue spécifique sur un plateau en plastique vert, car son comportement est tombé sous le contrôle accessoire de détails contextuels non pertinents plutôt que sous le contrôle des propriétés critiques de l’objet ; s’il voit une tasse blanche ou rouge, le tact ne se produit plus.

De même, l’écholalie — qu’elle soit immédiate ou différée — est minutieusement analysée par Sundberg non comme une maladie en soi, mais comme une persistance pathologique ou une anomalie de l’opérant échoïque. L’enfant répète en boucle des bribes de dessins animés, des phrases entendues des heures auparavant, ou renvoie la question qu’on lui pose (« Tu veux du jus ? » au lieu de dire « Oui »), ce qui signale que le comportement vocal est totalement déconnecté de tout contrôle par une opération de motivation ou par un stimulus intraverbal adapté. Ces stéréotypies vocales, dépourvues de fonction communicative adaptative pour l’auditeur, s’autonomisent souvent par renforcement automatique proprioceptif.

Sundberg analyse également les mands défectueux : ceux qui sont purement répétitifs, limités à deux ou trois objets hautement stéréotypés, ou émis sous forme de requêtes d’objets alors qu’aucune motivation réelle n’est présente (l’enfant réclame un objet, le prend, puis le jette instantanément au sol). Enfin, les barrières touchant l’intraverbal se manifestent par une surgénéralisation ou un contrôle restreint : confronté à une question comportant plusieurs déterminants (« Dis-moi un animal qui nage »), l’enfant ne sélectionne qu’un seul mot de l’énoncé (« animal ») et répond de façon inappropriée « Le chien », démontrant son incapacité à traiter des contingences de stimulus conditionnelles multiples.

7. Protocoles d’intervention clinique et pédagogique basés sur le comportement verbal

7.1 Enseignement en environnement naturel (NET) et enseignement par essais distincts (DTT)

L’une des contributions pratiques les plus retentissantes de Mark Sundberg réside dans la réconciliation opérationnelle et la combinaison synergique de deux modalités d’enseignement souvent opposées à tort : l’enseignement par essais distincts (Discrete Trial Training ou DTT), formalisé à l’origine par l’équipe de Lovaas, et l’enseignement en milieu naturel (Natural Environment Teaching ou NET), qu’il a grandement théorisé et popularisé au sein de l’approche du comportement verbal.

Le DTT se caractérise par une structure hautement formalisée, généralement menée en tête-à-tête à une table de travail, où les variables sont strictement contrôlées : délivrance d’un antécédent limpide, temps de réponse court, estompage millimétré de la guidance, et octroi d’un renforçateur artificiel immédiat. Sundberg reconnaît la valeur inestimable du DTT pour construire des répertoires fondamentaux nécessitant une répétition intensive et une focalisation sans distraction, tels que l’opérant échoïque de base ou la discrimination visuelle fine. Toutefois, il met en garde contre l’utilisation exclusive du DTT, qui produit fréquemment des compétences rigides, une dépendance aux consignes de table (« Assieds-toi », « Fais ceci »), et une absence tragique de généralisation aux contextes de vie réelle.

À l’inverse, le NET s’appuie sur la capture ou la provocation d’opportunités motivationnelles (MO) au sein même des activités de la vie quotidienne de l’enfant : le jeu libre, le repas, l’habillage, la récréation. L’intervenant ne force pas l’enfant à travailler pour obtenir un renforçateur extrinsèque (un bonbon pour avoir nommé une carte) ; il suit les intérêts momentanés de l’enfant et intègre les cibles pédagogiques (mands, tacts, intraverbaux) directement au sein du déroulement de l’activité désirée. Sundberg démontre que l’art du praticien réside dans l’équilibre dynamique entre ces deux méthodologies : débuter par un ancrage motivationnel puissant en NET, consolider les chaînes comportementales par des séries rapides et mélangées en DTT (fast-paced mixed trials), puis retourner immédiatement en milieu naturel pour garantir le transfert et la pérennité écologique des répertoires verbaux acquis.

7.2 Procédures de transfert de contrôle du stimulus

Au cœur de l’ingénierie comportementale développée par Mark Sundberg se trouvent les protocoles rigoureux de transfert de contrôle du stimulus (stimulus control transfer procedures). L’apprentissage du langage chez un enfant en retard de développement implique perpétuellement de faire glisser le contrôle d’une réponse verbale depuis un stimulus antécédent provisoire (une aide, une guidance, une répétition mécanique) vers le stimulus antécédent fonctionnellement approprié.

L’un des exemples les plus emblématiques est le protocole de transfert échoïque-vers-mand. Imaginons un enfant non vocal ou très faiblement vocal qui a soif. L’intervenant identifie l’opération de motivation active (privation d’eau, CMO-S ou UMO). Il tient un verre d’eau en main. L’enfant ne parle pas spontanément. La séquence de transfert s’orchestre de la manière suivante :

  • Étape 1 : Contrôle échoïque initial. L’intervenant présente le verre (stimulus non verbal partiel) et fournit immédiatement la guidance vocale : « Dis : Eau ». L’enfant répète : « Eau ». L’intervenant délivre immédiatement le verre pour renforcer le comportement.
  • Étape 2 : Pause temporelle et estompage de la guidance vocale (time delay / prompt fading). Lors de l’essai suivant, l’adulte attend deux ou trois secondes en montrant le verre. Si l’enfant ne parle pas, l’adulte murmure seulement le son d’amorce /o/. Dès que l’enfant complète « Eau », il est renforcé.
  • Étape 3 : Autonomie sous contrôle exclusif de la MO. Très rapidement, l’adulte ne fournit plus aucune guidance acoustique. La seule vue du verre associée à la soif interne (MO) déclenche la réponse vocale « Eau » de l’enfant. Le contrôle du comportement verbal a été transféré de l’opérant échoïque à l’opérant mand authentique.

Sundberg décline ces procédures pour le transfert échoïque-vers-tact (faire disparaître la guidance vocale pour que la réponse ne soit contrôlée que par l’image ou l’objet), pour le transfert tact-vers-intraverbal (montrer d’abord l’image d’un pompier en posant la question « Qui éteint le feu ? », puis estomper progressivement l’image jusqu’à ce que la question seule déclenche le mot « Pompier »), et pour l’apprentissage sans erreur (errorless learning). Ce dernier principe, cher à Sundberg, impose d’administrer la guidance immédiatement avant que l’enfant ne commette une erreur, évitant ainsi l’encodage de réponses erronées dans les chaînes comportementales et prévenant les comportements d’évitement consécutifs à la frustration de l’échec.

7.3 Modalités de communication alternative et améliorée (CAA)

Lorsque le développement de la parole vocale est sévèrement compromis ou tarde à s’enclencher malgré des interventions intensives, le choix d’un système de communication alternative et améliorée (CAA) s’impose comme une décision critique. Mark Sundberg a pris une part active et remarquée dans les débats méthodologiques entourant le choix entre les modalités de sélection (telles que le PECS — Picture Exchange Communication System — ou les dispositifs générateurs de parole sur tablettes tactiles) et les modalités topographiques (comme la langue des signes).

Sundberg a apporté des arguments empiriques et théoriques majeurs en faveur de l’introduction précoce de la langue des signes topographiquement différenciée chez les enfants non verbaux présentant de bonnes habiletés d’imitation motrice. Ses arguments reposent sur la psychologie opérante fondamentale :

  • Dans la langue des signes, chaque concept ou mot correspond à une réponse motrice motrice spécifique et distincte (une topographie comportementale propre : position des doigts, mouvement des mains, orientation spatiale). Il s’agit d’un comportement verbal fondé sur la topographie (topography-based verbal behavior), identique sur le plan neurologique et opérant à la parole vocale, où chaque mot correspond à une cinématique précise des cordes vocales et de la bouche.
  • À l’inverse, l’échange d’images ou l’utilisation d’écrans tactiles relève d’un comportement verbal fondé sur la sélection (selection-based verbal behavior). La topographie motrice y est invariante : que l’enfant veuille de l’eau, un bonbon ou une pause, le geste moteur consiste toujours à saisir une vignette de papier ou à presser un bouton carré en plastique. Le contrôle du comportement ne réside pas dans la commande motrice interne, mais dépend d’une chaîne de scanning visuel complexe sur un tableau d’icônes, ce qui peut saturer l’attention visuelle de l’enfant autiste et ralentir considérablement la vitesse d’émission des mands.
  • De plus, la langue des signes est toujours accessible : elle ne nécessite aucun support matériel extérieur, ne tombe jamais en panne de batterie, et favorise souvent, par activation concomitante des aires cérébrales motrices et du langage, l’émergence secondaire de vocalisations orales.

Néanmoins, fidèle à son pragmatisme clinique, Sundberg ne rejette pas les technologies modernes de synthèse vocale. Il a établi des grilles multicritères au sein du VB-MAPP pour orienter objectivement le choix vers le PECS ou les générateurs de parole lorsque l’apprenant présente des troubles sévères de la motricité fine, des dyspraxies gestuelles majeures, ou lorsque l’entourage éducatif et familial est structurellement incapable d’apprendre le lexique signé.

8. 8. De l’ABLLS au VB-MAPP : Évolution conceptuelle et méthodologique

8.1 La collaboration historique avec James Partington

L’histoire de l’analyse appliquée du comportement verbal ne peut faire l’économie de la collaboration fondatrice entre Mark Sundberg et le Dr James Partington durant les années 1990. Réunis par leur adhésion commune aux travaux de Jack Michael, les deux hommes publient ensemble en 1998 un outil qui allait révolutionner les pratiques cliniques internationales : l’Assessment of Basic Language and Learning Skills (ABLLS), accompagné de son manuel théorique Teaching Verbal Behavior: An Introduction to Speech and Language Intervention.

L’ABLLS a constitué le premier instrument à grande échelle permettant de traduire la théorie skinnérienne des opérants verbaux en un inventaire clinique complet composé de plus de 500 compétences réparties sur 25 domaines (langage réceptif, mands, tacts, intraverbaux, échoïque, imitation, motricité fine, compétences scolaires et d’autonomie quotidienne). Son adoption fut foudroyante dans les cliniques spécialisées du monde entier, offrant enfin une alternative structurée aux grilles d’évaluation psychiatriques et psychométriques traditionnelles qui mesuraient le quotient intellectuel sans donner de pistes pour l’intervention concrète.

Cependant, au fil des années d’utilisation pratique, des divergences méthodologiques et théoriques substantielles ont commencé à émerger entre les deux pionniers. Sundberg estimait que l’ABLLS, bien qu’extraordinairement utile, souffrait de plusieurs limitations structurelles : l’outil n’était pas standardisé sur des populations d’enfants au développement typique, ce qui conduisait parfois les thérapeutes à enseigner des compétences d’un niveau adulte ou académique à des enfants qui ne maîtrisaient même pas les fondations linguistiques d’un nourrisson de 18 mois. De plus, l’ABLLS mélangeait étroitement les opérants verbaux skinnériens avec des compétences motrices et d’autonomie quotidienne (comme boutonner une chemise ou lacer ses chaussures), diluant ainsi la rigueur analytique de l’évaluation du langage. Ces divergences d’orientation ont finalement conduit à une scission professionnelle féconde : Partington a poursuivi le perfectionnement de son modèle en publiant l’ABLLS-R en 2006, tandis que Sundberg a dédié toute son énergie à la conception intégrale d’un système entièrement réinventé : le VB-MAPP.

8.2 Innovations majeures introduites par le VB-MAPP en 2008

L’avènement du VB-MAPP en 2008 n’était pas une simple mise à jour cosmétique de l’ABLLS, mais un saut qualitatif majeur tant sur le plan conceptuel que méthodologique. Mark Sundberg a introduit plusieurs ruptures novatrices qui ont immédiatement imposé son outil comme la référence incontournable de la recherche et de la clinique :

  • L’alignement rigoureux sur les stades du développement typique : plutôt que d’empiler des compétences de manière linéaire ou arbitraire, le VB-MAPP segmente l’évaluation en trois tranches d’âge développementales strictes (0-18 mois, 18-30 mois, 30-48 mois). Cette organisation chronologique évite l’écueil clinique dévastateur consistant à enseigner des répertoires intraverbaux complexes à un enfant qui ne possède pas encore les fondations échoïques ou les mands élémentaires du Niveau 1.
  • La séparation explicite entre l’acquisition des compétences et les barrières d’apprentissage : dans l’ABLLS, un comportement perturbateur ou une hyper-sélectivité n’était que marginalement prise en compte dans le calcul global des compétences. Dans le VB-MAPP, Sundberg isole l’évaluation des barrières dans un protocole clinique autonome de 24 items. Cette dissociation permet de visualiser immédiatement pourquoi un enfant « stagne » : son profil de jalons peut être excellent, mais son profil de barrières révèle une dépendance critique aux guidances ou des troubles attentionnels qui neutralisent la généralisation de ses acquis.
  • L’intégration profonde du jeu social et du comportement avec les pairs : rompant avec l’image d’une ABA purement académique et mécanique, Sundberg introduit dès le Niveau 1 et amplifie aux Niveaux 2 et 3 l’évaluation systématique du jeu spontané, du jeu indépendant, de l’imitation des pairs et des interactions verbales non guidées en milieu de groupe. Le langage n’y est plus conçu comme un exercice scolaire solitaire, mais comme l’instrument organique de la socialisation humaine.

9. 9. Rôle institutionnel et fondation de ‘The Analysis of Verbal Behavior’ (TAVB)

9.1 Création et préservation d’un espace de recherche dédié

Dans l’histoire des disciplines scientifiques, la création d’une revue à comité de lecture spécialisée constitue souvent l’acte officiel d’émancipation et de légitimation d’un nouveau paradigme. Au début des années 1980, les chercheurs appliquant le modèle de B.F. Skinner se heurtaient à de grandes difficultés pour faire publier leurs travaux empiriques sur le comportement verbal. Les revues de psycholinguistique mainstream rejetaient ces manuscrits en raison de leur refus du mentalisme structuraliste, tandis que les revues phares de l’analyse du comportement, comme le Journal of Applied Behavior Analysis (JABA) ou le Journal of the Experimental Analysis of Behavior (JEAB), étaient saturées d’études portant sur le conditionnement opérant général ou la gestion des comportements extrêmes, réservant une place congrue aux subtilités de la linguistique skinnérienne.

Face à cet ostracisme éditorial, Mark Sundberg, avec l’appui visionnaire de Jack Michael et de quelques autres collègues, fonde en 1982 la publication Verbal Behavior News, qui se transforme dès 1985 en une véritable revue académique internationale : The Analysis of Verbal Behavior (TAVB). Sundberg assume la direction éditoriale et la gestion matérielle de la revue au cours de ses premières années décisives. Il veille avec une intransigeance bienveillante à ce que les articles publiés respectent à la lettre la cohérence terminologique et la rigueur conceptuelle léguées par Skinner, tout en encourageant la multiplication des devis expérimentaux à sujet unique pour valider cliniquement les protocoles d’enseignement.

Sous son impulsion, la revue grandit, conquiert une renommée internationale, et finit par être intégrée officiellement dans le giron éditorial de l’Association for Behavior Analysis International, étant aujourd’hui indexée par les plus grandes bases de données biomédicales mondiales et publiée par Springer. Le rôle de Sundberg en tant que rédacteur, auteur prolifique et membre permanent du comité de lecture a assuré la préservation historique d’un patrimoine scientifique qui, sans cet espace dédié, aurait couru le risque d’être dilué ou absorbé par les modes cognitivistes éphémères.

9.2 Impact sur la recherche empirique internationale

L’existence de TAVB, couplée au dynamisme personnel de Mark Sundberg, a produit un effet d’entraînement spectaculaire sur la recherche empirique appliquée dans les universités d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie. Des départements entiers de psychologie ont commencé à reproduire, étendre et systématiser les investigations sur les mécanismes d’acquisition des opérants verbaux.

Les protocoles d’analyse expérimentale du mand, du tact, de l’échoïque et de l’intraverbal ont été normalisés grâce aux articles fondateurs parus dans la revue. Des chercheurs de renommée mondiale, tels que Caio Miguel, Judah Axe, Anna Petursdottir ou Mark Dixon, ont pu publier leurs travaux novateurs explorant les zones frontières du comportement verbal : l’effet de l’acquisition du tact sur l’émergence indirecte de classes de stimuli équivalents, le rôle du comportement d’auditeur comme précurseur du naming (le répertoire de nomination unifié théorisé par Douglas Greer), et l’impact des contingences multiples sur la résolution de problèmes abstraits.

Sundberg a activement stimulé le rapprochement entre l’analyse fonctionnelle skinnérienne et les recherches contemporaines sur les classes d’équivalence de stimuli initiées par Murray Sidman. Il a démontré comment la maîtrise solide des opérants primaires répertoriés dans le VB-MAPP constituait le prérequis absolu sans lequel aucune dérivation relationnelle sophistiquée ou émergence de relations symétriques et transitives non enseignées directement ne pouvait raisonnablement s’opérer chez l’enfant autiste.

10. 10. Applications contemporaines auprès des troubles du spectre de l’autisme (TSA)

10.1 Révolution des pratiques d’intervention précoce en autisme

L’introduction des travaux de Mark Sundberg dans les protocoles d’intervention précoce pour enfants atteints de troubles du spectre de l’autisme a déclenché une véritable révolution paradigmatique au tournant des années 1990 et 2000. Historiquement, les programmes ABA de première génération, souvent dérivés des travaux pionniers mais rigides de l’institut Lovaas (le Young Autism Project de UCLA), s’appuyaient lourdement sur la conformité réceptive : l’enfant passait des centaines d’heures assis à une table à obéir à des instructions du type « Touche ton nez », « Montre le cercle » ou « Donne-moi la fourchette », les comportements vocaux étant enseignés de manière très tardive et souvent sous forme d’étiquetage mécanique (tact) de cartes d’images prédéterminées.

Sundberg a renversé cette logique pédagogique en démontrant cliniquement qu’un enfant autiste n’apprend pas à communiquer pour faire plaisir à un examinateur, mais pour influencer utilement son environnement social et matériel. En réinstallant l’enseignement fonctionnel du mand au sommet des priorités de l’intervention précoce, les cliniciens formés par Sundberg ont assisté à une transformation spectaculaire de l’écologie de leurs séances de thérapie :

  • Une diminution drastique des comportements sévères (automutilations, crises agressives) : dès lors que l’enfant découvre qu’une vocalisation brève, un signe de la main ou la sélection d’une image produit immédiatement l’effet désiré (obtenir un gâteau, stopper une activité bruyante, ouvrir une porte fermée), la fonction motrice de la crise de colère est court-circuitée de l’intérieur par une réponse de communication fonctionnelle de bien moindre coût énergétique.
  • Une diminution spectaculaire de l’évitement scolaire : l’intervenant n’est plus perçu comme le distributeur de consignes austères, mais comme le pourvoyeur et le facilitateur d’accès aux renforçateurs primaires et secondaires les plus puissants de l’environnement de vie.
  • Une personnalisation curriculaire chirurgicale : grâce au radar graphique fourni par les scores du VB-MAPP, l’équipe pluridisciplinaire n’applique plus de programme standardisé prêt à l’emploi. Si un enfant présente un niveau 2 robuste en tact mais un niveau 1 défaillant en mand, l’ensemble du curriculum réoriente ses ressources sur le rétablissement de la motivation et de l’autonomie des requêtes, évitant ainsi la construction d’un langage de surface stérile et désincarné.

10.2 Collaboration interdisciplinaire et formation des professionnels

Le déploiement des travaux de Mark Sundberg a profondément renouvelé le dialogue interdisciplinaire entre les analystes du comportement certifiés (BCBA), les orthophonistes (ou logopèdes), les psychologues du développement et les enseignants spécialisés. Longtemps marqué par une méfiance réciproque — les orthophonistes reprochant à l’ABA traditionnelle son caractère mécanique et décontextualisé, les comportementalistes reprochant à l’orthophonie son manque de données empiriques quantifiables et son recours à des métaphores cognitives invérifiables —, le terrain du comportement verbal est devenu un espace de réconciliation méthodologique sans précédent.

Le VB-MAPP est aujourd’hui couramment utilisé par des orthophonistes hospitaliers et libéraux qui y trouvent un cadre structural rigoureux sans rien perdre de leur sensibilité clinique aux composantes phonologiques et pragmatiques de la communication. Des milliers de professionnels à travers le globe se sont formés aux subtilités de l’évaluation : apprendre à mesurer un temps de latence, identifier précisément une rupture de contrôle du stimulus, manier avec fluidité les procédures de fading sans déclencher de crises d’extinction.

Cette universalité clinique a nécessité un effort gigantesque d’adaptation transculturelle et de traduction linguistique. Le VB-MAPP est aujourd’hui traduit, validé et utilisé dans plus d’une vingtaine de langues, dont le français, l’espagnol, l’italien, le chinois mandarin, le russe et le portugais. Sundberg lui-même a supervisé de nombreux processus d’adaptation pour s’assurer que les jalons verbaux ne soient pas simplement traduits mot à mot, mais qu’ils respectent scrupuleusement la complexité phonétique, morphologique et culturelle propre à chaque langue tout en conservant leur statut de variables opérantes universelles.

11. 11. Débats conceptuels, critiques et perspectives comparatives en psycholinguistique

11.1 Confrontation avec la Théorie des Cadres Relationnels (RFT)

L’analyse appliquée du comportement a connu, au cours des trois dernières décennies, un débat épistémologique interne d’une haute intensité intellectuelle : la confrontation directe entre le modèle du comportement verbal skinnérien orthodoxe, défendu avec constance par Mark Sundberg, et la Théorie des Cadres Relationnels (Relational Frame Theory ou RFT), conceptualisée par Steven C. Hayes et ses collègues Dermot Barnes-Holmes et Bryan Roche.

Les théoriciens de la RFT soutiennent que le conditionnement opérant direct et la taxonomie des opérants verbaux primaires de Skinner sont insuffisants pour rendre compte de la fulgurance et de la complexité du langage symbolique humain mature. Selon la RFT, le cœur du langage ne réside pas dans le renforcement direct de réponses motrices ou vocales spécifiques à des stimuli discriminatifs, mais dans une compétence opérante généralisée supérieure d’ordre supérieur : la capacité de dériver arbitrairement des relations entre des stimuli (arbitrarily applicable relational responding) en l’absence de tout entraînement direct ou de renforcement préalable, modifiant ainsi instantanément les fonctions de stimuli via des relations de coordination, d’opposition, de distinction, de comparaison, de hiérarchie ou de perspective déictique.

Ce schisme théorique a trouvé une traduction directe dans la création d’instruments d’évaluation concurrents, notamment le protocole PEAK (Promoting the Emergence of Advanced Knowledge) développé par Mark Dixon, qui intègre explicitement les principes de la RFT pour évaluer et enseigner l’apprentissage relationnel dérivé chez les enfants autistes. Mark Sundberg a pris part à ce débat avec une fermeté méthodologique constante :

  • Sundberg ne nie aucunement l’existence des compétences de dérivation et de transfert de fonction de stimulus ; il démontre néanmoins que ces répertoires avancés ne peuvent émerger dans le vide. Ils présupposent obligatoirement l’acquisition solide, dense et sur-apprise d’une multitude d’opérants primaires (mands, tacts, échoïques, intraverbaux) tels que répertoriés dans les Niveaux 1 et 2 du VB-MAPP.
  • Vouloir enseigner des cadres relationnels complexes ou des métaphores déictiques à un enfant dont le répertoire d’intraverbaux simples ou de tacts élémentaires est troué d’angles morts revient à tenter de poser le toit d’une bâtisse sans avoir coulé ses fondations de béton.
  • De nombreux cliniciens contemporains adoptent désormais une vision intégratrice pragmatique : ils utilisent le VB-MAPP de Sundberg pour installer méticuleusement le socle comportemental verbal primaire de 0 à 48 mois, puis mobilisent les protocoles dérivés de la RFT pour propulser l’enfant vers le raisonnement symbolique abstrait, la flexibilité cognitive et la pleine compétence métaphorique.

11.2 Critiques issues de la psycholinguistique cognitive et constructive

Au-delà des querelles intestines au béhaviorisme, le modèle skinnérien incarné par Mark Sundberg continue de faire face aux critiques récurrentes des sciences cognitives, de la linguistique générative et des approches constructivistes de l’acquisition du langage (telles que le modèle développemental de Michael Tomasello ou les théories socio-pragmatiques de Lev Vygotski). Les objections majeures formulées contre le modèle du comportement verbal portent généralement sur :

  • L’argument de la pauvreté du stimulus et de la créativité infinie : les structuralistes continuent de marteler qu’un être humain ne se contente pas de répéter des associations apprises par essais et erreurs ; un enfant de trois ans produit quotidiennement des phrases inédites qu’il n’a jamais entendues auparavant dans son environnement, ce qui prouverait l’existence d’une « grammaire universelle » innée ou d’algorithmes mentaux d’induction syntaxique.
  • La complexité de la récursivité et des structures propositionnelles enchâssées, réputées inaccessibles à une simple analyse en termes de chaînes opérantes de renforcement.

Face à ces objections centenaires, Mark Sundberg a apporté des réponses théoriques et empiriques particulièrement sophistiquées, s’appuyant notamment sur la partie la plus complexe mais la plus ignorée de l’ouvrage de Skinner : l’analyse des opérants autoclitiques. Un autoclitique est un comportement verbal dont l’émission dépend d’autres comportements verbaux du locuteur et qui a pour fonction de modifier ou de préciser la manière dont l’auditeur doit réagir à l’opérant verbal primaire associé. Par exemple, lorsque quelqu’un dit « Je pense qu’il va pleuvoir », l’énoncé de base « Il va pleuvoir » est un tact, tandis que l’expression « Je pense » est un autoclitique descriptif qui signale à l’auditeur le degré d’incertitude ou la faiblesse du contrôle de stimulus sous-jacent.

Sundberg démontre que la « syntaxe », loin d’être un mystérieux organe cérébral inné, n’est rien d’autre qu’un système complexe d’autoclitiques d’ordre supérieur (autoclitiques relationnels, manipulateurs, qualificatifs et négatifs) acquis par un apprentissage environnemental continu. Par ailleurs, il a prouvé expérimentalement que l’assemblage intraverbal multiple, combiné aux effets d’équivalence de stimulus, permettait de rendre compte de manière tout à fait exhaustive de la créativité et de la flexibilité linguistique sans avoir à postuler la moindre entité métaphysique ou mentale inobservable.

Néanmoins, les cliniciens reconnaissent que le modèle du VB-MAPP présente certaines limites objectives lorsque l’on aborde l’évaluation d’individus verbaux hautement fonctionnels, de niveau adolescent ou adulte, pour lesquels des dimensions de théorie de l’esprit, de métacognition, de régulation émotionnelle intime et de pragmatique conversationnelle implicite échappent encore partiellement à la grille d’analyse standardisée de l’outil, nécessitant des compléments cliniques issus de la psychologie contextuelle contemporaine.

12. 12. L’héritage scientifique et l’avenir des travaux initiés par Mark Sundberg

12.1 Consolidation des acquis dans la pratique clinique moderne

À l’heure actuelle, la contribution de Mark Sundberg à la psychologie contemporaine apparaît comme un monument d’utilité publique et de rigueur scientifique. Le VB-MAPP est universellement considéré comme l’étalon-or international de l’évaluation comportementale du langage dans les cliniques de l’autisme, les hôpitaux de jour, les cabinets pédiatriques et les écoles d’intervention précoce du monde entier. Sa présence est devenue la norme méthodologique incontournable pour toute prise en charge se revendiquant d’une pratique clinique fondée sur des données probantes (evidence-based practice).

Le rayonnement de Sundberg se mesure également à l’aune de la pérennité pédagogique qu’il a su orchestrer. Contrairement à certains théoriciens dont l’école de pensée s’éteint avec leur retrait de la scène académique, Sundberg a formé, supervisé et inspiré une pléiade de chercheurs brillants qui occupent aujourd’hui des chaires professorales majeures à travers le monde. Ces successeurs continuent de raffiner les analyses fonctionnelles des opérants verbaux, de publier des études de réplication à grande échelle et de développer de nouvelles applications cliniques.

L’ère contemporaine voit également l’héritage de Sundberg s’adapter avec une remarquable agilité aux révolutions technologiques numériques. Le VB-MAPP a été entièrement numérisé au travers d’applications logicielles sophistiquées (notamment VB-MAPP App), permettant aux équipes cliniques de collecter des données probantes en temps réel au chevet de l’enfant, de générer instantanément des visualisations graphiques de la trajectoire longitudinale des jalons et des barrières, et de partager les bilans de manière sécurisée et transparente avec les familles et les financeurs publics de la santé. Cette numérisation accélère considérablement la prise de décision thérapeutique et garantit une traçabilité sans faille des progrès de chaque apprenant.

12.2 Horizons futurs pour la recherche sur le comportement verbal

Loin de constituer un dogme figé, le modèle d’analyse du comportement verbal formalisé et disséminé par Mark Sundberg ouvre aujourd’hui des perspectives de recherche vertigineuses pour les décennies à venir. L’un des horizons les plus prometteurs et les plus urgents réside dans l’extension de ses protocoles au champ de la neurologie adulte et de la gériatrie, en particulier pour la réhabilitation des troubles neurologiques acquis tels que les aphasies post-accident vasculaire cérébral (AVC) ou les régressions linguistiques consécutives à des traumatismes crâniens majeurs ou des syndromes neurodégénératifs.

Des recherches cliniques récentes démontrent avec éclat que les patients aphasiques ayant perdu l’usage de la parole ne souffrent pas d’une disparition uniforme de leur langage, mais d’altérations sélectives de certains opérants spécifiques : un patient peut avoir perdu la capacité d’émettre des tacts sous contrôle visuel tout en conservant une motricité de mand fonctionnelle pour les besoins vitaux, ou inversement. L’application des procédures de transfert de contrôle de stimulus développées par Sundberg pour l’autisme permet de reconstruire pas à pas les répertoires communicationnels de ces adultes cérébrolésés avec une efficacité et une vitesse de récupération que la rééducation orthophonique classique peinait historiquement à atteindre.

Un autre chantier d’avant-garde concerne l’approfondissement de l’analyse expérimentale des comportements autoclitiques complexes, de l’auto-renforcement silencieux et des processus de résolution de problèmes (problem solving). Les chercheurs contemporains s’emploient à disséquer comment les chaînes intraverbales et les règles verbales auto-générées permettent à l’être humain de planifier son avenir, de résister à des impulsions immédiates et de déployer des conduites créatives face à des impasses environnementales.

En dressant le bilan panoramique d’une existence scientifique consacrée sans relâche, depuis 1950 jusqu’à nos jours, à l’élucidation empirique du comportement verbal, la figure de Mark L. Sundberg s’impose avec la clarté des grands bâtisseurs du savoir psychologique. Par son courage intellectuel face aux modes cognitivistes réductrices, par sa fidélité créatrice à l’héritage de B.F. Skinner et de Jack Michael, et par son ingénierie clinique prodigieuse au service des individus les plus vulnérables de notre société, il a prouvé que le langage n’est ni un mystère divin ni une mécanique biologique inaccessible : il est le produit vivant, malléable, émancipateur et profondément humain de nos interactions incessantes avec le monde.

Références

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