Biographie
L’histoire des sciences cognitives retient fréquemment la seconde moitié du vingtième siècle comme le théâtre exclusif de son émergence, consacrant l’avènement de la métaphore computationnelle et la déchéance progressive du dogme béhavioriste. Pourtant, une archéologie rigoureuse des concepts cardinaux de l’esprit révèle qu’une révolution tout aussi décisive, quoique plus feutrée et profondément humaniste, s’est opérée dès l’entre-deux-guerres au sein des laboratoires feutrés de l’Université de Cambridge. C’est là que Sir Frederic Charles Bartlett (1886-1969) a méthodiquement démantelé les présupposés mécanistes qui entravaient la psychologie expérimentale naissante, redéfinissant à jamais la mémoire humaine non pas comme une chambre d’enregistrement passive ou un musée d’empreintes fossilisées, mais comme un acte éminemment dynamique, reconstructif et indissociable de la matrice socioculturelle dans laquelle s’enracine le sujet pensant.
Formé initialement à la philosophie morale et aux sciences humaines avant de s’orienter vers la psychologie expérimentale sous la houlette de figures tutélaires de l’anthropologie britannique, Bartlett a su insuffler une sensibilité écologique singulière à une discipline alors tentée par un réductionnisme physiologique stérile. En contestant frontalement le paradigme dominant instauré par Hermann Ebbinghaus, qui mesurait l’oubli à l’aune de syllabes dépourvues de sens dans l’illusion d’une pureté méthodologique absolue, Bartlett a réintroduit la signification (meaning) au cœur de l’investigation psychologique. Son postulat épistémologique fondamental — selon lequel la mémoire opère constamment un « effort après la signification » — a jeté les bases d’une psychologie cognitive de la compréhension, de l’interprétation et de l’action située, anticipant de plusieurs décennies les modèles contemporains du traitement de l’information, de la pragmatique linguistique et des neurosciences constructivistes.
De ses protocoles célèbres exploitant des mythes amérindiens au sein de son chef-d’œuvre de 1932, Remembering, jusqu’à ses recherches appliquées d’une portée stratégique cruciale durant la Seconde Guerre mondiale au sein de l’Unité de recherche en psychologie appliquée (APU), Bartlett a façonné une œuvre monumentale. Ce parcours intellectuel, alliant la spéculation théorique la plus audacieuse aux impératifs concrets de l’ergonomie et de la survie humaine face à la machine, dessine les contours d’une pensée intégrative rare. Retracer la trajectoire de Frederic Bartlett, c’est ainsi explorer le berceau de la révolution cognitive européenne, mesurer la fécondité d’un dialogue constant entre laboratoire et terrain ethnographique, et redécouvrir la genèse de concepts aujourd’hui universels tels que le schéma mental, la rationalisation mémorielle et la cognition prospective.
1. Trajectoire biographique et formation intellectuelle de Sir Frederic Bartlett
1.1 Origines familiales et premières années de formation
Frederic Charles Bartlett naît le 20 octobre 1886 à Stow-on-the-Wold, une petite paroisse rurale nichée au cœur des collines du Gloucestershire. Issu d’un milieu social provincial et modeste, marqué par des ressources économiques limitées, le jeune Bartlett grandit dans un environnement apparemment éloigné des grands cercles académiques métropolitains. Cette modération des origines familiales imprime très tôt en lui une forme d’austérité studieuse, une ténacité intellectuelle et un pragmatisme aiguisé qui caractériseront l’ensemble de son itinéraire scientifique. Contrairement aux enfants des élites victoriennes empruntant d’emblée la voie royale des grandes public schools, Bartlett forge son identité intellectuelle dans une relative solitude laborieuse, développant une capacité d’autonomie remarquable face aux exigences du savoir formel.
Cette indépendance d’esprit se matérialise de manière éclatante lors de ses premières études supérieures. Bartlett s’inscrit au programme externe de l’Université de Londres (London External System), une institution pionnière qui permettait aux étudiants de préparer des diplômes universitaires complets sans assister physiquement aux cours magistraux, par le biais d’un apprentissage par correspondance exigeant. Dans ce cadre rigoureux, il s’immerge avec passion dans la philosophie, la logique, la philosophie morale et la sociologie naissante. En obtenant son Bachelor of Arts en 1910 avec les honneurs de première classe, puis son Master of Arts en 1912 avec une spécialisation en morale et éthique, Bartlett fait la preuve d’une discipline intellectuelle forgée par l’autodidaxie, capable d’assimiler les systèmes conceptuels les plus abstraits sans le secours direct d’un encadrement professoral quotidien.
Néanmoins, cette fréquentation assidue des grands textes philosophiques génère chez le jeune étudiant une insatisfaction grandissante face aux dérives purement spéculatives de la métaphysique idéaliste alors prévalente en Grande-Bretagne. S’il admire la cohérence interne des constructions rationnelles, Bartlett ressent vivement la nécessité d’ancrer les interrogations relatives à la nature de la conscience, du jugement et de la perception dans le sol ferme de l’observation empirique. Cette tension épistémologique marque un tournant décisif : la philosophie lui a fourni des questions fondamentales sur la genèse de la pensée et la constitution du sens, mais c’est vers la méthode scientifique, le laboratoire et l’analyse systématique des conduites observables qu’il décide de se tourner pour y apporter des réponses tangibles.
1.2 L’ancrage à l’Université de Cambridge et le mentorat de W.H.R. Rivers
En 1912, la trajectoire de Bartlett s’infléchit de manière irréversible lorsqu’il fait son entrée au St John’s College de l’Université de Cambridge. Cet environnement universitaire séculaire, alors en pleine effervescence scientifique, offre un contraste saisissant avec l’isolement studieux de ses années de formation par correspondance. Bartlett y découvre une communauté d’esprits vifs, engagés dans la redéfinition des frontières disciplinaires. C’est à Cambridge qu’il croise la route du médecin, psychiatre et anthropologue William Halse Rivers Rivers (W.H.R. Rivers), une figure dont l’influence intellectuelle et humaine s’avérera absolument fondatrice pour son évolution théorique. Rivers, tout juste revenu de la célèbre expédition anthropologique au détroit de Torrès, incarne un idéal scientifique pluridisciplinaire où la physiologie nerveuse, la psychologie clinique et l’ethnologie de terrain s’enrichissent mutuellement.
Sous la direction bienveillante et exigeante de Rivers, Bartlett apprend à décentrer son regard des strictes catégories occidentales. Rivers lui transmet une sensibilité anthropologique aiguë, l’initiant à l’idée que les processus mentaux ne peuvent être isolés des coutumes, des mythes et des structures institutionnelles qui façonnent l’existence des individus au sein de leur groupe social. En parallèle, Bartlett est profondément marqué par l’enseignement du philosophe et psychologue James Ward, figure historique de Cambridge qui défendait une conception organiciste et active de la vie mentale contre les réductions associationnistes mécanistes. Ward concevait l’esprit comme un agent téléologique engagé dans une lutte perpétuelle pour l’adaptation et la saisie du sens, une notion qui résonnera tout au long de la carrière de Bartlett.
L’intégration progressive de cette double filiation — l’anthropologie vivante de Rivers et la psychologie philosophique de l’action de Ward — permet à Bartlett d’échapper aux écueils du réductionnisme biologique strict. Il acquiert la conviction inébranlable que l’étude de l’esprit humain ne saurait se réduire à l’analyse en chambre de réflexes isolés ou de sensations élémentaires. Au sein du St John’s College, Bartlett élabore ainsi une vision holistique et intégrative de la psychologie, où l’expérimentation de laboratoire doit en permanence être informée par la compréhension des contextes culturels, historiques et sociaux qui confèrent aux conduites humaines leur signification véritable.
1.3 Ascension académique et reconnaissance institutionnelle
L’ascension de Bartlett au sein de l’organigramme universitaire de Cambridge s’opère avec une régularité impressionnante, témoignant de son autorité intellectuelle grandissante et de ses remarquables compétences d’administrateur scientifique. En 1914, il devient maître de conférences adjoint au laboratoire de psychologie expérimentale, travaillant sous l’autorité de Charles Samuel Myers, qui avait succédé à Ward et Rivers dans l’organisation de la recherche psychologique à Cambridge. Lorsque Myers quitte ses fonctions universitaires en 1922 pour se consacrer à la fondation du National Institute of Industrial Psychology à Londres, Bartlett s’impose tout naturellement comme son successeur désigné et prend la direction du laboratoire de psychologie de Cambridge, entamant une ère de transformations profondes.
Sous son impulsion vigilante, le laboratoire s’affranchit des tutelles disciplinaires périphériques pour s’ériger en un foyer d’excellence internationalement reconnu. En 1931, l’Université de Cambridge officialise cette souveraineté disciplinaire en créant spécialement pour lui la première chaire professorale de psychologie expérimentale de son histoire (Professorship of Experimental Psychology). Cette chaire consacre non seulement la réussite personnelle d’un homme venu de la périphérie académique, mais aussi l’entrée définitive de la psychologie scientifique au panthéon des disciplines nobles d’une des universités les plus prestigieuses du monde anglophone.
La reconnaissance par la communauté savante culmine en 1932 avec son élection au rang de membre de la Royal Society (Fellow of the Royal Society – FRS). Cette distinction suprême, accordée à une époque où la psychologie était encore regardée avec une condescendance teintée de scepticisme par les sciences exactes, constitue une validation sans précédent de la rigueur épistémologique de ses travaux. Bartlett continue de servir la nation britannique durant les décennies suivantes, mobilisant les ressources de la science psychologique lors des crises nationales majeures. Cette contribution exceptionnelle à la science et à l’effort de guerre est couronnée en 1948 par son anoblissement : Frederic Bartlett est fait Chevalier (Knight Bachelor) par le roi George VI, parachevant une trajectoire individuelle exceptionnelle qui a élevé la psychologie au rang d’instrument stratégique de l’État moderne et de composante essentielle des humanités scientifiques.
2. Le laboratoire de Cambridge et l’institutionnalisation de la psychologie expérimentale
2.1 Fondations et ethos du laboratoire expérimental de Cambridge
Le laboratoire de psychologie expérimentale de Cambridge, initialement esquissé à la fin du dix-neuvième siècle puis relocalisé dans des bâtiments dédiés sur Downing Site sous la conduite énergique de Charles Myers, ne constituait pas un simple assemblage d’instruments de mesure psychophysiques. Sous le magistère de Bartlett, ce lieu s’est doté d’un ethos profondément singulier qui tranchait de manière spectaculaire avec les modèles contemporains dominants. Alors que le laboratoire de Leipzig fondé par Wilhelm Wundt et exporté aux États-Unis par Edward Titchener cherchait à décomposer la conscience en atomes sensoriels par une introspection sur-entraînée, et que le béhaviorisme émergent de John B. Watson prétendait congédier purement et simplement les états mentaux au profit de réponses motrices réflexes, Cambridge a choisi une troisième voie, résolument naturaliste et écologique.
Pour Bartlett, le laboratoire ne devait en aucun cas fonctionner comme une tour d’ivoire coupée du monde réel ou un espace de stérilisation de la complexité humaine. L’éthique expérimentale qu’il y instaure repose sur le respect inconditionnel de l’intégrité fonctionnelle des conduites étudiées. Il refuse catégoriquement d’amputer les phénomènes psychologiques de leur contexte naturel sous le seul prétexte de faciliter leur quantification mathématique. Les protocoles mis au point au sein du laboratoire de Cambridge privilégient ainsi des tâches complexes, ouvertes, où l’individu est confronté à des situations d’apprentissage, de perception ou de remémoration qui font directement écho à l’expérience quotidienne. Les stimuli ne sont pas des bruits purs ou des flashs lumineux isolés, mais des récits, des images figuratives, des objets signifiants ou des dispositifs de coordination sensori-motrice.
Ce positionnement épistémologique unique a fait du laboratoire de Cambridge un creuset intellectuel d’où sont issues plusieurs générations de chercheurs britanniques d’exception. Des figures telles que Kenneth Craik, Donald Broadbent, Oliver Zangwill ou Alice Heim y ont forgé leurs armes conceptuelles, imprégnées de cette conviction barlettienne que la rigueur de l’expérimentateur réside dans sa lucidité théorique face à la variabilité humaine plutôt que dans l’accumulation aveugle de mesures physiologiques insignifiantes. Le laboratoire de Cambridge a ainsi fonctionné comme une communauté de pensée soudée, un sanctuaire de recherche appliquée et fondamentale où l’humain était toujours pensé dans la plénitude de ses déterminations biologiques, cognitives et culturelles.
2.2 Rôle éditorial et diffusion scientifique
L’influence institutionnelle de Frederic Bartlett ne s’est pas limitée aux murs de son laboratoire universitaire ; elle s’est déployée à l’échelle mondiale par le biais de son investissement décisif dans les organes de communication scientifique. De 1924 à 1948, Bartlett assure la direction éditoriale du prestigieux British Journal of Psychology, fondé au début du siècle par Ward et Rivers. Durant ce quart de siècle à la tête de la revue de référence de la Société britannique de psychologie, il façonne activement les standards méthodologiques, les débats théoriques et les priorités de recherche de l’ensemble de la communauté scientifique anglophone.
Dans ses fonctions éditoriales, Bartlett applique la philosophie pluraliste qui anime son propre laboratoire. Il refuse d’enfermer la revue dans un dogmatisme étroit, qu’il soit d’inspiration psychophysique, psychanalytique ou strictement statistique. Sous sa direction, le British Journal of Psychology devient une tribune privilégiée pour des travaux novateurs touchant aussi bien à la psychologie générale, à la psychologie différentielle, à la psychométrie naissante qu’aux études anthropologiques comparatives. Bartlett veille scrupuleusement à ce que les articles publiés ne sacrifient jamais l’intelligence du phénomène clinique ou comportemental sur l’autel d’une sophistication formelle creuse. Il encourage la publication de descriptions phénoménologiques fines, d’études qualitatives adossées à des données empiriques robustes, et d’hypothèses théoriques audacieuses.
Cette politique éditoriale confère à l’école britannique de psychologie expérimentale une visibilité et une respectabilité internationales incontestées. Tout en maintenant des liens de courtoisie intellectuelle avec les revues américaines et continentales, Bartlett positionne la psychologie britannique comme une alternative équilibrée et humaniste face aux excès mécanistes du béhaviorisme d’outre-Atlantique. Son rôle de gardien épistémologique et de promoteur de talents a ainsi permis à des dizaines de chercheurs prometteurs d’accéder à la reconnaissance académique, assurant à la pensée psychologique britannique une cohérence interne et un rayonnement qui ont perduré bien après son départ de la rédaction en chef.
2.3 Création de l’Unité de recherche en psychologie appliquée (APU)
L’un des accomplissements institutionnels les plus durables et les plus influents de Frederic Bartlett demeure sans conteste la fondation, en 1944, de l’Unité de recherche en psychologie appliquée (Applied Psychology Unit – APU) sous l’égide du Medical Research Council (MRC) britannique. Née dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, cette structure découle de la prise de conscience aiguë par l’amirauté et le ministère de l’Air de la nécessité de mobiliser la science psychologique pour résoudre des problèmes humains critiques : la fatigue extrême des veilleurs de radar, la saturation perceptive des pilotes de chasse et la désorganisation des réflexes sous la contrainte du combat technologique moderne.
Bartlett perçoit immédiatement que l’urgence de ces problématiques militaires n’exige pas un renoncement à la recherche fondamentale, mais au contraire son incarnation la plus noble. En établissant l’APU au sein même de l’écosystème scientifique de Cambridge, il crée un pont indestructible entre les questionnements théoriques sur l’attention, la mémoire ou l’apprentissage et les impératifs pratiques posés par la technologie industrielle et militaire. Pour diriger cette unité d’un genre nouveau, Bartlett recrute le brillantissime philosophe et mécanicien Kenneth Craik, dont le génie visionnaire conçoit l’esprit humain comme un système d’asservissement autorégulé capable d’élaborer des modèles internes du monde physique. Après la mort tragique et prématurée de Craik en 1945, Bartlett assume temporairement la direction de l’APU avant de la transmettre à ses élèves, au premier rang desquels figure Donald Broadbent.
L’APU s’affirme rapidement comme le berceau international de l’ergonomie cognitive moderne et de l’ingénierie des facteurs humains. Les recherches pionnières qui y sont conduites sur la vigilance prolongée, l’architecture attentionnelle à canal unique, la charge mentale de travail et le traitement de l’information sous stress constituent les fondations directes de la psychologie cognitive contemporaine. Par la création de l’APU, Bartlett a magistralement démontré que la psychologie appliquée n’est pas un sous-produit dégradé de la théorie pure, mais le banc d’essai indispensable et le moteur régénérateur de toute science authentique de l’esprit.
3. La rupture méthodologique avec le paradigme d’Ebbinghaus
3.1 Critique fondamentale des syllabes dépourvues de sens
Pour comprendre la singularité révolutionnaire de la pensée de Bartlett, il est indispensable de mesurer l’ampleur de sa rupture avec la tradition dominante initiée en 1885 par le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus. Dans son ouvrage séminal Über das Gedächtnis, Ebbinghaus avait fondé l’étude quantitative de la mémoire en inventant le protocole des listes de syllabes sans signification (constituées du modèle consonne-voyelle-consonne, comme *KEP*, *BUM*, *ZID*). L’ambition d’Ebbinghaus était d’une rigueur cartésienne impeccable : il s’agissait d’isoler la « mémoire pure » de toute interférence parasitaire liée aux associations biographiques antérieures, aux connaissances préalables, au sens des mots et aux affects des sujets. En quantifiant le nombre d’essais nécessaires pour apprendre et réapprendre ces listes à des intervalles de temps mesurés, Ebbinghaus avait établi ses célèbres courbes de l’oubli et du gain à l’apprentissage.
Face à cet édifice expérimental prestigieux, la critique formulée par Bartlett dans les années 1920 et consolidée dans son ouvrage Remembering est d’une radicalité sans compromis. Bartlett accuse le modèle d’Ebbinghaus de reposer sur une illusion épistémologique désastreuse. Selon lui, en voulant purifier le stimulus de toute signification, Ebbinghaus n’a pas isolé la mémoire naturelle : il a simplement créé une situation artificielle, abrutissante et profondément déconnectée de la vie psychologique réelle. Bartlett fait observer que l’esprit humain n’est pas un récepteur neutre capable d’enregistrer passivement du non-sens ; c’est un organisme vivant dont la propriété première, irrépressible et constante est précisément d’attribuer activement du sens à tout ce qu’il perçoit :
« Dès qu’une suite de lettres dépourvue de sens est présentée à un sujet normal, celui-ci s’efforce instantanément, presque malgré lui, d’y trouver une rime, une assonance, une réminiscence visuelle ou un indice sémantique capable de l’ancrer dans son expérience passée. »
Loin d’éliminer la signification, la méthode des syllabes sans sens introduit simplement des associations bizarres, instables et marginales, tout en occultant les mécanismes fondamentaux par lesquels la mémoire opère dans le monde réel. Bartlett plaide donc avec véhémence pour ce que l’on qualifiera plus tard de « validité écologique » des protocoles scientifiques : si l’on souhaite comprendre la mémoire humaine, il faut l’étudier lorsqu’elle traite des matériaux pour lesquels elle a été naturellement forgée par l’évolution biologique et l’histoire culturelle, c’est-à-dire des récits cohérents, des événements vécus, des visages humains et des configurations significatives du monde environnant.
3.2 Introduction de stimuli écologiquement valides
Conséquent avec sa critique épistémologique, Bartlett remplace méthodiquement les listes de non-sens par des stimuli intrinsèquement riches, complexes et signifiants. Au lieu d’imposer des contraintes mécaniques aux participants, il introduit dans son laboratoire de Cambridge un vaste éventail de matériaux expérimentaux empruntés à la vie quotidienne et aux traditions culturelles humaines. Il fait ainsi appel à des histoires narratives complètes, à des contes folkloriques traditionnels issus de cultures lointaines, à des récits descriptifs d’incidents vécus, ainsi qu’à des fragments textuels denses abordant des problématiques éthiques ou philosophiques.
Sur le plan visuel, Bartlett déploie la même audace méthodologique. Il abandonne les formes géométriques réductrices au profit de stimuli ambigus mais évocateurs : des dessins figuratifs d’animaux ou d’armes stylisées, des portraits de visages humains aux expressions contrastées, des esquisses de plans urbains, et des figures géométriques complexes dotées de propriétés spatiales ambiguës susceptibles de prêter le flanc à de multiples interprétations perceptives. En confrontant ses sujets à un tel matériel, Bartlett ne cherche pas à chronométrer des fractions de seconde, mais à observer la manière dont les processus de perception immédiate, les réactions émotionnelles spontanées et les mécanismes de conservation se coordonnent dans une synthèse psychologique unifiée.
Cette approche permet à Bartlett de mettre en lumière des phénomènes systématiquement ignorés par l’école associationniste : la manière dont l’intérêt personnel d’un individu oriente sa perception initiale, la façon dont ses attentes culturelles prédisposent son regard, et comment les réminiscences affectives modulent la structure de l’information encodée. En choisissant des matériaux qui sollicitent l’intelligence et la sensibilité des sujets, Bartlett ne fait pas de la psychologie un sous-système de la physique de laboratoire ; il l’élève au rang d’une science des conduites humaines intégrées, capable de rendre compte de la richesse, des ambiguïtés et des subtilités du fonctionnement de l’esprit aux prises avec la réalité.
3.3 L’approche naturaliste et qualitative de l’expérimentation
La rupture méthodologique opérée par Bartlett s’étend inévitablement au traitement des données et à la relation entre l’expérimentateur et son sujet d’étude. Là où la psychophysique classique et le paradigme d’Ebbinghaus ne retenaient que des indices quantitatifs froids — nombre d’items restitués avec exactitude, latence temporelle, pourcentages d’erreurs normées —, Bartlett adopte une méthodologie résolument naturaliste, clinique et qualitative. Pour lui, la simple métrique de l’exactitude numérique constitue un piège qui masque la réalité du fonctionnement mnésique : deux participants peuvent obtenir un score arithmétique identique de rappel tout en ayant mobilisé des dynamiques psychologiques radicalement divergentes.
Dans ses expériences, Bartlett écoute et consigne méticuleusement l’ensemble des verbalisations spontanées des sujets. Il enregistre leurs hésitations, leurs soupirs, leurs commentaires réflexifs (« Cela me rappelle une vieille histoire », « Je ne suis pas sûr, mais il me semble que l’homme est mort »), ainsi que les expressions manifestes de perplexité ou d’assurance indue. Il accorde une valeur diagnostique inestimable à l’*attitude* psychologique globale qui précède et accompagne la restitution du souvenir. Bartlett comprend que le sujet ne récite pas un contenu figé : il adopte une posture intellectuelle et affective déterminée, à partir de laquelle il tente de reconstruire ce qui a été précédemment expérimenté.
Ce choix épistémologique n’implique nullement un renoncement à la rigueur scientifique, mais une reconceptualisation fondamentale du statut de l’« erreur » mémorielle. Dans le paradigme traditionnel d’Ebbinghaus, l’omission, l’inversion ou l’altération du stimulus était traitée comme un simple déchet, une déficience contingente, un « bruit » statistique à minimiser. Pour Bartlett, au contraire, l’erreur est la fenêtre royale par laquelle le chercheur peut contempler les rouages intimes de l’esprit. Les transformations, les ajouts imaginaires, les condensations et les substitutions ne sont pas des pannes de la machine mnésique : ils constituent la manifestation positive, active et créatrice du travail de réorganisation opéré par les structures mentales du sujet pour maintenir la cohérence de son univers cognitif.
4. L’expérience séminale de « La Guerre des Fantômes » et ses protocoles
4.1 Le matériel expérimental et le choix du mythe amérindien
L’expérimentation la plus célèbre de Frederic Bartlett, devenue un classique absolu de la psychologie mondiale, repose sur l’utilisation d’un texte amérindien intitulé The War of the Ghosts (« La Guerre des Fantômes »). Ce récit n’a pas été conçu artificiellement dans le laboratoire de Cambridge ; il a été recueilli par le célèbre anthropologue Franz Boas auprès des populations Kathlamet de l’estuaire du fleuve Columbia, dans le nord-ouest des États-Unis, et publié originellement dans ses travaux linguistiques et ethnographiques. Le choix délibéré de ce matériel précis par Bartlett illustre de façon magistrale sa fécondation par l’anthropologie de son mentor W.H.R. Rivers.
Le conte relate l’histoire de deux jeunes hommes du village d’Egulac descendus au bord du fleuve pour chasser des phoques. Soudainement, des canoës de guerre apparaissent sur l’eau ; les guerriers les invitent à se joindre à eux pour mener une bataille en amont. L’un des jeunes hommes refuse en invoquant l’absence de ses proches et les risques mortels, tandis que l’autre accepte l’expédition. Lors du combat contre les habitants d’un village rival, le jeune homme entend les guerriers dire : « Cet Indien a été touché ». Pourtant, il ne ressent aucune douleur immédiate. C’est à ce moment précis que le récit précise : « Alors il pensa : « Ce sont des fantômes ! » ». De retour dans son village natal, le jeune homme tente de raconter l’aventure à ses proches, allume un feu, puis, à l’aube, quelque chose de noir s’échappe de sa bouche : il s’effondre, pris de convulsions, et meurt.
Ce récit possédait des propriétés structurelles exceptionnelles pour l’expérimentation psychologique. Du point de vue d’un étudiant ou d’un intellectuel d’Oxford ou de Cambridge du début du vingtième siècle, le texte présentait une étrangeté culturelle radicale. L’intrigue n’était régie ni par la causalité rationnelle occidentale, ni par les conventions narratives aristotéliciennes classiques. Les motifs surnaturels y apparaissaient de manière abrupte, les motivations des protagonistes demeuraient implicites, et des ellipses temporelles brutales rompaient la continuité logique élémentaire. En confrontant des sujets britanniques à ce matériel déroutant, le dessein stratégique de Bartlett était d’induire une puissante dissonance cognitive et d’observer, au ralenti et de manière contrôlée, comment l’esprit s’empare d’un objet étranger pour en réduire les aspérités et le conformer à ses propres grilles de lecture.
4.2 Le protocole de reproduction répétée
Afin de traquer la destinée mémorielle de ce conte dans l’esprit individuel, Bartlett met en œuvre le protocole expérimental rigoureux de la « reproduction répétée » (Repeated Reproduction). Le déroulement de l’expérience est méthodique : un participant lit attentivement le texte de « La Guerre des Fantômes » à deux reprises, à son propre rythme. Après une pause initiale de quinze minutes, au cours de laquelle toute consultation du texte original est rigoureusement exclue, le sujet est invité à rédiger par écrit le récit le plus fidèle possible de ce qu’il a lu. Puis, sans que le sujet ait jamais l’occasion de revoir le texte source, Bartlett sollicite de nouvelles restitutions écrites à des intervalles de temps croissants : après plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, et dans certains cas documentés, après plusieurs années (voire plus d’une décennie).
Les données empiriques recueillies par Bartlett au fil de ces reproductions successives constituent une moisson fascinante pour la compréhension de la psychodynamique mnésique. Loin de révéler une simple dégradation entropique où les éléments du texte s’effaceraient uniformément sous l’effet du temps qui passe, les protocoles mettent en lumière une profonde réorganisation qualitative interne. Dès la première reproduction à quinze minutes, le récit subit un remodelage structural drastique : le nombre de mots chute vertigineusement, l’agencement narratif se transforme et les singularités stylistiques originelles disparaissent. Mais le phénomène le plus spectaculaire réside dans la stabilisation précoce de cette version remaniée.
Bartlett constate que dès que le participant a élaboré sa première version altérée du récit, cette forme narrative personnelle devient la nouvelle matrice du souvenir. Lors des rappels ultérieurs, à six mois ou deux ans d’intervalle, le sujet ne cherche plus à se remémorer le texte originel de Franz Boas — qui est désormais inaccessible à sa conscience —, mais puise dans la structure stéréotypée qu’il a lui-même cristallisée lors des premières restitutions. L’oubli opère ainsi un travail hautement sélectif : il élimine impitoyablement les détails jugés marginaux ou discordants par le sujet, tout en sanctuarisant un noyau d’intrigue remanié et doté d’une cohérence narrative propre, parfaitement adaptée à l’économie cognitive de l’individu.
4.3 Le protocole de reproduction en série
Désireux de vérifier si les lois de la transformation mémorielle individuelle trouvent un écho dans les processus de transmission collective de l’information, Bartlett développe un second dispositif expérimental inspiré du jeu populaire du téléphone arabe : le protocole de la « reproduction en série » (Serial Reproduction). Dans cette modalité expérimentale, le sujet A lit le texte original et en rédige la reproduction après un court délai. Cette première reproduction textuelle produite par le sujet A constitue alors le matériel d’apprentissage unique présenté au sujet B. Le sujet B étudie la production de A, puis rédige sa propre version, laquelle est transmise au sujet C, et ainsi de suite, formant une chaîne continue de transmission humaine comprenant généralement une dizaine d’anneaux consécutifs.
Ce protocole fournit à Bartlett un laboratoire miniature d’une fécondité sociologique inouïe. Il permet d’observer, dans un cadre expérimental contrôlé et sur une échelle temporelle condensée, les transformations que subit un récit lors de sa dissémination à travers un tissu social. Les résultats obtenus sont saisissants : au fur et à mesure que l’histoire passe d’un esprit à l’autre, les distorsions narratives ne se contentent pas de s’additionner ; elles s’accélèrent de manière exponentielle, révélant la puissance des pressions adaptatives du groupe. Dès le troisième ou quatrième maillon de la chaîne, les aspérités culturelles du mythe kathlamet ont été entièrement polies par le sens commun occidental.
Grâce à ce paradigme de reproduction en série, Bartlett parvient à établir un parallélisme structural éclatant entre la dynamique mémorielle individuelle et les mécanismes d’émergence des traditions populaires, des rumeurs, des mythologies collectives et des idéologies partagées. Il démontre avec une élégance lumineuse que la genèse d’un mythe social ne résulte pas nécessairement d’une falsification délibérée ou d’un complot discursif conscient, mais découle naturellement du travail cumulatif d’esprits successifs qui, chacun à leur tour et en toute bonne foi, ajustent, simplifient et rationalisent les fragments d’information qui leur parviennent afin de les rendre immédiatement compréhensibles et transmissibles au sein de leur propre écosystème culturel.
5. Typologie des transformations mnésiques observées par Bartlett
5.1 Le phénomène de rationalisation
L’analyse qualitative scrupuleuse des centaines de reproductions accumulées par Bartlett lui a permis de dresser une typologie rigoureuse des dérives morphologiques subies par le matériau mémoriel. Parmi ces processus, le plus omniprésent, le plus puissant et le plus significatif sur le plan théorique est indéniablement le phénomène de rationalisation. Par ce terme, Bartlett ne désigne pas un mécanisme de défense psychanalytique au sens freudien, mais une opération cognitive fondamentale par laquelle l’esprit colmate activement les brèches logiques d’un récit pour le rendre intelligible et acceptable au regard de ses propres critères de vraisemblance.
Dans « La Guerre des Fantômes », la rationalisation se manifeste avec une évidence flagrante face aux éléments surnaturels ou aux ruptures de causalité. L’épisode où le guerrier s’écrie « Cet Indien a été touché » sans que le jeune homme n’éprouve de douleur immédiate représentait une énigme insoutenable pour les sujets britanniques éduqués. Dans les restitutions mémorielles, cet événement énigmatique est presque universellement réécrit au moyen de liens causaux conventionnels : les participants écrivent que « le jeune homme sentit une flèche pénétrer sa chair », ou que « sous l’effet du choc et de l’adrénaline, il ne réalisa pas immédiatement la gravité de sa blessure », voire que « la chair fut transpercée mais que le froid engourdit sa sensation ».
De même, la présence effective et dérangeante des « fantômes » subit une neutralisation sémantique méthodique. Dans les reproductions successives, les spectres cessent d’être des entités ontologiques réelles participant au combat. Les sujets transforment les fantômes en une simple métaphore, écrivant par exemple que « les guerriers combattaient avec une férocité spectrale » ou que « leur teint blafard les faisait ressembler à des spectres », ou encore que « le jeune homme, dans le délire de son agonie, crut apercevoir des fantômes ». La structure mythique originelle est ainsi systématiquement épurée de son opacité pour être convertie en une séquence dramatique sécularisée, régie par les canons occidentaux de la logique d’action, du mobile psychologique et de la causalité médicale.
5.2 Nivellement, condensation et omission sélective
Le deuxième faisceau de transformations documenté par Bartlett relève d’une économie drastique de moyens cognitifs, que la psychologie contemporaine nomme le nivellement (leveling) et l’omission sélective. Dès la première confrontation avec le texte amérindien, une déperdition massive de substance factuelle s’opère. Cependant, cette érosion ne frappe pas les composantes du récit de manière aléatoire. Ce sont d’abord et avant tout les noms propres atypiques, la toponymie locale et les titres spécifiques qui s’évaporent sans laisser de traces : le village d’« Egulac » disparaît presque immédiatement des mémoires, de même que les termes géographiques amérindiens non familiers.
Parallèlement, Bartlett met en évidence un phénomène spectaculaire de condensation : plusieurs épisodes distincts du récit originel sont fusionnés en une scène unique synthétique. Si le texte de départ mentionne des discussions préalables entre les villageois, des préparatifs nautiques et des observations sur les courants fluviaux, les participants regroupent l’ensemble de ces informations en une proposition condensée : « Il partit en guerre avec des compagnons ». La longueur globale du conte est ainsi réduite de plus de la moitié dès les premières restitutions écrites, le texte perdant son étoffe descriptive pour ne conserver que la trajectoire brute de ses péripéties cardinales.
Cette condensation s’accompagne d’un effacement implacable des nuances stylistiques, des ambiguïtés narratives et des rythmes poétiques propres à la littérature orale indigène. Les répétitions incantatoires, conçues pour être scandées, sont perçues par le lecteur occidental comme des redondances inutiles et se trouvent prestement supprimées. L’esprit ne conserve que les éléments qui concourent directement à la consolidation du thème narratif central qu’il a spontanément abstrait lors de la lecture. Tout ce qui résiste à cette thématisation globale, tout ce qui fait digression ou ornement culturel singulier, est impitoyablement sacrifié sur l’autel de la cohérence économique du souvenir.
5.3 Accentuation, dramatisation et familiarisation
L’envers dialectique du nivellement réside dans le phénomène de l’accentuation (sharpening), de la dramatisation et de la familiarisation. Tandis que la vaste majorité des détails contextuels est reléguée aux oubliettes de l’oubli, un nombre infime d’éléments spécifiques subit un grossissement optique disproportionné. Un détail isolé, dès lors qu’il possède une forte charge émotionnelle ou qu’il frappe de manière saisissante l’imagination du sujet, se trouve survalorisé, devenant le pivot autour duquel s’articule désormais l’ensemble de la restitution mnésique.
L’exemple le plus saisissant dans les protocoles de Bartlett concerne la scène finale de l’agonie du protagoniste : « Quelque chose de noir sortit de sa bouche ». Cette image corporelle dérangeante et hautement évocatrice est retenue par une écrasante majorité de participants, mais elle subit une métamorphose spectaculaire sous l’action conjointe de la dramatisation et de la familiarisation. Les sujets écrivent avec une assurance parfaite que « l’homme cracha son âme », qu’« un flot de sang sombre jaillit de ses lèvres », ou encore que « son esprit s’échappa sous la forme d’un souffle noir ». Le détail insolite est non seulement amplifié, mais il est immédiatement requalifié pour s’insérer dans l’iconographie religieuse ou médicale familière de la culture européenne.
La familiarisation opère également de manière continue sur le lexique matériel du quotidien. Dans la quasi-totalité des reproductions, les termes autochtones ou les réalités écologiques du Nord-Ouest pacifique sont inconsciemment remplacés par leurs équivalents britanniques contemporains :
- Les « pirogues » ou « canoës » (canoes) sont systématiquement traduits par « bateaux » (boats) ou de modestes « barques ».
- L’activité de « chasse aux phoques » (hunting seals), dépaysante pour un sujet de l’époque victorienne ou édouardienne, devient simplement l’activité de « partir à la pêche » (going fishing).
- Les armes traditionnelles, arcs et flèches, sont fréquemment modernisées en « fusils » ou « canons » de marine dans les séries de transmission prolongées.
Ces substitutions témoignent de manière irréfutable du fait que le participant ne conserve pas une photographie mentale fidèle des mots imprimés, mais assimile immédiatement le sens global de la scène à ses propres cadres d’expérience et à son registre lexical familier.
6. La théorie des schémas mentaux : genèse conceptuelle et dynamique cognitive
6.1 Origine du terme chez Henry Head et transposition bartlettienne
Pour conférer à cette foisonnante typologie empirique une assise théorique unifiée, Frederic Bartlett forge l’un des concepts les plus révolutionnaires de l’histoire de la psychologie : la notion de schéma (schema). Il est fondamental de souligner que Bartlett n’a pas inventé ce vocable ex nihilo. L’emprunt direct en revient aux travaux neurophysiologiques majeurs de Sir Henry Head, illustre neurologue britannique qui, dans ses recherches sur l’asomatognosie et la proprioception menées au tournant des années 1910 et 1920, avait postulé l’existence d’un « schéma postural » (postural schema).
Chez Head, le schéma postural désignait un modèle cortical constamment actualisé par les afférences sensorielles, permettant à l’organisme de connaître la position exacte de ses membres dans l’espace à chaque instant sans avoir besoin d’engager une inspection visuelle consciente. Chaque posture nouvelle, chaque mouvement corporel n’était pas comparé à une mémoire encyclopédique de toutes les positions passées de la vie du sujet, mais était référé instantanément à ce schéma plastique global, qui synthétisait en continu la trace intégrée de nos mobilités motrices antérieures.
Le coup de génie épistémologique de Bartlett consiste à arracher ce concept au champ strict de la physiologie neuro-motrice pour le transposer au sommet de l’architecture cognitive, dans l’ordre de la mémoire, de la perception sémantique et de la pensée abstraite. Chez Bartlett, le schéma devient :
« Une organisation active d’expériences, de réactions et de comportements passés, qui doit toujours être supposée opérante dans n’importe quel ordre de réaction organique bien coordonnée. »
Bartlett prend toutefois grand soin de se démarquer de toute réification de cette notion. Il récuse avec énergie l’acception statique que le sens commun pourrait conférer au terme de « schéma », refusant de l’assimiler à un casier de rangement poussiéreux, à un catalogue de fiches ou à une structure rigide préexistante. Le schéma bartlettien est un processus dynamique, une matrice fonctionnelle souple, un organisme vivant de connaissances sédimentées qui se transforme à chaque fois qu’il assimile un élément nouveau et qui régit la manière dont nous appréhendons l’inconnu.
6.2 L’effort après la signification (Effort after meaning)
Au cœur battant de la dynamique des schémas réside un principe ontologique qui traverse l’intégralité de l’œuvre de Bartlett : « l’effort après la signification » (effort after meaning). Ce concept, forgé pour désigner l’énergie vitale qui anime la cognition humaine, postule qu’aucun individu ne se confronte au monde dans une posture d’indifférence perceptive ou de neutralité descriptive. Dès l’instant où un stimulus sensible, aussi déroutant ou inachevé soit-il, frappe les récepteurs sensoriels d’un être humain, celui-ci déploie instantanément une force intentionnelle irrépressible pour y déceler un sens, un propos, une intentionnalité ou une utilité vitale.
Cet effort vers le sens n’est pas un calcul délibéré, lent et laborieux, conduit sous la supervision de la logique formelle ; il s’agit d’une prédisposition immédiate, viscérale et quasi-automatique de l’appareil psychologique. Face à une tache d’encre ambiguë, à un bruit insolite nocturne ou à une légende indienne déconcertante, l’esprit refuse le vide sémantique. Il projette instantanément les schémas issus de son expérience passée pour encadrer, façonner et coloniser le stimulus entrant. C’est précisément cet effort acharné qui explique l’ensemble des distorsions observées dans « La Guerre des Fantômes » : l’esprit des sujets britanniques n’a pu tolérer les lacunes explicatives du conte amérindien et a mobilisé l’ensemble de ses schémas culturels pour combler les vides et assigner une logique aux comportements des protagonistes.
L’effort après la signification révèle ainsi la nature intrinsèquement téléologique et constructiviste de la psychologie de Bartlett. Mémoriser n’est pas conserver une entité physique matérielle ; mémoriser, c’est maintenir et restaurer du sens. Lorsqu’un sujet est appelé à se souvenir d’un récit, son effort ne s’exerce pas vers la résurrection d’une chaîne syntaxique littérale de mots, mais vers la reconstruction active d’une signification globale cohérente. Le souvenir n’est donc pas la source du sens ; c’est le sens, laborieusement et activement reconstruit par l’effort psychologique du sujet, qui permet la réapparition et la mise en forme du souvenir.
6.3 L’attitude générale et le rôle des affects
L’une des intuitions les plus profondes et les plus modernes de Frederic Bartlett réside dans sa théorisation du primat de l’*attitude* et des affects dans la réactivation du matériel mémorisé. En étudiant scrupuleusement les témoignages introspectifs de ses sujets au moment où ils s’apprêtaient à coucher par écrit leurs rappels, Bartlett fait un constat capital : la toute première chose qui émerge dans la conscience du sujet au moment de l’évocation n’est jamais un détail factuel, un mot exact ou une image visuelle nette. C’est invariablement une attitude générale (general attitude), une coloration affective d’ensemble, une nébuleuse pré-verbale empreinte d’émotion.
Cette attitude fondamentale peut être faite de perplexité, de dégoût, d’amusement, d’effroi ou d’admiration esthétique face à l’histoire entendue des semaines plus tôt. Le participant se dit : « C’était une histoire particulièrement lugubre et violente », ou bien « Cela m’avait semblé totalement absurde et incohérent ». Cette disposition affective initiale, bien que vague et dépourvue de contours figuratifs précis, fonctionne comme le véritable chef d’orchestre de la remémoration. Elle fixe le diapason émotionnel à partir duquel le sujet va mobiliser ses schémas cognitifs pour reconstruire des événements compatibles avec cette tonalité affective initiale.
Bartlett met ainsi en évidence le rôle stabilisateur et directeur des affects dans la vie cognitive. L’émotion n’est pas un poison qui viendrait perturber la pureté d’un processus mnésique computationnel abstrait ; elle en est l’ancrage phénoménologique, le fil conducteur qui garantit la continuité de la conscience à travers le temps. Dès lors que l’attitude générale est convoquée, elle agit comme un puissant filtre sélectif : seuls les détails du souvenir originel qui vibrent à l’unisson de cette posture affective prédominante sont autorisés à revenir à la conscience, tandis que les faits discordants sont censurés ou remodelés afin de préserver l’harmonie émotionnelle globale de l’expérience intérieure du sujet.
7. L’acte de mémorisation comme processus reconstructif dans « Remembering » (1932)
7.1 Publication et structure de l’ouvrage fondateur de 1932
En 1932, les presses universitaires de Cambridge (Cambridge University Press) publient l’ouvrage qui consacrera définitivement Frederic Bartlett au firmament des sciences de l’esprit : Remembering: An Experimental and Social Study. Ce livre magistral, couronnement de plus de deux décennies d’investigations expérimentales minutieuses, de réflexions méthodologiques et d’observations ethnographiques, ne constitue pas seulement la présentation d’une série de résultats de laboratoire ; il s’impose d’emblée comme un manifeste épistémologique refondateur, opérant un basculement paradigmatique absolu dans l’histoire de la psychologie occidentale.
La structure architecturale de l’ouvrage est en elle-même d’une audace remarquable et traduit la volonté d’intégration disciplinaire de son auteur. Le livre se déploie en deux grandes parties complémentaires :
- La première moitié de l’ouvrage, d’inspiration résolument expérimentale, est consacrée à l’analyse fine des mécanismes de la perception, du rôle des images mentales et aux résultats méthodiques des expériences de reproduction répétée et sérielle appliquées à des récits textuels et des figures visuelles.
- La seconde moitié de l’ouvrage effectue un saut audacieux en portant le regard sur la dimension collective et interindividuelle des phénomènes mémoriels. Bartlett y théorise les fondements d’une psychologie sociale de la mémoire, analysant les notions de conventionnalisation culturelle, d’institutions sociales et la façon dont le groupe prescrit à l’individu ses modalités de conservation du passé.
Par cette synthèse magistrale, Bartlett démontre l’indivisibilité du psychologique et du social. Il s’oppose frontalement au découpage étanche des disciplines académiques, affirmant que l’acte de mémoire le plus intime d’un individu isolé dans un laboratoire est déjà, par essence, tissé d’habitus linguistiques, de préjugés culturels et de conventions collectives transmis par son milieu historique. Remembering transcende ainsi le statut de simple manuel expérimental pour s’ériger en traité philosophique sur la nature humaine, célébrant l’esprit comme un processus créateur perpétuel.
7.2 Opposition frontale au modèle de la trace mnésique statique
L’apport le plus révolutionnaire de Remembering réside dans son rejet viscéral et argumenté de la métaphore de la « trace mnésique » statique (memory trace ou engramme mécanique), qui régnait sans partage sur la psychologie depuis l’Antiquité platonicienne et aristotélicienne. Depuis des siècles, la mémoire avait été invariablement comparée à une tablette de cire où s’impriment des empreintes inaltérables, à une chambre noire photographique captant des clichés instantanés, à une bibliothèque dont les volumes sont rangés sur des étagères immobiles, ou à un musée où les reliques du passé reposent dans des vitrines scellées.
Contre ces métaphores de l’entrepôt et de la conservation inerte, Bartlett formule sa proposition cardinale, devenue l’aphorisme fondateur du constructivisme cognitif moderne :
« Le souvenir n’est pas la réexcitation d’innombrables traces isolées, fixes et sans vie. C’est une reconstruction imaginative, une fabrication construite à partir de la relation de notre attitude envers une masse active de réactions ou d’expériences passées, et d’un petit nombre de détails saillants qui émergent généralement sous forme d’images ou de mots. Il n’est donc presque jamais véritablement exact, même dans les cas les plus rudimentaires de remémoration routinière. »
Pour Bartlett, la mémoire n’est pas un acte de reproduction mimétique, mais un acte d’invention contrainte. Lorsque nous affirmons « me souvenir » d’un événement survenu dix ans plus tôt, notre cerveau ne projette pas un film archivé sur les murs de la conscience. Nous effectuons une performance narrative dans l’ici et maintenant, en mobilisant nos schémas actuels, nos désirs présents, la situation contextuelle qui sollicite notre parole, et quelques fragments visuels ou sémantiques résiduels qui surnagent du passé. Le souvenir est une création présente, un événement psychologique neuf forgé à chaque rappel. Cette vision démolit d’un seul coup l’illusion d’une mémoire-registre pour instaurer la mémoire comme une fonction d’action, hautement plastique, faillible par essence, mais infiniment adaptative.
7.3 Imagerie visuelle et perception constructive
Pour démontrer que cette nature reconstructive ne constitue pas une singularité réservée aux seuls récits linguistiques complexes, Bartlett consacre des chapitres capitaux de Remembering à l’analyse de l’imagerie visuelle et de la perception des formes graphiques. Il soumet ses étudiants de Cambridge à des séries de dessins énigmatiques, de signes géométriques ambigus ou de visages stylisés, leur demandant de les reproduire graphiquement après des délais variables selon des protocoles sériels et répétés analogues à ceux appliqués à « La Guerre des Fantômes ».
Les résultats de ces expériences graphiques apportent une confirmation éclatante et spectaculaire à sa thèse constructiviste. L’une de ses expériences les plus illustres présente aux sujets une figure stylisée originale, inspirée d’une représentation égyptienne ancienne, qui évoque de façon lointaine et abstraite une silhouette hybride. Dès la première reproduction au sein d’une chaîne de sujets britanniques, le premier dessinateur assimile le dessin ambigu au schéma familier d’une « tête de hibou » ou d’un « chat ». Lors des étapes suivantes de la reproduction sérielle, chaque dessinateur accentue inconsciemment les traits conformes à cette interprétation animale : les oreilles se dessinent avec netteté, les yeux s’arrondissent, des moustaches félines apparaissent, et au bout de dix maillons de la chaîne de transmission, le symbole abstrait originel s’est métamorphosé en un chat domestique parfaitement figuratif et dessiné selon les canons les plus stéréotypés de l’illustration occidentale.
Bartlett démontre ainsi une convergence fonctionnelle absolue entre les mécanismes de la perception sensorielle immédiate et ceux de la mémoire visuelle. Percevoir, c’est déjà schématiser ; se souvenir d’une image, c’est redessiner un concept. Les images mentales ne sont pas des vignettes photographiques entreposées dans un tiroir neuronal, mais des représentations transitoires, malléables et schématisées, qui fonctionnent comme des instruments pragmatiques au service de la reconnaissance et de l’action signifiante, soumises aux mêmes lois de conventionnalisation culturelle que les mythes oraux.
8. Psychologie appliquée, ergonomie cognitive et contributions durant les conflits mondiaux
8.1 Recherches sur l’effort sensoriel et la fatigue mentale durant la Première Guerre mondiale
L’engagement de Frederic Bartlett dans la recherche appliquée trouve son origine dès la Première Guerre mondiale, une période où la nature industrielle et technologique des combats confronte pour la première fois les états-majors à des défaillances humaines inédites. Sollicité par le ministère de la Guerre et la Royal Navy sous l’impulsion de Rivers et Myers, le jeune Bartlett est mobilisé pour enquêter sur les limites physiologiques et psychologiques des soldats et des marins confrontés à des environnements d’une agressivité sensorielle sans précédent.
Bartlett mène des investigations pionnières sur l’effort auditif et la fatigue mentale chez les opérateurs des tout premiers systèmes d’écoute sous-marine (les hydrophones), chargés de détecter la présence des sous-marins ennemis (U-Boote) dans les abysses de la Manche et de la mer du Nord. Ces marins, isolés des heures durant dans des cabines exigües avec des casques rivés sur les oreilles, devaient discriminer d’infimes anomalies acoustiques au milieu d’un vacarme assourdissant de parasites marins et de bruits de moteurs. Bartlett documente avec une précision clinique la désintégration rapide des capacités d’attention sélective, l’apparition d’hallucinations auditives causées par la surcharge sensorielle et l’effondrement spectaculaire de la vigilance prolongée.
Ces travaux amènent Bartlett à formuler des concepts précurseurs sur la distinction capitale entre la fatigue musculaire périphérique et la véritable « fatigue mentale » centrale. Il démontre que la dégradation de la performance d’un opérateur ne résulte pas d’un simple épuisement énergétique des organes récepteurs, mais de la rupture de la coordination temporelle des processus mentaux supérieurs, une désynchronisation des schémas d’anticipation. Cette première expérience au service des armées de la Couronne permet à la psychologie de Cambridge de faire la preuve éclatante de son utilité sociale et stratégique, convainquant définitivement Bartlett que le laboratoire expérimental et le terrain opérationnel doivent s’enrichir mutuellement.
8.2 La Seconde Guerre mondiale et la performance des pilotes de la RAF
L’avènement de la Seconde Guerre mondiale marque l’apogée opérationnel de l’école de Cambridge. Conscient que la survie du Royaume-Uni dépend de la maîtrise de l’espace aérien lors de la bataille d’Angleterre, Bartlett place son laboratoire au service exclusif de la Royal Air Force (RAF). Sous sa direction générale, et avec le concours génial de son jeune collaborateur Kenneth Craik, est conçu un dispositif expérimental révolutionnaire : le célèbre « Cambridge Cockpit » (le cockpit de simulation de Cambridge).
Ce dispositif constitue l’un des tout premiers simulateurs de vol opérationnels équipés d’enregistreurs de bord précis, reproduisant fidèlement les commandes, les turbulences et les tableaux de bord des chasseurs Spitfire et des bombardiers Lancaster. Bartlett et Craik y enferment des pilotes chevronnés pour des sessions de vol simulé pouvant durer plusieurs dizaines d’heures consécutives, soumettant leur organisme à des stress multiples : privation de sommeil, signaux d’alarmes contradictoires, pannes imprévues et conditions de vol aux instruments par visibilité nulle. Bartlett étudie méticuleusement ce qu’il conceptualise sous le terme de « dégradation de la compétence complexe » (skill fatigue) :
- Contrairement à une baisse graduelle et linéaire des réflexes, le pilote épuisé maintient longtemps l’illusion d’une performance correcte sur ses tâches élémentaires.
- En réalité, l’architecture globale de son pilotage s’effondre de l’intérieur : ses marges de tolérance à l’erreur s’élargissent dramatiquement sans qu’il en prenne conscience.
- Le pilote cesse d’anticiper les dérives instrumentales, ne réagissant plus qu’en catastrophe aux situations d’urgence avec un timing désynchronisé.
- Le champ attentionnel se rétrécit de manière obsessionnelle sur une seule jauge au détriment de la surveillance globale de l’appareil.
Ces observations cliniques et quantitatives débouchent sur des recommandations ergonomiques immédiates qui sauveront d’innombrables vies de pilotes de la RAF. Bartlett et son équipe imposent une refonte complète des tableaux de bord, exigeant une standardisation de l’agencement spatial des cadrans, la rationalisation des contrastes visuels, l’introduction de codes couleur instinctifs et la redéfinition des protocoles de rotation des équipages, instaurant pour la première fois dans l’histoire aéronautique la prise en compte scientifique des limites de la cognition humaine dans la conception des machines de guerre.
8.3 Fondation des principes modernes du facteur humain et de l’ergonomie
Les succès scientifiques et opérationnels engrangés durant les années de guerre conduisent Frederic Bartlett à formaliser une nouvelle discipline scientifique à l’interface de la psychologie, de la physiologie et de l’ingénierie : l’ergonomie (ergonomics) et l’étude des facteurs humains (human factors). En 1949, Bartlett est l’un des pères fondateurs et le premier président de l’Ergonomics Research Society en Grande-Bretagne, la toute première association savante de ce type au monde.
La doctrine ergonomique défendue par Bartlett opère un renversement copernicien dans le monde du travail industriel et de la technologie. Jusqu’alors, la tradition tayloriste dominante considérait que l’opérateur humain devait être sélectionné, dressé et contraint pour s’adapter coûte que coûte aux exigences mécaniques des machines industrielles. Bartlett prend le contre-pied absolu de cette approche aliénante et contre-productive. Il proclame que c’est à l’ingénieur de concevoir la machine, ses commandes, ses leviers et ses interfaces d’affichage en fonction rigoureuse des caractéristiques sensorielles, perceptives et temporelles de l’esprit humain.
Bartlett théorise avec une profondeur visionnaire le concept de poursuite motrice continue (tracking behaviour) et le rôle crucial des mécanismes de rétroaction (feedback) dans la coordination motrice. En analysant la manière dont un individu ajuste ses gestes pour maintenir une cible dans un viseur ou contrôler une machine-outil, il conçoit l’être humain non plus comme un moteur à vapeur biologique, mais comme un canal de traitement de l’information doté d’une capacité limitée, d’un temps de cycle interne et d’un système d’anticipation fondé sur des modèles internes du monde physique. Bartlett pose ainsi, dès la fin des années 1940, les prémices théoriques indispensables qui permettront à la cybernétique de Norbert Wiener et à la théorie de l’information de Claude Shannon de s’incarner dans les pratiques de l’informatique naissante et de l’ergonomie cognitive contemporaine.
9. L’exploration de la pensée : « Thinking: An Experimental and Social Study » (1958)
9.1 La pensée définie comme une extension des habiletés motrices et perceptives
Vingt-six ans après la parution de Remembering, Frederic Bartlett consolide sa réflexion épistémologique en publiant en 1958 son autre grand ouvrage magistral : Thinking: An Experimental and Social Study. Cet ouvrage tardif, rédigé après sa retraite officielle de l’Université de Cambridge, s’attaque au sommet de l’édifice mental : la faculté de penser, le raisonnement abstrait et la créativité intellectuelle. Fidèle à sa constante démarche anti-cartésienne, Bartlett refuse catégoriquement d’envisager la pensée comme une opération désincarnée, un commerce purement spirituel avec des idées pures ou le simple respect mécanique des tables de vérité de la logique formelle.
Le postulat révolutionnaire qui traverse l’ouvrage est d’une audace théorique saisissante : Bartlett affirme que la pensée de haut niveau n’est rien d’autre qu’une extension organique et évolutive directe des habiletés motrices et perceptives complexes (skills). Pour lui, le scientifique qui résout une énigme théorique, le juge qui pèse des arguments juridiques ou l’artiste qui compose une symphonie mobilisent des structures de traitement dont l’architecture fonctionnelle est rigoureusement identique à celle de l’artisan expert qui façonne une pièce de bois ou du sportif qui ajuste un geste technique parfait dans l’espace :
« Penser est une habileté humaine de haut niveau, qui partage avec les habiletés motrices corporelles les plus raffinées les mêmes exigences de séquentialité temporelle, de détection de points de non-retour, de correction de trajectoire et de sensibilité aux contraintes structurelles de la matière sur laquelle elle opère. »
Cette unification conceptuelle des activités motrices les plus élémentaires et des activités intellectuelles les plus éthérées constitue une rupture radicale avec les dualismes classiques. Bartlett montre que toute pensée experte implique un apprentissage préalable, l’acquisition d’automatismes souples, l’ajustement continu du timing cognitif et la capacité d’anticiper le coup suivant. Penser n’est pas contempler ; c’est agir dans un champ de contraintes virtuelles avec la même dextérité pragmatique qu’un corps en mouvement dans un environnement physique.
9.2 Le comblement de lacunes (Gap-filling) comme mécanisme fondamental
Au cœur de cette analyse fonctionnelle de la pensée, Bartlett identifie et formalise ce qu’il considère comme le mécanisme cognitif universel par excellence : le « comblement de lacunes » (gap-filling). Dans n’importe quelle situation de vie réelle, l’individu n’est jamais confronté à un univers informationnel parfait et complet. Les données transmises par la perception sont parcellaires, les témoignages sont équivoques, les prémisses logiques sont incomplètes. La fonction vitale de la pensée consiste précisément à jeter un pont au-dessus de ce vide informationnel pour permettre la continuité de l’action.
Bartlett propose une typologie fine des différentes formes que peut revêtir ce travail d’inférence structurée :
- L’interpolation : Le sujet dispose d’un point de départ connu et d’un point d’arrivée identifié, mais la chaîne intermédiaire des événements fait défaut. L’esprit doit alors inventer les maillons manquants de manière à restaurer la fluidité causale.
- L’extrapolation : L’individu observe un fragment de séquence temporelle ou logique et doit prolonger la trajectoire vers un futur invisible ou des conséquences inobservées en se fiant aux propriétés directionnelles intrinsèques des données initiales.
- La complétion structurelle : Face à un ensemble de stimuli lacunaires, l’individu mobilise la configuration globale d’un schéma pour en déduire les caractéristiques des parties invisibles.
Pour Bartlett, ce saut par-dessus le vide n’est jamais un coup de dés hasardeux ; il est strictement guidé par les contraintes objectives du matériau et par les schémas organisateurs de l’observateur. C’est ici que l’induction et la déduction se rejoignent dans un geste cognitif commun. Penser, c’est utiliser les indices périphériques immédiatement disponibles pour transcender l’incomplétude de la réalité. Ce mécanisme d’inférence constructive explique tant la capacité du détective à reconstituer une scène de crime que celle du médecin posant un diagnostic différentiel à partir de symptômes équivoques, ou celle de l’enfant qui comble spontanément les silences d’un récit d’adulte.
9.3 Pensée en système fermé versus pensée créative et aventureuse
Poussant plus loin son exploration des architectures de la réflexion, Bartlett établit dans Thinking une distinction épistémologique lumineuse entre deux grands régimes de fonctionnement de l’esprit : la pensée en système fermé (closed-system thinking) et la pensée créative ou « aventureuse » (adventurous thinking).
La pensée en système fermé correspond aux situations cognitives où le champ des possibles, les données de départ et les critères de validité terminale sont préalablement circonscrits par des règles formelles intangibles. C’est le domaine par excellence des mathématiques classiques, de la logique déductive formelle, des jeux de stratégie codifiés comme les échecs, ou des puzzles. Dans ce cadre, la tâche du penseur consiste à explorer un espace de recherche clos pour atteindre une solution nécessaire, unique et prévisible. Les pas de la pensée sont strictement normés par les axiomes du système ; le succès se mesure à l’absence de faute logique et à l’exactitude de la démonstration.
À l’opposé de cette rigueur normative, Bartlett consacre des pages éblouissantes à la célébration de la pensée aventureuse. Cette forme supérieure de la créativité intellectuelle intervient dans les situations ouvertes, face aux révolutions scientifiques, aux impasses paradigmatiques ou à la création artistique authentique. Le penseur aventureux refuse de se laisser enfermer dans les limites du système de règles existant. Il fait preuve d’une disposition cognitive singulière : la capacité de s’affranchir délibérément de la tyrannie des schémas mentaux hérités, de браver les évidences communes, d’accepter l’ambiguïté radicale et de faire dialoguer des champs de savoirs jusque-là réputés incommensurables.
Bartlett fait observer que toutes les avancées fondamentales de la civilisation humaine — qu’il s’agisse de la théorie de la relativité d’Albert Einstein, des découvertes microbiennes de Louis Pasteur ou de l’émergence des formes théâtrales shakespeariennes — ne résultent pas de l’application scrupuleuse d’une pensée en système clos, mais de ces audacieuses embardées de la pensée aventureuse, capable de briser les structures cristallisées du passé pour instituer de nouveaux schémas de compréhension de l’univers.
10. Dimensions sociales, culturelles et anthropologiques de l’œuvre
10.1 La perspective anthropologique héritée de l’expédition au détroit de Torrès
Il serait fondamentalement réducteur de confiner la stature de Frederic Bartlett au seul pré carré de la psychologie de laboratoire britannique. L’originalité profonde de son œuvre réside dans l’irrigation permanente de sa démarche par l’anthropologie sociale, un héritage intellectuel direct de la célèbre expédition anthropologique au détroit de Torrès (Cambridge Anthropological Expedition to Torres Strait) menée en 1898 sous la direction d’Alfred Cort Haddon, à laquelle participèrent W.H.R. Rivers et Charles Myers.
Cette expédition pionnière avait pour mission de soumettre les populations indigènes de Mélanésie à des protocoles psychophysiques rigoureux (mesure des seuils d’acuité visuelle, de sensibilité tactile, d’illusions d’optique et de temps de réaction). Les résultats de cette entreprise avaient provoqué un séisme épistémologique aux répercussions majeures : ils avaient démontré empiriquement l’absence totale de supériorité des Européens sur les populations dites « primitives » quant aux facultés sensorielles fondamentales. Les capacités biologiques de l’esprit humain étaient universellement partagées. Les différences comportementales constatées ne relevaient pas d’une inégalité raciale biologique, mais découlaient exclusivement des pratiques culturelles, de l’éducation et de l’adaptation écologique des groupes humains à leur environnement.
Bartlett a été profondément nourri par ces conclusions dès son arrivée à Cambridge. Il a conçu une méfiance indéracinable envers toutes les théories racialistes, évolutionnistes linéaires ou biologiques qui prétendaient hiérarchiser l’esprit humain à partir de critères organiques. Pour lui, la psychologie générale ne pouvait progresser qu’en s’adossant à l’observation ethnographique de terrain. Il refusait l’universalisme abstrait des laboratoires occidentaux qui érigeaient l’étudiant anglo-saxon mâle en mètre-étalon de l’humanité entière, exigeant que l’étude des fonctions cognitives prenne systématiquement en compte la diversité des institutions sociales au sein desquelles ces fonctions prennent naissance et s’actualisent.
10.2 Les enquêtes de terrain chez les Swazi (1932)
Loin de se contenter d’analyses anthropologiques de seconde main, Frederic Bartlett décide de soumettre ses théories de laboratoire à l’épreuve du terrain ethnographique. Au début des années 1930, il entreprend un voyage d’étude prolongé en Afrique australe, s’immergeant au sein de la population des Swazi (au Swaziland, actuel Eswatini). Son objectif scientifique est précis : évaluer la nature et l’étendue de la mémoire chez des individus appartenant à une société de tradition orale, dépourvue de supports d’écriture généralisés.
Bartlett y recueille des données fascinantes qui déconstruisent d’autres mythes coloniaux tenaces. L’administration britannique locale affirmait couramment que les Swazi possédaient une « mémoire prodigieuse », quasiment magique ou photographique, capable de restituer n’importe quelle séquence verbale avec une exactitude mécanique impossible pour un Européen. Bartlett teste méthodiquement cette allégation en soumettant des membres de la communauté swazie à des tâches mémorielles arbitraires et sans signification pour eux (des listes de messages administratifs ou des suites d’ordres militaires). Les résultats sont sans appel : sur ces tâches artificielles, la performance des Swazi est strictement ordinaire, et leurs erreurs sont tout à fait comparables à celles des sujets britanniques.
En revanche, lorsque Bartlett sonde les compétences mémorielles des Swazi dans les domaines qui constituent le cœur battant de leur vie économique, culturelle et symbolique — au premier rang desquels figure le bétail et les transactions pastorales —, les résultats observés s’avèrent prodigieux :
« Un bouvier swazi était capable de se remémorer avec une minutie étourdissante les détails individuels de dizaines de têtes de bétail vendues ou échangées des années auparavant : la coloration spécifique de la robe, la courbure des cornes, l’origine généalogique de la bête, ainsi que l’identité précise de l’acheteur et les témoins présents lors de la transaction. »
Cette observation de terrain apporte une éclatante confirmation transculturelle à la théorie barlettienne des schémas. La mémoire exceptionnelle ne découle pas d’une faculté brute de l’encéphale, mais de l’orientation sélective des intérêts collectifs du groupe social. C’est la valeur culturelle incommensurable accordée au bétail dans la société swazie qui structure des schémas cognitifs ultrasophistiqués, permettant l’encodage, l’organisation et la récupération sans faille d’informations d’une complexité vertigineuse. Bartlett démontre magistralement que la mémoire individuelle est toujours médiatisée par les priorités axiologiques de la communauté d’appartenance.
10.3 La conventionnalisation et la mémoire collective
De retour de ses observations africaines et fort des données cumulées dans Remembering, Bartlett théorise les mécanismes par lesquels la culture imprime sa marque sur les représentations individuelles, forgeant le concept de conventionnalisation (conventionalisation). La conventionnalisation désigne le processus sociologique et psychologique par lequel un élément culturel étranger (un conte, un outil matériel, un symbole graphique, une croyance rituelle) est progressivement digéré, assimilé et remodelé par un groupe récepteur jusqu’à perdre sa forme originale pour s’harmoniser parfaitement avec les normes, les valeurs et les stéréotypes préexistants de la culture d’accueil.
Ce concept crée une passerelle conceptuelle d’une profondeur saisissante avec les travaux contemporains du sociologue français Maurice Halbwachs sur Les cadres sociaux de la mémoire (1925). Bien que travaillant dans des cadres académiques différents — l’école durkheimienne pour Halbwachs, la tradition empirique de Cambridge pour Bartlett —, les deux penseurs parviennent à des conclusions étrangement convergentes :
- La mémoire individuelle ne s’exerce jamais dans un vide pneumatique ; elle s’édifie au sein de cadres sociaux partagés (la langue, la famille, la classe sociale, la nation).
- Le souvenir n’est pas une résurrection du passé, mais une reconstruction du passé opérée à partir des exigences, des intérêts et des valeurs du présent social.
- La conservation de récits partagés constitue le ciment indispensable au maintien de la cohésion, de la solidarité organique et de l’identité des groupes humains à travers les vicissitudes du temps historique.
Bartlett refuse néanmoins la dissolution durkheimienne de l’individu dans une « conscience collective » hypostasiée. Fidèle à son empirisme méthodologique, il maintient toujours son attention sur l’organisme individuel concret comme lieu où s’éprouve et s’actualise l’effort mémoriel. Mais cet esprit individuel est pensé comme partie prenante indissociable de son tissu communautaire : il n’y a pas d’un côté un cerveau biologique isolé et de l’autre une culture extérieure ; l’esprit humain est culturel de part en part, et ses schémas cognitifs sont la cristallisation intériorisée des conventions partagées avec ses semblables.
11. Réception critique, éclipses et réévaluations méthodologiques
11.1 L’hégémonie béhavioriste et la mise à l’écart initiale aux États-Unis
Malgré l’accueil enthousiaste réservé à Remembering au Royaume-Uni et dans certains cercles psychologiques européens, l’œuvre de Bartlett se heurte, dès sa parution et pour près de trois décennies, à une indifférence polie, voire à une hostilité déclarée de la part de la psychologie académique américaine. Des années 1930 jusqu’à la fin des années 1950, la psychologie expérimentale d’outre-Atlantique est écrasée sous la chape de plomb du néo-béhaviorisme, incarné par des figures impérieuses telles que Clark Hull, Edward Tolman et, plus tard, B.F. Skinner.
Pour l’orthodoxie béhavioriste dominante, axée sur le modèle stimulus-réponse (S-R), les travaux de Bartlett faisaient figure d’hérésie méthodologique ou de survivance anachronique d’une psychologie philosophique pré-scientifique. Des concepts cardinaux tels que le « schéma », l’« effort après la signification » ou l’« attitude générale » étaient violemment rejetés comme des entités mentalistes invérifiables, impossibles à observer directement dans un labyrinthe pour rats ou une boîte de conditionnement opérant. Les psychologues américains formés à l’apprentissage de paires associées de syllabes reprochaient à Bartlett le flou opérationnel de ses définitions et l’absence d’une métrique formelle capable d’alimenter des équations mathématiques de renforcement.
De surcroît, le style expérimental de Cambridge — fondé sur de petits échantillons d’étudiants, des analyses qualitatives approfondies de textes narratifs et un mépris affiché pour les tests de signification statistique complexes et les plans factoriels rigides — était regardé avec une immense condescendance par les laboratoires américains suréquipés. Isolé géographiquement et conceptuellement d’un monde académique obsédé par la quantification comportementale extérieure, Bartlett assiste ainsi à une longue éclipse de ses théories aux États-Unis, où la mémoire humaine continua d’être assimilée à l’apprentissage aveugle de listes de mots désincarnés dans la droite lignée d’Ebbinghaus.
11.2 Les tentatives de réplication et le débat méthodologique
L’arrivée des années 1950 et 1960 voit s’ouvrir une période de réévaluation critique des protocoles barlettiens au sein même de la psychologie britannique et anglophone. Des chercheurs rigoristes, soucieux de formaliser les protocoles de Cambridge, entreprennent des tentatives systématiques de réplication de l’expérience de « La Guerre des Fantômes », jetant une lumière plus nuancée sur certains résultats originaux. Des psychologues tels qu’Oliver Zangwill et Jan Gomulicki soulignent que la magnitude des distorsions narratives varie considérablement en fonction des consignes initiales délivrées aux sujets et de leur niveau d’instruction préalable.
Le coup de semonce méthodologique le plus retentissant est asséné en 1967 par l’étude classique d’Alan Gauld et John Stephenson. Dans un article rigoureux, Gauld et Stephenson soumettent le protocole de Bartlett à un contrôle expérimental impitoyable, comparant les rappels obtenus sous des consignes ordinaires et sous des consignes explicites imposant une exactitude quasi-judiciaire, sanctionnant sévèrement les suppositions et les inventions imaginatives. Leurs conclusions démontrent que lorsque l’on explicite aux participants qu’ils ne doivent rapporter que les éléments dont ils sont rigoureusement certains, le taux d’exactitude factuelle augmente de façon spectaculaire et les rationalisations fantaisistes chutent vertigineusement.
Ce constat pousse les critiques à poser une question épistémologique lancinante : les distorsions observées par Bartlett reflétaient-elles une incapacité cognitive réelle de la mémoire à conserver la trace originale, ou résultaient-elles d’un biais pragmatique lié au contrat implicite de l’expérimentation ? Dans la vie quotidienne comme dans un laboratoire universitaire bienveillant, lorsqu’on demande à quelqu’un de « raconter une histoire », l’individu adopte naturellement une posture de conteur : il comble les blancs pour plaire à son auditoire et produire un récit fluide. Gauld et Stephenson suggèrent ainsi que Bartlett a peut-être confondu les stratégies de communication sociale des sujets avec les limites structurelles de leur système de stockage mnésique. Néanmoins, loin d’anéantir l’œuvre de Bartlett, ces débats méthodologiques raffinés n’ont fait qu’en souligner l’extraordinaire pertinence, contraignant la discipline à distinguer plus précisément entre encodage, conservation, récupération et pragmatique du témoignage verbal.
11.3 La réhabilitation par la révolution cognitive des années 1960 et 1970
L’effondrement inéluctable du paradigme béhavioriste à la fin des années 1950 et le triomphe de la « révolution cognitive » propulsent enfin Frederic Bartlett au rang de prophète visionnaire et de père fondateur de la psychologie moderne. L’acte de baptême de cette résurrection théorique éclatante intervient en 1967 avec la publication de l’ouvrage séminal d’Ulric Neisser, simplement intitulé Cognitive Psychology. Dans ce livre fondateur qui unifie le nouveau champ disciplinaire, Neisser consacre des développements enthousiastes à Remembering, célébrant Bartlett comme le précurseur le plus lucide, le plus pénétrant et le plus en avance sur son temps de toute l’histoire des sciences de l’esprit.
Neisser démontre que les intuitions de Bartlett — l’esprit comme agent actif traitant l’information, le rejet de la copie passive, l’effort après la signification et l’intervention décisive de connaissances structurées dans la perception — constituent le socle même du modèle cognitif naissant. À une époque où les ordinateurs commencent à servir de métaphore de la pensée, la psychologie redécouvre avec émerveillement que Bartlett avait déjà conceptualisé l’organisation des connaissances bien avant l’informatique, sans tomber dans les pièges de l’abstraction mécanique qui menaçaient les premiers cognitivistes computationnels.
Les informaticiens et pionniers de l’intelligence artificielle naissante, confrontés au défi insurmontable de doter des machines de la capacité de comprendre le langage naturel ou de reconnaître des scènes visuelles, butent précisément sur le problème que Bartlett avait résolu quarante ans plus tôt : pour comprendre une phrase simple (« L’homme entra au restaurant et commanda une soupe »), une machine ne peut pas se contenter d’additionner des définitions de dictionnaire ; elle doit posséder une masse active de connaissances antérieures organisées, des « schémas » de situations sociales qui lui permettent de combler instantanément les immenses lacunes du texte. La redécouverte de Bartlett n’est donc pas une simple affaire d’érudition historienne ; elle devient la source d’inspiration théorique indispensable qui permet aux sciences cognitives de s’arracher au réductionnisme pour penser enfin la complexité de l’intelligence humaine.
12. Postérité et résonances contemporaines dans les sciences cognitives
12.1 L’essor de la théorie des schémas et des scripts en psychologie cognitive
L’influence posthume de Frederic Bartlett s’est diffusée avec une fécondité incomparable au sein de tous les départements de psychologie cognitive du globe à partir des années 1970 et 1980. C’est à cette période que le concept de schéma quitte son statut de métaphore intuitive pour devenir un modèle formellement articulé de l’organisation des connaissances en mémoire à long terme. Le psychologue cognitiviste David Rumelhart érige la « théorie des schémas » en modèle dominant du traitement de l’information humaine, formalisant le schéma comme une structure de données complexe comprenant des variables, des valeurs par défaut et des procédures d’instanciation capables de rendre compte aussi bien de la lecture experte que de la résolution de problèmes mathématiques.
Dans le même élan, Roger Schank et Robert Abelson enrichissent directement la vision barlettienne en introduisant en 1977 la célèbre notion de scripts (scénarios cognitifs). Un script désigne la schématisation mnésique d’une suite standard d’actions sociales récurrentes (comme le script classique du restaurant : entrer, s’asseoir, commander, manger, payer l’addition, partir). Schank et Abelson démontrent expérimentalement que lorsqu’on présente à des sujets un récit dans lequel une étape ordinaire du script est volontairement omise (« Jean est entré au restaurant, il a savouré son steak et il est rentré chez lui »), les participants, interrogés quelques jours plus tard, affirment avec une conviction inébranlable que Jean a payé son addition, insérant spontanément l’action manquante issue de leur schéma culturel. C’est la confirmation quantitative éclatante de l’effort barlettien de rationalisation et de comblement de lacunes.
Cette architecture conceptuelle a révolutionné en profondeur la psycholinguistique, la psychologie de l’éducation et les sciences de l’apprentissage. Il est désormais universellement admis qu’apprendre à lire ou acquérir un nouveau savoir ne consiste pas à empiler mécaniquement des informations nouvelles dans une mémoire vierge, mais à mobiliser, ajuster, restructurer et enrichir les schémas préexistants de l’apprenant. La didactique contemporaine tout entière repose sur cet héritage barlettien : l’accès au savoir passe impérativement par la construction active du sens à travers le prisme de ce qui a déjà été préalablement intégré et signifié par le sujet.
12.2 Les faux souvenirs et la psychologie du témoignage oculaire
L’application la plus spectaculaire, la plus médiatisée et la plus lourde de conséquences sociétales de la pensée de Bartlett s’incarne sans conteste dans les travaux monumentaux menés depuis la fin des années 1970 par Elizabeth F. Loftus sur la malléabilité de la mémoire et la psychologie du témoignage oculaire en milieu judiciaire. Loftus a explicitement reconnu sa dette intellectuelle envers le maître de Cambridge, dont elle a étendu les principes au domaine critique des cours de justice pénales.
À travers des centaines d’expériences mondialement célèbres, Loftus a documenté « l’effet de désinformation » (misinformation effect) : la manière dont des souvenirs d’événements complexes (comme un accident de la circulation ou un vol à main armée) peuvent être rétroactivement altérés, contaminés et même entièrement fabriqués par la simple exposition du témoin à des questions suggestives posées a posteriori. Si l’on demande à un témoin ayant visionné un accident de voiture : « À quelle vitesse roulaient les voitures lorsqu’elles se sont fracassées l’une contre l’autre ? » plutôt que « lorsqu’elles se sont heurtées », le témoin non seulement surestime drastiquement la vitesse des véhicules, mais affirme faussement, une semaine plus tard, avoir vu des bris de verre au sol (alors qu’aucun bris de verre n’était présent sur la vidéo originale) :
« Le souvenir humain ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo judiciaire qui capturerait la scène une fois pour toutes. C’est une page d’écriture constamment ouverte, où de nouveaux indices, des pressions sociales ou des termes verbaux subtils peuvent venir réécrire la trace originelle à l’insu absolu du témoin le plus honnête. »
Ces découvertes ont provoqué un séisme retentissant dans les systèmes judiciaires internationaux, conduisant à la révision de protocoles d’audition de témoins, à la méfiance envers les souvenirs dits « retrouvés » sous hypnose, et à l’interdiction de techniques d’interrogatoire suggestives susceptibles d’implanter d’authentiques faux souvenirs chez des innocents. En appliquant la leçon barlettienne de la reconstruction active aux défaillances dramatiques de la justice humaine, Loftus a transformé les intuitions théoriques de Remembering en un rempart indispensable pour la défense des libertés civiles et l’éthique de la vérité testimoniale.
12.3 Approches neurocognitives contemporaines : consolidation et cerveau prospectif
L’ultime sacre de Sir Frederic Bartlett se joue actuellement sur le terrain des neurosciences cognitives les plus avancées, là où l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et la biologie moléculaire cellulaire sont venues apporter une validation biologique vertigineuse à ses modèles psychologiques décrits il y a près d’un siècle. Pendant des décennies, la neurobiologie a cherché en vain l’engramme statique barlettiennement réfuté : cette trace physique unique, figée et localisée dans un recoin anatomique du cortex qui contiendrait l’archive pure d’un événement passé.
La découverte contemporaine des processus de reconsolidation synaptique a définitivement dynamité le mythe de la trace statique. Les neurobiologistes ont démontré que chaque fois qu’un souvenir ancien est réactivé par le cerveau, la trace mnésique retourne temporairement à un état biologiquement labile, plastique, vulnérable et modifiable au niveau moléculaire, nécessitant une nouvelle synthèse protéique pour être reconsolidée en mémoire à long terme. Si un élément d’information nouveau intervient lors de cette fenêtre temporelle de réactivation, il est physiquement incorporé à la trace biologique consolidée. La neurobiologie moléculaire confirme ainsi littéralement le mot d’ordre barlettien : se souvenir n’est pas réveiller une empreinte inerte, c’est reconstruire et réécrire chimiquement le passé dans les conditions chimiques du présent.
Parallèlement, les travaux séminaux menés par Daniel L. Schacter et ses collaborateurs autour de la théorie du « cerveau prospectif » (prospective brain) et du réseau du mode par défaut (Default Mode Network) ont éclairé la finalité évolutive de cette nature reconstructive. Les neuroscientifiques ont découvert avec stupéfaction que les mêmes réseaux cérébraux sous-corticaux et corticaux (l’hippocampe, le cortex préfrontal ventromédian, le précunéus) s’activent avec une intensité rigoureusement identique lorsque nous nous souvenons d’un événement passé réel et lorsque nous nous projetons par l’imagination dans une scène future fictive :
« Si l’évolution biologique nous a dotés d’une mémoire constructive, faillible, plastique et malléable plutôt que d’un enregistreur photographique rigide et parfait, c’est précisément parce que la fonction biologique première de la mémoire n’est pas de contempler le passé avec une fidélité d’archiviste, mais d’utiliser avec une souplesse infinie les fragments recombinables de nos expériences antérieures pour simuler, prédire, planifier et affronter les défis imprévisibles du futur. »
Cette convergence magistrale entre la psychologie qualitative de 1932 et l’imagerie cérébrale du vingt-et-unième siècle parachève la grandeur de Sir Frederic Bartlett. Son œuvre monumentale, née de l’écoute patiente des hésitations humaines au sein d’un laboratoire de province anglaise, apparaît aujourd’hui comme l’une des colonnes fondamentales de l’édifice des sciences de l’esprit, nous rappelant avec une force inaltérable que se souvenir est avant tout l’acte poétique, adaptatif et profondément vivant par lequel l’être humain s’efforce sans relâche de conférer un sens au monde et à son propre destin temporel.
Références
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