Franco Basaglia – 1924 1980

Franco Basaglia

  • 11 mars 1924, Venise – 1980
  • Italienne
  • Psychiatrie démocratique
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Contributions majeures

  • Désinstitutionnalisation et fermeture des asiles psychiatriques
  • Loi 180 de 1978
  • Mouvement Psichiatria Democratica
  • Concept de mise entre parenthèses de la maladie mentale

Biographie

L’histoire de la psychiatrie contemporaine s’articule autour d’une ligne de fracture fondamentale, un avant et un après incarnés par l’irruption d’une figure singulière et intransigeante : le psychiatre vénitien Franco Basaglia. Penseur radical, clinicien imprégné de phénoménologie et militant politique infatigable, Basaglia a accompli ce qu’aucun réformateur médical n’avait osé concevoir avant lui : la démolition matérielle, institutionnelle et épistémologique de l’asile d’aliénés. Loin de se cantonner à une simple modernisation hygiéniste ou à un adoucissement philanthropique des modalités d’enfermement, son entreprise a mis au jour la fonction politique et ségrégative de l’institution psychiatrique, révélant comment la médecine mentale classique s’était constituée comme un dispositif d’annihilation de la subjectivité sous couvert de neutralité scientifique.

De ses premières armes au sein de l’hôpital psychiatrique provincial de Gorizia au début des années 1960 jusqu’au triomphe législatif de la Loi 180 en 1978, la trajectoire de Basaglia se caractérise par une articulation permanente entre rigueur théorique et pragmatisme subversif. En déplaçant le centre de gravité de la psychiatrie du diagnostic nosographique vers l’existence concrète de l’homme souffrant, il a formulé un impératif éthique inédit : mettre la maladie mentale « entre parenthèses » pour redonner au sujet aliéné sa voix, sa citoyenneté et ses droits civiques inaliénables. Cette démarche n’était pas une négation abstraite de la souffrance psychique, mais une offensive contre l’institution asilaire qui, par ses micro-pouvoirs disciplinaires et sa violence quotidienne, surajoutait une aliénation sociale dévastatrice à la détresse existentielle initiale.

Cet article propose une traversée exhaustive de la vie, de l’œuvre et de l’héritage de Franco Basaglia (1924-1980). En retraçant les fondements philosophiques de sa pensée — nourrie par Husserl, Merleau-Ponty, Sartre, Gramsci et Foucault —, les expérimentations concrètes de Gorizia et de Trieste, les batailles syndicales de Psichiatria Democratica ainsi que les prolongements internationaux de son combat, nous analyserons comment cette révolution italienne continue d’interpeller notre présent. À l’heure où les tentations de la néo-institutionnalisation et de la réduction biomédicale refont surface dans les politiques de santé publique mondiales, la pensée basaglienne demeure un phare critique d’une brûlante actualité.

1. Les origines intellectuelles et le contexte biographique de Franco Basaglia (1924-1961)

1.1 Jeunesse vénitienne et engagement antifasciste

Franco Basaglia naît le 11 mars 1924 à Venise, au sein d’une famille issue de la haute bourgeoisie lagunaire, établie dans le quartier historique de San Polo. Deuxième d’une fratrie de trois enfants, il grandit dans un univers familial cultivé, polyglotte et profondément attaché aux traditions humanistes, bénéficiant d’une éducation soignée qui favorise très tôt son goût pour la littérature classique, la musique et les débats intellectuels. Son père, ingénieur naval respecté, transmet à ses enfants un sens aigu de la rigueur intellectuelle, tandis que sa mère nourrit chez le jeune Franco une vive sensibilité artistique. Pourtant, cette jeunesse apparemment préservée se déploie dans l’Italie muselée par le régime autoritaire de Benito Mussolini. Dès l’adolescence, Basaglia éprouve une réticence viscérale envers le conformisme martial, la rhétorique nationaliste et l’embrigadement idéologique imposés par la dictature fasciste, développant une conscience politique aiguisée au contact d’autres jeunes étudiants contestataires de Venise.

L’année 1943 marque un tournant irréversible dans sa trajectoire avec l’effondrement du fascisme institutionnel, l’occupation allemande du nord de l’Italie et l’instauration de la république fantoche de Salò. Âgé de dix-neuf ans, refusant catégoriquement de servir la machine de guerre fasciste, Basaglia rejoint activement les rangs de la Résistance vénitienne (*Resistenza*), participant au réseau d’action du Parti d’Action (*Partito d’Azione*), formation politique marquée par un socialisme libéral, antifasciste intransigeant et résolument républicain. En décembre 1944, à la suite d’une dénonciation, il est appréhendé par les milices fascistes et jeté dans la sinistre prison de Santa Maria Maggiore à Venise. Cette expérience de la captivité, qui dure environ six mois jusqu’à la libération de la ville en avril 1945, constitue l’événement séminal de son existence. Confronté à la dégradation physique, à la promiscuité suffocante, à la terreur arbitraire et à l’odeur prégnante de la claustration carcérale, Basaglia fait l’apprentissage direct de la dépossession de soi imposée par les structures d’enfermement étatiques.

Cet emprisonnement politique précoce n’est pas une simple péripétie biographique ; il constitue la matrice affective et intellectuelle de toute sa posture clinique ultérieure. Lorsqu’il pénètrera pour la première fois dans un asile psychiatrique seize ans plus tard, c’est cette même odeur de terreur, d’excréments et de déchéance institutionnelle qu’il reconnaîtra immédiatement. Dès la fin des hostilités au printemps 1945, profondément transformé par l’épreuve de la guerre et habité par un impératif éthique de reconstruction démocratique, Franco Basaglia s’inscrit à la Faculté de médecine et de chirurgie de la prestigieuse Université de Padoue. Diplômé avec les honneurs en 1949, il décide de consacrer son exercice médical à l’exploration des profondeurs de la subjectivité humaine en s’orientant vers la clinique des maladies nerveuses et mentales.

1.2 La formation académique padouane et l’influence phénoménologique

À l’Université de Padoue, Franco Basaglia entreprend sa spécialisation en neuropsychiatrie au sein de la Clinique des maladies nerveuses et mentales, sous la férule du professeur Gennaro Perini. Durant plus d’une décennie, de 1950 à 1961, il occupe les fonctions d’assistant universitaire et de médecin adjoint, participant assidûment aux consultations, aux charges d’enseignement et aux recherches de laboratoire. L’ambiance psychiatrique dominante de l’après-guerre en Italie demeure alors farouchement imprégnée de positivisme, d’organicisme et d’une nosographie héritière directe de l’école allemande d’Emil Kraepelin. Pour la majorité des maîtres padouans, la folie est une lésion cérébrale objectivable, une aberration génétique ou un déficit constitutionnel que le clinicien doit classifier avec une froideur taxonomique, neutralisant toute dynamique relationnelle ou existentielle entre le médecin et le patient.

En réaction contre cette approche réductionniste qui transforme le malade en un réceptacle passif de symptômes, Basaglia s’immerge avec passion dans la philosophie européenne contemporaine. Il se tourne vers la méthode phénoménologique initiée par Edmund Husserl et prolongée en France par Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. À travers les concepts d’intentionnalité, de corporéité vivante (*Leib*) et de conscience incarnée, Basaglia découvre les instruments épistémologiques lui permettant de contester l’objectivation naturaliste du sujet souffrant. La phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty lui enseigne que le corps n’est pas un mécanisme biologique clos, mais le lieu même de l’ouverture au monde et de l’intersubjectivité, une perspective qui dynamite d’emblée la vision mécaniste de la psychiatrie classique de son temps.

Parallèlement, Basaglia assimile de manière magistrale les travaux psychiatriques de l’analyse existentielle (*Daseinsanalyse*) développée par Ludwig Binswanger et la phénoménologie clinique d’Eugène Minkowski. Chez Binswanger, il trouve une grille de lecture permettant de concevoir le délire ou la mélancolie non comme de simples déficits cognitifs, mais comme des « formes a priori de la présence au monde », des modalités singulières par lesquelles un être humain tente de négocier son angoisse face au néant et à l’altérité. La notion de « temps vécu » chez Minkowski renforce sa conviction que la maladie psychique altère la structure temporelle même du sujet, exigeant du médecin une posture d’écoute compréhensive plutôt qu’un regard diagnostique inquisiteur. Cette maturation intellectuelle féconde éloigne irrévocablement Basaglia du modèle dominant padouan, posant les jalons d’une rupture théorique qui ne tardera pas à le marginaliser au sein du corps professoral.

1.3 La marginalisation universitaire et le choix de la pratique asilaire

L’hétérodoxie assumée de Franco Basaglia, son refus de se plier aux dogmes de l’académisme médical et son indépendance d’esprit finissent par susciter une hostilité croissante au sein de la Faculté de médecine de Padoue. Alors que ses pairs publient des traités de pharmacologie expérimentale ou des études nosographiques traditionnelles, Basaglia rédige des essais audacieux où la clinique dialogue avec la philosophie continentale, interrogeant la notion de corps vécu chez les schizophrènes ou la dialectique du regard médical. Ses prises de position critiques envers l’arrogance universitaire et son refus d’adhérer aux réseaux clientélistes de la démocratie chrétienne, alors toute-puissante dans le monde académique de Vénétie, scellent son destin universitaire. En 1961, lorsqu’il postule à l’agrégation et sollicite un poste de professeur titulaire, le corps professoral padouan lui signifie sans ambiguïté que les portes de l’université lui sont définitivement closes.

Conscient que sa carrière académique est bloquée, Basaglia prend une décision capitale qui va bouleverser l’histoire de la médecine : quitter l’université pour briguer la direction d’un asile public. Il postule au concours pour le poste de directeur de l’hôpital psychiatrique provincial de Gorizia, une petite cité frontalière située aux confins du Frioul et de la Yougoslavie. Pour les pontes de la médecine padouane, cette nomination est perçue comme un bannissement провинcial, une relégation administrative dans une institution déchue, loin du prestige des amphithéâtres. Pour Basaglia, qui prend officiellement ses fonctions à Gorizia à l’automne 1961, ce départ représente au contraire le saut salutaire de la théorie vers le réel, l’occasion de confronter ses intuitions phénoménologiques à la vérité nue de la clinique asilaire.

Le choc de son arrivée à Gorizia est d’une violence inouïe. Loin des débats raffinés de la clinique universitaire de Padoue, Basaglia découvre un univers concentrationnaire peuplé de près d’un millier d’hommes et de femmes privés de tout droit, réduits à l’état de sous-humanité. Les dortoirs empestent l’urine et les détergents industriels ; les fenêtres sont grillagées, les portes closes à double tour ; des patients sont attachés à des lits de contention par des sangles en cuir, tandis que d’autres errent prostrés, vêtus d’uniformes informes sans boutons ni lacets pour prévenir toute déviance. Face à ce spectacle dégradant, le souvenir de son incarcération politique de 1944 refait brutalement surface. Basaglia réalise avec effroi que l’asile psychiatrique traditionnel ne soigne rien : il reproduit trait pour trait la structure punitive, oppressive et mortifère de la prison fasciste, agissant comme un appareil d’écrasement délibéré de toute subjectivité humaine.

2. L’expérience fondatrice de Gorizia (1961-1968) : La brèche asilaire

2.1 L’état des lieux de l’asile traditionnel italien

L’institution asilaire que Franco Basaglia découvre à Gorizia en 1961 est le produit direct d’un édifice législatif anachronique : la loi Giolitti n° 36 du 14 février 1904. Ce texte de loi, véritable monument d’hygiénisme répressif, stipule que doivent être internées dans un hôpital psychiatrique les personnes affectées d’une aliénation mentale dès lors qu’elles deviennent « dangereuses pour elles-mêmes ou pour autrui, ou qu’elles sont cause d’un scandale public ». La psychiatrie italienne du début des années 1960 est donc structurellement subordonnée à une logique de sécurité publique et d’ordre policier. L’internement psychiatrique relève d’une procédure juridico-administrative où le procureur et le préfet jouent un rôle prépondérant, entraînant automatiquement pour l’interné la perte de ses droits civiques, de son statut juridique, de sa capacité patrimoniale ainsi que son inscription infamante au casier judiciaire.

Dans ce cadre normatif, la vocation soignante de l’asile est un leurre complet ; l’asile est avant tout un dispositif d’isolement social et de neutralisation des classes populaires considérées comme marginales, improductives ou dérangeantes. À Gorizia, comme dans tous les asiles de la péninsule, la vie quotidienne est soumise à une violence institutionnelle codifiée. La contrainte physique est la règle : camisoles de force, lits à cage, sangles en toile rugueuse maintenant les corps immobiles pendant des jours, et « cellule d’isolement » capitonnée pour quiconque manifeste le moindre signe de révolte ou de détresse bruyante. Les traitements somatiques lourds, tels que l’électrochoc mis au point par Ugo Cerletti et Lucio Bini à Rome en 1938, les cures de sommeil prolongées et les comas insuliniques (cure de Sakel), sont utilisés sans réel consentement éclairé, fonctionnant davantage comme des instruments disciplinaires destinés à briser l’agitation des patients que comme des thérapeutiques ciblées.

Cette logique asilaire entraîne un processus dévastateur de dépersonnalisation et de mort civile. Dépossédé de ses vêtements personnels, de ses objets familiers, séparé arbitrairement de sa famille et de sa communauté, le patient asilaire subit une infantilisation méthodique qui annihile ses capacités relationnelles et cognitives. Basaglia comprend immédiatement que le tableau clinique exhibé par les malades mentaux chroniques — l’apragmatisme extrême, la prostration mutique, le balancement stéréotypé du corps, l’incontinence — n’est pas le produit inéluctable de leur supposée psychose d’origine. Ces stigmates sont en réalité les symptômes de la maladie institutionnelle elle-même, les artefacts pathologiques forgés par des années de claustration, de contrainte physique et de néant relationnel au sein de l’appareil asilaire.

2.2 L’introduction de la communauté thérapeutique et ses limites

Face à cette barbarie institutionnalisée, Franco Basaglia s’attelle dès 1962 à un travail de démantèlement quotidien des mécanismes carcéraux de Gorizia. Pour engager cette transformation, il s’inspire dans un premier temps des expériences de psychiatrie communautaire et de sociothérapie développées en Grande-Bretagne, notamment par Maxwell Jones au Dingleton Hospital, ainsi que des principes de la psychothérapie institutionnelle française de Saint-Alban. Basaglia s’entoure d’une équipe de jeunes médecins courageux et non corrompus par la routine asilaire, parmi lesquels Antonio Slavich, Giovanni Jervis, Agostino Pirella et Lucio Schittar. Ensemble, ils prennent des mesures révolutionnaires pour l’époque : interdiction formelle de l’usage des camisoles de force et des sangles, suppression progressive des électrochocs punitifs, démontage des grilles aux fenêtres, ouverture des serrures des pavillons et restitution des vêtements civils aux patients.

Le pivot de cette première mutation est l’instauration de l’« assemblée générale », qui réunit chaque matin dans une même salle soignants, infirmiers, médecins, directeurs administratifs et personnes hospitalisées. Pour la première fois dans l’histoire de la psychiatrie italienne, la parole est rendue aux aliénés. Dans ces réunions plénières, les règles de la vie quotidienne sont débattues collectivement, les violences des infirmiers dénoncées ouvertement, les angoisses partagées et les hiérarchies institutionnelles remises en question. Le pouvoir médical, jusqu’alors vertical et autoritaire, se trouve contraint de se justifier face aux sujets sur lesquels il s’exerçait jusque-là sans partage. Les pavillons s’ouvrent, des sorties en ville sont organisées pour les patients, des fêtes et des ateliers créatifs voient le jour dans le parc de l’hôpital, brisant l’isolement mortifère du lieu.

Cependant, au fur et à mesure que l’expérience progresse entre 1964 et 1967, Basaglia et ses collaborateurs prennent conscience des limites insurmontables du modèle de la simple « communauté thérapeutique ». Ils comprennent que l’humanisation de l’asile, si elle améliore incontestablement le confort immédiat des reclus, risque d’opérer un nouveau piège idéologique : celui de rendre l’enfer supportable et, par conséquent, de pérenniser l’institution d’exclusion. En modernisant l’asile sans en détruire les murs légaux et symboliques, la psychiatrie réformiste ne fait que perfectionner son dispositif de normalisation et d’anesthésie politique. Basaglia comprend qu’une institution fondée par essence sur la ségrégation et le pouvoir de contrainte ne peut être assainie ou démocratisée de l’intérieur ; elle doit être détruite. La tâche ne consiste plus à inventer un « bon asile », mais à engager la « négation de l’asile » comme lieu d’exercice du pouvoir médical.

2.3 La publication collective de « L’institution en négation » en 1968

Cette prise de conscience radicale culmine en 1968 avec la publication d’un ouvrage qui aura l’effet d’une déflagration intellectuelle et politique en Italie et en Europe : L’institution en négation (*L’istituzione negata. Rapporto da un ospedale psichiatrico*), publié par les prestigieuses éditions Einaudi sous la direction de Franco Basaglia. Rédigé collectivement par l’équipe de Gorizia — avec des contributions majeures de Franca Ongaro Basaglia, Giovanni Jervis, Antonio Slavich et des patients eux-mêmes à travers la transcription brute des assemblées générales —, le livre documente pas à pas le combat mené depuis sept ans, les victoires obtenues, mais surtout les contradictions insurmontables rencontrées au sein de l’espace asilaire.

L’ouvrage développe une thèse d’une lucidité féroce : l’asile psychiatrique n’est pas une institution thérapeutique défaillante, mais une machine sociopolitique parfaitement rodée servant à discipliner et à neutraliser la déviance sociale des classes subalternes. Basaglia y démontre que la « maladie mentale » telle qu’elle est observée dans l’asile est indissociable de la condition de classe du prolétariat asilaire, incapable d’acheter des soins privés et condamné à la relégation carcérale. Le livre paraît au printemps 1968, en pleine ébullition des mouvements étudiants et ouvriers. Il devient instantanément le bréviaire de la contestation institutionnelle, s’écoulant à plus de soixante mille exemplaires en quelques mois. Les intellectuels critiques, les étudiants en grève et les syndicalistes ouvriers s’emparent de l’expérience de Gorizia comme du symbole vivant de la possibilité de subvertir une institution totale de l’intérieur.

Toutefois, cette formidable renommée médiatique et politique précipite l’impasse locale de l’expérience gorizienne. Les autorités administratives provinciales, soutenues par les partis conservateurs et les franges réactionnaires du corps médical, s’alarment de cette contestation continue de l’ordre établi et du décloisonnement de l’hôpital. La justice commence à s’immiscer dans la vie de l’institution : en septembre 1968, un patient bénéficiant d’un régime d’ouverture commet un homicide lors d’une permission de sortie, déclenchant une campagne médiatique hystérique contre Basaglia et son équipe, qui sont poursuivis pour négligence. Refusant de cautionner un recul sécuritaire et constatant l’impossibilité d’aller au bout de sa démarche dans le cadre rigide de Gorizia, Franco Basaglia démissionne de son poste de directeur en 1969. Après un bref intermède à l’hôpital psychiatrique de Colorno, près de Parme, il se prépare à engager une offensive décisive sur un terrain plus vaste et plus favorable : la ville de Trieste.

3. Les fondements épistémologiques et philosophiques de la pensée basaglienne

3.1 La mise entre parenthèses de la maladie mentale

Au cœur du projet de Franco Basaglia réside un geste philosophique radical emprunté à la phénoménologie d’Edmund Husserl : l’épochè, c’est-à-dire la mise entre parenthèses méthodologique de la « maladie mentale » en tant qu’entité nosologique et biologique autonome. Trop souvent mal comprise, cette démarche n’a jamais consisté pour Basaglia à nier l’existence de la souffrance psychique intime, du délire ou de l’angoisse dévastatrice vécus par les sujets. Il s’agissait au contraire d’opérer un décapage épistémologique fondamental : suspendre le jugement diagnostique psychiatrique traditionnel afin de cesser de considérer la personne à travers le prisme déformant, réifiant et aliénant de son étiquette psychopathologique.

Basaglia postule que la psychiatrie classique a commis une erreur scientifique et éthique tragique en confondant l’expression première de la souffrance humaine avec les altérations secondaires produites par les dispositifs d’exclusion et de contrainte. Dès lors qu’un individu est étiqueté « schizophrène » ou « paranoïaque », le regard clinique cesse de percevoir son humanité concrète, ses contradictions, ses affects et ses revendications pour ne lire en lui que les manifestations d’un tableau clinique morbide. La maladie devient la totalité de l’être, dépossédant le sujet de son historicité propre. En mettant la maladie entre parenthèses, le clinicien basaglien refuse de réduire l’individu à un objet de science nosologique ; il fait émerger au premier plan l’homme souffrant dans son contexte social, familial et matériel.

Cette approche implique un recentrage absolu de la pratique de soin sur la relation intersubjective et sur la reconstruction du lien social. Si la maladie mentale est mise entre parenthèses, ce qui surgit devant le soignant n’est plus un « cas clinique » à classifier et à sédater, mais un citoyen dont les droits fondamentaux ont été confisqués et dont la capacité de négociation avec le monde réel a été brisée. La thérapie cesse d’être une technique de normalisation comportementale pour devenir une lutte d’émancipation partagée, où le médecin renonce à son statut de détenteur exclusif d’un savoir objectif pour se faire le garant et le médiateur de la réinsertion du sujet dans la communauté des hommes vivants.

3.2 La convergence avec la pensée de Michel Foucault et Frantz Fanon

L’édification théorique de la psychiatrie basaglienne s’effectue dans un dialogue intime et permanent avec les grandes pensées critiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquelles figure celle de Michel Foucault. Dès la parution en 1961 de l’Histoire de la folie à l’âge classique, Basaglia s’approprie les analyses généalogiques foucaldiennes démontrant comment la folie, loin d’être une donnée naturelle intemporelle, a été construite comme objet de savoir médical à travers le dispositif historique du « grand renfermement » du XVIIe siècle. Basaglia retient de Foucault l’idée fondamentale que la psychiatrie n’est pas née d’une découverte humaniste salvatrice des Lumières — le mythe de Pinel brisant les fers à Bicêtre —, mais d’une exigence policière d’ordre moral, économique et urbain visant à séquestrer les corps oisifs et discordants.

La convergence avec Foucault s’approfondit à mesure que le philosophe français analyse les mécanismes de la microphysique du pouvoir et du pouvoir disciplinaire dans Surveiller et punir et Le Pouvoir psychiatrique. Basaglia applique avec une virtuosité pratique ces concepts à l’institution asilaire, démontrant comment le savoir médical opère comme une technologie de domination qui produit des corps dociles et des esprits brisés. Parallèlement, Basaglia tisse des liens profonds avec les écrits de Frantz Fanon, psychiatre martiniquais formé à Saint-Alban et militant du Front de Libération Nationale algérien, auteur des Damnés de la terre et de Peau noire, masques blancs. Chez Fanon, Basaglia puise la compréhension aiguë des mécanismes de l’aliénation intériorisée : de même que le colonisé finit par intégrer le regard dévalorisant du colonisateur, le malade mental asilaire intériorise la certitude de sa propre indignité et de son impuissance radicale face à l’institution blanche et savante.

Enfin, ce corpus théorique intègre la sociologie interactionniste d’Erving Goffman, dont Basaglia et son épouse Franca Ongaro préfacent et introduisent la traduction italienne de l’ouvrage capital Asylums (1961, paru en italien sous le titre Asylums. Le istituzioni totali). La conceptualisation goffmanienne de l’« institution totale » — définie comme un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées — fournit à Basaglia la boîte à outils sociologique pour décrire le processus de « mortification du moi » qui s’abat sur tout interné dès son admission dans l’asile.

3.3 L’engagement marxiste et la critique matérialiste de l’exclusion

L’originalité irréductible de Franco Basaglia réside dans le refus constant de cantonner sa contestation à une critique intellectuelle abstraite ou à un humanisme sentimental : sa posture est indissolublement liée à une analyse matérialiste et marxiste des rapports de production capitalistes. Pour Basaglia, profondément marqué par la pensée d’Antonio Gramsci, la psychiatrie asilaire est un instrument idéologique et répressif d’État qui assume une fonction économique précise : la gestion technique et la neutralisation des rebuts de l’appareil productif industriel. Le fou asilaire n’est pas simplement un être souffrant, c’est un prolétaire qui a perdu sa valeur d’usage, un corps devenu incapable de vendre sa force de travail sur le marché et qui, de ce fait, est expulsé du circuit social de la production pour être stocké dans les dépotoirs de la modernité industrielle.

Cette grille d’analyse matérialiste permet à Basaglia de dénoncer avec virulence la disparité de classe devant la psychiatrie. Les membres de la bourgeoisie fortunée qui souffrent de troubles mentaux ne finissent jamais dans les dortoirs collectifs de Gorizia ou de Trieste ; ils bénéficient de cliniques privées discrètes, de cures de repos et d’écoutes psychanalytiques respectueuses de leur dignité et de leur patrimoine. L’asile public italien est le réceptacle exclusif du sous-prolétariat, des ouvriers détruits par les cadences d’usine, des paysans déracinés par l’exode rural du Mezzogiorno vers les métropoles industrielles du Nord, et des femmes insoumises à l’ordre patriarcal traditionnel. La violence psychiatrique se révèle ainsi comme une violence de classe masquée sous les oripeaux de la bienfaisance sanitaire.

Cette conviction politique conduit Basaglia à rejeter catégoriquement le modèle de la « psychiatrie de secteur » promu en France par Lucien Bonnafé et ses partisans. Si le secteur psychiatrique prétend désenclaver les soins en maillant le territoire de dispensaires et de consultations externes, Basaglia y décèle un piège redoutable : une simple délocalisation bureaucratique du contrôle social. Pour le psychiatre vénitien, disperser les antennes psychiatriques dans les quartiers sans détruire l’asile matériel et sans abolir le statut de dangerosité du malade mental revient simplement à transformer la ville entière en un asile diffus et invisible. Il ne s’agit pas de gérer la déviance plus souplement sur le plan territorial, mais d’attaquer frontalement les structures économiques et juridiques qui fabriquent l’exclusion et la ségrégation institutionnelle.

4. L’épopée de Trieste : La déconstruction pratique de l’asile San Giovanni (1971-1978)

4.1 La prise de fonction et le projet de désinstitutionnalisation intégrale

En août 1971, Franco Basaglia est nommé à la direction de l’Hôpital psychiatrique San Giovanni de Trieste, à la faveur d’une conjoncture politique exceptionnelle. Le président de la province de Trieste, le jeune démocrate-chrétien éclairé Michele Zanetti, souhaite moderniser radicalement une institution provinciale en faillite financière et morale, et décide d’offrir carte blanche au psychiatre vénitien. L’asile de San Giovanni est alors un complexe gigantesque de quarante bâtiments édifié à la fin de l’Empire austro-hongrois en 1908, situé sur les hauteurs de la ville, où croupissent plus de 1 200 patients internés sous la surveillance de plusieurs centaines d’infirmiers régis par une discipline quasi militaire.

Dès son discours inaugural, Basaglia affiche sans fard un dessein inédit et inouï : il ne vient pas à Trieste pour administrer l’asile, ni pour le rendre plus humain, mais pour le « fermer définitivement ». Le mot d’ordre n’est plus la réforme, mais la désinstitutionnalisation intégrale. Pour accomplir cette tâche colossale, il rassemble autour de lui une constellation d’esprits brillants et d’activistes venus de toute l’Europe : Franco Rotelli, Peppe Dell’Acqua, Giannichedda, Franca Ongaro, Mario Reali, des sociologues, des artistes, des étudiants et des infirmiers politisés. Ensemble, ils entreprennent le démantèlement systématique et méthodique de tous les micro-dispositifs de surveillance et de contention qui constituent l’armature de l’asile San Giovanni.

La première phase de ce démantèlement consiste à ouvrir les portes de chaque pavillon, à abattre les murs d’enceinte et les grilles séparant l’asile de la cité, et à transformer les serrures en objets muséographiques désuets. Les lits de contention sont sciés en public ; les fiches policières et les registres d’internement cessent d’être alimentés. Les soignants abandonnent la blouse blanche médicale pour adopter des vêtements civils, éliminant ainsi le marqueur visuel le plus flagrant de l’autorité asilaire. L’espace de l’hôpital devient un lieu public perméable : les habitants de Trieste sont invités à venir s’y promener, à fréquenter le café géré par les patients, à assister à des concerts et des conférences, brisant ainsi la frontière symbolique millénaire qui séparait les normaux des insensés.

4.2 L’invention de Marco Cavallo et la dimension culturelle de la lutte

L’un des moments culminants de l’épopée triestine survient au cours de l’hiver 1972-1973 avec un projet artistique et politique d’une portée symbolique exceptionnelle : la création de Marco Cavallo. Au sein du pavillon P, transformé en atelier d’expression libre animé par le dramaturge Giuliano Scabia et le cousin sculpteur de Franco, Vittorio Basaglia, les personnes internées conçoivent collectivement une sculpture monumentale. Leur choix se porte sur la représentation d’un coursier bleu géant, en souvenir d’un cheval réel qui, pendant de longues années, avait tiré la charrette transportant le linge sale et les déchets de l’asile avant que les patients ne se cotisent pour lui éviter l’abattoir et lui offrir une retraite paisible dans les écuries de l’hôpital.

Marco Cavallo, cheval bleu de plus de quatre mètres de haut façonné en bois, en grillage et en papier mâché, devient le réceptacle métaphorique de tous les désirs d’émancipation et des rêves étouffés des reclus de San Giovanni. À l’intérieur de son ventre creux, les patients glissent des lettres, des poèmes, des messages et des revendications exigeant la fin de la séquestration et le retour à la liberté civile. Le dimanche 25 février 1973, le cheval monumental est prêt à franchir l’enceinte de l’hôpital, mais ses dimensions imposantes l’empêchent de passer sous le linteau du portail principal. Dans un geste d’une puissance théâtrale inoubliable, les patients et les artistes défoncent le linteau à coups de madrier, ouvrant une brèche physique dans l’architecture asilaire pour permettre à Marco Cavallo de s’élancer.

Escorté par des centaines de patients, de soignants, d’artistes, de musiciens et de citoyens triestins stupéfaits, le grand cheval bleu dévale les collines de San Giovanni pour envahir pacifiquement le centre-ville de Trieste. Pour la première fois dans l’histoire moderne de l’Italie, les « fous » ne sont plus des ombres invisibles cachées derrière des murs de pierre, mais des acteurs visibles, festifs et politiques qui traversent les grandes places bourgeoises de la cité. Cet événement artistique démontre avec éclat que la transformation de la condition asilaire exige une métamorphose culturelle du regard social : la cité doit être forcée de regarder en face ce qu’elle a si longtemps délégué à l’oubli psychiatrique.

4.3 La création de la coopérative de travail unie et l’émancipation économique

Franco Basaglia savait pertinemment que l’ouverture des portes et les défilés artistiques ne suffiraient pas à rendre leur liberté aux internés si ceux-ci demeuraient économiquement dépendants et juridiquement déchus. Dans les asiles traditionnels italiens, les patients effectuaient l’essentiel des corvées de survie de l’institution — nettoyage des sols, épluchage des légumes, blanchisserie, jardinage — sous la qualification hypocrite d’« ergothérapie ». Ce travail forcé, non rémunéré et non protégé par le droit du travail, constituait en réalité une exploitation économique éhontée de la main-d’œuvre asilaire par l’administration provinciale.

Pour pulvériser cette spoliation, Basaglia et son équipe accomplissent en 1972 un coup de force juridique en fondant la Cooperativa Lavoratori Uniti (CLU, Coopérative des Travailleurs Unis). Première coopérative sociale intégrée au monde, la CLU regroupe sur un pied d’égalité des personnes hospitalisées à San Giovanni et des travailleurs ordinaires extérieurs. Basaglia exige et obtient de l’administration provinciale de Trieste que tous les contrats d’entretien, de restauration et de nettoyage de l’hôpital psychiatrique soient retirés à la régie interne et concédés commercialement à la CLU. Pour la première fois, des internés psychiatriques signent un contrat de travail de droit commun, perçoivent un salaire conventionnel garanti par les grilles syndicales et cotisent à la sécurité sociale pour leur retraite.

Cette émancipation économique produit un saut qualitatif foudroyant dans le processus de rétablissement des personnes internées. Dès lors qu’un individu perçoit un salaire régulier, ouvre un compte bancaire et gère ses propres ressources financières, il cesse d’être un déchet assisté pour redevenir un agent économique et social à part entière. La possession d’un revenu personnel permet aux premiers groupes de patients de quitter définitivement les dortoirs de San Giovanni pour louer des appartements partagés dans le tissu urbain de Trieste, prouvant ainsi par l’expérience matérielle que la réinsertion sociale n’est pas un idéal thérapeutique vague, mais une réalité contractuelle concrète reposant sur le travail, l’argent et le logement.

5. Le mouvement Psichiatria Democratica et la politisation de la psychiatrie

5.1 La fondation du mouvement en 1973 à Bologne

L’expérience isolée de Trieste, aussi flamboyante soit-elle, courait le risque permanent d’être écrasée ou folklorisée si elle ne s’articulait pas à une stratégie politique nationale de transformation des appareils sanitaires italiens. Conscient de ce péril, Franco Basaglia, entouré de figures médicales de premier plan comme Franco Rotelli, Agostino Pirella, Piera Piatti et Domenico Casagrande, impulse la création d’un mouvement politique et syndical au sein de la médecine mentale. Les 13 et 14 octobre 1973, lors d’un congrès historique réuni à Bologne, est officiellement fondée l’association Psichiatria Democratica (Psychiatrie Démocratique).

L’acte de naissance de Psichiatria Democratica rompt sans équivoque avec les traditions corporatistes et feutrées des sociétés savantes traditionnelles. Le mouvement se définit comme un front de lutte réunissant des psychiatres, des psychologues, des infirmiers, des travailleurs sociaux, des juristes, des intellectuels et des militants politiques de la gauche révolutionnaire et réformiste. Dès son premier manifeste, l’organisation affirme son refus catégorique de la prétendue neutralité idéologique de la science médicale : toute pratique psychiatrique est un acte politique qui prend parti, soit pour le maintien de l’ordre dominant et de l’exclusion des déviants, soit pour la libération des classes exploitées et la défense de la dignité humaine.

S’inspirant directement de la théorie gramscienne de l’« intellectuel organique », les membres de Psichiatria Democratica redéfinissent radicalement le rôle du soignant. Le psychiatre démocratique ne doit plus être le mandataire de l’État bourgeois chargé de policer la marginalité sociale sous des prétextes psychopathologiques, mais un technicien critique qui met son savoir et ses privilèges professionnels au service des opprimés pour les aider à reconquérir leurs droits confisqués. En quelques années, le mouvement essaime dans toute la péninsule italienne, créant des sections régionales actives qui infiltrent les asiles d’Arezzo, de Pérouse, de Parme, de Turin et de Naples, y important la méthode de déconstruction asilaire initiée à Gorizia et Trieste.

5.2 Les alliances avec le mouvement ouvrier et les syndicats

La puissance politique singulière de Psichiatria Democratica provient de sa capacité organique à s’enraciner dans les grandes luttes sociales qui embrasent l’Italie au cours des « années de plomb » et dans le sillage de l’« Automne chaud » de 1969. Basaglia et ses compagnons comprennent que la transformation de la psychiatrie ne peut pas être une simple affaire interne au monde hospitalier ; elle doit nécessairement s’articuler avec les revendications d’émancipation de la classe ouvrière italienne alors portée par une conflictualité sociale sans équivalent en Europe.

Des alliances étroites et formelles sont nouées entre Psichiatria Democratica et les grandes centrales syndicales italiennes unifiées : la CGIL (Confédération Générale Italienne du Travail), la CISL et l’UIL. À travers des figures pionnières de la médecine du travail comme Giulio Alfredo Maccacaro et son mouvement Medicina Democratica, la question de la santé mentale est directement connectée aux conditions d’exploitation féroce dans les usines de la Fiat à Turin, de l’Alfa Romeo à Milan ou des pôles pétrochimiques de Marghera. Basaglia intervient régulièrement dans les assemblées d’usine pour expliquer que la folie n’est pas une tare héréditaire mystérieuse, mais bien souvent le produit destructeur de l’organisation capitaliste du travail, des cadences infernales, du bruit toxique et de l’aliénation urbaine moderne.

Cette convergence politique transforme le statut de la réforme psychiatrique dans le débat public italien. La fermeture des asiles cesse d’être une préoccupation corporatiste d’aliénistes progressistes pour devenir une revendication centrale du programme des réformes structurelles exigées par la gauche et le mouvement syndical. En intégrant la santé mentale dans le champ de la santé publique globale et des droits des travailleurs, cette alliance dote le mouvement basaglien d’une force de frappe politique considérable, capable de faire pression directement sur les partis parlementaires et sur le gouvernement central à Rome.

5.3 La théorisation de la double aliénation

Sur le plan théorique, les échanges constants entre Basaglia, Franca Ongaro et les théoriciens de Psichiatria Democratica permettent d’affiner l’un des concepts les plus cruciaux de leur clinique critique : la doctrine de la « double aliénation ». Basaglia explicite cette dialectique pour couper court aux contresens véhiculés tant par les conservateurs du corps médical que par certaines franges naïves de l’antipsychiatrie anglo-saxonne. La souffrance du malade mental interné procède de deux sources distinctes, mais inextricablement enchevêtrées dans l’expérience vécue :

  • L’aliénation psychopathologique intrinsèque : Une souffrance existentielle, subjective et psychique bien réelle, caractérisée par l’angoisse intime, la désorganisation de la conscience, la terreur du vide ou la douleur morale du délire.
  • L’aliénation sociale et institutionnelle : Une violence surajoutée, résultant de la ségrégation économique, de la spoliation de l’identité, de l’enfermement coercitif dans l’asile et de la perte intégrale de tout droit civique et juridique.

Basaglia dénonce le fait que la psychiatrie traditionnelle a systématiquement opéré une falsification tragique en prétendant soigner la première aliénation par l’aggravation impitoyable de la seconde. En enfermant le sujet pour éteindre son angoisse ou masquer son délire, l’asile lui retire les moyens matériels et humains de surmonter son effondrement psychique originel. Le rôle de la psychiatrie démocratique consiste donc en priorité à anéantir totalement la seconde aliénation — l’aliénation institutionnelle et sociale — afin de pouvoir enfin rencontrer, accueillir et accompagner la première aliénation dans un cadre de liberté, d’égalité et de responsabilité collective.

C’est précisément sur ce point épistémologique et clinique capital que Basaglia prend nettement ses distances vis-à-vis des dérives de l’antipsychiatrie anglo-saxonne représentée par Ronald Laing et David Cooper. Là où Laing tend parfois à sacraliser le délire psychotique comme une expérience mystique libératrice, un « voyage initiatique » ou une forme supérieure de lucidité poétique face à une société bourgeoise aliénée, Basaglia maintient une lucidité matérialiste implacable : la folie n’est pas une poésie, c’est une souffrance atroce, une misère déchirante, une contradiction vécue que le sujet subit avec une douleur infinie. La mission du médecin et de la société n’est pas de sanctifier la psychose, mais d’éradiquer la violence sociale qui l’étouffe et de fournir des outils matériels pour que l’individu puisse vivre dans la dignité malgré sa vulnérabilité.

6. La Loi 180 de 1978 : La consécration législative de la réforme

6.1 Le contexte d’urgence politique et le risque du référendum

À la fin des années 1970, l’expérience pratique de démantèlement asilaire menée à Trieste sous la houlette de Franco Basaglia a fait la preuve éclatante de son efficacité : l’hôpital San Giovanni est en passe d’être vidé de ses résidents, les premiers services territoriaux fonctionnent à merveille, et la dangerosité fantasmée des malades mentaux est démentie par les faits. Cependant, cette révolution locale demeure juridiquement précaire, suspendue au bon vouloir d’une administration provinciale et vulnérable aux poursuites pénales fondées sur la loi asilaire répressive de 1904, toujours officiellement en vigueur au niveau national.

Le catalyseur de la réforme législative nationale survient en 1977 sous l’impulsion du Parti Radical dirigé par Marco Pannella. Utilisant l’arme constitutionnelle du référendum abrogatif, les radicaux recueillent plus de sept cent mille signatures de citoyens pour exiger l’abrogation pure et simple de la loi asilaire fascisante de 1904. Le pays se trouve alors confronté à un dilemme juridique majeur : si le référendum a lieu au printemps 1978, la loi de 1904 sera inévitablement balayée par le suffrage populaire, créant un vide juridique total sans aucune structure de remplacement prévue, au risque de plonger la prise en charge de la folie dans une anarchie sanitaire imprévisible.

Face à cette menace imminente, le Parlement italien, dominé par la Démocratie Chrétienne (DC) et le Parti Communiste Italien (PCI) alors engagés dans la politique du « Compromis Historique », doit légiférer en urgence pour désamorcer la tenue du référendum. La rédaction du compromis parlementaire est confiée à un psychiatre et député démocrate-chrétien progressiste de Gênes, Bruno Orsini. Ce dernier travaille en concertation étroite avec Franco Basaglia et les représentants de Psichiatria Democratica pour traduire les leçons cliniques et organisationnelles de Trieste dans un texte de loi républicain. Le 13 mai 1978, dans une Italie traumatisée par la découverte quatre jours plus tôt du corps assassiné d’Aldo Moro par les Brigades Rouges, le Parlement adopte à une majorité écrasante la loi n° 180, portant le titre officiel de « Normes pour les vérifications et les traitements sanitaires volontaires et obligatoires ».

6.2 Les principes juridiques fondamentaux de la loi

La Loi 180, universellement désignée sous le nom de « Loi Basaglia », constitue un séisme institutionnel sans équivalent dans les annales de la médecine mondiale. En quelques articles d’une concision et d’une force exemplaires, le texte abat l’armature répressive de l’asile séculaire en posant des principes juridiques intangibles :

  • Interdiction absolue d’admission et de construction : La loi prononce l’interdiction immédiate et définitive d’admettre de nouveaux patients dans les hôpitaux psychiatriques existants et prohibe formellement la construction de tout nouvel asile psychiatrique sur le territoire de la République italienne.
  • Abolition de la présomption de dangerosité : La notion de « dangerosité pour soi ou pour autrui » et celle de « scandale public », qui fondaient légalement l’internement depuis 1904, sont purement et simplement abrogées. La folie est déconnectée de la criminalité et de l’ordre policier.
  • Remplacement de l’internement par le TSO : L’internement d’office est remplacé par le Traitement Sanitaire Obligatoire (*Trattamento Sanitario Obbligatorio*, TSO). Strictement encadré par la loi, le TSO ne peut être ordonné par le maire de la commune qu’en ultime recours, sur proposition motivée de deux médecins, pour une durée strictement limitée à sept jours renouvelable, avec information obligatoire du juge des tutelles qui peut l’annuler à tout moment.
  • Restitution pleine et entière des droits : Les personnes soumises à des soins psychiatriques conservent l’intégralité de leurs droits civils, politiques et patrimoniaux. Elles ne perdent pas leur droit de vote, ne peuvent plus être rayées de l’état civil ni inscrites au casier judiciaire en raison de leur santé mentale.

Ce basculement juridique consacre le passage fondamental de la psychiatrie de la tutelle policière vers la médecine de santé publique. Pour la première fois, la compétence de la santé mentale est intégralement retirée au Ministère de l’Intérieur pour être confiée au Ministère de la Santé. Le malade mental cesse d’être un objet de garde pénitentiaire pour devenir un sujet de droit constitutionnel bénéficiant de soins médicaux au même titre que n’importe quel autre citoyen souffrant d’une affection somatique.

6.3 L’intégration dans le Service Sanitaire National (Loi 833)

L’ampleur de la révolution initiée par la Loi 180 trouve sa consolidation institutionnelle quelques mois plus tard, le 23 décembre 1978, avec la promulgation de la loi n° 833 portant création du Service Sanitaire National (*Servizio Sanitario Nazionale*, SSN). Cette loi historique refonde l’ensemble de la santé publique en Italie selon les principes de l’universalité d’accès, de la gratuité des soins et de l’équité territoriale, garantissant le droit fondamental à la santé proclamé par l’article 32 de la Constitution italienne.

Dans ce nouveau cadre organique, toutes les dispositions novatrices de la Loi 180 sont intégralement incorporées dans les articles 33, 34 et 35 de la loi 833. Cette fusion a une conséquence décisive : la prise en charge psychiatrique n’est plus un secteur marginal ou d’exception relégué aux marges de la société, mais une composante indissociable du système universel de soins primaires. La responsabilité organisationnelle et financière de la santé mentale est transférée aux Unités Sanitaires Locales (*Unità Sanitarie Locali*, USL), réparties sur tout le territoire national au niveau des communes et des provinces.

Cette intégration structurelle parachève l’anéantissement du modèle asilaire en contraignant les pouvoirs publics à inventer un modèle de réseau de soins extra-hospitaliers territorialisés. Dès lors que l’asile est voué à l’extinction biologique et que les nouveaux patients ne peuvent plus y être enfermés, l’État se trouve dans l’obligation légale de financer et de bâtir une nouvelle géographie de la santé mentale, entièrement située au cœur de la communauté urbaine et rurale, au plus près des lieux de vie réels de la population.

7. L’architecture des services territoriaux alternatifs

7.1 Les Centres de Santé Mentale (CSM) ouverts 24h/24

La clé de voûte de l’organisation post-asilaire imaginée par Franco Basaglia et matérialisée par la législation italienne est le Centre de Santé Mentale (*Centro di Salute Mentale*, CSM). Conçu en rupture radicale avec le dispensaire psychiatrique froid et bureaucratique, le CSM basaglien est une structure sanitaire et sociale profondément ancrée au cœur du quartier urbain ou du bassin rural, desservant un bassin de population précisément délimité (généralement entre 40 000 et 80 000 habitants). Sa caractéristique fondamentale est d’être ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, offrant un accueil inconditionnel, de jour comme de nuit, à toute personne en détresse, sans qu’aucun rendez-vous formel ni filtrage préalable ne soient imposés.

Le CSM est pensé comme un lieu de vie, de négociation relationnelle et de médiation sociale plutôt que comme un cabinet d’auscultation clinique. On y trouve des espaces d’accueil conviviaux, une salle à manger où patients, soignants et familles partagent les repas, des salons d’échange informel et quelques lits d’hospitalisation de crise (généralement 4 à 8 lits par centre). Cette présence de lits au sein même du quartier permet d’accueillir et d’héberger immédiatement un patient en phase de crise aiguë sans le séparer de son environnement affectif et territorial, désamorçant ainsi les angoisses de rejet avant qu’elles ne se cristallisent en violences ou en effondrements catatoniques.

Dans cette structure ouverte, le travail clinique repose sur une équipe pluridisciplinaire soudée — psychiatres, infirmiers, éducateurs, psychologues, assistants sociaux — dont la mission principale est le « travail à l’extérieur ». Plutôt que d’attendre passivement le patient dans un bureau, les soignants se déplacent massivement au domicile des usagers, interviennent sur leur lieu de travail, dans les cafés du quartier, négocient avec les voisins en conflit ou avec les bailleurs sociaux menaçant d’expulsion. La relation thérapeutique est redéfinie comme une prise en charge globale de l’existence du sujet, où la distribution de médicaments psychotropes n’est plus qu’un outil d’appoint subordonné à la reconstruction des liens sociaux et matériels.

7.2 Les Services Psychiatriques de Diagnostic et de Soin (SPDC)

Afin de répondre aux situations de crise somatique extrême ou aux décompensations aiguës nécessitant temporairement un environnement hospitalier technique, la Loi 180 crée les Services Psychiatriques de Diagnostic et de Soin (*Servizi Psichiatrici di Diagnosi e Cura*, SPDC). Mais là encore, Basaglia et les rédacteurs de la loi introduisent un verrouillage structurel drastique destiné à empêcher toute résurgence de la logique asilaire au sein de l’hôpital général. Les SPDC sont impérativement intégrés à l’intérieur des hôpitaux généraux civils, logés dans les mêmes bâtiments que les services de cardiologie, de chirurgie ou de maternité, mettant un terme définitif à la ségrégation géographique historique de la folie.

De plus, la législation fixe un plafond strict et infranchissable : aucun SPDC ne peut comporter plus de 15 lits hospitaliers, quel que soit le volume de population du secteur hospitalier. Cette limitation délibérée du nombre de lits a pour vocation mathématique d’interdire l’accumulation de patients et de proscrire la chronicisation des séjours. Le SPDC n’est conçu que comme une structure de transit hyper-aiguë : la durée moyenne de séjour y est réduite au strict minimum (quelques jours, exceptionnellement quelques semaines), le patient restant sous la responsabilité clinique et humaine continue du Centre de Santé Mentale de son quartier d’origine.

Cette continuité du suivi est l’une des innovations cliniques les plus remarquables du modèle basaglien : ce sont les professionnels du CSM de secteur qui viennent quotidiennement rendre visite à leur usager hospitalisé au SPDC, participant aux décisions thérapeutiques avec l’équipe hospitalière et préparant activement sa sortie dès le premier jour d’admission. L’hospitalisation générale cesse ainsi d’être une rupture violente avec le monde extérieur pour devenir une simple parenthèse technique insérée dans un parcours de soin communautaire ininterrompu.

7.3 Les structures d’habitat et les réseaux d’insertion communautaire

L’assèchement définitif de l’asile a exigé la création d’un riche tissu de structures d’habitat intermédiaire destinées à accueillir les personnes qui, après des décennies de claustration asilaire, n’avaient plus de famille, de domicile ou de ressources pour vivre de manière totalement autonome. À Trieste et dans les régions pionnières d’Émilie-Romagne, de Toscane et de Vénétie, un vaste réseau d’appartements thérapeutiques partagés (*gruppi appartamento*) voit le jour. Intégrés dans des immeubles d’habitation ordinaires au cœur de la ville, ces appartements accueillent de 4 à 6 résidents, bénéficiant d’une présence éducative et soignante modulable selon leur degré d’autonomie.

Parallèlement, la reconquête de l’existence citoyenne passe par le levier fondamental du travail productif. S’appuyant sur le précédent créé par la CLU à Trieste, le Parlement italien promulgue en 1991 la loi n° 381 officialisant les « coopératives sociales de type B », dont l’objet exclusif est l’insertion professionnelle de personnes défavorisées ou souffrant de troubles psychiques chroniques. Ces coopératives de droit commercial gèrent des restaurants, des imprimeries, des exploitations agricoles biologiques, des services d’espaces verts et des agences de tourisme culturel, où les usagers de la psychiatrie travaillent aux côtés de professionnels ordinaires avec de vrais statuts de salariés, achevant de briser la frontière entre soignants, soignés et société civile.

Enfin, cette architecture communautaire accorde une place essentielle au soutien actif apporté aux familles. Dans le modèle asilaire d’autrefois, les familles étaient brutalement dessaisies de leur proche par l’internement policier ; dans le modèle basaglien territorialisé, elles deviennent des partenaires de négociation, soutenues matériellement, psychologiquement et financièrement par les CSM pour éviter que le fardeau de la crise psychique ne retombe lourdement sur les épaules des proches, et en particulier sur celles des femmes, premières pourvoyeuses traditionnelles du travail de soin invisible.

8. Les débats critiques, résistances et controverses cliniques

8.1 L’opposition du corps psychiatrique académique et corporatiste

La promulgation de la Loi 180 et le démantèlement brutal des asiles déclenchent une tempête d’une violence inouïe au sein de l’establishment médical italien. Pendant plus de deux décennies, la Société Italienne de Psychiatrie (*Società Italiana di Psichiatria*, SIP), bastion du conservatisme universitaire et de l’organicisme nosographique, mène une guérilla acharnée contre la législation basaglienne. Les pontes de l’académisme accusent Basaglia d’avoir livré la médecine mentale aux idéologies gauchistes et d’avoir commis un acte d’« abandon thérapeutique » à grande échelle en détruisant les institutions tutélaires séculaires.

Les critiques universitaires se cristallisent sur la dépsychiatrisation revendiquée par le mouvement. Pour les cliniciens traditionnels, refuser de poser un diagnostic catégoriel selon les canons kraepeliniens et prétendre mettre la maladie mentale entre parenthèses relèvent de l’aberration scientifique et de l’inconscience clinique. Des tribunes incendiaires sont publiées dans la grande presse dénonçant le prétendu laxisme de soignants qui « jouent aux sociologues » au lieu d’administrer des neuroleptiques à haute dose, agitant le spectre du malade violent et incurable abandonné dans les rues à son délire et à la barbarie urbaine.

Sur le front hospitalier, les syndicats corporatistes de médecins et d’infirmiers asilaires traditionnels mènent de vives actions de résistance. Habitués à un cadre disciplinaire sécurisant régi par des grilles indiciaires rigides, des horaires fixes et un pouvoir d’autorité incontesté sur les patients, de nombreux infirmiers vivent avec angoisse l’abandon de la blouse blanche, l’ouverture des portes et l’obligation de négocier en continu avec les usagers au sein des CSM de quartier. Ces résistances institutionnelles internes ralentiront considérablement l’application de la réforme dans plusieurs provinces, certains directeurs d’asile organisant délibérément l’inertie administrative dans l’espoir que la loi soit rapidement abrogée par une nouvelle majorité parlementaire conservatrice.

8.2 Le fardeau familial et les disparités géographiques d’application

L’une des tragédies majeures de l’histoire de la réforme psychiatrique italienne réside dans son application profondément inégale sur le plan géographique, reflétant la fracture historique millénaire du pays entre le Nord prospère et le Mezzogiorno démuni. Alors que des régions riches et politiquement progressistes comme le Frioul-Vénétie Julienne, l’Émilie-Romagne ou la Toscane mettent en place en quelques années un réseau exceptionnel de CSM ouverts 24h/24, d’appartements protégés et de coopératives de travail, de nombreuses régions du Sud — notamment la Calabre, la Campanie et la Sicile — subissent un désert sanitaire catastrophique.

Dans ces territoires sous-dotés en services de santé communautaires, le blocage des admissions asilaires imposé par la Loi 180 entraîne des situations dramatiques de déréliction. Privées de relais territoriaux adéquats, les familles se retrouvent seules, contraintes de gérer au quotidien des crises psychotiques féroces sans aucune aide médicale ou financière de l’État. Des mères de famille et des épouses épuisées sombrent dans le désespoir face à des proches en proie à de violentes décompensations. Cette faillite de l’application territoriale dans le Mezzogiorno donne naissance à des associations de familles en colère, comme l’AINS (Association Italienne de Sauvegarde de la Santé Mentale), qui dénoncent avec véhémence une réforme perçue comme un désengagement cynique de l’État social sous couvert de grands discours de libération.

De surcroît, le risque récurrent de trans-institutionnalisation — c’est-à-dire le glissement de la misère psychique non accompagnée vers la clochardisation urbaine ou vers le système pénitentiaire — devient un argument massue pour les détracteurs de Basaglia. Dans les grandes métropoles mal structurées comme Rome ou Naples, des personnes souffrant de troubles psychiatriques graves, dépourvues de liens familiaux et d’accueil communautaire, se retrouvent à errer dans les gares et les rues, quand elles ne sont pas interpellées pour de menus délits et jetées dans les prisons ordinaires. Ce drame humain alimente la polémique sur les conséquences non maîtrisées d’une désinstitutionnalisation menée plus vite que le développement effectif des services alternatifs.

8.3 La clarification conceptuelle : Basaglia était-il « antipsychiatre » ?

Tout au long de sa carrière, et plus encore après sa mort, une étiquette polémique a constamment collé à la peau de Franco Basaglia : celle d’« antipsychiatre ». L’amalgame systématique fait par ses adversaires entre sa pratique et le courant de l’antipsychiatrie anglo-saxonne exige une mise au point conceptuelle et clinique rigoureuse. Basaglia lui-même a toujours rejeté avec vigueur ce qualificatif, déclarant sans ambiguïté : « Je ne suis pas un antipsychiatre, je suis un psychiatre qui lutte pour que la psychiatrie cesse d’être une police pour devenir enfin une médecine et un acte de liberté. »

Pour clarifier ce clivage capital, il convient de confronter les thèses de Basaglia avec celles de David Cooper, qui forgea le terme en 1967, et de Ronald Laing. Les divergences portent sur trois points doctrinaux fondamentaux :

Thématique Antipsychiatrie anglo-saxonne (Laing, Cooper) Psychiatrie démocratique (Basaglia, Rotelli)
Statut de la maladie Négation ontologique de la pathologie ; le délire est une expérience libératrice, une vérité supérieure face à une société fausse. Reconnaissance de la douleur psychique réelle ; suspension phénoménologique (épochè) du diagnostic pour soigner l’homme réel.
Rapport aux institutions Retrait du système étatique ; création de communautés alternatives marginales privées (ex. Kingsley Hall). Subversion et transformation concrète des appareils d’État et des hôpitaux publics ; lutte législative et syndicale.
Pratique clinique Fascination poétique pour la régression psychotique sans encadrement médical somatique ; rejet total de la pharmacologie. Pragmatisme soignant rigoureux ; utilisation mesurée des psychotropes, accès au logement, au travail salarié et aux droits de citoyen.

Basaglia n’a jamais cédé à la mystique de la folie. Il considérait la psychose non comme un voyage transcendantal, mais comme une déchirure existentielle atroce, une contradiction douloureuse de la condition humaine. Sa grandeur réside dans le fait d’avoir été un réformateur institutionnel et un clinicien pragmatique : là où les antipsychiatres britanniques ont créé des îlots éphémères rapidement dissous dans l’échec et les conflits internes, Basaglia a affronté la machine étatique de front, a transformé le droit républicain et a édifié un système pérenne de santé publique territoriale qui fonctionne encore aujourd’hui.

9. Le rayonnement international et les missions outre-Atlantique

9.1 Les voyages au Brésil et l’impact sur la réforme latino-américaine

À partir de 1978, auréolé de la victoire législative de la Loi 180, Franco Basaglia acquiert une stature internationale de premier plan. Ses interventions les plus retentissantes et les plus fécondes hors d’Europe se déroulent en Amérique latine, et plus particulièrement au Brésil, pays alors sous le joug de la dictature militaire mais traversé par un puissant renouveau des luttes sociales et des droits de l’homme. À l’invitation de collectifs de médecins progressistes, d’universitaires et d’opposants au régime, Basaglia se rend au Brésil à deux reprises, en 1978 et 1979, effectuant une série de tournées de conférences mémorables à Rio de Janeiro, São Paulo et Belo Horizonte.

Le point d’orgue de son voyage de 1979 est sa visite à l’Hôpital Colonia de Barbacena, dans l’État du Minas Gerais, un gigantesque asile concentrationnaire où ont péri plus de soixante mille personnes au cours du XXe siècle dans des conditions d’abandon et de dénutrition effroyables. Terrifié par ce qu’il y découvre — des corps décharnés gisant nus sur le sol carrelé, des cadavres vendus clandestinement aux facultés de médecine, des enfants enfermés au milieu d’adultes mourants —, Basaglia convoque une conférence de presse d’anthologie à Belo Horizonte. Devant les journalistes et les autorités horrifiées, il déclare avec une véhémence prophétique : « J’ai vu aujourd’hui l’enfer. Barbacena est trait pour trait un camp de concentration nazi. Ce n’est pas un hôpital, c’est un génocide d’État. »

Cette déclaration a l’effet d’une bombe politique et morale au Brésil, précipitant la naissance du mouvement de la Luta Antimanicomial (Lutte Antiasilaire). Les conférences prononcées par Basaglia lors de ce voyage, réunies et transcrites dans le volume devenu culte Conferenze brasiliane, deviennent le socle théorique de la jeunesse médicale brésilienne. Elles inspirent directement le député Paulo Delgado qui dépose en 1989 le premier projet de loi de réforme psychiatrique brésilienne, menant après de longues luttes à la promulgation de la loi fédérale 10.216 en 2001, calquée sur le modèle basaglien de fermeture des asiles et de création des CAPS (Centros de Atenção Psicossocial). L’influence de Basaglia s’étend également à l’Argentine post-dictatoriale, à l’Uruguay et au Chili, façonnant l’ensemble de la santé mentale communautaire en Amérique du Sud.

9.2 La réception contrastée en France et dans le monde anglo-saxon

La diffusion des thèses basaglinnes rencontre des fortunes diverses selon les traditions psychiatriques nationales. En France, l’accueil réservé à l’expérience italienne est singulièrement complexe, voire hostile chez certains théoriciens majeurs. La France s’enorgueillit en effet de sa propre tradition réformiste d’après-guerre : la psychothérapie institutionnelle, née à l’asile de Saint-Alban autour de François Tosquelles, Jean Oury et développée à la clinique de La Borde avec Félix Guattari. Pour les partisans de la psychothérapie institutionnelle, il ne faut pas détruire l’asile, mais le « soigner » de son aliénation propre, en faisant de l’institution hospitalière un outil thérapeutique soignant et collectivisé.

Une véritable discorde théorique éclate entre Basaglia et Jean Oury. Ce dernier accuse les Italiens d’angélisme destructeur, affirmant que détruire l’asile physique revient à dissoudre l’outil clinique et à abandonner les psychotiques à l’angoisse du morcellement dans le monde extérieur sans médiation institutionnelle protectrice. Basaglia réplique sans détour que la psychothérapie institutionnelle française n’est qu’un « réformisme bourgeois » qui embellit la cage asilaire au lieu de libérer les captifs, et que soigner l’institution est une illusion tragique qui finit toujours par légitimer le pouvoir médical de contrainte. En revanche, des sociologues et philosophes français de premier plan comme Michel Foucault, Robert Castel et Gilles Deleuze saluent l’expérience de Trieste comme la percée politique la plus radicale et la plus lucide du siècle.

Dans le monde anglo-saxon, l’expérience de Trieste suscite une immense curiosité mêlée de fascination pragmatique. Des délégations de psychiatres américains, britanniques, canadiens et allemands défilent à San Giovanni tout au long des années 1970 pour observer comment une ville de trois cent mille habitants parvient à vivre sans aucun asile fermé. Cette reconnaissance internationale culmine lorsque l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) désigne officiellement les services de santé mentale de Trieste comme « Centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale », consacrant la cité italienne comme le modèle de référence universel pour les politiques de désinstitutionnalisation à l’échelle de la planète.

9.3 Le Réseau international d’alternative à la psychiatrie

L’engagement international de Franco Basaglia trouve son expression militante la plus collective à travers la création du Réseau international d’alternative à la psychiatrie (*International Network of Alternatives to Psychiatry*). Fondé à Bruxelles en 1975 à l’initiative de Basaglia, du psychanalyste Félix Guattari, du sociologue Robert Castel, du psychiatre marocain Mony Elkaïm et de l’antipsychiatre David Cooper, ce réseau se veut une internationale de la contestation contre la psychiatrie policière et la médicalisation de la déviance.

Le réseau organise une série de grands colloques internationaux autogérés — à Bruxelles en 1975, à Paris en 1976, à Trieste en 1977 et à Cuernavaca au Mexique en 1978. Ces rassemblements d’un genre inédit réunissent des milliers de participants : soignants en rupture de ban, anciens internés regroupés dans les mouvements d’« ex-patients », usagers de la psychiatrie, féministes, avocats des droits civiques et philosophes libertaires. Ces forums constituent des tribunes mondiales où sont dénoncées les utilisations politiques de la psychiatrie sous tous les régimes : de la psychiatrisation des dissidents politiques en Union Soviétique dans les psikhushkas au stockage carcéral des minorités raciales et des pauvres dans les méga-asiles nord-américains et latino-américains.

Au sein de ce réseau, un rôle capital mais souvent sous-estimé est joué par Franca Ongaro Basaglia. Véritable cheville ouvrière des liaisons internationales, elle assure la documentation rigoureuse des actes, rédige les déclarations finales, traduit les textes majeurs et veille à ce que le réseau ne dérive pas vers une contestation purement verbale et déconnectée de la pratique. Elle insiste inlassablement sur la nécessité d’articuler la contestation globale avec des projets concrets de transformation locale des services publics, maintenant ainsi l’ancrage pragmatique cher à l’expérience triestine.

10. Le rôle indissociable de Franca Ongaro Basaglia

10.1 La collaboration intellectuelle et littéraire au sein du couple

Il est rigoureusement impossible de comprendre la trajectoire et l’œuvre théorique de Franco Basaglia sans y associer indissolublement la figure de son épouse, collaboratrice intellectuelle et compagne d’armes : Franca Ongaro (1928-2005). Née elle aussi à Venise dans une famille d’intellectuels et d’artistes — elle est la sœur de l’écrivain Alberto Ongaro, collaborateur d’Hugo Pratt —, elle épouse Franco en 1952. Dotée d’une vaste culture littéraire et philosophique, elle met immédiatement sa rigueur de pensée et sa puissance d’écriture au service du combat qui s’ouvre à Padoue, Gorizia puis Trieste.

Pendant près de trois décennies, Franca Ongaro n’est pas simplement la femme d’un grand homme qui l’assiste dans l’ombre : elle est la co-autrice à part entière de la pensée basaglienne. C’est elle qui assure la traduction en italien de textes fondamentaux de la sociologie et de la psychiatrie mondiale, notamment les écrits de Ludwig Binswanger et l’œuvre maîtresse d’Erving Goffman. C’est elle qui, à Gorizia, recueille méticuleusement les enregistrements des assemblées plénières, les transcrit, les ordonne et leur confère l’architecture littéraire et politique flamboyante qui fera le triomphe de L’institution en négation en 1968. Sur les couvertures de la plupart des grands traités publiés par le couple — tels que La maggioranza deviante (La majorité déviante, 1971) ou Crimini di pace (Crimes de paix, 1975) —, les deux noms, Franco Basaglia et Franca Ongaro Basaglia, sont d’ailleurs apposés côte à côte à égalité parfaite.

Franca Ongaro apporte au corpus basaglien une sensibilité féministe et une analyse matérialiste pionnière de la condition des femmes au sein de l’asile. Elle démontre avec une virtuosité sociologique saisissante que l’asile psychiatrique fonctionne pour les femmes comme le prolongement coercitif de la domination patriarcale domestique. Les femmes internées le sont bien souvent parce qu’elles ont osé refuser leur destin d’épouses soumises, de mères dévouées ou d’objets sexuels obéissants : le diagnostic d’« hystérie » ou d’« immoralité » sanctionne d’abord leur insoumission aux normes familiales bourgeoises. Par ses écrits personnels profonds, Franca Ongaro ancre définitivement la psychiatrie démocratique dans le champ plus vaste de la critique des dominations croisées de classe, de genre et de statut social.

10.2 La poursuite du combat politique au Parlement italien

Après la disparition tragique et prématurée de Franco en août 1980, Franca Ongaro Basaglia ne s’enferme nullement dans une posture de vestale mélancolique gardienne de la mémoire de son mari. Elle prend le relais du combat politique direct au niveau le plus élevé de l’État italien. En 1983, sollicitée par le Parti Communiste Italien et les formations de la Gauche Indépendante (*Sinistra Indipendente*), elle est brillamment élue sénatrice de la République italienne, mandat législatif qu’elle exercera avec une combativité exemplaire pendant deux législatures consécutives, de 1983 à 1992.

Durant ces neuf années passées au Sénat à Rome, Franca Ongaro se fait le rempart inébranlable de la Loi 180 contre les assauts incessants des partis conservateurs. Face aux multiples projets de lois de révision déposés par la droite et l’extrême droite visant à rétablir les asiles fermés sous couvert de soulager les familles, la sénatrice monte inlassablement à la tribune pour défendre pied à pied les principes de la réforme. Avec une maîtrise technique parfaite des dossiers de santé publique, elle dénonce le sous-financement délibéré des services territoriaux par certains gouvernements régionaux et exige l’affectation prioritaire des crédits de la Sécurité sociale aux Centres de Santé Mentale communautaires.

Elle est la promotrice décisive des premiers « Projets-Objectifs Tutelle de la Santé Mentale » (*Progetti Obiettivo Tutela Salute Mentale*), des textes réglementaires d’application contraignants adoptés par le Ministère de la Santé pour forcer les provinces récalcitrantes à programmer la fermeture définitive et irréversible des anciens asiles psychiatriques. Parallèlement à cette intense activité parlementaire, elle dirige la monumentale édition des Scritti (Écrits complets) de Franco Basaglia chez Einaudi, rassemblant, annotant et introduisant avec une rigueur philologique absolue l’intégralité des articles cliniques, essais philosophiques et allocutions politiques de son compagnon, léguant ainsi aux générations futures un patrimoine intellectuel inestimable.

11. Les dernières années et la disparition prématurée (1979-1980)

11.1 La coordination des services de santé mentale du Latium

À la fin de l’année 1979, alors que la Loi 180 est votée depuis plus d’un an et que le modèle triestin a prouvé sa viabilité sur les bords de l’Adriatique, Franco Basaglia ressent le besoin impérieux de se confronter à un nouveau défi de grande ampleur. Il quitte ses fonctions de directeur à Trieste et répond à l’appel des autorités régionales du Latium, qui le nomment coordinateur général des services de santé mentale de la région de Rome. Pour Basaglia, s’attaquer à la métropole romaine représente l’épreuve de vérité ultime : démontrer que la fermeture de l’asile et l’implantation de services territoriaux ouverts ne sont pas le privilège d’une cité provinciale disciplinée et culturellement singulière comme Trieste, mais une politique sanitaire parfaitement généralisable à une mégapole tentaculaire et chaotique.

La tâche qui l’attend à Rome est effroyable de complexité. L’institution asilaire de la capitale, le tentaculaire Santa Maria della Pietà — l’un des plus grands asiles psychiatriques d’Europe, avec ses pavillons gigantesques dispersés dans un parc immense au nord-ouest de Rome —, héberge encore plus d’un millier de patients au milieu d’une inertie bureaucratique écrasante. Les réseaux clientélistes y sont solidement enracinés, le corps médical majoritairement hostile à la loi républicaine, et le tissu politique local gangrené par les compromissions. Basaglia plonge à corps perdu dans ce combat métropolitain, arpentant les quartiers populaires de Rome — de la Garbatella à Primavalle —, négociant sans relâche avec les maires d’arrondissement et les collectifs ouvriers pour trouver des locaux où implanter d’urgence les premiers Centres de Santé Mentale.

Durant ces mois d’une intensité frénétique, Basaglia s’épuise dans des batailles administratives quotidiennes contre l’immobilisme de l’appareil sanitaire romain. Il met en place des stratégies de crise pour bloquer définitivement les portes de Santa Maria della Pietà, transfère les premiers groupes de résidents vers des appartements thérapeutiques en périphérie et mobilise les jeunes psychiatres romains progressistes pour constituer des équipes mobiles d’intervention à domicile. Il veut prouver à la face de la République italienne et du monde entier que la Loi 180 n’est pas une utopie romantique, mais une réalité administrative et clinique immédiatement opératoire au cœur même de la capitale de l’État.

11.2 La maladie fulgurante et la mort à Venise

Ce déploiement d’énergie titanesque est tragiquement brisé dans son élan au printemps 1980. Alors qu’il travaille d’arrache-pied à la restructuration des services romains, Franco Basaglia est soudainement pris de malaises neurologiques graves, de vertiges et de céphalées violentes. Les examens cliniques approfondis révèlent un diagnostic impitoyable et sans appel : il est atteint d’une tumeur cérébrale foudroyante et incurable. La maladie se développe avec une vélocité terrifiante, contraignant le clinicien à interrompre brutalement toutes ses charges publiques à Rome.

Refusant l’acharnement thérapeutique artificiel au sein d’une institution médicale impersonnelle, Basaglia choisit de se retirer dans sa ville natale de Venise, dans l’appartement familial du quartier de San Polo où s’étaient écoulées les premières années de sa vie. Durant ses derniers mois d’existence, entouré de l’affection indéfectible de son épouse Franca, de ses enfants et de ses collaborateurs les plus proches accourus de Trieste et de toute l’Italie, il conserve jusqu’au bout sa vivacité d’esprit, sa curiosité intellectuelle et sa passion intacte pour le sort des usagers de la psychiatrie. Dans ses derniers entretiens avec ses amis, il ne manifeste aucune amertume personnelle mais une vive inquiétude pour la pérennité de son œuvre, répétant sans cesse qu’il faudra veiller à ce que l’asile ne soit pas reconstruit sous d’autres formes plus douces et plus insidieuses.

Le 29 août 1980, à l’âge de cinquante-six ans seulement, au sommet de sa maturité intellectuelle et de sa renommée mondiale, Franco Basaglia s’éteint paisiblement dans sa maison vénitienne face au Grand Canal. La nouvelle de sa mort foudroyante suscite une émotion considérable dans toute l’Italie et sur la scène médicale internationale. La presse démocratique salue la disparition d’un géant éthique, d’un libérateur d’hommes qui a redonné la parole et la dignité à des centaines de milliers de proscrits. Les funérailles, célébrées dans une Venise recueillie, réunissent dans une même ferveur des ouvriers syndicalistes, des dirigeants politiques de premier plan, des sommités intellectuelles européennes et une foule immense d’anciens patients de Gorizia et de Trieste venus pleurer celui qui avait brisé leurs chaînes.

12. La postérité de Basaglia et l’actualité de la santé mentale communautaire

12.1 Le parachèvement de la désinstitutionnalisation en Italie (Projet 1994-2000)

La disparition prématurée de Franco Basaglia en 1980 a laissé la réforme dans une phase de transition délicate, marquée par de fortes disparités territoriales et de violentes résistances politiques. Il fallut près de deux décennies d’un travail administratif et politique acharné, sous l’impulsion de Franca Ongaro et des psychiatres de Psichiatria Democratica devenus directeurs de santé publique — tels Franco Rotelli à Trieste —, pour mener à son terme définitif le projet basaglien à l’échelle de la République italienne.

Le tournant historique intervient avec les deux Progetti Obiettivo Tutela Salute Mentale adoptés par les gouvernements italiens pour les périodes 1994-1996 et 1998-2000. Ces décrets d’État fixent une date butoir légale, définitive et assortie de sanctions financières drastiques contre les Régions défaillantes : tous les anciens hôpitaux psychiatriques publics d’Italie doivent avoir fermé définitivement et irrévocablement leurs portes avant le 31 décembre 1999. Les derniers grands complexes asilaires, dont Santa Maria della Pietà à Rome et San Salvi à Florence, sont vidés de leurs ultimes résidents, qui sont relogés dans des appartements protégés ou des maisons familiales insérées dans le tissu urbain ordinaire.

Au début des années 2000, l’Italie accomplit ainsi ce qu’aucun autre grand pays industrialisé n’a réussi à réaliser : elle devient le seul État au monde où il n’existe plus un seul hôpital psychiatrique asilaire traditionnel sur l’ensemble de son territoire national. Les sites matériels des anciens asiles connaissent des reconversions remarquables : à Trieste, le magnifique parc de San Giovanni est transformé en un campus universitaire verdoyant, accueillant des facultés de lettres et de sciences, une roseraie botanique célèbre dans toute l’Europe, des restaurants coopératifs et des résidences pour étudiants, incarnant la réconciliation absolue entre l’espace de l’ancienne exclusion et la vie de la cité.

12.2 Les défis contemporains : Néo-institutionnalisation et psychiatrie biomédicale

Si la victoire matérielle sur l’asile historique est totale en Italie, la vigilance critique imposée par la pensée de Franco Basaglia demeure plus que jamais impérieuse au XXIe siècle, face à l’apparition de nouvelles formes pernicieuses d’exclusion et de réification médicale. La première menace contemporaine est le phénomène insidieux de la « néo-institutionnalisation ». Dans de nombreux pays d’Europe, la fermeture formelle des asiles s’est accompagnée du développement massif et lucratif de Résidences Sanitaires Assistées (RSA) privées, de cliniques de long séjour à but lucratif et de foyers d’accueil médicalisés fermés où les usagers sont certes nourris et logés dans des conditions matérielles décentes, mais où la logique disciplinaire, la perte d’autonomie et la sédation chimique reproduisent sous des oripeaux modernes la mortification asilaire d’autrefois.

Le second défi majeur réside dans l’hégémonie quasi absolue prise par le modèle biomédicale réductionniste et la psychiatrie pharmacologique depuis les années 1990. Guidée par les classifications catégorielles et a-théoriques du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) de l’Association Américaine de Psychiatrie, la médecine mentale dominante tend à nouveau à réifier la souffrance existentielle sous la forme d’un pur déséquilibre neurochimique ou d’une anomalie génétique cérébrale. L’administration exclusive et massive de molécules psychotropes de nouvelle génération tend à se substituer à l’écoute relationnelle, à l’accompagnement social et à la compréhension de l’historicité du sujet, ressuscitant précisément ce contre quoi Basaglia s’était insurgé dès ses années de formation padouanes.

Enfin, la gestion contemporaine de la santé mentale est de plus en plus gangrenée par une obsession sécuritaire et algorithmique d’évaluation actuarielle de la « dangerosité » et de gestion du risque. Cette régression sécuritaire s’est particulièrement illustrée dans le débat complexe qui a entouré la fermeture définitive en Italie, par la loi n° 81 de 2014, des sinistres Hôpitaux Psychiatriques Judiciaires (*Ospedali Psichiatrici Giudiziari*, OPG) — les derniers asiles fermés réservés aux criminels jugés irresponsables en raison de leur état mental. Leur remplacement par les REMS (*Residenze per l’Esecuzione delle Misure di Sicurezza*), des petites unités de réhabilitation de 20 lits maximum sans gardiens de prison, continue de faire l’objet d’attaques violentes de la part des magistrats conservateurs et de certains syndicats pénitentiaires, prouvant que la tentation du réflexe carcéral demeure une menace permanente au cœur de nos sociétés.

12.3 La pérennité de l’éthique basaglienne au XXIe siècle

Malgré ces régressions et ces défis, la pensée de Franco Basaglia conserve une jeunesse et une vigueur éthique éclatantes pour le monde contemporain. Ses principes théoriques fondamentaux ont trouvé une résonance directe et puissante dans le mouvement mondial du « rétablissement » (*recovery*) et de la psychiatrie transculturelle et sociale. La philosophie du rétablissement, qui place au premier plan non pas la disparition totale des symptômes cliniques, mais la reconquête par l’usager d’une vie pleine, riche de sens, d’autodétermination et de citoyenneté active au sein de sa communauté, constitue le prolongement direct de l’exigence basaglienne de mettre la maladie entre parenthèses pour émanciper l’homme réel.

De même, l’essor contemporain de la pair-aidance et des associations d’usagers en santé mentale — les experts d’expérience et les médiateurs de santé pairs qui intègrent les équipes cliniques de secteur — s’enracine directement dans l’héritage des assemblées générales mixtes de Gorizia et de Trieste. Reconnaître à la personne qui vit la détresse psychique une expertise légitime sur son propre état, refuser la verticalité hautaine du pouvoir médical et pratiquer une négociation thérapeutique continue et transparente sont aujourd’hui considérés par l’Organisation Mondiale de la Santé et les instances internationales des droits de l’homme comme les standards éthiques indispensables de toute pratique de soin psychiatrique moderne.

Au terme de cette traversée d’une œuvre et d’une vie incandescentes, le legs de Franco Basaglia se résume à une exigence éthique absolue : ne jamais séparer la santé mentale de la justice sociale, de la liberté et des droits de l’homme. Contre toutes les illusions d’une technique médicale qui prétendrait réduire l’abîme de l’âme humaine à des protocoles de gestion ou à des molécules de synthèse, la formule de Basaglia demeure un avertissement éternel adressé à la conscience de notre civilisation :

« La folie est une condition humaine qui existe en nous, au même titre que la raison. La société humaine produit la folie par ses contradictions et ne peut la guérir qu’en acceptant de vivre avec elle, dans la liberté et sans l’enfermer. »

Références

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