Biographie
Au crépuscule du XVIIIe siècle et à l’aube du XIXe, l’Écosse intellectuelle connut une effervescence philosophique sans précédent, dont les répercussions allaient façonner les contours de la pensée occidentale moderne. Au cœur de ce bouillonnement se tient Dugald Stewart (1753–1828), figure magistrale de l’Université d’Édimbourg, dont la voix mesurée, la clarté pédagogique et la rigueur méthodologique ont exercé une autorité presque universelle sur les élites intellectuelles de son temps. Successeur direct des grandes figures de ce qu’il est convenu d’appeler les Lumières écossaises, Stewart ne se contenta pas d’être le simple passeur des doctrines de ses maîtres ; il fut le grand architecte d’une synthèse ambitieuse, érigeant la philosophie de l’esprit humain au rang de science maîtresse, destinée à fournir les fondations inébranlables de l’éthique, de la politique, du droit et de l’éducation.
Héritier de Thomas Reid et témoin attentif des crises épistémologiques engendrées par le scepticisme radical de David Hume, Dugald Stewart conçut son œuvre comme une vaste entreprise d’assainissement et de codification de la pensée. Son projet n’était rien de moins que l’application intégrale de la méthode inductive baconienne à l’analyse des phénomènes de la conscience humaine. En rejetant avec une fermeté égale les spéculations métaphysiques transcendantes et les dérives réductionnistes du matérialisme physiologique, Stewart a ouvert une voie médiane, celle d’une psychologie descriptive et positive fondée sur l’observation scrupuleuse des faits de conscience. Par ses leçons légendaires et ses monumentaux Elements of the Philosophy of the Human Mind, il a façonné une génération entière de juristes, d’hommes d’État, d’écrivains et de philosophes, dont l’influence s’étendit bien au-delà des frontières de l’Empire britannique, trouvant un écho retentissant en France et aux États-Unis.
Redécouvrir aujourd’hui la pensée de Dugald Stewart, c’est explorer un moment charnière de l’histoire intellectuelle où la philosophie s’émancipe de la théologie dogmatique tout en résistant au réductionnisme biologique. C’est analyser avec minutie la cartographie des facultés cognitives — de l’attention à l’abstraction, de l’association à l’imagination créatrice — conçue par un penseur dont la modernité taxinomique préfigure de façon saisissante les interrogations fondamentales de la psychologie cognitive contemporaine. Ce travail se propose de retracer l’itinéraire philosophique de cette figure tutélaire, d’analyser l’ensemble de son architecture conceptuelle et de mesurer l’impact durable d’une œuvre qui sut allier l’amour de la liberté politique à l’exigence suprême de la rigueur scientifique.
1. Introduction et contexte intellectuel : Les Lumières écossaises et l’émergence de Dugald Stewart
1.1 Le cadre historique et académique de l’Université d’Édimbourg
À la fin du XVIIIe siècle, la ville d’Édimbourg jouissait d’une réputation intellectuelle si éclatante qu’elle était universellement saluée comme l’« Athènes du Nord ». Cet essor remarquable découlait d’une conjonction exceptionnelle de stabilités institutionnelles, de dynamisme culturel et d’une ferveur éducative sans équivalent en Europe après le traité d’Union de 1707. L’Université d’Édimbourg se trouvait au cœur névralgique de cette métamorphose, s’affirmant comme un laboratoire d’idées où la tradition humaniste côtoyait l’esprit d’entreprise scientifique le plus audacieux. C’est dans ce milieu foisonnant que grandit Dugald Stewart, fils de Matthew Stewart, lui-même professeur émérite de mathématiques au sein de la même institution. Élevé dans l’atmosphère austère et rigoureuse des cours magistraux et des cercles savants, le jeune Stewart développa très tôt une maîtrise exceptionnelle des sciences exactes et des langues classiques.
En 1785, Stewart succéda à Adam Ferguson à la prestigieuse chaire de philosophie morale, une position institutionnelle qui allait faire de lui le phare de la jeunesse cultivée britannique et européenne. Son enseignement ne se bornait pas à une transmission aride de préceptes éthiques hérités de l’Antiquité. Stewart concevait la philosophie morale comme une discipline encyclopédique, englobant l’étude de l’esprit humain, l’éthique individuelle, la jurisprudence naturelle, l’économie politique et les principes fondamentaux de la législation civile. L’atmosphère intellectuelle d’Édimbourg était alors singulièrement marquée par un dialogue constant et fécond entre la philosophie morale et les sciences naturelles, incarné par des figures pionnières telles que le chimiste Joseph Black, l’anatomiste Alexander Monro ou les théoriciens de la médecine comme William Cullen et John Gregory.
L’impact de la pédagogie écossaise sous le magistère de Stewart dépassa largement le cadre académique local. L’éloquence souveraine du professeur, sa diction parfaite, son érudition sans ostentation et sa capacité à ordonner les idées les plus complexes captivèrent des auditoires composés d’étudiants venus d’Angleterre, d’Irlande, du continent européen et d’Amérique du Nord. Des esprits qui allaient marquer le XIXe siècle, à l’instar de Sir Walter Scott, Henry Brougham, Sydney Smith, Francis Jeffrey et James Mill, furent formés à cette école du discernement critique et de l’élégance stylistique. Stewart fit de son cours une véritable pépinière pour la nouvelle élite réformatrice libérale, instillant chez ses auditeurs un respect indéfectible pour l’ordre constitutionnel, le progrès rationnel et l’amélioration morale de la société.
1.2 La filiation philosophique : L’héritage de Thomas Reid et du sens commun
La trajectoire doctrinale de Dugald Stewart s’inscrit organiquement dans le sillage de l’École écossaise du sens commun, fondée par Thomas Reid, qui fut son professeur à l’Université de Glasgow entre 1771 et 1772. Reid avait entrepris une réfutation magistrale du système idéaliste et sceptique issu de Descartes, Locke et Berkeley, qui avait trouvé son aboutissement radical dans les conclusions déstabilisantes du Traité de la nature humaine de David Hume. Pour Reid, le péché originel de la philosophie moderne résidait dans la « théorie des idées », cette doctrine selon laquelle l’esprit n’a jamais de commerce direct avec les réalités extérieures, mais seulement avec des images ou des représentations mentales intermédiaires, ce qui condamnait irrémédiablement la connaissance du monde objectif au doute insoluble.
Stewart adopta les prémisses de Reid, mais s’employa à les systématiser, à les épurer et à les reformuler dans un langage exempt des ambiguïtés populaires qui avaient parfois discrédité l’expression de « sens commun ». Conscient que cette terminologie prêtait le flanc aux railleries des partisans d’une métaphysique spéculative — qui y voyaient un simple appel au préjugé vulgaire —, Stewart préféra désigner ces principes sous les termes de « lois fondamentales de la croyance humaine » ou de « vérités premières de la conscience ». Il entendait ainsi marquer une rupture définitive avec le réductionnisme perceptif de Hume, affirmant que les opérations fondamentales de l’entendement reposent sur des certitudes intuitives, antérieures à toute déduction logique et indispensables à l’exercice même de la rationalité.
Toutefois, la démarche stewartienne se singularise par une évolution méthodologique essentielle. Tandis que l’œuvre de Thomas Reid conservait une forte coloration polémique et théologique, motivée par l’urgence existentielle de terrasser le monstre du scepticisme, Dugald Stewart fit glisser le discours philosophique vers une psychologie descriptive et positive. Il considérait la bataille contre le scepticisme humien comme intellectuellement gagnée dans ses grands principes ; l’urgence n’était plus de dénoncer l’adversaire, mais de construire un système d’analyse empirique de l’esprit qui pût rivaliser en exactitude et en utilité avec la mécanique newtonienne ou la physiologie expérimentale.
1.3 Le projet fondamental : Établir une science rigoureuse de l’esprit humain
L’ambition directrice de Dugald Stewart, déployée tout au long de ses volumineux écrits et particulièrement dans ses Elements of the Philosophy of the Human Mind, consistait à émanciper définitivement l’étude de l’esprit des entraves de la métaphysique spéculative a priori. Pour Stewart, les siècles passés avaient gaspillé des trésors d’ingéniosité en s’interrogeant stérilement sur la nature substantielle de l’âme, son siège anatomique ou les causes ultimes de ses opérations. La philosophie de l’esprit devait impérativement renoncer à ces chimères ontologiques pour adopter la posture de modestie méthodique qui avait assuré le triomphe des sciences de la nature depuis la publication du Novum Organum de Francis Bacon.
Ce projet imposait d’établir une frontière épistémologique infranchissable entre la physiologie cérébrale et la phénoménologie des états mentaux. Stewart ne niait aucunement que le cerveau et le système nerveux constituent les instruments corporels indispensables à l’exercice de nos facultés dans l’existence présente. Cependant, il martelait avec vigueur qu’une connaissance exhaustive des mouvements moléculaires ou des fluides nerveux ne nous apprendrait strictement rien sur la nature d’une pensée, la saveur d’un sentiment ou la structure d’un raisonnement. Confondre le substrat physique avec le phénomène de conscience constituait à ses yeux une faute logique élémentaire, une confusion de catégories qui condamnait le matérialisme naissant à l’impasse explicative.
Aux yeux du philosophe écossais, la philosophie de l’esprit ne constituait pas une branche isolée du savoir, mais la discipline maîtresse, le socle architectural sur lequel devaient s’édifier toutes les sciences morales, économiques et politiques. En comprenant les mécanismes par lesquels l’esprit humain acquiert ses connaissances, associe ses idées, succombe aux erreurs du préjugé ou s’élève à des principes moraux universels, le législateur, le pédagogue et le magistrat disposeraient d’instruments rationnels infaillibles pour perfectionner la condition humaine. La science de l’esprit s’affirmait ainsi non comme un exercice spéculatif stérile, mais comme le moteur indispensable du perfectionnement moral et social des peuples libres.
2. La méthode inductive appliquée à l’esprit : L’épistémologie baconienne de Stewart
2.1 L’application du modèle newtonien et baconien aux faits de conscience
Dugald Stewart concevait la philosophie comme une prolongation directe de l’esprit scientifique instauré par Francis Bacon et magnifié par Isaac Newton. Pour le penseur d’Édimbourg, la célèbre maxime newtonienne « hypotheses non fingo » (je ne feins point d’hypothèses) devait devenir le mot d’ordre absolu du philosophe de l’esprit. L’étude de l’intellect ne pouvait progresser qu’en observant scrupuleusement les faits offerts à la conscience, en les colligeant avec patience, et en remontant par une voie inductive rigoureuse des cas particuliers aux lois générales de l’activité mentale. Cette approche excluait sans concession les fictions mécanistes et les modèles géométriques déductifs qui avaient séduit les cartésiens et les empiristes radicaux du continent.
Stewart dénonçait avec une vigueur particulière l’usage pernicieux des analogies physiques appliquées au domaine mental. Comparer l’esprit à une cire molle recevant des impressions (selon la métaphore lockéenne de la table rase), ou assimiler le passage des pensées à des mouvements vibratoires de cordes nerveuses, comme le proposait David Hartley, constituait une illusion d’optique intellectuelle. L’esprit n’est pas un espace matériel, et les pensées ne sont pas des corps en mouvement régis par la balistique ou l’hydrodynamique. L’induction appliquée aux faits de conscience exigeait que l’on respectât la nature sui generis des phénomènes mentaux, sans chercher à les réduire artificiellement à des propriétés physiques empruntées à l’astronomie ou à la mécanique.
Le but ultime de cette méthode n’était nullement d’atteindre les essences cachées ou les causes premières des facultés intellectuelles. Stewart affirmait avec lucidité que la cause efficiente de la perception ou de la pensée demeurerait à jamais un mystère inaccessible aux limites de l’entendement humain, tout comme la nature ontologique de la gravitation universelle demeurait inconnaissable pour Newton. La tâche du philosophe consiste exclusivement à identifier les conditions régulières d’apparition des phénomènes, à formuler les lois constantes de leur succession, et à classifier les opérations de l’esprit selon une méthode taxinomique irréprochable, fournissant ainsi une base empirique solide à la pratique morale et cognitive.
2.2 L’introspection comme instrument scientifique et ses limites
L’instrument fondamental de cette science inductive de l’esprit réside dans ce que Stewart nomme la « réflexion » ou l’introspection attentive. Il ne s’agit pas d’une vague rêverie ou d’un repli mélancolique sur soi-même, mais d’un acte délibéré, méthodique et soutenu par lequel l’esprit détourne son attention des objets sensibles extérieurs pour scruter ses propres opérations intérieures. Stewart reconnaissait sans détour que cet exercice constituait la démarche intellectuelle la plus difficile qui soit. Par une pente naturelle liée aux nécessités de la survie biologique, notre attention est presque constamment projetée vers le monde extérieur ; contraindre cette attention à se retourner vers sa propre source requiert une discipline austère et un entraînement continu des facultés critiques.
Le philosophe identifiait avec une grande pénétration les écueils inhérents à l’introspection scientifique. Le premier réside dans la fugacité extrême des opérations mentales : l’acte même de vouloir observer une émotion vive ou une pensée naissante tend irrémédiablement à altérer son cours, voire à la dissoudre entièrement. L’esprit ne peut simultanément éprouver une passion avec toute sa force et l’analyser froidement comme un objet d’étude sans en dénaturer la texture intime. De surcroît, la mémoire des états passés est susceptible de déformations involontaires, de reconstructions rationnelles et d’illusions rétrospectives qui menacent la pureté des données recueillies par l’observateur interne.
Pour parer à ces limitations inhérentes à la simple réflexion solipsiste, Stewart insistait sur l’impérieuse nécessité de corroborer les observations introspectives par des témoignages externes objectifs. Il préconisait l’étude comparative des comportements humains dans différentes cultures, l’examen attentif des désordres psychiatriques, l’observation méthodique des enfants en bas âge, et surtout l’analyse historique des langues. Pour lui, la structure grammaticale et le lexique des langues humaines constituaient des archives vivantes et impersonnelles des opérations de l’entendement collectif, permettant de vérifier si une distinction conceptuelle observée chez un individu correspondait bien à une structure fondamentale et universelle de l’esprit de l’humanité.
2.3 La démarcation entre métaphysique spéculative et psychologie expérimentale
En traçant une démarcation nette entre la métaphysique ontologique et la science descriptive de l’esprit, Stewart a agi comme l’un des pionniers les plus lucides de l’autonomisation de la psychologie moderne. Il exhortait la communauté philosophique à déclarer forfait face aux éternelles controverses sur la substantialité de l’âme, son immatérialité ontologique ou les modalités précises de son union avec le corps matériel. Pour lui, ces débats appartenaient à une phase préscientifique de l’intelligence, tout à fait analogue aux querelles scolastiques sur les formes substantielles qui avaient entravé l’essor de la physique avant Galilée.
En rejetant ces questions insolubles hors du champ de la philosophie légitime, Stewart recentra l’investigation sur la phénoménologie fonctionnelle des facultés. Il s’agissait d’examiner comment l’attention module la perception, comment la mémoire organise ses dépôts d’impressions, par quels mécanismes l’abstraction engendre des notions générales, et comment l’imagination recombine les matériaux fournis par l’expérience. Cette psychologie fonctionnelle se caractérisait par son refus catégorique des systèmes clos et dogmatiques, privilégiant une approche modeste, graduelle et cumulative des connaissances, à la manière des naturalistes répertoriant les espèces botaniques.
Cette réorientation méthodologique eut une portée historique incalculable. Elle permit à la philosophie britannique d’échapper au double piège de l’idéalisme transcendantal spéculatif qui triomphait alors en Allemagne avec Kant et Fichte, et du matérialisme physiologique réductionniste qui dominait la scène intellectuelle française dans le cercle des Idéologues. En consolidant le statut de la « philosophie de l’esprit » (philosophy of the human mind) comme science empirique autonome des faits de conscience, Dugald Stewart posa les bases conceptuelles sur lesquelles s’érigeraient, quelques décennies plus tard, la psychologie scientifique anglo-saxonne et l’institution universitaire des sciences humaines.
3. La conscience et les facultés élémentaires : Attention et perception
3.1 La nature de la conscience selon Stewart
Au seuil de son analyse systématique de l’esprit, Dugald Stewart situe la notion de conscience (consciousness), qu’il définit non pas comme une faculté particulière parmi d’autres, mais comme la condition préalable, universelle et permanente de toute existence psychologique. La conscience est ce sentiment intime et immédiat qui accompagne indistinctement chacune de nos sensations, de nos pensées, de nos désirs et de nos volitions. Pour Stewart, prétendre donner une définition formelle de la conscience par des concepts plus simples et plus primitifs relève de l’absurdité logique : étant l’acte premier et irréductible de l’esprit par lequel toute autre réalité nous est donnée, elle ne peut être élucidée que par un appel direct à l’expérience intime que chacun en possède.
Stewart apporte une précision analytique capitale en établissant une distinction rigoureuse entre avoir une sensation et avoir conscience de cette sensation. Alors que les sensualistes ont tendance à confondre ces deux dimensions dans une indistinction passive, Stewart montre que la sensation pure n’est qu’une modification affective passagère de l’organisme, tandis que la conscience implique une saisie réflexive, un acte intérieur par lequel l’esprit rapporte cet état à un sujet conscient unique et permanent. Sans cette conscience synthétique, les impressions sensibles se succéderaient dans un flux discontinu d’instants atomiques, sans jamais s’agréger pour former une trame unifiée d’expérience subjective.
De plus, cette conscience immédiate porte en elle-même le témoignage indubitable de l’existence du sujet pensant. Stewart retrouve ici l’intuition fondamentale du Cogito cartésien, mais en la dépouillant de ses ambitions ontologiques déductives. La conscience n’a pas besoin de démontrer l’existence du « moi » par un syllogisme ; elle en fournit une certitude intuitive directe, une évidence première qui résiste à tous les assauts du doute sceptique. Ce moi conscient est appréhendé comme une réalité simple, indivisible et constante, dont l’identité persiste mystérieusement à travers la variété infinie des états de pensée et le flux perpétuel des sensations sensibles qui le traversent.
3.2 Le rôle constitutif de l’attention dans la vie mentale
L’une des contributions les plus originales et durables de Dugald Stewart à la psychologie descriptive réside dans sa magistrale analyse de l’attention. Loin d’être un récepteur passif, l’esprit se caractérise par une énergie active, capable de se mobiliser délibérément pour se polariser sur un objet déterminé, reléguant le reste de l’univers mental dans une pénombre indifférenciée. L’attention est, pour Stewart, un acte de la volonté guidé par le désir de connaître ou la nécessité d’agir ; elle constitue l’intermédiaire obligé par lequel les impressions sensibles et les idées accèdent à la clarté intellectuelle et s’impriment dans la texture pérenne de la mémoire.
Stewart établit une corrélation causale directe et immuable entre le degré d’attention accordé à une impression et la force des traces mnésiques qui en résultent. Les souvenirs ne s’effacent pas de notre esprit en raison d’une détérioration purement physique ou temporelle, mais parce que l’attention initiale fut superficielle, distraite ou fractionnée. Lorsque nous prétendons avoir « oublié » une conversation ou un événement, il est presque toujours exact d’affirmer que nous n’y avons prêté qu’une attention distraite et vacillante. L’attention fonctionne donc comme le graveur de la mémoire : plus son intensité est vive, plus l’empreinte intellectuelle demeure inaltérable face à l’érosion du temps.
Une section fascinante des Elements concerne l’analyse des processus automatisés, illustrée par la dextérité stupéfiante des musiciens ou des jongleurs. Stewart démontre que les mouvements complexes et rapides des doigts d’un pianiste ne sont pas des réflexes purement mécaniques et inconscients, mais résultent d’une suite d’actes d’attention extraordinairement rapides, si fugaces que l’esprit n’en conserve aucun souvenir conscient une fois l’action achevée. Cette conception pionnière de l’attention semi-consciente et de l’automatisation par l’habitude motrice a ouvert la voie aux études modernes sur le contrôle moteur et la psychologie des compétences. Sur le plan pédagogique, Stewart en déduit que l’art de l’éducation consiste avant tout à discipliner, fortifier et canaliser la capacité d’attention de l’élève, celle-ci étant la condition sine qua non de toute acquisition savante et de toute rectitude du jugement.
3.3 La théorie de la perception et le réalisme direct
Fidèle aux thèses de Thomas Reid, Stewart développe une théorie de la perception articulée autour du réalisme direct, prenant le contre-pied absolu de la tradition lockéenne et berkeleyenne de l’« idéalisme représentatif ». Selon le dogme dominant issu du XVIIe siècle, l’esprit humain ne perçoit jamais les tables, les arbres ou les étoiles dans leur réalité physique externe ; il ne contemplerait que des copies mentales, des représentations immatérielles nommées « idées ». Stewart dénonce cette médiation comme une fiction théorique néfaste, responsable directe du scepticisme humien, car une fois que l’on a enfermé l’esprit dans la prison de ses propres représentations subjectives, il devient métaphysiquement impossible de prouver qu’il existe un monde extérieur correspondant à ces images.
Pour rétablir le contact direct de l’intelligence avec la réalité empirique, Stewart reprend et affine la distinction essentielle entre la sensation et la perception. La sensation est un sentiment interne, subjectif et purement conscient, dépourvu en lui-même de toute référence spatiale ou objective ; une douleur, une odeur ou une saveur n’existent qu’en tant qu’elles sont éprouvées par le sujet sentant. En revanche, la perception est un acte cognitif complexe qui se tourne instantanément vers le monde extérieur, nous révélant l’existence d’une substance matérielle indépendante de notre propre organisme, douée de qualités primaires telles que l’étendue, la figure et la solidité.
Stewart insiste sur le caractère non déductif de cette perception objective. Nous ne concluons pas à l’existence de l’arbre extérieur au terme d’un raisonnement syllogistique à partir de notre sensation visuelle ; la perception est un jugement immédiat et irrésistible provoqué dans l’esprit par la constitution originelle de notre nature. Par une loi fondamentale de la croyance humaine, la sensation sert de signe naturel providentiel qui éveille instantanément dans notre entendement la conviction indéracinable de la présence réelle de l’objet extérieur. Ce réalisme direct ne relève pas d’une naïveté épistémologique, mais d’une reconnaissance lucide des limites du réductionnisme théorique face aux données structurelles irréductibles de l’expérience humaine.
4. La conception et l’abstraction : Analyse de la formation conceptuelle
4.1 La faculté de conception et la présence mentale des objets absents
Dans l’architecture cognitive élaborée par Dugald Stewart, la conception (terme qu’il préfère à celui, polysémique et trompeur, de « simple appréhension ») occupe une place pivot. Il la définit rigoureusement comme cette faculté élémentaire de l’esprit qui nous permet de nous représenter clairement un objet sensible qui n’est plus actuellement présent à nos organes sensoriels. Lorsqu’un peintre ferme les yeux et visualise avec netteté les traits du visage qu’il s’apprête à portraiturer, ou lorsqu’un géomètre contemple mentalement la forme d’un triangle équilatéral sans avoir recours à une feuille de papier, l’un et l’autre font usage de la faculté de conception.
Stewart insiste avec force sur la distinction logique et psychologique fondamentale entre la conception et la croyance. Concevoir un objet n’implique nullement que l’on prononce un jugement sur son existence réelle passée, présente ou future. Je puis concevoir avec la plus parfaite vivacité l’image d’un dragon volant ou d’une cité dorée sans adhérer une seule seconde à la réalité ontologique de cette vision. La conception est donc une simple opération représentative, un déploiement pictural de l’intellect, totalement distincte du jugement discursif qui, lui, affirme ou nie la vérité d’une proposition existentielle.
Néanmoins, Stewart remarque avec une grande finesse psychologique que lorsque la conception d’un objet atteint un degré de vivacité exceptionnel, elle est presque toujours accompagnée d’une croyance momentanée, fugitive et subreptice en la réalité de l’objet évoqué. C’est précisément ce phénomène qui explique les illusions d’optique, les hallucinations naissantes et surtout les états oniriques. Dans le sommeil, le sommeil privant l’esprit des stimulations correctrices du monde extérieur et de la vigilance critique de l’attention, les images formées par la conception s’imposent à notre entendement avec une force telle que nous les prenons sans hésiter pour des réalités physiques, jusqu’à ce que le réveil réactive nos lois normales de comparaison cognitive.
4.2 L’abstraction et la querelle des universaux
L’abstraction constitue pour Dugald Stewart l’opération intellectuelle par excellence qui élève l’être humain au-dessus de la condition animale et lui ouvre l’accès à la science, à la morale et à la pensée spéculative. Elle consiste dans le pouvoir qu’a l’esprit d’isoler mentalement une qualité, une propriété ou une relation déterminée d’un objet concret, en faisant abstraction de toutes les autres circonstances particulières qui lui sont associées dans la réalité sensible. L’esprit humain ne perçoit jamais dans la nature une « blancheur » pure ou une « rondeur » isolée ; il perçoit une rose blanche spécifique ou une assiette ronde singulière. C’est l’exercice de l’abstraction qui permet de détacher intellectuellement ces qualités pour les envisager comme des objets distincts d’étude et de généralisation.
Sur le terrain historique de la séculaire querelle des universaux, Stewart adopte une position résolument orientée vers un nominalisme modéré, puisant largement aux intuitions de George Berkeley tout en les épurant de leurs paradoxes idéalistes. Il réfute sans appel le réalisme platonicien et l’essentialisme scolastique, qui attribuaient aux idées générales une existence substantielle indépendante dans un ciel intelligible ou une réalité ontologique inhérente aux choses. Il n’existe dans l’univers physique que des étants particuliers, individuels et singuliers. Les notions universelles n’ont aucune réalité en dehors de l’esprit qui les façonne et des mots qui les désignent.
Toutefois, Stewart se garde bien de réduire l’abstraction à une simple manipulation mécanique de termes verbaux vides de sens. Il démontre que l’esprit est capable de considérer un objet particulier comme le représentant d’une classe entière d’objets partageant des caractéristiques analogues. Lorsque le géomètre trace une ligne droite particulière sur un tableau noir pour démontrer un théorème d’Euclide, son esprit fait abstraction de la longueur précise, de l’épaisseur du trait et de la couleur de la craie, pour ne retenir que la propriété formelle commune à toutes les lignes droites concevables. L’abstraction stewartienne se révèle ainsi être une stratégie cognitive d’économie intellectuelle, indispensable à l’organisation rationnelle de l’expérience humaine.
4.3 Le langage comme instrument indispensable de la pensée abstraite
Cette théorie de l’abstraction conduit Dugald Stewart à souligner le rôle constitutif et irremplaçable du langage dans le développement des facultés supérieures de l’esprit. Loin de n’être qu’un simple outil de communication destiné à transmettre à autrui des pensées déjà parfaitement formulées en secret, le langage est le véhicule même et l’étai indispensable de la pensée générale. Sans l’invention des signes linguistiques, notre entendement demeurerait irrémédiablement rivé à la contemplation des objets particuliers et immédiats, incapable de stabiliser dans sa conscience les résultats éphémères de ses abstractions.
Pour Stewart, le mot abstrait fonctionne exactement comme les symboles algébriques pour le mathématicien. L’esprit humain est d’une capacité trop limitée pour conserver simultanément devant ses yeux la multitude innombrable des individus qui composent une catégorie générale ; le mot sert d’étiquette synthétique, d’ancre cognitive qui permet de manipuler des agrégats complexes d’idées avec une aisance et une vitesse opératoire incomparables. L’interaction entre l’essor des langues et le perfectionnement de l’esprit humain est donc symbiotique : le raffinement des idées exige une langue plus précise, et la précision de la langue permet en retour à l’esprit de former des abstractions toujours plus subtiles et fécondes.
Cependant, Stewart met solennellement en garde ses lecteurs contre les pièges mortels inhérents au langage philosophique. Parce que les premiers mots inventés par les peuples primitifs s’appliquaient exclusivement au monde matériel et tangible, la quasi-totalité des termes utilisés pour désigner les opérations de l’esprit sont des métaphores spatiales et physiques. Nous parlons d’un esprit « pénétrant », d’une idée « claire », de pensées « profondes » ou de « liens » associatifs. Si le philosophe n’exerce pas une vigilance critique constante, il risque de prendre ces tropes poétiques pour des explications causales et de retomber dans les fictions du matérialisme vulgaire. L’étymologie et l’analyse historique des langues deviennent ainsi, sous la plume de Stewart, un outil thérapeutique indispensable pour purifier la philosophie de ses scories verbales.
5. L’association des idées : Principes, régulation et dérives cognitives
5.1 Les lois régissant la succession des pensées
L’esprit humain n’est jamais dans un état d’immobilité contemplative ; ses pensées se succèdent en un flux continu et tumultueux, où chaque idée semble en appeler une autre selon des voies souvent insaisissables. Dans son examen de l’association des idées, Dugald Stewart rend hommage aux investigations antérieures de Thomas Hobbes, John Locke et David Hume, tout en s’attachant à formuler une cartographie plus rigoureuse et plus prudente des lois qui président à ces enchaînements intellectuels. Il identifie trois grands principes primaires d’association : la ressemblance, la contiguïté dans le temps et l’espace, et la relation de cause à effet.
Stewart refuse toutefois de se laisser séduire par le pan-associationnisme mécanique qui faisait alors fureur en Angleterre, incarné par la théorie psycho-physiologique de David Hartley et relayé par les écrits de Joseph Priestley. Ces penseurs prétendaient expliquer la totalité de la vie intellectuelle et morale de l’homme par le seul jeu mécanique de l’association, assimilée à des vibrations corpusculaires parcourant les fibres nerveuses de la substance cérébrale. Pour Stewart, cette tentative relève d’une illusion scientiste grossière : réduire le jugement, la volonté, la conscience morale et l’acte pur d’intelligence à un jeu de dominos associatifs passifs revient à anéantir la dignité spirituelle de l’agent rationnel et à dissoudre l’activité créatrice de l’esprit dans un déterminisme aveugle.
Le philosophe d’Édimbourg insiste par conséquent sur la distinction qualitative fondamentale qui sépare les associations accidentelles et arbitraires — nées de la pure répétition passive ou de chocs affectifs passagers — des associations philosophiques et rationnelles. Les premières relèvent du préjugé, de la coutume et de l’automatisme irréfléchi ; les secondes reposent sur la découverte de relations objectives, de similitudes profondes et de nécessités causales réelles. Le progrès de la civilisation et la maturité de l’individu consistent précisément à émanciper la vie mentale des associations contingentes pour la soumettre à l’autorité des liaisons logiquement et expérimentalement justifiées.
5.2 Le contrôle volontaire du flux associatif
L’un des apports les plus magistraux de Stewart à cette thématique concerne l’exercice de la volonté sur la succession de nos pensées. Contre la vision fataliste qui ferait de l’homme le spectateur impuissant d’un carrousel d’idées défilant spontanément dans son théâtre intérieur, Stewart démontre que la volonté exerce un contrôle indirect, mais extraordinairement efficace, sur le cours des associations. S’il est vrai que nous ne pouvons pas forcer une idée totalement inconnue à surgir ex nihilo dans notre esprit — car pour la convoquer délibérément, il faudrait déjà la concevoir —, nous possédons en revanche le pouvoir d’intervenir souverainement dès qu’une série d’idées se présente à nous.
Ce pouvoir s’exerce par l’entremise de la focalisation attentionnelle. Parmi la multitude d’idées associées qui émergent simultanément à la suite d’une pensée initiale, l’esprit a la capacité d’en retenir une seule, d’y fixer son attention avec force et de congédier les autres. En nourrissant ainsi sélectivement cette idée choisie, l’agent conscient active de nouvelles ramifications associatives qui lui sont propres, infléchissant de proche en proche l’orientation générale du discours mental. Ce mécanisme permet à l’esprit d’avancer de manière méthodique vers la résolution d’un problème complexe, en écartant les suggestions parasites et en privilégiant les pistes fertiles.
Stewart établit ainsi une césure nette entre deux états de l’âme : l’esprit indiscipliné, livré à la rêverie passive (reverie), et la pensée méthodique, guidée par une intention rationnelle continue. Dans la rêverie, la volonté abdique ses prérogatives ; les idées dérivent au gré des caprices de la contiguïté sensible et des émotions fugaces, produisant un état de somnolence éveillée dépourvu de toute fécondité intellectuelle. Dans la pensée philosophique ou la création artistique ordonnée, la volonté maintient une tension vigilante, opérant un tri critique perpétuel au cœur du foisonnement associatif, transformant une simple matière brute de sensations en une synthèse intellectuelle harmonieuse.
5.3 Les pathologies de l’association et la formation des préjugés
Si l’association est le moteur indispensable de la mémoire et de l’acquisition des connaissances, elle constitue également, selon Dugald Stewart, la source intarissable de la plupart des erreurs, des superstitions et des aberrations morales qui affligent le genre humain. Lorsqu’une association d’idées est formée précocement sous l’emprise d’une émotion violente telle que la terreur enfantine, la jalousie ou l’orgueil corporatif, elle acquiert une ténacité telle que l’esprit en vient à confondre une liaison purement contingente avec une nécessité intrinsèque de la nature. C’est là le secret psychologique de la genèse des préjugés.
Stewart analyse avec une grande lucidité clinique comment certaines associations irrationnelles, une fois fixées dans l’esprit par l’éducation dogmatique ou la répétition sociale, résistent de manière invulnérable aux démonstrations les plus éclatantes de la raison. Un individu éduqué dans la terreur des apparitions nocturnes continuera de ressentir un effroi panique en traversant un cimetière dans l’obscurité, même si son entendement intellectuel a depuis longtemps embrassé les principes de la physique newtonienne et rejeté les contes de spectres. L’association affective opère à une profondeur psychologique qui échappe aux simples déclarations abstraites de l’entendement discursif.
Face à ces pathologies cognitives, Stewart préconise une double thérapeutique, à la fois éducative et critique. L’art pédagogique doit veiller dès la petite enfance à préserver l’âme des associations néfastes, en évitant d’associer la vertu à la terreur du châtiment, ou la piété à des images monstrueuses de la divinité. Pour l’adulte englué dans ses propres préjugés, la guérison passe par un travail d’archéologie introspective : il s’agit de remonter aux origines historiques et biographiques de nos croyances les plus chères, d’en démonter patiemment les soudures associatives artificielles, et de soumettre chaque lien d’idées au crible de l’évidence inductive et morale. La philosophie devient ainsi, sous la plume de Stewart, une médecine libératrice de l’entendement.
6. La psychologie de la mémoire : Organisation, rétention et rappel
6.1 Les composantes fondamentales de la mémoire
L’exploration stewartienne de la mémoire constitue l’un des sommets d’observation phénoménologique de son œuvre. Stewart se refuse à traiter la mémoire comme un simple réceptacle passif où viendraient s’entasser des simulacres matériels d’événements révolus. Il la conçoit comme une faculté dynamique hautement articulée, indispensable à la constitution de l’identité personnelle et à l’exercice de la délibération morale. Dans son analyse, il décompose soigneusement le phénomène en deux dimensions distinctes : la rétention passive, qui est la capacité de conserver la trace virtuelle d’une connaissance acquise, et le rappel actif (la réminiscence), qui désigne l’acte par lequel l’esprit ramène délibérément cette connaissance dans le champ de la conscience actuelle.
Stewart réaffirme le principe d’une corrélation directe entre la vivacité de la conception originelle et la longévité de l’empreinte mnésique. Une connaissance ne s’inscrit durablement dans notre esprit que si, au moment de son acquisition première, elle a été saisie avec netteté, clarté et distinction. Si la conception initiale fut floue, ambiguë ou troublée par une multitude d’impressions rivales, la rétention sera précaire et la réminiscence incertaine. La mémoire n’est donc pas une faculté autonome dotée d’une force mystique indépendante ; son efficacité est fonction directe de la vigueur de l’attention et de la netteté de la conception qui ont présidé à sa naissance.
En outre, le philosophe met en lumière l’influence déterminante des structures affectives sur la sélection et la conservation des souvenirs. L’esprit humain ne retient pas l’intégralité des stimuli qui l’assaillent de manière mécanique et impartiale ; il opère un tri instinctif et constant, gouverné par ses désirs, ses craintes, ses passions dominantes et ses intérêts professionnels. Un antiquaire, un naturaliste et un soldat traversant le même champ de bataille n’y mémoriseront pas les mêmes éléments : le premier gardera en mémoire les vestiges architecturaux, le second la typologie végétale des terrains, le troisième la configuration topographique propice aux manœuvres militaires. La mémoire humaine se révèle ainsi intrinsèquement indissociable de la sensibilité et de la vocation de l’individu.
6.2 Les typologies individuelles de la mémoire
Dans un chapitre célèbre de ses Elements, Dugald Stewart dresse une typologie remarquable des différentes formes de mémoires observables chez les êtres humains, en opposant principalement la mémoire philosophique à la mémoire mécanique (ou empirique). Cette distinction repose sur le type de liens associatifs privilégié par l’individu pour structurer ses connaissances. La mémoire mécanique organise les données selon les relations contingentes de contiguïté spatiale et temporelle. C’est la mémoire des enfants, des esprits peu cultivés ou de certains érudits polyglottes, capable de retenir sans effort des listes colossales de noms, de dates, de vers ou de faits isolés, précisément dans l’ordre chronologique exact où ils ont été entendus ou lus.
À l’opposé, la mémoire philosophique organise ses matériaux selon des principes de causalité, d’analogie rationnelle et de subordination logique. L’esprit philosophique retient difficilement les détails anecdotiques ou les séries chronologiques brutes ; il a besoin, pour assimiler une idée nouvelle, de l’arrimer à un système général d’explication, d’en comprendre les tenants et les aboutissants logiques et de la classer dans une taxinomie ordonnée. Si les détails factuels d’un récit lui échappent souvent, il conserve en revanche avec une fidélité inébranlable le principe directeur, la force probante de l’argumentation et la structure dialectique globale du sujet traité.
Stewart analyse avec une singulière bienveillance, mais une lucidité implacable, les talents mnésiques exceptionnels et prodigieux. Loin de voir dans une mémoire mécanique hypertrophiée le signe indiscutable d’un génie supérieur, il observe qu’une telle faculté est souvent le signe d’une faiblesse du jugement et de l’imagination créatrice. L’individu dont l’esprit est perpétuellement encombré par le rappel spontané et littéral d’une infinité de faits hétéroclites éprouve les pires difficultés à faire abstraction du singulier pour s’élever à la généralisation philosophique. Stewart étudie également les variations naturelles de la mémoire selon les âges de la vie, montrant comment la mémoire mécanique triomphe dans l’enfance avant de laisser la place à la mémoire des principes à l’âge adulte, pour décliner enfin dans la vieillesse par affaiblissement progressif de la puissance d’attention et d’excitation cérébrale.
6.3 L’art de perfectionner la mémoire : Pédagogie et mnémonique
Face à la question pratique du perfectionnement de la mémoire, Dugald Stewart formule une critique impitoyable et définitive des artifices de la mnémotechnie mécanique, très en vogue à son époque à travers les traités de « mémoire locale » ou de cryptographie spatiale. Ces systèmes préconisaient d’associer des chiffres, des noms ou des concepts abstraits à des représentations matérielles disposées dans des pièces imaginaires d’un édifice architectural mental. Stewart dénonce ces méthodes comme de vaines supercheries pédagogiques qui surchargent l’esprit d’un appareil encombrant d’idées intermédiaires ridicules, fatiguent inutilement les facultés de conception et ne confèrent à l’entendement qu’un savoir purement superficiel, mécanique et instable.
Le seul et véritable art d’accroître la mémoire consiste, selon Stewart, à perfectionner la rectitude de l’entendement et la clarté du jugement. Pour retenir durablement une masse imposante de faits, il faut apprendre à les organiser méthodiquement, à les subsumer sous des principes généraux, à rechercher passionnément leurs causes réelles et à discerner leurs analogies légitimes. Une connaissance ordonnée philosophiquement se conserve d’elle-même dans l’esprit, parce que chaque élément singulier est soutenu, rappelé et protégé par le réseau systématique auquel il appartient organiquement. L’amélioration de la mémoire ne relève pas de la prestidigitation mentale, mais d’une saine hygiène logique.
Enfin, sur le plan de la méthode pratique d’étude, Stewart préconise la verbalisation active et la répétition espacée. Lire un ouvrage passivement, même avec la plus grande concentration, ne laisse dans l’esprit que des traces fugitives. Le véritable ancrage mnésique s’opère lorsque l’étudiant s’astreint à reformuler les idées de l’auteur dans son propre vocabulaire, à en rédiger des synthèses ordonnées, ou à les exposer oralement à un tiers. En contraignant l’intelligence à traduire une conception extérieure dans le réseau vivant de ses propres concepts, le sujet transforme un dépôt étranger en une possession inaliénable de son propre esprit.
7. L’imagination créatrice : Psychologie de l’inventivité et du génie
7.1 La décomposition fonctionnelle de l’imagination
Dans la théorie des facultés de Dugald Stewart, l’imagination créatrice ne figure pas comme une puissance simple et élémentaire, mais comme l’une des facultés les plus complexes et les plus sublimes de l’esprit humain. Stewart refuse expressément de la confondre avec la simple « fantaisie » (fancy) ou avec la faculté de conception reproductive. Tandis que la conception se borne à évoquer l’image mentale exacte d’un objet sensible déjà perçu dans le passé, l’imagination créatrice s’empare des matériaux épars fournis par la mémoire et les sens pour les décomposer, les purifier et les recombiner dans un agencement totalement inédit, dont la nature sensible n’offre aucun modèle préexistant.
Stewart propose une décomposition fonctionnelle remarquable de cette faculté inventive. L’exercice de l’imagination suppose l’intervention harmonieuse et concertée de quatre facultés préalables : la conception (qui fournit les images brutes), l’abstraction (qui permet d’isoler les qualités sensibles de leurs supports contingents), l’association des idées (qui suggère les rapprochements et les analogies fécondes) et enfin le jugement. L’affirmation du rôle fondamental du jugement dans l’acte d’imagination constitue l’une des thèses maîtresses de l’esthétique stewartienne : une imagination sans jugement ne produit que des monstres, des songes incohérents et des caprices stériles. C’est le jugement critique qui évalue, trie, élimine les disproportions et garantit la cohérence interne du nouvel édifice mental.
À cet arsenal cognitif s’ajoute impérieusement le goût (taste), envisagé comme un pouvoir de censure et d’orientation normative. Le génie inventif conçoit des formes nouvelles, mais c’est le goût qui veille à ce que ces formes respectent les lois immuables de l’harmonie, de la bienséance et de la résonance émotionnelle. L’imagination véritable n’est donc pas une force brute et débridée, synonyme d’anarchie mentale ; elle est le couronnement de la maturité intellectuelle, un état de grâce cognitive où la rigueur analytique la plus exigeante s’allie miraculeusement à la liberté créatrice la plus audacieuse.
7.2 L’imagination dans les sciences et dans les arts
Dugald Stewart combat avec éclat le préjugé séculaire qui confine l’imagination au seul domaine des beaux-arts, de la poésie et de la fiction romanesque, pour en bannir l’exercice rigoureux des sciences exactes et morales. Avec une pénétrante intuition épistémologique, il proclame que l’imagination est un instrument tout aussi indispensable au grand mathématicien, au physicien expérimental ou à l’homme d’État réformateur qu’au peintre et au poète tragique. Sans imagination, un savant peut devenir un compilateur infatigable de faits ou un calculateur mécanique sans faille, mais il ne sera jamais un inventeur de vérités nouvelles.
Dans la démarche scientifique newtonienne elle-même, l’invention de l’hypothèse féconde procède d’un éclair d’imagination analogique. C’est l’imagination qui suggère au chercheur de rapprocher deux ordres de phénomènes en apparence totalement étrangers — comme la chute d’une pomme dans un verger et le mouvement orbital de la Lune — pour concevoir la possibilité d’une loi physique universelle unique. L’induction méthodique et le calcul mathématique interviennent ensuite pour vérifier, mesurer et sanctionner l’hypothèse ; mais l’étincelle première qui a déchiré le voile de l’ignorance relève souverainement de la puissance imaginative de l’esprit.
Dans le domaine moral et social, Stewart attribue à l’imagination un rôle fondateur encore plus décisif par le biais de l’empathie imaginative. Reprenant et approfondissant les aperçus d’Adam Smith sur les sentiments moraux, il démontre que nous ne pouvons compatir aux souffrances de nos semblables ou nous réjouir de leur félicité que si notre imagination est capable de nous arracher à notre propre sphère corporelle pour nous transporter dans la condition d’autrui. L’homme dénué d’imagination est condamné à un égoïsme sordide, non nécessairement par méchanceté délibérée, mais par incapacité cognitive à se représenter vivement les douleurs invisibles d’un frère. L’imagination s’affirme ainsi comme la condition psychologique première de l’amour du genre humain et le ciment invisible de l’ordre politique républicain.
7.3 Les dérèglements de l’imagination et l’équilibre psychologique
Toutefois, la célébration de cette noble faculté ne rend pas Stewart aveugle à ses périls redoutables lorsqu’elle vient à se développer de façon monstrueuse au détriment des facultés critiques. L’hypertrophie de l’imagination constitue l’une des sources les plus pernicieuses de dérèglement psychologique et moral. Lorsqu’un individu s’adonne sans retenue à la contemplation complaisante d’idéaux chimériques, de romans sirupeux ou de scénarios d’héroïsme imaginaire, son esprit s’accoutume à un monde de perfection factice et de délices exaltées qui rend le retour aux réalités prosaïques de la vie quotidienne insupportablement morne et insipide.
Stewart analyse avec une extraordinaire sensibilité moderne le phénomène de la mélancolie romantique et de la désillusion existentielle. L’homme dont l’imagination a démesurément devancé l’expérience réelle aborde l’existence avec des attentes extravagantes, que la nature humaine et la société ne sauraient en aucun cas combler. Chaque ami réel lui paraît imparfait en comparaison de ses amis de rêve ; chaque devoir civique lui semble mesquin comparé à ses ambitions grandioses ; chaque déconvenue ordinaire prend l’ampleur d’une tragédie cosmique. Cet écart tragique entre le monde rêvé et le monde réel engendre un dégoût invincible de l’action utile, une paralysie de la volonté et une amertume misanthrope qui consument l’âme de l’intérieur.
Le remède préconisé par le professeur d’Édimbourg réside dans la recherche d’un équilibre harmonieux au sein de la culture de l’esprit. L’exercice de l’imagination doit être constamment contrebalancé par l’étude assidue des sciences exactes, l’apprentissage de l’histoire universelle et l’engagement actif dans les devoirs réels de la société civile. En confrontant régulièrement ses créations idéales aux frottements du réel et aux impératifs du devoir moral, l’homme instruit préserve la liberté étincelante de son inventivité sans sacrifier la santé souveraine de son jugement et la sérénité de son âme.
8. Le raisonnement et les principes fondamentaux de la croyance humaine
8.1 Les vérités premières et les principes de sens commun
Au cœur de l’épistémologie de Dugald Stewart figure la théorie capitale des principes fondamentaux de croyance (fundamental laws of human belief), reformulation magistrale des « principes du sens commun » de Thomas Reid. Stewart entend par là un ensemble de convictions originelles, immédiates et universelles qui ne dérivent d’aucun raisonnement discursif préalable, mais constituent les conditions de possibilité absolues et préalables de tout raisonnement valide. Chercher à démontrer ces axiomes ultimes de l’intelligence par des chaînes d’arguments logiques relève d’une illusion méthodologique fatale : toute démonstration devant impérativement prendre appui sur des vérités plus claires et plus certaines que la conclusion recherchée, exiger une preuve des principes premiers conduirait inévitablement à une régression à l’infini ou à une stérile pétition de principe.
Parmi ces vérités premières inébranlables, Stewart range en premier lieu l’évidence intuitive de notre identité personnelle et la continuité du moi pensant à travers le temps. Nul homme sain d’esprit ne peut douter qu’il soit le même individu aujourd’hui qu’hier, et ce doute, fût-il formulé verbalement par un philosophe sceptique dans son cabinet, est instantanément réfuté en pratique par le moindre de ses actes quotidiens. À cette vérité s’ajoute la certitude de l’existence réelle du monde matériel extérieur, attestée par le témoignage direct de nos perceptions, ainsi que la foi invincible dans la véracité de notre mémoire pour les événements récemment éprouvés.
Une place centrale est également accordée au principe de l’uniformité du cours de la nature. Stewart observe que l’esprit humain est naturellement constitué de telle sorte qu’il s’attend invinciblement à ce que les mêmes causes physiques produisent à l’avenir les mêmes effets que ceux observés dans le passé. Cette croyance indéracinable n’est le produit d’aucune déduction mathématique, ni d’une pure expérience sensible accumulée — car l’expérience ne nous apprend jamais que ce qui a été, non ce qui sera nécessairement. Elle est une loi fondamentale inscrite au plus intime de notre constitution rationnelle par l’Auteur de la nature, sans laquelle aucune induction scientifique ne serait possible et aucune action humaine ne pourrait être orientée vers l’avenir.
8.2 L’évidence mathématique versus l’évidence morale
Dugald Stewart consacre une part importante du second volume de ses Elements à une clarification magistrale de la nature de la certitude humaine, en traçant une frontière épistémologique lumineuse entre l’évidence mathématique et l’évidence morale (ou probable). Formé aux disciplines géométriques de son père, Stewart met en garde contre l’erreur des métaphysiciens rationalistes qui ont prétendu appliquer la méthode déductive des mathématiques à l’étude des affaires humaines, de la politique et de la morale, dans l’espoir illusoire d’y atteindre une démonstration apodictique absolue.
L’évidence mathématique, explique-t-il, tire son infaillibilité du fait qu’elle opère exclusivement sur des définitions et des hypothèses formelles construites par l’esprit lui-même. Lorsque le géomètre démontre une propriété du cercle, il ne s’interroge pas sur la réalité physique empirique d’un anneau de matière particulier ; il déduit logiquement les conséquences nécessaires incluses dans la définition formelle et abstraite du cercle idéal. La vérité mathématique est rigoureusement nécessaire, son contraire impliquant une contradiction formelle inacceptable ; mais cette certitude absolue a pour rançon de ne rien nous apprendre sur l’existence réelle des faits empiriques extérieurs.
L’évidence morale, en revanche, régit l’intégralité du champ de la réalité empirique, de la psychologie, de l’histoire, de la législation et de la vie pratique. Elle ne repose pas sur des déductions à partir de définitions stipulatives, mais sur l’accumulation de témoignages, l’observation des faits historiques et la mise en évidence d’analogies probables. Le critère de la vérité morale ne réside pas dans l’exclusion géométrique de la contradiction, mais dans le faisceau des probabilités convergentes. Lorsqu’une multitude de témoignages indépendants, d’inductions empiriques et d’analogies concordent vers une même conclusion — comme la certitude historique de l’existence de Jules César ou la prévisibilité générale des passions humaines —, l’esprit atteint une certitude pratique qui, pour être d’une essence différente de la rigueur mathématique, ne laisse subsister dans l’homme rationnel l’ombre d’un doute raisonnable.
8.3 La critique du syllogisme classique et la logique des facultés
L’une des facettes les plus résolument novatrices de la réflexion épistémologique de Dugald Stewart concerne sa critique impitoyable de la scolastique aristotélicienne et de la logique formelle du syllogisme. À l’instar de Francis Bacon et de John Locke, Stewart considère que le culte séculaire rendu à la déduction syllogistique a constitué l’un des freins les plus paralysants au progrès de la science véritable. Le syllogisme n’est pas un instrument d’invention de connaissances nouvelles ; il n’est qu’un mécanisme rhétorique d’exposition et d’agencement de vérités déjà acquises.
Pour qu’un syllogisme soit formellement concluant, la proposition générale énoncée dans la prémisse majeure doit nécessairement contenir implicitement la vérité particulière formulée dans la conclusion. Lorsque l’on affirme le célèbre syllogisme : « Tous les hommes sont mortels ; or Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel », l’assertion majeure implique déjà la connaissance préalable de la mortalité de Socrate. Si l’on doutait de la mortalité de Socrate, on n’aurait aucun droit rationnel d’affirmer avec universalité que « tous les hommes sont mortels ». Le syllogisme tourne ainsi dans un cercle purement verbal, un jeu tautologique qui n’apporte aucun accroissement cognitif réel à l’entendement humain.
Face à cette logique des termes et des figures formelles, Stewart promeut une véritable logique des facultés, c’est-à-dire une méthodologie inductive résolument orientée vers l’investigation empirique du réel. Il s’agit d’analyser comment l’esprit observe les faits singuliers, déjoue les biais cognitifs engendrés par les passions ou les équivoques du langage, compare les analogies et remonte prudemment vers des principes généraux féconds. La véritable logique ne s’apprend pas dans les disputes d’école sur les baroco et les bocardo, mais dans la fréquentation attentive des grandes œuvres des maîtres de la découverte scientifique, au premier rang desquels figurent Isaac Newton et Robert Boyle.
9. Les pouvoirs actifs et moraux : Désirs, affections et volition
9.1 La structure des principes d’action humaine
Dans la seconde grande étape de son enseignement philosophique, Dugald Stewart aborde l’étude des pouvoirs actifs et moraux (Active and Moral Powers), s’interrogeant non plus sur la manière dont l’homme connaît le monde, mais sur les ressorts psychologiques qui le poussent à agir au sein de l’univers social. Il entreprend une classification systématique des principes moteurs de la nature humaine, qu’il divise en trois catégories fondamentales d’une remarquable subtilité analytique : les appétits naturels, les désirs rationnels et les affections bienveillantes ou malveillantes.
Les appétits constituent les besoins organiques élémentaires, communs à l’homme et à l’animal — tels que la faim, la soif ou l’attrait sexuel —, qui se caractérisent par leur périodicité impérieuse et leur destination immédiate à la préservation de l’individu et de l’espèce. Au-dessus de ces inclinations corporelles s’élèvent les désirs primaires de l’âme, que Stewart distingue soigneusement des appétits parce qu’ils sont constants, insatiables et indépendants de tout état corporel déterminé. Il en dénombre principalement cinq : le désir de savoir (la curiosité), le désir de société, le désir d’estime, le désir de pouvoir (l’ambition) et le désir de supériorité (l’émulation). Loin d’être des vices condamnables, ces désirs constituent des stimulants providentiels indispensables à l’activité créatrice, aux découvertes savantes et au perfectionnement des arts au sein des sociétés policées.
Les affections englobent quant à elles l’ensemble des sentiments qui ont pour objet direct le bonheur ou le malheur d’autres êtres conscients. Stewart refuse expressément le cynisme anthropologique de Thomas Hobbes ou de La Rochefoucauld, qui prétendaient réduire l’intégralité des élans altruistes de l’homme à des déguisements hypocrites de l’amour-propre égoïste. Pour Stewart, les affections bienveillantes — l’amour filial, l’amitié, la pitié, le patriotisme — sont des principes aussi primitifs, désintéressés et originels de notre constitution que l’instinct de conservation individuel. La santé morale de l’homme consiste dans l’équilibre harmonieux et concerté entre un amour de soi rationnel bien compris et le déploiement généreux de nos sympathies envers la communauté humaine.
9.2 Le sens moral et la nature du devoir
L’éthique de Dugald Stewart repose sur l’affirmation résolue de l’existence d’une faculté morale originelle, irréductible à tout calcul utilitariste et à toute convention sociale purement arbitraire. En contemplant une action humaine guidée par la générosité, la fidélité au serment ou le dévouement désintéressé, l’esprit humain n’éprouve pas seulement une sensation agréable d’utilité publique ; il porte un jugement souverain, absolu et immédiat sur la rectitude morale (rectitude) de l’acte et approuve la dignité vertueuse de son auteur. Inversement, l’ingratitude, la trahison ou la cruauté provoquent une réprobation morale instinctive, indépendamment de toute considération des torts matériels occasionnés.
Stewart engage ici une critique doctrinale majeure à l’encontre de la théorie des sentiments moraux de son éminent prédécesseur Adam Smith. Smith avait tenté d’expliquer la genèse de nos jugements moraux par le mécanisme psychologique de la sympathie réciproque et par l’illusion spéculaire du « spectateur impartial ». Stewart conteste cette construction qu’il juge excessivement spectatoriale et phénoménologique : la sympathie peut expliquer les résonances émotionnelles de nos états d’âme, mais elle ne saurait en aucun cas fonder l’autorité contraignante et universelle du devoir moral. Dire qu’une action est bonne ou juste ne signifie pas simplement qu’un spectateur impartial sympathiserait avec les sentiments de l’agent ; cela signifie qu’elle est intrinsèquement conforme à la loi morale éternelle de la raison.
L’obligation morale se caractérise par son immédiateté catégorique. La conscience morale ne suggère pas des conseils de prudence ou d’habileté intéressée ; elle commande avec la majesté souveraine d’une autorité sacrée, investie du pouvoir inaliénable de punir l’infraction par le remords déchirant et de récompenser l’obéissance par la paix inestimable du cœur. Stewart balaie avec force l’argument sceptique tiré de la diversité des coutumes morales chez les peuples barbares : sous les variations contingentes des traditions et des lois positives dues à l’ignorance ou aux superstitions locales, l’analyse comparative révèle partout et toujours l’universalité des principes moraux fondamentaux — la vénération des parents, la condamnation du parjure et le respect de la vie innocente demeurant les piliers universels de la conscience humaine.
9.3 Le libre arbitre et la responsabilité morale
L’édifice éthique élaboré par Dugald Stewart s’effondrerait inexorablement si l’homme n’était pas doté d’une véritable liberté morale ou de libre arbitre (moral liberty). Stewart livre un combat sans merci contre le dogme du déterminisme nécessitariste, défendu avec vigueur en son temps par le pasteur américain Jonathan Edwards et le philosophe matérialiste Joseph Priestley. Ces derniers soutenaient que l’homme est une marionnette mue par des causes antérieures nécessaires, chaque volition n’étant que le résultat mécanique inéluctable du motif le plus puissant présent dans son entendement à l’instant du choix.
Pour Stewart, l’argument massue en faveur du libre arbitre réside dans le témoignage immédiat, constant et invincible de la conscience intérieure. Chaque être humain éprouve en lui-même, au moment de choisir entre le devoir et l’intérêt personnel, la certitude absolue de son pouvoir souverain d’opter pour l’une ou l’autre voie. Après l’accomplissement d’une mauvaise action, le sentiment poignant de la culpabilité et de l’auto-condamnation n’aurait rigoureusement aucun sens si l’agent avait été déterminé par une nécessité physique irrésistible. Détruire la liberté humaine revient à anéantir d’un seul coup les notions de responsabilité, de mérite, de démérite, de justice pénale et de dignité morale.
Le philosophe prend soin de clarifier la relation subtile qui unit le libre arbitre à l’existence des motifs d’action. Les déterministes prétendaient que refuser la nécessité revenait à proclamer une liberté d’indifférence absurde, où les actions humaines surgiraient sans cause au gré d’un caprice irrationnel aveugle. Stewart réfute cette fausse alternative : les motifs ne sont pas des poids matériels déposés sur le plateau d’une balance mécanique, forçant mathématiquement le bras de l’équilibre à pencher. Les motifs sont des sollicitations rationnelles et affectives que l’agent conscient examine, pèse et délibère souverainement. L’esprit ne subit pas passivement le pouvoir de ses motifs ; il leur confère lui-même leur poids et leur influence en décidant d’y accorder son attention et son adhésion volontaire.
10. Esthétique psychologique : La théorie du goût, du beau et du sublime
10.1 La genèse et le développement du sentiment du goût
Loin de constituer une parenthèse ornementale dans son enseignement académique, l’esthétique philosophique représente un pan essentiel des investigations psychologiques de Dugald Stewart, comme en témoignent ses Philosophical Essays de 1810. Stewart aborde l’étude du goût (taste) en adoptant sa posture empirique favorite : déconstruire les illusions d’une métaphysique dogmatique du Beau en soi pour en révéler les mécanismes de formation au sein de la conscience subjective humaine. Pour lui, le goût ne doit pas être conçu comme un « sens interne » passif, instinctif et mystérieux — comme le postulait Francis Hutcheson —, mais comme une faculté complexe, réflexive et éminemment perfectible par l’éducation.
Le goût s’élabore à partir d’une sensibilité émotionnelle primitive, d’un plaisir spontané éprouvé dès l’enfance face à des formes régulières, des couleurs éclatantes ou des harmonies sonores agréables. Cependant, ce plaisir brut et immédiat ne constitue que le germe du goût véritable. Pour mériter le nom de faculté esthétique, cette résonance émotionnelle initiale doit s’unir à un jugement critique cultivé, capable d’analyser les causes de ses satisfactions, de comparer entre elles différentes œuvres d’art, de repérer les défauts cachés et de saisir les rapports subtils d’adéquation entre les parties et le tout. Le goût véritable est une sensibilité intellectuelle éclairée par la réflexion.
Stewart accorde une importance considérable à l’influence historique et culturelle sur les normes du jugement esthétique. Si les lois fondamentales de la nature humaine sont universelles, les formes concrètes sous lesquelles se manifeste le beau dépendent étroitement du climat moral, des traditions politiques, des coutumes sociales et des lectures d’un siècle. L’esprit éclairé doit apprendre à distinguer les beautés universelles et impérissables — fondées sur les principes constitutifs de l’esprit humain et de la vérité des sentiments — des modes esthétiques éphémères et locales qui ne doivent leur succès passager qu’à la tyrannie de l’opinion ou à l’esprit d’imitation servile.
10.2 L’analyse psychologique des émotions du beau et du sublime
Dans son analyse méticuleuse du sentiment du beau, Dugald Stewart déploie une réflexion sémantique et génétique d’une grande profondeur. Il observe que le mot « beau » est à l’origine appliqué aux objets du sens de la vue qui charment agréablement notre œil par leur figure ondoyante et leurs couleurs vives. Mais par une série de transitions insensibles et d’extensions métaphoriques légitimes, ce vocable a fini par désigner des réalités d’une abstraction toujours plus haute : nous parlons sans contradiction d’une belle mélodie pour l’ouïe, d’un beau théorème pour l’intellect, d’une belle action héroïque pour la conscience morale, ou d’une belle âme pour la vertu spirituelle. L’expérience du beau opère une transcendance psychologique continue du sensoriel vers le moral.
L’expérience du sublime suscite chez Stewart des observations non moins pénétrantes, nourries par un dialogue critique permanent avec les célèbres théories d’Edmund Burke. Dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, Burke avait affirmé que le sentiment du sublime prend racine de manière quasi-exclusive dans la terreur physiologique, l’obscurité oppressante et la peur de la destruction individuelle. Stewart dénonce ce système comme une simplification excessive et unilatérale, qui rabaisse une émotion spirituelle grandiose au niveau d’un réflexe biologique animal.
Pour le penseur écossais, l’essence authentique du sublime réside dans une tension dialectique sublime entre le sentiment de notre écrasement physique face à des grandeurs spatiales incommensurables — l’immensité de l’océan déchaîné, le silence des espaces célestes infinis, la foudre déchirant la montagne — et l’exaltation souveraine de notre grandeur morale et spirituelle. Face au spectacle de la force brute de la nature, l’homme mesure sa fragilité corporelle d’atome vivant, mais prend simultanément conscience que son esprit embrasse cette immensité, la contemple, la comprend et s’élève vers le Créateur de l’univers par une dignité morale qu’aucune puissance matérielle ne saurait anéantir. Le sublime n’est pas la lâcheté de la peur animale, mais le triomphe de l’âme sur la matière.
10.3 L’associationnisme esthétique et ses limites
L’un des chapitres les plus remarquables de l’esthétique de Dugald Stewart concerne son examen critique des thèses de son ami et contemporain Archibald Alison, auteur des célèbres Essays on the Nature and Principles of Taste (1790). Alison avait poussé la théorie de l’association des idées à ses conséquences les plus extrêmes dans le domaine des beaux-arts, affirmant que les qualités physiques des objets — les lignes, les sons, les couleurs — sont intrinsèquement et absolument indifférentes, et que la totalité du plaisir esthétique découle exclusivement des chaînes associatives morales ou sentimentales qu’elles réveillent dans la mémoire du spectateur.
Stewart reconnaît sans détour l’immense fécondité de la théorie associative pour expliquer la charge émotionnelle subjective des paysages rustiques, des ruines antiques ou des mélodies traditionnelles. Les ruines d’un château médiéval ne nous émeuvent pas seulement par l’agencement de leurs pierres moussues, mais parce qu’elles convoquent instantanément dans notre esprit les images poétiques de la chevalerie passée, de la grandeur disparue et de la fragilité inexorable des empires humains. De même, la mélodie entendue dans notre jeunesse réveille tout un cortège de souvenirs d’innocence, d’amitiés et de joies évanouies qui parent l’air musical d’un charme déchirant tout à fait indépendant de sa perfection technique pure.
Toutefois, fidèle à sa constante modération critique, Stewart refuse de s’abandonner au pan-associationnisme esthétique d’Alison. Si les objets sensibles ne possédaient par eux-mêmes aucune beauté intrinsèque, objective et originelle, sur quoi les premières chaînes d’association auraient-elles bien pu s’ancrer dans l’histoire de l’humanité ? L’esprit ne peut pas associer un sentiment moral de pureté à la blancheur de la neige ou à la limpidité d’une source cristalline si la sensation physique elle-même ne procurait pas déjà à l’organisme un plaisir organique premier et harmonieux. Stewart réaffirme l’existence de qualités esthétiques réelles et objectives inscrites dans la texture de la création, sur lesquelles vient se greffer, pour l’enrichir à l’infini, la tapisserie mouvante des associations humaines individuelles et collectives.
11. Divergences doctrinales et débats contemporains de Dugald Stewart
11.1 La controverse avec l’idéologie française et le sensualisme de Condillac
Tout au long de sa carrière magistrale, Dugald Stewart a mené une controverse feutrée mais implacable contre le sensualisme français issu de l’héritage d’Étienne Bonnot de Condillac, dont les disciples, regroupés sous la bannière des Idéologues, dominaient les institutions intellectuelles de Paris sous le Directoire et l’Empire. Condillac avait prétendu, dans son célèbre Traité des sensations, dériver l’intégralité des facultés humaines — le jugement, la mémoire, l’imagination, la volonté et la conscience morale — d’une unique racine originelle : la sensation passive transformée. Sa fiction pédagogique de la statue de marbre, s’animant progressivement au fur et à mesure qu’on lui octroie les différents organes sensoriels, constituait l’emblème de ce réductionnisme sensualiste.
Pour Stewart, le système de Condillac repose sur un gigantesque paralogisme et sur une confusion sémantique fatale dissimulée sous l’axiome trompeur : « penser, c’est sentir ». Le philosophe d’Édimbourg démontre avec une virtuosité dialectique éblouissante que la sensation pure et passive ne contient en elle-même absolument aucun des éléments constitutifs de l’entendement. Vous pouvez accumuler, multiplier ou intensifier des sensations de rose ou de son de cloche dans la conscience d’une statue, vous n’en ferez jamais jaillir l’idée d’un objet extérieur situé dans l’espace, la notion de cause efficiente, le principe de contradiction ou le sentiment du devoir moral. Ces opérations exigent impérativement l’activité spontanée, irréductible et originelle de facultés cognitives natives que la sensation se borne à exciter sans jamais les produire.
Malgré la fermeté doctrinale de cette réfutation, Stewart maintenait un dialogue intellectuel d’un respect absolu avec les représentants éminents de l’Idéologie, au premier rang desquels figuraient Destutt de Tracy et le médecin Pierre-Jean-Georges Cabanis. Il louait la clarté analytique de leurs écrits et leur volonté partagée d’établir une science positive de la pensée humaine affranchie de la métaphysique dogmatique. Toutefois, il ne manquait jamais de pointer avec tristesse l’impasse épistémologique dans laquelle s’enfermait la physiologie philosophique de Cabanis, lorsque ce dernier proclamait que « le cerveau produit la pensée comme le foie sécrète la bile », confondant grossièrement une fonction biologique organique avec l’acte immatériel irréductible d’une conscience rationnelle.
11.2 La critique du matérialisme britannique et des réductions physiologiques
La vigilance critique de Dugald Stewart ne s’exerçait pas seulement contre les doctrines venues d’outre-Manche ; elle s’attaquait avec une ardeur redoublée aux résurgences du matérialisme philosophique au sein même de la tradition intellectuelle britannique. Sa cible privilégiée demeurait l’associationnisme matérialiste de David Hartley et de Joseph Priestley, qui prétendaient réduire le mystère de la conscience à des ébranlements et des vibrations mécaniques (vibratiuncles) des filets nerveux microscopiques du cerveau.
Stewart dénonce cette tentative comme une régression épistémologique manifeste, qui trahit l’esprit même de la méthode newtonienne qu’elle prétend faussement imiter. Lorsqu’un physicien étudie la gravitation ou l’optique, il formule des lois mathématiques vérifiables sur des phénomènes observables ; il ne s’invente pas des particules imaginaires ou des éthers invisibles dotés de propriétés magiques pour expliquer les lacunes de son savoir. Les prétendues « vibrations nerveuses » d’Hartley étaient d’invisibles fictions anatomiques de l’esprit, invérifiables empiriquement par les microscopes de l’époque et incapables logiquement d’éclairer le passage incommensurable qui sépare une onde matérielle d’une idée lumineuse ou d’un acte de sainteté morale.
Stewart formulait ainsi une mise en garde méthodologique fondamentale, qui résonne avec une actualité saisissante au cœur des débats contemporains des neurosciences cognitives : la distinction souveraine entre le corrélat corporel (la condition organique) et la cause efficiente mentale. Qu’un désordre cérébral altère l’exercice de la mémoire ou que l’ingestion d’opium trouble la clarté du jugement démontre certes que dans l’économie de la vie présente l’esprit est intimement lié à la machinerie corporelle ; mais en déduire que la pensée est cette machinerie corporelle elle-même constitue un saut logique injustifiable. Stewart revendique avec fermeté l’autonomie conceptuelle et méthodologique complète de la science de l’esprit, qui doit formuler ses propres lois phénoménologiques sans se laisser coloniser par les catégories hâtives de l’anatomie.
11.3 Les débats internes à l’école écossaise : Stewart face à Thomas Brown
L’une des tragédies intellectuelles de la vieillesse de Dugald Stewart fut sa rupture philosophique déchirante avec son élève le plus brillant, son collègue et successeur désigné à la chaire de philosophie morale d’Édimbourg : Thomas Brown (1778–1820). Nommé co-professeur aux côtés de Stewart en 1810 pour suppléer à l’affaiblissement de la santé de ce dernier, Brown introduisit dans ses cours magistraux une révision radicale de la doctrine du sens commun, prenant le contre-pied de plusieurs des thèses les plus chères à son vénéré maître.
La divergence doctrinale majeure portait sur la réductionnisme psychologique opéré par Brown. Tandis que Reid et Stewart avaient patiemment bâti une architecture pluraliste des facultés mentales distinctes et fonctionnelles — attention, abstraction, conception, mémoire, imagination —, Brown entreprit de dissoudre cette taxinomie pour ramener la totalité de la vie intellectuelle à de simples états de conscience successifs régis par deux lois universelles : la « suggestion simple » (l’association ordinaire) et la « suggestion relative » (le sentiment de relation ou de comparaison). Pour Brown, les « facultés » n’étaient que des mots abstraits trompeurs hypostasiés par la scolastique écossaise, masquant la pure fluidité phénoménale des modifications de l’âme.
Stewart accueillit ces innovations avec une profonde amertume intellectuelle, y voyant une capitulation déguisée devant le sensualisme de Condillac et une régression vers le nominalisme sceptique de Hume. Il reprochait à Brown d’avoir brisé la cohérence méthodologique de l’École écossaise pour sacrifier à la manie de la simplification systématique a priori. Pour Stewart, la reconnaissance de la pluralité irréductible des facultés n’était pas une survivance scolastique, mais l’hommage indispensable rendu à la diversité réelle des fonctions adaptatives de l’esprit humain. Ce débat fratricide entre Stewart et Brown allait déchirer la pensée écossaise pendant plusieurs décennies, précipitant à terme la crise de son modèle hégémonique au sein de l’université britannique.
12. Postérité et héritage : De l’éclectisme français aux prémices de la psychologie scientifique
12.1 L’influence majeure sur la philosophie française du XIXe siècle
L’une des destinées les plus éclatantes et inattendues de l’œuvre de Dugald Stewart se joua en France au cours du premier tiers du XIXe siècle. Après la tourmente de la Révolution française et les excès idéologiques de l’Empire napoléonien, l’université française cherchait éperdument une philosophie de la modération, capable de restaurer les fondements de la morale, de l’ordre politique constitutionnel et de la liberté individuelle, sans pour autant replonger dans le dogmatisme clérical de l’Ancien Régime. C’est dans la philosophie écossaise du sens commun, magnifiquement incarnée par Stewart, que les élites intellectuelles trouvèrent leur planche de salut.
Le pionnier de cette réception enthousiaste fut Pierre-Paul Royer-Collard, professeur à la Sorbonne à partir de 1811, qui déclara avoir découvert dans les écrits de Reid et de Stewart une délivrance intellectuelle face au matérialisme étouffant de Condillac. Mais c’est son disciple Victor Cousin qui transforma cette adhésion en une véritable doctrine d’État : l’éclectisme universitaire. Cousin adopta la méthode psychologique d’observation des faits de conscience inaugurée par Stewart comme le socle incontournable de tout enseignement philosophique, affirmant que l’introspection scrupuleuse des facultés constituait le point de départ préalable à toute spéculation métaphysique légitime.
La diffusion des idées stewartiennes en France fut puissamment amplifiée par les remarquables traductions françaises de ses œuvres majeures, magistralement réalisées par Louis Peisse et Théodore Jouffroy. Les Éléments de la philosophie de l’esprit humain devinrent pendant plusieurs décennies le manuel canonique des lycées et des facultés de lettres de l’Hexagone, formant des cohortes entières de juristes, de magistrats et d’hommes de lettres français au culte de la psychologie morale et à l’exercice de la tolérance constitutionnelle libérale.
12.2 La diffusion dans le monde anglo-américain et l’enseignement académique
Dans l’espace anglophone, le magistère institutionnel de Dugald Stewart fut encore plus colossal et durable. Aux États-Unis d’Amérique, au cours de la première moitié du XIXe siècle, les Elements et les traités de Stewart devinrent les piliers inamovibles de l’enseignement universitaire au sein de prestigieux collèges tels que Princeton, Harvard, Yale et Williams. Les pères fondateurs de la pédagogie républicaine américaine voyaient dans la « philosophie mentale » (Mental Philosophy) de l’école écossaise l’antidote parfait contre l’anarchie morale, le scepticisme religieux et l’égoïsme mercantile, fournissant un cadre rationnel solide pour former des citoyens vertueux, attachés au bien public et respectueux des lois démocratiques.
En Grande-Bretagne, l’influence de Stewart s’infiltra profondément dans les cercles réformateurs qui allaient transformer la société victorienne. Son enseignement à Édimbourg avait forgé l’esprit des fondateurs de la célèbre Edinburgh Review en 1802, tribune emblématique du whiggisme libéral qui milita sans relâche pour l’abolition de l’esclavage, la réforme du Parlement, l’éducation populaire et le libre-échange économique. Des personnalités d’envergure telles que Lord Palmerston (futur Premier ministre), le romancier Sir Walter Scott et le grand réformateur du droit Lord Brougham portaient toute leur vie le sceau indélébile de la clarté morale et du rigorisme intellectuel hérités de leur professeur d’Édimbourg.
Même chez les figures tutélaires de l’utilitarisme philosophique qui contestaient son intuitionnisme moral, l’empreinte méthodologique de Stewart demeure patente. James Mill, bien que partisan farouche d’un associationnisme radical dans son Analysis of the Phenomena of the Human Mind (1829), avait été profondément marqué par les leçons de Stewart à Édimbourg et lui empruntait sa nomenclature taxinomique rigoureuse ainsi que son refus de dissoudre la psychologie dans la spéculation métaphysique. L’esprit stewartien devint ainsi l’humus invisible au sein duquel germa toute la pensée universitaire britannique du siècle industriel.
12.3 Bilan épistémologique : Dugald Stewart, précurseur de la psychologie cognitive
Avec le recul historique que confère l’analyse contemporaine, la stature philosophique de Dugald Stewart mérite d’être profondément réévaluée. Longtemps relégué au rôle secondaire d’un vulgarisateur élégant et académique d’un système conçu par Thomas Reid, Stewart apparaît aujourd’hui comme le véritable architecte de la transition historique décisive qui a fait basculer la métaphysique de l’âme vers la psychologie descriptive des processus cognitifs.
Sa rigueur taxinomique exemplaire dans l’analyse de l’attention en tant que régulatrice des mémoires de travail, sa compréhension pionnière des automatismes moteurs et des gestes semi-conscients, sa décomposition fonctionnelle de l’imagination créatrice et sa théorie fine du rôle constitutif des signes linguistiques dans l’abstraction conceptuelle préfigurent de manière stupéfiante les concepts fondamentaux de la psychologie cognitive contemporaine. Stewart a su opérer cette rupture épistémologique majeure qui consiste à étudier les fonctions de l’esprit non comme des entités ontologiques mystérieuses, mais comme des opérations empiriquement observables, reliées entre elles par des lois psychologiques déchiffrables par l’investigation inductive.
Enfin, à une époque contemporaine souvent tentée par le réductionnisme neurobiologique simplificateur, où la complexité ineffable de la pensée humaine risque d’être aplatie sur de simples cartes d’imagerie cérébrale fonctionnelle, le plaidoyer inébranlable de Dugald Stewart pour une science prudente, non dogmatique et phénoménologiquement irréductible de l’esprit humain conserve une pertinence et une fraîcheur inaltérables. Dugald Stewart nous rappelle avec une voix toujours vibrante que comprendre l’homme ne consiste pas à le réduire à sa machinerie corporelle, mais à contempler dans toute sa majestueuse richesse l’univers lumineux et mystérieux de sa conscience intérieure.
Références
- Brown, T. (1820). Lectures on the Philosophy of the Human Mind (4 vol.). W. & C. Tait. https://archive.org/details/lecturesonphilos01browuoft
- Cousin, V. (1846). Philosophie écossaise (3e éd.). Pagnerre. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2053835
- Haakonssen, K. (1996). Natural Law and Moral Philosophy: From Grotius to the Scottish Enlightenment. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511598462
- McCosh, J. (1875). The Scottish Philosophy, Biographical, Expository, Critical, from Hutcheson to Hamilton. Robert Carter and Brothers. https://archive.org/details/scottishphilosop00mccouoft
- Reid, T. (1785). Essays on the Intellectual Powers of Man. John Bell. https://plato.stanford.edu/entries/reid/
- Stewart, D. (1792–1827). Elements of the Philosophy of the Human Mind (3 vol.). Strahan and Cadell. https://archive.org/details/elementsofphilos01stewuoft
- Stewart, D. (1793). Outlines of Moral Philosophy: For the use of students in the University of Edinburgh. William Creech. https://archive.org/details/outlinesofmoralp00stewuoft
- Stewart, D. (1810). Philosophical Essays. George Ramsay and Company. https://archive.org/details/philosophicaless00stewuoft
- Stewart, D. (1828). The Philosophy of the Active and Moral Powers of Man (2 vol.). John Anderson. https://archive.org/details/philosophyofacti01stewuoft
- Stewart, D. (1854–1860). The Collected Works of Dugald Stewart (W. Hamilton, Éd.; 11 vol.). Thomas Constable and Co. https://catalog.hathitrust.org/Record/001389827