Biographie
Figure intellectuelle majeure du XXe siècle, Donald Thomas Campbell (1916-1996) incarne l’archétype du savant polymathe dont l’œuvre a profondément redessiné la frontière séparant les sciences empiriques de l’épistémologie fondamentale. Alors que la spécialisation académique croissante du second après-guerre tendait à cloisonner la psychologie, la sociologie, l’anthropologie et la philosophie des sciences dans des idiomes hermétiques, Campbell a déployé un programme de recherche audacieux visant à unifier la théorie de la connaissance humaine et la méthodologie de l’investigation empirique. Penseur inclassable, il s’est attaqué avec la même acuité théorique à la genèse évolutionniste des facultés cognitives, aux pièges psychométriques de la mesure des attitudes, aux apories de l’évaluation des réformes publiques et aux dynamiques sociologiques de la découverte scientifique.
Le fil conducteur qui irrigue cette production monumentale réside dans un réalisme critique sans concession, indissociable d’un aveu lucide de notre faillibilité sensorielle et conceptuelle. Loin de céder au découragement sceptique ou aux facilités du relativisme postmoderne naissant, Campbell a consacré sa vie à forger des instruments d’investigation capables de compenser nos biais cognitifs et institutionnels inhérents. Qu’il s’agisse de concevoir la matrice multitrait-multiméthode pour déjouer les artefacts méthodologiques, d’inventer la quasi-expérimentation pour guider l’action publique en milieu naturel, ou d’énoncer sa célèbre loi sur la corruption pernicieuse des indicateurs quantitatifs, sa démarche a toujours consisté à subordonner l’ingéniosité technique à une éthique rigoureuse de la découverte et de l’autocritique.
Explorer la pensée de Donald T. Campbell aujourd’hui ne relève nullement d’un simple exercice d’archéologie intellectuelle ; c’est s’immerger au cœur des débats les plus vifs qui animent la recherche contemporaine, depuis la crise de la réplicabilité jusqu’aux dérives de la gouvernance par les nombres. Ce texte propose une traversée exhaustive de son itinéraire intellectuel, disséquant méthodiquement ses contributions à l’épistémologie évolutionniste, à la psychométrie, à l’évaluation des politiques publiques, à la psychologie sociale interculturelle et à la sociologie de la connaissance. En restaurant l’unité architectonique de cette œuvre foisonnante, il s’agit de redécouvrir un penseur qui a fait de la modestie méthodologique le préalable indispensable à toute prétention scientifique véritable.
1. Introduction biographique et trajectoire intellectuelle (1916-1996)
1.1 Les origines, la formation initiale et les premières influences
Né le 20 novembre 1916 à Orient, dans l’État rural de l’Iowa, Donald Thomas Campbell grandit dans un environnement marqué par les grands espaces de l’Ouest américain, son père travaillant pour le service de vulgarisation agricole de l’État du Nebraska puis de la Californie. Cette enfance passée au contact direct des réalités agricoles et des communautés pionnières ancre précocement chez le jeune homme un pragmatisme vigoureux et un respect durable pour les savoirs d’adaptation pratique. Très tôt confronté aux défis posés par la Grande Dépression, Campbell développe une curiosité intellectuelle éclectique, marquée par le sentiment aigu que la connaissance humaine constitue un outil de survie collective plutôt qu’un pur luxe contemplatif.
Après de premières études au San Bernardino Valley College, il intègre la prestigieuse Université de Californie à Berkeley, institution qui traverse alors un âge d’or intellectuel dans les sciences du comportement. C’est là qu’il subit l’influence déterminante de deux figures tutélaires majeures de la psychologie contemporaine : Edward C. Tolman et Egon Brunswik. Tolman lui transmet les prémisses de son « béhaviorisme téléologique » ou intentionnel, démontrant que le comportement ne peut se réduire à des réflexes mécanistes de type stimulus-réponse, mais qu’il est médiatisé par des « cartes cognitives » et des attentes orientées vers des buts. Brunswik, réfugié autrichien issu du Cercle de Vienne, marque quant à lui indélébilement le jeune Campbell avec son fonctionnalisme probabiliste et sa théorie de la lentille (lens model), affirmant que l’organisme évolue dans un environnement incertain où il doit composer avec des indices proximaux imparfaites pour inférer des propriétés distales du monde réel.
L’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale interrompt momentanément son cursus universitaire. Campbell s’enrôle dans la marine américaine (US Navy), servant comme officier de réserve de 1943 à 1945. Cette expérience militaire loin des laboratoires académiques agit comme un accélérateur de maturité. Confronté aux dynamiques de commandement, à la logistique opérationnelle et aux frictions humaines inhérentes aux contextes de crise, il prend conscience des limites criantes des modèles de laboratoire classiques face à la complexité des comportements collectifs réels. À son retour à Berkeley, où il obtient son doctorat en psychologie en 1947, ses questionnements méthodologiques sont désormais forgés : il refuse de choisir entre la rigueur expérimentale abstraite et l’observation écologique des faits sociaux.
1.2 Carrière académique et engagements institutionnels
Dès l’obtention de son doctorat, Campbell entame une trajectoire académique ascensionnelle qui le conduit d’abord à l’Université d’État de l’Ohio (1947-1950), puis à l’Université de Chicago (1950-1953), creuset d’une sociologie empirique effervescente. C’est toutefois à la Northwestern University, située à Evanston dans l’Illinois, qu’il va poser les ancrages majeurs de sa carrière. Recruté en 1953, il y restera près de trois décennies, jusqu’en 1979, période faste durant laquelle il publie ses monographies les plus décisives et forme des cohortes de chercheurs qui essaimeront dans l’ensemble des départements de sciences sociales à travers le monde anglo-saxon.
L’autorité scientifique de Campbell dépasse rapidement le cadre de la psychologie académique. En 1975, il est élu à la présidence de l’American Psychological Association (APA). Son discours présidentiel prononcé la même année fait l’effet d’un électrochoc au sein de la discipline : rompant avec l’orthodoxie scientiste et l’individualisme méthodologique dominant, il y soutient avec vigueur que les institutions traditionnelles, les religions historiques et les normes morales constituent des réservoirs évolutifs de sagesse collective que la psychologie rationaliste contemporaine a eu tort de rejeter sans discernement. Cette prise de position audacieuse témoigne d’un penseur qui n’hésite jamais à braver les modes intellectuelles de son temps au nom d’une compréhension holistique du comportement humain.
Reconnu pour l’universalité de ses vues méthodologiques, Campbell est élu à la prestigieuse Académie nationale des sciences (National Academy of Sciences) en 1973. Au crépuscule de sa carrière, désireux de s’affranchir davantage des frontières disciplinaires, il quitte Northwestern pour l’Université de Syracuse, avant d’achever son parcours professoral à Lehigh University en Pennsylvanie, où il occupe la chaire d’études universitaires en relations internationales, psychologie et sociologie. Jusqu’à son décès le 5 mai 1996, à l’âge de 79 ans, Campbell demeurera un travailleur infatigable, plaidant inlassablement pour une réforme des structures académiques et un dialogue fécond entre sciences naturelles et sciences humaines.
1.3 Positionnement philosophique et esprit transdisciplinaire
L’originalité la plus manifeste de Donald T. Campbell réside dans son refus viscéral de s’enfermer dans une spécialité étroite. Là où la division académique du travail imposait une séparation rigide entre la psychologie cognitive, l’anthropologie culturelle, la sociologie de l’action et la philosophie des sciences, Campbell naviguait avec une aisance déconcertante à travers ces domaines, convaincu qu’aucun phénomène humain complexe ne pouvait être appréhendé sous un angle unique. Il a incarné un modèle rare de savant chez qui l’empirisme le plus scrupuleux – fondé sur l’algèbre matricielle et les protocoles statistiques stricts – s’adossait perpétuellement à des questionnements métathéoriques de grande envergure ontologique et épistémologique.
Son positionnement philosophique se structure autour d’une confrontation dialectique avec le positivisme logique du Cercle de Vienne. Tout en partageant l’impératif positiviste de vérification empirique et de clarté conceptuelle, Campbell en rejette catégoriquement le dogme vérificationniste naïf, le réductionnisme physicaliste et l’idée selon laquelle les données sensorielles constitueraient une base absolue et incorruptible pour l’édification de la science. Sous l’influence conjuguée de Karl Popper et de Willard Van Orman Quine, il adopte un réalisme faillibiliste : la réalité extérieure existe indépendamment de nos perceptions, mais nos outils conceptuels et nos organes sensoriels n’y ont accès que de manière médiatisée, indirecte et nécessairement imparfaite.
Cette conviction faillibiliste débouche sur ce que Campbell désignait comme un naturalisme philosophique critique. Selon lui, la théorie de la connaissance ne saurait être une entreprise spéculative a priori déconnectée des découvertes empiriques sur le fonctionnement effectif de l’esprit humain et des systèmes vivants. Dès lors, l’épistémologie doit être « naturalisée » : elle doit s’instruire des leçons de la biologie évolutive, de la psychologie de la perception et de la sociologie des institutions scientifiques. C’est précisément cette articulation féconde entre réalisme ontologique et humilité épistémique qui constitue la signature philosophique unique de Donald Campbell.
2. L’épistémologie évolutionniste : fondements du modèle BVSR
2.1 Le mécanisme de variation aveugle et de rétention sélective (BVSR)
C’est dans un article devenu classique publié en 1960 dans la revue Psychological Review, intitulé « Blind Variation and Selective Retention in Creative Thought as in Other Knowledge Processes », que Donald T. Campbell pose les fondations du modèle qui va révolutionner la philosophie de la connaissance : le principe BVSR (Blind Variation and Selective Retention). Campbell y affirme que tout progrès cognitif, toute découverte heuristique et tout processus d’apprentissage créatif reposent fondamentalement sur le même algorithme générique que celui mis au jour par Charles Darwin pour expliquer l’évolution des espèces vivantes par sélection naturelle.
La puissance du modèle réside dans sa définition rigoureuse et souvent mal comprise du terme « aveugle » (blind). Campbell insiste vigoureusement sur le fait que la variation des idées n’est pas nécessairement aléatoire au sens stochastique absolu, mais qu’elle est aveugle par rapport à son issue victorieuse. Concrètement, cela implique trois critères précis : premièrement, les variations produites par l’esprit ne sont pas pré-adaptées à l’environnement ou à la solution du problème à résoudre ; deuxièmement, la genèse d’une hypothèse ou d’un essai comportemental ne découle pas d’une prescience de son succès futur ; troisièmement, chaque tentative est indépendante, dans sa formulation, de la justesse de l’essai immédiatement précédent, même si elle s’inscrit dans un cadre historique déterminé. L’esprit qui cherche ne possède aucune baguette magique téléologique garantissant qu’une intuition sera valide.
La seconde phase du processus, la rétention sélective, désigne l’action des filtres de sélection environnementaux, logiques ou expérimentaux qui éliminent impitoyablement les variations inadaptées tout en stabilisant celles qui apportent une adéquation fonctionnelle. Dans la sphère cognitive, ces filtres peuvent être le verdict d’une expérience de laboratoire, l’exigence de non-contradiction interne d’une théorie, ou l’adhésion d’une communauté scientifique régie par des normes méthodologiques partagées. Pour Campbell, l’illusion du génie créatif guidé par une inspiration quasi divine se dissout ainsi dans une dynamique probabiliste sous-jacente : ce que nous prenons pour une vision prophétique n’est le plus souvent que l’aboutissement accéléré et en partie inconscient d’un foisonnement d’essais avortés et de rejets systématiques.
2.2 La hiérarchie des systèmes de connaissance substitutifs
Loin de plaquer naïvement la métaphore biologique sur les opérations supérieures de l’intelligence, Campbell élabore une architecture conceptuelle d’une remarquable subtilité : la théorie des systèmes de connaissance substitutifs (vicarious selectors). Partant du constat que l’adaptation biologique primitive par mutation génétique et mortalité différentielle s’avère extrêmement coûteuse – l’erreur signifiant la mort physique de l’organisme –, l’évolution a produit, au fil des âges, des dispositifs internes capables de simuler l’environnement et d’anticiper le danger, évitant ainsi l’épreuve létale du monde extérieur brut.
Campbell conceptualise cette dynamique sous la forme d’une hiérarchie emboîtée de niveaux adaptatifs. Au sommet de cette échelle, les théories scientifiques abstraites et le langage propositionnel fonctionnent comme des substituts vicariants ultimes. Avant d’en arriver là, l’histoire naturelle a mis en place des paliers intermédiaires indispensables :
- Le niveau génétique pur : variation par mutations génétiques et élimination par mort biologique des organismes non adaptés.
- Le niveau locomoteur et tactile : l’animal explore son environnement immédiat par tâtonnement physique aveugle (la paramécie qui change de trajectoire lorsqu’elle heurte un obstacle).
- La vision et les sens à distance : les photorécepteurs permettent d’appréhender les dangers et les opportunités distales sans contact mécanique direct, économisant ainsi de l’énergie et préservant l’intégrité corporelle.
- La mémoire et la formation d’habitudes : la rétention des succès passés permet d’éviter la répétition des explorations hasardeuses face à des situations récurrentes.
- La réflexion vicariante et la pensée symbolique : l’être humain manipule des modèles mentaux de la réalité dans son for intérieur, laissant ses hypothèses « mourir à sa place », pour reprendre la célèbre formule de Popper que Campbell aimait citer.
Cette continuité ontologique et épistémologique démontre qu’il n’existe pas de rupture qualitative radicale entre la recherche de nourriture par une amibe et l’élaboration de la théorie de la relativité par Albert Einstein. Dans les deux cas, le mécanisme fondamental d’acquisition de connaissances demeure le couplage entre production d’hypothèses exploratoires et filtrage sélectif par le réel. Les abstractions scientifiques ne sont rien d’autre que des organes sensoriels vicariants hautement perfectionnés, développés par la culture humaine pour sonder les recoins les plus inaccessibles de l’univers physique et social.
2.3 Critiques et controverses autour du darwinisme épistémique
L’essor de l’épistémologie évolutionniste campbellienne n’a pas manqué de susciter d’intenses débats philosophiques. L’un des dialogues les plus célèbres et stimulants s’est noué avec le philosophe austro-britannique Karl Popper. Si Popper reconnaissait une convergence fondamentale entre son modèle déductif de conjectures et réfutations et l’approche BVSR, il manifestait des réticences à l’égard de l’utilisation indiscriminée du terme « aveugle ». Pour Popper, l’expérimentateur scientifique n’avance pas à l’aveuglette ; son questionnement est toujours saturé de théories préexistantes et orienté par un horizon d’attente précis, conférant à la conjecture une intentionnalité directrice qui semble contredire la pureté du modèle darwinien.
En réponse, Campbell a précisé avec rigueur sa position : l’intentionnalité consciente du chercheur n’offre aucune garantie quant à la véracité de sa découverte. Le chercheur le plus érudit s’appuie certes sur des sélecteurs vicariants déjà acquis (ses connaissances antérieures qui réduisent le champ des possibles), mais sur le front pionnier de l’inconnu, à l’instant précis où surgit l’inédit, l’esprit opère bel et bien un saut spéculatif dont le succès ne peut être déduit logiquement de prémisses certaines. Dès lors, au niveau fondamental de l’innovation de rupture, le caractère aveugle de la variation demeure préservé.
D’autres critiques, issues notamment des sciences sociales constructivistes et de la philosophie continentale, ont accusé Campbell de verser dans un scientisme biologisant ou un réductionnisme génétique réducteur en appliquant des concepts biologiques aux subtilités de l’histoire des idées. Campbell s’est défendu de ces accusations avec brio, démontrant que son modèle relevait d’une homologie formelle de processus et non d’un réductionnisme ontologique. Il n’a jamais prétendu que les idées étaient gouvernées par des gènes, mais plutôt que tout système adaptatif ouvert traitant de l’information dans des conditions d’incertitude environnementale obéit inéluctablement à une logique de type variation-sélection-rétention. Son naturalisme philosophique s’est ainsi toujours affirmé comme non-réductionniste, laissant un espace primordial à la dynamique autonome de l’évolution culturelle.
3. La matrice multitrait-multiméthode (MTMM) et la validité de construit
3.1 Genèse et publication fondatrice de Campbell et Fiske (1959)
À la fin des années 1950, la psychométrie américaine traverse une phase d’expansion technique fulgurante, mais paradoxalement marquée par un profond flou conceptuel. La prolifération de tests psychologiques standardisés prétendait mesurer des traits de personnalité, des aptitudes intellectuelles ou des attitudes sociales avec une précision numérique chirurgicale. Cependant, une faille méthodologique systémique menaçait l’édifice : la quasi-totalité de ces instruments reposaient sur un mode de recueil unique, majoritairement des questionnaires d’auto-évaluation (self-reports) ou des échelles de Likert fermées. Les chercheurs confondaient allègrement la consistance interne d’un test avec la validité réelle de la réalité psychologique postulée.
C’est dans ce contexte de crise larvée que Donald T. Campbell et son collègue de l’Université de Chicago, Donald W. Fiske, signent en 1959 un article fondateur dans le Psychological Bulletin intitulé : « Convergent and discriminant validation by the multitrait-multimethod matrix ». Cette contribution va devenir l’un des articles les plus cités de toute l’histoire des sciences du comportement, accumulant des dizaines de milliers de citations académiques. L’objectif explicite de Campbell et Fiske était d’assainir la pratique de la mesure en exposant au grand jour ce qu’ils nommèrent la « variance de méthode » (method variance) : la distorsion systématique introduite par l’instrument d’évaluation lui-même, qui contamine la mesure du trait étudié au point de la rendre méconnaissable.
Pour déjouer ce piège, les deux chercheurs formalisent un protocole expérimental et analytique novateur : la matrice multitrait-multiméthode (MTMM). Le principe est d’une rigueur implacable : pour valider scientifiquement la mesure d’un trait psychologique, il est impératif d’évaluer au minimum deux traits conceptuellement distincts en utilisant chacun au moins deux méthodes de mesure totalement indépendantes (par exemple, un questionnaire auto-administré, une observation comportementale en situation réelle et une évaluation par un pair). L’organisation tabulaire de l’ensemble des corrélations croisées permet alors de dissocier mathématiquement ce qui relève de la réalité du construit de ce qui découle du pur artifice de l’instrument.
3.2 Validité convergente et validité discriminante
L’apport conceptuel le plus pérenne de l’article de 1959 réside dans la distinction canonique instaurée entre validité convergente et validité discriminante, deux faces indissociables de la validité de construit :
La validité convergente exige que différentes mesures d’un même concept théorique concordent substantiellement, même lorsqu’elles sont recueillies par des méthodes méthodologiquement dissemblables. Dans la terminologie de la matrice MTMM, cela se traduit par les corrélations « monotrait-hétérométhode » (désignées comme la diagonale de validité). Si la mesure de l’anxiété par un test écrit ne présente aucune corrélation statistiquement significative avec la mesure physiologique du cortisol ou avec le décompte de tics nerveux observé par un clinicien tiers, la prétention de l’instrument à mesurer l’anxiété s’effondre.
À l’inverse, et c’est là l’éclair de génie de Campbell et Fiske, la validité convergente s’avère totalement stérile si elle n’est pas assortie d’une validité discriminante. Cette dernière impose qu’un test ne corrèle pas de manière trop prononcée avec des construits dont il prétend conceptuellement se distinguer. Dans la matrice, les corrélations « hétérotrait-monométhode » (mesurant des traits différents via un format de réponse identique) doivent impérativement être plus faibles que les coefficients de la diagonale de validité. Si deux questionnaires auto-administrés évaluant prétendument « l’estime de soi » et « l’optimisme » affichent une corrélation de 0,85, les chercheurs n’ont pas découvert un lien psychologique profond : ils mesurent très probablement un artefact de méthode lié à la tendance des sujets à donner des réponses socialement désirables (variance de méthode partagée).
L’introduction de la matrice MTMM a sonné le glas des tests psychologiques isolés prétendant mesurer un concept abstrait sur la seule base de corrélations internes flatteuses. Elle a contraint des générations de chercheurs à faire la preuve négative de la spécificité de leurs outils, inaugurant une ère de lucidité critique sans précédent dans l’histoire de la psychométrie.
3.3 Évolution et extensions contemporaines de la matrice MTMM
Si la matrice MTMM formulée en 1959 reposait sur une inspection visuelle méthodique et des règles heuristiques de comparaison des coefficients de corrélation de Pearson, cette approche présentait certaines limites d’inférence statistique formelle, notamment l’absence de tests d’hypothèses unifiés et l’incapacité à décomposer mathématiquement avec exactitude les parts relatives de variance du trait, de variance de méthode et de variance d’erreur aléatoire.
Avec l’avènement de l’informatique moderne et le développement des modèles d’équations structurelles (Structural Equation Modeling, SEM) initiés par Karl Jöreskog dans les années 1970, la démarche MTMM a connu une seconde jeunesse analytique. Les psychométriciens ont traduit les principes de Campbell et Fiske dans des modèles d’analyse factorielle confirmatoire (CFA). Les modèles contemporains dits « Trait-State-Method » ou les modèles de facteurs de méthode corrélés permettent désormais de modéliser explicitement les traits et les méthodes comme des variables latentes distinctes, isolant avec une précision chirurgicale l’impact des biais méthodologiques sur les estimations empiriques.
Aujourd’hui, l’esprit de la matrice MTMM s’est diffusé bien au-delà de la psychométrie différentielle classique. En psychologie clinique, elle sert à évaluer l’accord inter-juges entre le patient, sa famille et le thérapeute pour diagnostiquer des troubles psychopathologiques. En psychologie du travail et des organisations, elle constitue le fondement des évaluations de type « feedback 360 degrés ». Enfin, en neurosciences cognitives, elle est mobilisée pour valider la convergence entre marqueurs comportementaux chronométriques et données d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), attestant de l’inusable fécondité d’un dispositif pensé il y a plus de six décennies.
4. La quasi-expérimentation et la méthodologie de terrain
4.1 L’ouvrage fondamental de Campbell et Stanley (1963/1966)
Au début des années 1960, un paradoxe méthodologique paralyse les sciences sociales appliquées. D’un côté, le paradigme de l’expérimentation pure en laboratoire, hérité de la physique et formalisé en biologie par Ronald Fisher, impose l’assignation aléatoire des sujets à des groupes de traitement et de contrôle comme condition sine qua non de toute validité scientifique. De l’autre côté, les réformateurs sociaux, les éducateurs et les sociologues opèrent sur le terrain, dans des écoles, des prisons, des usines ou des hôpitaux, où le tirage au sort des individus s’avère matériellement impossible, politiquement inacceptable ou éthiquement répréhensible.
C’est pour résoudre cette aporie que Donald T. Campbell s’associe à Julian C. Stanley pour rédiger un chapitre monumental dans le Handbook of Research on Teaching (1963), rapidement réédité sous la forme d’un ouvrage autonome devenu légendaire : Experimental and Quasi-Experimental Designs for Research (1966). Ce court manuel va opérer une véritable rupture épistémologique. Campbell et Stanley y démontrent que l’abandon du laboratoire ne condamne nullement le chercheur à l’anarchie spéculative ou à l’observation passive : il existe un tiers-secteur de la rigueur scientifique qu’ils baptisent la « quasi-expérimentation ».
L’ouvrage formalise une typologie devenue universelle des protocoles de recherche, classés selon leur pouvoir d’inférence causale :
- Les plans pré-expérimentaux : dispositifs frustes (comme l’étude de cas unique après traitement ou le plan prétest-posttest à groupe unique), dépourvus de points de comparaison crédibles et vulnérables à tous les biais d’interprétation.
- Les plans expérimentaux purs : dispositifs incorporant la randomisation complète des sujets (plan classique avec prétest et posttest et groupe témoin randomisé, plan à quatre groupes de Salomon), constituant l’étalon-or théorique de l’élimination des biais de confusion.
- Les plans quasi-expérimentaux : dispositifs ingénieux qui, tout en opérant sans assignation aléatoire, intègrent des contre-mesures empiriques et temporelles capables d’exclure les explications rivales avec un niveau de confiance raisonnable.
En dotant les praticiens d’une grammaire méthodologique claire, symbolisée par les célèbres schémas utilisant les notations « X » (traitement expérimental) et « O » (observation/mesure), Campbell et Stanley ont démocratisé l’évaluation rigoureuse des interventions sociales à l’échelle planétaire.
4.2 Typologie des plans quasi-expérimentaux
L’ingéniosité méthodologique de Donald Campbell réside dans sa capacité à inventer des structures de recueil de données capables d’imiter les garanties de la randomisation là où celle-ci fait défaut. Trois dispositifs quasi-expérimentaux majeurs, conceptualisés dans l’ouvrage de 1966, méritent une attention particulière en raison de leur portée historique et de leur usage universel contemporain :
Le plan à séries temporelles interrompues (Interrupted Time-Series Design). Ce dispositif consiste à effectuer une longue suite de mesures périodiques d’une variable d’intérêt avant et après l’introduction soudaine d’un événement ou d’une politique publique (mesures $O_1, O_2, O_3, O_4, X, O_5, O_6, O_7, O_8$). L’examen visuel et statistique de la trajectoire permet de vérifier si l’intervention modifie brutalement le niveau de la série ou sa tendance (pente), tout en contrôlant spontanément les effets d’évolution lente ou les fluctuations saisonnières antérieures. Ce plan a notamment permis à Campbell d’analyser l’impact réel de la loi réprimant les excès de vitesse promulguée dans le Connecticut en 1955, démontrant la baisse structurelle des décès de la route au-delà de la simple régression statistique vers la moyenne.
Le plan avec groupe témoin non équivalent (Non-Equivalent Control Group Design). Dans ce schéma, un groupe soumis au traitement est comparé à un groupe témoin qui lui ressemble structurellement, mais sans que les individus n’aient été assignés par tirage au sort (par exemple, deux classes d’écoles différentes au profil socio-économique similaire). L’administration scrupuleuse d’un pré-test avant toute intervention s’avère ici capitale : elle permet de quantifier l’écart initial entre les deux cohortes et de vérifier si le différentiel d’évolution observé lors du post-test peut être raisonnablement attribué au programme testé plutôt qu’à une dissymétrie originelle non contrôlée.
Le plan de discontinuité de la régression (Regression Discontinuity Design, RDD). Conçu initialement par Thistlethwaite et Campbell en 1960 pour évaluer l’impact des bourses d’études sur la réussite académique, ce dispositif est aujourd’hui considéré par les économistes et les statisticiens comme l’un des outils d’inférence causale les plus puissants jamais découverts. Son principe repose sur l’attribution d’un traitement en fonction d’un seuil numérique strict sur une variable continue (par exemple, accorder une bourse uniquement aux élèves ayant une note supérieure ou égale à 14/20). Campbell a démontré que les individus situés immédiatement en dessous du seuil (13,9) et immédiatement au-dessus (14,1) sont statistiquement comparables à des jumeaux randomisés, toute rupture brutale dans la trajectoire de la variable d’issue au niveau exact du seuil fournissant une preuve causale quasi-irréfutable de l’effet du traitement.
4.3 L’extension avec Thomas D. Cook (1979)
Près de quinze ans après le texte fondateur avec Stanley, Donald Campbell s’associe à un jeune méthodologiste d’exception, Thomas D. Cook, pour publier Quasi-Experimentation: Design & Analysis Issues for Field Settings (1979). Ce traité volumineux ne constitue pas une simple révision du manuel précédent, mais une refondation en profondeur du paradigme quasi-expérimental, enrichie par deux décennies de confrontations tumultueuses avec la réalité des réformes sociales de la « Grande Société » américaine des années 1960 et 1970.
L’ouvrage de 1979 se distingue par une prise en compte sophistiquée des techniques statistiques émergentes d’ajustement multivarié, telles que l’analyse de covariance (ANCOVA) et les modèles de régression pour données de panel, tout en mettant en garde les praticiens contre les illusions mathématiques. Cook et Campbell démontrent avec une virtuosité pédagogique que l’application mécanique de corrections statistiques sur des groupes profondément inéquivalents peut souvent aggraver les biais d’estimation plutôt que de les corriger, notamment en raison d’erreurs de mesure sur les variables de contrôle qui faussent les coefficients d’ajustement.
Par ailleurs, Cook et Campbell intègrent pleinement la dimension politique, institutionnelle et éthique de l’expérimentation sociale sur le terrain. Ils analysent en détail les phénomènes de contamination entre groupes (quand le groupe témoin a vent du programme réservé au groupe expérimental et réagit par une démoralisation compensatoire ou une rivalité jalouse), l’attrition différentielle des participants (taux d’abandon asymétrique) et les pressions exercées par les décideurs publics désireux de voir triompher leurs réformes. L’ouvrage s’impose définitivement comme le bréviaire de l’évaluation pragmatique et intransigeante des programmes sociaux.
5. La taxonomie des validités et le contrôle des menaces à l’inférence
5.1 Validité interne et menaces à l’inférence causale
L’un des chefs-d’œuvre de la pensée analytique de Donald T. Campbell est sans conteste sa décomposition systématique des types de validité et le recensement méticuleux des « menaces » (threats to validity) susceptibles de ruiner la solidité des inférences d’un chercheur. Au cœur de cette taxonomie trône la validité interne, définie comme le degré de certitude avec lequel on peut affirmer qu’une relation de cause à effet observée entre deux variables empiriques est réelle et n’est pas le produit d’un facteur de confusion masqué.
Campbell a répertorié un catalogue exhaustif de ces menaces qui guettent tout protocole de recherche :
- L’histoire (History) : survenue d’événements extérieurs non prévus entre la première et la seconde mesure, modifiant spontanément le comportement des participants indépendamment du traitement (par exemple, une crise économique majeure survenant au cours d’un programme de formation professionnelle).
- La maturation (Maturation) : processus biologiques, psychologiques ou développementaux internes aux sujets qui évoluent naturellement avec le passage du temps (les enfants grandissent, les individus vieillissent, se fatiguent ou guérissent spontanément).
- L’effet de testage (Testing) : l’impact du premier passage d’un test sur les scores obtenus lors du second passage (apprentissage des questions, familiarisation avec le format, désinhibition).
- L’instrumentation (Instrumentation) : changements survenus dans le calibrage de l’appareil de mesure ou fatigue des observateurs humains codant les comportements au fil de l’étude.
- La régression statistique vers la moyenne (Statistical Regression) : phénomène mathématique inévitable en vertu duquel les sujets sélectionnés sur la base de scores extrêmes (très faibles ou très élevés) voient mécaniquement leurs scores se rapprocher de la moyenne de la population lors de la mesure suivante, sous le seul effet de la variabilité aléatoire de la mesure.
- La sélection différentielle (Selection) : disparité initiale systématique entre les groupes comparés, les caractéristiques personnelles des participants expliquant l’écart final plutôt que l’effet du traitement.
- La mortalité expérimentale ou attrition (Experimental Mortality) : perte différentielle de sujets entre les groupes au cours du protocole, les participants abandonnant l’étude n’ayant pas le même profil psychologique ou social que ceux qui restent.
Le génie de Campbell a été de transformer ces écueils en critères opérationnels : un bon dispositif de recherche n’est pas celui qui prétend à la perfection théorique, mais celui qui parvient méthodiquement à neutraliser chacune de ces menaces identifiées à travers des contrôles empiriques adéquats.
5.2 Validité externe, de construit et des conclusions statistiques
Bien que la validité interne constitue la condition préalable indispensable à toute connaissance causale, elle ne saurait suffire. Campbell a élargi l’horizon critique en théorisant trois autres dimensions fondamentales de la validité d’une recherche empirique :
La validité externe concerne la capacité à généraliser les conclusions obtenues au-delà des conditions locales de l’étude. Peut-on extrapoler les résultats à d’autres populations d’individus, à d’autres contextes organisationnels ou géographiques, ou à d’autres périodes historiques ? Campbell met en lumière le tiraillement inhérent entre validité interne et externe : en maximisant le contrôle expérimental en laboratoire pour blinder la validité interne, le chercheur crée un environnement artificiel qui anéantit souvent la validité écologique et la généralisabilité de ses découvertes.
La validité de construit (théorisée en profondeur dans la matrice MTMM) interroge la légitimité théorique des opérations de mesure. L’indicateur manipulé ou recueilli reflète-t-il véritablement l’entité abstraite visée ? Le risque permanent est celui de la sous-représentation du construit (négliger des facettes essentielles du concept) ou de l’intrusion d’une variance étrangère au construit (mesurer des compétences verbales alors qu’on prétend évaluer une logique mathématique).
Enfin, la validité des conclusions statistiques, systématisée avec Cook en 1979, s’intéresse à la pertinence des tests mathématiques mobilisés pour décider de l’existence d’une relation de covaration : l’échantillon possède-t-il une puissance statistique suffisante pour détecter un effet ténu mais réel ? Les postulats distributionnels (comme la normalité des résidus ou l’homoscédasticité) ont-ils été respectés ? Le taux d’erreur de type I a-t-il été contrôlé face aux comparaisons multiples ? En articulant ces quatre piliers (interne, externe, construit, conclusions statistiques), Campbell dote la communauté savante d’un métalangage rigoureux pour cartographier sans complaisance les faiblesses inhérentes à tout protocole empirique.
5.3 La triangulation méthodologique comme impératif scientifique
Face à la certitude que chaque instrument de mesure est structurellement faillible et porteur d’une fraction indéracinable d’erreur ou d’artefact, Donald T. Campbell a forgé un impératif épistémologique absolu : le principe de triangulation (ou opérationnalisme multiple). Empruntant la métaphore à la navigation maritime et à la géodésie – où la localisation exacte d’un point requiert de croiser les relèvements issus d’au moins deux repères distincts –, il postule qu’aucune vérité scientifique en sciences sociales ne peut reposer sur une méthode singulière.
Pour Campbell, tout processus de mesure individuel est comme un rayon lumineux réfracté par un prisme déformant. Si l’on ne mobilise qu’un seul instrument (par exemple, l’entretien direct), on confond inévitablement les propriétés de l’objet observé avec les propriétés de l’instrument d’observation. En revanche, si l’on combine des sources d’information dont les biais respectifs sont indépendants ou orthogonaux (comme l’analyse documentaire, le relevé d’indicateurs comportementaux discrets, les statistiques d’archives et les enquêtes par questionnaires), les erreurs spécifiques à chaque outil tendent à s’annuler mutuellement. Le signal réel du phénomène étudié émerge alors de la convergence des données.
Cette conviction amène Campbell à publier en 1966, aux côtés d’Eugene J. Webb, Richard D. Schwartz et Lee Sechrest, un livre d’une prodigieuse inventivité : Unobtrusive Measures: Nonreactive Research in the Social Sciences. Les auteurs y explorent avec délectation des moyens d’observation indirects non réactifs (tels que l’usure différentielle des carreaux de linoléum d’un musée pour mesurer l’attractivité des tableaux, ou l’analyse des traces d’empreintes digitales sur les pages des livres d’une bibliothèque) destinés à corroborer les réponses verbales des sujets sans éveiller leur conscience d’être observés. L’opérationnalisme multiple s’impose ainsi non pas comme une coquetterie technique, mais comme un rempart démocratique contre le dogmatisme méthodologique.
6. La loi de Campbell et l’évaluation critique des politiques publiques
6.1 Énonciation et principes fondateurs de la loi de Campbell (1976)
Au milieu des années 1970, l’enthousiasme naïf des technocraties occidentales pour la gestion scientifique de la société commence à révéler ses premières fractures. Les gouvernements injectent des sommes colossales dans des programmes de lutte contre la pauvreté, d’amélioration scolaire ou de prévention de la délinquance, tout en exigeant une reddition de comptes fondée sur des indicateurs chiffrés standardisés de performance. C’est dans ce contexte institutionnel précis que Donald T. Campbell formule en 1976, dans un document de travail de la fondation Russell Sage, une maxime qui va entrer dans l’histoire de la sociologie de l’action publique :
« Plus un indicateur quantitatif est utilisé pour la prise de décision sociale, plus il est sujet à des pressions corruptrices et plus il aura tendance à déformer et corrompre les processus sociaux qu’il est censé évaluer. » (Donald T. Campbell, Assessing the Impact of Planned Social Change, 1976).
Cette formulation percutante, baptisée depuis lors loi de Campbell, théorise l’interférence systémique entre l’observateur et l’observé dans le champ des affaires humaines. Dès lors qu’un barème de mesure devient un enjeu d’allocation de ressources, de prestige, de promotion ou de sanction, les acteurs sociaux ne travaillent plus à réaliser la finalité fondamentale du service public, mais s’adaptent stratégiquement pour satisfaire l’indicateur numérique lui-même. La mesure cesse alors d’être un miroir neutre de la réalité pour devenir une force déformatrice perverse.
La parenté théorique de la loi de Campbell avec d’autres lois fameuses est immédiate. Elle constitue le versant sociologique de la loi de Goodhart, formulée à la même époque par l’économiste britannique Charles Goodhart (« Lorsqu’une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure »). Elle fait également écho, à l’échelle sociétale, au principe d’incertitude de Heisenberg en physique quantique, selon lequel l’appareil d’enregistrement perturbe inévitablement la particule qu’il s’efforce de mesurer. Campbell avertit les gouvernements : la foi aveugle dans des tableaux de bord chiffrés désincarnés engendre immanquablement le cynisme bureaucratique et l’inefficacité structurelle.
6.2 Manifestations concrètes dans les institutions publiques
Les illustrations documentées par Donald Campbell et confirmées par des décennies d’analyses ultérieures traversent l’ensemble de l’appareil institutionnel moderne, démontrant la validité universelle de sa loi :
Dans l’institution scolaire, la focalisation exclusive sur les résultats à des épreuves standardisées de mathématiques ou de lecture engendre le fléau planétaire du « teaching to the test » (enseigner pour le test). Les maîtres d’école réduisent drastiquement le temps alloué à l’art, à l’histoire, au civisme et à la réflexion critique pour marteler les types d’exercices qui figureront à l’examen. Dans les cas les plus pathologiques, des directeurs d’établissement ont été pris à exclure temporairement les élèves en difficulté le jour des épreuves ou à encourager des falsifications directes des grilles de correction pour préserver les subventions de leur école.
Dans les services de police, l’exigence d’afficher un « taux d’élucidation » élevé ou de réduire statistiquement les actes de criminalité grave conduit à des distorsions managériales flagrantes. Les policiers sont incités à requalifier pénalement des crimes majeurs en délits mineurs pour éviter de faire grimper les statistiques d’homicides ou de viols, ou à intensifier les arrestations arbitraires sur des infractions mineures facilement résolubles (comme l’usage de stupéfiants) au détriment des enquêtes au long cours sur les réseaux de criminalité organisée, bien plus exigeantes en ressources mais invisibles à court terme sur les radars chiffrés.
Dans le secteur hospitalier, la tarification à l’activité et le benchmarking sur les temps d’attente aux urgences ont poussé certains établissements à transférer prématurément des patients fragiles vers des unités inadaptées simplement pour arrêter le décompte du chronomètre de prise en charge, ou à refuser des patients souffrant de pathologies complexes pour ne pas dégrader le taux de mortalité statistique du service de chirurgie. Ces dynamiques sacrificielles démontrent que l’indicateur quantitatif dénué d’intelligence qualitative détruit la vocation morale même des professions qu’il prétend réguler.
6.3 Vers ‘The Experimenting Society’ : la société expérimentale
Loin d’être un brulot nihiliste contre l’action publique, la loi de Campbell est le fruit d’un engagement démocratique passionné. En 1969, Campbell publie son texte politique et philosophique le plus ambitieux : « Reforms as Experiments », dans lequel il esquisse l’idéal de « la société expérimentale » (The Experimenting Society). Dans cette république idéale guidée par la raison critique, les pouvoirs publics et les citoyens envisageraient chaque nouvelle loi, chaque politique fiscale et chaque innovation éducative non pas comme des vérités doctrinales infaillibles, mais comme des hypothèses de travail à tester empiriquement avec une honnêteté sans fard.
Pour faire advenir cette société expérimentale, Campbell propose une refonte copernicienne des mœurs politiques. Il exhorte les élus à cesser d’engager leur amour-propre politique sur la promesse de succès miraculeux d’un programme spécifique. Au contraire, le responsable politique honnête devrait affirmer : « Nous faisons face à un problème social tragique ; nous mettons en œuvre une solution innovante inspirée des meilleures données ; nous mandaterons des chercheurs méthodologiquement indépendants pour évaluer son efficacité réelle ; et si le dispositif échoue, nous aurons le courage civique de l’abandonner et d’en tester un autre ».
Dans ce modèle, l’échec d’une réforme n’est plus un désastre électoral dissimulé par le mensonge statistique, mais une opportunité d’apprentissage collectif inestimable qui rapproche la communauté de solutions viables. Campbell réserve un rôle civique crucial aux universitaires indépendants : dotés des techniques quasi-expérimentales et protégés des pressions de la réélection, ils doivent agir comme les auditeurs critiques de la réalité, garantissant la transparence des données publiques et incarnant la conscience méthodologique de la démocratie.
7. Psychologie sociale, stéréotypes et étude de l’ethnocentrisme
7.1 Recherches empiriques et théoriques sur l’ethnocentrisme
Si la méthodologie constitue le volet le plus célébré de l’héritage campbellien, Donald T. Campbell était avant tout un chercheur en psychologie sociale passionné par les énigmes de la coexistence humaine, les conflits intergroupes et les racines de la xénophobie. Au cours des années 1960, il s’associe à l’anthropologue de l’Université Harvard Robert A. LeVine pour mener un vaste projet comparatif mondial qui débouchera sur un livre majeur en 1972 : Ethnocentrism: Theories of Conflict, Ethnic Attitudes, and Group Behavior.
Cet ouvrage monumental propose une synthèse sans équivalent des théories sociologiques, psychologiques, psychanalytiques et anthropologiques de l’hostilité ethnique. Campbell et LeVine y soumettent à l’épreuve des faits la théorie du conflit réaliste, développée initialement par Muzafer Sherif, selon laquelle les préjugés et les discriminations intergroupes ne sont pas de simples névroses individuelles ou des pulsions irrationnelles, mais le produit rationnel de compétitions concrètes pour des ressources rares (territoires, pouvoir politique, eau, richesses matérielles).
L’un des apports majeurs de leurs investigations réside dans la dissociation conceptuelle rigoureuse entre l’attachement au groupe d’appartenance (in-group positivity) et l’hostilité explicite envers le hors-groupe (out-group hostility). Campbell démontre que la fierté et la solidarité intragroupe peuvent parfaitement exister sans impliquer de haine active ou d’agression envers les étrangers, dynamitant au passage le postulat simpliste d’une symétrie automatique entre amour des siens et détestation d’autrui. En élaborant des protocoles standardisés d’entretiens interculturels administrés auprès de dizaines d’ethnies traditionnelles en Afrique de l’Est, Campbell a prouvé que la psychologie sociale pouvait s’extraire de son carcan occidental pour explorer la nature humaine dans toute sa diversité culturelle.
7.2 L’entitativité des groupes sociaux
Dès 1958, dans un article visionnaire publié dans la revue Philosophy of Science (« Common fate, similarity, and other indices of the status of aggregates of persons as social entities »), Donald Campbell introduit un néologisme conceptuel qui est devenu l’une des pierres angulaires de la cognition sociale moderne : l’entitativité (entitativity). Par ce terme, il désigne le degré auquel une collection ou un agrégat disparate d’individus est perçu par un observateur extérieur comme formant une entité unifiée, concrète et réelle, dotée d’une frontière existentielle propre.
Pour expliquer comment le cerveau humain attribue cette qualité d’entité à un ensemble de personnes, Campbell mobilise avec brio les lois perceptives de l’école de la Gestalt, qui décrivent traditionnellement comment notre système visuel regroupe des stimuli sensoriels (des points noirs sur une page) pour former des formes cohérentes :
- Le destin commun (Common fate) : lorsque des individus bougent ensemble dans la même direction, agissent de concert ou subissent simultanément les mêmes conséquences matérielles, ils sont instantanément perçus comme une entité soudée.
- La similarité (Similarity) : le fait de partager des caractéristiques physiques, des uniformes, des codes vestimentaires ou des dialectes identiques favorise l’attribution d’une essence collective commune.
- La proximité spatiale (Proximity) : le fait que des personnes soient regroupées physiquement dans un espace géographique circonscrit (comme un quartier ou un ghetto) active l’inférence d’une unité sous-jacente.
- La clôture ou prégnance (Good form/boundedness) : l’existence de frontières nettes séparant physiquement le collectif de son environnement.
Les conséquences théoriques de l’entitativité sur la psychologie des préjugés sont fondamentales : plus un groupe minoritaire ou rival est perçu comme hautement entitatif, plus les individus extérieurs ont tendance à gommer les différences singulières entre ses membres, à leur imputer une essence interne homogène et menaçante, et à leur appliquer mécaniquement des stéréotypes indifférenciés. La redécouverte de ce concept dans les années 1990 par des chercheurs comme David Hamilton a ouvert un champ de recherche prolifique en cognition sociale.
7.3 Stéréotypes comme représentations imparfaites mais adaptatives
Fidèle à son approche naturaliste et évolutionniste de l’esprit humain, Donald Campbell s’est refusé à concevoir les stéréotypes sociaux comme de pures aberrations morales ou des délires cognitifs dénués de tout fondement empirique. Dans une série d’articles audacieux parus dans les années 1960, il formule « l’hypothèse du grain de vérité » (the grain of truth hypothesis). Selon cette perspective, les stéréotypes populaires émergent historiquement de l’observation réelle de différences comportementales, professionnelles ou coutumières effectives entre groupes sociaux distincts, façonnées par des écologies économiques et écologiques différentes.
Cependant, Campbell met immédiatement en garde contre la déformation cognitive majeure opérée par l’esprit humain : si le point de départ peut reposer sur un « grain de vérité » descriptif statistiquement observable à une époque donnée, le fonctionnement stéréotypique le dénature par deux biais redoutables. D’une part, l’esprit opère une sur-généralisation catégorielle injustifiée, attribuant à tous les individus d’un groupe ce qui n’est qu’une tendance statistique moyenne. D’autre part, il commet une erreur d’attribution causale fondamentale, en interprétant des traits comportementaux nés de contraintes sociologiques externes (la pauvreté, la marginalisation, des lois discriminatoires) comme découlant d’une tare biologique congénitale ou d’une dépravation morale intrinsèque au groupe considéré.
De plus, Campbell explore le rôle de la distance communicative dans l’amplification de ces distorsions : plus la distance culturelle et spatiale entre deux groupes s’accroît, plus les opportunités de correction réciproque par le contact direct s’amenuisent, et plus le stéréotype se fige en une caricature mythologique rigide. Cette vision désenchantée mais lucide a permis de réintégrer l’étude des préjugés dans le champ plus vaste de la psychologie de la perception faillible du monde.
8. Réalisme critique et perspectivisme : la philosophie des sciences de Campbell
8.1 Le réalisme critique faillibiliste
Sur le plan métathéorique, la position défendue par Donald T. Campbell se distingue par un équilibre d’une grande rigueur philosophique, naviguant avec adresse entre deux écueils symétriques qui ont polarisé la seconde moitié du XXe siècle : l’ingénuité du positivisme naïf d’une part, et la tentation dissolvante du relativisme constructiviste d’autre part. Campbell se revendiquait fièrement comme un tenant du « réalisme critique faillibiliste ».
Sur le plan ontologique, il affirme sans la moindre ambiguïté l’existence d’une réalité matérielle et sociale externe, objective et structurée, totalement indépendante de la conscience que nous en avons, des concepts que nous forgeons pour la désigner ou des théories qui prétendent l’expliquer. Le monde réel existe, et il oppose une résistance matérielle impitoyable à nos désirs et à nos constructions langagières. Mais sur le plan épistémologique, Campbell concède avec les sceptiques que nous n’avons aucun accès direct, immaculé ou privilégié à ce monde nouménal. Nos représentations passent nécessairement par le filtre grossier de nos organes sensoriels forgés par l’évolution et de nos instruments de laboratoire façonnés par l’histoire culturelle.
Il en découle que notre connaissance est par nature éternellement faillible, partielle et révisable. Le progrès scientifique ne consiste pas à dévoiler enfin la « Vérité majuscule » absolue, mais à éliminer méthodiquement les théories les plus fausses grâce à des tests empiriques impitoyables. La quête de validité est donc pensée comme une progression asymptotique : nous nous rapprochons de la structure réelle du cosmos par approximations successives et corrections d’erreurs, guidés par un idéal régulateur de vérité dont nous ne posséderons jamais la certitude axiomatique.
8.2 Le réalisme perspectiviste et la métaphore du sonar
Pour clarifier sa vision de l’objectivité scientifique face aux accusations de constructivisme, Campbell aimait employer une allégorie lumineuse : la métaphore du sonar (ou du radar marin). Lorsqu’un sous-marin utilise un sonar pour cartographier les fonds marins, l’image qui s’affiche sur l’écran cathodique n’est ni le reflet passif et pur du fond rocheux (puisqu’elle dépend entièrement de la fréquence des ondes émises, de la résolution du récepteur et de la technologie du fabricant), ni une pure fiction imaginaire créée par le marin (car si le sous-marin heurte une falaise sous-marine réelle non répertoriée, sa coque sera broyée par la réalité géologique).
L’affichage du sonar est le fruit d’une contrainte conjointe : il est co-déterminé à la fois par les spécificités techniques de l’instrument de mesure et par la configuration ontologique du réel. C’est le cœur même du « réalisme perspectiviste » de Campbell. Chaque théorie scientifique, chaque méthode empirique, chaque angle disciplinaire offre une perspective particulière et située sur l’objet étudié. La multiplicité des perspectives n’implique nullement que « tout se vaut » (le relativisme anarchique du anything goes de Paul Feyerabend), car toutes les perspectives ne résistent pas de la même manière aux contraintes écologiques de l’environnement.
Cette approche permet d’accueillir la pluralité des cadres théoriques sans renoncer une seule seconde à l’exigence de réfutation empirique rigoureuse. Deux représentations perspectivistes différentes du même récif sous-marin (l’une acoustique par sonar, l’autre optique par caméra sous-marine) peuvent sembler contradictoires dans leur forme brute, tout en capturant chacune des aspects authentiques et complémentaires de la même entité physique réelle.
8.3 L’épistémologie herméneutique et descriptive
Au cours des dernières années de sa carrière intellectuelle, Campbell a stupéfié une partie de ses disciples les plus fétichistes des chiffres en opérant un vibrant plaidoyer en faveur de ce qu’il a appelé une « épistémologie descriptive » ouverte à l’herméneutique et aux méthodes de recueil qualitatives. Il refusait l’attitude professorale des philosophes analytiques qui dictaient du haut de leur chaire ce que la science « devrait être » selon des canons logiques purs, préférant observer la science telle qu’elle se pratique concrètement dans le secret des laboratoires et sur les terrains d’enquête.
Campbell a réhabilité avec force la valeur irremplaçable de la connaissance qualitative ordinaire, du bon sens pratique et de l’immersion ethnographique. Selon lui, aucun calcul statistique, aucune matrice de covariance ne peut suppléer au manque de compréhension intime du contexte social étudié par le chercheur. Si un sociologue applique des batteries de tests quantitatifs sans comprendre la signification locale que les acteurs attribuent à leurs propres gestes, les modèles mathématiques les plus sophistiqués ne produiront que des absurdités logiques d’une haute précision apparente.
Il insistait sur le rôle central des intuitions tacites, du savoir-faire artisanal de l’expérimentateur et des délibérations informelles entre collègues au cours de la découverte scientifique. Loin de s’opposer à la rigueur de la mesure quantifiée, l’analyse qualitative et l’interprétation herméneutique constituent, pour Campbell, le socle de confiance intuitif indispensable sans lequel aucune quantification rigoureuse ne peut même débuter.
9. Sociologie des sciences et dynamique des communautés savantes
9.1 Le modèle de la ‘Fish-Scale Multispecialty Matrix’
Dès la fin des années 1960, Donald T. Campbell porte un regard sociologique acéré sur l’organisation spatiale et institutionnelle des universités de recherche. Il pose un diagnostic sévère : l’hyperspécialisation moderne a balkanisé le monde académique. Les disciplines traditionnelles (départements de sociologie, de psychologie, d’économie, d’anthropologie) fonctionnent comme des tribus closes ou des archipels isolés, développant leurs jargons ésotériques respectifs et condamnant leurs membres à explorer obsessionnellement le centre de leur discipline en délaissant totalement les zones frontalières méconnues.
Pour briser cet enfermement mortifère pour l’innovation, Campbell propose en 1969 un modèle structurel alternatif devenu célèbre : l’organisation interdisciplinaire en écailles de poisson, ou Fish-Scale Multispecialty Matrix. Dans cette métaphore visuelle issue de l’anatomie animale, chaque écaille représente le champ de compétence et de curiosité d’un chercheur individuel :
Si toutes les écailles étaient rigoureusement superposées au même endroit (le modèle disciplinaire classique où tous les psychologues sociaux travaillent sur les mêmes paradigmes au centre du département), le poisson n’aurait aucune protection sur la quasi-totalité de son corps. Pour que la communauté scientifique couvre l’intégralité du territoire continu de l’inconnu sans laisser de béance aveugle, il faut que les écailles se recouvrent partiellement par leurs marges adjacentes. Un chercheur donné doit combiner, par exemple, un tiers d’anthropologie culturelle, un tiers de linguistique et un tiers de psychométrie expérimentale.
Campbell exhortait les conseils d’administration des universités à cesser de recruter des universitaires conformes au profil type d’un département pour favoriser délibérément les profils hybrides et excentriques situés sur les interstices disciplinaires. C’est uniquement par cette trame continue d’expertises chevauchantes et mutuellement compréhensibles que le savoir académique peut retrouver une cohésion organique globale sans sacrifier la profondeur analytique de la spécialisation.
9.2 La sociologie évolutionniste de la communauté scientifique
Appliquant son cadre BVSR à la dynamique de la recherche elle-même, Donald T. Campbell a développé une sociologie évolutionniste de la science d’une remarquable fécondité. Pour lui, la science ne se distingue pas des autres activités humaines par une supériorité intellectuelle innée de ses praticiens (les scientifiques ne sont pas des surhommes exempts de vanité, d’ambition ou d’entêtement idéologique), mais par la nature unique de ses arrangements sociaux et institutionnels de sélection.
La science constitue un système social écologique hautement spécialisé conçu pour transformer l’arbitraire des variations individuelles en accumulation de savoir robuste. Ce miracle est rendu possible par l’existence d’une culture institutionnelle de rétention sélective caractérisée par des normes d’honnêteté intransigeante, de publication ouverte des données, de revue par les pairs sans concession et de dispute organisée. La réplication indépendante des résultats expérimentaux par des laboratoires concurrents opère comme le filtre darwinien impitoyable éliminant les intuitions erronées et les impostures intellectuelles.
Néanmoins, Campbell ne cède jamais à l’angélisme institutionnel. Il identifie avec lucidité les vulnérabilités structurelles de la communauté savante face aux effets de mode, à la pensée de groupe (groupthink), aux féodalités académiques et aux récompenses de carrière qui incitent souvent les jeunes chercheurs à la servilité doctrinale envers leurs directeurs de thèse plutôt qu’à l’exploration d’hypothèses dissidentes. Il plaide constamment pour la mise en place de contre-pouvoirs institutionnels récompensant l’hérésie méthodologiquement armée et protégeant le pluralisme théorique contre la tentation monopolistique des écoles dominantes.
9.3 Altruisme, morale et évolution culturelle
L’engagement sociologique de Donald T. Campbell culmine lors de son discours présidentiel de l’APA en 1975, publié sous le titre délibérément provocateur : « On the Conflicts Between Biological and Social Evolution and Between Psychology and Moral Tradition ». Devant une assemblée de pairs majoritairement acquis aux thèses de la libération des mœurs, de l’individualisme expressif et des psychologies humanistes ou béhavioristes radicales, Campbell lâche une véritable bombe intellectuelle.
S’appuyant sur les premiers développements de la sociobiologie et de la théorie de l’évolution génétique des populations, Campbell pose un constat anthropologique fondamental : l’évolution biologique brute sélectionne préférentiellement des comportements maximisant la survie des gènes individuels ou des proches parents (sélection de parenté). Elle tend donc inéluctablement à ancrer dans notre machinerie biologique des prédispositions génétiques à l’égoïsme, à l’avarice, à la lâcheté et à l’opportunisme social (le passager clandestin ou free-rider).
Dès lors, comment les civilisations humaines complexes ont-elles pu faire émerger l’altruisme à grande échelle, le dévouement désintéressé pour des étrangers et la coopération sociétale massive ? Pour Campbell, la réponse ne réside pas dans notre biologie innée, mais dans l’évolution culturelle. Les grandes traditions morales, les systèmes juridiques historiques et les religions universelles constituent des technologies socioculturelles évoluées, stabilisées sur des millénaires par rétention sélective, dont la fonction adaptative vitale est d’endiguer et de contrebalancer les pulsions biologiques égoïstes :
« La psychologie moderne, en prêchant sans nuance la désinhibition pulsionnelle, le rejet de la culpabilité et la libération de l’individu contre les contraintes morales traditionnelles, scie la branche sur laquelle la société coopérative est assise. » (Donald T. Campbell, discours APA, 1975).
Ce plaidoyer vigoureux pour la préservation de la sagesse adaptative contenue dans les interdits religieux et moraux ancestraux suscite un tollé monumental au sein de la corporation des psychologues, certains l’accusant de réactionnarisme ou d’obscurantisme. Campbell répondra avec son flegme scientifique coutumier, rappelant que défendre la fonction évolutive d’une institution culturelle n’est pas faire profession de foi théologique, mais respecter la complexité des systèmes de survie forgés par l’histoire collective de l’humanité.
10. Recherche interculturelle, perception visuelle et illusionnisme
10.1 L’étude majeure sur l’influence de la culture sur la perception (1966)
À une époque où la psychologie cognitive et la psychophysique occidentale postulaient implicitement l’universalité biologique absolue des mécanismes élémentaires de la perception visuelle – considérant que l’œil humain fonctionne à l’identique sous toutes les latitudes –, Donald T. Campbell initie l’un des programmes de recherche interculturelle les plus ambitieux et novateurs du XXe siècle. Associé à l’éminent anthropologue Melville J. Herskovits et au psychologue Marshall H. Segall, il mène une enquête collaborative transnationale qui aboutit en 1966 à la publication d’un ouvrage de référence : The Influence of Culture on Visual Perception.
Pendant plusieurs années, les chercheurs déploient un protocole d’expérimentation standardisé administré auprès de 14 populations différentes dispersées à travers le globe, incluant des sociétés urbaines industrialisées américaines et européennes, des communautés agricoles d’Afrique subsaharienne, des chasseurs-cueilleurs du désert du Kalahari et des populations pastorales d’Océanie. L’objectif était de tester rigoureusement la sensibilité de ces différents groupes humains à des illusions visuelles géométriques classiques, universellement tenues pour des réflexes optiques autonomes : l’illusion de Müller-Lyer (deux segments de même longueur terminés par des flèches ouvertes ou fermées), l’illusion du parallélogramme de Sander et l’illusion de Ponzo.
Les conclusions empiriques de l’enquête ont ébranlé le dogme universaliste naïf : des variations considérables et statistiquement massives de sensibilité aux illusions sont constatées entre les différentes populations. Les Occidentaux urbains se révèlent immensément plus vulnérables à l’illusion de Müller-Lyer que les peuples vivant dans des milieux naturels ouverts ou dans des habitats traditionnels circulaires. Ces derniers perçoivent avec une précision quasi géométrique la stricte égalité physique des deux barres là où l’œil de l’Occidental est infailliblement trompé par une divergence apparente de longueur. L’universalité sensorielle venait de voler en éclats.
10.2 L’hypothèse du ‘Monde charpenté’ (Carpentered World Hypothesis)
Pour rendre compte théoriquement de ces disparités perceptives majeures sans recourir à des explications raciales ou génétiques archaïques, Segall, Campbell et Herskovits formulent une explication écologique et développementale d’une élégance souveraine : l’hypothèse du « monde charpenté » (Carpentered World Hypothesis).
L’argumentation repose sur l’apprentissage perceptif fonctionnel au cours de l’ontogenèse :
- L’écologie visuelle urbaine : les enfants grandissant dans les sociétés occidentales industrialisées évoluent dès leur naissance au sein d’un univers visuel saturé de constructions architecturales artificielles dominées par des angles droits, des façades rectangulaires, des carrelages géométriques et des meubles usinés (un monde dit « charpenté »).
- L’inférence vicariante de la profondeur : confronté en permanence à cette géométrie euclidienne, le système visuel apprend inconsciemment à interpréter les angles aigus et obtus projetés sur la rétine bidimensionnelle comme des coins à 90 degrés vus en perspective tridimensionnelle. Un angle aigu fuyant signale une arête saillante plus proche du corps ; un angle obtus signale un coin rentrant situé plus loin en arrière-plan.
- La compensation de taille erronée : lorsqu’un Occidental regarde la planche de l’illusion de Müller-Lyer, son système visuel applique automatiquement cette heuristique de constance de taille tridimensionnelle : le segment aux flèches orientées vers l’extérieur est inconsciemment interprété comme un coin rentrant plus éloigné, et le cerveau surcompense sa taille pour maintenir sa dimension subjective, créant de toutes pièces l’illusion d’une longueur supérieure.
À l’inverse, pour un chasseur zoulou vivant traditionnellement dans un village aux huttes rondes (kraal), où les angles droits sont absents du paysage et où l’horizon naturel prédomine, cette règle de compensation visuelle n’a aucune valeur d’adaptation écologique. Son cerveau n’a pas appris cette heuristique projective inutile, et il perçoit donc l’image avec une fidélité rétinienne bien supérieure. Les travaux de Campbell ont démontré avec éclat que la perception sensorielle la plus intime est un acte d’inférence active conditionné par l’écologie matérielle de notre culture.
10.3 Rigueur méthodologique dans les comparaisons interculturelles
Au-delà de ses découvertes théoriques, l’étude de 1966 demeure un cas d’école admiré pour la rigueur méthodologique absolue avec laquelle Donald Campbell a neutralisé les innombrables artefacts qui menacent toute recherche anthropologique comparative. Campbell savait pertinemment que comparer les performances cognitives de populations hétérogènes exposait le chercheur au risque omniprésent d’un ethnocentrisme méthodologique inconscient.
Pour écarter la menace d’incompréhension linguistique, les protocoles expérimentaux évitaient toute consigne verbale abstraite. Les expérimentateurs présentaient aux sujets des séries de planches graduées où les segments variaient physiquement de longueur par paliers micrométriques, demandant simplement de désigner du doigt la ligne la plus longue, transformant l’épreuve en une tâche psychophysique simple et transparente ne requérant aucune compétence littéraire ou scolaire.
De surcroît, Campbell prit soin de neutraliser l’artefact de la familiarité avec le matériel graphique bidimensionnel. Beaucoup de populations n’avaient jamais été confrontées à du papier blanc imprimé, des dessins au trait ou des photographies. L’équipe élabora des stimuli visuels intégrant des textures naturelles et des matériaux concrets pour s’assurer que les difficultés de jugement ne découlaient pas d’une inhibition face au support papier lui-même. En posant ces garde-fous épistémologiques, Campbell a hissé l’anthropologie psychologique au rang de science empirique rigoureuse, préfigurant les exigences contemporaines de la psychologie interculturelle.
11. Héritage intellectuel et répercussions contemporaines en sciences humaines
11.1 L’institutionnalisation des méthodes d’évaluation des politiques
L’héritage laissé par Donald T. Campbell dans le domaine de la méthodologie empirique et de l’analyse des politiques publiques est incommensurable. Dès les années 1980 et 1990, les organisations internationales majeures telles que la Banque Mondiale, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et les agences gouvernementales d’aide au développement ont progressivement formalisé leurs protocoles d’évaluation d’impact en intégrant directement la boîte à outils quasi-expérimentale forgée par Campbell et Stanley. Des programmes massifs d’éradication de maladies ou de transferts monétaires conditionnels sont désormais rigoureusement évalués à travers des plans à discontinuité de la régression ou des comparaisons par appariement inspirées de ses travaux.
Cet élan méthodologique a culminé au début des années 2000 avec la création de la Campbell Collaboration, institution internationale sœur de la célèbre Collaboration Cochrane en médecine. Cette organisation mondiale de chercheurs s’est donné pour mission explicite de produire et de diffuser des revues systématiques et des méta-analyses indépendantes et méthodologiquement blindées sur l’efficacité des interventions sociales, éducatives, judiciaires et économiques, incarnant à la lettre le vœu campbellien d’une science rigoureuse au service du bien commun.
Simultanément, l’actualité de la loi de Campbell n’a jamais été aussi incandescente qu’à notre époque gouvernée par les algorithmes prédictifs, le « big data », le management par les objectifs chiffrés et la surveillance métrique permanente. Qu’il s’agisse de la crise des classements universitaires internationaux (où les facultés manipulent artificiellement leurs statistiques de citations), des fraudes algorithmiques de référencement sur les réseaux sociaux ou des dérives de la notation des fonctionnaires, la clairvoyance de Campbell demeure une grille de lecture indispensable pour quiconque cherche à comprendre comment la dictature des indicateurs détruit l’intelligence collective des organisations.
11.2 Postérité dans les sciences cognitives et la philosophie de la biologie
Dans le domaine de l’épistémologie et des sciences de l’esprit, les idées de Campbell ont essaimé avec une force souterraine prodigieuse. Son modèle de variation aveugle et de rétention sélective (BVSR) a exercé une influence structurante directe sur l’essor de l’épistémologie naturalisée et de la philosophie de la biologie contemporaine, irriguant les œuvres majeures de philosophes tels que Daniel Dennett (notamment à travers son concept de « l’algorithme universel de Darwin » exposé dans Darwin’s Dangerous Idea) et David L. Hull dans sa sociologie évolutionniste des théories scientifiques.
Au-delà de la philosophie, le paradigme BVSR a anticipé de plusieurs décennies les innovations les plus spectaculaires de l’informatique moderne et de l’intelligence artificielle. Les algorithmes génétiques, les réseaux antagonistes génératifs (GAN) et les modèles contemporains d’apprentissage par renforcement profond (deep reinforcement learning) reposent tous sur cette même dynamique campbellienne : générer des milliards de variations probabilistes et les soumettre à des fonctions de coût sélectives pour faire émerger des solutions hautement optimisées et créatives sans programmation déterministe préalable.
De même, en psychologie sociale et en sciences cognitives, la résurgence spectaculaire du concept d’entitativité à la fin du XXe siècle a permis de renouveler en profondeur l’analyse des processus d’essentialisme psychologique, de déshumanisation et de polarisation intergroupe en ligne. Les chercheurs contemporains mobilisent les catégories géométriques identifiées par Campbell en 1958 pour cartographier la manière dont les communautés virtuelles se radicalisent et perçoivent les factions politiques opposées comme des blocs monolithiques et menaçants.
11.3 Transmission pédagogique et mentorat académique
On ne saurait dresser le bilan de la trajectoire de Donald T. Campbell sans souligner son rayonnement humain et pédagogique exceptionnel au sein des universités où il a officié. Connu pour sa générosité intellectuelle légendaire, sa disponibilité constante pour les jeunes étudiants et son absence totale d’arrogance professorale, il a formé et parrainé une lignée d’éminents chercheurs qui ont redéfini la méthodologie et la psychologie contemporaines, au premier rang desquels figurent Thomas D. Cook, William R. Shadish et Marilynn Brewer.
Campbell cultivait délibérément chez ses disciples ce que l’on pourrait nommer une éthique de l’humilité méthodologique. Il enseignait que le travail du chercheur ne consiste pas à défendre héroïquement son hypothèse contre vents et marées, mais à traquer avec une curiosité jubilatoire ses propres erreurs d’inférence. Il exhortait ses étudiants à consacrer l’essentiel de leur temps à concevoir des protocoles de recherche capables de détruire leurs propres convictions préalables, affirmant que le véritable courage académique se mesure à la capacité d’abandonner une théorie élégante face à l’obstination d’un fait empirique contradictoire.
Cet esprit s’est matérialisé par la création de réseaux interdisciplinaires durables qui continuent de faire dialoguer statisticiens, épistémologues, sociologues et praticiens de terrain. Son style intellectuel singulier, fusionnant une technicité statistique de pointe et une hauteur de vue philosophique vertigineuse, demeure aujourd’hui encore un modèle inaccessible pour une communauté universitaire souvent fragmentée par le carriérisme et l’hyper-spécialisation stérile.
12. Synthèse critique et portée philosophique de l’œuvre
12.1 Cohérence interne d’une œuvre monumentale
À première vue, la trajectoire intellectuelle de Donald T. Campbell pourrait donner l’impression d’un éparpillement encyclopédique : comment concilier dans un même cadre de pensée l’invention d’une technique de corrélations factorielles (la matrice MTMM), des enquêtes interculturelles sur des illusions d’optique en Ouganda, des réflexions sur les vertus de la tradition morale et une critique de l’évaluation des politiques éducatives ? Pourtant, lorsqu’on embrasse l’œuvre dans son ensemble, sa cohérence architectonique interne se révèle d’une puissance saisissante.
Le fil conducteur absolu qui noue tous ces pans en un faisceau unique est la lutte intransigeante et méthodique contre l’illusion de la certitude absolue. Toute la vie de Campbell a été une croisade épistémologique contre le dogmatisme sous toutes ses formes :
- Le mécanisme BVSR démontre théoriquement que l’esprit n’a pas accès à des vérités certaines a priori, mais doit avancer par essais aveugles et éliminations d’erreurs.
- La matrice MTMM fournit la technique concrète pour débusquer les illusions de mesure créées par nos propres outils méthodologiques.
- La quasi-expérimentation offre la grammaire d’action pragmatique pour apprendre de nos réformes sociales sans nous aveugler sur leur efficacité.
- La loi de Campbell prévient les dérives de corruption systémique lorsque l’esprit technocratique oublie sa propre faillibilité.
Chez Campbell, l’outil méthodologique le plus terre-à-terre est organiquement greffé sur la réflexion philosophique la plus vertigineuse. La science y est comprise non comme un corpus figé de vérités intemporelles, mais comme une noble entreprise humaine collective, vulnérable, chaotique, mais formidablement cumulative grâce à l’autocritique institutionnalisée. En définitive, son faillibilisme méthodologique n’est pas une simple posture épistémologique : c’est un impératif civique et moral qui fonde la viabilité même de la démocratie ouverte.
12.2 Tensions non résolues et paradoxes conceptuels
Pour demeurer scrupuleusement fidèle à l’esprit critique de Donald Campbell, il convient de ne pas dissimuler les paradoxes intellectuels et les tensions irrésolues qui traversent sa philosophie des sciences. Trois nœuds problématiques majeurs méritent d’être soulignés :
Le premier concerne la conciliation délicate entre son réalisme ontologique déclaré et son accent constructiviste permanent sur les biais de méthode et la médiation perceptive. En démontrant avec une force implacable que chaque mesure est contaminée par la méthode utilisée et que chaque perception visuelle est modulée par l’écologie culturelle de l’observateur, Campbell s’est parfois trouvé dangereusement proche du relativisme sociologique qu’il combattait vigoureusement. Si toute connaissance est perspectiviste et si notre réalité empirique est saturée de sélecteurs vicariants historiquement construits, par quel miracle logique pouvons-nous garantir que notre triangulation converge véritablement vers la réalité nouménale plutôt que vers une construction sémiotique collectivement partagée ?
Le deuxième paradoxe réside dans la difficulté opérationnelle à formaliser le modèle BVSR sans verser dans une tautologie explicative ou une circularité logique. À l’instar de la critique fréquemment adressée à la théorie de la sélection naturelle (« la survie des plus aptes », où les plus aptes sont rétrospectivement définis comme ceux qui survivent), expliquer le triomphe d’une idée ou d’une pratique culturelle par le fait qu’elle a été « retenue par le sélecteur social » risque d’évacuer l’explication causale fine au profit d’une rationalisation a posteriori difficilement réfutable.
Enfin, une tension axiologique fascinante sépare sa posture de réformateur démocratique radical – promouvant dans « Reforms as Experiments » une remise en cause permanente des institutions par des tests quasi-expérimentaux audacieux – et sa posture de conservateur évolutionniste adoptée lors de son discours de 1975 devant l’APA, où il appelait au respect religieux des traditions morales héritées du passé au nom de leur sagesse adaptative accumulée. Comment une société peut-elle à la fois expérimenter de manière permanente et préserver avec déférence des normes culturelles ancestrales ? Campbell n’a jamais totalement levé cette féconde contradiction, la considérant peut-être comme l’inévitable tiraillement dialectique propre à toute civilisation vivante.
12.3 Conclusion : Donald T. Campbell, architecte de la modestie scientifique
À l’heure où les algorithmes d’apprentissage automatique promettent l’avènement d’une ère post-théorique et où la technocratie contemporaine continue de succomber aux sirènes de la gouvernance simpliste par les nombres, la voix de Donald Thomas Campbell résonne avec une urgence intellectuelle intacte. Il fut, par excellence, l’architecte de la modestie scientifique armée.
Sa leçon ultime ne réside pas seulement dans les équations matricielles de la validité de construit ou dans les formules d’inférence des séries temporelles interrompues ; elle réside dans une disposition d’esprit. Donald Campbell nous rappelle que la véritable grandeur de la recherche scientifique ne consiste pas à proclamer des certitudes péremptoires ou à exhiber des indicateurs triomphants, mais à reconnaître avec lucidité la profondeur de notre ignorance initiale et la fragilité de nos instruments sensoriels et conceptuels.
Être fidèle à la pensée de Donald Campbell aujourd’hui, c’est refuser avec une égale fermeté le cynisme du relativisme paresseux et l’arrogance du scientisme aveugle. C’est faire de la triangulation méthodique, de la vigilance métrologique et de l’auto-évaluation sans complaisance les devoirs moraux d’une science qui se sait faillible, et qui trouve précisément dans cette conscience aiguë de sa faillibilité le secret inaltérable de son progrès infini.
Références
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