Biographie
Dans l’histoire contemporaine des sciences humaines et de la psychothérapie, peu de figures ont opéré une rupture épistémologique aussi féconde et radicale que le thérapeute familial, anthropologue et essayiste néo-zélandais d’origine canadienne David Epston. Né en 1944, ce praticien visionnaire a bouleversé les fondements mêmes de la relation d’aide en élaborant, conjointement avec son alter ego intellectuel australien Michael White, ce qui est aujourd’hui universellement reconnu sous le nom de thérapie narrative. Alors que les modèles psychologiques dominants du XXe siècle demeuraient ancrés dans une ontologie structuraliste, médicale et normative — concevant l’individu à travers le prisme de la pathologie intrapsychique, du déficit ou du dérèglement homéostatique —, Epston a introduit une insurrection poétique et politique au sein de la clinique en substituant à la métaphore de la machine celle du texte littéraire et de la production narrative du sens.
L’apport singulier de David Epston se distingue tout particulièrement par son ancrage profond dans l’anthropologie culturelle, son amour immodéré des mots, de la créativité linguistique et de l’art épistolaire, ainsi que par un engagement éthique inébranlable en faveur de la justice sociale et de la dignité des personnes marginalisées. Rejetant catégoriquement la posture de l’expert omniscient qui classe, diagnostique et normalise, Epston envisage la thérapie comme un processus rigoureux de « co-recherche » et de co-rédaction. Pour lui, la souffrance humaine n’est pas le symptôme d’une déficience interne, mais le résultat de l’assujettissement des individus à des récits culturels dominants, totalisants et oppressifs qui colonisent leur identité et étouffent leurs compétences locales.
De sa terre d’adoption en Nouvelle-Zélande jusqu’aux tribunes académiques et cliniques les plus prestigieuses à travers le monde, David Epston a bâti une œuvre protéiforme dont l’onde de choc résonne aujourd’hui avec une acuité accrue dans les champs du travail social, de la pédopsychiatrie, de la thérapie de couple et des interventions communautaires. De l’externalisation déconstructive du problème à l’invention de l’écriture thérapeutique sous forme de correspondances cliniques, en passant par la constitution historique de la « Ligue Anti-Anorexie », cet article propose une exploration intégrale, systématique et documentée de la trajectoire biographique, des fondements conceptuels, des innovations méthodologiques et de l’héritage vivant d’un des géants intellectuels de la psychothérapie contemporaine.
1. Biographie, origines et formation académique de David Epston
La trajectoire biographique de David Epston illustre de manière éloquente la manière dont les trajectoires géographiques et les confrontations multiculturelles façonnent l’imaginaire d’un théoricien. Loin d’avoir suivi un cursus clinique orthodoxe et linéaire, Epston a nourri sa pratique d’expériences nomades, de traversées géographiques et d’imprégnations anthropologiques directes qui lui ont permis d’observer la condition humaine à travers le prisme de la diversité des systèmes de signification.
1.1 Les premières années et l’enracinement néo-zélandais
David Epston naît en 1944 à Peterborough, une ville industrielle de l’Ontario au Canada. Ses premières années au sein d’une Amérique du Nord en pleine recomposition d’après-guerre sont marquées par une curiosité précoce pour les modes de vie des communautés ouvrières et rurales. Cependant, c’est dans le milieu des années 1960 que sa trajectoire bascule véritablement, lorsqu’il décide d’émigrer vers l’hémisphère sud et de s’installer définitivement en Nouvelle-Zélande (Aotearoa). Ce choix migratoire ne constitue pas une simple relocalisation géographique ; il marque l’ancrage dans une terre façonnée par les tensions postcoloniales, la rencontre tumultueuse entre la culture occidentale britannique (les Pākehā) et les traditions ancestrales du peuple autochtone maori.
L’immersion dans cet écosystème néo-zélandais transforme profondément sa perception des rapports sociaux, de l’autorité institutionnelle et de la nature même des savoirs. En observant les modes d’organisation communautaires maoris, fondés sur l’oralité, la généalogie (whakapapa) et le tissage des récits partagés au sein des maisons de réunion (marae), Epston prend précocement conscience que l’individualisme méthodologique de la pensée occidentale constitue une exception anthropologique plutôt qu’une norme universelle. Cette sensibilité aux dynamiques postcoloniales et aux asymétries de pouvoir nourrit son rejet instinctif de l’impérialisme culturel de la psychiatrie occidentale, laquelle prétend alors universaliser des catégories diagnostiques nées en Europe et en Amérique du Nord.
Dès ses débuts dans la société néo-zélandaise, Epston s’implique activement dans des mouvements d’action communautaire et d’éducation populaire. Il se passionne pour la manière dont les groupes subalternes et marginalisés parviennent à préserver leur dignité et leur solidarité face aux politiques étatiques d’assimilation et d’exclusion. Cette expérience vécue des marges sociales constitue le terreau expérientiel fondamental sur lequel s’érigera, quelques décennies plus tard, sa vision d’une pratique clinique affranchie de la tutelle médicale et fermement ancrée dans la justice sociale.
1.2 Parcours académique en anthropologie et en travail social
Le parcours universitaire de David Epston est caractérisé par un refus des cloisons disciplinaires conventionnelles. Avant de s’engager formellement dans les professions du soin relationnel, il entreprend des études approfondies en sociologie et en anthropologie culturelle à l’Université d’Auckland. Cette formation académique initiale joue un rôle pivot dans le développement de sa future pensée clinique. Au contact des œuvres de l’anthropologie sociale britannique et américaine, Epston n’apprend pas à considérer les individus comme des psychismes isolés ou des faisceaux de pulsions et de traumatismes intériorisés, mais comme des acteurs immergés dans des systèmes complexes de symboles, de rites et de narrations collectives.
Poursuivant sa trajectoire intellectuelle, Epston effectue un séjour d’études supérieures en Grande-Bretagne, à l’Université de Warwick, où il se confronte aux modèles les plus avancés du travail social critique et de la sociologie appliquée. De retour en Nouvelle-Zélande, il valide son diplôme professionnel en service social et s’engage dans la pratique clinique de terrain. Dès cette étape, la confrontation avec le modèle psychiatrique dominant de l’époque s’avère particulièrement conflictuelle. Epston constate avec amertume que les manuels de diagnostic psychiatrique réduisent la richesse, la complexité et les paradoxes des trajectoires de vie des consultants à des étiquettes nosographiques réifiantes qui les dépossèdent de leur propre parole.
L’apport de sa formation en anthropologie devient dès lors son arme théorique la plus subversive. Plutôt que d’adopter le lexique psychopathologique alors en vogue — qui parle de « névroses », de « perversions » ou de « personnalités déficientes » —, Epston applique aux situations de détresse psychologique la méthode du regard ethnographique. Il s’intéresse à la construction locale du sens, aux métaphores employées spontanément par les familles pour décrire leurs impasses et aux rituels quotidiens par lesquels la souffrance est soit perpétuée, soit transcendée. Cette posture intellectuelle hybride, à la charnière de l’ethnographie et de l’intervention psychosociale, préfigure l’émergence des concepts clés de la thérapie narrative.
1.3 Premières expériences institutionnelles au Family Centre d’Auckland
Au cours des années 1970, David Epston intègre les services de psychiatrie infanto-juvénile et de consultation familiale d’Auckland, notamment en collaborant avec l’institution emblématique connue sous le nom de Family Therapy Centre ou Child and Family Clinic. C’est dans ce laboratoire clinique du monde réel qu’il est confronté aux cas les plus sévères de détresse pédiatrique et familiale : enfants étiquetés comme gravement perturbateurs, adolescents déscolarisés, familles accablées par la précarité économique et la violence systémique.
À cette époque, la première vague de la thérapie familiale systémique, fortement inspirée des travaux de l’École de Palo Alto et des approches structurales de Salvador Minuchin, domine le champ institutionnel. Bien qu’Epston reconnaisse la valeur de la pensée systémique pour sortir du carcan de la psychiatrie purement biologique et individualisante, il demeure profondément mal à l’aise avec certains présupposés de ces modèles. En particulier, la tendance des thérapeutes familiaux à rechercher des « structures familiales dysfonctionnelles », des « mères étouffantes » ou des « systèmes homéostatiques défaillants » lui semble reproduire, à une échelle collective, la logique culpabilisante et accusatoire de la médecine traditionnelle.
Face à ces dérives institutionnelles, David Epston commence à expérimenter des formes d’intervention hétérodoxes. Il refuse de considérer les parents comme les architectes coupables des pathologies de leurs enfants et refuse de réduire les jeunes patients à leurs conduites déviantes. Il élabore ses premières méthodes d’investigation décentrées, fondées sur une alliance inconditionnelle avec les compétences créatives des enfants et de leur entourage. Il substitue aux confrontations thérapeutiques brutales des conversations ludiques et respectueuses, invitant les familles à devenir les historiennes de leurs propres victoires passées contre l’adversité. C’est dans cette effervescence clinique néo-zélandaise que se dessine la matrice pratique de ce qui deviendra sous peu la thérapie narrative.
2. La rencontre fondatrice avec Michael White et l’émergence de la thérapie narrative
L’histoire de la psychothérapie contemporaine a rarement été marquée par une collaboration aussi symbiotique et fructueuse que celle unissant David Epston à l’Australien Michael White. Leur rencontre au tournant des années 1980 marque la naissance formelle du courant narratif, articulant de façon inédite la philosophie poststructuraliste française, la critique sociale et une pratique clinique d’une créativité sans précédent.
2.1 La convergence intellectuelle trans-tasmanienne
À la fin des années 1970, la mer de Tasman sépare deux praticiens animés par une insatisfaction rigoureusement identique envers les dogmes de la psychothérapie institutionnelle. À Adélaïde, en Australie du Sud, Michael White, alors travailleur social au sein du Dulwich Centre, développe des pistes révolutionnaires sur l’externalisation des problèmes chez les enfants encoprésiques. À Auckland, David Epston élabore des techniques novatrices reposant sur l’écriture de lettres et la valorisation des compétences familiales. Lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois à l’occasion d’une conférence régionale de thérapie familiale en Australie, l’affinité intellectuelle et humaine est immédiate et fulgurante.
Ce qui réunit Epston et White dépasse largement la simple sympathie professionnelle : il s’agit d’une complémentarité intellectuelle extraordinaire. Michael White possède une tournure d’esprit hautement rigoureuse, presque cartésienne dans son analyse systémique, nourrie par une lecture exigeante de la cybernétique de Gregory Bateson et, plus tard, de la philosophie politique de Michel Foucault. David Epston, quant à lui, apporte une formidable culture littéraire, une sensibilité anthropologique aiguisée, une verve narrative poétique et une disposition naturelle à l’humour, au jeu et à l’exploration métaphorique. Ensemble, ils forment une dyade intellectuelle d’une puissance rare, entamant un dialogue continu fait de correspondances téléphoniques hebdomadaires, d’échanges manuscrits et de visites régulières entre Adélaïde et Auckland.
Durant toute la décennie 1980, les deux hommes testent, affinent et confrontent leurs innovations cliniques au contact direct de leurs patients respectifs. Ils partagent leurs échecs, décortiquent leurs succès inattendus et élaborent une nouvelle grammaire thérapeutique. Ce va-et-vient constant entre la rigueur conceptuelle de White et l’audace poétique et épistolaire d’Epston forge ce qui va bientôt s’imposer comme l’un des mouvements les plus influents de la psychothérapie contemporaine à l’échelle internationale.
2.2 La publication séminale de Narrative Means to Therapeutic Ends
L’année 1990 constitue un jalon historique majeur dans l’histoire des thérapies familiales et relationnelles. C’est cette année-là que Michael White et David Epston publient conjointement leur ouvrage fondateur intitulé Narrative Means to Therapeutic Ends (traduit en français sous le titre Les Moyens narratifs de la thérapie chez De Boeck Supérieur). Ce livre, rédigé à quatre mains dans une harmonie conceptuelle remarquable, opère un véritable coup de force épistémologique au sein de la communauté internationale des psychothérapeutes.
L’ouvrage introduit explicitement la métaphore textuelle comme alternative radicale à la métaphore cybernétique qui régnait sans partage depuis les années 1950. White et Epston y démontrent que les êtres humains ne fonctionnent pas comme des circuits d’information homéostatiques régis par des boucles de rétroaction négatives ou positives, mais comme des narrateurs qui donnent du sens à leur existence en tissant des événements à travers le temps selon des trames narratives spécifiques. Le postulat central du livre est limpide : lorsque les individus consultent un thérapeute, c’est parce que leur vie est enfermée dans une « histoire saturée par le problème » (problem-saturated story). Cette trame dominante, souvent façonnée par les normes culturelles et institutionnelles, sélectionne uniquement les événements qui confirment l’incompétence, l’échec ou la pathologie du sujet, tout en reléguant dans l’oubli absolu une infinité d’expériences vitales contraires.
La rupture avec les modèles traditionnels est totale. Dans Narrative Means to Therapeutic Ends, Epston et White ne proposent pas de soigner un esprit malade ni de réparer un système familial brisé ; ils proposent d’accompagner le sujet dans un processus de déconstruction textuelle et de ré-écriture (re-authoring) de sa propre existence. En intégrant des chapitres consacrés aux lettres thérapeutiques rédigées par Epston et aux cartes de conversation narrative développées par White, l’ouvrage offre une boîte à outils méthodologique complète qui bouleverse instantanément les pratiques cliniques aux États-Unis, en Europe et dans le monde anglo-saxon.
2.3 L’institutionnalisation internationale de l’approche narrative
Suite au retentissement planétaire de leur livre de 1990, David Epston et Michael White sont propulsés sur le devant de la scène internationale de la psychothérapie. Durant les années 1990 et 2000, ils animent d’innombrables séminaires intensifs, ateliers cliniques et conférences plénières sur tous les continents, captivant des auditoires composés de psychiatres, de psychologues, d’éducateurs et de travailleurs sociaux séduits par l’humanisme et l’élégance intellectuelle de leur méthode.
Cependant, face à cette notoriété grandissante, David Epston se distingue par une vigilance éthique constante : celle de refuser l’institutionnalisation rigide et la dogmatisation de leur approche. Conscient que les modèles thérapeutiques ont historiquement tendance à se transformer en citadelles d’orthodoxie défendant des rentes académiques, Epston insiste avec force pour que la thérapie narrative demeure un mouvement ouvert, décentralisé et résolument polyphonique. Il encourage activement la création de collectifs locaux autonomes, privilégiant les réseaux horizontaux d’échanges de pratiques plutôt que la centralisation au sein d’instituts hiérarchisés.
Des centres de formation et de recherche voient le jour sous cette impulsion bienveillante : le Dulwich Centre d’Adélaïde s’affirme comme le pôle éditorial et pédagogique mondial de la discipline, tandis que David Epston cofonde à Auckland le Narrative Therapy Centre. Des ponts solides sont bâtis avec des praticiens canadiens, britanniques, latino-américains et européens francophones. Tout au long de cette phase d’expansion globale, Epston veille jalousement à ce que les savoirs narratifs ne soient jamais confisqués par une élite de spécialistes brevetés, mais qu’ils soient constamment restitués aux praticiens de terrain, aux mouvements de base et aux communautés marginalisées dont ils s’inspirent fondamentalement.
3. Fondements épistémologiques et théoriques de la pensée d’Epston
Pour saisir toute la profondeur de la pratique de David Epston, il est indispensable d’explorer les piliers philosophiques et anthropologiques sur lesquels repose son édifice clinique. Loin d’être un simple recueil de recettes techniques ou d’astuces communicationnelles, la thérapie narrative d’Epston s’enracine dans une articulation philosophique sophistiquée entre le poststructuralisme français, l’anthropologie interprétative américaine et une critique épistémologique radicale de la modernité scientifique.
3.1 L’influence du poststructuralisme et du constructivisme social
La pensée de David Epston est intimement tributaire de la philosophie poststructuraliste, et plus particulièrement des analyses conduites par Michel Foucault concernant l’entrelacement indissociable entre pouvoir, savoir et discours. Foucault a mis en lumière comment, à partir du XVIIIe siècle en Occident, le pouvoir ne s’exerce plus seulement par la coercition physique directe ou la souveraineté régalienne, mais par des dispositifs de pouvoir disciplinaire et de biopouvoir. Ce pouvoir moderne normalisateur fonctionne en produisant des « vérités » sur ce qu’est un être humain normal, sain, productif ou équilibré, et en incitant les sujets à internaliser ces vérités normatives pour s’auto-surveiller en permanence.
Transposée au champ clinique par Epston et White, cette grille d’analyse foucaldienne débouche sur un constat sans appel : la plupart des souffrances psychologiques contemporaines ne proviennent pas de dysfonctionnements organiques mystérieux, mais de l’assujettissement intime des personnes aux normes culturelles dominantes. Les individus se jugent inadéquats, incompétents ou coupables parce qu’ils mesurent constamment leur identité à l’aune de standards culturels impitoyables de performance, d’autonomie financière, de beauté physique ou de parentalité idéale. David Epston embrasse pleinement les thèses du constructivisme social théorisées par des penseurs comme Kenneth Gergen : le réel n’est pas une donnée brute et objective qui s’impose à nous, mais une construction perpétuelle négociée et stabilisée à travers les pratiques discursives et les interactions sociales.
Dès lors, le travail thérapeutique selon Epston ne consiste pas à découvrir une « vérité cachée » ou un traumatisme inconscient enfoui dans les profondeurs de la psyché du consultant, mais à déconstruire les récits hégémoniques qui opèrent comme des vérités absolues afin de dévoiler leurs soubassements politiques et historiques. La déconstruction narrative devient ainsi un acte d’émancipation politique directe, permettant au sujet de se désengager de l’emprise des récits normatifs pour revendiquer des définitions alternatives de son identité.
3.2 L’anthropologie interprétative de Clifford Geertz et Victor Turner
L’originalité stylistique et méthodologique de David Epston provient de son imprégnation permanente de l’anthropologie interprétative et symbolique. Il puise de manière intensive dans les théories de deux géants des sciences sociales : l’anthropologue américain Clifford Geertz et l’anthropologue britannique Victor Turner.
De Clifford Geertz, Epston retient le concept fondamental de « description dense » (thick description). Geertz soutenait que l’analyse de la culture humaine ne relève pas d’une science expérimentale en quête de lois générales, mais d’une science interprétative en quête de significations. Dans le contexte de la thérapie, Epston transpose ce principe en opposant les « descriptions minces » (thin descriptions) générées par les récits dominants du problème — par exemple, lorsqu’une école qualifie un enfant d’« hyperactif » ou de « délinquant en puissance » — aux descriptions denses qu’il s’efforce de susciter au cours des séances. La description dense implique de déployer toute la richesse, la complexité, les intentions, les valeurs morales et les liens d’attachement qui sous-tendent les actions du sujet, réhabilitant ainsi la pluralité de son existence contre les simplifications abusives du réductionnisme médical.
De Victor Turner, théoricien des rituels et de la dramaturgie sociale, Epston importe les notions de « rite de passage » (concept initialement forgé par Arnold van Gennep) et de « liminalité ». Epston conçoit la trajectoire thérapeutique non pas comme une cure mécanique, mais comme un passage rituel culturellement validé. La personne en détresse se trouve souvent piégée dans une phase liminaire prolongée : elle s’est séparée d’une identité antérieure stable mais ne parvient pas à réintégrer sa communauté avec un nouveau statut reconnu. Le clinicien agit alors comme un officiant rituel aidant le consultant à franchir ce seuil liminaire, en performant publiquement de nouvelles identités qui doivent impérativement être reconnues et célébrées par des témoins communautaires légitimes.
3.3 La critique des métaphores structuralistes et cybernétiques
Pour mesurer l’audace conceptuelle d’Epston, il convient de se souvenir de l’hégémonie totale qu’exerçait la première cybernétique sur la thérapie familiale des années 1970 et 1980. Sous l’influence des écrits pionniers de Gregory Bateson, de Don Jackson et de Jay Haley, les cliniciens concevaient le système familial comme une machine auto-régulée par des mécanismes d’homéostasie. Dès lors, le symptôme d’un enfant était perçu comme le mécanisme fonctionnel nécessaire au maintien de l’équilibre pathologique du système conjugal des parents, ce qui conduisait inévitablement les praticiens à rechercher des « déficits organisationnels » et à soupçonner les familles de résistance perverse au changement.
David Epston rejette catégoriquement cette métaphore de la machine et la logique de suspicion qu’elle induit inévitablement dans l’esprit du soignant. Avec une clarté théorique sans faille, il démontre que l’analogie cybernétique déshumanise les consultants en les privant de toute agentivité intentionnelle (personal agency). À l’analogie du mécanisme d’horlogerie détraqué, il substitue celle du texte littéraire ouvert, inspiré des thèses de Mikhaïl Bakhtine sur la polyphonie et le dialogisme. Un texte n’a pas de dysfonctionnement homéostatique intrinsèque ; il possède des narrateurs multiples, des intrigues en concurrence, des ellipses narratives et des personnages dont les voix ont été bâillonnées par d’autres.
En liquidant la notion de déficit structural, Epston change radicalement de posture clinique. Il ne cherche plus ce qui « dysfonctionne » chez les personnes ou dans leurs systèmes d’interaction, mais ce qui a été rendu invisible par l’omniprésence du récit du problème. L’individu n’est plus envisagé comme un rouage captif d’un système contraignant, mais comme un agent moral capable d’insoumission narrative, porteur de projets de vie, de rêves, d’espoirs et d’engagements éthiques qui n’attendent qu’un cadre dialogique pour être ressuscités.
4. L’art de l’écriture thérapeutique et les lettres narratives selon Epston
S’il est un domaine où le génie créatif de David Epston s’est manifesté avec un éclat sans pareil, c’est assurément dans l’invention et le perfectionnement de l’écriture thérapeutique clinique. Pionnier absolu de la réintroduction de l’épistolaire au cœur de la relation de soin, Epston a transformé la lettre clinique — autrefois cantonnée à un rôle d’échange administratif confidentiel entre médecins — en un puissant instrument d’émancipation partagée et de reconstruction identitaire.
4.1 La lettre comme extension et amplification de la séance
L’utilisation systématique des lettres thérapeutiques naît chez David Epston d’un constat d’une grande lucidité clinique : l’extrême évanescence de la parole thérapeutique. Au sortir d’une consultation de cinquante minutes, même lorsque celle-ci a été le théâtre d’intenses prises de conscience et d’émotions libératrices, le consultant est immédiatement réimmergé dans son environnement quotidien saturé par les sollicitations, les jugements de l’entourage et la force d’inertie du problème. Dans l’espace de quelques heures ou de quelques jours, les fragiles alternatives esquissées durant l’entretien risquent d’être balayées par le retour des automatismes de pensée dépréciatifs.
Pour contrecarrer cette entropie mémorielle, Epston commence à rédiger, entre deux séances, des lettres substantielles adressées personnellement au consultant ou à la famille. Il constate rapidement un impact clinique d’une magnitude spectaculaire. Dans ses écrits méthodologiques, Epston avance une évaluation devenue célèbre dans le monde narratif : selon ses observations empiriques corroborées par les retours de ses patients, une lettre thérapeutique bien ciselée équivaut en puissance d’impact à quatre ou cinq séances verbales ordinaires. La lettre narrative offre une permanence matérielle irremplaçable au travail clinique ; elle peut être tenue en main, relue à volonté aux heures les plus sombres de la nuit, partagée avec des proches de confiance et conservée précieusement comme un artefact historique marquant une métamorphose personnelle.
Loin d’être un simple compte-rendu technique ou un récapitulatif académique de ce qui s’est dit au cabinet, la lettre épstonienne est une composition littéraire et stratégique soignée. Elle prend le temps de formaliser les questions qui n’ont pas pu être posées durant l’entretien, de souligner la force morale dont le consultant a fait preuve en osant aborder des souvenirs douloureux et de relancer la réflexion entre les rendez-vous, conférant au processus thérapeutique une continuité temporelle dense et sécurisante.
4.2 Typologie et rhétorique des correspondances narratives
David Epston a développé au fil des décennies une taxonomie remarquablement riche de correspondances thérapeutiques, chacune répondant à des intentions cliniques précises et mobilisant des figures de style adaptées à la situation relationnelle. Parmi ces différents formats épistolaires, plusieurs catégories se distinguent par leur inventivité :
- Les lettres d’invitation : Adressées à des membres de la famille qui refusent de participer aux séances — souvent des adolescents en retrait ou des pères méfiants —, ces lettres évitent scrupuleusement tout ton moralisateur. Elles reconnaissent avec déférence la légitimité de leur réticence et les invitent à venir partager leur expertise irremplaçable sur la situation, transformant la contrainte perçue en une offre honorifique de collaboration.
- Les lettres de prédiction : Rédigées lorsque le consultant commence à remporter des victoires contre le problème, ces missives anticipent avec audace les tentatives de contre-attaque de ce dernier. Epston y cartographie à l’avance les stratagèmes que la dépression ou l’anxiété risquent d’employer pour reprendre le pouvoir dans les semaines à venir, préparant le patient à considérer les rechutes potentielles non pas comme des échecs personnels, mais comme des épreuves prévisibles déjà neutralisées intellectuellement.
- Les lettres de licenciement du problème : Écrites sur un ton souvent empreint d’humour juridique et de solennité théâtrale, ces lettres formalisent la rupture contractuelle définitive entre le consultant et le trouble qui le parasitait. Elles notifient formellement au problème (la boulimie, l’angoisse, la rancœur) que ses services ne sont plus requis et dressent l’inventaire des compétences retrouvées par le sujet pour mener désormais sa vie de manière souveraine.
- Les lettres de condoléances et de consolation : Conçues pour accompagner les deuils impossibles ou la perte irrémédiable de rêves d’enfance, ces lettres honorent la profondeur du chagrin tout en célébrant le lien d’amour indestructible qui survit à l’absence, arrachant la douleur au registre du désespoir pathologique pour la situer au rang du témoignage éthique.
Sur le plan rhétorique, la règle absolue d’Epston réside dans l’utilisation exclusive du verbatim du patient. Le praticien s’interdit formellement d’imposer son propre jargon théorique. Si un enfant qualifie sa peur de « grosse boule verte gluante », la lettre emploiera systématiquement cette métaphore précise. En renvoyant au sujet ses propres formules langagières au sein d’une armature narrative structurée autour de ses actes de résistance, Epston valide la légitimité sémiotique du consultant et l’érige en co-auteur souverain du dialogue.
4.3 L’éthique de la transparence et la co-rédaction épistolaire
Dans la perspective de David Epston, la correspondance thérapeutique ne constitue en aucun cas un instrument de manipulation bienveillante ou une technique suggestive unilatérale. Elle incarne, au contraire, l’expression la plus pure d’une éthique de la transparence et de la redistribution du pouvoir. Traditionnellement, les dossiers cliniques psychiatriques et psychologiques sont des documents secrets, confidentiels, écrits dans le dos du patient dans un langage hermétique inaccessible aux profanes, consacrant l’asymétrie totale entre l’observateur omniscient et l’objet observé.
Epston subvertit cette violence épistémique en plaçant l’écrit au grand jour. Lorsqu’il rédige une lettre, il partage sans filtre ses propres hésitations, ses réflexions intimes, ses hypothèses provisoires et les résonances personnelles que le récit du patient a suscitées chez lui. Il s’interdit toute posture d’autorité interprétative : la lettre se termine quasi systématiquement par une demande expresse faite au destinataire de corriger les erreurs d’appréciation du thérapeute, de biffer les passages qui ne sonnent pas juste et d’amender le texte selon ses propres perceptions.
Le consultant est ainsi invité à devenir un véritable co-rédacteur de son archive biographique. Au fil des mois, les lettres accumulées ne forment plus seulement une correspondance clinique ; elles constituent un contre-dossier, une anthologie écrite d’insoumission et de résilience qui s’oppose point par point aux dossiers psychiatriques standardisés et stigmatisants. Le sujet conserve chez lui la trace matérielle de son émancipation, attestant qu’il n’a pas été « guéri » par un expert providentiel, mais qu’il a patiemment restauré son pouvoir d’agir en dialogue avec un allié respectueux.
5. L’externalisation du problème et la linguistique déconstructive
L’une des contributions les plus célèbres et les plus universellement appliquées de la thérapie narrative, codéveloppée par David Epston et Michael White, est la pratique de l’externalisation. Sous la plume et dans la pratique d’Epston, ce concept ne se réduit pas à une banale reformulation sémantique ; il constitue une intervention ontologique et politique profonde, conçue pour démanteler les mécanismes insidieux d’internalisation de la pathologie caractéristiques de la société disciplinaire.
5.1 Le principe fondamental : La personne n’est pas le problème
L’aphorisme cardinal de la thérapie narrative, répété comme un mantra libérateur par des générations de praticiens, s’énonce avec une simplicité déroutante : « La personne n’est pas le problème ; le problème est le problème, et la personne entretient une relation avec le problème ». Cette proposition constitue une rupture frontale avec des siècles de tradition nosographique occidentale, au cours desquels la médecine et la psychologie ont méthodiquement amalgamé l’identité des individus aux troubles dont ils souffraient, allant jusqu’à qualifier les êtres humains de « dépressifs », de « schizophrènes », d’« anorexiques » ou de « caractériels ».
David Epston démontre avec une redoutable précision clinique les effets dévastateurs de ces descriptions internalisantes. Dès lors qu’une personne accepte l’idée que le problème est logé au plus profond de son essence ontologique — qu’il réside dans son « cerveau défaillant », ses « gènes corrompus », son « mauvais caractère » ou son « inconscient pervers » —, elle se trouve plongée dans un sentiment d’impuissance absolue et de honte paralysante. Si le problème, c’est moi, alors pour détruire le problème, il faudrait me détruire moi-même. L’internalisation culpabilisante anéantit l’estime de soi, érode l’agentivité et désamorce toute tentative de résistance active.
L’externalisation linguistique opérée par Epston rompt instantanément cette fusion aliénante. En introduisant une distance grammaticale et conceptuelle radicale entre le sujet et la manifestation pathologique — en parlant non plus d’un enfant « colérique », mais de « la Colère qui tente de s’inviter dans la chambre de Tom » —, Epston restaure l’intégrité morale du consultant. Libéré du fardeau d’incarner le problème en personne, le sujet peut enfin porter un regard critique sur ce dernier, analyser ses méfaits, éprouver une saine indignation contre ses intrusions répétées et se mobiliser activement pour redéfinir sa relation avec lui.
5.2 La personnification et l’investigation des tactiques du problème
Là où Michael White cartographiait l’externalisation à travers des grilles d’influence relative rigoureuses, David Epston y insuffle un génie d’anthropologue et de conteur en poussant l’audace jusqu’à la personnification théâtrale et métaphorique du problème. Chez Epston, le problème est traité comme un personnage à part entière, une entité quasi mythologique dotée de ruses spécifiques, de projets d’asservissement, de complices institutionnels et de techniques de propagande sophistiquées.
Le thérapeute engage alors avec le consultant une minutieuse enquête journalistique et ethnographique pour cartographier les manœuvres du trouble. Epston pose des questions d’une précision déconcertante : « Quels mensonges le Doute vous susurre-t-il à l’oreille pour vous convaincre de ne pas aller à cette fête ? », « Quelles sont les heures du jour où l’Angoisse recrute le plus efficacement votre attention ? », « Comment la Culpabilité parvient-elle à vous faire croire qu’elle est votre amie dévouée alors qu’elle dévore votre temps de sommeil ? ». Cette méthode investigatrice transforme radicalement l’ambiance clinique.
En dévoilant les tactiques du problème, Epston aide le consultant à comprendre comment il a été insidieusement recruté à son insu par des récits aliénants. La pathologie perd son statut de fatalité biologique ou de tare intime pour devenir une tentative d’occupation territoriale ou coloniale illégitime. Dès lors que les ruses de l’envahisseur sont démasquées et répertoriées, le sujet cesse d’en être la victime passive pour se muer en un stratège lucide capable de déjouer les pièges discursifs que le problème lui tend au quotidien.
5.3 L’exploration des ‘issues uniques’ (Unique Outcomes)
L’externalisation n’est cependant qu’une étape préparatoire dans l’architecture thérapeutique d’Epston. Son corollaire indispensable réside dans la traque acharnée et méticuleuse de ce que Michael White et David Epston ont nommé, en référence aux travaux du sociologue Erving Goffman, les « issues uniques » (unique outcomes), parfois traduites en français sous l’expression d’« événements extraordinaires » ou d’« exceptions narratives ».
Une issue unique correspond à tout événement, geste, pensée, silence ou réaction qui dément formellement l’emprise totale et absolue du problème. Dans un récit saturé par le problème, ces moments sont systématiquement effacés ou disqualifiés par le consultant comme de purs coups de chance, des anomalies sans importance ou de simples accidents de parcours. Lorsqu’un homme souffrant de dépression sévère affirme n’avoir absolument rien réussi depuis six mois, le clinicien narratif refuse de valider cette généralisation abusive et se met en quête des interstices de résistance.
C’est ici que l’art de David Epston s’avère inimitable. Avec la patience d’un orpailleur, il s’arrête sur le détail le plus anodin du récit : « Vous m’avez dit que mardi dernier, malgré l’accablement qui vous clouait au lit, vous vous êtes levé pour nourrir votre chien et que vous avez contemplé le jardin pendant trois minutes avant de vous recoucher. Comment avez-vous réussi à résister aux ordres impérieux de la Dépression qui vous intimait de ne pas bouger ? D’où vous est venue la force de lui désobéir, ne serait-ce que pendant ces trois minutes ? ». En amplifiant cette minuscule anomalie biographique par des questions d’échafaudage conceptuel, Epston transforme une fissure dans l’armure du problème en un point de départ lumineux. L’issue unique cesse d’être un hasard pour devenir la première pierre d’une histoire alternative (alternative story) fondée sur le courage, la fidélité à ses valeurs profondes et la capacité de résistance du sujet.
6. Les pratiques de co-recherche et la posture non-experte
L’un des paradoxes les plus saisissants de la trajectoire de David Epston réside dans le fait qu’il a acquis une réputation mondiale tout en théorisant méthodiquement le renoncement explicite à l’expertise clinique traditionnelle. Dans un paysage médical dominé par l’hyper-spécialisation et la verticalité des savoirs, Epston a conceptualisé et incarné une posture clinique révolutionnaire fondée sur la co-recherche (co-researching), la décentration permanente du praticien et la réhabilitation radicale des savoirs locaux des personnes en souffrance.
6.1 Le concept de co-recherche (Co-researching)
Dans l’approche conventionnelle de la médecine et de la psychothérapie, la relation de soin est structurée par une asymétrie épistémologique stricte : le soignant détient le savoir théorique, diagnostique et méthodologique, tandis que le patient est réduit au rôle de fournisseur passif de symptômes, de matière brute à interpréter et à corriger. David Epston pulvérise cette hiérarchie par son concept de « co-recherche ». Dès les années 1980, il affirme avec vigueur que si le thérapeute possède une compétence procédurale dans l’art de poser des questions curieuses et déconstructives, le consultant est le seul et unique expert absolu de sa propre expérience vécue.
La co-recherche redéfinit le cabinet de consultation comme un laboratoire expérimental symétrique. Thérapeute et consultant deviennent des associés de recherche engagés dans un projet commun : enquêter sur le problème, cartographier ses effets délétères et découvrir les savoirs locaux de résistance développés par le sujet face à l’oppression. Dans ce cadre épistémique, les stratégies de survie, les micro-actes de rébellion et les ruses inventées par le patient au cœur de sa détresse ne sont plus qualifiés avec condescendance de « mécanismes de défense immatures » ou d’« adaptations secondaires », mais sont honorés comme des découvertes intellectuelles de première importance.
Cette démocratisation de la production du savoir psychologique constitue une rupture politique majeure. En refusant de confisquer l’expérience du patient pour la traduire dans les catégories abstraites des manuels académiques, Epston rétablit le sujet dans sa dignité d’épistémologue de sa propre vie. La connaissance ainsi co-produite n’appartient pas à l’institution psychiatrique ; elle appartient au consultant, qui retrouve la pleine souveraineté de son autorité narrative.
6.2 La décentration du thérapeute
Pour mettre en œuvre la co-recherche sans retomber dans les pièges de l’imposition idéologique, David Epston a théorisé, aux côtés de Michael White, le concept capital de « praticien décentré mais influent » (decentred and influential). Cette posture repose sur un équilibre subtil et exigeant que peu d’écoles thérapeutiques ont su formuler avec autant de clarté éthique :
- Décentré : Cela signifie que les valeurs personnelles du thérapeute, ses jugements moraux, ses interprétations sauvages et ses désirs pour la vie d’autrui ne doivent en aucun cas occuper le centre de l’espace conversationnel. Le thérapeute renonce à toute prétention d’omniscience, cultivant une « ignorance délibérée » (deliberate not-knowing) et une curiosité authentique exempte d’intentions masquées. Il n’impose jamais d’objectifs de vie préfabriqués.
- Influent : Cela ne signifie nullement que le thérapeute est passif, silencieux ou neutre au sens psychanalytique du terme. Au contraire, il exerce une forte influence méthodologique à travers la structure précise, rigoureuse et échafaudée de ses questions. Il oriente délibérément l’investigation vers la mise au jour des récits alternatifs, la déconstruction des oppressions et la consolidation de l’agentivité du sujet.
Dans cette dynamique, le rôle d’Epston s’apparente à celui d’un enquêteur éditorial ou d’un archiviste bienveillant. Plutôt que de dire au consultant qui il est ou ce qu’il devrait faire, le clinicien passe son temps à lui demander : « Si vous deviez donner un nom à cette qualité dont vous venez de faire preuve, quel serait-il ? », « Qu’est-ce que ce choix nous apprend sur ce qui compte le plus à vos yeux dans l’existence ? », « Qui dans votre passé ne serait absolument pas surpris de vous voir faire ce pas aujourd’hui ? ». Par ce travail d’édition narrative, le praticien permet au sujet de reprendre la plume pour réécrire sa trajectoire sans que l’analyste n’y appose sa propre signature stylistique.
6.3 La restitution communautaire des savoirs thérapeutiques
L’engagement éthique d’Epston culmine dans ce qu’il nomme la « restitution des savoirs » ou la circulation collective des compétences thérapeutiques. Constatant que la psychothérapie traditionnelle enferme la souffrance humaine dans un colloque singulier ultra-privatisé — renvoyant chaque individu à l’illusion qu’il est le premier et le seul au monde à traverser une telle épreuve —, Epston a conçu des canaux de solidarité trans-individuelle.
Lorsqu’un consultant parvient, après d’âpres luttes, à triompher d’une phobie invalidante, à s’émanciper d’une addiction destructrice ou à apaiser une dynamique familiale conflictuelle, Epston ne se contente pas de clore le dossier. Il sollicite la permission de la personne pour consigner ses découvertes, ses astuces tactiques et ses réflexions dans des archives cliniques partagées. Avec l’accord formel des intéressés, ces synthèses anonymisées sont ensuite transmises à de nouveaux consultants qui s’engagent tout juste dans la même lutte.
Le patient victorieux cesse ainsi d’être un ancien malade pour se transformer en un consultant-expert honoraire, un mentor communautaire dont l’expérience douloureuse est rachetée par son utilité directe pour autrui. David Epston crée ainsi de véritables ponts de solidarité clandestine entre des personnes qui ne se croiseront jamais physiquement, mais qui se soutiennent à travers le temps et l’espace par la transmission de leurs savoirs de résistance. La thérapie déborde les murs étroits du cabinet pour redevenir une œuvre de bienveillance collective et de résilience sociale.
7. Le mouvement Anti-Anorexie et Anti-Boulimie : Communautés et ligues
S’il est un domaine où l’audace politique, la créativité méthodologique et la radicalité critique de David Epston ont bousculé le monde médical de plein fouet, c’est indiscutablement celui de la prise en charge des troubles des conduites alimentaires (TCA). À partir de la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, en collaboration étroite avec des collègues comme Rick Maisel, Richard Braiterman et Stephen Madigan, Epston a développé une approche résolument collective et révolutionnaire connue sous le nom de « Ligue Anti-Anorexie / Anti-Boulimie » (Anti-Anorexia/Anti-Bulimia League).
7.1 Déconstruction politique et discursive des troubles alimentaires
Dans la nosographie médicale traditionnelle, l’anorexie mentale et la boulimie sont quasi universellement abordées à travers des grilles biomédicales ou psychopathologiques individuelles. Les jeunes femmes qui en souffrent sont régulièrement décrites dans la littérature psychiatrique comme des patientes manipulatrices, égocentriques, présentant des « distorsions cognitives graves de l’image corporelle », ou issues de familles « psychosomatiques enchevêtrées » incapables de favoriser l’autonomisation de leur progéniture.
David Epston prend le contre-pied absolu de cette grille de lecture culpabilisante. En mobilisant les outils critiques de la théorie féministe et de l’analyse foucaldienne du pouvoir, il propose une conceptualisation éminemment politique du phénomène : l’anorexie n’est pas une maladie interne du cerveau ou une défaillance de la volonté, mais une voix oppressive, colonisatrice et totalitaire qui parasite la conscience des jeunes femmes. Cette voix tyrannique ne naît pas de nulle part : elle constitue l’incarnation monstrueuse et hyperbolique des impératifs culturels de genre, de minceur, d’abnégation corporelle et de contrôle absolu imposés par les sociétés patriarcales contemporaines.
Pour Epston, l’Anorexie (qu’il écrit délibérément avec une majuscule pour marquer son extériorité ontologique) opère comme un régime politique fascisant ou une secte religieuse fanatique. Elle promet mensongèrement à ses adeptes la pureté morale, l’amour d’autrui, le contrôle de soi et l’admiration sociale, tout en exigeant en contrepartie une soumission aveugle qui conduit au dépérissement physique, à l’isolement affectif et, dans les cas extrêmes, à la mort biologique. Le combat thérapeutique cesse donc d’être une négociation nutritionnelle ou une rééducation comportementale pour se métamorphoser en une lutte idéologique et politique d’émancipation contre une tyrannie culturelle mortifère.
7.2 La création de la Ligue Anti-Anorexie / Anti-Boulimie
Partant de ce constat épistémologique, David Epston tire une conclusion organisationnelle d’une formidable inventivité : face à un ennemi aussi impitoyable, destructeur et culturellement encouragé que l’Anorexie, le tête-à-tête individuel entre un médecin et une patiente isolée au fond d’un cabinet ou dans un lit d’hôpital est dramatiquement inégal et inefficace. Pour renverser un pouvoir totalitaire, il est indispensable de créer un mouvement de résistance collective.
C’est ainsi que naît au début des années 1990 la Ligue Anti-Anorexie / Anti-Boulimie d’Auckland, rapidement reproduite à Vancouver sous l’égide de Stephen Madigan et dans d’autres métropoles mondiales. Ces ligues rassemblent des personnes actuellement aux prises avec le trouble, d’anciennes victimes ayant réussi à reconquérir leur liberté, leurs familles ainsi que des professionnels alliés. Dans ces assemblées horizontales, la parole circule sans censure médicale :
- Les participantes partagent leurs récits d’insoumission quotidienne contre la voix du trouble (comment avoir osé manger une part de gâteau d’anniversaire constitue un acte héroïque de haute trahison contre la dictature anorexique).
- Le groupe rédige collectivement des manifestes politiques, des tracts de dénonciation et des déclarations publiques démontant point par point la propagande de l’Anorexie.
- Les membres s’échangent des lettres de soutien d’une intensité poignante, mobilisant un vocabulaire militaire et insurrectionnel de libération nationale face à un oppresseur étranger.
Epston confère à cette démarche une dignité militante inédite. Les jeunes femmes ne sont plus des patientes dociles sommées de reprendre du poids sous la menace d’un gavage par sonde gastrique ; elles sont érigées en combattantes de la liberté, unies par un pacte de solidarité indéfectible pour s’arracher les unes les autres aux griffes d’un impérialisme mortifère.
7.3 Impact clinique et portée éthique de l’approche collective
L’impact clinique de cette innovation narrative collective s’avère absolument stupéfiant. L’isolement social et le secret honteux — qui constituent historiquement les carburants les plus puissants de l’anorexie et de la boulimie — sont pulvérisés par l’appartenance à la Ligue. En intégrant un collectif dont la mission déclarée est de sauver d’autres jeunes femmes de la destruction, les participantes découvrent un motif supérieur pour se réalimenter et vivre : elles ne doivent plus seulement guérir pour elles-mêmes, mais survivre pour devenir des sentinelles et des témoins crédibles capables d’aider leurs compagnes de lutte.
Les archives du mouvement documentent de nombreuses trajectoires de rémission durable chez des patientes considérées par les services hospitaliers traditionnels comme incurables ou chroniques. En transformant le statut des personnes de consommatrices passives de soins en productrices actives de savoirs de survie, David Epston restaure leur intégrité morale et leur légitimité civique.
Cette approche révolutionnaire ne va pas sans susciter de vives résistances institutionnelles. Des secteurs entiers de la psychiatrie biologique académique et des unités spécialisées de réanimation nutritionnelle ont formulé de sévères critiques à l’encontre de la Ligue, lui reprochant son refus des protocoles de renforcement comportemental et l’accusant de sous-estimer la gravité des décompensations somatiques immédiates. À ces détracteurs, Epston et ses partisans ont toujours répondu avec fermeté : l’approche narrative ne nie jamais la nécessité des soins somatiques vitaux en cas d’urgence absolue, mais elle affirme que sans une décolonisation narrative de l’esprit et sans la reconquête du sens de sa propre valeur au sein d’une communauté solidaire, toute reprise de poids forcée ne fait que préparer le terrain à des rechutes psychologiques dévastatrices.
8. Travail clinique auprès des enfants, des adolescents et des familles
Si la renommée d’Epston est indissociable de ses prises de position politiques sur les troubles alimentaires, c’est dans le domaine de la pédopsychiatrie et de la clinique de l’enfance et de l’adolescence que son savoir-faire d’artisan narratif s’est déployé avec la plus grande virtuosité. Doté d’une capacité hors du commun à dialoguer d’égal à égal avec l’imaginaire enfantin, David Epston a révolutionné la thérapie familiale en transformant les symptômes infantiles les plus récalcitrants en de formidables épopées ludiques et métaphoriques.
8.1 L’adaptation ludique et imaginaire des pratiques narratives
L’un des écueils majeurs de la thérapie verbale conventionnelle lorsqu’elle s’adresse aux jeunes enfants réside dans son intellectualisme abstrait. Forcer un enfant de sept ans à s’asseoir sur un fauteuil pour expliquer les causes rationnelles de son énurésie, de ses terreurs nocturnes ou de ses crises de colère est souvent voué à l’échec et ne fait que redoubler son sentiment d’infériorité face au monde adulte.
David Epston contourne magistralement cet obstacle en déplaçant le terrain de la consultation vers les territoires naturels de l’enfance : le jeu, le dessin, l’humour absurde et l’imaginaire théâtral. L’externalisation devient chez lui un terrain de jeu fabuleux. L’énurésie nocturne n’est plus une anomalie sphinctérienne honteuse ; elle est rebaptisée « le Voleur de Sommeil Sec » ou « la Sournoise Flaque ». L’anxiété de séparation devient « le Gnome Collant qui s’accroche aux baskets de l’enfant le matin ». À travers le dessin en séance, Epston invite l’enfant à portraiturer son adversaire sous la forme de monstres ridicules, de créatures loufoques ou d’extraterrestres maladroits.
En matérialisant visuellement le trouble, Epston forge une alliance immédiate et inconditionnelle avec les compétences imaginatives de l’enfant. Ce dernier n’a plus à se défendre contre des adultes qui l’accusent ; il est intronisé général en chef d’une armée secrète chargée de repousser l’envahisseur. La dynamique de résistance au symptôme devient jubilatoire : l’enfant s’engage avec passion dans l’élaboration de pièges tactiques, de ruses stratégiques et de codes secrets pour mettre le problème en échec, mobilisant ses ressources neuro-émotionnelles avec un enthousiasme que les réprimandes éducatives n’auraient jamais pu susciter.
8.2 L’implication parentale déculpabilisée
L’histoire de la thérapie familiale au XXe siècle a souvent été entachée par une propension récurrente à culpabiliser les figures parentales. Des « mères réfrigérateurs » soupçonnées d’engendrer l’autisme aux « mères schizophrénogènes », en passant par les théories de la double contrainte accusant les parents d’incohérence pathogène, la famille a trop souvent été désignée comme le foyer coupable où s’élabore la maladie de l’enfant.
Dans la pratique de David Epston, le soulagement apporté aux parents est immédiat et salvateur. En externalisant le problème hors de l’enfant, Epston dégage simultanément les parents de leur culpabilité dévastatrice. Les géniteurs cessent d’être des suspects soumis à l’interrogatoire clinique pour être réhabilités au rang d’alliés indispensables et précieux. Epston les invite solennellement à former une « Équipe de Soutien Stratégique » aux côtés de leur enfant pour combattre ensemble l’adversaire commun.
Cette requalification narrative métamorphose l’atmosphère affective du foyer :
- Les interactions parentales ne sont plus polluées par une surveillance punitive permanente ou une exaspération épuisée face aux défaillances filiales.
- Les parents sont mandatés par le thérapeute pour devenir des « Détectives d’Exploits », chargés de consigner discrètement dans un carnet dédié toutes les victoires, même infinitésimales, remportées par l’enfant sur le problème au cours de la semaine.
- Le regard parental se défait de ses lunettes nosographiques pour redevenir un miroir valorisant et sécurisant au sein duquel l’enfant peut à nouveau contempler sa propre bravoure.
En restaurant des relations affectives sécurisantes et en remplaçant la dynamique du blâme par celle de la coopération héroïque, Epston désamorce les escalades symétriques familiales et recrée un biotope relationnel favorable à l’épanouissement de chacun.
8.3 Études de cas emblématiques publiées par Epston
La littérature clinique produite par David Epston abonde en études de cas devenues des classiques incontournables enseignés dans les universités de travail social à travers le monde. L’une des plus célèbres et pédagogiquement fascinantes reste sans doute le cas historique du « domptage des monstres de la nuit ».
Dans cette vignette clinique magistrale, Epston reçoit une famille dont le jeune garçon de six ans est terrifié par la présence nocturne de monstres terrifiants qui l’empêchent de dormir dans sa chambre et contraignent ses parents à des nuits blanches interminables. Plutôt que de tenter de rassurer rationnellement l’enfant par des discours pseudo-scientifiques sur l’inexistence des chimères nocturnes — posture qui disqualifie l’expérience vécue du jeune garçon —, Epston prend la menace des monstres avec un sérieux anthropologique absolu. Il questionne l’enfant sur les habitudes alimentaires des monstres, leurs peurs secrètes et les sons qu’ils détestent le plus.
Découvrant avec l’enfant que ces créatures ont une aversion phobique pour certaines chansons loufoques entonnées sous un drap jaune, Epston officialise un protocole de défense rigoureux. Il délivre à l’enfant un mandat d’« Agent Spécial de Sécurité Nocturne » et co-rédige avec lui un règlement d’expulsion affiché sur la porte de la chambre. En l’espace de deux semaines, l’enfant, métamorphosé en dompteur victorieux, dort paisiblement toute la nuit, fier d’avoir protégé sa famille de l’invasion.
Dans le traitement des adolescents en rupture ou présentant des comportements dits oppositionnels, Epston déploie la même ingéniosité à travers l’élaboration de « missions secrètes » et de « rites de passage sur mesure ». Plutôt que d’affronter frontalement la contestation adolescente, Epston canalise le besoin légitime d’émancipation et d’autonomie vers des épreuves initiatiques négociées avec la communauté élargie. L’adolescent n’a plus besoin de violer les lois sociales pour prouver sa virilité ou son courage ; il le démontre en relevant des défis moraux valorisants qui lui confèrent le statut d’adulte responsable aux yeux de ses pairs et des aînés de son entourage.
9. Les documents thérapeutiques alternatifs : Certificats, déclarations et archives
L’une des singularités les plus fascinantes de l’arsenal méthodologique de David Epston réside dans la matérialisation bureaucratique alternative du processus thérapeutique. Conscient de la puissance redoutable des documents écrits dans nos sociétés de contrôle — où un certificat médical, un bulletin scolaire ou un casier judiciaire suffisent à figer une identité pour des décennies —, Epston a subverti la technologie du document administratif pour en faire une machine de guerre au service de l’émancipation des consultants.
9.1 Les certificats de compétence et diplômes d’émancipation
Dans l’univers clinique classique, les institutions ne produisent de certificats que pour attester d’un handicap, valider un arrêt de travail pour invalidité psychique ou consigner une inaptitude fonctionnelle. David Epston a renversé ce paradigme en concevant des documents officiels richement décorés, calligraphiés et solennels, désignés sous les vocables de « Certificats de Compétence », « Diplômes d’Émancipation » ou « Décrets de Souveraineté Personnelle ».
Ces documents ne relèvent pas du simple gadget pour amuser les enfants ; ils obéissent à une fonction symbolique et anthropologique fondamentale. Ils viennent officialiser de manière publique et irréversible le franchissement d’un seuil identitaire et la victoire définitive du sujet sur un problème qui le terrorisait. Lorsqu’un adolescent parvient à maîtriser ses pulsions destructrices, ou lorsqu’un enfant dompte l’encoprésie qui lui interdisait de participer aux sorties scolaires, Epston organise une remise solennelle de diplôme au sein de son cabinet.
Le certificat stipule avec une grande précision juridique et narrative les épreuves traversées par le titulaire, les savoirs inédits qu’il a découverts durant son parcours initiatique et les droits nouveaux que son triomphe lui confère désormais au sein de la communauté. Le document est contresigné par des témoins privilégiés, par les parents, et scellé du tampon officiel du praticien. Encadré et suspendu au mur de la chambre du jeune consultant, ce certificat ne cesse de proclamer aux yeux de tous les visiteurs que l’époque de la honte et de la vulnérabilité est close, scellant dans le réel la nouvelle identité d’initié désormais conquise.
9.2 Les déclarations d’indépendance et contre-documents
Pour les adultes engagés dans des processus de libération face à des dynamiques d’aliénation institutionnelle, d’addiction chronique ou de violences relationnelles, David Epston a adapté la technologie politique de la « Déclaration d’Indépendance ». S’inspirant explicitement de la grande tradition des textes fondateurs d’émancipation civique des peuples opprimés, Epston aide le consultant à rédiger une proclamation formelle de rupture de souveraineté.
Ces textes puissants obéissent à une structure quasi constitutionnelle :
- Ils dressent d’abord le réquisitoire minutieux et implacable de tous les abus, vols de temps, mensonges et privations de liberté perpétrés par le problème ou par des structures relationnelles tyranniques à l’encontre du signataire.
- Ils affirment ensuite les droits imprescriptibles du sujet à la dignité, au repos, à la sécurité affective et à la libre disposition de son avenir.
- Ils déclarent enfin, avec une solennité inattaquable, que toute allégeance envers le problème est définitivement révoquée et frappée de nullité absolue.
Ces déclarations font office de véritables « contre-documents ». Dans un monde où les individus sont accablés par les formulaires psychiatriques standardisés et les bilans médico-sociaux dépréciatifs, la déclaration d’indépendance est photocopiée, diffusée auprès de l’entourage choisi, lue à haute voix devant des proches réunis pour l’occasion ou même envoyée aux institutions concernées. Ce contre-document remplace le regard social disqualifiant par une reconnaissance immédiate du courage éthique déployé par le signataire pour s’affranchir de ses chaînes narratives.
9.3 Les cérémonies de définition et les témoins extérieurs
L’utilisation des documents thérapeutiques trouve son point d’orgue structurel dans l’intégration clinique des « cérémonies de définition » (definitional ceremonies), un dispositif méthodologique génial inspiré des travaux de l’anthropologue Barbara Myerhoff sur les communautés juives vieillissantes de Venice en Californie. Myerhoff avait observé que face à l’invisibilisation sociale et au risque d’amnésie collective, les personnes âgées organisaient des rituels publics de performance de leur mémoire pour se définir elles-mêmes sous le regard d’autrui.
Michael White et David Epston ont formalisé cette intuition anthropologique pour concevoir un protocole clinique d’une exceptionnelle puissance émotionnelle : le rituel des témoins extérieurs (outsider-witness practice). Dans ce dispositif, le consultant raconte son histoire préférée en présence d’un petit groupe de témoins invités (des pairs, d’anciens patients ou des praticiens bienveillants). Dans un second temps, les rôles sont inversés : le consultant s’assoit en silence et écoute les témoins extérieurs dialoguer sous la guidance du thérapeute.
Mais attention : les témoins s’interdisent rigoureusement d’émettre des louanges superficielles, des jugements évaluatifs, des conseils moralisateurs ou des interprétations sauvages. Ils doivent répondre à une carte narrative extrêmement précise en quatre étapes :
- Identifier les expressions et les mots précis prononcés par le consultant qui ont capté leur attention.
- Décrire les images métaphoriques que ces mots ont évoquées dans leur propre imagination.
- Expliquer avec transparence et vulnérabilité en quoi le récit du consultant fait écho à leur propre histoire personnelle et touche à leurs valeurs les plus profondes.
- Témoigner de la manière dont cette écoute les a transformés et transportés dans leur propre vision du monde (le transport personnel).
Pour David Epston, la cérémonie de définition constitue l’antidote absolu à la précarité identitaire. La nouvelle identité émergente du consultant n’est plus une fragile illusion construite artificiellement dans le huis clos d’un bureau de consultation ; elle est authentifiée, enracinée et célébrée dans la chair vivante d’une communauté de témoins émus. L’histoire préférée devient une réalité sociale indiscutable, validée par le retentissement qu’elle a su créer chez autrui.
10. L’évolution des idées d’Epston et les développements contemporains
Après l’âge d’or des décennies 1980 et 1990 qui ont vu la structuration fondatrice de la thérapie narrative, la pensée de David Epston n’est nullement restée figée dans un corpus dogmatique. Traversée par les épreuves de la vie et enrichie par l’évolution des luttes sociales contemporaines, sa réflexion s’est continuellement réinventée, explorant de nouveaux champs d’expérimentation clinique et méthodologique jusqu’au cœur du XXIe siècle.
10.1 La poursuite des travaux après la disparition de Michael White en 2008
L’année 2008 marque un séisme d’une violence inouïe pour David Epston et pour l’ensemble de la communauté narrative mondiale : la mort subite et prématurée de Michael White, survenue à l’âge de 59 ans à San Diego des suites d’un arrêt cardiaque foudroyant. La disparition de son alter ego, de son frère de pensée et de son complice d’écriture de près de trente ans plonge Epston dans un deuil intellectuel et personnel d’une profondeur insondable.
Cependant, après le choc initial, David Epston fait le choix résolu de ne pas laisser le mouvement narratif s’effondrer ou se scléroser dans la nostalgie muséale. Il assume pleinement son statut d’aîné et de mémoire vivante de l’approche, tout en refusant obstinément de s’ériger en patriarche autoritaire d’une chapelle fermée. Depuis son quartier général du Narrative Therapy Centre d’Auckland, il continue d’enseigner inlassablement, sillonnant la planète pour dispenser son savoir avec la même générosité bouillonnante.
Epston s’attache tout particulièrement à nouer des partenariats intellectuels avec les nouvelles générations de cliniciens émergents en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Amérique latine. Il veille à ce que l’héritage de White soit célébré non comme un dogme intouchable à réciter servilement, mais comme une invitation permanente à l’insoumission méthodologique et à la réinvention continue face aux mutations rapides des formes de détresse contemporaines.
10.2 Innovations méthodologiques récentes : La thérapie narrative ‘Insider’
Au cours des deux dernières décennies, l’une des contributions conceptuelles les plus novatrices développées par David Epston, en collaboration étroite avec des cliniciens comme Tom Carlson et Sasha McAllum Pilkington, concerne la théorisation des savoirs internes et des « témoins privilégiés de l’intérieur » (Insider Witnessing Practices).
Cette approche méthodologique pousse la logique de co-recherche à un degré de sophistication encore plus aiguisé. Elle postule que les personnes vivant au cœur d’expériences limites — personnes ayant survécu à des traumatismes de guerre d’une violence inouïe, personnes neurodivergentes étiquetées comme lourdement autistes, ou populations autochtones confrontées aux traumatismes intergénérationnels de la colonisation — développent des savoirs internes (insider knowledges) d’une texture infiniment plus fine et pertinente que toutes les théories académiques produites par des experts extérieurs (outsider experts).
David Epston a considérablement affiné les techniques d’échafaudage conceptuel pour aider ces personnes à expliciter ces savoirs implicites sans les déformer. Parallèlement, il a embrassé avec enthousiasme l’intégration des technologies numériques contemporaines. Les correspondances épistolaires traditionnelles, jadis envoyées par la poste sur du papier à lettres, se sont métamorphosées sous sa direction en échanges de courriels denses, en fichiers audios enregistrés au chevet du patient et en archives biographiques multimédias sécurisées en ligne. Cette digitalisation éthique permet aux consultants d’accéder instantanément à leurs contre-documents sur leurs ordiphones en toutes circonstances, démocratisant l’usage de l’archive narrative dans les contextes de grande urgence psychosociale.
10.3 Publications majeures et collaborations des décennies 2000-2020
Durant la période s’étendant des années 2000 aux années 2020, David Epston a maintenu une activité éditoriale et académique d’une remarquable vitalité. S’éloignant des grands traités théoriques généralistes pour privilégier des monographies cliniques appliquées et des ouvrages collectifs ancrés dans les réalités de terrain, il a enrichi le corpus de la psychothérapie d’ouvrages faisant aujourd’hui référence.
Parmi ses publications majeures de cette ère contemporaine, il convient de citer son travail colossal sur l’extension des pratiques narratives au milieu scolaire, documentant comment des enseignants et des conseillers d’éducation peuvent désamorcer les conflits violents et le harcèlement en classe grâce à l’externalisation et aux cercles réparateurs narratifs. De même, ses ouvrages consacrés à la thérapie de couple — où il théorise la déconstruction des récits romantiques toxiques et la mise en visibilité des promesses éthiques mutuelles — ont apporté un souffle d’air frais inédit à une discipline souvent engluée dans des analyses comportementales réductrices.
Ses interventions magistrales au sein des colloques internationaux de thérapie narrative — que ce soit à Adélaïde, Vancouver, Kristiansand, Paris ou Mexico — continuent d’attirer des milliers de praticiens fascinés par son énergie intacte, sa capacité d’écoute hypnotique et son refus absolu de toute langue de bois académique. David Epston s’est imposé comme un mentor bienveillant qui, plutôt que d’exiger des disciples dévoués, a toujours cherché à former des praticiens libres de penser par eux-mêmes et capables de le dépasser.
11. Réception critique, débats académiques et évaluation de l’efficacité
Une œuvre d’une telle radicalité épistémologique et clinique ne pouvait manquer de susciter d’intenses controverses au sein de la communauté scientifique internationale. Depuis son émergence jusqu’à nos jours, la thérapie narrative de David Epston a fait l’objet d’analyses critiques rigoureuses, alimentant des débats passionnés touchant aux fondements mêmes de la scientificité en psychologie, aux exigences de la médecine fondée sur les preuves et aux impératifs de la sociologie critique.
11.1 Critiques issues de la psychiatrie biologique et des thérapies cognitivo-comportementales
Les critiques les plus frontales et virulentes formulées à l’encontre des travaux de David Epston proviennent incontestablement des tenants de la psychiatrie biologique réductionniste et des courants orthodoxes des thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Dans un univers médical contemporain quasi exclusivement gouverné par le paradigme de l’Evidence-Based Medicine (EBM), il a été fréquemment reproché à la thérapie narrative son déficit perçu d’essais cliniques randomisés contrôlés en double aveugle (RCT).
Les détracteurs positivistes soutiennent que l’approche narrative repose de manière excessive sur des études de cas qualitatives, des anecdotes cliniques magnifiées par le talent d’écrivain d’Epston et des métaphores poétiques dont la validité statistique et neurobiologique ne saurait être formellement démontrée dans des protocoles de laboratoire standardisés. Certains psychiatres hospitaliers ont même accusé l’externalisation de relever d’un « relativisme linguistique naïf » voire dangereux, estimant qu’affirmer qu’un trouble psychotique ou un état dépressif mélancolique majeur est une « entité extérieure avec laquelle le patient négocie » relève d’une méconnaissance irresponsable des soubassements neurochimiques et génétiques des pathologies psychiatriques lourdes.
Face à ces attaques récurrentes, Epston et les théoriciens narratifs ont toujours maintenu une ligne épistémologique d’une intransigeance absolue : ils récusent catégoriquement l’idée que la méthode des essais randomisés — conçue pour évaluer des molécules pharmacologiques sur des organismes biologiques passifs — soit méthodologiquement pertinente pour évaluer des processus humains complexes de fabrication de sens, de négociation morale et de liberté subjective. Epston démontre que réduire la souffrance humaine à des scores sur des échelles de dépression standardisées constitue précisément l’aboutissement de cette violence normalisatrice que son approche cherche à combattre.
11.2 Débats internes au mouvement systémique et sociologique
La thérapie narrative n’a pas seulement été attaquée de l’extérieur par les organicistes ; elle a également suscité des débats d’une grande acuité au sein même du mouvement de la thérapie familiale systémique et des sciences sociales critiques. Certains thérapeutes familiaux structuralistes de la vieille école ont reproché à White et Epston d’avoir fracturé l’héritage systémique batesonien en abandonnant le concept d’interaction circulaire au profit d’une focalisation textuelle postmoderne qu’ils jugent parfois trop individualiste ou discursive.
D’un autre côté, des sociologues marxistes et des critiques matérialistes ont parfois alerté sur le risque de ce qu’ils nomment une « illusion d’omnipotence discursive ». La critique s’articule ainsi : à trop insister sur le fait que la réalité est construite par le langage et que le changement thérapeutique passe par la ré-écriture de son histoire, le praticien narratif ne risque-t-il pas de sous-estimer la dureté impitoyable des contraintes matérielles réelles ? Un chômeur précaire, un migrant sans papiers ou une mère célibataire vivant sous le seuil de pauvreté peuvent-ils véritablement s’émanciper de leur misère par le seul truchement d’une nouvelle métaphore textuelle, si les structures socio-économiques objectives de l’exploitation capitaliste demeurent rigoureusement inchangées ?
David Epston a apporté à cette objection sociologique des réponses d’une grande lucidité politique. Loin de s’enfermer dans un idéalisme linguistique désincarné, Epston a toujours rappelé que la thérapie narrative est viscéralement ancrée dans le réel matériel, corporel et économique de la vie des gens. Pour lui, le récit n’est pas une simple fumée de mots flottant au-dessus du monde ; c’est à travers les récits que les institutions policières, judiciaires et économiques légitiment la violence matérielle qu’elles exercent sur les corps. Déconstruire ces récits ne dispense nullement de la lutte sociale ; c’en est le préalable psychologique indispensable, car une personne convaincue de sa propre indignité ne trouvera jamais la force politique de s’organiser collectivement pour exiger des transformations matérielles réelles.
11.3 Recherches qualitatives et validation empirique contemporaine
En dépit des préjugés positivistes initiaux, le paysage de l’évaluation scientifique de la thérapie narrative a profondément évolué au cours des quinze dernières années. Une vaste communauté de chercheurs universitaires en sciences sociales et en psychologie clinique, adoptant les canons rigoureux de la recherche qualitative et des méthodes mixtes, s’est attachée à documenter avec méthode l’efficacité objective des interventions inspirées par David Epston.
De multiples études systématiques ont spécifiquement validé l’impact clinique mesurable des lettres narratives épstoniennes, démontrant de manière empirique :
- Une réduction significative du taux d’abandon prématuré de thérapie (drop-out) chez les patients recevant des correspondances écrites.
- Une accélération notable de la trajectoire d’autonomisation et une diminution statistiquement significative des récidives dépressives à moyen et long terme.
- Une nette amélioration du sentiment d’auto-efficacité personnelle (l’agentivité) chez les consultants accompagnés selon les protocoles de co-recherche.
Ces données probantes ont favorisé une reconnaissance académique et institutionnelle croissante des innovations d’Epston. Aujourd’hui, les départements de travail social des plus grandes universités anglo-saxonnes, scandinaves et latino-américaines ont pleinement intégré la thérapie narrative dans leurs cursus officiels de formation des maîtres et des doctorants. L’approche d’Epston n’est plus perçue comme une dissidence marginale et exotique venue des antipodes, mais comme une discipline clinique d’une rigueur méthodologique exemplaire, capable de répondre avec une efficacité démontrée aux détresses humaines les plus complexes là où les protocoles standardisés ont échoué.
12. L’héritage vivant de David Epston et l’avenir de la pratique narrative
Alors que David Epston poursuit son existence dans cette troisième décennie du XXIe siècle, la portée de son œuvre dépasse infiniment les frontières géographiques de la Nouvelle-Zélande et le cercle restreint de la psychothérapie clinique. Son influence a irradié l’ensemble des sciences humaines contemporaines, laissant une empreinte indélébile sur les manières dont notre époque conçoit la dignité humaine, la justice relationnelle et le pouvoir émancipateur de la narration.
12.1 L’empreinte indélébile sur le travail social et la psychothérapie mondiale
L’apport historique de David Epston à l’évolution globale de la psychothérapie et du travail social réside avant tout dans une révolution copernicienne du statut même de la personne en souffrance. Avant Epston et White, l’usager des services sociaux et le patient psychiatrique étaient invariablement envisagés comme des objets d’intervention, des bénéficiaires passifs d’une expertise technique ou des défaillants à corriger. Après Epston, il devient impossible pour tout clinicien éthique d’ignorer que le consultant est un collaborateur souverain, un co-auteur détenteur de savoirs d’expérience irremplaçables.
Cette transformation paradigmatique s’est diffusée bien au-delà des cabinets de psychothérapie privée. Elle a profondément métamorphosé :
- Les pratiques de la justice réparatrice et de la médiation pénale, où les protocoles d’externalisation du délit et les cérémonies de définition permettent aux transgresseurs et aux victimes de déconstruire l’identité criminelle pour restaurer le lien civique partagé.
- L’intervention communautaire auprès des minorités opprimées, des réfugiés et des sans-abris, qui utilisent les outils narratifs d’Epston pour rédiger leurs contre-récits d’émancipation face aux discours médiatiques déshumanisants.
- Le coaching humaniste et le conseil organisationnel contemporains, qui s’approprient les techniques d’exploration des issues uniques pour libérer le potentiel d’équipes professionnelles paralysées par des récits managériaux saturés par l’échec.
Epston a insufflé dans le tissu social mondial l’idée indomptable que nos vies ne sont jamais scellées d’avance par les étiquettes institutionnelles et que la reconquête de notre souveraineté narrative constitue la condition première de toute véritable liberté humaine.
12.2 La transmission pédagogique et les centres de formation internationaux
L’héritage vivant de David Epston se perpétue aujourd’hui grâce à un réseau international dense d’instituts de formation, de maisons d’édition et de communautés de pratique qui continuent de faire rayonner ses enseignements. Si le Dulwich Centre d’Adélaïde demeure le sanctuaire historique de la discipline, de puissants pôles narratifs se sont épanouis à travers la planète, perpétuant l’esprit d’Epston :
- En Amérique du Nord, le Vancouver School of Narrative Therapy dirigé par Stephen Madigan perpétue la tradition militante et politique des ligues anti-anorexie et de la critique déconstructive.
- Dans l’espace francophone européen, des organisations pionnières telles que La Fabrique Narrative en France ont acclimaté avec un brio remarquable la pensée d’Epston à la culture philosophique continentale, formant des milliers de thérapeutes, de coachs et d’éducateurs aux subtilités de l’écriture épistolaire et des conversations de ré-écriture.
- En Amérique latine et en Asie, des collectifs narratifs déploient les méthodologies d’Epston dans des contextes de violences politiques et de décolonisation des savoirs indigènes.
Dans tous ces espaces de transmission pédagogique, une attention scrupuleuse est accordée à la préservation de ce qui constituait la signature personnelle inimitable de David Epston : son humour décapant, son goût prononcé pour l’irrévérence bienveillante envers les autorités pompeuses, son amour de la poésie et, par-dessus tout, sa profonde tendresse humaine pour la vulnérabilité de ses semblables. Epston a prouvé qu’on pouvait être un théoricien d’une rigueur absolue tout en abordant les êtres avec le rire, la légèreté du jeu et l’émerveillement perpétuel de l’enfant.
12.3 Perspectives pour les défis contemporains du XXIe siècle
Au moment où l’humanité traverse les turbulences inédites du premier quart du XXIe siècle, la pensée de David Epston révèle une actualité et une puissance prospective presque visionnaires. Confrontées à la montée en puissance de l’éco-anxiété planétaire, à l’angoisse de l’effondrement écologique et aux traumatismes climatiques globaux, les pratiques narratives d’Epston offrent des grilles de résilience inespérées.
Face au récit dominant du désespoir écologique qui paralyse les consciences dans une sidération impuissante, l’investigation des « issues uniques » permet de repérer et d’amplifier les actes microscopiques mais héroïques de régénération écologique menés partout par les citoyens de base, transformant l’accablement en une solidarité agissante. De même, face à l’avènement des formes contemporaines d’aliénation numérique — où les algorithmes des réseaux sociaux colonisent l’attention, exacerbent le narcissisme compétitif et imposent des normes de beauté virtuelles plus destructrices encore que celles dénoncées par la Ligue Anti-Anorexie il y a trente ans —, les outils de déconstruction politique forgés par Epston s’avèrent des armes d’auto-défense intellectuelle indispensables pour la jeunesse contemporaine.
David Epston nous lègue bien plus qu’une méthode thérapeutique : il nous offre une boussole éthique pour traverser les tempêtes de la modernité. En rappelant sans relâche que la personne n’est pas le problème, que les histoires dominantes peuvent toujours être subverties et que chaque être humain détient en lui une bibliothèque secrète de savoirs de résistance qui n’attend qu’un regard bienveillant pour être révélée, Epston a réenchanté l’acte de soigner. Son œuvre immortelle demeure un monument d’espérance, proclamant à la face du monde que la poésie, la justice et la solidarité sont les seuls véritables remèdes à la détresse de l’âme humaine.
Références
- Epston, D. (1989). Collected Papers. Dulwich Centre Publications.
- Epston, D. (1998). Catching Up with David Epston: A Collection of Narrative Practice-Based Papers, 1991–1996. Dulwich Centre Publications.
- Epston, D., & White, M. (1992). Experience, Contradiction, Narrative and Imagination: Selected Papers of David Epston and Michael White, 1989–1991. Dulwich Centre Publications.
- Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Éditions Gallimard.
- Geertz, C. (1973). The Interpretation of Cultures: Selected Essays. Basic Books.
- Madigan, S. (2019). Narrative Therapy (2nd ed.). American Psychological Association. https://doi.org/10.1037/0000131-000
- Maisel, R., Epston, D., & Borden, A. (2004). Biting the Hand that Starves You: Inspiring Resistance to Anorexia/Bulimia. W. W. Norton & Company.
- Myerhoff, B. (1982). Life history among the elderly: Performance, reflexivity, and remember me. In J. Ruby (Ed.), A Crack in the Mirror: Reflexive Perspectives in Anthropology (pp. 99–117). University of Pennsylvania Press.
- Turner, V. (1969). The Ritual Process: Structure and Anti-Structure. Aldine Publishing Company.
- White, M., & Epston, D. (1990). Narrative Means to Therapeutic Ends. W. W. Norton & Company.
- White, M., & Epston, D. (1999). Les Moyens narratifs de la thérapie (J. Poupon, trad.). De Boeck Supérieur.