Théorie des représentations sociales – Serge Moscovici

Analyse académique approfondie de la théorie des représentations sociales de Serge Moscovici : concepts, processus générateurs, structures et applications.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au confluent de la sociologie, de la psychologie et de l’anthropologie philosophique, l’œuvre monumentale de Serge Moscovici a profondément bouleversé le paysage intellectuel des sciences humaines et sociales dans la seconde moitié du XXe siècle. En publiant en 1961 son ouvrage fondateur, La psychanalyse, son image et son public, Moscovici n’a pas seulement proposé une étude empirique novatrice sur la manière dont une théorie scientifique révolutionnaire pénètre le tissu social ; il a jeté les bases d’un paradigme épistémologique inédit : la théorie des représentations sociales. Face à l’hégémonie grandissante d’un béhaviorisme mécaniste d’une part, et d’un cognitivisme individualisant d’autre part — tous deux largement importés des laboratoires nord-américains —, le chercheur franco-roumain a fait le pari audacieux de replacer la pensée collective, le sens commun et la communication symbolique au cœur même de la psychologie sociale.

Penser les représentations sociales, c’est s’intéresser à la manière dont les êtres humains, saisis dans leurs contextes historiques, institutionnels et relationnels concrets, donnent du sens à leur environnement, apprivoisent l’inconnu et construisent une réalité partagée. Loin d’être de simples reflets passifs du monde matériel ou de pures distorsions cognitives d’une vérité objective, les représentations sociales constituent de véritables systèmes de pré-décodage de la réalité, façonnant les pratiques quotidiennes, orientant les jugements moraux et régissant les dynamiques identitaires au sein des groupes humains. L’humain n’y est plus envisagé comme un simple automate traitant des stimuli informationnels dans l’isolement d’un laboratoire aseptisé, mais comme un « savant profane » qui discute, argumente, métaphorise et élabore des théories pragmatiques au fil des conversations ordinaires et des échanges médiatiques.

Ce traité exhaustif se propose d’explorer en profondeur l’édifice conceptuel élaboré par Serge Moscovici et enrichi par plusieurs générations de chercheurs à travers le monde. De sa genèse historique en rupture avec le réductionnisme positiviste jusqu’aux approches contemporaines (structurales, sociodynamiques, dialogiques), nous examinerons les processus fondamentaux d’objectivation et d’ancrage, les architectures structurales régies par le noyau central, ainsi que les méthodes d’investigation empirique qui permettent d’en saisir la complexité. Nous analyserons également la façon dont cette théorie fondamentale éclaire d’un jour nouveau les grandes crises contemporaines, qu’il s’agisse des controverses sanitaires, des bouleversements écologiques ou des mutations algorithmiques de l’espace public numérique, démontrant ainsi la vivacité indémodable d’un humanisme critique et émancipateur.

1. Introduction et genèse historique de la théorie des représentations sociales

1.1 Le contexte d’émergence dans la psychologie sociale francophone

L’acte de naissance de la théorie des représentations sociales coïncide avec la parution, en 1961, de l’ouvrage séminal de Serge Moscovici issu de sa thèse de doctorat sous la direction de Daniel Lagache : La psychanalyse, son image et son public. Pour comprendre l’onde de choc provoquée par ce travail au sein de la psychologie sociale francophone, il convient de restituer la scène académique de l’époque. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la discipline est en proie à une hégémonie écrasante de la psychologie expérimentale nord-américaine. Deux courants dominent sans partage : un béhaviorisme orthodoxe qui réduit l’agir humain à des séquences mécaniques de type stimulus-réponse (S-R), et les prémices d’un cognitivisme axé sur le traitement intra-individuel de l’information, modélisant le cerveau humain sur l’architecture de la machine computationnelle naissante.

Dans ces deux cadres épistémologiques rivaux mais fondamentalement complices dans leur réductionnisme, le social est relégué au rang de simple variable externe, de bruit de fond ou de contexte incident venant perturber les lois universelles de l’apprentissage ou du calcul logique individuel. Moscovici perçoit avec une acuité singulière l’impasse de ce formalisme décontextualisé. En rupture radicale avec cette psychologie sans société et cette sociologie sans sujet pensant, il entend fonder une psychologie sociale spécifiquement européenne, attachée à l’historicité des phénomènes, à la chair des interactions humaines et à la texture symbolique du langage ordinaire. L’Europe des années 1950 et 1960, engagée dans un vaste chantier de reconstruction matérielle, idéologique et morale, est traversée par des mutations culturelles profondes : montée de la société de consommation, urbanisation accélérée, sécularisation des mœurs et vulgarisation massive de savoirs scientifiques inédits.

En choisissant d’étudier la pénétration de la psychanalyse freudienne dans la société française d’après-guerre, Moscovici ne choisit pas un objet d’étude anodin. Il sélectionne un savoir révolutionnaire, hautement subversif, qui pénètre simultanément les milieux médicaux, les cercles intellectuels parisiens, les fractions catholiques et la classe ouvrière encadrée par le Parti communiste. Il démontre avec éclat que la diffusion d’un savoir scientifique n’est pas un processus linéaire d’abêtissement ou de dégradation d’une vérité savante, mais une réinvention collective et créatrice par laquelle la société transforme une théorie clinique en un véritable langage partagé de compréhension de soi et d’autrui. La psychologie sociale francophone trouve ainsi dans ce geste fondateur son manifeste : celui d’une science du lien social, de la communication collective et de la fabrique du sens commun.

1.2 L’héritage durkheimien et le dépassement conceptuel

Pour forger son appareil conceptuel, Serge Moscovici opère un retour réflexif vers les pères fondateurs de la sociologie française, et singulièrement vers Émile Durkheim. En 1898, dans son célèbre article Représentations individuelles et représentations collectives, le sociologue d’Épinal avait distingué le psychologique du sociologique en affirmant que les représentations collectives s’imposent aux consciences individuelles comme des réalités sui generis, douées d’un pouvoir coercitif et extérieur. Durkheim concevait ces représentations — tels les mythes, les légendes, les religions ou les catégories fondamentales de l’espace et du temps — comme des matrices stables, universelles et relativement immuables, garantissant la cohésion et la pérennité d’un corps social unifié.

Tout en reconnaissant sa dette envers la puissance conceptuelle durkheimienne, Moscovici opère une critique et un dépassement épistémologique décisif de la notion classique de représentation collective. Moscovici observe que le modèle durkheimien est tributaire d’une vision holiste, statique et homogène de la société traditionnelle, au sein de laquelle une conscience collective omniprésente dicte aux individus leurs catégories d’entendement. Or, la modernité tardive et contemporaine se caractérise précisément par l’effritement des grands récits dogmatiques, l’hétérogénéité sociale galopante, la pluralité des sphères d’appartenance et la prolifération ininterrompue des innovations techniques et scientifiques.

Dès lors, le passage terminologique et théorique de la « représentation collective » à la « représentation sociale » marque un changement d’échelle et de paradigme. Chez Moscovici, les représentations ne sont plus des blocs monolithiques transcendants imposés du dehors, mais des formes cognitives et discursives mobiles, plastiques, fragmentées et perpétuellement renégociées au sein d’univers polyphoniques. Il ne s’agit plus de postulats sédimentés à travers les siècles, mais de théories de sens commun élaborées « à chaud » par des groupes sociaux hétérogènes confrontés à l’instabilité du monde contemporain. Ce glissement sémantique consacre ainsi la transition d’une sociologie de l’ordre et de la conformité vers une psychosociologie du mouvement, du pluralisme interprétatif et de la communication.

1.3 La trajectoire intellectuelle et épistémologique de Serge Moscovici

L’architecture de la théorie des représentations sociales est indissociable de la biographie intellectuelle et humaine de son créateur. Né en Roumanie au sein d’une famille juive, confronté dès sa jeunesse aux persécutions antisémites fascistes, aux violences concentrationnaires puis au dogmatisme stalinien, Serge Moscovici a très tôt fait l’expérience viscérale de l’altérité radicale, de la précarité des constructions identitaires et de la force dévastatrice des croyances collectives et des idéologies fanatiques. Arrivé clandestinement en France à la fin des années 1940, apatride et autodidacte avant d’intégrer les cercles académiques les plus prestigieux, son parcours incarne cette posture d’« étranger de l’intérieur » chère à Georg Simmel, conférant à son regard sociologique un recul critique incomparable.

Rejetant tout cloisonnement disciplinaire étroit, Moscovici dialogue constamment avec l’histoire, la philosophie des sciences, l’ethnologie, la linguistique et l’éthologie. Grand lecteur de Gaston Bachelard, de Lucien Lévy-Bruhl, d’Alexandre Koyré et de Jean Piaget, il s’emploie à combler le fossé épistémologique séparant la pensée rationnelle et la pensée magico-religieuse. Son ambition n’est rien de moins que d’élaborer une anthropologie générale des croyances et du savoir naïf, réhabilitant la pensée ordinaire comme une forme autonome, digne et hautement sophistiquée d’adaptation à la réalité. Moscovici s’insurge contre le mépris positiviste qui taxe la pensée du sens commun d’ignorance ou de tissu d’erreurs pré-scientifiques.

Cette trajectoire singulière l’amène à devenir, aux côtés de personnalités telles qu’Henri Tajfel, Robert Farr, Willem Doise ou Denise Jodelet, le principal artisan de l’institutionnalisation de l’École européenne de psychologie sociale. En fondant en 1965 le Laboratoire européen de psychologie sociale (LEPS) à la Maison des Sciences de l’Homme à Paris, il dote la communauté internationale d’un foyer de recherche d’une vitalité exceptionnelle. Sa pensée forme un triptyque indissociable : une théorie du consensus et des savoirs partagés (les représentations sociales), une théorie de la dissidence et de l’innovation sociale (l’influence des minorités actives), et une réflexion philosophique visionnaire sur l’assujettissement de l’humain et l’impératif écologique (l’histoire humaine de la nature).

2. Les fondements épistémologiques : Du sens commun à la réalité sociale

2.1 Définition et statut ontologique de la représentation sociale

Comment définir rigoureusement une représentation sociale sans l’enfermer dans un réductionnisme conceptuel ? Dans la synthèse proposée par Denise Jodelet, largement validée par Moscovici, la représentation sociale est définie canoniquement comme « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social ». Cette définition matricielle éclaire le statut ontologique fondamental du concept : la représentation n’est pas une simple copie spéculaire d’un objet extérieur déjà constitué, pas plus qu’elle n’est une projection fantasmatique issue de l’intériorité psychique close d’un sujet individuel.

Elle constitue au contraire un processus continu d’inter-constitution indissociable entre le sujet connaissant (inscrit dans un groupe) et l’objet de connaissance. Comme l’affirme Moscovici, il n’y a pas de découpage étanche entre le monde objectif et le monde subjectif : le sujet et l’objet sont co-présents et s’engendrent mutuellement au sein de l’activité représentative. Représenter un objet, c’est lui conférer un sens, le modeler symboliquement, l’inscrire dans une trame d’expériences préexistantes et, par là même, instaurer une réalité signifiante dans laquelle le sujet peut agir et communiquer. La théorie opère ici une rupture épistémologique définitive avec le réalisme naïf et le positivisme, en postulant le caractère intrinsèquement symbolique et construit de la réalité sociale.

Dans cette perspective, l’être humain est conceptualisé sous les traits d’un « savant profane » ou d’un théoricien de la vie courante. Face au flux incessant d’informations contradictoires, d’événements inédits et d’impératifs pratiques, les individus ne peuvent pas s’en remettre constamment aux canons austères de la méthode scientifique. Ils fabriquent spontanément, par l’interaction langagière quotidienne, des systèmes explicatifs d’une robustesse remarquable. Ces théories profanes ont beau ne pas obéir aux principes de la déduction formelle, elles ne manquent ni de logique interne ni d’efficacité pragmatique : elles permettent d’anticiper le comportement des pairs, de catégoriser les situations inédites et de préserver un sentiment indispensable de maîtrise sur l’existence.

2.2 L’univers consensuel versus l’univers réifié

L’une des distinctions théoriques les plus puissantes forgées par Serge Moscovici réside dans l’opposition dialectique entre deux univers épistémiques distincts mais en constante interaction au sein des sociétés modernes : l’univers réifié et l’univers consensuel. Cette bipartition vise à rendre compte de la coexistence, parfois conflictuelle et souvent complémentaire, entre les modes de pensée formels et les modes de pensée ordinaires de la collectivité.

L’univers réifié désigne le domaine institutionnalisé des sciences, des techniques, du droit positif et de l’administration bureaucratique. Dans cet univers, la société se pense sous l’égide de la rationalité instrumentale, de la division poussée du travail et de la neutralité axiologique. Les individus y interviennent sous forme de rôles spécialisés (l’expert, le chercheur, le magistrat, l’ingénieur) soumis à des règles méthodologiques strictes de validation, de calcul et de vérification expérimentale. Le savoir y est dépersonnalisé, objectif, hiérarchisé et abstrait : la valeur d’une proposition logique ne dépend pas de l’identité subjective de celui qui l’énonce, mais de sa conformité aux protocoles de la démonstration réifiée.

À l’inverse, l’univers consensuel constitue la patrie naturelle des représentations sociales. C’est l’espace démocratique et informel de la conversation quotidienne, du café du coin, des débats familiaux, des tribunes médiatiques et des réunions syndicales ou associatives. Dans cet univers, la société se perçoit comme une communauté d’égaux, où chaque citoyen est légitime pour formuler un avis, porter un jugement d’opportunité ou exprimer une indignation morale. L’art de la conversation, les métaphores, les anecdotes personnelles et la sagesse populaire y prévalent sur le formalisme déductif. Alors que l’univers réifié tend à chosifier l’humain pour analyser objectivement des lois causales, l’univers consensuel humanise les objets, réintroduit de la subjectivité, de l’affect et de la morale, restaurant le tissu vivant du lien communautaire à travers une négociation symbolique continue.

Loin d’être hermétiques l’un à l’autre, ces deux univers sont articulés par une circulation permanente de flux communicationnels. Les sciences produisent des concepts techniques (tels que la thérapie génique, le réchauffement climatique, l’inconscient ou l’inflation monétaire) qui basculent inévitablement dans l’univers consensuel pour y être transformés et réappropriés par le corps social. Symétriquement, les préoccupations éthiques, les angoisses et les croyances nées au sein de l’univers consensuel interpellent régulièrement la communauté scientifique, dictant en partie les programmes de recherche et redéfinissant les priorités de l’expertise publique.

2.3 La fonction médiatrice de la communication sociale

Dans le schéma moscovicien, la représentation sociale ne saurait préexister à la communication : elle est tout entière produite, modulée et perpétuée dans et par les échanges discursifs. La communication sociale constitue la matrice active où s’élabore le sens commun. Moscovici s’est particulièrement attaché à déconstruire les canaux et les modalités de transmission médiatique qui président à l’émergence des représentations dans les sociétés de masse, identifiant trois systèmes de communication fondamentaux possédant chacun des propriétés structurales et des effets psychosociaux spécifiques :

  • La diffusion : Propre aux grands médias généralistes d’information (presse quotidienne à grand tirage, télévision, radio), la diffusion s’adresse à un public hétérogène, anonyme et faiblement différencié sur le plan idéologique. Le but n’est pas de prescrire une ligne doctrinale contraignante, mais de transmettre des bribes d’informations vulgarisées sous forme de nouvelles accessibles et distrayantes. Elle engendre chez les récepteurs des opinions superficielles, versatiles et faiblement structurées, sujettes aux fluctuations de l’actualité immédiate.
  • La propagation : Typique des organes de communication liés à des institutions traditionnelles ou idéologiques établies (par exemple, la presse catholique étudiée par Moscovici dans les années 1950), la propagation s’adresse à un public déjà acquis à un système de valeurs partagé. Sa fonction n’est pas simplement d’informer, mais d’intégrer les éléments scientifiques ou culturels nouveaux au sein du dogme existant en filtrant ce qui est acceptable ou suspect. Elle génère chez les individus des attitudes fermement orientées, favorables ou défavorables, servant de boussole doctrinale pour appréhender les mutations de la société.
  • La propagande : Historiquement illustrée par les organes de presse du Parti communiste ou des mouvements politiques radicaux, la propagande opère dans un contexte de lutte conflictuelle et de polarisation bipolaire de l’espace social. Son objectif est de susciter des stéréotypes rigides, de délimiter drastiquement la frontière entre amis et ennemis, et d’exiger des militants des prises de position tranchées et des actions militantes immédiates. L’information y est entièrement subordonnée à l’impératif de combat idéologique.

Ces trois régimes communicationnels démontrent que la manière dont un savoir circule détermine intimement la morphologie de la représentation qui en résultera. À travers le langage, les métaphores partagées, les tropes narratifs et la circulation discursive, les membres d’une communauté ne se contentent pas d’échanger des phonèmes : ils bâtissent collectivement les cadres cognitifs au sein desquels leur environnement devient intelligible, dicible et socialement prévisible.

3. Les deux processus fondamentaux : Objectivation et ancrage

3.1 L’objectivation : La matérialisation de l’abstrait

Au cœur de la machinerie théorique de Serge Moscovici se trouvent deux macro-processus sociocognitifs indissociables qui régissent la genèse de toute représentation sociale : l’objectivation et l’ancrage. Le premier de ces moteurs, l’objectivation, rend compte de la manière dont une idée abstraite, un concept savant ou une entité immatérielle se transforme en une figure concrète, quasi tangible, intégrée à la réalité matérielle et sensible des individus. Face au vertige cognitif que suscite l’irruption d’un savoir complexe et désincarné, l’esprit social procède par condensation imagétique. L’objectivation se déploie selon trois phases analytiques distinctes :

La première étape est celle de la sélection et décontextualisation. Les individus et les groupes sociaux ne retiennent pas l’intégralité d’un corpus conceptuel ; ils opèrent un tri sélectif drastique en fonction de leurs intérêts matériels, de leurs appartenances culturelles et de leurs valeurs préexistantes. Les axiomes techniques les plus rébarbatifs sont gommés, tandis que certains éléments isolés sont arrachés à leur contexte théorique originel pour être projetés dans l’espace public.

La deuxième phase consiste en la constitution du noyau figuratif (ou schéma figuratif). Les concepts abstraits retenus sont agencés sous la forme d’un schéma imagé synthétique, simple et visuellement frappant. Moscovici l’a admirablement illustré à travers la réception profane de la théorie freudienne : la métapsychologie d’une infinie complexité technique a été ramenée par le public profane à une mécanique spatiale simple, opposant un « Conscient » régulateur et un « Inconscient » bouillonnant de pulsions refoulées, le tout arbitré par la figure personnifiée du « Refoulement » ou du « Complexe d’Œdipe ». Le concept devient une image mentale stable, partagée par tous les locuteurs d’une même communauté.

Enfin, la troisième étape parachève le processus à travers la naturalisation. Ce terme désigne le moment où l’image mentale cesse d’être perçue comme un symbole ou un modèle analogique pour devenir la réalité physique elle-même. Les concepts réifiés acquièrent une texture ontologique indiscutable : l’inconscient n’est plus une hypothèse clinique commode, mais un organe psychique bien réel qui « déborde », « travaille » ou « parle » en nous ; le complexe d’Œdipe devient une entité quasi génétique observable chez le voisin. Les mots se sont incarnés en choses, et l’abstrait est devenu concret.

3.2 L’ancrage : L’enracinement dans le système de pensée préexistant

Si l’objectivation déplace le concept abstrait vers l’image concrète, l’ancrage prend le relais en enracinant cette nouveauté figurée au sein du réseau préexistant des significations, des normes sociales et des catégories d’entendement déjà familières au groupe. Rien ne peut pénétrer la pensée sociale s’il n’est raccordé, amarré — d’où le terme marin d’ancrage — aux représentations qui structurent déjà la mémoire collective.

Le premier mouvement de l’ancrage est un acte de dénomination et de catégorisation. Face à un phénomène inconnu, inquiétant ou novateur (qu’il s’agisse de l’apparition d’un nouveau virus, d’une vague migratoire imprévue ou d’un outil technologique d’intelligence artificielle), le premier réflexe psychosocial consiste à lui accoler une étiquette lexicale et à le ranger dans une boîte cognitive existante. En nommant la chose nouvelle, on la prive de son étrangeté menaçante. On la compare à des réalités connues : on dira que le sida est « une forme de peste moderne », ou que l’ordinateur est « un cerveau électronique ». Dès que le phénomène est classifié, il perd son caractère d’énigme insoluble et peut être soumis aux grilles de lecture morales de la communauté.

Le second aspect de l’ancrage réside dans l’instrumentalisation pragmatique de la représentation. Une fois catégorisée, la représentation est immédiatement convertie en guide d’action, de jugement et de positionnement social. Les groupes sociaux se servent de la nouvelle représentation pour interpréter les intentions d’autrui, prescrire les comportements acceptables et légitimer des rapports de force sociopolitiques. Dans le cas de la psychanalyse, Moscovici a montré comment la bourgeoisie urbaine a ancré la grille analytique pour en faire un instrument distinctif de modernité culturelle et d’introspection raffinée, tandis que d’autres franges sociales l’ancraient dans la catégorie subversive de la licence morale ou de la confession laïque.

3.3 L’articulation dialectique entre objectivation et ancrage

Il importe de souligner avec vigueur que l’objectivation et l’ancrage ne constituent nullement deux phases chronologiques successives et cloisonnées, mais bien deux pôles en interaction dialectique constante. Ils forment les deux pulsations d’un même cœur sociocognitif. C’est parce qu’un objet est objectivé en image qu’il peut être ancré dans une catégorie familière ; et c’est la structure des catégories d’ancrage disponibles qui détermine quelles images seront privilégiées lors de l’objectivation.

La fonction ultime de cette dynamique conjointe est d’une portée existentielle capitale : il s’agit de domestiquer l’étrange, de convertir l’inhabituel, le menaçant et le non-familier en familier et gérable. L’inconnu brut génère chez l’être humain une angoisse cognitive et sociale aiguë, car il paralyse l’action et suspend la prévisibilité des conduites humaines. En mobilisant l’objectivation (qui donne corps à l’inconnu) et l’ancrage (qui lui donne une adresse sociale et morale dans le réseau du connu), les sociétés réduisent l’incertitude ontologique et réaffirment leur emprise symbolique sur l’univers.

Ce double processus atteste également de la créativité inhérente au sens commun. Loin d’être de passifs consommateurs de doctrines élaborées par les élites savantes ou politiques, les citoyens réélaborent continuellement les données du monde extérieur. En faisant dialoguer la mise en image et la mise en sens, l’objectivation et l’ancrage permettent aux groupes sociaux de maintenir la continuité de leur mémoire historique tout en s’adaptant avec plasticité aux ruptures imposées par le cours de l’histoire.

4. L’approche structurale : La théorie du noyau central de Jean-Claude Abric

4.1 Les caractéristiques et propriétés du noyau central

À partir des années 1970 et 1980, une nouvelle impulsion méthodologique et théorique s’affirme au sein de l’école aixoise de psychologie sociale, sous l’égide de Jean-Claude Abric, secondé par des figures telles que Claude Flament, Christian Guimelli et Pascal Moliner. Estimant que la théorie princeps de Moscovici péchait par un certain déficit d’opérationnalisation empirique et expérimentale, Abric formule la théorie du noyau central, instaurant l’approche structurale des représentations sociales.

Selon le modèle d’Abric, toute représentation sociale n’est pas un agrégat nébuleux d’éléments d’opinion flottants, mais un système sociocognitif hiérarchisé et structuré, composé de deux sous-systèmes indissociables : le système central (ou noyau central) et le système périphérique. Le noyau central constitue la composante fondamentale, stable et inaliénable de la représentation. Sa détermination est directement liée aux valeurs collectives, aux normes éthiques et à la mémoire historique du groupe social porteur.

Le noyau central est défini par deux propriétés fondamentales :

  • La fonction génératrice : C’est par le noyau central que se crée ou se transforme la signification de tous les autres éléments de la représentation. Un même terme ou un même comportement prendra un sens radicalement distinct selon la nature des éléments constitutifs du noyau auquel il est adossé.
  • La fonction organisatrice : Le noyau central régit les liens logiques unissant les différents éléments de la représentation entre eux. Il détermine la cohésion interne du système, attribuant leur poids et leur pertinence aux diverses croyances périphériques.

Le noyau central présente une propriété essentielle : la non-négociabilité. Si l’un des éléments centraux d’une représentation est remis en cause ou nié par les faits, ce n’est pas simplement un aspect secondaire qui vacille, c’est l’ensemble de la représentation qui s’effondre ou subit une mutation radicale. Il constitue le bastion identitaire du groupe, marqué par une extraordinaire stabilité temporelle et une imperméabilité remarquable aux contradictions conjoncturelles de la vie quotidienne.

4.2 Le système périphérique et sa plasticité adaptative

Autour du noyau central s’organise le système périphérique, qui englobe la majorité des éléments informationnels, des opinions individuelles, des stéréotypes secondaires et des prescriptions de conduite contextualisées. Loin d’être un appendice négligeable, le système périphérique joue un rôle décisif dans le fonctionnement dynamique global de la représentation.

Le système périphérique se distingue par sa souplesse, son hétérogénéité et sa grande plasticité adaptative. Il remplit trois fonctions stratégiques complémentaires :

  • La fonction de concrétisation : Il traduit les valeurs abstraites et rigides du noyau central en prescriptions comportementales concrètes, immédiatement applicables à la diversité des situations empiriques quotidiennes.
  • La fonction de régulation et d’amortisseur : Confronté aux contradictions inévitables du réel — lorsqu’une expérience vécue semble démentir frontalement les postulats du noyau central —, le système périphérique opère un travail d’ajustement cognitif. Il crée des exceptions, des modulations, absorbant les chocs de l’information nouvelle sans contraindre le noyau central à se modifier. Il constitue l’interface protectrice, le « fusible » qui préserve la stabilité de la représentation.
  • La fonction d’intégration des modulations individuelles : C’est au niveau périphérique que s’expriment les variations personnelles liées à la trajectoire biographique, au niveau d’instruction ou à l’histoire propre de chaque membre du groupe, tout en maintenant l’ancrage unificateur du noyau commun.

Cette architecture bivalente permet de résoudre l’un des paradoxes majeurs des représentations sociales : leur aptitude à être simultanément stables et mouvantes, consensuelles au niveau central et diversifiées au niveau périphérique, rigides dans leurs principes directeurs et extrêmement souples dans leurs applications opérationnelles.

4.3 Méthodes d’identification de la structure représentationnelle

L’apport décisif de l’approche structurale réside dans sa capacité à développer un arsenal méthodologique quantitatif rigoureux pour localiser avec précision empirique quels éléments appartiennent au noyau central et lesquels relèvent de la périphérie.

La technique la plus largement diffusée demeure la méthode d’évocation libre hiérarchisée, formalisée par Pierre Vergès. Invités à associer spontanément plusieurs mots ou expressions à un terme inducteur (par exemple, « L’Hôpital », « Le Travail » ou « L’Europe »), les sujets doivent ensuite hiérarchiser ces termes par ordre d’importance subjective. Le croisement statistique entre la fréquence d’apparition du mot dans l’échantillon global et son rang moyen d’apparition permet de construire un tableau à double entrée (le tableau à quatre cases de Vergès) :

  • Les éléments à haute fréquence et faible rang (cités très souvent et en premier) constituent la zone de présomption du noyau central.
  • Les éléments à haute fréquence et rang élevé forment la première périphérie.
  • Les éléments à faible fréquence et faible rang constituent les éléments contrastés, révélateurs de potentielles minorités au sein du groupe.
  • Les éléments à faible fréquence et rang élevé composent la seconde périphérie.

Toutefois, la haute fréquence d’évocation ne garantit pas à elle seule la centralité symbolique. C’est pourquoi Christian Guimelli et Pascal Moliner ont développé des outils de validation expérimentale, au premier rang desquels figure le Test de Mise en Cause (MEC). Ce test consiste à soumettre aux individus une proposition négative radicale qui contredit l’élément testé (par exemple : « Peut-on parler d’un travail s’il n’y a pas de rémunération ? » ou « Une étude médicale sans compassion reste-t-elle de la médecine ? »). Si la majorité des sujets répond par la négative, affirmant que l’objet perd son identité même sans cet attribut, la centralité de l’élément est scientifiquement confirmée. À ces techniques s’ajoutent l’analyse de similitude de Claude Flament et les recherches sur la zone muette des représentations sociales (Abric, Guimelli), qui traquent les éléments centraux hautement normatifs que les individus hésitent à verbaliser spontanément par crainte de transgresser les normes de désirabilité sociale.

5. L’approche sociodynamique et positionnelle : L’École de Genève

5.1 Le modèle quadri-niveau de Willem Doise

Parallèlement aux travaux structuralistes aixois, une autre extension théorique d’envergure a vu le jour au sein de l’École de Genève, sous l’impulsion magistrale de Willem Doise. Pour Doise, l’expérimentation psychosociale et la modélisation des représentations courent le risque permanent de retomber dans l’ornière de l’individualisme cognitif si l’on n’articule pas rigoureusement les dynamiques mentales et les positions sociostructurelles concrètes des acteurs.

Dans un ouvrage épistémologique monumental, L’explication en psychologie sociale (1982), Doise propose une grille de lecture heuristique articulant quatre niveaux d’analyse indispensables à l’intelligibilité des phénomènes psychosociaux :

  • Le niveau I (intra-individuel) : Il se focalise sur les mécanismes cognitifs par lesquels l’individu organise et traite les informations perçues de son environnement (mémoire, catégorisation, cohérence cognitive interne).
  • Le niveau II (inter-individuel et situationnel) : Il analyse les processus d’interaction immédiate se déployant entre des individus considérés comme des pairs interchangeables au sein d’une situation expérimentale ou sociale donnée.
  • Le niveau III (positionnel) : Il intègre les statuts sociaux, les rapports de pouvoir, les appartenances catégorielles et les asymétries hiérarchiques qui préexistent à la rencontre interindividuelle et la surdéterminent de fond en comble.
  • Le niveau IV (idéologique) : Il englobe les systèmes globaux de valeurs, de croyances collectives, d’idéologies politiques et de représentations partagées qui légitiment ou contestent l’ordre social établi au sein d’une culture donnée.

Pour l’École de Genève, une recherche authentique sur les représentations sociales ne peut se contenter des niveaux I et II : elle doit impérativement articuler les régulations cognitives (niveaux I et II) aux régulations sociétales (niveaux III et IV), montrant comment les pensées individuelles s’enracinent dans les structures de pouvoir et les visions du monde dominantes.

5.2 Les représentations comme principes générateurs de prises de position

Cette grille épistémologique a permis à Willem Doise de forger une définition sociodynamique originale des représentations sociales. Loin d’y voir un consensus absolu qui imposerait une pensée uniforme à tous les membres d’une communauté, Doise postule que la représentation sociale fonctionne comme un « principe générateur de prises de position » lié à des insertions sociales spécifiques.

Dans cette acception, ce qui est commun aux membres d’un groupe, ce n’est pas nécessairement l’adoption d’un avis identique sur un sujet de controverse, mais le fait de partager une même carte mentale de référence. Les individus se réfèrent tous aux mêmes enjeux fondamentaux, aux mêmes tensions et aux mêmes polarités thématiques, mais ils prennent des positions discursives divergentes en fonction de leur statut, de leur rôle et de leurs intérêts propres. Le consensus réside dans la reconnaissance des termes du débat, tandis que le dissensus régit les positionnements concrets.

L’illustration empirique magistrale de cette thèse réside dans le programme international de recherche mené par Willem Doise et ses collaborateurs sur les représentations des droits de l’homme à travers plusieurs continents. Les chercheurs ont mis en évidence que, par-delà les cultures, les populations partagent une référence commune à la Déclaration universelle des droits de l’homme en tant que principe régulateur idéal (consensus normatif). En revanche, dès qu’il s’agit de juger de l’application concrète de ces droits face aux prérogatives régaliennes des États, aux flux migratoires ou au maintien de l’ordre public, les prises de position varient systématiquement en fonction de l’insertion sociopolitique des individus et de leur degré de conformisme envers l’autorité institutionnelle.

5.3 Ancrages sociologiques, psychologiques et expérientiels

Pour rendre compte de ces modulations systématiques des prises de position individuelles et catégorielles, Willem Doise approfondit la notion moscovicienne d’ancrage en identifiant trois grands types d’ancrages complémentaires :

L’ancrage psychologique relie la prise de position d’un individu à ses systèmes d’attitudes, à ses dispositions cognitives personnelles ou à ses croyances générales sur le monde (par exemple, la croyance en un monde juste de Melvin Lerner). L’acteur sélectionne des aspects précis de la représentation en conformité avec sa cohérence cognitive personnelle.

L’ancrage sociologique arrime les prises de position aux appartenances de groupe, aux statuts socioprofessionnels et aux positions de pouvoir occupées dans la structure sociale. Les ouvriers, les cadres dirigeants, les étudiants ou les retraités ne se positionnent pas identiquement face à l’Europe ou à la transition énergétique, parce que leurs conditions matérielles d’existence et leurs trajectoires de classe leur imposent des prismes interprétatifs différenciés.

L’ancrage expérientiel (ou psycho-socio-symbolique) renvoie aux trajectoires de vie concrètes et aux expériences vécues par les individus au sein de leur écosystème relationnel. Une personne ayant fait l’expérience directe de la précarité économique ou de la discrimination policière mobilisera des schèmes d’interprétation de la justice sociale radicalement différents d’un individu préservé de ces épreuves vécues. Pour modéliser ces interactions complexes entre représentations et insertions, l’École de Genève a largement perfectionné l’usage de méthodes multidimensionnelles, en particulier l’Analyse des Correspondances Multiples (ACM), permettant de cartographier dans un espace géométrique continu la proximité entre positions discursives et variables sociologiques objectives.

6. L’approche dialogique et anthropologique : Denise Jodelet et Ivana Marková

6.1 L’ethnographie des représentations : Les travaux pionniers de Denise Jodelet

Tandis que l’École d’Aix explorait les structures cognitives et que l’École de Genève théorisait les dynamiques positionnelles, Denise Jodelet a ouvert une voie fondamentale, résolument anthropologique, historique et phénoménologique, en plongeant au cœur de la vie vécue des communautés humaines. Son travail de référence absolu, immortalisé dans son ouvrage Folies et représentations sociales (1989), constitue le sommet méthodologique de l’ethnographie psychosociale.

Jodelet a conduit une recherche en immersion prolongée de plusieurs années dans la commune rurale d’Ainay-le-Château, dans le centre de la France, où s’est développée depuis le début du XXe siècle une expérience psychiatrique unique au monde : le placement familial de malades mentaux chroniques au sein des foyers de villageois dits « nourriciers ». L’auteure s’est attachée à disséquer la manière dont ces villageois, dépourvus de toute formation psychiatrique formelle, ont élaboré une représentation profane de la maladie mentale pour cohabiter au jour le jour avec les « pensionnaires ».

L’enquête révèle avec une finesse clinique exceptionnelle comment les théories savantes sur la folie ont été retraduites par les villageois en une grille d’entendement dominée par la métaphore de la contamination symbolique. Malgré l’affirmation réitérée des médecins quant au caractère non contagieux des pathologies psychiques, les familles d’accueil adoptent une foule de micro-pratiques spatiales et corporelles ritualisées de séparation : séparation stricte de la vaisselle, lavage différencié du linge à des températures particulières, interdiction faite aux malades d’entrer en contact avec le pain ou la nourriture crue, aménagement de lieux de vie réservés. Jodelet démontre que la représentation sociale ne réside pas seulement dans les têtes sous forme de concepts cognitifs, mais qu’elle s’incarne dans les gestes quotidiens, l’aménagement de l’espace domestique et l’économie pulsionnelle de la peur de l’altérité. L’observation participante permet ainsi de dévoiler le savoir implicite, incorporé, que les questionnaires d’attitude sont structurellement incapables de capter.

6.2 La dialogicité et l’intersubjectivité selon Ivana Marková

L’autre développement anthropologique et épistémologique capital de la théorie émane des travaux de la psychologue britannique d’origine tchèque Ivana Marková. Dans ses ouvrages majeurs tels que Dialogicality and Social Representations (2003), Marková s’emploie à refonder la matrice théorique des représentations sociales à la lumière de la philosophie dialogique de Mikhaïl Bakhtine, des écrits de Lev Vygotski et de la pragmatique de George Herbert Mead.

Pour Marková, l’unité minimale d’analyse en psychologie sociale n’est pas le sujet isolé, ni même le duel sujet-objet hérité de Descartes, mais la triade épistémologique Ego-Alter-Objet conceptualisée à l’origine par Moscovici. L’esprit humain est intrinsèquement dialogique : il n’y a pas de pensée possible hors de la relation constitutive à l’Autre. Toute pensée, tout discours intérieur, toute croyance est une réponse, une anticipation ou une polémique avec la voix d’un Alter (qu’il soit présent physiquement ou intériorisé sous forme de normes socioculturelles). Le langage social n’est pas un système de signes neutres, mais une arène polyphonique où résonnent des voix multiples, souvent contradictoires, témoignant des tensions historiques de la société.

Marková formule le concept de thémata (pluriel de théma, notion empruntée à l’historien des sciences Gerald Holton). Les thémata sont des oppositions antinomiques primordiales, profondément enfouies dans la culture occidentale (par exemple : nature/culture, sain/malsain, ordre/désordre, pur/impur, soi/non-soi). Ces antinomies constituent les générateurs archétypaux des représentations sociales. Dès qu’un nouvel événement surgit dans l’espace public, la pensée sociale l’investit en réactivant ces tensions dialectiques sous-jacentes. La dialogicité markovienne réconcilie ainsi la théorie des représentations sociales avec la tradition herméneutique européenne, faisant de l’intersubjectivité l’horizon indépassable de la vie de l’esprit.

6.3 Le rôle du corps, de l’affect et de la culture

Cette orientation anthropologique conduite par Jodelet et Marková a permis de préserver la théorie des représentations sociales du péril d’une sur-intellectualisation abstraite. La pensée du sens commun n’est pas un exercice logique désincarné : elle est intimement viscérale, charnelle et affective.

Le corps humain constitue à la fois un objet central de représentation et le vecteur privilégié par lequel les représentations sociales s’impriment dans la réalité. Qu’il s’agisse de la perception de la douleur, des rituels de beauté, des tabous alimentaires ou des manifestations somatiques de l’angoisse, le corps est modelé par la culture. Comme l’a souligné Denise Jodelet, les représentations sociales mobilisent une « raison chaude », saturée d’émotions collectives : la peur, le dégoût, l’enthousiasme, l’indignation ou l’amour sont consubstantiels à la façon dont nous nous représentons les minorités, la maladie ou la patrie. L’affectivité n’est pas un facteur perturbateur de la rationalité sociale, elle est le carburant même de la construction du sens.

De surcroît, cette approche souligne la souveraineté de la médiation culturelle. Les représentations sociales sont des condensés d’histoire sédimentée : elles incorporent les mythes fondateurs, les œuvres artistiques, les sagesses narratives et les rites traditionnels d’une société donnée. En replaçant l’émotion esthétique, le corps sentant et l’épaisseur historique au cœur de l’analyse, le courant anthropologique confère à la théorie de Moscovici une envergure humaniste totale, irréductible aux algorithmes réducteurs des modèles de choix rationnel.

7. Les fonctions psychosociales des représentations sociales

7.1 La fonction de savoir et d’orientation cognitive

L’extraordinaire pérennité de la théorie des représentations sociales tient à la clarté avec laquelle elle explicite les fonctions vitales que ces systèmes symboliques remplissent pour les individus et les groupes humains. La première de ces fonctions est la fonction de savoir, d’intégration cognitive et de clarification du monde.

L’être humain vit dans un environnement physique et social caractérisé par une surabondance d’informations, une instabilité structurelle et une complexité vertigineuse. Si chaque individu devait analyser méthodiquement chaque événement nouveau ab initio à l’aide des outils de la déduction scientifique formelle, la vie quotidienne sombrerait dans une paralysie décisionnelle immédiate. La représentation sociale opère comme un formidable économiseur de charge cognitive : elle fournit un prêt-à-penser robuste, un cadre d’interprétation universel immédiatement accessible qui permet d’ordonner le chaos phénoménal sans effort d’analyse démesuré.

Elle remplit ainsi une fonction d’orientation cognitive : elle permet d’assimiler les savoirs scientifiques et techniques sophistiqués en les traduisant dans la grammaire familière du sens commun. En expliquant pourquoi il pleut, pourquoi la crise économique sévit, ou pourquoi telle personne agit bizarrement, la représentation restaure un monde intelligible et prévisible, condition sine qua non de l’adaptation psychologique de l’espèce humaine à son biotope.

7.2 La fonction identitaire et de différenciation sociale

La deuxième fonction essentielle des représentations sociales est d’ordre identitaire. Une représentation n’est jamais élaborée in abstracto par un sujet anonyme : elle est le produit d’un groupe social singulier, situé historiquement et spatialement. En partageant un même réservoir de représentations, les membres du groupe renforcent leur sentiment d’appartenance collective, consolident leur cohésion interne et assurent la transmission intergénérationnelle de leur mémoire symbolique.

Cette fonction identitaire s’articule directement aux travaux d’Henri Tajfel sur l’identité sociale et la catégorisation. Les représentations sociales sont des instruments de différenciation sociale et de frontière symbolique : elles permettent d’établir une démarcation nette entre le « Nous » (l’endogroupe porteur de la bonne vision du monde, vertueux et éclairé) et le « Eux » (l’exogroupe déviant, étrange ou menaçant). À travers les images et les stéréotypes qu’elles cristallisent, les représentations permettent à un groupe d’affirmer sa spécificité culturelle, de préserver son intégrité narcissique face aux crises historiques et de négocier son statut symbolique vis-à-vis des autres factions de la société.

Lorsqu’un groupe est stigmatisé ou dominé, la reconfiguration de ses représentations sociales devient une arme de résistance identitaire. À l’inverse, pour les groupes dominants, les représentations partagées servent à naturaliser leur prééminence, la présentant comme une conséquence inéluctable de l’ordre moral ou biologique des choses.

7.3 La fonction d’orientation des conduites et de justification

Enfin, les représentations sociales ne sont pas de simples décors contemplatifs : elles sont intrinsèquement tournées vers la praxis. Elles exercent une fonction d’orientation des conduites (ou fonction pragmatique) et une fonction de justification a posteriori.

En tant que matrices normatives, les représentations dictent aux acteurs ce qui est permis, exigé ou proscrit dans une situation sociale donnée. Elles définissent les rôles, anticipent les attentes mutuelles des interlocuteurs et sélectionnent les comportements appropriés. Par exemple, la représentation sociale que l’on se fait de l’institution scolaire — qu’on la perçoive comme un sanctuaire républicain d’émancipation ou comme une machine de reproduction et d’exclusion sociale — oriente directement les stratégies éducatives des parents et la posture comportementale des élèves face aux enseignants.

Parallèlement, la représentation remplit une puissante fonction de justification a posteriori des conduites prises. Après qu’une action a été accomplie, singulièrement lorsqu’elle s’avère conflictuelle, discriminatoire ou contestable moralement, les acteurs mobilisent la représentation sociale pour légitimer leurs choix, évacuer la culpabilité et rétablir la consonance cognitive. Les représentations sociales s’avèrent ainsi indispensables à la reproduction ou à la transformation des rapports de domination : elles fournissent aux dominants l’argumentaire spontané qui justifie le maintien du statu quo, et aux dominés le lexique symbolique susceptible d’alimenter la contestation émancipatrice.

8. Dynamique, transformation et polyphasie cognitive

8.1 Les mécanismes de transformation des représentations

Loin d’être des forteresses immuables, les représentations sociales sont des réalités vivantes soumises aux aléas de l’histoire. Comment une représentation change-t-elle ? Les travaux de Jean-Claude Abric et de Pascal Moliner ont permis de théoriser avec une grande précision les mécanismes de mutation représentationnelle, articulés autour du destin de leur noyau central.

On distingue principalement trois modes de transformation :

  • La transformation brutale : Elle survient lors d’une catastrophe sociétale majeure, d’une révolution politique ou d’une crise systémique imprévue qui détruit du jour au lendemain les pratiques matérielles quotidiennes d’une population. Le noyau central ne dispose plus d’aucun délai pour adapter ses défenses périphériques ; ses prémisses sont frontalement infirmées par la brutalité des événements. Le noyau se fissure brutalement et se restructure autour de nouvelles valeurs émergentes dans un climat de forte effervescence collective.
  • La transformation progressive : Elle est le résultat de l’accumulation silencieuse, au fil des années, de nouvelles pratiques quotidiennes contradictoires avec l’ancien noyau central, mais qui sont d’abord assimilées comme de simples exceptions par le système périphérique. Cependant, dès lors que ces pratiques récurrentes deviennent irréversibles et massives, le système périphérique cesse de pouvoir jouer son rôle d’amortisseur. Le noyau central finit par absorber pacifiquement ces nouveaux éléments, modifiant insensiblement sa hiérarchie interne sans rupture violente.
  • L’éclatement représentationnel : Il correspond à la désagrégation pure et simple de la représentation lorsque le groupe social qui la portait perd sa légitimité, se disperse ou voit ses conditions matérielles d’existence anéanties. L’objet perd sa pertinence symbolique et sombre dans l’obsolescence mémorielle.

L’élément déclencheur majeur de la dynamique des représentations réside dans la dialectique entre pratiques sociales et discours. Comme l’a montré Claude Flament, ce sont très souvent les mutations des pratiques objectives imposées par des contraintes économiques, légales ou technologiques (par exemple, la généralisation du télétravail ou le vote de nouvelles lois sociétales) qui contraignent la représentation sociale à se métamorphoser pour préserver la cohérence des acteurs sociaux.

8.2 Le concept de polyphasie cognitive

L’un des apports les plus originaux et visionnaires de Serge Moscovici à l’épistémologie de la pensée réside dans sa théorie de la polyphasie cognitive. À rebours des théories évolutionnistes et positivistes qui postulent un développement linéaire et univoque de l’esprit humain — allant de la pensée magico-religieuse primitive vers la rationalité scientifique pure —, Moscovici soutient que différents modes de connaissance, de logiques de pensée et d’épistémologies hétérogènes coexistent en permanence chez un même individu et au sein d’une même société.

Un même être humain, parfaitement éduqué aux méthodes des sciences exactes dans l’exercice de sa profession d’ingénieur ou de médecin, peut très bien, face à une tragédie personnelle, à une maladie incurable ou à un grand deuil, mobiliser simultanément des registres magiques, religieux, astrologiques ou affectifs pour interpréter son destin. Il ne s’agit nullement d’une régression pathologique ou d’une débilité intellectuelle, mais d’une adaptation fonctionnelle plastique. Chaque registre épistémique répond à des besoins existentiels et pragmatiques distincts : la science réifiée explique les mécanismes causaux du « comment », tandis que la pensée sociale consensuelle et les mythes répondent à la quête fondamentale du « pourquoi » et du sens moral.

La polyphasie cognitive met en lumière la richesse kaléidoscopique du psychisme humain. Loin d’être un système logique clos et monolithique, l’esprit social est un patchwork chatoyant de traditions séculaires, d’innovations techniques, de rationalité froide et d’intuition sensible, activant de façon contextuelle le registre cognitif le plus opérant pour surmonter les dilemmes du quotidien.

8.3 Stabilité vs changement : La gestion des contradictions

Comment les représentations sociales maintiennent-elles leur stabilité face aux démentis cinglants de la réalité extérieure ? Pour répondre à cette question, la psychologie sociale structurale a identifié une série de dispositifs de défense sociocognitifs fascinants.

Pascal Moliner a particulièrement théorisé le rôle des schèmes étranges. Lorsqu’un fait social menace frontalement un élément du noyau central, le sens commun a tendance à le neutraliser en le traitant comme une anomalie miraculeuse, un cas exceptionnel ou la conséquence d’une malice intentionnelle. Le noyau central demeure préservé en reléguant la contradiction au rang d’aberration passagère. C’est également là que prend racine le mécanisme psychosocial ancestral de la désignation d’un bouc émissaire : si une théorie sacralisée échoue sur le terrain, ce n’est point la théorie qui est fausse, mais l’action de traîtres intérieurs, de comploteurs ou de minorités déviantes qui ont saboté son déploiement.

Dans la modernité contemporaine — qualifiée de « modernité liquide » par le sociologue Zygmunt Bauman —, cette dialectique entre stabilité et changement devient de plus en plus névralgique. Soumis à une accélération vertigineuse des flux d’information et à l’obsolescence rapide des certitudes institutionnelles, le sens commun déploie d’immenses efforts d’accommodation discursive pour éviter l’atomisation et l’angoisse nihiliste, attestant que la fonction première de la représentation demeure la préservation de la continuité narrative du groupe à travers les tempêtes du siècle.

9. Méthodologies d’investigation des représentations sociales

9.1 Les approches qualitatives et discursives

La saisie empirique des représentations sociales constitue l’un des défis méthodologiques les plus stimulants des sciences humaines contemporaines. Parce que les représentations sont simultanément des structures cognitives, des dynamiques communicatives et des productions culturelles, leur étude requiert une boîte à outils méthodologique polymorphe et rigoureuse.

Les approches qualitatives et discursives demeurent privilégiées pour accéder à l’univers consensuel et capter la texture vivante de la parole sociale. Au premier rang de celles-ci figurent :

  • Les entretiens semi-directifs et récits de vie : Conduits sur un mode non-directif ou semi-structuré, ils permettent d’explorer en profondeur les associations d’idées, les grilles d’ancrage biographique et les univers métaphoriques des sujets, laissant affleurer les tensions affectives et les thémata sous-jacents.
  • Les groupes de discussion focalisés (focus groups) : Indispensables dans l’esprit moscovicien, les focus groups reproduisent en microcosme la dynamique naturelle de la conversation ordinaire. Les chercheurs y observent in situ comment les idées sont négociées, contestées, objectivées ou ancrées au fil des interactions langagières entre pairs.
  • L’analyse textuelle et lexicométrique : Grâce aux progrès des logiciels d’analyse textuelle assistée par ordinateur (comme Alceste, Iramuteq ou Tropes), les corpus discursifs géants issus des médias, des débats parlementaires ou des réseaux sociaux sont disséqués pour isoler les mondes lexicaux, les classes de discours cooccurrentes et les univers sémantiques dominants.
  • Les méthodes projectives et supports iconographiques : L’usage de photographies, de dessins (par exemple la technique du dessin animé ou de la carte mentale) ou d’associations libres d’images permet de court-circuiter le filtre de la rationalisation verbale polie pour faire émerger le noyau figuratif inconscient et les éléments de la zone muette.

9.2 Les techniques structurales et quantitatives

L’approche structurale aixoise a développé un répertoire méthodologique quantitatif sophistiqué destiné à cartographier rigoureusement l’architecture interne des représentations et à distinguer scientifiquement le noyau central du système périphérique.

Outre la méthode d’évocation libre hiérarchisée et le test de mise en cause (MEC) évoqués précédemment, plusieurs dispositifs de pointe sont couramment utilisés :

  • L’analyse de similitude et la théorie des graphes : Mise au point par Claude Flament sur la base des mathématiques combinatoires, cette technique calcule les indices de connexité et de distance entre les différentes composantes de la représentation à partir d’une matrice de cooccurrences. Elle permet d’édifier des arbres de similitude où les nœuds les plus connectés désignent mathématiquement les centres névralgiques du système représentationnel.
  • Les questionnaires à choix multiples avec scénarios d’invalidation (ou méthode des blocs de choix) : Les chercheurs présentent aux participants des scénarios hypothétiques au sein desquels un élément clé de l’objet d’étude est supprimé ou modifié. En mesurant le taux de rejet du scénario par les participants, on détermine avec précision l’irréductibilité centrale ou la variabilité périphérique de la caractéristique concernée.
  • Le Modèle d’Induction par Scénario Évocateur (MISE) : Développé par Pascal Moliner, ce protocole confronte directement les participants à des situations ambiguës spécialement calibrées pour activer un schéma représentationnel spécifique, permettant de vérifier expérimentalement le caractère prescripteur du noyau central sur le jugement moral et comportemental.

9.3 L’exigence de triangulation méthodologique

Face aux limites inhérentes à chaque technique isolée — le risque de superficialité discursive pour le tout-qualitatif, et le risque d’artificialité décontextualisée pour le tout-expérimental —, la communauté internationale des chercheurs en représentations sociales a érigé la triangulation méthodologique en principe épistémologique fondamental.

La triangulation consiste à combiner systématiquement, au sein d’un même programme de recherche, au moins deux approches méthodologiques complémentaires. L’idéal moscovicien repose sur un va-et-vient dialectique : une phase exploratoire qualitative (focus groups, entretiens en profondeur, analyse de la presse) pour identifier les thèmes émergents, le lexique naturel du groupe et les grands systèmes d’ancrage ; suivie d’une phase structurale et expérimentale quantitative (évocations libres hiérarchisées, tests MEC, questionnaires de centralité) pour tester la robustesse et la hiérarchie interne du modèle ; débouchant enfin sur une observation ethnographique directe des pratiques sociales concrètes.

Cette rigueur méthodologique répond à l’impératif de validité écologique. Une psychologie sociale digne de ce nom ne saurait se confiner à l’analyse des déclarations d’intention en laboratoire : elle doit éprouver la véracité de ses modèles dans l’épaisseur même du monde vécue, là où les êtres humains aiment, souffrent, travaillent et luttent collectivement.

10. Champs d’application contemporains de la théorie

10.1 Santé publique, maladies émergentes et bioéthique

L’un des terrains d’élection historiques et contemporains les plus féconds pour la théorie des représentations sociales réside dans le champ de la santé, de la maladie et de la bioéthique. Dès les années 1980, l’irruption soudaine de l’épidémie du VIH/Sida a constitué un laboratoire à ciel ouvert pour les chercheurs. Les travaux pionniers de Claude Fischler, de Denise Jodelet ou de Michael Pollak ont montré comment le virus a été immédiatement objectivé sous les traits de la « peste moderne » ou du « cancer gay », et ancré dans des catégories morales de punition, de déviance sexuelle et de culpabilité, entraînant la stigmatisation dramatique des populations touchées et entravant les messages rationnels de prévention sanitaire.

Plus récemment, la pandémie mondiale de Covid-19 a fourni une confirmation éclatante des principes moscoviciens. Face au surgissement d’un agent pathogène inédit et à l’incertitude scientifique aiguë de l’univers réifié, l’univers consensuel s’est immédiatement enflammé. Les populations ont objectivé le virus sous la métaphore de la guerre invisible et de l’ennemi biologique, ancrant la crise sanitaire au cœur de théories conspirationnistes millénaristes, d’affrontements politiques partisans ou de dilemmes moraux relatifs à la liberté individuelle face aux campagnes vaccinales. Les réticences vaccinales ne relèvent pas simplement d’un déficit d’instruction scientifique (le fameux deficit model dépassé de la communication scientifique), mais résultent de représentations sociales cohérentes de l’immunité corporelle naturelle opposée à la chimie marchande des multinationales pharmaceutiques.

Dans le domaine des innovations biomédicales contemporaines (thérapie génique, clonage thérapeutique, procréation médicalement assistée, dons d’organes), la théorie démontre avec acuité comment le public profane mobilise des thémata fondamentaux d’ordre religieux ou prométhéen — la figure de l’« apprenti sorcier », le « viol des lois de la nature » — pour donner du sens à des ruptures technologiques qui bouleversent les frontières ontologiques entre l’animé et l’inanimé, l’humain et l’artificiel.

10.2 Environnement, crise climatique et transition écologique

Serge Moscovici était un écologiste visionnaire. Dès 1968, avec son essai capital Essai sur l’histoire humaine de la nature, il appelait à repenser de fond en comble le rapport d’exploitation prédatrice qui lie la modernité occidentale à son environnement. Il n’est donc guère surprenant que la théorie des représentations sociales soit aujourd’hui devenue l’un des cadres théoriques majeurs pour analyser la crise climatique globale et les impasses de la transition écologique.

Le changement climatique constitue par excellence ce que le philosophe Timothy Morton nomme un « hyper-objet » : une réalité d’une échelle spatio-temporelle si démesurée et d’une complexité physique si abstraite qu’elle défie l’appréhension directe des sens humains. Comment cet hyper-objet réifié est-il traduit au sein de l’univers consensuel ? Les enquêtes psychosociologiques révèlent que le changement climatique est fréquemment objectivé à travers des images métonymiques : l’ours polaire à la dérive sur son bloc de glace, le thermomètre en fusion, ou la violence déchaînée des ouragans tropicaux. Il est ensuite ancré selon les appartenances géographiques et politiques : catastrophe punitive imposée par une nature outragée, conspiration fomentée par les élites mondialistes pour briser la croissance économique, ou défi civilisationnel imposant une sobriété salvatrice.

La théorie des représentations sociales permet de comprendre les redoutables résistances psychosociales aux politiques publiques écologiques. Les injonctions normatives à la sobriété heurtent frontalement les noyaux centraux de représentations séculaires qui associent intimement le bien-être, la liberté individuelle et la réussite sociale à la consommation d’énergie fossile et à la mobilité automobile illimitée. De surcroît, les conflits environnementaux contemporains (implantation de mégabassines agricoles, de parcs éoliens ou d’infrastructures autoroutières) s’enracinent dans des représentations identitaires et territoriales irréductibles : le paysage est-il un sanctuaire vivant patrimonial ou une simple ressource productive à exploiter ?

10.3 Politique, économie et nouvelles technologies

Le troisième grand champ d’application contemporain concerne les transformations sociotechniques, monétaires et institutionnelles du monde globalisé. L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle (IA), singulièrement avec l’avènement des grands modèles de langage et de l’IA générative, suscite une effervescence représentationnelle d’une ampleur inédite. L’IA est spontanément objectivée sous les traits de créatures mythologiques ancestrales : le Golem, la créature de Frankenstein, ou l’ordinateur omnipotent doté d’une conscience maléfique hérité de la science-fiction hollywoodienne (ancrage narratif). Les débats sur l’IA opposent de manière antinomique l’utopie de l’émancipation intellectuelle absolue de l’espèce humaine et la dystopie du grand remplacement des esprits et de la dépossession de l’artisanat humain.

Dans la sphère économique, les représentations sociales de l’argent, de la dette souveraine, du système bancaire ou des monnaies cryptographiques illustrent la distance phénoménale qui sépare les équations froides de l’économétrie néoclassique et le sens commun populaire. Comme l’ont montré de nombreuses recherches internationales, la dette publique d’un État souverain est systématiquement objectivée par le grand public à travers l’analogie réductrice du budget d’un « bon père de famille », créant des blocages cognitifs majeurs pour appréhender la macroéconomie keynésienne.

Enfin, la théorie se déploie avec éclat dans l’analyse politique contemporaine : les notions de citoyenneté, de laïcité, de souveraineté nationale et d’intégration républicaine font l’objet de luttes représentationnelles acharnées. Les plateformes socionumériques (X, TikTok, Meta) agissent comme d’immenses chambres d’écho algorithmiques qui accélèrent l’objectivation en mèmes viraux, radicalisent les polarités identitaires et morcellent l’univers consensuel en une myriade d’archipels cognitifs imperméables les uns aux autres.

11. Débats critiques et comparaisons conceptuelles

11.1 Représentations sociales vs Cognition sociale orthodoxe

Depuis son émergence, la théorie des représentations sociales entretient des relations dialectiques complexes, faites de débats intenses et de divergences épistémologiques irréconciliables, avec le courant dominant de la cognition sociale nord-américaine.

L’opposition entre ces deux paradigmes repose sur des postulats ontologiques fondamentaux :

  • Individualisme vs Constructivisme social : La cognition sociale orthodoxe conçoit le cerveau humain comme une unité centrale de traitement de l’information (sur le modèle de l’ordinateur) opérant dans un splendide isolement. Le social n’y est qu’un stimulus environnemental parmi d’autres, traité par des heuristiques de jugement universelles. À l’inverse, la théorie des représentations sociales postule que l’esprit est intrinsèquement et constitutivement social : les catégories de pensée, le langage et la conscience sont d’emblée des produits de l’histoire et de la culture collective.
  • Modèle du traitement de l’information froid vs Pensée sociale chaude : La cognition sociale privilégie un paradigme « froid », axé sur la logique computationnelle, les biais d’attribution et les erreurs d’encodage par rapport à une rationalité idéale. Moscovici et ses disciples défendent une pensée sociale « chaude », nourrie de valeurs morales, de passions politiques, d’angoisses existentielles et d’intérêts symboliques de groupe, pour qui l’erreur factuelle n’est pas une défaillance logicielle mais l’expression signifiante d’une vision du monde.
  • Méthodologie fermée vs Triangulation ouverte : Si la cognition sociale s’enferme quasi exclusivement dans le carcan du laboratoire expérimental pour manipuler des variables isolées, la théorie moscovicienne revendique une écologie empirique ouverte sur la cité, mariant l’expérimentation structurale à l’ethnographie et à l’analyse socio-historique des discours.

Malgré ces divergences historiques profondes, des tentatives contemporaines de passerelles et d’hybridation épistémique ont vu le jour, notamment autour des modèles de mémoire collective, de la cognition située et de la sociologie cognitive (dans la lignée des travaux de Paul DiMaggio ou d’Eviatar Zerubavel), cherchant à concilier la rigueur des mécanismes cérébraux et la profondeur des constructions symboliques collectives.

11.2 Distinction avec les notions d’attitude, d’idéologie et de stéréotype

Pour assurer la solidité heuristique du modèle moscovicien, il est impératif de dissiper certaines confusions lexicales récurrentes en délimitant rigoureusement la représentation sociale des concepts connexes que sont l’attitude, le stéréotype et l’idéologie :

L’attitude, notion reine de la psychologie sociale empiriste des années 1930 à 1960 (portée par Gordon Allport, Louis Thurstone ou Rensis Likert), se définit comme une prédisposition neuropsychologique favorable ou défavorable envers un stimulus donné. L’attitude est essentiellement unidimensionnelle, évaluative et vectorielle (degrés d’accord ou de désaccord). Or, comme l’a précisé Moscovici, l’attitude n’est qu’un élément partiel, une composante évaluative périphérique intégrée au sein de la représentation sociale globale. La représentation est infiniment plus vaste : elle est une vision du monde globale, une ontologie populaire pourvue d’une structure logique, d’un schéma figuratif et d’une sémantique complexe qui rend compte de l’existence même de l’attitude.

Le stéréotype, conceptualisé par Walter Lippmann, désigne un ensemble figé, rigide, simplifié et largement partagé de traits caricaturaux appliqués indistinctement à tous les membres d’une catégorie sociale ou ethnique donnée. Si la représentation sociale sécrète et incorpore indéniablement des stéréotypes (notamment au sein de son système périphérique ou dans ses phases d’objectivation médiatique par propagande), elle ne se réduit jamais à une caricature pétrifiée. Elle est une théorie dynamique vivante, capable d’inventivité discursive, de délibération morale et d’évolution adaptative.

L’idéologie se situe, quant à elle, à un niveau d’abstraction et d’englobement philosophique supérieur. L’idéologie (libéralisme, marxisme, nationalisme, etc.) est un système doctrinologique codifié, systématique, institutionnalisé et explicitement formalisé par des appareils politiques ou religieux pour légitimer ou contester des rapports de domination de classe ou de caste. La représentation sociale est, pour sa part, la réappropriation pragmatique et fragmentée de ces doctrines par le sens commun au ras du bitume. Elle est l’idéologie vécue, métaphorisée et négociée par le peuple dans sa conversation quotidienne.

11.3 Les critiques méthodologiques et théoriques adressées au modèle

La théorie des représentations sociales n’a pas échappé à un feu nourri de critiques académiques émanant tant des bastions expérimentalistes que des rives de la sociologie critique ou du post-structuralisme britannique (notamment l’école de l’analyse du discours de Derek Edwards et Jonathan Potter).

La critique la plus fréquente concerne le reproche de flou conceptuel et de sur-extension élastique du terme de « représentation ». En prétendant englober simultanément les croyances, les attitudes, les opinions, les images mentales, les mythes et les pratiques effectives, la représentation sociale ne risquait-elle pas de devenir un mot-valise creux, dépourvu de tout pouvoir discriminant ? Si tout est représentation, la représentation n’explique plus rien. De surcroît, le passage parfois flou entre le niveau des structures cognitives intérieures et le niveau des discours linguistiques extérieurs a fait l’objet de vives contestations épistémologiques.

Sur le plan méthodologique, les tenants de l’orthodoxie expérimentale ont souvent reproché aux études moscoviciennes leur faible réplicabilité stricte, leur dépendance excessive à l’égard de contextes historiques particuliers et la difficulté d’établir des chaînes de causalité linéaire irréfutables entre la structure d’une représentation et la prédictibilité absolue des comportements empiriques individuels. Les psychologues discursifs anglais ont quant à eux accusé l’approche structurale d’Abric de réintroduire sournoisement un cognitivisme mentaliste déguisé (avec la notion de noyau logé dans les têtes), tournant le dos au projet radical d’une étude de l’action purement performative du langage en contexte conversationnel.

Enfin, un débat persistant porte sur la tension irrésolue entre le déterminisme social et l’agentivité individuelle. En insistant sur la puissance de pré-décodage des représentations collectives, la théorie ne risque-t-elle pas de minimiser la capacité d’émancipation réflexive, de lucidité critique et de subversion de l’acteur individuel face aux préjugés de son milieu ? Ces objections stimulantes ont contraint la communauté scientifique à raffiner constamment ses définitions opératoires, consolidant paradoxalement l’édifice théorique au lieu de l’affaiblir.

12. Postérité et perspectives futures de la pensée de Serge Moscovici

12.1 L’internationalisation et la vitalité des réseaux de recherche

Soixante ans après sa formulation initiale, la théorie des représentations sociales jouit d’une vitalité intellectuelle remarquable et d’un rayonnement planétaire indéniable. Loin d’être restée cantonnée à son berceau parisien, la théorie a connu une diffusion transnationale spectaculaire, trouvant des terres d’accueil particulièrement fertiles dans les pays du Sud global, et tout spécialement en Amérique latine (Brésil, Mexique, Colombie, Argentine, Venezuela).

Sous la conduite de chercheuses éminentes telles qu’Angela Arruda au Brésil ou Martha de Alba au Mexique, la théorie s’est hybridée avec les pédagogies critiques de la libération (Paulo Freire) et les études postcoloniales. Les chercheurs latino-américains ont su appliquer les concepts d’ancrage et de polyphasie cognitive pour analyser la mémoire des violences d’État, les luttes indigènes pour la terre, la ségrégation urbaine dans les favelas ou les représentations du corps et du genre dans des sociétés marquées par un syncrétisme religieux intense et de profondes déchirures socioéconomiques.

Cette institutionnalisation mondiale s’incarne dans les prestigieuses Conférences Internationales sur les Représentations Sociales (CIRS), créées en 1992 par Serge Moscovici et Denise Jodelet, qui rassemblent tous les deux ans des centaines de congressistes venus de plus de cinquante pays sur les cinq continents. L’essor d’organes académiques de premier plan, tels que la revue transnationale Papers on Social Representations, témoigne de la fécondité inépuisable des réseaux de recherche, prouvant la capacité unique de la théorie à s’adapter aux réalités interculturelles les plus contrastées sans renier sa matrice épistémologique fondatrice.

12.2 Les défis de l’ère algorithmique et des bulles informationnelles

L’entrée fracassante de l’humanité dans l’ère de la computation algorithmique, des plateformes socionumériques et de l’intelligence artificielle conversationnelle bouleverse en profondeur les conditions de production, de diffusion et de mutation du sens commun. La théorie des représentations sociales s’avère plus que jamais indispensable pour déchiffrer ces mutations anthropologiques radicales de l’espace public.

Autrefois régie par le temps long de la conversation interpersonnelle ou par la régulation éditoriale des médias traditionnels (la trilogie diffusion-propagation-propagande), l’objectivation s’opère désormais à une vitesse vertigineuse via l’architecture numérique. Les algorithmes d’amplification de l’engagement émotionnel favorisent la cristallisation instantanée de schèmes figuratifs spectaculaires, viraux et polarisants sous forme de mèmes visuels, de courtes vidéos captivantes ou de hashtags emblématiques. L’univers consensuel n’est plus ce forum ouvert de délibération collective décrit par Moscovici, mais un archipel fragmenté en « bulles de filtres » et « chambres d’écho » hautement hermétiques.

Au sein de ces espaces numériques cloisonnés, le phénomène du complotisme de masse se révèle être un cas d’école de production de représentations sociales alternatives ultra-cohérentes. Face à un monde globalisé perçu comme opaque, anxiogène et confisqué par des oligarchies technocratiques, les théories du complot fournissent un prêt-à-penser parfait : elles objectivent le désordre mondial sous les traits d’entités maléfiques personnalisées et ancrent les angoisses populaires dans des mythologies rédemptrices familières. La désinformation contemporaine n’est pas un simple bug informationnel ou un manque de culture factuelle, mais la manifestation tragique d’un sens commun blessé, en quête désespérée de réenchantement symbolique et de maîtrise sur son destin.

12.3 L’actualité permanente d’un humanisme critique en psychologie

Au terme de cette vaste traversée intellectuelle, l’œuvre de Serge Moscovici apparaît dans toute sa grandeur comme un rempart philosophique et éthique indépassable contre les dérives scientistes et technocratiques de notre époque. Dans un monde de plus en plus gouverné par le diktat de l’évaluation quantitative, le gouvernement par les nombres et la prétention des algorithmes prédictifs à régenter l’existence, la théorie des représentations sociales accomplit un geste éminemment subversif : la réhabilitation inconditionnelle de la parole ordinaire et de la pensée populaire.

En démontrant que la ménagère, l’ouvrier d’usine, l’infirmière ou le paysan — le « savant profane » de la cité démocratique — déploient des trésors de créativité symbolique, de cohérence morale et d’ingéniosité discursive pour donner sens à leur vie, Moscovici a rendu sa dignité ontologique à la pensée collective. Sa psychologie sociale ne s’est jamais résolue à être une science auxiliaire de l’ingénierie managériale du contrôle des comportements ; elle s’est toujours voulue une science de la subjectivation, du pluralisme et de l’émancipation humaine.

Ce combat humaniste forme une unité organique avec ses deux autres chefs-d’œuvre théoriques : la théorie des minorités actives, qui proclame qu’une minorité résolue et consistante peut toujours faire basculer le consensus dogmatique d’une majorité passive ; et sa visionnaire écologie politique, qui enjoint à l’humanité de réinventer une alliance d’amour et de respect avec la nature vivante. Fidèle à la promesse des Lumières, la pensée de Serge Moscovici continue de nous souffler que l’humain n’est jamais un automate programmé, mais un être de dialogue, de mémoire et de liberté, capable de réinventer sans cesse le monde en partageant ses rêves et ses représentations au cœur de la cité humaine.

Références

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Looti, M. (2026, septembre 23). Théorie des représentations sociales – Serge Moscovici. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-representations-sociales-serge-moscovici/
Looti, Mohammed. “Théorie des représentations sociales – Serge Moscovici.” Base de données de psychologie en français, 23 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-representations-sociales-serge-moscovici/.
Looti, Mohammed. “Théorie des représentations sociales – Serge Moscovici.” Base de données de psychologie en français. septembre 23, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-representations-sociales-serge-moscovici/.