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Théorie de la régulation de l’action – Michael Frese et Winfried Hacker

Analyse approfondie de la théorie de la régulation de l’action de Hacker et Frese : structures hiérarchiques, initiative personnelle et ergonomie cognitive.

PUBLIÉ

Dans le paysage foisonnant de la psychologie du travail et des organisations, peu de cadres conceptuels possèdent la rigueur analytique, la portée heuristique et la longévité théorique de la théorie de la régulation de l’action (connue dans sa tradition d’origine sous le nom de Handlungsregulationstheorie). Née au croisement des traditions scientifiques d’Europe centrale et orientale, enrichie par les apports successifs de la cybernétique, de la psychologie cognitive et de la théorie de l’activité, cette approche s’est imposée comme une grille de lecture incontournable pour quiconque cherche à comprendre l’interaction dynamique entre l’être humain, son environnement matériel et les contraintes objectives de son activité professionnelle.

Contrairement aux modèles comportementalistes restreints qui réduisent l’activité humaine à un ensemble de réactions passives face à des stimuli environnementaux, ou aux modélisations cognitives computationnelles qui désincarnent la pensée en l’isolant de son contexte praxéologique, la théorie de la régulation de l’action pose un postulat anthropologique fondamental : l’individu au travail est un agent intentionnel, autonome et autorégulé. Cet acteur transforme activement la réalité matérielle et sociale en vue d’atteindre des buts conscients, tout en se transformant lui-même à travers le développement de ses propres structures cognitives et de ses compétences opératoires.

Sous l’impulsion fondatrice de Winfried Hacker à l’Université technique de Dresde, puis grâce aux extensions dynamiques majeures apportées par Michael Frese dans les domaines de l’initiative personnelle, de l’entrepreneuriat et de la gestion des erreurs, ce paradigme a profondément remodelé l’ergonomie cognitive, la conception des systèmes sociotechniques et l’analyse de la santé au travail. Cet article propose une exploration intégrale et approfondie de la théorie de la régulation de l’action, depuis ses fondements épistémologiques jusqu’à ses applications pratiques face aux mutations contemporaines du travail et des technologies de l’intelligence artificielle.

1. Introduction et fondements épistémologiques de la théorie de la régulation de l’action

1.1 Définition conceptuelle et portée paradigmatique

La théorie de la régulation de l’action émerge dans les années 1970 au sein de l’espace germanophone comme une tentative ambitieuse d’unifier la psychologie générale, la psychologie cognitive et l’ergonomie du travail. À la base de cette construction théorique se trouve une distinction conceptuelle fondamentale entre le simple comportement (Verhalten), l’activité globale (Tätigkeit) et l’action proprement dite (Handlung). Dans ce cadre, l’action est définie de manière univoque comme la plus petite unité psychologique significative d’un comportement dirigé vers un but (zielgerichtetes Verhalten), conscient, structuré de manière temporelle et spatiale, et guidé par des représentations internes de l’état final désiré.

Cette approche récuse l’assimilation du travail à une suite d’automatismes réactifs ou à des décharges pulsionnelles. L’action humaine n’est ni un simple réflexe déclenché par un stimulus externe, ni une dérive associative spontanée : elle se caractérise par une tension téléologique où l’anticipation du résultat futur détermine le déploiement des opérations présentes. La théorie intègre ainsi organiquement les dimensions cognitives (planification, prise d’information, traitement mental), motivationnelles (engagement envers le but, persistance de l’effort) et matérielles (manipulation d’outils, contraintes physiques du poste de travail) dans un système d’analyse cohérent et empiriquement vérifiable.

1.2 Postulats métathéoriques fondamentaux

L’édifice conceptuel repose sur quatre postulats métathéoriques majeurs. Le premier est le principe d’agentivité humaine (human agency), qui conçoit le travailleur non comme un maillon passif d’une chaîne de production ou un exécutant mécanique, mais comme un sujet actif capable d’auto-organisation, de choix stratégiques et de transformation délibérée de son environnement matériel et organisationnel. Le second postulat affirme la primauté des représentations mentales opératives : l’action n’est pas régulée par la réalité physique brute, mais par un modèle cognitif interne, sélectif et finalisé que l’opérateur se construit de la tâche, des outils et des processus à maîtriser.

Le troisième principe réside dans l’unité dialectique de la tâche et de la personne : la structure objective du travail (contraintes, marges de manœuvre, objectifs prescrits) et les processus psychologiques subjectifs de régulation s’influencent mutuellement dans une relation de co-détermination continue. Enfin, le quatrième postulat opère une rupture épistémologique nette en rejetant simultanément le behaviorisme strict, jugé réductionniste et incapable d’expliquer la réflexivité humaine, et le cognitivisme computationnel désincarné. La théorie de l’action défend un fonctionnalisme structural dans lequel la cognition n’est jamais séparée de son ancrage corporel, matériel et praxéologique.

1.3 Rôles respectifs de Winfried Hacker et Michael Frese

Le développement de la théorie de la régulation de l’action est indissociable des trajectoires complémentaires de deux figures majeures de la psychologie du travail contemporaine. Winfried Hacker, professeur à l’Université technique de Dresde (TU Dresden), a posé les jalons structuraux et architecturaux du modèle à travers son ouvrage séminal de 1973, Allgemeine Arbeits- und Ingenieurpsychologie. Hacker a formalisé la structure séquentielle et hiérarchique de l’action, défini le concept d’image opérative et développé une batterie d’instruments méthodologiques rigoureux destinés à l’analyse ergonomique et à l’humanisation du travail industriel.

De son côté, Michael Frese, travaillant initialement en Allemagne occidentale (notamment aux universités de Giessen et de Munich) puis à la National University of Singapore et à l’Asia School of Business, a fait évoluer la théorie vers une perspective résolument dynamique et organisationnelle. Frese a étendu le modèle en introduisant les concepts d’initiative personnelle (Personal Initiative), de gestion active des erreurs (Error Management) et d’action entrepreneuriale. Alors que Hacker s’est principalement concentré sur l’adéquation cognitive entre l’opérateur et la structure de la tâche technique, Frese a démontré comment l’autorégulation active permet aux individus d’anticiper les mutations organisationnelles, de façonner leurs propres conditions de travail (job crafting) et de stimuler l’innovation économique.

2. Origines historico-théoriques : De la psychologie de l’activité à l’école de Dresde

2.1 L’héritage de la théorie de l’activité soviétique

La généalogie de la Handlungsregulationstheorie plonge ses racines les plus profondes dans la théorie de l’activité développée au sein de l’école historico-culturelle soviétique par Lev Vygotski, Alexeï Leontiev et Sergueï Rubinstein. Ces chercheurs ont théorisé le rôle médiateur fondamental des outils techniques et des systèmes sémiotiques dans l’émergence de la conscience et de la cognition humaine. Hacker a directement importé le principe fondamental selon lequel l’activité humaine n’est pas réductible à une réponse réflexe face au milieu, mais constitue une interaction médiatisée, orientée vers un objet (object-oriented activity).

Dans ce prolongement, l’intériorisation des outils matériels et des pratiques sociales conduit à la formation des mécanismes psychologiques de régulation interne. La célèbre distinction tripartite établie par Leontiev entre l’activité globale (motivée par un besoin sociétal ou biologique), l’action (orientée vers un but conscient) et l’opération (conditionnée par les contraintes matérielles immédiates) a fourni à Hacker le squelette théorique initial qui sera ensuite affiné et mathématisé par la psychologie de l’ingénierie est-allemande.

2.2 La cybernétique et les modèles de boucle de rétroaction

Parallèlement à l’influence soviétique, la théorie de la régulation de l’action s’est nourrie des avancées de la cybernétique occidentale et des théories du contrôle moteur. L’une des contributions structurales déterminantes est le modèle TOTE (Test-Operate-Test-Exit), introduit en 1960 par George Miller, Eugene Galanter et Karl Pribram. Ce modèle a remplacé l’arc réflexe classique par une boucle de rétroaction cybernétique où l’organisme compare en permanence un état perçu avec une norme de référence avant d’agir, vérifie l’effet produit, et termine l’opération une fois la congruence atteinte.

Cette logique cybernétique a été enrichie par les travaux du neurophysiologiste russe Nikolaï Bernstein sur la coordination des mouvements et le modèle de l’anneau réflexe. Dans la théorie de la régulation de l’action, ce principe est formalisé par la comparaison systématique et continue entre une valeur prescrite ou visée (Soll-Wert) et une valeur actuelle ou constatée (Ist-Wert). L’action professionnelle est ainsi modélisée comme un processus autorégulé visant à annuler l’écart entre la réalité observée du système de production et l’objectif fixé par le plan d’action.

2.3 L’école de psychologie du travail de Dresde et de Giessen

L’institutionnalisation de cette approche s’est opérée au sein de l’école de psychologie du travail de Dresde, sous la direction de Winfried Hacker, dans le contexte particulier de la République Démocratique Allemande (RDA). Dans une économie planifiée où l’optimisation rationnelle des processus industriels et la qualification de la main-d’œuvre étaient considérées comme des priorités d’État, la psychologie de l’ingénierie de Dresde a produit des analyses minutieuses des postes de travail automatisés. En République Fédérale d’Allemagne (RFA), des chercheurs comme Walter Volpert ont développé des approches convergentes, notamment à travers le concept de structure séquentielle et hiérarchique des actions partielles, influençant profondément les programmes nationaux d’humanisation du travail (Humanisierung des Arbeitslebens).

Durant la guerre froide, un dialogue scientifique fructueux a permis de dépasser les clivages idéologiques, convergeant vers la reconnaissance de la dignité cognitive du travailleur. Par la suite, l’école de Giessen, animée par Michael Frese à partir des années 1990, a pris le relais en hybridant ce formalisme rigoureux avec les paradigmes nord-américains du comportement organisationnel, de la motivation au travail et de l’entrepreneuriat mondialisé, exportant la Handlungsregulationstheorie sur tous les continents.

3. La structure séquentielle de l’action : Les étapes du processus régulateur

3.1 Développement des buts et redéfinition de la tâche

Toute action s’inscrit dans une temporalité séquentielle rigoureuse, dont la première phase critique est la constitution du but. La théorie opère une distinction conceptuelle capitale entre la tâche prescrite (Auftrag), définie objectivement par l’organisation, le supérieur hiérarchique ou le cahier des charges technique, et la tâche redéfinie ou appropriée (Aufgabe), telle qu’elle est mentalement reconstruite et acceptée par l’opérateur. Ce processus de redéfinition n’est jamais passif : le travailleur filtre, interprète, complète et adapte les exigences externes en fonction de ses compétences perçues, de son expérience passée, de ses motivations propres et des contraintes matérielles réelles de la situation.

Au cours de cette phase, l’opérateur décompose le but global en une hiérarchie structurée de sous-buts intermédiaires. La clarté, le niveau de défi et la cohérence interne de ces buts auto-générés conditionnent la robustesse de l’ensemble du processus de régulation. L’acceptation du but (goal commitment) et son appropriation subjective constituent le moteur motivationnel indispensable sans lequel l’action dégénère en conformisme de surface ou en désengagement opérationnel.

3.2 Recherche d’informations et pronostic

Une fois le but stabilisé dans l’espace mental, l’acteur s’engage dans une démarche active d’exploration et de recueil d’informations pertinentes au sein de son environnement de travail. Cette phase de diagnostic ne consiste pas à enregistrer passivement des signaux sensoriels, mais à interroger de manière ciblée les instruments de bord, les interfaces numériques, les signaux physiques ou les rétroactions de ses collègues. L’opérateur sélectionne les indices porteurs de signification opératoire tout en filtrant le bruit informationnel ambiant.

Sur la base de ces données, l’opérateur formule un pronostic (Prognose), c’est-à-dire une anticipation prospective des états futurs probables du système de travail. Il construit des hypothèses causales : comment le matériau va-t-il réagir sous l’effet de la chaleur ? Quels aléas risquent de survenir dans les prochaines minutes ? Cette capacité pronostique est le cœur de la proactivité cognitive : elle permet au professionnel chevronné de devancer les dérives du processus technique plutôt que de réagir tardivement aux incidents déclarés.

3.3 Génération, sélection et exécution du plan d’action

L’anticipation débouche sur la phase de planification, au cours de laquelle le travailleur conçoit et sélectionne les programmes d’action susceptibles de combler l’écart entre l’état diagnostiqué et l’état final désiré. Le plan d’action (Handlungsplan) est une structure cognitive dynamique qui organise temporellement et spatialement les opérations à exécuter. L’opérateur génère plusieurs stratégies alternatives, pèse leurs coûts cognitifs et temporels respectifs, et retient celle qui présente le meilleur compromis entre efficience, sécurité et effort requis.

L’exécution matérielle ou communicationnelle concrétise le passage de l’intention mentale à la transformation du réel. Loin d’être un déroulement rigide d’instructions préprogrammées, l’exécution s’accompagne d’une flexibilité permanente : le plan est continuellement réajusté en temps réel face aux micro-variations de l’environnement, témoignant de la plasticité adaptative du système humain d’action.

3.4 Traitement du feedback et contrôle des résultats

La dernière phase séquentielle de l’action est celle du traitement de la rétroaction et du contrôle final des résultats obtenus. L’opérateur confronte les résultats partiels et le résultat terminal aux critères de réussite définis lors de la phase initiale de formulation du but. Cette vérification s’appuie sur deux types de retours d’information : les feedbacks intrinsèques, directement ressentis par les canaux sensorimoteurs (kinesthésie, résistance mécanique de l’outil, perception visuelle directe de la matière façonnée), et les feedbacks extrinsèques, délivrés par des indicateurs instrumentaux, des rapports statistiques ou des retours verbaux de l’encadrement.

En cas de concordance parfaite entre le Soll-Wert (visé) et le Ist-Wert (obtenu), la séquence d’action est formellement clôturée (Exit dans la logique TOTE), libérant les ressources de la mémoire de travail pour la tâche suivante. En cas de divergence, l’écart active un mécanisme de correction : soit par un réajustement des opérations motrices, soit par une refonte du plan d’action, soit, dans les cas plus critiques, par une révision à la baisse ou à la hausse du but initialement fixé.

4. La structure hiérarchique de la régulation : Les niveaux de contrôle cognitif

4.1 Le niveau de régulation sensorimoteur

La puissance analytique de la théorie de l’action réside dans l’articulation entre sa dimension séquentielle (décrite précédemment) et son architecture hiérarchique verticale. Hacker et Frese distinguent trois niveaux de contrôle cognitif, qualitativement différents par leur degré de conscience, leur coût attentionnel et leur vitesse de traitement. À la base de la pyramide se trouve le niveau de régulation sensorimoteur (sensumotorische Regulationsebene).

Ce niveau régit les mouvements élémentaires, les habiletés motrices fines et les automatismes non conscients (frappe au clavier, manipulation experte d’un levier de commande, coordination oculomotrice). Les opérations sensorimotrices s’exécutent de manière fluide, hautement stéréotypée et sans médiation verbale ni délibération consciente. Elles consomment une part négligeable des ressources de la mémoire de travail, permettant à l’opérateur d’allouer son attention à d’autres aspects plus complexes de son travail.

4.2 Le niveau de régulation perceptivo-conceptuel (ou flexible)

Le deuxième échelon correspond au niveau de régulation perceptivo-conceptuel (perzeptiv-begriffliche Regulationsebene), souvent qualifié de niveau d’action flexible d’exécution ou de régulation par règles. À ce niveau, l’action est guidée par des schémas procéduraux préétablis, des règles de production conditionnelles du type « SI configuration X observée, ALORS appliquer procédure Y », et des concepts empiriques bien consolidés.

La conscience intervient ici de manière sélective : l’opérateur est conscient des étapes qu’il franchit et des décisions de routine qu’il applique, mais le raisonnement ne nécessite pas une conceptualisation théorique poussée. Ce niveau repose largement sur des mécanismes de reconnaissance de motifs (pattern matching). Il permet de gérer avec une grande efficacité la variabilité quotidienne des tâches professionnelles standardisées, telles que le diagnostic d’une panne récurrente ou la navigation au sein d’un logiciel métier familier.

4.3 Le niveau de régulation intellectuel (ou heuristique)

Au sommet de la hiérarchie se déploie le niveau de régulation intellectuel (intellektuelle Regulationsebene). Ce niveau est mobilisé lorsque l’opérateur fait face à des situations inédites, des pannes complexes non documentées, des environnements hautement dynamiques ou des conflits d’objectifs qui excèdent les capacités des schémas d’action préexistants. Le contrôle est ici entièrement conscient, explicite, verbalisable et soutenu par des processus de raisonnement formel, de déduction logique et de simulation mentale.

Ce mode de régulation impose une charge cognitive massive à la mémoire de travail et requiert un effort attentionnel soutenu. L’acteur y manipule des modèles théoriques abstraits, évalue des chaînes causales probabilistes et élabore des stratégies heuristiques originales. Bien qu’il soit le niveau le plus lent et le plus énergivore sur le plan métabolique cérébral, le niveau intellectuel constitue l’ancrage exclusif de la créativité, de la résolution de problèmes critiques et de l’adaptation stratégique face à l’imprévu.

4.4 Dynamique d’interaction et de commutation entre les niveaux

La structure hiérarchique n’est pas un ensemble de compartiments étanches, mais un système hautement dynamique caractérisé par des flux d’information bidirectionnels (ascendants et descendants). Le processus d’apprentissage et de développement des compétences expertes se traduit par une délégation descendante du contrôle : des actions qui exigeaient initialement une délibération intellectuelle laborieuse (comme la conduite automobile pour un débutant) s’automatisent progressivement pour être prises en charge par les niveaux perceptivo-conceptuel puis sensorimoteur.

Inversement, tout dysfonctionnement, signal d’alarme inhabituel ou échec d’un automatisme déclenche une interruption ascendante (bottom-up interruption) qui fait basculer instantanément le contrôle vers le niveau intellectuel. Cette organisation « hétérarchique » permet un équilibre parfait entre l’économie cognitive des automatismes de routine et la puissance réflexive de la pensée conceptuelle, garantissant ainsi l’adaptabilité et la résilience du travailleur en environnement complexe.

5. Modèles mentaux et représentations opératoires : L’architecture cognitive interne

5.1 Le concept d’image opérative (Operatives Abbildsystem – OAS)

Pour réguler son action avec succès, l’être humain a besoin d’une représentation interne de la réalité sur laquelle il intervient. Winfried Hacker a conceptualisé cette structure sous le terme d’image opérative ou de système d’images opératives (Operatives Abbildsystem – OAS). L’OAS ne constitue en aucun cas un reflet photographique, exhaustif ou spéculaire de la réalité physique et technique.

Il s’agit d’une représentation cognitive strictement orientée vers l’action, caractérisée par une triple propriété :

  • Sélectivité : L’OAS ne retient que les variables, paramètres et relations causales qui sont fonctionnellement pertinents pour la réalisation du but, ignorant délibérément les détails physiques superflus.
  • Déformation fonctionnelle : Les éléments critiques pour la sécurité ou l’efficacité sont mentalement grossis ou accentués par rapport à leur taille ou leur fréquence physique réelle.
  • Concision pragmatique : Le modèle est optimisé pour autoriser des simulations mentales rapides sous contrainte de temps et de mémoire de travail limitée.

5.2 Composantes structurelles des modèles mentaux de l’action

L’architecture interne d’un système d’images opératives comprend plusieurs strates de connaissances articulées entre elles. Elle contient d’abord des connaissances déclaratives relatives à la structure du système technique, aux lois causales qui le régissent et à la topologie de l’espace de travail (savoir quoi). Elle intègre ensuite des connaissances procédurales sous forme de répertoires de règles d’action, de méthodes de diagnostic et de protocoles de transformation de la matière ou de l’information (savoir comment).

De plus, l’OAS intègre des représentations fines des marges de manœuvre spatiotemporelles et des seuils critiques : l’opérateur expert connaît les limites de tolérance de sa machine, le temps de réponse d’un réacteur chimique après injection d’un réactif, ou les marges de dérive acceptables d’un paramètre financier avant déclenchement d’une alerte. Enfin, il incorpore des modèles prospectifs d’états d’erreur qui permettent de détecter les signaux précurseurs d’un incident systémique.

5.3 Développement, mise à jour et dégradation des représentations opératives

L’OAS n’est pas une structure statique transmise passivement par un manuel d’utilisation : il s’élabore lentement à travers l’expérience directe, l’action concrète, l’expérimentation d’erreurs et la réflexivité professionnelle. Cette construction progressive explique pourquoi un travailleur chevronné possède une efficacité opératoire sans commune mesure avec un novice, quand bien même ce dernier disposerait de connaissances théoriques plus fraîches.

Cependant, les représentations opératoires sont sujettes à des pathologies cognitives. Lorsque l’environnement technique change brutalement (modernisation d’un logiciel, modification des processus de production), l’ancien modèle mental peut persister de manière inadéquate : c’est le phénomène de rigidification mentale ou de fixité fonctionnelle. De même, en situation d’automatisation poussée où l’opérateur est relégué à un rôle de simple surveillant passif sans interaction continue avec le procédé, l’OAS subit une dégradation rapide par atrophie cognitive, laissant l’individu démuni en cas de reprise en main manuelle d’urgence.

6. Tâches complètes versus incomplètes : Principes d’analyse et d’organisation du travail

6.1 Le concept fondamental de tâche complète (Vollständige Aufgaben)

L’un des apports les plus déterminants de Winfried Hacker et de la psychologie du travail germanophone à l’ergonomie et à la sociologie des organisations est le concept de tâche complète (vollständige Aufgabe). Une tâche est dite complète lorsqu’elle engage la totalité du cycle de régulation de l’action et permet à l’opérateur de mobiliser l’ensemble des niveaux hiérarchiques de contrôle cognitif.

Une tâche complète se caractérise par la présence simultanée des dimensions suivantes :

  • La préparation et la planification : Le travailleur participe à la définition de ses objectifs, recherche ses informations et élabore lui-même ses stratégies d’action.
  • L’exécution diversifiée : Le travail requiert une variété d’opérations motrices et cognitives, alternant phases sensorimotrices et régulations flexibles.
  • Le contrôle et la rétroaction : L’opérateur peut vérifier directement et de façon autonome les résultats de son activité sans dépendre exclusivement d’une inspection externe.
  • L’alternance hiérarchique : La tâche offre des opportunités de régulation intellectuelle (résolution de problèmes, créativité) combinées à des séquences d’exécution plus routinières.

Sur le plan psychologique, la complétude de la tâche est le vecteur premier du développement des compétences, de la motivation intrinsèque, de l’enrichissement professionnel et du sentiment d’auto-efficacité.

6.2 Typologie et pathologies des tâches incomplètes

À l’opposé de cet idéal émancipateur se trouvent les tâches incomplètes ou parcellisées (unvollständige Aufgaben), historiquement incarnées par le modèle tayloriste et fordiste de l’organisation scientifique du travail, mais aujourd’hui répliquées dans le néo-taylorisme numérique (centres d’appels stéréotypés, modération de contenus sur les plateformes, logistique d’entrepôt guidée par la voix).

Ces organisations du travail opèrent un découplage structurel drastique : la conception, la planification et les méthodes sont confisquées par les bureaux d’études et le management ; le contrôle qualité est externalisé auprès de superviseurs ou d’algorithmes ; l’exécutant est enfermé dans la simple réalisation motrice d’opérations courtes, répétitives et prédéterminées. Ce confinement exclusif au niveau de régulation sensorimoteur ou perceptivo-conceptuel bas engendre des pathologies lourdes : atrophie des capacités intellectuelles, aliénation professionnelle, ennui profond (boreout), passivité acquise et augmentation drastique des troubles musculosquelettiques et anxiodépressifs induits par l’absence totale de marges de régulation.

6.3 Critères d’évaluation de la complétude du travail selon Hacker

Afin d’opérationnaliser l’analyse de l’activité dans les milieux industriels et tertiaires, Hacker a formalisé quatre critères objectifs d’évaluation de la qualité psychologique d’un poste de travail :

  • Le critère de régulabilité (Regulationsspielraum) : Il mesure l’autonomie réelle et les degrés de liberté accordés à l’opérateur dans le choix de ses buts, de ses méthodes, de ses outils et de son rythme de travail.
  • Le critère de variabilité : Il évalue la diversité des exigences sollicitées, évitant la surcharge unilatérale de certains groupes musculaires ou de canaux attentionnels spécifiques.
  • Le critère de transparence : Il atteste de la clarté et de la compréhensibilité des processus sous-jacents, permettant à l’acteur de construire un modèle opératif cohérent du système.
  • Le critère de potentiel d’apprentissage (Lernpotenzial) : Il quantifie les opportunités intrinsèques offertes par le travail d’acquérir continuellement de nouveaux schémas d’action et de développer son autonomie cognitive tout au long de sa carrière.

7. Erreurs d’action et gestion des erreurs : Les contributions majeures de Michael Frese

7.1 Taxonomie et genèse des erreurs d’action

Dans la perspective de la théorie de la régulation de l’action, l’erreur n’est pas appréhendée comme une faute morale, une défaillance aléatoire ou un déficit intrinsèque d’intelligence, mais comme un sous-produit inhérent et inévitable du fonctionnement cognitif humain orienté vers l’adaptation. Michael Frese et ses collaborateurs ont établi une taxonomie rigoureuse des erreurs d’action en les reliant aux phases séquentielles et aux niveaux hiérarchiques de la régulation.

On distingue ainsi les erreurs survenant à chaque étape :

  • Erreurs de but : Choix d’objectifs contradictoires ou inadaptés à l’environnement.
  • Erreurs de diagnostic et d’information : Mauvaise interprétation d’un signal, sur-confiance dans un indice erroné.
  • Erreurs de planification : Omission d’une étape critique, mauvaise anticipation des dépendances temporelles.
  • Erreurs d’exécution : Lapsus d’action (slips) ou erreurs de capture motrice lors du déroulement automatique d’un schéma sensorimoteur.

Frese intègre également les distinctions classiques de James Reason entre erreurs basées sur les habiletés (skill-based), sur les règles (rule-based) et sur les connaissances (knowledge-based), montrant que plus l’environnement est complexe et ouvert, plus les erreurs sont des témoins directs de l’activité exploratoire de l’acteur.

7.2 Prévention des erreurs versus gestion des erreurs (Error Management)

L’apport paradigmatique le plus retentissant de Michael Frese réside dans la distinction fondamentale entre la prévention des erreurs (Error Prevention) et la gestion des erreurs (Error Management). La prévention des erreurs, traditionnellement dominante dans l’ingénierie et le management classique, postule que toute erreur est néfaste et doit être éradiquée à 100 % au moyen de procédures rigides, de contrôles coercitifs et de sanctions disciplinaires. Frese a démontré l’illusion dangereuse d’un tel paradigme dans des environnements complexes : la prévention absolue de l’erreur est non seulement impossible, mais elle conduit à la dissimulation des incidents, à la tétanie des initiatives et à la stagnation de l’apprentissage.

À l’inverse, l’approche de la gestion des erreurs part du constat que les erreurs se produiront inéluctablement. Son objectif est double : premièrement, interrompre rapidement la chaîne causale de l’erreur pour en minimiser les conséquences négatives (dommages matériels, accidents) ; deuxièmement, maximiser l’apprentissage et l’acquisition de nouveaux schémas opératoires à partir de l’incident survenu.

Cette philosophie a donné naissance à l’entraînement à la gestion des erreurs (Error Management Training – EMT). Dans ces programmes de formation, les apprenants sont délibérément placés face à des tâches difficiles où ils sont encouragés à commettre des erreurs dans un environnement psychologiquement sécurisé. Les recherches empiriques de Frese ont prouvé que les individus formés selon la méthode EMT développent une flexibilité cognitive, des compétences métacognitives et une capacité de transfert d’apprentissage vers des tâches inédites nettement supérieures à ceux formés selon les méthodes d’instruction passive sans erreur.

7.3 La culture de gestion des erreurs au niveau organisationnel

Dépassant le niveau individuel, Frese a transposé ces principes à l’échelle des collectifs et des entreprises à travers le concept de culture de gestion des erreurs (Error Management Culture). Une culture d’erreur positive se caractérise par la communication ouverte, explicite et déculpabilisante autour des dysfonctionnements, l’analyse partagée des causes racines et l’entraide immédiate pour corriger les conséquences d’un écart.

Les études quantitatives menées à grande échelle dans divers secteurs industriels et bancaires par Frese et ses collègues ont démontré une corrélation positive et robuste entre une culture constructive de gestion des erreurs, la performance financière à long terme des entreprises et leur taux d’innovation. Loin d’encourager le laxisme, cette approche renforce la sécurité psychologique (au sens d’Amy Edmondson), permettant aux équipes d’expérimenter rapidement, de détecter précocement les dérives de processus et de transformer les inévitables faux pas en leviers collectifs de perfectionnement organisationnel.

8. L’initiative personnelle et les comportements proactifs selon Frese

8.1 Conceptualisation de l’initiative personnelle (Personal Initiative)

Dans un contexte économique globalisé caractérisé par la volatilité, l’incertitude et la décentralisation des décisions, le simple respect conformiste des prescriptions du poste ne suffit plus à garantir la pérennité organisationnelle. C’est à partir de ce constat que Michael Frese a forgé le concept d’initiative personnelle (Personal Initiative – PI), ancré directement dans les fondements de la théorie de la régulation de l’action.

L’initiative personnelle est définie comme un syndrome comportemental de travail caractérisé par trois critères cardinaux indissociables :

  • Le comportement auto-démarré (Self-starting) : L’employé fixe des buts qui vont au-delà de ce qui lui est explicitement prescrit dans sa fiche de poste, sans attendre d’ordre hiérarchique ni d’instruction explicite.
  • La proactivité (Proactive) : L’action est orientée vers le long terme ; l’individu anticipe les opportunités futures, les goulets d’étranglement potentiels et les besoins émergents des clients ou de l’organisation.
  • La persistance (Persistent) : Face aux revers initiaux, aux échecs temporaires, à la résistance au changement de la hiérarchie ou aux obstacles matériels, l’acteur maintient son effort et reconfigure ses stratégies jusqu’à l’atteinte du but auto-assigné.

L’initiative personnelle se distingue nettement des comportements de citoyenneté organisationnelle (Organizational Citizenship Behavior – OCB) qui relèvent davantage de la complaisance sociale ou de l’entraide spontanée : la PI est une démarche transformative, axée sur la résolution de problèmes et la modification concrète des modes de fonctionnement établis.

8.2 Antécédents dispositionnels et environnementaux de l’initiative

Le modèle intégrateur développé par Frese articule des déterminants distaux et proximaux pour expliquer l’émergence de l’initiative personnelle. Parmi les facteurs individuels, le sentiment d’auto-efficacité spécifique au travail (self-efficacy), le besoin d’accomplissement, l’orientation vers le contrôle et la flexibilité cognitive constituent des prérequis dispositionnels déterminants.

Cependant, la théorie insiste avec force sur la primauté des facteurs environnementaux et organisationnels. L’initiative personnelle ne peut éclore dans un milieu répressif ou hyper-contrôlé. Les antécédents fondamentaux au niveau du design du travail sont :

  • Une large autonomie décisionnelle (marges de régulation étendues) ;
  • Une forte complexité cognitive des tâches (qui stimule la pensée prospective) ;
  • Un climat de soutien du leadership et de tolérance aux erreurs.

La charge de travail exerce quant à elle un effet modérateur non linéaire : un niveau modéré de défi stimule l’initiative, tandis qu’une surcharge quantitative chronique paralyse la capacité d’anticipation en confinant l’opérateur dans la gestion d’urgence au jour le jour.

8.3 Conséquences professionnelles et organisationnelles de l’initiative personnelle

Les répercussions de l’initiative personnelle sont massives à tous les niveaux du système socio-économique. Au plan individuel, les travailleurs qui démontrent une forte proactivité bénéficient d’une employabilité accrue, d’une progression de carrière plus rapide, de salaires supérieurs et d’une meilleure capacité d’adaptation lors des restructurations d’entreprises. Au niveau des organisations, la somme des initiatives individuelles et d’équipe alimente l’amélioration continue des processus (kaizen), réduit les temps d’arrêt non planifiés et démultiplie l’innovation de produit et de service.

Toutefois, la recherche menée par Frese a également exploré les effets de bord et les zones de tension. En l’absence de ressources de soutien organisationnel suffisantes ou en présence d’une hiérarchie autoritaire, une forte initiative personnelle peut engendrer des frictions interpersonnelles aiguës et mener l’employé à l’épuisement émotionnel (burnout), consécutif à une lutte permanente contre l’inertie institutionnelle.

9. Régulation de l’action, stress au travail et santé psychologique

9.1 Les entraves à la régulation de l’action (Regulation Obstacles)

La théorie de la régulation de l’action propose une grille de lecture étiologique unique des risques psychosociaux et du stress professionnel à travers la théorie des entraves à la régulation (Regulationshindernisse). Dans ce modèle, le stress n’est pas simplement une réaction émotionnelle subjective, mais la conséquence directe de l’incapacité objective ou de la difficulté accrue à mener une action dirigée vers un but à son terme régulier.

On identifie trois grandes catégories de stresseurs cognitifs :

  • Les obstacles à la régulation (Regulation Obstacles) : Interruptions constantes du travail, pannes matérielles récurrentes, logiciels inadaptés, informations manquantes ou contradictoires. Ces obstacles forcent l’opérateur à déployer des détours d’action énergivores pour contourner le problème.
  • Les incertitudes de régulation (Regulation Uncertainty) : Buts ambigus, critères d’évaluation flous, absence de visibilité sur les priorités organisationnelles, instabilité des consignes.
  • Les surcharges de régulation (Regulation Overload) : Pression temporelle extrême forçant l’accélération artificielle du traitement de l’information et exigences contradictoires (injonctions paradoxales exigeant simultanément une vitesse maximale et une qualité sans défaut).

9.2 Mécanismes d’épuisement cognitif et émotionnel

Chaque fois qu’un obstacle surgit dans le flux d’action, la boucle de rétroaction est brutalement rompue. L’opérateur doit mobiliser un effort de compensation régulatrice (Kompensationsaufwand) intense : il doit commuter en urgence vers le niveau de régulation intellectuel, suspendre son plan en cours, stocker l’état de sa tâche dans une mémoire de travail saturée, élaborer un plan de contingence, puis revenir à sa tâche initiale en subissant le coût cognitif du réengagement attentionnel.

Cette sur-sollicitation permanente engendre une fatigue cognitive cumulée, une hausse prolongée de la charge allostatique (sécrétion de cortisol et d’adrénaline) et, à terme, un état d’épuisement professionnel. Lorsque l’opérateur constate que, malgré tous ses efforts de compensation, la structure organisationnelle l’empêche systématiquement de réaliser un travail de qualité (conflit de qualité empêchée), il développe un sentiment d’impuissance acquise, prélude à la dépression et au désengagement au travail.

9.3 Le rôle protecteur de l’autonomie et des marges de manœuvre

À l’instar du modèle Job Demands-Resources de Karasek et Bakker, la théorie de la régulation de l’action démontre scientifiquement le rôle éminemment protecteur de l’autonomie décisionnelle (Handlungsspielraum). Disposer de marges de manœuvre temporelles, méthodologiques et organisationnelles agit comme un puissant tampon protecteur (ressource modératrice) face aux contraintes du travail.

L’autonomie permet au professionnel d’ajuster son rythme de travail en fonction de ses fluctuations physiologiques de vigilance, de faire des micro-pauses réparatrices lorsqu’un pic d’attention a été franchi, de choisir l’ordre de ses tâches pour optimiser son énergie mentale et d’adapter ses méthodes de régulation pour absorber les imprévus sans s’épuiser. De plus, la complétude de la tâche renforce le sentiment d’auto-détermination et de compétence, transformant les exigences professionnelles en défis stimulants favorables à la santé mentale et à l’épanouissement psychologique.

10. Applications entrepreneuriales, leadership et formation à l’action

10.1 La théorie de l’action appliquée à l’entrepreneuriat

L’une des percées contemporaines les plus remarquables de Michael Frese réside dans l’application de la théorie de la régulation de l’action au phénomène entrepreneurial. Récusant les théories classiques focalisées sur les traits de personnalité immuables (le « gène » de l’entrepreneur), Frese analyse l’entrepreneuriat sous l’angle des caractéristiques des processus d’action (Action Characteristics Approach).

Les recherches menées auprès de milliers de créateurs d’entreprise en Afrique, en Asie, en Europe et en Amérique latine ont mis en évidence trois archétypes de planification :

  • La planification active : Caractérisée par une orientation vers le long terme, l’anticipation proactive des risques et la préparation de plans de secours structurés.
  • La planification réactive : L’entrepreneur est purement passif et ne réagit qu’aux crises immédiates au fur et à mesure qu’elles surviennent.
  • L’approche opportuniste : Navigation au gré des circonstances sans but directeur stabilisé.

Les données démontrent que les entrepreneurs appliquant une planification active combinée à une pratique délibérée et à un feedback client immédiat obtiennent une croissance de leur chiffre d’affaires, une rentabilité et une résilience économique nettement supérieures à toutes les autres approches.

10.2 Conception de programmes de formation orientés vers l’action

S’appuyant sur ces validations empiriques, Frese et son équipe ont conçu des programmes novateurs de formation à l’action entrepreneuriale (Action-Oriented Training – STEP). Contrairement aux formations traditionnelles en gestion axées sur la transmission magistrale de théories comptables et marketing déconnectées de la pratique, l’approche par l’action s’appuie sur le principe fondamental de l’apprentissage par l’expérience structurée.

Durant ces cursus, les participants ne se contentent pas d’écouter des cours : ils doivent concevoir, démarrer et tester immédiatement une micro-activité commerciale réelle dès les premiers jours du programme. Ils sont entraînés à formuler des buts audacieux, à solliciter des feedbacks directs auprès du marché, à gérer des simulations de crises et d’échecs commerciaux, et à développer une posture d’auto-démarrage permanent. Les essais contrôlés randomisés (RCT) conduits sous l’égide de la Banque Mondiale ont prouvé que ces interventions axées sur l’initiative personnelle génèrent des augmentations durables de revenus et de créations d’emplois, surpassant largement les programmes de formation conventionnels.

10.3 Leadership habilitant et facilitation de l’action

La théorie de la régulation de l’action redéfinit en profondeur le rôle managérial à travers le prisme du leadership habilitant (Empowering Leadership). Dans ce paradigme, le supérieur hiérarchique n’est plus un contrôleur d’opérations élémentaires ni un prescripteur autoritaire d’ordres fermés, mais un architecte des conditions d’action.

Le manager facilitateur d’action assume trois responsabilités clés :

  • La conception de tâches complètes : Il délègue des pans entiers d’activité en veillant à ce que les collaborateurs disposent des pouvoirs de décision nécessaires pour planifier, exécuter et vérifier leur propre travail.
  • La régulation par les objectifs et le feedback : Il négocie des buts ambitieux mais clairs, tout en fournissant des rétroactions régulières, descriptives et non évaluatives, sans intrusion micro-managériale.
  • La protection des marges de manœuvre : Il agit comme un bouclier contre les perturbations bureaucratiques externes, autorise le droit à l’erreur et valorise activement les comportements d’auto-démarrage et de proactivité au sein de son équipe.

11. Outils diagnostiques et méthodologies d’évaluation de la régulation de l’action

11.1 L’instrument TBS (Tätigkeitsbewertungssystem)

L’un des fleurons méthodologiques de l’école de Dresde est le système d’évaluation des activités professionnelles (Tätigkeitsbewertungssystem – TBS), développé par Winfried Hacker et ses collaborateurs. Le TBS est un instrument d’analyse ergonomique standardisé conçu pour mesurer objectivement le potentiel de développement de la personnalité et les exigences cognitives inhérentes à un poste de travail.

Le protocole méthodologique du TBS refuse de s’en remettre uniquement à des questionnaires d’auto-évaluation subjective, trop sensibles aux biais d’auto-complaisance ou d’habituation. Il repose sur l’observation participante prolongée par des experts entraînés, combinée à des entretiens semi-directifs structurés et à l’analyse minutieuse des modes opératoires réels. Le TBS évalue l’ampleur des marges de décision (planification autonome), la variété des exigences sensorimotrices et intellectuelles, le niveau de coopération requis et les opportunités d’apprentissage offertes par la tâche.

11.2 L’instrument VERA (Verfahren zur Ermittlung von Regulationserfordernissen)

Conçu par Walter Volpert et Christian Oesterreich, le VERA (Procédure de détermination des exigences de régulation) est un outil diagnostique complémentaire focalisé sur le niveau hiérarchique de contrôle cognitif imposé par les tâches industrielles et de service. Le VERA évalue de manière rigoureuse le degré de liberté intellectuelle accordé à l’opérateur.

L’instrument classe les postes de travail selon une échelle hiérarchique précise :

  • Niveau 1 : Régulation sensorimotrice pure : Processus totalement contraints, travail cadencé sans aucun choix procédural.
  • Niveau 2 : Régulation flexible par règles : Application de protocoles préétablis avec choix conditionnels limités.
  • Niveau 3 : Régulation intellectuelle partielle : Résolution de problèmes opérationnels locaux dans un cadre fixé.
  • Niveau 4 : Régulation intellectuelle complète : Définition autonome de stratégies globales, conception de plans d’action originaux et anticipation d’états systémiques complexes.

Le VERA permet aux ingénieurs méthodes et aux psychologues du travail de concevoir des postes évitant le sous-emploi cognitif et favorisant la qualification continue des salariés.

11.3 L’instrument RHIA (Regulationshindernisse in der Arbeit)

Développé pour mesurer de manière symétrique les facteurs de charge mentale et d’entrave opérationnelle, l’instrument RHIA (Procédure d’analyse des obstacles à la régulation dans le travail) identifie systématiquement les stresseurs ergonomiques et organisationnels qui perturbent le flux d’action.

Le RHIA quantifie avec précision :

  • La fréquence et la durée des interruptions de tâche (appels intempestifs, sollicitations désordonnées) ;
  • Les entraves matérielles (lenteur des outils informatiques, outillage défectueux) ;
  • Les divergences informationnelles (consignes ambiguës, manque de données indispensables) ;
  • Le coût en temps et en énergie mentale des détours d’action imposés pour accomplir la tâche malgré ces dysfonctionnements.

Intégré dans les audits de risques psychosociaux (RPS) et les démarches de prévention des accidents du travail, le diagnostic RHIA offre des indicateurs matériels précis pour guider la refonte ergonomique des environnements professionnels complexes.

12. Perspectives contemporaines, mutations numériques et bilan critique

12.1 La régulation de l’action à l’ère de l’intelligence artificielle et de l’automatisation

L’avènement de l’intelligence artificielle générative, des algorithmes d’apprentissage profond et des systèmes robotiques autonomes bouleverse en profondeur les architectures de travail traditionnelles. Dans ce nouvel écosystème sociotechnique, la théorie de la régulation de l’action apporte un éclairage indispensable sur les risques de dé-régulation cognitive humaine.

Lorsque des systèmes d’IA prennent en charge non seulement l’exécution mécanique, mais également les phases de pronostic, de recherche d’information et d’élaboration des plans d’action, le travailleur humain risque d’être relégué au rôle d’approbateur passif (human-in-the-loop résiduel). Cette situation entraîne une perte rapide du modèle opératif interne (OAS) et une atrophie des compétences critiques. La théorie de l’action plaide pour une ingénierie de la co-régulation dynamique humain-machine, où les outils d’IA doivent être conçus pour agir comme des amplificateurs de l’agentivité humaine, préservant la transparence des algorithmes et maintenant la capacité de contrôle intellectuel de l’opérateur en toutes circonstances.

12.2 La théorie de l’action face au travail à distance et aux organisations agiles

La généralisation du télétravail, des collectifs distribués et des méthodes organisationnelles agiles (Scrum, Kanban, Holacratie) illustre une convergence remarquable avec les préceptes de la Handlungsregulationstheorie. Le travail à distance amplifie drastiquement le besoin d’auto-démarrage, de structuration autonome des buts et d’auto-régulation temporelle chez les collaborateurs.

Cependant, il pose le défi majeur de la construction d’images opératives partagées au sein d’équipes dispersées géographiquement, en l’absence de signaux contextuels informels et de rétroactions kinesthésiques directes. De leur côté, les démarches agiles formalisent directement la séquence complète d’action à l’échelle collective : redéfinition itérative des buts (sprint planning), régulation continue (daily stand-ups), clôture par traitement de feedback immédiat (sprint review) et révision réflexive des schémas d’action (retrospective), prouvant la fécondité contemporaine de ces principes d’action autorégulée.

12.3 Bilan critique, limites épistémologiques et défis futurs

En dépit de sa robustesse théorique et méthodologique indiscutable, la théorie de la régulation de l’action a fait l’objet de plusieurs réserves critiques au sein des sciences sociales et de la psychologie contemporaine. Certains auteurs lui ont reproché une empreinte rationaliste et cybernétique trop marquée, tendant à modéliser le travailleur comme un processeur d’information et un planificateur hyper-rationnel, sous-estimant parfois la part des pulsions inconscientes, de l’intuition non formalisable, des dynamiques affectives et des conduites impulsives.

De même, la dimension relationnelle, le travail émotionnel (au sens d’Arlie Hochschild) et les dynamiques de pouvoir interindividuelles ont été historiquement moins théorisés que l’interaction technique entre l’homme et l’objet de travail, bien que les travaux récents de Frese sur l’initiative personnelle et le leadership aient largement comblé ces lacunes. Enfin, la transférabilité universelle des concepts de proactivité et de hiérarchie d’action doit continuer à être testée face à des cultures organisationnelles caractérisées par une très forte distance hiérarchique ou un collectivisme rigide.

Malgré ces frontières de recherche, la théorie de la régulation de l’action demeure l’un des monuments les plus solides, cohérents et humanistes de la psychologie appliquée mondiale. En plaçant l’action intentionnelle, l’apprentissage continu et le refus de l’aliénation cognitive au centre de sa vision du travail humain, elle offre aux ergonomes, aux managers, aux développeurs de technologies et aux chercheurs un cadre conceptuel puissant pour bâtir les organisations de demain : des organisations où la performance technico-économique ne s’obtient jamais au détriment de l’intelligence, de l’autonomie et de la santé des acteurs qui la font vivre.

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Citer cet article

memjavad (2026, septembre 4). Théorie de la régulation de l’action – Michael Frese et Winfried Hacker. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-regulation-action-frese-hacker/
memjavad. “Théorie de la régulation de l’action – Michael Frese et Winfried Hacker.” Base de données de psychologie en français, 4 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-regulation-action-frese-hacker/.
memjavad. “Théorie de la régulation de l’action – Michael Frese et Winfried Hacker.” Base de données de psychologie en français. septembre 4, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-regulation-action-frese-hacker/.