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Théorie du contrôle social informel selon l’âge – Robert J. Sampson & John H. Laub

Analyse approfondie de la théorie du contrôle social informel selon l’âge de Sampson et Laub : parcours de vie, points tournants et désistement du crime.

PUBLIÉ

La compréhension des dynamiques criminelles a longtemps été polarisée entre deux paradigmes théoriques opposés au sein des sciences sociales : d’une part, un déterminisme dispositionnel affirmant la fixité précoce des propensions délictuelles dès l’enfance, et d’autre part, un sociologisme structurel focalisé sur les contraintes macroéconomiques immédiates sans considération pour l’épaisseur temporelle des biographies individuelles. C’est précisément au confluent de ces impasses épistémologiques que s’inscrit la contribution fondamentale de Robert J. Sampson et John H. Laub. En élaborant la théorie du contrôle social informel selon l’âge (Age-Graded Theory of Informal Social Control), les deux criminologues américains ont profondément révolutionné l’étude des carrières délinquantes, en démontrant que le cours d’une vie n’est jamais définitivement scellé par les traumatismes ou les transgressions de l’adolescence.

Leur démarche scientifique repose sur une intuition sociologique majeure : si les comportements antisociaux manifestent une indiscutable continuité au fil du temps, cette stabilité n’est pas le produit inéluctable d’un trait de personnalité immuable, mais le résultat d’un cumul d’inadaptations et de ruptures institutionnelles. Réciproquement, l’entrée dans l’âge adulte ouvre un champ d’opportunités relationnelles et professionnelles capables d’infléchir radicalement les trajectoires les plus compromises. En réhabilitant la plasticité humaine à travers le prisme du contrôle social informel, Sampson et Laub proposent une lecture dynamique où le désistement criminel s’analyse comme un processus d’investissement réciproque au sein des institutions cardinales de la vie quotidienne que sont la famille, le travail et la communauté.

Cet article propose une exploration exhaustive et systématique de ce cadre théorique majeur de la criminologie contemporaine. En retraçant la genèse de l’ouvrage séminal Crime in the Making: Pathways and Turning Points Through Life (1993) jusqu’aux prolongements longitudinaux de Shared Beginnings, Divergent Lives (2003), nous analyserons l’appareillage conceptuel, les innovations méthodologiques, les débats épistémologiques avec les théories rivales ainsi que les retombées concrètes de ces travaux sur les politiques pénales et la réhabilitation sociale.

1. Introduction et fondements épistémologiques de la théorie de Sampson et Laub

1.1 Genèse et contexte intellectuel de la théorie du parcours de vie

L’émergence de la théorie du contrôle social informel selon l’âge s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire de la sociologie et de la psychologie du développement. Au cours des années 1970 et 1980, les sciences du comportement étaient largement dominées par des modèles statiques, fragmentés en disciplines étanches. La criminologie traditionnelle oscillait entre des approches transversales (cross-sectional), qui analysaient les corrélats immédiats du crime à un instant précis, et des approches psychologiques déterministes postulant que les tendances antisociales étaient définitivement cristallisées dès les premières années de la socialisation primaire.

Face à ces limites, la perspective du parcours de vie (Life-Course Perspective), formalisée initialement par des sociologues tels que Glen H. Elder Jr. dans son étude classique Children of the Great Depression, est venue apporter un cadre conceptuel novateur. Elder a démontré que les trajectoires individuelles ne sont pas de simples déroulements biologiques, mais des constructions socio-historiques façonnées par des transitions de statut et des événements historiques majeurs. Le parcours de vie s’y définit comme une séquence temporelle de rôles sociaux, d’expériences et d’opportunités structurée par des normes institutionnelles.

Sampson et Laub ont saisi la puissance heuristique de cette perspective pour surmonter le grand paradoxe de la criminologie : comment concilier le fait empiriquement avéré que la délinquance juvénile prédit fortement la criminalité adulte avec le constat tout aussi indéniable que la vaste majorité des adolescents délinquants cessent leurs activités illicites à l’âge adulte ? En intégrant la perspective du parcours de vie, les auteurs ont cherché à bâtir un modèle théorique capable d’expliquer simultanément la continuité des conduites antisociales et la survenue de changements qualitatifs radicaux au fil de l’existence.

1.2 L’articulation du contrôle social informel et de la temporalité

Le concept de contrôle social informel constitue le pilier sociologique du modèle de Sampson et Laub. Contrairement au contrôle formel, qui s’exerce par le truchement des institutions judiciaires, des forces de l’ordre et des sanctions pénales explicites, le contrôle informel émane des micro-processus relationnels et affectifs ancrés dans les interactions quotidiennes. Il s’agit des mécanismes implicites par lesquels les individus sont régulés et encouragés à respecter les normes conventionnelles par le biais de leurs attachements interpersonnels, de leurs obligations réciproques et de leurs attentes mutuelles.

L’innovation majeure de Sampson et Laub réside dans l’indexation de ce contrôle social sur l’axe du temps biographique. Les sources, la nature et l’intensité du contrôle social informel ne sont pas immuables : elles se métamorphosent au fur et à mesure que l’individu traverse les différentes étapes du développement. Durant la petite enfance et l’enfance, le contrôle s’enracine principalement dans la matrice familiale à travers la supervision parentale, la discipline cohérente et l’attachement émotionnel. À l’adolescence, l’arène de régulation s’étend à l’école, aux pairs et aux activités communautaires. À l’âge adulte, ce sont le monde du travail, l’engagement conjugal et les responsabilités parentales qui prennent le relais comme structures primordiales de conformité.

Cette régulation normative opère de manière subtile : l’individu ne s’abstient pas de commettre des délits par simple crainte de la punition légale, mais parce qu’il possède des amarres sociales solides dont la destruction entraînerait un coût affectif, matériel et symbolique prohibitif. Le contrôle informel transforme la conformité en un intérêt subjectif direct et socialement situé.

1.3 Les postulats centraux de l’ouvrage fondateur de 1993 (Crime in the Making)

Dans leur monographie de référence, Crime in the Making: Pathways and Turning Points Through Life, publiée en 1993, Robert Sampson et John Laub formulent une armature théorique articulée autour de trois thèses interdépendantes qui rompent avec les paradigmes criminologiques prédominants de l’époque :

  • La médiation structurelle par les micro-processus : Les variables structurelles globales (pauvreté matérielle, désorganisation sociale, statut socio-économique des parents, instabilité résidentielle) n’exercent pas un impact direct et mécanique sur le comportement de l’enfant. Leurs effets sont presque totalement médiatisés par les processus de régulation informelle au sein de la famille et du cadre scolaire.
  • La continuité cumulative et l’inadaptation comportementale : Les conduites antisociales précoces ont tendance à persister dans le temps non pas nécessairement en raison d’une essence criminelle inaltérable, mais parce qu’elles déclenchent un mécanisme de désavantage cumulatif, érodant progressivement les opportunités scolaires, professionnelles et relationnelles futures.
  • La plasticité adulte via le capital social : Indépendamment de la gravité de la délinquance juvénile passée, l’attachement adulte à des institutions sociales conventionnelles (comme un mariage stable ou un travail sécurisé) génère du capital social et constitue un puissant levier de bifurcation trajectorielle, ouvrant la voie au désistement criminel.

En mobilisant la notion de capital social empruntée à James Coleman, Sampson et Laub soulignent que les relations humaines stables constituent des ressources tangibles qui facilitent l’action prosociale et augmentent le coût perçu de toute transgression comportementale.

2. L’héritage méthodologique : La réanalyse des données longitudinales des Glueck

2.1 L’étude historique de Sheldon et Eleanor Glueck (1950)

Pour fonder empiriquement leur théorie, Sampson et Laub ont accompli un tour de force archivistique et méthodologique en exhumant les données de l’une des recherches les plus ambitieuses de l’histoire des sciences sociales américaines : l’étude longitudinale menée par Sheldon et Eleanor Glueck à partir de 1939 à l’Université Harvard, dont les premiers résultats majeurs furent publiés en 1950 dans Unraveling Juvenile Delinquency.

Les époux Glueck avaient constitué un échantillon apparié particulièrement rigoureux comprenant 500 jeunes garçons délinquants institutionnalisés dans les écoles correctionnelles du Massachusetts et 500 garçons non délinquants issus des écoles publiques des quartiers défavorisés de Boston. Les deux groupes avaient été minutieusement appariés cas par cas sur la base de l’âge, de l’origine ethnoculturelle, du quotient intellectuel mesuré et du niveau socio-économique du quartier de résidence, afin d’isoler les facteurs de différenciation comportementale.

Le protocole de collecte des Glueck était d’une densité exceptionnelle pour l’époque : examens médicaux complets, évaluations somatotypiques, tests psychologiques projectifs (Rorschach), entretiens approfondis avec les sujets, leurs familles, leurs enseignants, leurs voisins, leurs employeurs, ainsi que le dépouillement minutieux de leurs dossiers scolaires, sociaux et judiciaires. Les sujets furent suivis à trois âges charnières : à 14 ans en moyenne lors du premier contact, puis à 25 ans et à 32 ans. Malgré cette richesse descriptive sans précédent, l’approche des Glueck fut durement rejetée par la sociologie dominante des années 1950-1960, notamment par Edwin Sutherland, qui lui reprochait son caractère purement descriptif, son absence de cadre théorique unifié et son éclectisme biologique jugé désuet.

2.2 La redécouverte et la restauration des données par Sampson et Laub

À la fin des années 1980, Robert Sampson et John Laub découvrent par hasard que l’intégralité des archives physiques brutes de l’étude des Glueck (des dizaines de boîtes en carton contenant les dossiers originaux, les notes de terrain manuscrites et les rapports médico-sociaux) reposait dans les sous-sols de la bibliothèque de la faculté de droit de Harvard (Harvard Law School Library).

Les deux chercheurs entreprennent alors un titanesque travail de restauration, de codification et d’informatisation de cette base de données historique. Ils reconstruisent les parcours biographiques longitudinaux en harmonisant les variables de l’époque avec les standards les plus exigeants de la statistique contemporaine. Plus encore, dans le cadre de leur second projet d’envergure qui culminera avec l’ouvrage Shared Beginnings, Divergent Lives: Delinquent Boys to Age 70 (2003), ils parviennent à retrouver et à pister prospectivement les sujets survivants de l’échantillon jusqu’à l’âge vénérable de 70 ans.

Ce suivi sur près de six décennies représente la plus longue étude prospective de cohorte jamais menée en criminologie. Sampson et Laub ont su combiner avec une rare élégance des analyses quantitatives sophistiquées (modélisations de trajectoires, équations structurelles, modèles à effets fixes) et des analyses qualitatives approfondies basées sur des entretiens d’histoire de vie semi-directifs menés auprès des participants âgés.

2.3 Validité empirique et représentativité de la cohorte d’origine

L’exploitation de la cohorte des Glueck pose inévitablement la question de la validité écologique et de la transférabilité des conclusions empiriques. La cohorte est composée exclusivement d’hommes blancs nés entre 1924 et 1935, ayant grandi dans un environnement urbain déshérité (le Boston de la Grande Dépression) et ayant vécu le choc sociétal de la Seconde Guerre mondiale puis la prospérité économique d’après-guerre.

Cette spécificité socio-historique soulève des interrogations légitimes : les mécanismes de réinsertion par le mariage stable et le travail manufacturier plein emploi observés chez ces hommes des années 1950 sont-ils transposables aux minorités ethniques contemporaines, aux femmes, ou aux délinquants évoluant dans une économie post-industrielle précarisée ? Sampson et Laub reconnaissent pleinement cette inscription contextuelle, mais démontrent avec force que si la forme concrète des institutions change au fil de l’histoire, les principes fondamentaux du contrôle social informel et de l’attachement relationnel demeurent universels.

La base des Glueck réhabilitée est devenue un laboratoire théorique incomparable pour tester des hypothèses longitudinales impossibles à vérifier sur des cohortes à court terme, confirmant le statut pionnier de cette recherche dans l’histoire de la criminologie empirique mondiale.

3. Les concepts fondamentaux : Continuité cumulative vs désistement criminel

3.1 Le mécanisme d’inadaptation cumulative (Cumulative Disadvantage)

L’un des apports conceptuels les plus décisifs de Sampson et Laub réside dans la modélisation du désavantage cumulatif (Cumulative Disadvantage). Ce concept permet de déconstruire l’illusion d’une prédétermination biologique ou caractérielle absolue de la carrière criminelle en mettant en lumière les chaînes de causalité sociale qui enferment l’individu dans la déviance.

Le mécanisme fonctionne comme une cascade d’opportunités compromises : un enfant manifestant des troubles du comportement précoces risque d’expérimenter le rejet parental et l’échec scolaire. Ce décrochage précoce l’oriente vers des réseaux de pairs marginaux, favorisant l’entrée dans la délinquance formelle. Dès lors que le système de justice des mineurs intervient de façon punitive (arrestations, placements en foyer fermé, incarcérations), ces sanctions formelles opèrent une coupure structurelle avec les filières d’intégration normales.

L’étiquetage pénal et l’incarcération détruisent le capital social naissant, interrompent l’acquisition de compétences éducatives et rendent l’accès ultérieur au marché de l’emploi formel extrêmement ardu. Ainsi, la persistance criminelle à l’âge adulte ne résulte pas seulement de dispositions individuelles précoces, mais de l’effet cumulé des portes qui se ferment successivement devant le sujet en raison des conséquences institutionnelles et relationnelles de ses actes antérieurs.

3.2 Le concept de désistement comme processus dynamique

À l’opposé des perspectives traditionnelles qui appréhendaient l’arrêt des délits comme un événement binaire et soudain (l’individu commet des infractions puis s’arrête du jour au lendemain), Sampson et Laub conceptualisent le désistement criminel (Desistance from Crime) comme un processus développemental étalé dans le temps, non linéaire, progressif et complexe.

Le désistement ne se réduit pas à une simple absence d’actes illicites ; il correspond à un changement structurel dans le mode d’existence et les investissements relationnels du sujet. Ce processus implique fréquemment des phases de rechute, d’hésitations, de ralentissement de la fréquence des délits (décélération), de diminution de leur gravité (spécialisation ou désescalade) avant d’aboutir à un retrait durable de la criminalité.

Les auteurs insistent sur le fait que le désistement est entretenu et soutenu par des boucles de rétroaction positive : à mesure qu’un ancien délinquant s’investit dans des rôles sociaux prosociaux, les récompenses matérielles et affectives qu’il en retire renforcent son sentiment d’auto-efficacité et consolident son identité conventionnelle, rendant le retour aux activités illicites de plus en plus coûteux et psychologiquement insatisfaisant.

3.3 La dialectique entre stabilité relative et changement potentiel

La théorie du contrôle social informel selon l’âge opère une synthèse élégante entre deux réalités empiriques qui ont longtemps déchiré la communauté scientifique : l’hétérogénéité persistante (la stabilité des écarts interindividuels de propension délictuelle) et la dépendance d’état (l’impact direct des événements et transitions de vie sur la probabilité future d’infraction).

Sampson et Laub récusent le postulat selon lequel la trajectoire d’un individu serait tracée de manière inexorable par ses antécédents juvéniles. Ils démontrent que si la stabilité comportementale est statistiquement dominante en l’absence d’intervention ou de transformation relationnelle, elle n’a rien d’une fatalité ontologique. Le parcours de vie demeure intrinsèquement ouvert à la plasticité comportementale.

Leur modèle propose ainsi une vision probabiliste et non déterministe : une délinquance précoce sévère augmente incontestablement le risque de criminalité adulte par le jeu du désavantage cumulatif, mais la rencontre avec des structures de soutien social et des opportunités d’investissement prosocial adulte peut neutraliser ce risque et catalyser un changement comportemental spectaculaire.

4. Les points tournants (Turning Points) : Mécanismes de bifurcation de trajectoire

4.1 Définition et typologie des points tournants

Au cœur de l’appareillage conceptuel de Sampson et Laub se trouve la notion de point tournant (Turning Point). Emprunté à la sociologie du parcours de vie, le point tournant se distingue d’une banale transition de statut en ce qu’il modifie radicalement la direction de la trajectoire biographique d’un individu, opérant une véritable bifurcation existentielle.

Dans leurs travaux empiriques, les auteurs identifient plusieurs points tournants majeurs au début et au cours de l’âge adulte :

  • Le mariage stable et de qualité : L’engagement affectif profond avec une conjointe conventionnelle.
  • L’accès à un emploi stable et valorisant : L’intégration durable dans le marché du travail formel.
  • Le service militaire : En particulier durant les périodes de conscription comme la Seconde Guerre mondiale ou la guerre de Corée, qui a offert à de nombreux jeunes délinquants une opportunité de resocialisation intensive.
  • Le changement d’environnement résidentiel : Le déménagement physique permettant de rompre brutalement avec les réseaux d’influence délinquants locaux.

Ces événements ne fonctionnent pas comme des baguettes magiques instantanées, mais comme des catalyseurs structurels qui modifient l’écologie sociale dans laquelle évolue le sujet.

4.2 Les quatre mécanismes causaux sous-jacents aux points tournants

Pour expliquer comment ces points tournants parviennent concrètement à enrayer des carrières délinquantes solidement ancrées, Sampson et Laub identifient quatre mécanismes psychosociaux et écologiques fondamentaux :

  1. Le découpage d’avec le passé (Knifing Off) : Les points tournants efficaces créent une rupture spatiale, relationnelle et symbolique avec le milieu délinquant antérieur. L’enrôlement militaire ou le mariage coupe littéralement l’individu de ses anciens réseaux de pairs déviants et des opportunités criminelles associées.
  2. L’apport d’une supervision et d’une régulation directe et indirecte : La conjointe ou l’employeur exercent une surveillance bienveillante mais ferme sur les routines quotidiennes, limitant les occasions de dérive et régulant les conduites à risque (comme la consommation excessive d’alcool).
  3. La restructuration des activités routinières : En lien direct avec la théorie des activités routinières de Lawrence Cohen et Marcus Felson, l’engagement marital et professionnel absorbe le temps structuré de la journée, orientant la vie de l’individu vers des activités domestiques et professionnelles diurnes, incompatibles avec la délinquance de rue nocturne.
  4. L’opportunité de transformation identitaire (Identity Transformation) : Le point tournant offre un nouveau statut socialement valorisé (celui de bon époux, de père de famille dévoué, d’artisan respecté), permettant à l’individu de reconstruire l’estime de soi et d’endosser une identité incompatible avec le statut d’inadapté social ou de criminel.

4.3 La temporalité et l’accumulation d’effets dans la bifurcation

La bifurcation de trajectoire induite par un point tournant n’est que rarement un choix conscient, héroïque et prémédité. L’une des découvertes les plus subtiles de Sampson et Laub dans Shared Beginnings, Divergent Lives est le concept de désistement par défaut (Desistance by Default).

Bien souvent, les individus ne décident pas délibérément, un matin, d’abandonner le crime pour toujours. Ils s’engagent dans une relation amoureuse ou acceptent un emploi par simple opportunité ou nécessité immédiate. Progressivement, jour après jour, les petites obligations quotidiennes (se lever pour aller travailler, payer le loyer, passer du temps avec les enfants) s’accumulent et enserrent l’individu dans un tissu serré d’engagements prosociaux.

Sans avoir théorisé leur propre rédemption, ces hommes se retrouvent pris au piège positif de la conformité : le coût subjectif et objectif d’un retour à la délinquance est devenu immensément supérieur aux bénéfices éphémères du crime. Le temps et l’accumulation silencieuse de capital social transforment ainsi une simple opportunité contextuelle en une bifurcation biographique pérenne.

5. L’enfance et la jeunesse : Facteurs structurels et médiations familiales

5.1 L’impact indirect des variables structurelles et écologiques

L’analyse des premières étapes de la vie constitue le premier volet de la modélisation de 1993. Sampson et Laub s’attaquent vigoureusement aux théories sociologiques déterministes qui postulent un lien causal direct et quasi mécanique entre la précarité socio-économique, la marginalité spatiale et la criminalité juvénile.

En réanalysant les données des Glueck à l’aide de modélisations causales par équations structurelles, ils démontrent de manière irréfutable que les facteurs macro-structurels tels que le faible revenu parental, le surpeuplement du logement, le niveau d’instruction limité des parents, ou la désorganisation sociale du quartier n’ont pas d’effet direct significatif sur la délinquance des mineurs. Leur influence sur le comportement de l’enfant est quasi intégralement médiatisée par les micro-processus familiaux et scolaires.

En d’autres termes, la pauvreté ne fabrique pas mécaniquement la délinquance : elle accroît le stress parental, épuise les ressources émotionnelles des adultes et fragilise leur capacité à maintenir des pratiques éducatives cohérentes et bienveillantes. C’est lorsque la structure sociale détruit le contrôle social informel intrafamilial que le risque de déviance se concrétise.

5.2 La régulation parentale et les liens affectifs primaires

Au sein de la cellule familiale, Sampson et Laub identifient trois dimensions opérationnelles incontournables qui constituent le socle du contrôle social informel durant l’enfance et le début de l’adolescence :

  • La supervision active et constante : La capacité des parents à connaître les fréquentations de l’enfant, ses déplacements et ses activités en dehors du foyer.
  • La discipline cohérente et non punitive : L’application de règles claires, stables et prévisibles, exempte de violences physiques erratiques ou d’explosions de colère arbitraires.
  • L’attachement affectif réciproque : La force du lien émotionnel et de la confiance mutuelle unissant l’enfant à ses figures parentales.

Les résultats empiriques prouvent que le rejet parental, l’absence de supervision et des méthodes disciplinaires incohérentes ou excessivement brutales sont les plus puissants prédicteurs de l’apparition de troubles graves du comportement chez les jeunes. L’attachement affectif agit comme un bouclier internalisé : l’enfant attaché à ses parents intériorise leurs attentes morales et hésite à s’engager dans des actes qui briseraient ce lien affectif vital.

5.3 L’attachement à l’école et la dynamique des pairs

Lorsque l’enfant grandit et pénètre dans le monde de l’adolescence, l’école émerge comme le second pôle majeur de régulation sociale informelle. L’attachement à l’institution scolaire ne se réduit pas aux performances académiques pures ; il englobe le sentiment d’appartenance à la communauté éducative, le respect des enseignants et l’adhésion subjective à la valeur des diplômes pour l’avenir.

Sampson et Laub revisitent également le rôle controversé des pairs délinquants, cher aux théoriciens de l’apprentissage social comme Ronald Akers ou Edwin Sutherland. Si la fréquentation de camarades déviants est indiscutablement corrélée à la délinquance individuelle, les auteurs démontrent que cette association n’est pas un facteur causal primaire isolé. Elle découle très largement de la défaillance préalable des contrôles familiaux et scolaires.

Un jeune dépourvu d’amarres affectives solides au sein de sa famille et marginalisé à l’école se tourne presque naturellement vers des sous-cultures de pairs marginalisés où il trouve reconnaissance et solidarité de substitution. Réciproquement, un attachement scolaire et familial puissant immunise substantiellement l’adolescent contre l’attraction des groupes déviants de rue.

6. L’âge adulte : Le rôle central du travail stable et du capital social professionnel

6.1 L’emploi comme source de contrôle social et de régulation

À l’entrée dans l’âge adulte, le marché du travail devient l’une des arènes fondamentales du contrôle social informel. Cependant, Sampson et Laub apportent une précision théorique de premier ordre : ce n’est pas le simple fait d’avoir un emploi rémunéré ou de percevoir un salaire qui inhibe le passage à l’acte criminel, mais la stabilité et la qualité de l’engagement professionnel.

Un travail précaire, temporaire ou perçu comme aliénant n’exerce quasiment aucun pouvoir régulateur. En revanche, un emploi stable génère une relation d’investissement réciproque entre l’employeur et le travailleur. L’employeur investit dans la formation et la rémunération de l’employé, tandis que ce dernier investit son temps, son énergie et sa loyauté.

Cet investissement mutuel crée une interdépendance structurelle : l’individu a désormais quelque chose d’inestimable à perdre en cas d’arrestation ou de comportement délictueux (son emploi, son statut, son revenu stable, la confiance de ses pairs). De surcroît, le rythme imposé par une journée de travail complète structure les horaires de veille et de sommeil, assèche le temps libre oisif propice aux rassemblements déviants et canalise l’énergie vers des objectifs productifs.

6.2 L’accumulation de capital social sur le lieu de travail

L’intégration professionnelle réussie s’accompagne d’une densification considérable du capital social du travailleur. Sur le lieu de travail, l’individu tisse des réseaux de sociabilité conventionnels qui transcendent son milieu d’origine. Il est exposé à des collègues, des mentors et des supérieurs qui incarnent des modèles de comportement prosociaux et valorisent le respect des lois.

Ce capital social fonctionne à la fois comme un instrument de soutien en cas de crise personnelle et comme un vecteur de contrôle normatif informel. Le travailleur développe des compétences psychosociales (discipline personnelle, ponctualité, négociation des conflits, acceptation de l’autorité légitime) qui rejaillissent sur l’ensemble de ses sphères de vie.

Sampson et Laub démontrent par des modélisations longitudinales que même chez les hommes ayant un lourd passé de délinquance juvénile et de détention en maison de correction, l’accès à un emploi stable à l’âge de 25 ou 32 ans réduit drastiquement la probabilité d’arrestation ultérieure, neutralisant en grande partie le poids de leur désavantage cumulatif initial.

6.3 Instabilité économique, précarité et risque de rechute

À l’inverse, l’instabilité professionnelle prolongée, les licenciements répétés et les périodes d’inactivité forcée constituent des facteurs de risque majeurs pour la réactivation de carrières criminelles. Le chômage de longue durée ne prive pas seulement l’individu de ressources financières indispensables ; il détruit les routines quotidiennes, mine l’estime de soi et fragilise les équilibres conjugaux.

Dans l’analyse des parcours des hommes de la cohorte des Glueck ayant persisté dans le crime jusqu’à un âge avancé, Sampson et Laub relèvent de manière quasi systématique une trajectoire professionnelle chaotique, faite de petits boulots informels, d’incapacité à conserver un poste et de méfiance envers les structures d’entreprise formelles.

Dans le contexte socio-économique contemporain, marqué par la disparition de pans entiers de l’industrie manufacturière traditionnelle qui offrait jadis des carrières stables aux personnes non qualifiées, la question de l’accès à un travail décent et protecteur se pose avec une acuité accrue pour la prévention de la récidive chez les anciens détenus.

7. La conjugalité et l’institution maritale comme bouclier protecteur

7.1 La qualité du lien conjugal comme facteur déterminant

L’institution du mariage constitue, avec l’emploi stable, le point tournant le plus emblématique mis en lumière par Sampson et Laub. Les auteurs précisent avec force qu’il ne s’agit pas de l’acte juridique ou du statut matrimonial en lui-même qui protège contre le crime, mais bien de la qualité intrinsèque de l’attachement conjugal (Marital Attachment).

Un mariage conflictuel, désuni ou instable n’exerce aucun effet inhibiteur sur la délinquance et peut même s’avérer criminogène en augmentant le niveau de stress et de détresse psychologique. En revanche, une relation de couple caractérisée par une affection profonde, un soutien émotionnel mutuel et un fort niveau de cohésion transforme l’écologie de vie de l’individu de multiples manières :

  • Régulation informelle bienveillante : La présence d’une conjointe au quotidien permet une supervision indirecte mais constante des comportements, des dépenses et de la consommation de substances.
  • Rupture radicale des fréquentations (Knifing Off) : Le temps passé au domicile conjugal se substitue directement aux soirées passées dans les bars ou dans la rue avec les anciens pairs délinquants.
  • Obligations morales intériorisées : L’homme marié développe un sens aigu de la responsabilité morale envers sa compagne, refusant de lui infliger la honte et la souffrance d’une nouvelle incarcération.

7.2 Homogamie assortative et sélection du conjoint

L’une des objections méthodologiques les plus sérieuses adressées à la théorie maritale de Sampson et Laub concerne le problème du biais de sélection (Selection Bias) et de l’homogamie assortative : les délinquants qui parviennent à se marier ne sont-ils pas précisément ceux qui possédaient déjà, dès le départ, un meilleur potentiel de réhabilitation et une propension antisociale moindre ?

Pour répondre à cette critique capitale, Sampson, Laub et leur collègue Christopher Wimer ont déployé des modélisations statistiques intra-individuelles (Within-Individual Fixed-Effects Models). Ces modèles permettent de comparer le taux d’infraction d’un même individu lorsqu’il est marié versus les périodes de sa vie adulte où il ne l’est pas, neutralisant ainsi tous les traits de personnalité stables, inobservés ou génétiques propres au sujet.

Les résultats ont confirmé un effet causal propre et direct du mariage : chez un même individu, les périodes de vie conjugale stable sont associées à une réduction moyenne de 35 % du risque d’arrestation par rapport à ses propres périodes de célibat ou de séparation. De plus, la qualité prosociale du conjoint joue un rôle capital : dans l’échantillon historique de Boston, le mariage avec une femme conventionnelle et insérée socialement a constitué le plus formidable vecteur de réintégration pour ces anciens délinquants.

7.3 Parentalité, responsabilités familiales et perspectives temporelles

L’arrivée d’un enfant et l’accession au rôle de parent représentent un prolongement naturel du système familial d’attachement. La parentalité modifie en profondeur la structure des priorités existentielles et allonge l’horizon temporel de l’acteur.

Pour de nombreux hommes suivis par Sampson et Laub jusqu’à l’âge de 70 ans, la paternité a opéré un recadrage psychologique majeur : le sentiment d’être responsable de la survie, de la sécurité et du devenir d’un être vulnérable s’avère incompatible avec la prise de risque impulsive inhérente aux activités criminelles. La perspective de transmettre un stigmate déshonorant à ses propres enfants incite l’adulte à rompre définitivement avec les cycles de violence intergénérationnels.

Toutefois, les recherches récentes montrent que les effets de la parentalité sont plus complexes et hétérogènes que ceux du mariage, variant significativement selon le genre (l’impact étant parfois plus lourd et source de stress pour les mères isolées en situation de grande pauvreté) et selon la disponibilité de ressources économiques suffisantes pour assumer ce rôle dignement.

8. L’agence humaine, le choix rationnel et les processus cognitifs

8.1 L’intégration de l’agence humaine dans un modèle structurel

Dans la première formulation de leur théorie en 1993, Sampson et Laub avaient privilégié une lecture fortement sociologique et institutionnelle du contrôle social informel. Cependant, lors de la réévaluation de leur cohorte à l’âge de 70 ans dans Shared Beginnings, Divergent Lives (2003), ils ont apporté un raffinement épistémologique crucial en intégrant pleinement le concept d’agence humaine (Human Agency).

Les auteurs refusent le piège du structuralisme pur, qui réduirait l’être humain à une marionnette passive ballottée par les opportunités institutionnelles de son environnement, tout comme ils rejettent le rationalisme individualiste abstrait qui ignore les contraintes sociales réelles. Ils définissent la notion d’agence située (Situated Agency) : la volonté active, le choix et la capacité d’auto-détermination d’un individu s’exercent toujours à l’intérieur d’un champ d’opportunités et de contraintes historiquement et socialement délimité.

Le désistement criminel apparaît ainsi comme une coproduction indissociable entre une structure d’accueil favorable (un emploi offert, une conjointe aimante) et un engagement subjectif résolu de l’acteur qui saisit cette opportunité et choisit d’y investir son identité et son avenir.

8.2 Transformations cognitives et reconstruction identitaire

Cette prise en compte de l’intériorité de l’acteur invite à dialoguer avec les théories criminologiques axées sur les processus cognitifs et narratifs. Sampson et Laub reconnaissent la pertinence des travaux de Peggy C. Giordano et ses collègues sur la transformation cognitive, qui formalise quatre étapes subjectives nécessaires au désistement :

  1. L’ouverture générale au changement cognitif.
  2. L’exposition et l’attachement à un levier de changement prosocial (Hook for Change), comparable à leurs points tournants.
  3. L’adoption d’un nouveau prototype de soi conventionnel (Replacement Self).
  4. Une transformation radicale de la perception de la déviance et du mode de vie criminel antérieur.

De même, les récits de vie des septuagénaires de Boston résonnent profondément avec la théorie des « scripts de rédemption » élaborée par Shadd Maruna dans Making Good. Pour pérenniser leur désistement, les anciens criminels construisent une narration biographique cohérente dans laquelle ils réinterprètent leurs erreurs passées comme des épreuves douloureuses mais nécessaires qui leur ont permis d’acquérir une sagesse unique et d’aider autrui en devenant des citoyens exemplaires.

8.3 Le désistement volontaire par rapport au désistement par défaut

L’articulation entre agence et routine permet à Sampson et Laub d’établir une distinction théorique lumineuse entre deux modalités majeures de sortie de la criminalité :

Critères d’analyse Désistement volontaire et réflexif Désistement par défaut (Desistance by Default)
Processus décisionnel Décision explicite, consciente, planifiée et verbalisée d’abandonner les activités délinquantes. Prises de décisions séquentielles, pragmatiques et non orientées explicitement vers la réhabilitation au départ.
Rôle de la routine Secondaire par rapport à la volonté de changement intérieur et à la réorientation des valeurs. Central : l’absorption graduelle dans les contraintes du quotidien conventionnel évince mécaniquement la déviance.
Perception de l’acteur Sentiment de conversion morale, de rédemption active et de prise de contrôle sur son destin. Prise de conscience rétrospective d’avoir « vieilli hors du crime » sans rupture idéologique fracassante.
Facteurs déclencheurs Événement choc, crise existentielle, prise de conscience morale ou programme thérapeutique intensif. Stabilisation professionnelle progressive, vie de couple, fatigue physique liée aux risques de la rue.

Le désistement par défaut met en lumière le phénomène d’usure physique et morale (Aging Out) : avec l’âge qui avance, le style de vie criminel devient de plus en plus épuisant, stressant et dangereux, rendant le confort stable de la banalité quotidienne infiniment plus séduisant.

9. Comparaison critique avec les théories criminologiques rivales

9.1 Confrontation avec la théorie générale du crime (Gottfredson & Hirschi)

L’un des débats les plus virulents de la criminologie moderne a opposé Sampson et Laub aux tenants de la Théorie générale du crime, formulée en 1990 par Michael Gottfredson et Travis Hirschi. Ces derniers soutiennent que l’ensemble des comportements délinquants s’explique par un facteur unique : un faible auto-contrôle (Low Self-Control).

Selon Gottfredson et Hirschi, ce trait individuel est façonné exclusivement durant les huit à dix premières années de la vie en raison de carences éducatives parentales, après quoi il devient parfaitement stable et immuable tout au long de l’existence. Pour eux, les corrélations observées à l’âge adulte entre mariage, emploi et absence de crime ne sont que des illusions d’optique statistique (Spuriousness) : ce sont les individus possédant déjà un fort auto-contrôle qui réussissent leur mariage et trouvent un emploi stable.

Sampson et Laub ont réfuté empiriquement cette thèse d’une rigidité intraitable. En utilisant des méthodologies statistiques neutralisant la propension initiale, ils ont démontré que des individus présentant un niveau d’auto-contrôle extrêmement faible dans leur jeunesse parviennent à se désister de façon spectaculaire lorsqu’ils rencontrent des amarres sociales solides. Le contrôle social externe et informel peut suppléer un contrôle interne défaillant et enclencher une véritable métamorphose comportementale.

9.2 Confrontation avec la typologie développementale de Terrie Moffitt

Un autre grand débat épistémologique a confronté Sampson et Laub à la psychologue néo-zélandaise Terrie E. Moffitt et à sa théorie de la double taxonomie développementale. Moffitt distingue deux groupes d’infracteurs étiologiquement étanches :

  • Les délinquants limités à l’adolescence (Adolescence-Limited – AL) : Majoritaires, qui adoptent des comportements déviants temporaires par mimétisme sous l’effet du « fossé de maturité » et cessent naturellement avec l’entrée dans les rôles adultes.
  • Les délinquants persistants tout au long de la vie (Life-Course-Persistent – LCP) : Minoritaires (environ 5 à 8 %), chez qui des déficits neuropsychologiques précoces combinés à un environnement familial toxique scellent une carrière criminelle continue et incurable jusqu’au grand âge.

Dans Shared Beginnings, Divergent Lives, en observant les parcours des 500 garçons délinquants des Glueck jusqu’à 70 ans, Laub et Sampson démontrent l’inexistence empirique d’un groupe purement persistant à vie. À l’âge de 70 ans, le taux de désistement criminel au sein de cet échantillon de délinquants juvéniles graves approchait les 100 %. Tous les individus finissent par cesser leurs activités délictuelles, bien que le rythme et l’âge de cette cessation varient considérablement. Les auteurs récusent ainsi les étiquettes typologiques fermées au profit d’un modèle universel de désistement modulé par les points tournants.

9.3 Rapports avec les théories de l’étiquetage et de l’apprentissage social

La théorie de Sampson et Laub s’articule de manière féconde avec d’autres grands courants de la sociologie de la déviance, tout en leur apportant une assise empirique robuste :

Avec la théorie de l’étiquetage (Labeling Theory) d’Howard Becker et Edwin Lemert, elle partage la conviction que la réaction sociale punitive et l’incarcération formelle produisent de la récidive. Sampson et Laub opérationnalisent cette idée à travers le concept de désavantage cumulatif institutionnel : la sanction officielle ferme les opportunités professionnelles et relationnelles légitimes.

À l’égard de la théorie de l’association différentielle d’Edwin Sutherland et des théories modernes de l’apprentissage social, Sampson et Laub apportent une nuance essentielle : l’influence délétère des pairs délinquants n’est pas une fatalité culturelle autonome, mais le sous-produit direct d’une carence de contrôle social informel dans les sphères primaires et adultes.

Enfin, cette approche fait écho aux travaux de Robert Sampson sur l’efficacité collective (Collective Efficacy) développés dans le cadre du projet PHDCN (Project on Human Development in Chicago Neighborhoods), qui démontrent que la cohésion sociale et la volonté d’intervention partagée des résidents d’un quartier constituent la manifestation écologique du contrôle social informel au niveau communautaire.

10. Méthodologie, avancées statistiques et protocoles de recherche

10.1 L’usage des modèles longitudinaux à effets fixes et hiérarchiques

L’imposante autorité scientifique dont jouit la théorie de Sampson et Laub repose sur une rigueur méthodologique sans précédent. L’un des plus grands défis de la criminologie longitudinale est de distinguer une véritable relation causale (le mariage ou le travail réduisent le crime) d’une corrélation fallacieuse engendrée par l’hétérogénéité inobservée (des facteurs génétiques, des traits de personnalité latents ou le tempérament de l’individu qui n’ont pas été mesurés par les enquêteurs).

Pour neutraliser définitivement ce biais, les auteurs ont recouru aux modèles de panel à effets fixes (Fixed-Effects Models). Ces algorithmes mathématiques complexes utilisent chaque sujet comme son propre témoin en observant comment les variations intra-individuelles de son statut social (entrer dans une union maritale, perdre son emploi, retrouver un travail stable) modifient son comportement criminel d’une période à l’autre de sa propre vie. Tous les facteurs fixes et constants du sujet sont ainsi mathématiquement éliminés de l’équation.

Ils ont également exploité les modèles de trajectoires semi-paramétriques basés sur les groupes (Group-Based Trajectory Modeling), développés par Daniel Nagin, permettant d’identifier statistiquement des sous-groupes de trajectoires criminelles longitudinales sans imposer d’hypothèses théoriques a priori sur la forme de ces courbes.

10.2 L’approche biographique mixte (Mixed-Methods)

L’excellence méthodologique du programme de recherche de Sampson et Laub réside dans leur refus de confiner la science aux seules abstractions quantitatives. Ils ont magistralement déployé un protocole de méthodes mixtes combinant les analyses statistiques les plus rigoureuses avec une enquête biographique qualitative en profondeur.

Lorsqu’ils ont retrouvé les hommes de la cohorte des Glueck alors qu’ils étaient âgés de 65 à 70 ans, ils ont conduit de longs entretiens qualitatifs semi-directifs d’histoire de vie. Ces entretiens avaient pour objectif de saisir le sens subjectif que les acteurs donnaient à leur propre trajectoire : comment percevaient-ils l’influence de leur épouse ? Quel rôle accordaient-ils à leur travail ? Comment décrivaient-ils le moment précis où ils avaient compris qu’ils devaient changer de vie ?

Cette triangulation entre les données judiciaires officielles (casiers judiciaires, rapports de probation), les auto-révélations quantitatives et les récits narratifs qualitatifs a permis de donner une épaisseur humaine et phénoménologique aux mécanismes statistiques de contrôle social informel, devenant une référence absolue pour la criminologie développementale contemporaine.

10.3 Défis de l’attrition et de la mortalité dans les études à long terme

Mener une étude prospective de cohorte sur une durée de six décennies représente un défi logistique et statistique monumental, marqué par deux écueils majeurs : l’attrition (la perte de vue des sujets au fil du temps) et la mortalité différentielle.

Grâce à des investigations quasi policières (consultation des registres électoraux, des bases de données de la sécurité sociale, des dossiers des vétérans de l’armée et des services fiscaux), Sampson et Laub sont parvenus à un taux de localisation et de suivi tout à fait exceptionnel, retrouvant la quasi-totalité des 1000 participants initiaux ou leurs certificats de décès.

L’analyse de la mortalité au sein de la cohorte a révélé des disparités frappantes : les anciens délinquants juvéniles présentaient un taux de mortalité prématurée nettement supérieur à celui du groupe témoin non délinquant. L’alcoolisme chronique, les morts violentes, les overdoses et les pathologies cardio-vasculaires liées au stress d’un mode de vie marginal ont lourdement frappé les infracteurs persistants, apportant une preuve biologique supplémentaire du coût dévastateur du désavantage cumulatif.

11. Implications pratiques, réhabilitation et politiques pénales

11.1 Refonte des politiques correctionnelles et de probation

Les conclusions théoriques et empiriques de Sampson et Laub portent en elles une critique dévastatrice des politiques pénales axées exclusivement sur la rétribution pure, la neutralisation et l’incarcération massive, telles qu’elles ont été massivement appliquées aux États-Unis à partir des années 1980.

En démontrant que l’enfermement pénitentiaire détruit le capital social, brise les liens familiaux naissants et réduit considérablement l’employabilité future des condamnés, la théorie du parcours de vie prouve que l’hyper-incarcération accélère en réalité le mécanisme de désavantage cumulatif et génère de la récidive à long terme. Les auteurs plaident pour une refonte radicale du système pénitentiaire et du suivi probatoire :

  • Préservation des liens familiaux : Aménagement des conditions de détention pour maintenir un contact physique et émotionnel continu et digne entre le détenu, sa conjointe et ses enfants.
  • Programmes d’insertion professionnelle réelle : Abandon des travaux déqualifiants au profit de formations professionnelles certifiantes directement connectées aux besoins des entreprises locales.
  • Repositionnement du conseiller de probation : L’agent de probation ne doit plus agir comme un simple contrôleur policier de contraintes juridiques, mais comme un bâtisseur de ponts sociaux, facilitant l’accès au logement, à l’emploi et aux réseaux d’entraide communautaires.

11.2 Interventions psychologiques et modèles de justice restaurative

Sur le plan de l’intervention psychosociale, la théorie du contrôle social informel s’articule en parfaite synergie avec le Modèle des vies positives (Good Lives Model – GLM) formalisé par Tony Ward. Ce paradigme postule que pour détourner durablement un individu du crime, il est insuffisant de simplement chercher à réduire ses « facteurs de risque statiques » ; il faut impérativement lui fournir les compétences et les opportunités d’atteindre des « biens premiers » universels (relations d’amour, sentiment de compétence professionnelle, respect de soi, autonomie) par des voies légales et prosociales.

De même, les pratiques de justice restaurative (ou réparatrice) trouvent dans les travaux de Sampson et Laub une justification scientifique fondamentale. En favorisant la rencontre entre l’auteur de l’infraction, la victime et la communauté, la justice réparatrice permet de réintégrer symboliquement le transgresseur tout en condamnant l’acte. Elle évite la stigmatisation destructrice dénoncée par John Braithwaite dans sa théorie de la honte réintégrative (Reintegrative Shaming) et répare le tissu relationnel informel.

L’accompagnement thérapeutique doit également intégrer des modules d’entraînement aux compétences relationnelles de couple et de gestion des conflits, afin de consolider la viabilité des unions conjugales qui forment le bouclier protecteur le plus puissant du désistement adulte.

11.3 Prévention précoce et soutien aux familles vulnérables

Bien que Sampson et Laub aient mis l’accent sur les opportunités de changement à l’âge adulte, leur modèle accorde une importance cardinale à la prévention précoce dès la petite enfance. Puisque les facteurs de structure sociale sont intégralement médiatisés par le climat familial, les politiques publiques doivent cibler le soutien direct à la parentalité dans les zones de précarité :

  • Programmes de visites à domicile périnatales : Soutien aux jeunes mères vulnérables par des infirmières et des travailleurs sociaux pour prévenir les maltraitances et renforcer l’attachement précoce.
  • Formations aux habiletés parentales : Ateliers communautaires axés sur la communication non violente, la supervision bienveillante et la cohérence de la discipline au foyer.
  • Lutte contre le décrochage scolaire précoce : Dispositifs de soutien individualisé dès l’école primaire pour éviter l’engrenage de l’échec et de la marginalisation éducative.
  • Renforcement de l’efficacité collective des quartiers : Investissements dans les infrastructures communautaires, les clubs sportifs et les centres culturels pour revitaliser le tissu de surveillance informelle et de solidarité entre résidents.

12. Critiques, développements contemporains et perspectives futures

12.1 Critiques formulées à l’encontre de la théorie de Sampson et Laub

En dépit de son statut paradigmatique incontesté, la théorie du contrôle social informel selon l’âge a suscité plusieurs réserves critiques au sein de la communauté criminologique internationale. La première critique, majeure, porte sur le biais masculin exclusif de l’échantillon historique des Glueck. De nombreuses criminologues féministes ont souligné que les trajectoires féminines de déviance et de désistement ne suivent pas nécessairement les mêmes canaux relationnels : chez les femmes, l’engagement conjugal a parfois été documenté comme une source de victimisation ou de maintien dans la déviance lorsqu’elles sont en couple avec des partenaires masculins criminels.

Une deuxième réserve émane de la bio-criminologie contemporaine et des neurosciences. Des chercheurs reprochent à Sampson et Laub d’avoir sous-estimé l’impact de traits endophénotypiques stables (tels que des dysfonctionnements du cortex préfrontal, des anomalies génétiques de régulation de la sérotonine ou des traumatismes crâniens précoces) qui limitent drastiquement la plasticité cérébrale et la capacité de certains sujets à saisir les opportunités d’attachement adulte.

Enfin, certains théoriciens de l’action ont critiqué la formalisation mathématique de l’interaction entre agence et structure, estimant que la part de subjectivité, d’émotion et de contingence existentielle échappe en partie aux modélisations statistiques proposées par les auteurs.

12.2 Extensions contemporaines : Diversité de genre, ethnicité et nouveaux contextes

Pour répondre à ces critiques, une nouvelle génération de chercheurs a étendu les principes de la théorie du parcours de vie à des populations beaucoup plus diversifiées. Les études conduites auprès de cohortes féminines contemporaines ont montré que si la qualité de l’attachement demeure protectrice, la maternité joue chez les femmes un rôle de point tournant bien plus puissant et structurant que le mariage lui-même.

De même, les travaux testant la théorie auprès de minorités afro-américaines ou hispaniques vivant dans des contextes de ségrégation urbaine aiguë ont mis en lumière des obstacles spécifiques : le racisme systémique à l’embauche et le harcèlement policier peuvent entraver l’accès au marché de l’emploi formel, limitant ainsi la disponibilité objective des points tournants traditionnels.

Dans le monde contemporain, la mutation profonde des institutions pose de nouveaux défis théoriques :

  • La précarisation du travail : L’avènement de l’économie à la demande (Gig Economy), l’ubérisation et la prolifération des contrats courts rendent l’accès à un emploi stable et protecteur beaucoup plus difficile pour les jeunes marginalisés.
  • L’évolution des formes conjugales : Le déclin du mariage traditionnel au profit d’unions libres, de cohabitations successives et de taux élevés de divorces oblige à redéfinir le concept d’attachement conjugal stable.
  • La cyberdélinquance : L’apparition de carrières criminelles numériques menées par des individus socialement isolés derrière des écrans soulève la question de la nature du contrôle social informel dans les espaces virtuels.

12.3 L’héritage durable dans les sciences psychosociales et criminologiques

Trente ans après la parution de Crime in the Making, l’héritage scientifique de Robert J. Sampson et John H. Laub demeure immense et incontournable. En réconciliant la rigueur de la sociologie quantitative avec l’humanisme des récits de vie, ils ont réussi à imposer la perspective du parcours de vie comme l’un des paradigmes dominants et les plus féconds de la criminologie mondiale.

Leur œuvre a porté un coup fatal aux dogmes fatalistes qui réduisaient l’avenir d’un adolescent délinquant à son bagage génétique ou à ses traumatismes infantiles. En démontrant empiriquement que des êtres humains profondément abîmés par l’existence et englués dans la délinquance peuvent, à tout moment de leur vie, bifurquer vers une citoyenneté épanouie grâce à la rencontre avec des structures d’accueil bienveillantes, Sampson et Laub ont réhabilité l’espoir et la dignité humaine au cœur même de la science criminologique.

Leur enseignement fondamental résonne comme un principe directeur pour l’ensemble des sciences sociales : le destin d’un être humain n’est jamais une ligne droite figée d’avance ; il s’écrit dans une négociation perpétuelle, vivante et ouverte entre le poids de son histoire, la chaleur de ses amarres relationnelles et la force souveraine de sa volonté située.

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memjavad (2026, septembre 4). Théorie du contrôle social informel selon l’âge – Robert J. Sampson & John H. Laub. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-controle-social-informel-selon-age-sampson-laub/
memjavad. “Théorie du contrôle social informel selon l’âge – Robert J. Sampson & John H. Laub.” Base de données de psychologie en français, 4 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-controle-social-informel-selon-age-sampson-laub/.
memjavad. “Théorie du contrôle social informel selon l’âge – Robert J. Sampson & John H. Laub.” Base de données de psychologie en français. septembre 4, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-controle-social-informel-selon-age-sampson-laub/.