Histoire de la psychologiePsychologie cognitive

Théorie de l’activité – Aleksei N. Leontiev et Sergei Rubinstein

Étude approfondie de la théorie de l’activité selon Aleksei Leontiev et Sergei Rubinstein : fondements, divergences conceptuelles et applications.

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La psychologie scientifique du XXe siècle a été le théâtre d’une polarisation épistémologique majeure entre les approches idéalistes et subjectivistes d’un côté, et les réductionnismes mécanistes ou béhavioristes de l’autre. Face à cette aporie fondamentale qui scindait l’esprit et la matière, la conscience et le comportement, l’école soviétique de psychologie a entrepris un projet intellectuel singulier : refonder l’étude de l’être humain sur les bases ontologiques et méthodologiques du matérialisme dialectique. Au cœur de cette refondation magistrale émerge la théorie de l’activité (Deyatelnost en russe), une perspective théorique et métathéorique qui appréhende le psychisme non pas comme une substance autonome, ni comme une simple réaction passive à des stimulations environnementales, mais comme une propriété émergente de la vie matérielle, constituée et transformée au sein des interactions pratiques entre le sujet et le monde objectif.

Deux figures tutélaires dominent l’édification de ce paradigme : Alekseï Nikolaïevitch Leontiev et Sergueï Leonidovitch Rubinstein. Bien qu’héritiers conjoints des intuitions fondatrices de Lev Vygotski et des concepts philosophiques de Karl Marx, ces deux théoriciens ont développé des conceptualisations distinctes et complémentaires de l’activité humaine. Tandis que Rubinstein formulait dès les années 1930 le principe philosophique et psychologique fondamental de l’unité indissociable de la conscience et de l’activité, posant que le sujet transforme le monde tout en se transformant lui-même, Leontiev articulait une architecture structurelle rigoureuse de l’activité humaine organisée en trois niveaux emboîtés (activité, action, opération) guidés respectivement par des motifs, des buts et des conditions instrumentales.

Cet article propose une analyse approfondie et exhaustive de la théorie de l’activité dans ses dimensions historiques, épistémologiques, conceptuelles, développementales et appliquées. De l’émergence post-révolutionnaire à Moscou et Saint-Pétersbourg jusqu’aux développements contemporains de l’ergonomie cognitive, de l’apprentissage expansif et des sciences cognitives incarnées (4E), nous explorerons la manière dont cette tradition intellectuelle offre l’un des cadres les plus puissants et les plus émancipateurs pour appréhender la complexité de l’esprit humain au travail, dans la société et dans la culture.

1. Introduction et fondements historico-culturels de la théorie de l’activité

1.1 Contexte d’émergence dans la psychologie soviétique post-révolutionnaire

L’émergence de la théorie de l’activité s’enracine dans la tourmente sociopolitique et intellectuelle consécutive à la Révolution d’Octobre 1917 en Russie. L’effondrement de l’Empire tsariste a entraîné dans son sillage la déchéance de la psychologie universitaire traditionnelle, dominée par l’idéalisme philosophique néo-kantien, le spiritualisme religieux et l’introspectionnisme wundtien incarné par des figures telles que Gueorgui Tchelpanov, fondateur de l’Institut de psychologie de Moscou. Pour la jeune génération de chercheurs soviétiques, cette psychologie « bourgeoise » apparaissait incapable d’expliquer les dynamiques réelles de la transformation humaine et de répondre aux exigences pratiques d’édification d’une société nouvelle.

Cependant, le rejet de l’idéalisme n’a pas conduit immédiatement à l’adoption d’un paradigme unifié. Dans un premier temps, une vague de réductionnisme physicaliste et mécaniste a submergé la scène académique. La réflexologie objective de Vladimir Bekhterev et la physiologie des réflexes conditionnés d’Ivan Pavlov ont cherché à réduire l’ensemble des phénomènes psychiques à des arcs réflexes élémentaires, liquidant purement et simplement le concept de conscience. Parallèlement, la « réactologie » de Konstantin Kornilov a tenté une synthèse hybride mais superficielle entre le marxisme et la mesure quantitative des réactions motrices face à des stimuli sensoriels.

Face à ce dilemme stérile entre une conscience sans matière et une matière sans conscience, la nécessité épistémologique d’une véritable psychologie marxiste est devenue impérieuse. Il ne s’agissait pas simplement d’apposer des citations doctrinales sur des théories existantes, mais d’appliquer la méthode du matérialisme dialectique et historique à la genèse du psychisme. Le rôle de l’Institut de psychologie de Moscou est devenu central dans cette restructuration des sciences humaines. Sous l’impulsion des mutations socio-économiques fulgurantes de l’URSS — industrialisation accélérée, collectivisation, alphabétisation de masse —, le travail humain a cessé d’être considéré comme un simple objet d’étude économique pour devenir la catégorie philosophique et psychologique fondamentale par laquelle l’esprit se constitue et se transforme.

1.2 L’héritage fondamental de Lev Vygotski et l’école historico-culturelle

L’édification de la théorie de l’activité est indissociable de la révolution théorique initiée par Lev Semionovitch Vygotski au milieu des années 1920. Vygotski a jeté les bases de l’école historico-culturelle en formulant la distinction fondamentale entre les fonctions psychiques élémentaires (d’origine biologique, directes et non médiatisées) et les fonctions psychiques supérieures (l’attention volontaire, la mémoire logique, la pensée conceptuelle, la volonté), qui possèdent une genèse intrinsèquement sociale, historique et instrumentale.

Pour Vygotski, le mécanisme central du développement psychique réside dans la médiation sémiotique. De même que l’être humain transforme la nature matérielle à l’aide d’outils techniques, il transforme son propre fonctionnement psychologique et maîtrise ses propres processus comportementaux à l’aide d’instruments psychologiques ou de signes (le langage, les systèmes de notation, les symboles). Selon la loi génétique générale du développement culturel énoncée par Vygotski, toute fonction psychique supérieure apparaît deux fois dans le développement de l’enfant : d’abord sur le plan interpsychologique (social, partagé entre plusieurs individus), puis sur le plan intrapsychologique (individuel, intériorisé).

La célèbre troïka réunissant Lev Vygotski, Alexandre Luria et Alekseï N. Leontiev a posé les premiers jalons de cette révolution conceptuelle. Cependant, au fil des recherches empiriques menées notamment au sein de l’école de Kharkov au début des années 1930, une transition théorique cruciale s’est opérée. Alors que Vygotski privilégiait la médiation par le signe linguistique et la structure sémantique de la conscience, Leontiev et ses collaborateurs ont progressivement déplacé le centre de gravité analytique du signe discursif vers l’acte matériel transformateur. L’activité pratique et objective du sujet dans le monde matériel est devenue l’unité première à partir de laquelle la médiation sémiotique elle-même prend sens et s’enracine.

1.3 Définition globale et portée paradigmatique de l’activité

Dans la tradition psychologique soviétique, le terme d’activité (deyatelnost) ne désigne pas un simple comportement moteur, une agitation physique ou une occupation quelconque, mais une unité d’analyse molaire, structurelle et irréductible de la vie psychique. L’activité est définie comme un processus non additif, orienté vers un objet, par lequel s’effectuent les transitions réciproques entre le pôle du sujet et le pôle de l’environnement objectif.

Cette conceptualisation opère un dépassement radical et définitif du dualisme cartésien qui séparait la res cogitans (l’esprit pensant sans étendue) et la res extensa (la matière corporelle et mécanique). Elle brise simultanément le paradigme comportementaliste classique fondé sur la formule linéaire Stimulus-Réponse ($S \rightarrow R$), enrichie ou non de variables intermédiaires ($S \rightarrow O \rightarrow R$). Dans la théorie de l’activité, le sujet n’est pas passif face à des stimuli qu’il subirait de manière déterministe ; il entre dans un rapport dialectique et transformateur avec le réel objectif.

La portée paradigmatique de l’activité réside dans sa nature constitutive de la subjectivité. Le psychisme n’est pas un réceptacle interne préexistant qui observerait le monde de l’extérieur à travers une fenêtre perceptive ; la subjectivité humaine émerge, se développe, se structure et se manifeste exclusivement à travers les formes concrètes de l’activité pratique et matérielle. L’esprit humain est une fonction de la vie réelle du sujet au sein d’un monde d’objets sociaux et culturels.

2. Les prémisses philosophiques et épistémologiques du modèle

2.1 L’ancrage dans le matérialisme dialectique et historique de Marx et Engels

Le socle philosophique de la théorie de l’activité repose explicitement sur l’héritage conceptuel développé par Karl Marx et Friedrich Engels, et tout particulièrement sur les célèbres Thèses sur Feuerbach (1845) ainsi que sur la section consacrée au travail dans Le Capital (1867). Dans la première thèse sur Feuerbach, Marx formule une critique dévastatrice à la fois de l’ancien matérialisme sensualiste et de l’idéalisme :

« Le principal défaut, jusqu’ici, de tout le matérialisme traditionnel — y compris celui de Feuerbach — est que l’objet, la réalité, le monde sensible n’y sont saisis que sous la forme de l’objet ou de l’intuition, mais non en tant qu’activité humaine concrète, en tant que praxis, non subjectivement. C’est ce qui explique pourquoi l’aspect actif fut développé de façon abstraite, en opposition au matérialisme, par l’idéalisme — qui, naturellement, ignore l’activité réelle, sensible, comme telle. »

Cette notion de praxis — l’activité humaine transformatrice concrète — constitue le critère ultime de vérité épistémologique et la clé de voûte de la psychologie soviétique. Dans cette perspective, le travail humain n’est pas une simple dépense d’énergie musculaire ou une contrainte économique, mais le processus fondamental d’autocréation ontologique de l’espèce humaine (hominisation). En agissant sur la nature extérieure pour la transformer et satisfaire ses besoins vitaux, l’être humain modifie simultanément sa propre nature, développe ses facultés sensorielles, cognitives et volitives, et crée un monde d’artefacts culturels qui réorganise en retour les structures de son psychisme.

La dialectique de la nature et de la société impose dès lors des lois fondamentales pour le développement ontologique. La théorie de l’activité refuse catégoriquement à la fois le naturalisme biologique — qui prétend déduire l’esprit humain de simples déterminismes génétiques ou neurophysiologiques — et la phénoménologie idéaliste bourgeoise — qui postule une conscience transcendantale désincarnée et anhistorique coupée des rapports matériels de production.

2.2 Le dépassement du béhaviorisme et de l’introspectionnisme

L’ambition épistémologique fondamentale de Rubinstein et de Leontiev consistait à surmonter la crise de la psychologie en formulant une troisième voie dialectique qui éliminerait les impasses conjointes de l’introspectionnisme et du béhaviorisme.

D’un côté, l’introspectionnisme wundtien et titchénien postulait que la vie psychique était un domaine d’expériences subjectives pures, transparentes à elles-mêmes par l’auto-observation intérieure. Ce modèle postulait une scission infranchissable entre la conscience (immatérielle et privée) et le comportement corporel physique. De l’autre côté, le béhaviorisme watsonien puis skinnérien, dans son zèle positiviste d’objectivité, avait expulsé la conscience, la pensée et la motivation du champ scientifique pour réduire l’organisme à une « boîte noire » réagissant mécaniquement à des contingences de renforcement environnemental.

La théorie de l’activité surmonte cette opposition binaire en démontrant que le psychisme et le comportement ne sont ni identiques ni séparés, mais constituent les deux moments inséparables d’une seule et même réalité : l’activité orientée vers l’objet. Les processus psychiques internes (pensée, imagination, calcul mental) ne sont pas des entités métaphysiques flottant dans le vide, mais des formes intériorisées, abrégées et idéalisées d’actions matérielles externes. Réciproquement, le comportement externe manifeste n’est pas une simple chaîne motrice aveugle, mais une action structurée de l’intérieur par des représentations, des buts conscients et des motifs affectifs. La conscience s’objective à travers les produits concrets de l’action, et c’est cette objectivation qui rend possible son étude scientifique rigoureuse.

2.3 L’activité comme processus ontologique et médiateur de la réalité

Dans l’architecture conceptuelle du modèle historico-culturel, l’activité possède un statut ontologique plein : elle est la substance même du processus vital par lequel l’homme existe au monde. Elle opère une double médiation dialectique permanente :

  • La transformation de l’objet par le sujet (subjectivation de l’objet) : À travers le travail et l’action orientée, le sujet imprime ses buts, ses significations et ses capacités créatrices dans la matière brute du réel. L’objet naturel devient un objet culturel, un artefact porteur de significations sociales et historiques cristallisées.
  • La transformation du sujet par l’objet (objectivation du sujet) : En se confrontant à la résistance matérielle de l’objet, en s’appropriant les modes d’usage culturellement élaborés des instruments techniques et symboliques, le sujet internalise les propriétés structurales du monde objectif, enrichit ses schèmes cognitifs et reconfigure son architecture psychique.

Le monde dans lequel vit l’être humain n’est pas un ensemble chaotique de stimuli physico-chimiques bruts, mais un monde d’objets culturels dotés de fonctions sociales prédéterminées. L’émergence des propriétés psychiques humaines (le langage, la pensée abstraite, la conscience réflexive) n’est intelligible que par cette interaction matérielle et instrumentale continue. L’action humaine n’est donc pas une simple adaptation passive à l’environnement biologique, mais la véritable force motrice de l’évolution historico-culturelle et de l’auto-développement du genre humain.

3. Sergueï Rubinstein et le principe de l’unité de la conscience et de l’activité

3.1 La formulation pionnière de 1934 et les fondements théoriques

La première formalisation systématique du concept d’activité au sein de la psychologie soviétique revient incontestablement au philosophe et psychologue Sergueï Leonidovitch Rubinstein (1889–1960). Formé à l’école néo-kantienne de Marbourg auprès d’Hermann Cohen et de Paul Natorp avant de se rallier à la dialectique marxiste, Rubinstein publie en 1934 un article programmatique fondateur intitulé « Les problèmes de la psychologie dans les œuvres de Karl Marx ».

Dans ce texte magistral, Rubinstein formule pour la première fois le postulat épistémologique qui deviendra la marque de fabrique de l’école psychologique soviétique : le principe de l’unité indissociable de la conscience et de l’activité. Selon cette thèse, la conscience humaine n’est pas une instance autonome qui précéderait l’action pour la guider de l’extérieur, pas plus qu’elle n’est un épiphénomène passif ou un reflet mécanique des processus matériels. La conscience se forme, se manifeste et se développe exclusivement au sein et à travers l’activité pratique.

Rubinstein affirme avec force que c’est en agissant sur le monde et en le transformant que l’individu prend conscience du réel et de sa propre existence. En 1940, il publie son ouvrage monumental, Les Fondements de la psychologie générale (Osnovy obshchey psikhologii), une synthèse encyclopédique colossale qui unifie l’ensemble des connaissances psychologiques de l’époque sous l’égide de ce principe dialectique. Cet ouvrage incontournable lui vaudra la plus haute distinction académique de l’époque, le prix Staline en 1941, consacrant son autorité institutionnelle sur la discipline.

3.2 Le principe des causes externes agissant à travers les conditions internes

L’une des contributions théoriques les plus profondes et durables de Rubinstein réside dans sa résolution dialectique du problème du déterminisme psychologique, formulée à travers son célèbre principe déterministe : les causes externes agissent toujours et nécessairement à travers les conditions internes (vneshnie prichiny deystvuyut cherez vnutrennie usloviya).

Cette formule condensée brise net les prétentions du déterminisme environnementaliste mécanique propre au béhaviorisme, qui réduisait le sujet à un réactif passif modelé unilatéralement par les stimulations du milieu. Pour Rubinstein, aucun impact environnemental, aucune consigne pédagogique, aucune contrainte sociale ne s’imprime directement dans le psychisme de l’individu de façon brute ou automatique. Toute influence externe est obligatoirement réfractée, sélectionnée, médiatisée et transformée par les structures internes préexistantes de la personnalité : ses besoins, ses motifs, son expérience accumulée, son système de valeurs, ses capacités cognitives et son niveau de développement actuel.

Ce principe confère une autonomie relative et un rôle régulateur central aux composantes subjectives de l’esprit. L’être humain n’est pas une cire molle sur laquelle le monde s’imprime passivement ; il est un sujet actif qui filtre et réorganise les déterminismes externes selon la dynamique interne de sa propre subjectivité.

3.3 L’analyse du processus de pensée comme activité cognitive

Appliquant son cadre théorique aux fonctions cognitives supérieures, Rubinstein a révolutionné la psychologie de la pensée en la définissant non pas comme un ensemble de structures statiques ou de représentations figées, mais comme un processus continu, une activité cognitive dynamique orientée vers la résolution de tâches réelles.

Pour Rubinstein, la pensée s’enracine toujours dans une situation problématique — une friction ou une contradiction émergeant au sein de l’activité pratique lorsque les schèmes d’action habituels s’avèrent insuffisants pour atteindre l’objectif visé. Le processus de pensée se déploie à travers une série d’opérations analytico-synthétiques continues :

  • L’analyse par synthèse : L’objet de recherche est continuellement inclus dans de nouveaux contextes et relations, révélant ainsi des propriétés et des qualités inédites qui permettent de progresser vers la résolution du problème.
  • L’abstraction et la généralisation : L’extraction des propriétés essentielles et signifiantes au détriment des aspects accidentels et sensoriels immédiats.

Rubinstein refuse catégoriquement d’isoler l’intellect des autres dimensions de la vie psychique. Il défend la thèse de l’unité indissociable entre l’affect, la volition et la cognition. Tout processus de pensée est soutenu par des motifs affectifs intenses, par l’intérêt personnel du sujet et par un effort de volonté soutenu pour surmonter les obstacles épistémiques.

3.4 La conception rubinsteinienne de la personnalité et de l’être humain

Vers la fin de sa vie, notamment dans son chef-d’œuvre philosophique L’Homme et le Monde (Chelovek i mir, rédigé à la fin des années 1950 et publié à titre posthume), Sergueï Rubinstein élève la théorie de l’activité à une dimension ontologique et humaniste universelle. Il y développe une anthropologie philosophique centrée sur l’homme comme sujet de sa propre vie (subyekt zhizni).

L’être humain n’est pas seulement le résultat passif de rapports sociaux ou biologiques ; il est l’agent conscient, réflexif et responsable qui tisse activement sa trajectoire existentielle. Rubinstein articule une théorie complète de la personnalité structurée autour de trois questions interconnectées :

  1. Que veut l’individu ? (L’orientation motivationnelle, les besoins, les idéaux et les intérêts) ;
  2. Que peut l’individu ? (Les capacités, les aptitudes et les compétences opérationnelles) ;
  3. Qu’est-ce que l’individu est devenu ? (Le caractère, le système moral et la synthèse intégrée de l’histoire de ses actions).

Cette vision confère une place primordiale à l’éthique, à la responsabilité existentielle et au choix moral. L’homme rubinsteinien se construit en transformant le monde de concert avec autrui, inscrivant son existence dans un réseau infini d’interdépendances éthiques et culturelles.

4. Alekseï N. Leontiev et la structure tripartite de l’activité

4.1 L’architecture hiérarchique : Activité, Action, Opération

Tandis que Rubinstein s’attachait aux fondements philosophiques et dynamiques du sujet en acte, Alekseï Nikolaïevitch Leontiev (1903–1979) a consacré son œuvre maîtresse — synthétisée magistralement dans son livre de 1975 Activité, Conscience, Personnalité — à la construction d’un modèle structurel et hiérarchique rigoureux du fonctionnement de l’activité humaine. Leontiev distingue trois niveaux emboîtés et dynamiques :

1. Le niveau de l’Activité (orientée par le Motif) : C’est l’unité molaire globale qui répond à un besoin spécifique de l’organisme ou du sujet social. L’activité n’existe pas sans un motif qui lui donne sa direction générale et son sens global (par exemple : l’activité professionnelle, l’activité de jeu, l’activité d’apprentissage scientifique).

2. Le niveau de l’Action (subordonnée au But) : L’activité globale se réalise concrètement à travers une séquence d’actions distinctes. L’action est un processus conscient, orienté vers un but intermédiaire précis et représenté anticipativement par le sujet (par exemple : lire un chapitre de manuel, rédiger une section de code informatique). Une même activité peut nécessiter de multiples actions successives, et une même action peut s’insérer dans des activités aux motifs totalement différents.

3. Le niveau de l’Opération (déterminée par les Conditions) : L’action se réalise matériellement à travers un ensemble d’opérations. L’opération est la méthode, la modalité technique d’exécution de l’action, déterminée non pas par le but conscient, mais par les conditions matérielles, instrumentales et spatiales immédiates de la tâche (par exemple : le mouvement des doigts sur le clavier, la prononciation automatique des phonèmes). Les opérations sont généralement automatisées et s’exécutent en deçà du seuil de la conscience vigile.

La dynamique du système repose sur la fluidité des transitions verticales entre ces niveaux. Par l’apprentissage et l’exercice répété, une action consciente peut s’automatiser, perdre son statut de but et descendre au niveau d’une simple opération technique. À l’inverse, si une condition matérielle change brusquement ou qu’un obstacle survient (par exemple, une touche du clavier qui se bloque), l’opération est immédiatement extraite de l’automatisme et remonte au niveau d’une action consciente exigeant une attention délibérée.

4.2 La nature de l’objet et du motif dans le système de Leontiev

L’un des postulats cardinaux de la théorie de Leontiev est le principe ontologique de l’objectalité de l’activité (predmetnost deyatelnosti). Toute activité humaine est intrinsèquement orientée vers un objet ; une « activité sans objet » est une absurdité conceptuelle. L’objet peut être un objet matériel physique, mais également un objet idéal, un concept abstrait, une œuvre d’art ou une relation sociale.

Ce principe éclaire la genèse de la motivation humaine à travers le mécanisme d’objectivation du besoin (opredmechivanie potrebnosti). Au départ, le besoin biologique ou psychologique existe sous une forme diffuse, indéterminée et purement pulsionnelle ; il s’agit d’un état de manque ou de tension interne qui ignore son propre objet. C’est uniquement lorsque ce besoin rencontre, dans l’expérience pratique du monde réel, un objet capable de le satisfaire, que cet objet se transforme en motif de l’activité.

Leontiev opère une distinction clinique et théorique fondamentale entre :

  • Les motifs réellement efficaces (ou moteurs) : Les motifs profonds qui dynamisent réellement l’activité, lui insufflent son énergie et lui confèrent sa charge affective authentique, bien qu’ils ne soient pas toujours pleinement verbalisés par le sujet.
  • Les motifs seulement compréhensibles (ou déclaratifs) : Les justifications sociales, morales ou rationnelles que le sujet invoque consciemment pour expliquer sa conduite, mais qui manquent de force motrice directe.

Chez l’adulte développé, la personnalité ne repose pas sur un motif unique, mais sur une structure poly-motivationnelle hiérarchisée et complexe, où des motifs directeurs subordonnent des motifs secondaires au sein d’un équilibre dynamique.

4.3 Le mécanisme de glissement du but vers le motif

Pour expliquer le développement ontogénétique de la personnalité et l’émergence continue de nouveaux besoins et intérêts culturels chez l’être humain, Leontiev formule le concept fondamental de glissement du but vers le motif (sdvig tseli na motiv).

Ce mécanisme psychologique décrit le processus par lequel une simple action intermédiaire — initialement subordonnée à un but précis au service d’un motif tout autre — acquiert une valeur affective intrinsèque et autonome, se transformant elle-même en une activité complète mue par son propre motif.

Prenons l’exemple paradigmatique de l’enfant qui apprend à lire. Au départ, l’enfant effectue les actions difficiles de déchiffrage des lettres (buts conscients) uniquement pour obtenir la validation de ses parents ou éviter une réprimande (motif social externe). Au fur et à mesure que l’apprentissage progresse et que le contenu narratif des livres suscite une curiosité esthétique et intellectuelle chez l’enfant, l’acte même de lire se détache du motif initial d’approbation parentale : la découverte du contenu des livres devient le motif direct de l’activité. L’action s’est autonomisée ; le but a glissé pour devenir un motif authentique.

Ce processus d’enrichissement motivationnel est le moteur développemental par excellence de la personnalité. C’est par lui que l’être humain transcende ses besoins biologiques primitifs pour développer des passions intellectuelles, créatrices, scientifiques ou artistiques complexes.

5. Analyse comparative : Les divergences conceptuelles entre Leontiev et Rubinstein

5.1 La querelle épistémologique sur l’intériorisation et l’extériorisation

Bien que Leontiev et Rubinstein partagent le socle du matérialisme dialectique et la référence à Vygotski, de profondes controverses épistémologiques ont opposé les deux penseurs, marquant l’histoire de la psychologie soviétique d’un débat d’une haute intensité philosophique.

Le premier point d’achoppement concerne le statut de l’intériorisation (interiorizatsiya). Pour Leontiev, fidèle prolongateur de Vygotski, l’activité interne (mentale, cognitive, réflexive) est génétiquement dérivée de l’activité externe pratique matérielle. Les structures de la pensée résultent d’un transfert et d’une transformation des schèmes opératoires matériels vers le plan mental interne. Leontiev postule un isomorphisme structural fondamental entre l’activité externe et l’activité interne : toutes deux partagent la même architecture triadique (activité, action, opération) et sont mues par des motifs objectifs.

Rubinstein s’est opposé de manière véhémente à cette vision qu’il jugeait mécaniciste et réductionniste. Pour Rubinstein, l’esprit n’est pas le produit d’une simple « transplantation » ou d’une projection directe du dehors vers le dedans. Le psychisme ne dérive pas passivement de l’extérieur ; il est présent dès le départ comme fonction régulatrice interne de l’organisme vivant. Rubinstein refuse l’isomorphisme strict et insiste sur le fait que l’activité interne possède ses lois fonctionnelles propres irréductibles aux actions motrices visibles. Pour lui, l’extériorisation et l’intériorisation sont des aspects dialectiques constants, où le plan interne préexistant restructure activement ce qu’il intériorise.

5.2 Le rôle du sujet face à la primauté de l’objet

La seconde divergence théorique majeure réside dans l’accentuation réciproque du pôle du Sujet ou du pôle de l’Objet dans la relation dialectique.

L’approche de Leontiev accorde une primauté méthodologique et ontologique absolue à l’objet de l’activité (predmet). Chez Leontiev, le sujet émerge, se façonne et se transforme par la structure de son activité objectale. La conscience est le reflet subjectif du monde objectif généré par l’action pratique. Le sujet n’est pas une entité substantielle préalable, mais le produit historique de la différenciation et de l’intégration de ses multiples activités concrètes.

À l’inverse, l’approche de Rubinstein place le Sujet au cœur de l’édifice ontologique. Rubinstein refuse de dissoudre le sujet dans le tissu de ses activités ou de le réduire à un simple ensemble de relations sociales objectivées. Pour lui, le sujet possède une unité ontologique intégrée, une réflexivité existentielle et une capacité d’autodétermination qui précèdent et transcendent chaque action particulière. Rubinstein puise ici dans une lecture approfondie de Spinoza, de Kant et d’Hegel, défendant une conception où l’homme se manifeste comme la personnalité consciente de son devenir historique.

5.3 Les contextes institutionnels, politiques et scientifiques des deux écoles

Ces divergences conceptuelles se sont incarnées dans une rivalité institutionnelle durable entre deux grands pôles universitaires soviétiques :

  • L’École de Moscou (menée par Leontiev) : Installée à l’Université d’État de Moscou (MGU), elle a culminé avec la fondation en 1966 de la prestigieuse Faculté de psychologie de Moscou, dont Leontiev fut le premier doyen. Ce groupe réunissait des esprits brillants comme Alexandre Luria, Piotr Galperine, Daniil Elkonin et Alexandre Zaporozhets.
  • L’École de Leningrad et de l’Institut de Philosophie (menée par Rubinstein) : Rubinstein a dirigé la chaire de psychologie à l’Institut pédagogique Herzen de Leningrad, puis a dirigé l’Institut de psychologie de Moscou (1942–1945) et le secteur de psychologie de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences d’URSS. Parmi ses continuateurs figurent des chercheurs de premier plan tels qu’Andreï Brouchlinski et Ksenia Aboulkhanova-Slavskaïa.

L’histoire de ces deux écoles a été profondément marquée par les purges idéologiques et les campagnes politiques du stalinisme tardif. En 1949, lors de la violente campagne contre le « cosmopolitisme sans racines », Rubinstein — d’origine juive et admirateur de la philosophie occidentale classique — fut brutalement démis de ses fonctions de direction, ses thèses étant calomniées comme « antipatriotiques ». Il faudra attendre la période de dégel post-stalinien pour que ses droits soient rétablis et son génie philosophique de nouveau célébré au sein des institutions soviétiques.

6. La dynamique de la conscience, du sens et de la signification chez Leontiev

6.1 La triade structurelle de la conscience

Dans Activité, Conscience, Personnalité, Leontiev propose l’une des théories les plus subtiles de la structure interne de la conscience humaine, articulée autour de trois composantes fondamentales en interaction dialectique constante :

1. Le tissu sensoriel (chuvstvennaya tkan) : C’est la matière première perceptive de la conscience, la texture sensible immédiate des images, des sons, des sensations kinesthésiques et spatiales. Le tissu sensoriel ancre la conscience dans la réalité corporelle et matérielle du monde environnant, conférant au sujet l’expérience vécue de la « réalité objective » et de la présence concrète des choses.

2. Les significations sociales (znacheniya) : Il s’agit du trésor historique et culturel des connaissances, des concepts scientifiques, des catégories linguistiques, des normes et des modes d’action partagés par une société donnée. Les significations sont objectives, supra-individuelles, codifiées dans le langage et les artefacts. Elles représentent la forme idéale sous laquelle l’expérience historique de l’humanité est transmise et assimilée par le sujet individuel.

3. Le sens personnel (lichnostnyi smysl) : C’est la composante la plus intime et subjective de la conscience. Le sens personnel exprime la relation directe et vécue entre le motif fondamental de l’activité d’un individu et le but de son action immédiate. C’est la réfraction singulière de la signification sociale objective à travers le prisme des besoins, des valeurs et de la biographie unique de la personne. Si la signification sociale répond à la question « Qu’est-ce que cela signifie objectivement ? », le sens personnel répond à la question existentielle « Qu’est-ce que cela signifie pour moi ? ».

6.2 Le drame de la conscience et l’aliénation du sens

L’une des analyses les plus percutantes développées par Leontiev concerne la tension dialectique — voire la rupture pathologique — entre la signification sociale et le sens personnel, phénomène qu’il qualifie de drame de la conscience humaine.

S’appuyant directement sur la théorie marxiste de l’aliénation du travail sous le capitalisme, Leontiev démontre comment les structures socio-économiques peuvent engendrer une dissociation destructrice au sein du psychisme de l’individu. Dans des conditions de travail aliéné, un travailleur accomplit une tâche dont la signification sociale objective est claire et utile (par exemple, fabriquer un dispositif médical ou un bien de consommation), mais dont le sens personnel est totalement dégradé et disjoint de la tâche elle-même : l’action n’a d’autre sens pour lui que de percevoir un salaire de subsistance pour ne pas mourir de faim.

Cette contradiction crée une distorsion profonde de la conscience. L’individu s’investit dans des actions qui lui sont psychologiquement étrangères, générant des conflits intrapsychiques majeurs, de la démotivation, de l’anomie et des manifestations cliniques de détresse psychologique. La santé psychique et l’épanouissement de la personnalité exigent une restauration de l’harmonie entre le sens personnel et les significations collectives, réconciliation qui passe par la réorganisation de la hiérarchie motivationnelle et la réappropriation du pouvoir d’agir sur son environnement.

6.3 La genèse phylogénétique et historico-sociale de la conscience

Pour fonder scientifiquement sa théorie de la conscience, Leontiev a retracé avec minutie son émergence à travers les grandes étapes de l’évolution biologique (phylogenèse) et du développement social (histoire humaine) :

  • Le stade de la sensibilité élémentaire (animaux primitifs) : L’organisme réagit uniquement à des propriétés isolées de l’environnement (stimuli physico-chimiques) liées directement à la survie biologique immédiate.
  • Le stade du psychisme perceptif (vertébrés supérieurs) : Capacité à percevoir des objets complets et structurés dans leur contexte spatial, permettant des comportements d’adaptation motrice complexes.
  • Le stade de l’intellect animal (grands singes) : Apparition de l’utilisation instrumentale d’objets naturels (bâtons, pierres) pour résoudre des problèmes pratiques dans le champ perceptif immédiat, sans toutefois atteindre la transmission culturelle accumulée.
  • Le saut qualitatif de la conscience humaine : Émergence de la division sociale du travail et du langage articulé.

Pour illustrer la naissance de la conscience spécifiquement humaine lors de la transition historico-sociale, Leontiev a forgé l’exemple anthropologique célèbre du rabatteur primitif lors d’une chasse collective. L’action du rabatteur consiste à faire du bruit pour effrayer le gibier et le faire fuir dans la direction opposée à la sienne. Si l’on analysait ce comportement d’un point de vue purement biologique animal individuel, il s’agirait d’une aberration totale : l’individu s’éloigne de sa nourriture et fait fuir sa proie.

Cependant, dans le cadre de l’activité collective de la tribu, cette action prend un sens conscient : le rabatteur sait que d’autres chasseurs postés en embuscade abattront le gibier et partageront la viande avec lui. C’est précisément cette dissociation structurelle entre le but immédiat de l’action individuelle (faire fuir le gibier) et le motif global de l’activité collective (se nourrir) qui a rendu nécessaire l’émergence de la conscience verbale et de la représentation idéale partagée des actions d’autrui.

7. Le développement psychologique et l’ontogenèse de l’activité

7.1 Le concept d’activité dominante (vedushchaya deyatelnost)

Dans le domaine de la psychologie du développement de l’enfant, l’école de l’activité a formulé un cadre théorique révolutionnaire centré sur le concept d’activité dominante (vedushchaya deyatelnost), formulé par Leontiev et développé de façon magistrale par son collaborateur et disciple Daniil Elkonine (1904–1984).

L’activité dominante ne désigne pas simplement l’activité à laquelle l’enfant consacre quantitativement le plus de temps chronologique au cours d’une journée. Elle est définie qualitativement comme l’activité au sein de laquelle :

  1. Émergent et se différencient les nouvelles formes d’activités psychiques ;
  2. Se structurent et se réorganisent les fonctions cognitives et affectives majeures ;
  3. Se forment les néoformations psychologiques centrales propres à chaque stade développemental de la vie humaine.

Le passage d’un stade du développement au stade suivant ne s’effectue pas selon une maturation biologique linéaire, mais à travers des crises développementales dialectiques. Ces crises surviennent lorsque les capacités psychologiques nouvellement acquises par l’enfant entrent en contradiction avec le système rigide de relations sociales et de formes d’activités dans lequel il est maintenu par l’environnement adulte.

7.2 Les grands stades ontogénétiques selon l’école de l’activité

Sur la base des travaux d’Elkonin et de Leontiev, la périodisation du développement ontogénétique humain est structurée par une alternance remarquable entre des périodes dominées par l’appropriation des relations humaines et de la sphère motivationnelle-affective, et des périodes dominées par l’appropriation des modes d’action matériels et cognitifs avec les objets :

  • 1. Première enfance (0 à 1 an) — La communication émotionnelle directe avec l’adulte : L’activité dominante est l’échange affectif direct avec les figures d’attachement. La néoformation centrale est le besoin fondamental de communication sociale et la première différenciation de soi.
  • 2. Petite enfance (1 à 3 ans) — L’activité manipulatoire avec les objets : L’enfant s’approprie le mode d’usage socialement élaboré des objets quotidiens (utiliser une cuillère, empiler des cubes). La néoformation majeure est l’émergence de la conscience de soi (« Je ») et du langage pratique.
  • 3. Âge préscolaire (3 à 7 ans) — Le jeu de rôle socio-dramatique (syuzhetno-rolevaya igra) : Dans le jeu symbolique collectif, l’enfant assume des rôles d’adultes (le médecin, le conducteur, la maîtresse) et rejoue les règles et les significations morales des relations humaines. Néoformation : la capacité d’imagination symbolique, l’inhibition volontaire et la subordination des motifs immédiats.
  • 4. Âge scolaire primaire (7 à 11 ans) — L’activité d’apprentissage formel (uchebnaya deyatelnost) : L’enfant est confronté à l’assimilation systématique des concepts scientifiques et théoriques. Néoformation : la réflexion théorique, la planification mentale et l’autorégulation volontaire des processus cognitifs.
  • 5. Adolescence (11 à 15 ans) — La communication intime-personnelle : L’activité dominante est l’interaction approfondie au sein du groupe de pairs. Néoformation : l’identité personnelle, l’introspection critique et la construction d’un système autonome de normes éthiques.
  • 6. Première jeunesse (15 à 18 ans) — L’activité d’orientation professionnelle et sociopolitique : L’adolescent s’insère dans des activités socialement utiles préparant son engagement citoyen et professionnel adulte.

7.3 L’éducation, l’instruction et la théorie de la formation des actions mentales

L’une des applications pédagogiques les plus puissantes issues directement de la théorie de l’activité est la théorie de la formation par étapes des actions mentales et des concepts, élaborée par le psychologue moscovite Piotr Galperine (1902–1988).

Galperine soutient que toute fonction intellectuelle ou conceptuelle abstraite (résoudre une équation mathématique, analyser une structure grammaticale) est le résultat d’une intériorisation méthodique et systématique d’une action matérielle externe. Le dispositif didactique repose sur la construction rigoureuse de la Base d’Orientation de l’Action (BOA), qui représente la carte cognitive et méthodologique complète des repères, critères et opérations nécessaires à la réussite de la tâche.

Le processus d’apprentissage optimal s’effectue en six étapes successives obligatoires :

  1. La motivation et la sensibilisation de l’apprenant ;
  2. L’élaboration de la Base d’Orientation de l’Action (fournir les instructions et modèles explicites) ;
  3. L’étape de l’action matérielle ou matérialisée (l’apprenant manipule physiquement des objets concrets ou des représentations schématiques) ;
  4. L’étape du langage externe à voix haute (l’apprenant verbalise systématiquement chaque opération sans manipuler l’objet physique) ;
  5. L’étape du langage externe pour soi (murmure ou parole chuchotée) ;
  6. L’étape de l’action mentale interne (l’action s’est entièrement intériorisée, raccourcie et automatisée dans la pensée pure).

Cette méthodologie pédagogique rigoureuse élimine l’apprentissage par « essais et erreurs » aléatoires au profit d’une maîtrise cognitive garantie, profonde et transférable des savoirs complexes.

8. Médiation, artefacts et écologie des instruments de l’activité

8.1 La typologie des artefacts et leur incorporation fonctionnelle

Dans la théorie de l’activité, l’instrument ou l’artefact n’est pas un simple accessoire neutre facilitant l’action humaine : il constitue le médiateur structurel qui reconfigure fondamentalement la nature même de l’esprit. Les artefacts cristallisent et accumulent sous une forme objective l’expérience socio-historique et technologique de l’humanité.

Le philosophe des sciences Marx Wartofsky a proposé une typologie hiérarchique tripartite des artefacts, largement reprise au sein des extensions contemporaines de la théorie de l’activité :

  • Les artefacts primaires : Les outils techniques et matériels directement utilisés dans la production physique et l’action transformatrice (le marteau, le scalpel, l’ordinateur, le levier).
  • Les artefacts secondaires : Les représentations symboliques, modèles, modes d’emploi, cartes, schémas conceptuels et règles normatives qui permettent de transmettre et de réguler l’usage des artefacts primaires.
  • Les artefacts tertiaires : Les mondes symboliques autonomes, artistiques, ludiques, philosophiques ou théoriques (les mathématiques pures, les œuvres d’art, les univers virtuels) qui permettent d’explorer des possibilités perceptives et imaginatives au-delà des contraintes de l’action matérielle immédiate.

Cette médiation instrumentale s’articule avec le concept fondamental d’organe fonctionnel forgé par le physiologiste Alexeï Oukhtomski et introduit en psychologie par Leontiev et Alexandre Zaporozhets. L’être humain a la capacité extraordinaire d’incorporer des outils externes dans son schéma corporel et son architecture neuro-cognitive. Lorsqu’un aveugle se déplace avec une canne blanche, le centre de sa perception tactile ne se situe plus au niveau de la paume de sa main tenant l’instrument, mais à l’extrémité distale de la canne au point d’impact avec le sol : la canne est devenue un organe fonctionnel de perception.

8.2 L’intériorisation des outils culturels et le rôle du langage

Parmi tous les artefacts façonnés par la culture humaine, le langage naturel occupe la position souveraine de méga-outil sémiotique universel. Comme l’avaient posé Vygotski et Leontiev, le langage possède une double nature fonctionnelle :

D’une part, il constitue l’outil primordial de la communication intersubjective et de la coopération sociale (fonction communicative externe). D’autre part, par le processus d’intériorisation, le langage social se transforme en langage pour soi puis en langage intérieur (pensée verbale), devenant le mécanisme central de l’autorégulation de la conduite, de la métacognition et de la planification réflexive volontaire.

L’appropriation des outils symboliques entraîne une reconfiguration neurofonctionnelle plastique majeure du cerveau humain. Les systèmes neuronaux ne sont pas des circuits pré-câblés et immuables déterminés par le seul génome ; ils se réorganisent sous l’effet des artefacts culturels assimilés au cours de l’ontogenèse (comme l’apprentissage de la lecture ou de l’écriture alphabétique qui recrute et restructure des aires corticales visuelles et motrices spécifiques au sein de l’hémisphère gauche).

8.3 Affordance, matérialité et contraintes situationnelles

L’analyse de l’activité exige une attention aiguë portée aux propriétés matérielles réelles de l’environnement au sein duquel se déploie l’action. Sur ce point, un dialogue théorique fécond s’est noué entre la théorie de l’activité et l’approche écologique de la perception développée par James J. Gibson.

Le concept gibsonien d’affordance — les possibilités d’action offertes directement par les caractéristiques physiques d’un objet à un organisme doté de capacités corporelles spécifiques — entre en résonance avec la notion d’opération déterminée par les conditions matérielles chez Leontiev. Cependant, la théorie de l’activité dépasse l’écologie gibsonienne en démontrant que chez l’être humain, les affordances ne sont pas seulement physiques ou écologiques, mais éminemment culturelles et socio-historiques. Une chaise n’offre pas seulement l’affordance de « s’asseoir » en raison de sa surface plane, mais parce qu’elle est un artefact fabriqué socialement pour cet usage codifié.

La résistance matérielle de l’objet face à l’action est le véritable révélateur du réel. L’imprévu matériel, la panne de l’instrument ou la rupture des conditions habituelles obligent le sujet à faire preuve d’une flexibilité opératoire continue, suscitant la créativité et le remaniement incessant de ses représentations mentales.

9. Évolution et extensions : Des fondateurs soviétiques à la théorie scandinave

9.1 La première et la deuxième génération de la théorie de l’activité

L’évolution historique de la théorie de l’activité est communément conceptualisée aujourd’hui à travers une périodisation en plusieurs « générations » de modèles théoriques, une taxonomie formalisée par le chercheur finlandais Yrjö Engeström :

1. La Première Génération (L’approche historico-culturelle de Vygotski) : Elle est symbolisée par le célèbre triangle triadique classique où la relation directe entre le Sujet ($S$) et l’Objet ($O$) est médiatisée par l’Artefact/Signe ($M$) :

Sujet — [Instrument / Médiateur] — Objet

Cette première génération a mis en lumière le rôle capital des outils symboliques et sémiotiques dans la genèse de l’esprit, mais se focalisait principalement sur des processus psychologiques individuels médiatisés.

2. La Deuxième Génération (L’école de Leontiev) : Leontiev a opéré une avancée structurelle décisive en intégrant l’activité pratique productive, en différenciant les niveaux (activité, action, opération) et en soulignant la nature collective et socialement partagée de l’activité humaine. Cependant, le modèle structural de Leontiev demeurait souvent centré sur des descriptions qualitatives de l’action individuelle au sein d’un cadre social générique, sans expliciter graphiquement l’ensemble des relations institutionnelles et communautaires complexes qui régulent les organisations contemporaines.

Au cours des années 1970 et 1980, les traductions en langues occidentales des textes de Leontiev, Luria et Vygotski ont suscité un engouement académique mondial, particulièrement en Scandinavie, en Allemagne et dans le monde anglo-saxon, posant les bases d’une refonte systémique du modèle.

9.2 Yrjö Engeström et le système d’activité de troisième génération

Au milieu des années 1980, le professeur Yrjö Engeström, directeur du CRADLE (Center for Research on Activity, Development and Learning) à l’Université d’Helsinki, a révolutionné le paradigme en concevant le modèle du système d’activité de troisième génération, synthétisé dans son ouvrage fondateur de 1987, Learning by Expanding.

Engeström a étendu le triangle vygotskien initial en y intégrant formellement les dimensions contextuelles, sociologiques et organisationnelles globales de l’activité. Le système d’activité complet comporte six composantes interdépendantes :

  • Le Sujet : L’individu ou le sous-groupe dont la position constitue le point de vue de l’analyse ;
  • L’Objet : Le « matériau brut » ou le problème cible vers lequel est orientée l’activité, et qui est transformé en Résultat (Outcome) à travers la médiation des instruments ;
  • Les Instruments (ou Artefacts médiateurs) : Les outils matériels, sémiotiques et conceptuels mobilisés par le sujet ;
  • La Communauté : L’ensemble des multiples individus et groupes qui partagent le même objet général d’activité ;
  • Les Règles : Les normes, conventions explicites et implicites, lois et chartes éthiques qui contraignent et orientent les actions au sein de la communauté ;
  • La Division du travail : La répartition horizontale des tâches et la répartition verticale du pouvoir, des statuts et des responsabilités au sein du collectif.

La dynamique de ce modèle repose sur l’identification des contradictions internes comme moteurs structurels d’innovation, d’apprentissage et de changement. Loin d’être de simples dysfonctionnements ou des erreurs à éliminer, les contradictions sont des tensions dialectiques inhérentes au système (par exemple, la contradiction entre la valeur d’usage d’un soin médical pour un soignant et la valeur d’échange de rentabilité financière imposée par la direction hospitalière). La prise de conscience et le dépassement de ces contradictions conduisent à ce qu’Engeström nomme l’apprentissage expansif (expansive learning), par lequel les acteurs créent collectivement de nouveaux concepts d’activité et transforment radicalement leurs pratiques.

Cette approche a donné naissance à une méthodologie d’intervention-recherche participative appliquée mondialement : le Laboratoire du Changement (Change Laboratory), où chercheurs et professionnels analysent ensemble les contradictions historiques de leur système d’activité pour co-concevoir de nouvelles formes de travail.

9.3 Vers une quatrième génération : Réseaux mondiaux et hétérogénéité culturelle

Depuis le début du XXIe siècle, les théoriciens de l’activité développent ce qui est désormais qualifié de quatrième génération de la théorie de l’activité. Cette nouvelle étape théorique cherche à répondre aux défis colossaux posés par la mondialisation, la crise écologique planétaire, l’avènement des plateformes numériques décentralisées et la complexité des réseaux interconnectés à l’échelle globale.

La quatrième génération se caractérise par :

  • L’analyse de réseaux d’activités hétérogènes : L’accent n’est plus mis sur un système d’activité isolé, mais sur l’interaction dynamique, conflictuelle et polyphonique entre des dizaines de systèmes d’activité interreliés à travers les frontières institutionnelles et géographiques ;
  • L’intégration des perspectives critiques et décoloniales : La prise en compte explicite des asymétries de pouvoir mondiales, du pluralisme épistémologique et des voix marginalisées au sein des processus d’activité collective ;
  • L’hybridation avec la sociologie de la traduction et la théorie de l’acteur-réseau (ANT) : Développée par Bruno Latour et Michel Callon, engageant un dialogue stimulant sur l’agentivité des non-humains et la fluidité des réseaux sociotechniques ;
  • L’exploration de nouveaux objets globaux : Les mobilisations citoyennes pour la justice climatique, le travail coopératif en ligne (open-source, Wikipedia), la gig-economy et les crises sanitaires mondiales.

10. Applications contemporaines : Psychologie du travail, ergonomie et IHM

10.1 L’ergonomie de l’activité et l’analyse du travail réel en milieu francophone

Dans le monde francophone, la théorie de l’activité a trouvé son terrain d’incarnation le plus riche et le plus fécond dans l’essor de l’ergonomie de l’activité, fondée par des pionniers visionnaires tels qu’Alain Wisner, André Ombredane et Jean-Marie Faverge, et perpétuée par des chercheurs comme Jacques Leplat et Maurice de Montmollin.

La pierre angulaire de cette tradition ergonomique réside dans la distinction opératoire fondamentale entre :

  • Le Travail Prescrit (la Tâche) : Ce qui est formellement exigé par l’organisation du travail, les protocoles, les fiches de poste, les consignes hiérarchiques et les indicateurs quantitatifs de performance ;
  • Le Travail Réel (l’Activité) : Ce que l’opérateur humain met effectivement en œuvre pour accomplir la tâche face à la variabilité des conditions matérielles, aux aléas techniques, à la fatigue biologique et aux imprévus de l’environnement réel.

L’écart systématique et irréductible entre la tâche et l’activité démontre que l’être humain n’est jamais un simple exécutant robotique d’instructions prescrites. L’activité de travail est un processus continu de régulations opératoires, de compromis cognitifs et de créativité pratique. Cette compréhension fine de l’activité réelle est indispensable pour la prévention authentique des troubles musculo-squelettiques (TMS) et des risques psychosociaux (RPS), ces derniers résultant fréquemment de l’impossibilité organisationnelle de déployer un « travail bien fait » répondant au sens personnel du salarié.

10.2 Interaction Homme-Machine (IHM) et conception technologique orientée activité

Dans le domaine de l’Interaction Homme-Machine (IHM) et du design d’expérience utilisateur (UX), la théorie de l’activité a provoqué un basculement paradigmatique majeur à travers les travaux fondateurs de chercheurs comme Victor Kaptelinin et Bonnie Nardi (Acting with Technology: Activity Theory and Interaction Design).

L’approche traditionnelle de l’IHM, issue du computationnalisme cognitiviste classique, envisageait l’utilisateur comme un système de traitement de l’information individuel assis devant un écran, analysant des variables isolées (temps de réaction, vitesse de clic, charge visuelle). L’Activity-Centered Design (conception centrée sur l’activité) propose une vision infiniment plus large :

  • L’ordinateur ou le logiciel n’est pas un but en soi, mais un artefact médiateur inséré dans une activité sociale orientée par des motifs humains complexes ;
  • La conception logicielle doit s’adapter à la dynamique des transitions hiérarchiques (permettre la fluidité entre actions délibérées et opérations automatisées) ;
  • L’analyse doit englober l’écologie numérique complète des outils mobilisés au sein de la communauté d’usage.

Cette perspective a été puissamment enrichie par la théorie de la genèse instrumentale élaborée par le psychologue et ergonome français Pierre Rabardel. Rabardel distingue l’artefact (l’objet technique matériel ou numérique neutre, tel que fourni par le concepteur) de l’instrument (l’entité mixte associant l’artefact et les schèmes d’utilisation psychologiques construits par le sujet). L’instrument émerge au terme d’un double processus continu d’instrumentalisation (le sujet modifie, personnalise et détourne l’artefact pour ses besoins) et d’instrumentation (les contraintes matérielles de l’artefact modifient et restructurent les schèmes cognitifs du sujet).

10.3 Sciences de l’éducation, apprentissage professionnel et formation des adultes

Dans le champ des sciences de l’éducation et de la formation professionnelle des adultes, la théorie de l’activité constitue le fondement d’approches pédagogiques de pointe, particulièrement à travers la didactique professionnelle impulsée en France par Pierre Pastré, Gérard Vergnaud et Renan Samurçay.

La didactique professionnelle a pour objectif d’analyser le travail en vue de concevoir des dispositifs de formation performants. Elle repose sur le postulat que « l’activité est le lieu et le moyen par excellence du développement des compétences ». En analysant la structure conceptuelle des situations professionnelles complexes et les invariants opératoires mobilisés par les experts de terrain, la didactique professionnelle organise des séquences de formation immersives basées sur des simulations et sur l’auto-confrontation réflexive aux traces de l’activité réelle.

L’accent est mis sur le développement de la réflexivité et la conceptualisation dans l’action, permettant aux professionnels de franchir les frontières de leurs pratiques habituelles pour co-créer des solutions innovantes face aux mutations technologiques fulgurantes de leurs métiers.

11. Débats critiques, limites méthodologiques et controverses

11.1 Les critiques méthodologiques adressées au paradigme historico-culturel

Malgré sa puissance explicative et sa profondeur conceptuelle, la théorie de l’activité a fait l’objet de critiques méthodologiques et épistémologiques récurrentes émanant de divers secteurs de la communauté scientifique internationale.

La première difficulté réside dans le défi de la falsifiabilité empirique et de la reproductibilité expérimentale au sens positiviste standard. En affirmant que le psychisme est un système dynamique ouvert, historique, holistique et médiatisé par des contextes socioculturels sans cesse mouvants, les protocoles de recherche qualitatifs et génético-développementaux de l’école historico-culturelle résistent mal à l’enfermement dans les protocoles standardisés de laboratoire à variables strictement contrôlées.

Une seconde limite méthodologique majeure concerne l’opérationnalisation empirique fine de concepts hautement abstraits, tels que le sens personnel (smysl) ou le tissu sensoriel de la conscience. Comment mesurer quantitativement ou objectiver sans biais interprétatif la réfraction subjective du sens personnel d’un sujet sans risquer une forme de circularité explicative où l’activité est expliquée par les motifs, et les motifs inférés à partir de l’activité observée ? Les chercheurs contemporains doivent redoubler de rigueur méthodologique en croisant l’analyse des verbalisations, les protocoles d’auto-confrontation croisée et l’enregistrement multimodal de l’activité réelle pour surmonter cet écueil.

11.2 Tensions entre déterminisme sociologique et subjectivité individuelle

Un autre débat critique central concerne l’équilibre théorique entre les contraintes historico-sociales collectives et la dynamique pulsionnelle singulière du sujet individuel. La théorie de l’activité a parfois été accusée d’un sociologisme ou d’un intellectualisme excessif, tendant à sous-estimer la sphère de l’inconscient freudien, l’économie de la libido, les dynamiques du désir irrationnel et les manifestations pulsionnelles primaires qui ne répondent pas immédiatement à des motifs sociaux conscients ou adaptatifs.

Bien que Leontiev ait abordé le problème de la personnalité et des motifs inconscients à travers les mécanismes de refoulement du sens, la théorie conserve un arrière-plan téléologique et rationaliste fort hérité des Lumières et du marxisme classique, où l’être humain est fondamentalement envisagé comme un agent d’action orienté vers un but et un travail constructif. Les dialogues contemporains avec la psychanalyse et la phénoménologie clinique visent précisément à réintroduire la corporéité vulnérable, l’angoisse existentielle et les paradoxes de l’inconscient au sein du cadre dialectique de l’activité.

11.3 Les écueils de l’instrumentalisation idéologique et politique soviétique

Il est impossible d’analyser scientifiquement l’histoire de la théorie de l’activité sans aborder lucidement les contraintes doctrinaires tragiques imposées par le régime totalitaire soviétique tout au long du XXe siècle. Les psychologues d’URSS ont été contraints de naviguer en permanence sous la surveillance étroite des censeurs du Parti communiste et de se conformer à l’orthodoxie officielle du marxisme-léninisme sous peine de disgrâce académique, d’exclusion ou de déportation.

Cette pression idéologique omniprésente a engendré une rhétorique parfois stéréotypée et obligée dans les publications soviétiques, truffées de citations canoniques de Lénine, Marx et Engels destinées à servir de bouclier politique. De nombreux débats conceptuels légitimes — tels que la controverse entre Leontiev et Rubinstein — ont parfois été exacerbés ou instrumentalisés par des querelles de pouvoir académique et des campagnes de dénonciation politique.

Enfin, la transmission de ces théories vers le monde occidental a souffert durant des décennies de graves problèmes de traduction et de découpage éditorial sélectif (de nombreux textes ayant été traduits en anglais ou en français sans appareil critique, tronqués de leurs discussions philosophiques d’origine). Le travail contemporain d’historiens critiques des sciences et d’épistémologues permet aujourd’hui de dépouiller le noyau rationnel et scientifique de la théorie de l’activité de ses scories idéologiques conjoncturelles pour en révéler l’extraordinaire validité universelle.

12. Synthèse théorique et perspectives futures pour la psychologie

12.1 L’intégration de la théorie de l’activité avec les sciences cognitives incarnées (4E)

L’un des développements théoriques les plus fascinants de ces deux dernières décennies est la convergence spectaculaire entre la théorie historico-culturelle de l’activité et le mouvement révolutionnaire contemporain des sciences cognitives incarnées et situées, connu sous le label de la cognition 4E : Embodied, Embedded, Extended, Enactive (Incarnée, Enchâssée, Étendue, Énactive).

Les chercheurs en sciences cognitives découvrent avec admiration que les thèses développées par Rubinstein, Vygotski et Leontiev entre 1930 et 1970 constituaient une anticipation directe et géniale des principes de la cognition 4E :

  • Cognition Incarnée (Embodied) : L’esprit est enraciné dans la structure corporelle biologique en interaction motrice avec le milieu, rejetant le dualisme computationnel classique qui assimilait le cerveau à un ordinateur abstrait déconnecté de la chair ;
  • Cognition Enchâssée (Embedded) : Les processus mentaux ne peuvent être isolés du contexte matériel, culturel et socio-historique dans lequel le sujet évolue ;
  • Cognition Étendue (Extended) : La thèse d’Andy Clark et David Chalmers (1998) posant que les artefacts et outils externes font littéralement partie intégrante du système cognitif humain est le prolongement direct de la théorie des organes fonctionnels et de la médiation instrumentale de Leontiev et Zaporozhets ;
  • Cognition Énactive (Enactive) : Formulée par Francisco Varela, cette approche pose que la cognition n’est pas la représentation passive d’un monde préexistant, mais la co-émergence conjointe (l’« énaction ») du sujet et du monde à travers l’activité sensori-motrice transformatrice, rejoignant au plus haut point l’axiome rubinsteinien de l’unité dialectique du sujet et de l’objet dans l’action.

Cette convergence ouvre la voie à une synthèse épistémologique majeure capable d’unifier la neurobiologie fonctionnelle, l’écologie cognitive et la phénoménologie de l’action.

12.2 Apports pour la psychologie clinique et la psychopathologie contemporaine

Dans le domaine de la psychopathologie et de la psychologie clinique, la théorie de l’activité offre un modèle étiologique et thérapeutique d’une profonde originalité. Dans ce cadre, les troubles psychiques ne sont pas envisagés comme de simples dérèglements neurochimiques internes isolés ou des dysfonctions cognitives privées, mais comme des désorganisations structurelles des systèmes d’activité du sujet et une rupture tragique du lien vivant entre le sens personnel et l’action réelle.

Cette conception a donné naissance, dans le monde francophone, à la Clinique de l’activité, fondée et animée par le professeur Yves Clot au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). La clinique de l’activité analyse la souffrance au travail, le burn-out et les pathologies organisationnelles comme le résultat d’un « travail empêché » et d’une amputation du pouvoir d’agir du sujet. Lorsque les collectifs de travail sont détruits et que les prescriptions rigides interdisent aux travailleurs de débattre des critères de qualité du travail, l’activité est entravée, le sens personnel se nécrose, et le sujet sombre dans l’aliénation ou l’épuisement psychique.

La visée psychothérapeutique et transformative de la clinique de l’activité consiste à restaurer le dialogue collectif et le pouvoir d’agir concret des professionnels sur leur milieu matériel et social. L’activité n’est pas seulement le lieu de la souffrance possible, elle est le vecteur souverain de résilience, de libération subjective et de réhabilitation psychosociale.

12.3 Bilan et pertinence du legs de Leontiev et Rubinstein au XXIe siècle

Au terme de cette fresque analytique, le bilan théorique du legs d’Alekseï N. Leontiev et de Sergueï Rubinstein apparaît d’une fécondité intellectuelle inaltérée pour affronter les défis scientifiques et éthiques du XXIe siècle.

L’extrême richesse de ce paradigme réside dans la complémentarité profonde entre ses deux fondateurs historiques :

  • La rigueur architectonique de Leontiev nous offre une grammaire structurelle irremplaçable pour disséquer l’anatomie de l’activité, analyser la médiation technologique et articuler scientifiquement les niveaux opérationnels, cognitifs et motivationnels de l’action humaine ;
  • La hauteur ontologique et philosophique de Rubinstein nous préserve de toute dérive mécaniciste en replaçant le Sujet éthique, conscient, réflexif et responsable au centre du devenir humain, agissant à travers ses conditions internes pour transformer le monde et se forger une destinée authentique.

À l’ère contemporaine de l’intelligence artificielle générative, de l’automatisation algorithmique généralisée et de la virtualisation ubiquitaire de l’existence, la théorie de l’activité se dresse comme un rempart humaniste inestimable. Elle nous rappelle avec force que l’intelligence n’est pas un calcul formel désincarné de symboles abstraits, mais une conquête matérielle, corporelle, émotionnelle et sociale d’êtres humains transformant solidairement leur réalité objective par le travail et la culture. Maintenir vivante la flamme de la théorie de l’activité, c’est préserver une conception émancipatrice, historique et radicalement humaine de l’esprit en mouvement.

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memjavad (2026, septembre 4). Théorie de l’activité – Aleksei N. Leontiev et Sergei Rubinstein. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-activite-leontiev-rubinstein/
memjavad. “Théorie de l’activité – Aleksei N. Leontiev et Sergei Rubinstein.” Base de données de psychologie en français, 4 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-activite-leontiev-rubinstein/.
memjavad. “Théorie de l’activité – Aleksei N. Leontiev et Sergei Rubinstein.” Base de données de psychologie en français. septembre 4, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/theorie-activite-leontiev-rubinstein/.