Histoire de la psychologiePhilosophie de l'esprit

Psychologie de l’acte – Franz Brentano

Étude académique approfondie de la psychologie de l’acte de Franz Brentano : intentionnalité, phénoménologie descriptive, méthode empirique et postérité.

PUBLIÉ

Au tournant décisif du XIXe siècle, alors que la psychologie tente de s’arracher aux spéculations métaphysiques traditionnelles pour conquérir son statut de discipline scientifique autonome, une divergence fondamentale émerge quant à la définition même de la vie de l’esprit. D’un côté, le paradigme dominant incarné par Wilhelm Wundt à Leipzig privilégie un modèle structuraliste et associationniste, cherchant à décomposer les contenus de la conscience en éléments sensoriels discrets au moyen d’appareils de laboratoire et de protocoles psychophysiques. De l’autre côté, une voix dissidente et profondément novatrice s’élève depuis Vienne : celle de Franz Brentano. En publiant en 1874 son œuvre magistrale, la Psychologie du point de vue empirique (Psychologie vom empirischen Standpunkte), Brentano propose une refondation radicale de la science du mental, non plus axée sur les contenus passifs et statiques reçus par l’appareil sensoriel, mais sur la nature dynamique, téléologique et opératoire de la conscience : c’est l’avènement de la psychologie de l’acte (Aktpsychologie).

Au cœur de l’édifice brentanien se trouve une intuition directrice qui allait bouleverser la trajectoire de la philosophie européenne et donner naissance à des mouvements aussi déterminants que la phénoménologie husserlienne, la théorie des objets de l’École de Graz, la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie) et, ultérieurement, la philosophie de l’esprit contemporaine. Pour Brentano, la caractéristique irréductible et universelle de tout fait psychique réside dans son intentionnalité, c’est-à-dire sa propriété fondamentale d’être dirigé vers un objet, de viser une réalité qui lui est immanente. L’esprit ne se compose pas d’un assemblage de « sensations » ou d’« idées-choses » entreposées dans un réceptacle passif ; il consiste exclusivement en une série ininterrompue d’actes orientés : percevoir, concevoir, affirmer, nier, aimer, haïr, désirer.

Cet article propose une exploration intégrale et systématique de la psychologie de l’acte de Franz Brentano. À travers l’examen minutieux de sa genèse biographique, de son ancrage aristotélicien et scolastique, de sa distinction cardinale entre acte et contenu, de sa méthodologie descriptive de la perception interne, ainsi que de sa classification tripartite des phénomènes psychiques, nous mettrons en lumière la structure rigoureuse de cette doctrine. Nous analyserons en profondeur ses prolongements éthiques et logiques, ses débats épistémologiques fondateurs face au structuralisme expérimental, les dissensions fécondes au sein de l’École de Brentano, ainsi que la survivance décisive de l’intentionnalité brentanienne au sein des sciences cognitives et de la philosophie analytique de l’esprit contemporaines.

1. Introduction historique et fondements biographiques de Franz Brentano

1.1 Parcours intellectuel et genèse de la pensée brentanienne

La trajectoire biographique et philosophique de Franz Brentano (1838–1917) se caractérise par une exceptionnelle rigueur dialectique et une indépendance d’esprit sans compromis. Issu d’une illustre famille d’intellectuels catholiques d’origine italo-allemande — neveu de la poétesse Bettina von Arnim et de Clemens Brentano —, il entreprend de solides études de philosophie, de mathématiques et de théologie aux universités de Munich, Wurtzbourg, Berlin et Münster. Sa formation intellectuelle initiale est profondément marquée par l’enseignement d’Adolf Trendelenburg à Berlin, figure majeure du renouveau aristotélicien en Allemagne. C’est sous cette impulsion que Brentano rédige sa thèse de doctorat remarquée, Sur la signification multiple de l’étant chez Aristote (Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles, 1862), qui influencera plus tard de manière décisive le jeune Martin Heidegger. Cette immersion dans l’ontologie classique dote Brentano d’un outillage analytique d’une précision chirurgicale, ancré dans le réalisme ontologique et la recherche d’une classification catégoriale rigoureuse.

Ordonné prêtre catholique en 1864, Brentano commence à enseigner à l’Université de Wurtzbourg en tant que Privatdozent, puis comme professeur extraordinaire. Cependant, son refus catégorique d’adhérer au nouveau dogme de l’infaillibilité pontificale proclamé lors du concile Vatican I (1870) déclenche une crise de conscience aiguë. En 1873, après avoir tenté en vain de mobiliser les milieux théologiques contre cette dérive dogmatique, il renonce publiquement à sa prêtrise et quitte son poste professoral. Cette rupture existentielle et institutionnelle le conduit à Vienne, où il est nommé en 1874 professeur ordinaire de philosophie. C’est dans ce foyer effervescent de la capitale austro-hongroise, à la croisée des traditions scientifiques germanophones et du renouveau empiriste, que Brentano va exercer un magistère intellectuel sans précédent sur plusieurs générations d’étudiants d’élite.

L’année 1874 constitue un moment charnière dans l’histoire des sciences de l’esprit, marqué par la parution simultanée des Principes de psychologie physiologique de Wilhelm Wundt et de la Psychologie du point de vue empirique de Franz Brentano. Alors que l’ouvrage de Wundt ambitionne d’arrimer la psychologie aux protocoles physiologiques de laboratoire, le traité de Brentano pose les fondements d’une science rigoureuse de la subjectivité, fondée sur l’expérience vécue et l’analyse conceptuelle des actes de l’esprit. Rédigé dans un style d’une clarté exemplaire, l’ouvrage brentanien ne se veut pas un manuel de spéculation abstraite, mais un manifeste pour une psychologie descriptive comprise comme le socle indispensable de toutes les sciences humaines et philosophiques.

1.2 L’émergence de la psychologie comme science autonome

L’ambition première de Franz Brentano réside dans l’émancipation définitive de la psychologie vis-à-vis de la métaphysique spéculative. Durant des siècles, l’étude de l’âme humaine était demeurée captive d’hypothèses invérifiables concernant sa substance, son immortalité ou son origine théologique. Brentano proclame qu’une véritable science psychologique doit être « sans âme » (ohne Seele) au sens ontologique substantiel traditionnel : elle ne doit pas débuter par des postulats métaphysiques sur la nature de la substance psychique, mais se borner exclusivement à l’observation scrupuleuse des phénomènes psychiques tels qu’ils se manifestent immédiatement à la conscience. En ce sens, la formule célèbre qui ouvre ses thèses d’habilitation — Vera methodus philosophiae non alia est ac scientiae naturalis (« La véritable méthode de la philosophie n’est autre que celle des sciences de la nature ») — n’exprime aucunement un physicalisme vulgaire, mais l’adhésion inconditionnelle à l’esprit scientifique d’observation, de classification inductive et de vérification rationnelle.

Cependant, ce ralliement méthodologique aux exigences scientifiques n’entraîne chez Brentano aucune concession au réductionnisme matérialiste ou au physicalisme triomphant de son époque. Il s’oppose avec virulence aux tentatives de physiologistes tels que Jacob Moleschott ou Carl Vogt, qui réduisent la pensée à une simple sécrétion mécanique du cerveau. Pour Brentano, les phénomènes mentaux possèdent des propriétés qualitatives, fonctionnelles et structurelles intrinsèques qui les distinguent absolument des mouvements de la matière. La conscience ne saurait être assimilée à un ensemble d’ondes nerveuses ou de flux sanguins ; elle est une dimension irréductible de l’être, exigeant ses concepts propres et ses méthodes d’analyse spécifiques.

Dans le débat classique entre les sciences de la nature (Naturwissenschaften) et les sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften), Brentano adopte une posture tout à fait singulière. Loin de subordonner la psychologie aux sciences physico-chimiques, il soutient au contraire que la psychologie constitue la science fondamentale (Grundwissenschaft) régissant l’ensemble des disciplines culturelles et normatives. Que l’on considère la logique, la linguistique, l’esthétique, la sociologie, le droit ou l’éthique, toutes ces sphères du savoir humain reposent en dernier ressort sur des opérations de la conscience : former des représentations, énoncer des jugements, éprouver des sentiments ou exprimer des vouloirs. Élucider les lois de l’esprit, c’est donc éclairer la source même de tout accomplissement théorique et pratique de l’humanité.

1.3 Objectifs fondamentaux du projet brentanien

Le projet brentanien s’articule autour de trois objectifs directeurs d’une portée théorique considérable. Le premier consiste à établir une base descriptive rigoureuse et universelle pour l’ensemble des sciences de l’homme. Brentano conçoit sa démarche comme une psychognosie (Psychognosie) ou psychologie descriptive, qu’il oppose à la psychologie génétique ou explicative. Tandis que la psychologie génétique cherche à identifier les causes physiologiques, cérébrales ou environnementales des événements mentaux — entreprise légitime mais dépendante d’hypothèses inductives toujours révisables —, la psychognosie vise à dresser une morphologie pure et exhaustive des éléments et relations constitutifs de tout vécu conscient possible. Cette description structurale doit atteindre un degré de certitude et d’évidence apodictique comparable à celui de la géométrie pure.

Le deuxième objectif concerne la clarification conceptuelle des structures fondamentales de l’expérience consciente. Face à la polysémie, aux équivoques et aux obscurités du langage philosophique moderne, Brentano s’attache à forger une terminologie technique d’une transparence absolue. Il déconstruit méthodiquement les fausses évidences du sensualisme, de l’associationnisme et de l’idéalisme transcendantal pour isoler les briques fondamentales du psychisme. Cette entreprise d’hygiène conceptuelle permet d’éclairer des questions séculaires relatives à la nature de la perception, à l’illusion sensorielle, à la formation des abstractions et à la nature du lien qui unit le sujet connaissant à l’univers des objets connus.

Enfin, le troisième dessein de Brentano est l’élaboration d’une psychologie philosophique fondée sur un empirisme rigoureux et intégral. Cet empirisme n’a rien de commun avec le positivisme étroit qui restreint l’expérience aux seules données des sens externes. Pour Brentano, l’expérience véritable embrasse l’intégralité du champ de la conscience phénoménale, accessible par la perception interne immédiate. En réhabilitant la dignité épistémique de l’expérience consciente directe, Brentano réussit le tour de force d’unifier les exigences d’exactitude de la science moderne avec la profondeur interrogative des grandes philosophies aristotélicienne et scolastique.

2. Les prémisses philosophiques et la rupture avec le structuralisme et le wundtianisme

2.1 Critique de la psychophysique et de l’élémentalisme de Wilhelm Wundt

Pour appréhender la singularité révolutionnaire de la psychologie de l’acte, il est indispensable de mesurer la distance radicale qui la sépare du structuralisme et du modèle psychophysique instauré par Wilhelm Wundt et ses contemporains comme Gustav Fechner. Le projet wundtien repose sur le paradigme de l’« élémentalisme psychologique », une tentative d’application directe des principes de la chimie moderne à la vie intérieure. Selon cette perspective, la conscience est appréhendée comme un agrégat de particules élémentaires — les sensations brutes et les sentiments simples — qui s’assemblent et se combinent selon des lois d’association mécanique pour former des percepts complexes et des idées composées.

Brentano rejette avec vigueur cette atomisation de la vie psychique. Il démontre que décomposer la conscience en « atomes sensoriels » isolés relève d’une pure fiction théorique qui trahit l’essence même de l’expérience vécue. Lorsque nous faisons l’expérience du monde, nous ne rencontrons jamais des « sensations pures » désincarnées (telles qu’une longueur d’onde lumineuse ou une fréquence sonore brute), mais des actes globaux de perception par lesquels nous visons directement des objets signifiants. L’élémentalisme commet ce que les successeurs de Brentano nommeront l’« illusion du stimulus » : projeter les caractéristiques physiques des objets extérieurs ou les données quantitatives des instruments de mesure au sein de la texture intime de l’acte conscient.

Cette divergence débouche sur une rupture épistémologique majeure entre le laboratoire expérimental et l’analyse descriptive. Pour Brentano, les dispositifs de mesure psychophysiques (chronométrie mentale, seuils différentiels de sensation, galvanomètres) peuvent certes apporter des informations utiles sur les corrélats corporels et les limites physiologiques de l’organisme, mais ils demeurent totalement aveugles à la dimension proprement psychique des phénomènes. Une mesure quantitative du temps de réaction ne dit absolument rien sur la nature intrinsèque d’un acte de jugement ou sur la structure spécifique d’un sentiment d’amour. La psychologie brentanienne refuse le primat accordé aux contenus passifs de la perception, dénonçant une approche réductionniste qui transforme le sujet conscient en un simple miroir réfléchissant passivement des stimuli environnementaux.

2.2 La réhabilitation moderne de la tradition aristotélicienne et scolastique

Là où la modernité cartésienne et l’empirisme lockéen avaient opéré une rupture dramatique avec la tradition médiévale, Franz Brentano accomplit une réhabilitation magistrale de la philosophie classique en puisant directement dans les sources d’Aristote et de la scolastique. Le traité De Anima (De l’âme) d’Aristote constitue la véritable matrice conceptuelle de sa doctrine psychologique. Brentano y retrouve une intuition fondamentale occultée par le dualisme mécaniste cartésien : l’âme n’est pas une substance pensante hermétique enfermée dans une boîte crânienne face à une matière étendue aveugle, mais le principe vital et formel qui actualise les puissances perceptives et cognitives dans sa relation au monde.

Brentano s’inspire également de manière décisive des développements des grands docteurs médiévaux, au premier rang desquels figure Thomas d’Aquin et l’école franciscaine de Duns Scot. C’est chez ces théologiens et philosophes qu’il redécouvre la doctrine médiévale de l’esse intentionale (l’être intentionnel) ou intentio. Les scolastiques avaient brillamment compris que la manière dont une forme ou un objet existe dans la pensée lorsqu’il est connu ne se confond pas avec son existence matérielle dans le monde physique (esse naturale). Lorsqu’un individu voit la couleur pourpre, la matière de son œil ou de son cerveau ne devient pas pourpre ; la couleur possède en lui une présence spirituelle, une existence vicariante et immanente qualifiée d’intentionnelle.

Un autre emprunt déterminant réside dans l’assimilation de la notion aristotélicienne d’actualité, l’energeia (ἐνέργεια), opposée à la simple potentialité (dynamis). Pour Brentano, le psychique est energeia pure : il est activité, opération, accomplissement vivant. L’esprit ne thésaurise pas des images statiques ; il est l’acte dynamique par lequel la puissance de connaître et de ressentir passe à la manifestation effective. Cette réappropriation moderne des concepts aristotéliciens permet à Brentano de bâtir une ontologie de la conscience qui dépasse à la fois l’idéalisme subjectiviste et le réalisme naïf, offrant une assise philosophique inébranlable à sa théorie de l’action psychique.

2.3 La définition du psychique par l’activité dynamique

Le point de départ irréductible de la psychologie de Brentano peut se résumer en une thèse ontologique fondamentale : l’esprit est un processus dynamique et non un réceptacle passif. Là où les modèles sensualistes et mécanistes conçoivent la conscience comme une tabula rasa sur laquelle les impressions du dehors viendraient s’imprimer passivement comme un cachet dans la cire, Brentano affirme que le phénomène mental consiste tout entier dans le déploiement d’un acte.

Il existe dès lors une scission infranchissable entre les événements physiques et les actes mentaux :

  • Les phénomènes physiques sont des états matériels ou sensoriels dépourvus de visée propre : une onde sonore, une longueur d’onde lumineuse, une chaleur thermique, mais aussi la couleur vue en tant que donnée visuelle phénoménale, le son entendu en tant que tonalité perçue, ou l’étendue spatiale. Ils se caractérisent par leur localisation spatiale, leur passivité et l’absence totale de dimension intentionnelle interne.
  • Les phénomènes psychiques, à l’inverse, sont exclusivement des actes : l’acte d’entendre un son, l’acte de voir une couleur, l’acte de concevoir un théorème, l’acte de porter un jugement approbatif, ou l’acte de désirer une fin. Ils sont non spatiaux, dynamiques, intrinsèquement conscients et caractérisés par la transitivité téléologique de leur accomplissement.

Cette primauté ontologique de l’action psychique sur la structure statique bouleverse l’ensemble de la nomenclature psychologique. Ce qui est premier, authentique et vivant dans la subjectivité, ce n’est pas le « représenté », mais l’acte de représenter ; ce n’est pas l’« énoncé », mais l’acte de juger ; ce n’est pas le « désiré », mais l’acte de vouloir. En restituant à la conscience sa dimension d’énergie vivante et de visée directrice, Brentano pose les fondations de ce que l’histoire de la pensée retiendra sous l’appellation d’Act Psychology.

3. Le concept cardinal d’intentionnalité (L’in-existence intentionnelle)

3.1 Définition rigoureuse de l’intentionnalité selon Brentano

Le concept d’intentionnalité constitue le cœur battant de la philosophie brentanienne et sa contribution la plus universellement célébrée à la théorie de la connaissance. Dans un passage canonique de la Psychologie du point de vue empirique (1874, Livre II, Chapitre 1), Brentano formule le critère démarcateur absolu entre le mental et le physique :

« Tout phénomène psychique est caractérisé par ce que les scolastiques du Moyen Âge ont appelé l’in-existence intentionnelle (ou encore mentale) d’un objet, et par ce que nous pourrions appeler nous-mêmes, bien qu’avec des expressions qui ne sont pas entièrement dépourvues d’équivoque, la relation à un contenu, la direction vers un objet (par quoi il ne faut pas entendre ici une réalité), ou l’objectivité immanente. Tout phénomène psychique contient en lui quelque chose à titre d’objet, mais chacun à sa façon. Dans la représentation, c’est quelque chose qui est représenté, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejeté, dans l’amour quelque chose qui est aimé, dans la haine quelque chose qui est haï, dans le désir quelque chose qui est désiré, et ainsi de suite. Cette in-existence intentionnelle appartient exclusivement aux phénomènes psychiques. Aucun phénomène physique ne présente rien de semblable. Et c’est ainsi que nous pouvons définir les phénomènes psychiques en disant qu’ils sont les phénomènes qui contiennent intentionnellement un objet en eux-mêmes. »

Cette définition dense exige une exégèse rigoureuse. Le syntagme technique « in-existence intentionnelle » (traduction de l’allemand intentionale Inexistenz) ne signifie nullement une « absence d’existence » au sens moderne du terme français. Le préfixe latin in- possède ici une valeur strictement locative et inclusive : il s’agit d’une existence-dans, d’une présence interne de l’objet au sein de l’acte qui le vise. L’objet intentionné est immanent à la conscience opérante ; il habite l’acte en tant que son pôle objectif immédiat.

L’intentionnalité désigne donc la propriété structurelle qu’a l’esprit d’être toujours « conscience de » quelque chose. Il est ontologiquement impossible de concevoir un acte de conscience vide : il n’y a pas de vision sans un visible, pas d’audition sans un audible, pas de croyance sans une proposition crue, pas de sentiment sans un objet chéri ou honni. Cette visée directrice (Gerichtetheit) constitue le sceau indélébile de la sphère psychique.

3.2 La relation ontologique entre l’acte et son corrélat objectif

L’affirmation de l’in-existence intentionnelle soulève d’immédiates et vertigineuses difficultés ontologiques que Brentano affronte avec lucidité. Si tout acte conscient possède un objet immanent, quelle relation cet objet entretient-il avec le monde physique réel existant hors de la pensée ? Brentano établit une distinction fondamentale entre :

  • L’objet réel transcendant : la réalité extérieure indépendante de l’esprit (par exemple, un arbre dans une forêt, une molécule physique, une autre personne), régie par les lois physico-chimiques et spatio-temporelles.
  • L’objet intentionnel immanent : l’objet tel qu’il est visé, contenu et constitué à l’intérieur même de l’acte psychique (l’arbre en tant que perçu, la licorne en tant qu’imaginée, la vérité mathématique en tant que conçue).

Cette distinction permet de résoudre de manière éclatante l’épineux problème des objets inexistants ou fictionnels. Lorsqu’un sujet pense à une chimère, à un centaure ou à une montagne d’or, son acte psychique possède une réalité phénoménologique totale. L’acte de penser est bien réel, et cet acte vise indubitablement un objet intentionnel (la chimère). Que cet objet ne possède aucune instanciation matérielle dans le monde physique n’enlève absolument rien à sa consistance intentionnelle au sein de l’acte. Il en va de même pour les concepts abstraits, les figures géométriques parfaites ou les hallucinations perceptives.

La relation intentionnelle se révèle ainsi être une relation asymétrique d’un type unique dans toute l’ontologie. Dans une relation physique ordinaire (telle que « A est plus grand que B » ou « la pierre frappe l’arbre »), l’existence réelle des deux termes est logiquement et ontologiquement requise pour que la relation tienne. En revanche, dans la relation intentionnelle (la « quasi-relation » brentanienne), seul l’acte mental doit nécessairement exister réellement pour que le rapport s’établisse ; son corrélat objectif, lui, peut être purement idéal, imaginaire ou impossible.

3.3 Évolution et reformulation du concept dans l’œuvre tardive

L’itinéraire intellectuel de Brentano ne fut pas statique, et sa théorie de l’intentionnalité subit une mutation radicale durant la dernière période de sa vie, généralement qualifiée de tournant réiste (Reismus), formalisé à partir du début des années 1900 jusqu’à sa mort en 1917. Dans ses écrits de jeunesse (1874), Brentano semblait accorder à l’« objet intentionnel immanent » un statut ontologique intermédiaire, une sorte d’entité mentale quasi-réelle résidant dans la conscience.

Cependant, alarmé par les dérives idéalistes et les ontologies pléthoriques développées par certains de ses élèves — notamment la théorie des objets de Meinong qui peuplait l’univers d’entités sans être —, Brentano opère une sévère autocritique. Il rejette catégoriquement l’idée que les objets intentionnels soient des entités médiatrices ou des représentations intermédiaires flottant entre le sujet et le monde. Dans sa phase réiste, Brentano soutient qu’il n’existe rien d’autre que des choses réelles, individuelles et concrètes (res) : les esprits pensants et les corps physiques.

Dès lors, l’expression « objet intentionnel » cesse de désigner une entité immanente fantomatique. Lorsqu’un individu pense à un cheval, il n’est pas en relation avec une « idée immanente de cheval », mais il est un être réel fonctionnant sur le mode psychique spécifique de penser-un-cheval (der an ein Pferd Denkende). L’intentionnalité n’est plus une relation entre deux objets (un esprit et une entité immanente), mais une propriété intrinsèque et adverbiale du sujet pensant lui-même. Si le sujet pense à un centaure, il n’y a pas un « centaure intentionnel » qui existerait dans un ciel intelligible ; il y a simplement un sujet réel opérant un acte de pensée centaurisant. Cette radicalisation nominaliste et réiste témoigne de l’effort constant de Brentano pour conjurer toute hypostase métaphysique non vérifiable.

4. La distinction fondamentale entre acte mental et contenu psychique

4.1 L’acte psychique en tant que processus conscient

L’un des apports les plus féconds de Franz Brentano réside dans la séparation analytique rigoureuse entre l’acte mental (Akt) et le contenu (Inhalt) ou objet de cet acte. La tradition philosophique antérieure, oscillant entre l’empirisme de Locke et Hume et l’idéalisme kantien, avait constamment entretenu une confusion néfaste entre l’opération cognitive elle-même et la donnée sur laquelle cette opération s’exerce.

L’acte psychique doit être rigoureusement appréhendé comme le processus conscient lui-même, la manifestation directe et indivisible de l’énergie de l’esprit. L’acte est par nature un verbe d’action plutôt qu’un substantif statique : il est le fait de voir (la vision), le fait d’entendre (l’audition), le fait de se souvenir (la remémoration), le fait de juger (l’affirmation ou la dénégation), le fait de désirer (la volition). Cet acte se caractérise par une transitivité essentielle : il ne peut s’accomplir qu’en se projetant au-delà de sa propre pureté opératoire pour viser une matière déterminée.

L’acte mental possède une unité temporelle et fonctionnelle indécomposable. Tandis que les stimulations physiologiques périphériques peuvent être segmentées en impulsions nerveuses mesurables, l’acte de perception ou de compréhension s’éprouve d’un seul tenant au sein de la conscience. C’est dans l’effectuation même de cet acte que réside la subjectivité vivante de l’être humain.

4.2 Le contenu ou l’objet immanent de l’acte

Face à l’acte psychique opérant se dresse le contenu ou l’objet vers lequel l’acte est orienté. Il s’agit d’une distinction phénoménologique fondamentale qui s’impose avec une clarté lumineuse dès lors que l’on procède à une analyse descriptive scrupuleuse :

  • Le fait d’entendre un son (l’acte d’audition) est un phénomène psychique ; le son entendu (la note Do avec son timbre et sa hauteur) est le contenu ou phénomène physique présent à la conscience.
  • Le fait de voir un paysage (l’acte de vision) est un phénomène psychique ; les étendues colorées, les formes géométriques et les nuances d’ombre et de lumière qui se déploient dans le champ visuel constituent le contenu objectif.
  • Le fait de concevoir la proposition « la somme des angles d’un triangle vaut deux angles droits » est un acte de pensée ; la relation géométrique idéale elle-même est le contenu pensé.

Il existe une indépendance structurelle manifeste entre l’acte et son contenu. Un même acte (par exemple, un jugement affirmatif d’évidence) peut porter sur une infinité de contenus hétérogènes (l’existence de ma douleur actuelle, un axiome arithmétique ou la présence d’une table). Inversement, un contenu absolument identique (l’image d’un voyage à Rome) peut faire l’objet d’actes psychiques radicalement différents : je peux simplement me représenter ce voyage (simple imagination), affirmer qu’il a eu lieu l’année passée (jugement de mémoire), douter de sa faisabilité (suspension du jugement), ou désirer ardemment qu’il advienne (mouvement affectif et volitionnel).

L’objectité phénoménale apparaît ainsi comme le corrélat inséparable mais conceptuellement distinct de l’activité de l’esprit. Sans l’acte, le contenu ne saurait apparaître à la conscience ; sans le contenu, l’acte serait une visée vide, une impossibilité ontologique.

4.3 Implications épistémologiques de la dualité acte-contenu

Cette clarification de la dualité fonctionnelle entre l’acte et le contenu engendre des conséquences épistémologiques majeures. En premier lieu, elle démolit les fondements du sensualisme classique hérité de Condillac et de David Hume. Les sensualistes avaient postulé que l’esprit n’était rien de plus qu’une mosaïque de « sensations » passives s’agrégeant par des forces d’attraction aveugles. En confondant la sensation (en tant qu’acte de sentir) avec l’objet senti (la qualité sensible), ils s’étaient condamnés à concevoir la connaissance comme un pur mécanisme matériel, incapable de rendre compte de l’intentionnalité, de la vérité ou de la normativité logique.

En second lieu, la distinction brentanienne résout élégamment les apories de la conscience réflexive. Dans les théories substantialistes, la conscience tentant de se connaître elle-même tombait dans un dédoublement infini (l’œil tentant de se voir lui-même). Chez Brentano, l’acte primaire dirigé vers un contenu extérieur (par exemple, écouter une symphonie) s’accompagne de manière concomitante et intrinsèque d’une conscience immédiate de l’acte lui-même, sans que l’acte doive se métamorphoser en un contenu statique étranger.

Enfin, cette dualité préserve le sujet connaissant du solipsisme et de l’illusionnisme phénoméniste. Elle démontre que la conscience n’est pas enfermée dans une coquille close où elle ne manipulerait que ses propres sécrétions internes : par sa structure même d’acte transcendant, elle est par essence ouverture constitutive sur une altérité objective.

5. La classification tripartite des phénomènes psychiques selon Brentano

5.1 Les représentations (Vorstellungen) : le fondement de toute conscience

L’un des accomplissements majeurs de Franz Brentano réside dans son architecture taxinomique de l’esprit. Rompant avec les classifications bipartites (entendement et volonté) ou multipartites confuses de ses prédécesseurs, Brentano établit une classification tripartite des phénomènes psychiques fondée exclusivement sur les différents modes de relation intentionnelle à l’objet. La première classe, universelle et fondatrice, est celle des représentations (Vorstellungen).

Pour Brentano, le terme « représentation » ne désigne pas une image mentale résiduelle ou une copie affaiblie d’une sensation passée, mais l’acte fondamental par lequel un objet quelconque est simplement présent à la conscience, sans prise de position sur sa réalité. La loi architectonique suprême de la psychologie brentanienne s’énonce ainsi : Rien ne peut être jugé, rien ne peut être désiré ou craint, sans être préalablement représenté. La représentation est le socle unitaire indispensable de l’ensemble de la vie mentale.

La caractéristique discriminante de la simple représentation réside dans sa nature parfaitement neutre et non positionnelle. Lorsque j’entends un accord de piano, lorsque j’imagine un griffon ailé ou lorsque je conçois la notion abstraite d’entropie, mon esprit se borne à appréhender un contenu sans rien affirmer quant à son existence réelle dans le monde, et sans éprouver à son égard une inclinaison affective ou un rejet. Les modes de représentation sont d’une extrême diversité :

  • La représentation sensible : l’appréhension directe des qualités transmises par les canaux sensoriels (la vue d’un rayon lumineux, l’audition d’un son).
  • La représentation imaginative ou fantastique : l’évocation libre de scènes, de fictions ou de souvenirs vécus.
  • La représentation conceptuelle ou intellective : la saisie d’essences universelles, de relations logiques ou de grandeurs mathématiques abstraites.

Quelle que soit sa complexité, la représentation pose l’objet devant l’esprit, créant le substrat phénoménal sans lequel aucun acte supérieur ne pourrait s’échafauder.

5.2 Les jugements (Urteile) : l’affirmation et la négation

La deuxième classe fondamentale de phénomènes psychiques est constituée par les jugements (Urteile). C’est sur ce terrain que Brentano accomplit l’une de ses ruptures les plus retentissantes avec la tradition logique et philosophique occidentale, d’Aristote à Emmanuel Kant.

Depuis l’Antiquité, le jugement était universellement défini comme une synthèse prédicative, c’est-à-dire l’union ou la séparation d’un sujet et d’un prédicat par l’intermédiaire d’une copule verbale (« S est P »). Brentano réfute radicalement cette conception. Il démontre que la liaison prédicative relève en réalité de la simple représentation complexe (se représenter « un arbre vert » ou « le fait-qu’un-arbre-soit-vert » n’est encore qu’une simple représentation neutre). Le jugement proprement dit n’apparaît que lorsqu’intervient une attitude intentionnelle totalement nouvelle et irréductible face au contenu représenté : l’acceptation (Anerkennung) ou le rejet (Verwerfung) de l’objet.

Le jugement est donc l’acte psychique par lequel la conscience prend position sur la réalité d’un objet en l’affirmant comme existant ou en le niant comme inexistant :

  • Jugement affirmatif : reconnaissance et acceptation de l’objet intentionné (reconnaître l’existence de Dieu, affirmer la présence de la pluie).
  • Jugement négatif : rejet et dénégation de l’objet intentionné (nier l’existence des fantômes, rejeter une contradiction logique).

Il en résulte que la forme primitive et canonique de tout jugement n’est pas prédicative (« S est P »), mais strictement existentielle : « A est » (A est admis) ou « A n’est pas » (A est rejeté). Cette théorie révolutionnaire du jugement libère la psychologie et la logique des entraves de la grammaire de surface, comme nous le verrons dans l’analyse de ses réformes logiques.

5.3 Les mouvements de l’âme et phénomènes affectifs (Gemütsbewegungen)

La troisième et dernière classe de phénomènes psychiques regroupe sous une même bannière structurelle l’ensemble de la vie émotionnelle, thymique et conative, que Brentano nomme les mouvements de l’âme ou phénomènes d’amour et de haine (Gemütsbewegungen / Phänomene der Liebe und des Hasses). Il y intègre indistinctement les émotions élémentaires (joie, tristesse), les sentiments complexes (fierté, mélancolie), les désirs sensuels, les passions morales, les inclinations esthétiques et les actes suprêmes de la volonté libre.

Alors que la psychologie de son époque tendait à séparer hermétiquement le sentiment passif (l’émotion) de l’effort actif (la volonté), Brentano démontre qu’ils partagent une matrice intentionnelle identique. De même que le jugement constitue une prise de position épistémique binaire (vrai/faux par acceptation/rejet) sur une représentation, le phénomène affectif constitue une prise de position axiologique binaire sur un objet représenté : l’attraction aimante (Liebe) ou la répulsion haineuse (Hass).

Cette polarité affective est universelle :

  • L’amour au sens brentanien large : tout mouvement d’agrément, de complaisance, de désir, d’aspiration, d’approbation esthétique ou de choix volontaire envers ce qui est appréhendé comme ayant de la valeur (le beau, l’agréable, le noble, le bien).
  • La haine au sens brentanien large : tout mouvement de déplaisir, de dégoût, d’aversion, de rejet moral ou de condamnation volontaire envers ce qui est appréhendé comme une disvaleur (le laid, le douloureux, l’injuste, le mal).

Il existe une symétrie et un parallélisme structural parfaits entre les trois classes brentaniennes :

Classe psychique Mode intentionnel Polarité fondamentale Norme transcendantale
Représentations (Vorstellungen) Présence pure de l’objet Neutre (non positionnelle) Clarté / Distinction
Jugements (Urteile) Acceptation ou Rejet Affirmation (+) / Négation (-) Vérité (Le Vrai)
Mouvements de l’âme (Gemütsbewegungen) Attraction ou Répulsion Amour (+) / Haine (-) Bonté / Valeur (Le Bien)

6. La méthode de la psychologie empirique : Perception interne vs Observation interne

6.1 La critique brentanienne de l’introspectionnisme traditionnel

L’édification d’une science empirique de l’esprit exige une clarification épistémologique impitoyable de ses instruments d’investigation. Brentano s’attaque frontalement aux illusions de l’« introspectionnisme » naïf qui régnait sur la psychologie philosophique du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Il reprend et radicalise la célèbre objection formulée par Auguste Comte dans son Cours de philosophie positive, selon laquelle l’esprit humain ne peut pas se scinder en deux moitiés dont l’une raisonnerait tandis que l’autre la regarderait raisonner.

Brentano établit une distinction de principe absolue entre deux démarches trop souvent confondues :

  • L’observation interne (innere Beobachtung) : la tentative d’orienter délibérément et directement son attention introspective sur son propre acte psychique au moment même où il se déroule.
  • La perception interne (innere Wahrnehmung) : la saisie immédiate, non thématique et concomitante de l’acte par lui-même au sein de son accomplissement naturel.

Brentano démontre avec force que l’observation interne directe est une impossibilité psychologique et logique absolue. Quiconque tente d’observer scientifiquement sa propre colère au paroxysme de son emportement détruit instantanément l’objet même de son étude : l’acte d’observation froide et analytique chasse l’affect passionnel, le neutralise ou le métamorphose en une caricature artificielle. De surcroît, l’attention étant une ressource intentionnelle limitée, l’esprit ne peut focaliser son regard primaire sur l’acte observant sans abandonner l’acte observé. Prétendre fonder la psychologie sur l’observation interne directe, c’est condamner la discipline au règne de l’arbitraire, de l’hallucination théorique et de la distorsion systématique des états de conscience.

6.2 La perception interne (Innere Wahrnehmung) comme source de certitude

Ayant réfuté l’observation interne, Brentano ne sombre nullement dans le scepticisme méthodologique. Il découvre le fondement inébranlable de la science psychologique dans la perception interne (innere Wahrnehmung). Contrairement à la perception externe — qui s’adresse aux phénomènes physiques du monde extérieur (couleurs, sons, formes spatiales) et demeure intrinsèquement faillible et sujette aux illusions d’optique —, la perception interne jouit d’un privilège épistémique suprême : l’infaillibilité et l’évidence apodictique immédiate.

Comment fonctionne cette perception interne ? Pour Brentano, tout acte psychique dirigé primairement vers un objet extérieur possède une structure bifaciale. Prenons l’exemple de l’audition d’un accord musical :

  • L’objet primaire de mon acte est le son musical (la note perçue dans sa texture sonore).
  • L’objet secondaire de ce même acte est l’audition elle-même, c’est-à-dire l’acte d’entendre.

L’esprit n’a pas besoin d’exécuter un second acte réflexif séparé pour savoir qu’il entend ; l’acte d’audition se perçoit lui-même de façon incidente, latérale, non intrusive et immédiate au cours de sa propre effectuation. Cette aperception non thématique ne perturbe en rien le déroulement du phénomène. Je peux douter que l’objet physique qui cause mon audition existe réellement dans le monde extérieur (il pourrait s’agir d’une hallucination auditive), mais il m’est absolument et métaphysiquement impossible de douter que j’éprouve présentement l’acte d’entendre. La perception interne est l’unique source de vérité absolue de l’expérience humaine, le roc inattaquable sur lequel repose tout l’édifice empirique de Brentano.

6.3 L’observation de la mémoire et la psychognosie descriptive

Si l’observation interne en temps réel est impossible, comment le psychologue peut-il mener des investigations empiriques détaillées sur la genèse et la dynamique des actes mentaux complexes ? Brentano répond en théorisant le recours méthodique à l’observation rétrospective de la mémoire (Beobachtung in der Erinnerung).

Dès qu’un acte psychique intense — une explosion de fureur, un élan mystique, une délibération morale déchirante — s’est accompli sous l’éclairage infaillible de la perception interne, il laisse dans la mémoire immédiate une trace phénoménale d’une grande fraîcheur. L’esprit peut alors, en toute quiétude et sans risquer de corrompre l’acte originel, faire de ce souvenir récent l’objet d’une observation analytique rigoureuse. On peut en disséquer la chronologie, en analyser les composantes représentatives, les jugements sous-jacents et les poussées affectives successives.

Cette démarche méthodologique culmine dans ce que Brentano nomme la psychognosie descriptive (deskriptive Psychologie). Semblable à un minéralogiste qui classifie les structures cristallines pures sans s’occuper des forces géologiques qui les ont forgées dans les profondeurs terrestres, le psychologue psychognoste cartographie les formes pures et nécessaires de la conscience. Il dégage des lois d’enchaînement phénoménologique et des règles de composition a priori : par exemple, la loi selon laquelle toute émotion présuppose structurellement une représentation, ou la loi selon laquelle il est impossible d’affirmer et de nier simultanément un même objet sous un même rapport. La psychognosie devient ainsi une morphologie pure de l’expérience vécue, prélude direct aux réductions phénoménologiques du siècle suivant.

7. La théorie du jugement et de la vérité chez Brentano

7.1 La révision radicale de la logique formelle classique

L’application de la psychologie de l’acte à la logique formelle conduit Franz Brentano à opérer une véritable révolution copernicienne au sein de la théorie des propositions. Dans sa Psychologie du point de vue empirique ainsi que dans ses cours de logique viennois, il démontre que la logique aristotélicienne et scolastique traditionnelle a été victime de la forme syntaxique des langues naturelles en s’enfermant dans le carcan du schéma sujet-copule-prédicat (« S est P »).

Brentano entreprend de réduire l’ensemble des propositions catégoriques traditionnelles à des formes existentielles pures :

  • La proposition universelle affirmative (A : « Tous les hommes sont mortels ») ne signifie pas qu’une substance homme possède le prédicat mortalité. Sa véritable signification logique est la négation d’une conjonction : « Un homme immortel n’existe pas », soit en notation logique brentanienne : Hommes non-mortels – (rejet de l’objet composé « homme non-mortel »).
  • La proposition universelle négative (E : « Aucun homme n’est ailé ») se traduit par le rejet existentiel direct : « Un homme ailé n’existe pas », soit : Hommes ailés –.
  • La proposition particulière affirmative (I : « Certains hommes sont savants ») équivaut à l’affirmation existentielle : « Un homme savant existe », soit : Hommes savants +.
  • La proposition particulière négative (O : « Certains hommes ne sont pas savants ») équivaut à : « Un homme non-savant existe », soit : Hommes non-savants +.

Cette déconstruction radicale bouleverse la théorie du syllogisme. Les règles classiques de conversion, le carré logique traditionnel et les modes syllogistiques valides sont entièrement refondus selon un critère d’une simplicité et d’une puissance algorithmique stupéfiantes. Pour vérifier la validité d’une déduction, il n’est plus nécessaire de manipuler des prédicats complexes, mais uniquement de vérifier si la combinaison des admissions (+) et des rejets (-) existentielles préserve la non-contradiction fondamentale des actes de jugement.

7.2 La notion de jugement évident

Au cœur de l’épistémologie brentanienne se dresse la notion d’évidence (Evidenz). Qu’est-ce qui distingue une simple opinion aveugle, un préjugé hérité ou une conjecture incertaine d’une véritable connaissance scientifique inébranlable ? Brentano rejette formellement toute tentative de définir l’évidence comme un simple « sentiment subjectif de conviction » ou une intensité psychologique émotionnelle (ce qui relèverait du relativisme psychologiste le plus vulgaire).

L’évidence est un caractère qualitatif intrinsèque et indubitable qui qualifie certains actes de jugement. Brentano distingue deux régimes de jugements :

  • Les jugements aveugles (blinde Urteile) : la quasi-totalité de nos croyances quotidiennes et inductions empiriques. Nous affirmons que le soleil se lèvera demain ou qu’un objet perçu au loin est un arbre par simple habitude associative, impulsion instinctive ou probabilité statistique. Ces jugements peuvent être matériellement vrais, mais ils sont dépourvus de garantie intrinsèque d’infaillibilité.
  • Les jugements évidents (evidente Urteile) : des actes d’affirmation ou de dénégation qui portent en eux-mêmes la marque inconditionnelle de leur rectitude et de leur nécessité logique.

L’évidence apodictique jaillit exclusivement à deux sources pures de la vie de l’esprit :

  1. L’évidence de la perception interne : l’affirmation immédiate de l’existence de nos propres actes de conscience vécus hic et nunc (« J’ai mal », « Je doute », « J’entends un son »).
  2. L’évidence des principes logiques et axiomes conceptuels : la saisie intuitive a priori de lois fondées sur l’analyse rigoureuse des concepts (le principe de non-contradiction, l’axiome selon lequel le tout est plus grand que la partie, l’impossibilité qu’une chose soit à la fois noire et blanche sous le même rapport).

Ces jugements évidents constituent les fondations indépassables de tout le savoir rationnel de l’humanité.

7.3 La conception brentanienne de la vérité

La doctrine du jugement évident conduit Franz Brentano à soumettre la théorie classique de la vérité à une critique dévastatrice. Depuis Aristote et Thomas d’Aquin, la vérité était classiquement définie comme l’adéquation de la chose et de l’esprit (adaequatio rei et intellectus). Or, Brentano souligne l’aporie fondamentale de cette métaphore de la « correspondance » naïve : comment l’esprit pourrait-il comparer un acte immatériel de pensée avec une chose extérieure matérielle sans devoir sortir de lui-même pour constater leur ressemblance, ce qui est une impossibilité logique flagrante ? De surcroît, à quoi correspondrait la vérité d’un jugement négatif évident tel que « Un cercle carré n’existe pas » ? Il n’existe aucun « cercle carré réel » dans le monde avec lequel ce jugement pourrait entrer en correspondance physique.

Brentano propose une définition originale et révolutionnaire : la vérité est définie par la concordance avec le jugement d’un sujet qui jugerait avec évidence. Un jugement est vrai si et seulement s’il est conforme à l’affirmation ou à la dénégation qu’accomplirait un esprit doté d’une saisie évidente du phénomène :

« Est vrai ce qui doit être affirmé par un jugement évident ; est faux ce qui doit être rejeté par un jugement évident. »

Loin de déboucher sur un subjectivisme individualiste, cette thèse enracine l’objectivité absolue de la vérité dans l’universalité structurelle de l’évidence. Tout esprit pensant, qu’il soit humain ou divin, qui accède à l’évidence d’une relation conceptuelle ou d’un fait interne, prononcera rigoureusement le même jugement. La vérité n’est pas le reflet passif d’une substance inerte ; elle est la rectitude idéale (Richtigkeit) de l’acte de juger élevé à la plénitude de sa clarté phénoménale.

8. Les phénomènes d’amour et de haine : Éthique et théorie des valeurs

8.1 Le parallélisme entre logique et éthique

L’une des constructions les plus harmonieuses et originales de la philosophie de Franz Brentano réside dans son traité De l’origine de la connaissance morale (Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis, 1889), salué par des figures telles que G.E. Moore comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la philosophie morale. L’ensemble de l’éthique brentanienne repose sur un parallélisme épistémologique et structurel parfait entre la logique et l’éthique.

De même que dans le domaine théorique de l’intellect, l’esprit se rapporte aux représentations par des jugements susceptibles d’être vrais ou faux (affirmation correcte ou incorrecte), de même dans le domaine pratique de l’affectivité, l’esprit se rapporte aux représentations par des mouvements d’amour et de haine susceptibles d’être intrinsèquement corrects ou incorrects (richtig oder unrichtig) :

Domaine Faculté de l’âme Type d’acte Rectitude fondamentale Norme ultime
Logique / Épistémologie Entendement / Raison Jugement (Urteil) : Affirmation / Négation Jugement correct (Richtiges Urteilen) Le Vrai
Éthique / Axiologie Cœur / Volonté Mouvement affectif (Liebe / Hass) : Attraction / Répulsion Amour / Haine correct (Richtiges Lieben / Hassen) Le Bien

Brentano pourfend simultanément deux écueils séculaires : le relativisme moral (qui ravale les valeurs à de pures conventions culturelles ou préférences subjectives égoïstes) et le rationalisme transcendantal abstrait (qui coupe le devoir moral de toute racine affective vécue). Il montre qu’il existe une distinction phénoménologique absolue entre un aimer aveugle (l’attrait instinctif pour un poison sucré, la jalousie destructrice, la pulsion sadique) et un aimer qualifié de correction intrinsèque (l’amour spontané pour la vérité, la joie éprouvée face au bonheur d’autrui, l’admiration pour un acte de courage héroïque). Cette rectitude morale s’éprouve avec un sentiment d’évidence axiologique comparable à l’évidence logique.

8.2 La dérivation des concepts de bien, de mal et de valeur supérieure

Cette armature conceptuelle permet à Brentano de proposer une définition fonctionnelle et ontologique révolutionnaire des concepts fondamentaux de la morale :

« Le Bien est l’objet d’un amour intrinsèquement correct ; le Mal est l’objet d’une haine intrinsèquement correcte. »

Une chose ne possède pas une valeur morale abstraite suspendue hors du monde, pas plus qu’elle n’est bonne simplement parce que nous la désirons arbitrairement (ce qui serait du pur subjectivisme sensualiste). Une chose est bonne parce qu’elle est digne d’être aimée (liebenswürdig), c’est-à-dire qu’elle constitue le corrélat objectif légitime d’un acte affectif dont la rectitude s’impose avec évidence à la conscience morale.

Brentano dérive avec la même rigueur la notion de valeur supérieure (das Vorzuziehende) et la structure de la préférence morale (Vorziehen). Face à deux biens concurrents, comment déterminer le devoir éthique ? De même qu’il est évident qu’un tout contenant un bien plus un autre bien est supérieur à l’un de ces biens pris isolément, il est évident qu’un bien spirituel (la connaissance, l’amitié, la justice) est intrinsèquement supérieur à un plaisir sensoriel éphémère. L’acte de préférence correcte s’impose dès lors comme une obligation rationnelle : choisir le plus grand bien ou le moindre mal.

Le principe suprême de l’éthique pratique brentanienne s’énonce dans la formule grandiose de l’optimisation éthique : « Agis toujours de manière à promouvoir le meilleur possible dans l’ensemble de la sphère accessible à ton influence » (das Beste des Erreichbaren). Cette maxime unifie magistralement la téléologie aristotélicienne du Bien suprême et l’exigence d’utilité collective universelle, sans jamais sacrifier la pureté déontologique de la conscience d’agent.

8.3 L’impact sur l’axiologie moderne

L’axiologie descriptive de Brentano a exercé une onde de choc majeure sur toute l’histoire de la philosophie morale du XXe siècle. En démontrant que la sphère des émotions et des sentiments possède sa propre logique interne, son ordre a priori et son objectivité normative, Brentano a brisé le préjugé intellectualiste qui condamnait l’affectivité au chaos de l’irrationnel.

Cette percée constitue l’acte de naissance de l’éthique matérielle des valeurs développée par Max Scheler et Nicolai Hartmann. Scheler reprendra explicitement à Brentano la notion d’un « ordre du cœur » (ordo amoris) doté d’évidences affectives spécifiques, en l’élargissant à une hiérarchie monumentale des valeurs (du sensible au sacré). De même, les théoriciens britanniques du réalisme moral de l’École d’Oxford et de Cambridge, au premier rang desquels figurent G.E. Moore et Hastings Rashdall, puiseront dans l’éthique de Brentano les armes conceptuelles pour terrasser le naturalisme évolutionniste et l’utilitarisme hédoniste vulgaire. L’enracinement de l’éthique dans la psychologie descriptive demeure l’un des héritages les plus vivants du maître viennois.

9. L’influence directe sur l’école de Brentano

9.1 Edmund Husserl et la métamorphose transcendantale de la phénoménologie

Parmi la pléiade d’esprits exceptionnels qui ont suivi les leçons passionnées de Franz Brentano à Vienne entre 1884 et 1886, le mathématicien Edmund Husserl occupe une place monumentale. Husserl a confessé à maintes reprises que sans l’enseignement de Brentano, sans la rigueur de sa méthode descriptive et sans sa redécouverte de l’intentionnalité, il n’aurait jamais abandonné les mathématiques pures pour consacrer sa vie entière à la philosophie.

C’est dans ses Recherches logiques (Logische Untersuchungen, 1900–1901), ouvrage fondateur de la phénoménologie moderne, que Husserl déploie et métamorphose l’héritage brentanien. Il reprend le concept d’intentionnalité comme structure universelle de la conscience, mais en élimine les derniers résidus empiristes et naturalistes :

  • Husserl radicalise la distinction entre l’acte (qu’il nomme la noèse) et le corrélat objectif visé (le noème ou sens intentionnel).
  • Il reproche à Brentano de ne pas avoir opéré l’épochè (la suspension de toute thèse sur l’existence du monde naturel) et d’être resté prisonnier d’une psychologie descriptive empirique de faits réels, là où la phénoménologie pure doit s’élever à une science eidétique des essences idéales (Eidos).
  • Tandis que Brentano refusait l’intuition des essences universelles (en raison de son nominalisme réiste tardif), Husserl érige la vision des essences (Wesensschau) en méthode suprême de la philosophie transcendantale.

Malgré ces divergences métaphysiques profondes, la phénoménologie husserlienne demeure une fille directe et reconnaissante de la psychologie de l’acte.

9.2 Alexius Meinong et la théorie des objets

Un autre disciple génial et dissident de Brentano est Alexius Meinong (1853–1920), fondateur de l’illustre École de Graz. Poussant l’analyse brentanienne de l’intentionnalité jusqu’à ses ultimes conséquences ontologiques, Meinong constate une dissymétrie criante dans la philosophie classique : on s’est toujours focalisé sur les objets qui existent réellement, en délaissant l’immense majorité des objets de pensée qui ne possèdent aucune existence spatio-temporelle.

Meinong fonde la Théorie des objets (Gegenstandstheorie), dans laquelle il élargit le champ de la relation intentionnelle à des classes d’objets inouïes :

  • Les objets réels (Existenz) : les choses physiques et les états psychiques qui existent dans l’espace et le temps.
  • Les objets idéaux (Bestand) : les nombres, les relations mathématiques, les concepts universels, qui ne sont pas situés dans l’espace physique mais possèdent une subsistance idéale objective.
  • Les objets non-existants et impossibles (Aussersein) : la montagne d’or, le centaure, mais aussi le cercle carré ou le perpétuum mobile. Meinong forge le concept d’« être-hors-de-l’étant » (Aussersein) : le cercle carré ne possède ni existence matérielle ni subsistance logique (puisqu’il est contradictoire), mais il possède une nature propre (Sosein), des propriétés déterminées qui permettent à la pensée de le viser et d’énoncer sur lui des vérités rigoureuses (par exemple, affirmer avec certitude que « le cercle carré est à la fois rond et angulaire »).

Cette prolifération d’objets d’ordre supérieur et d’états de choses (Objektive) provoqua une rupture théorique violente et définitive entre Brentano et Meinong. Brentano accusait son ancien disciple de sombrer dans une débauche ontologique et de réifier des fictions verbales, réaffirmant face à Meinong les principes stricts de son réisme nominaliste. Néanmoins, le débat Brentano-Meinong a constitué l’un des moteurs les plus puissants du renouveau de la logique formelle et de l’ontologie analytique (notamment à travers les célèbres réfutations de Bertrand Russell).

9.3 Carl Stumpf, Christian von Ehrenfels et l’origine de la Gestalt

La fécondité de l’École de Brentano s’est également manifestée de façon éclatante au cœur même des sciences psychologiques expérimentales. Deux disciples directs de Brentano ont joué un rôle de passerelle historique décisive vers l’émergence de la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie) : Carl Stumpf et Christian von Ehrenfels.

Carl Stumpf (1848–1936), professeur à Berlin et titulaire de la chaire de psychologie où il créera le célèbre Institut de psychologie de Berlin, applique la psychologie de l’acte à l’audition et à la musique dans son ouvrage monumental Psychologie des sons (Tonpsychologie, 1883–1890). Stumpf démontre que la perception d’un accord musical ne peut être réduite à la somme additive de ses composantes sinusoïdales isolées ; l’acte d’audition saisit une fusion sonore (Tonverschmelzung) irréductible aux parties atomiques. C’est Stumpf qui formera à Berlin les trois pères fondateurs de la Gestalt : Max Wertheimer, Wolfgang Köhler et Kurt Koffka.

De son côté, Christian von Ehrenfels (1859–1932) publie en 1890 son article révolutionnaire Sur les qualités de forme (Über Gestaltqualitäten). Ehrenfels pose une question d’une simplicité désarmante : lorsque nous entendons une mélodie jouée dans une tonalité précise, puis que nous la transposons intégralement dans une autre tonalité, aucune des notes physiques initiales n’est conservée ; pourtant, tout auditeur reconnaît instantanément qu’il s’agit de la même mélodie. Ehrenfels en déduit l’existence d’une qualité de forme (Gestaltqualität), un objet d’ordre supérieur fondé sur les éléments sensoriels mais constitué par un acte de synthèse psychique original. De la psychologie de l’acte brentanienne à la Gestaltpsychologie, la ligne de filiation est directe, continue et structurellement déterminante.

9.4 Sigmund Freud et l’inconscient : un héritage paradoxal

L’un des chapitres les plus fascinants et méconnus de l’histoire intellectuelle viennoise réside dans le compagnonnage intellectuel entre Franz Brentano et le jeune Sigmund Freud. Durant ses études de médecine à l’Université de Vienne (entre 1874 et 1876), Freud s’inscrit non pas à un, mais à cinq cours consécutifs dispensés par Brentano, fasciné par la rigueur dialectique et l’éloquence du philosophe. C’est d’ailleurs sous la recommandation personnelle de Brentano que Freud traduira en allemand un volume des œuvres complètes de John Stuart Mill consacré à l’émancipation des femmes et au socialisme.

L’héritage brentanien chez Freud présente un caractère hautement dialectique et paradoxal :

  • Le rejet doctrinal de l’inconscient chez Brentano : Dans la Psychologie du point de vue empirique (Livre II, Chapitre 2), Brentano consacre une longue et minutieuse réfutation philosophique à l’hypothèse de l’« inconscient psychique » défendue par Eduard von Hartmann. Pour Brentano, par définition même, tout ce qui est psychique est conscient (via la perception interne concomitante). Parler d’un acte mental inconscient est pour lui une contradiction dans les termes (une obscurité aveugle). Si un état est inconscient, il n’est plus un acte psychique, mais une pure disposition physiologique matérielle.
  • L’adoption de l’intentionnalité dynamique chez Freud : Bien que Freud ait bâti la psychanalyse sur le concept même d’inconscient réfuté par son maître, il a conservé intacte l’intuition brentanienne fondamentale : la vie de l’esprit est dynamique, orientée et intentionnelle. La pulsion (Trieb) freudienne n’est jamais une pure force brute mécanique ; elle se caractérise fondamentalement par sa poussée (l’acte énergétique), son but et son objet (Objekt).

L’inconscient freudien peut ainsi être interprété d’un point de vue structural comme une tentative hétérodoxe d’appliquer le concept brentanien d’intentionnalité aux recoins refoulés de la psyché humaine, témoignant du rayonnement tentaculaire de la pensée de Brentano.

10. Confrontation épistémologique : Psychologie de l’acte vs Psychologie du contenu

10.1 L’antagonisme avec Edward Titchener et le structuralisme américain

Au tournant du XXe siècle, la scène psychologique internationale se fracture autour d’une controverse paradigmatique majeure connue sous le nom de querelle entre l’Act Psychology (la psychologie de l’acte d’inspiration brentanienne) et la Content Psychology (la psychologie du contenu représentée par Wilhelm Wundt et radicalisée aux États-Unis par son élève Edward Bradford Titchener).

Titchener, figure de proue du structuralisme américain à l’Université Cornell, pousse le modèle élémentariste à son paroxysme. Il affirme que l’unique mission scientifique de la psychologie est de dresser l’inventaire exhaustif des atomes de la conscience — qu’il classe en plus de 44 000 sensations élémentaires discrètes (visuelles, auditives, kinesthésiques, viscérales). Pour Titchener, l’« acte mental » est une illusion théologique dépassée : la pensée n’est rien d’autre qu’un kaléidoscope d’images sensorielles fugaces reliées par contiguïté associative.

Les partisans de la psychologie de l’acte ripostent en démontrant l’impasse méthodologique du structuralisme titchenérien. En voulant figer le flux de la conscience dans des éprouvés sensoriels statiques, Titchener commet l’erreur d’étudier des cadavres d’états mentaux artificiellement créés par le dispositif expérimental lui-même. L’introspection structuraliste détruit l’intentionnalité vivante de l’esprit : elle force le sujet à ne regarder que la « matière » de l’image au lieu d’accomplir l’acte de signifier et de comprendre. Ce débat historique scellera le déclin irréversible du structuralisme au profit d’approches fonctionnelles et dynamiques.

10.2 La controverse de la pensée sans image (École de Wurtzbourg)

Le coup de grâce porté à la psychologie associationniste du contenu viendra d’un bastion expérimental inattendu : l’École de Wurtzbourg, dirigée par Oswald Külpe (lui-même ancien assistant de Wundt converti aux thèses de Brentano) et ses brillants chercheurs tels que Karl Bühler, Narziss Ach et August Messer.

À travers des protocoles d’« introspection expérimentale systématique », l’École de Wurtzbourg soumet des sujets entraînés à des tâches cognitives complexes (résolution de paradoxes logiques, jugements d’abstraction, compréhension de proverbes métaphoriques). Les résultats empiriques déclenchent une déflagration théorique : ils prouvent l’existence incontestable d’actes de pensée sans image (unanschauliches Denken). Les sujets rapportent des états de conscience purs — des attitudes de conscience (Bewusstseinslagen), des intentions de signification pures, des orientations téléologiques (Aufgabe) — qui s’accomplissent avec une parfaite clarté sans être accompagnés du moindre support sensoriel ou de la moindre image visuelle résiduelle.

Ces découvertes expérimentales valident de manière éclatante les thèses de Brentano sur l’autonomie et l’irréductibilité de l’acte psychique :

  • La pensée n’est pas un film intérieur composé d’images peintes sur un écran mental passif.
  • L’acte de juger ou de signifier est une fonction mentale supérieure active et immatérielle qui commande souverainement à ses contenus éventuels sans s’y réduire.

Wundt engagera une polémique d’une rare férocité contre Bühler pour tenter de sauver son système, mais l’histoire confirmera la victoire épistémologique du modèle brentanien de l’acte.

10.3 Synthèse comparative des paradigmes concurrents

Pour mesurer la portée de la fracture entre ces deux visions de l’esprit, nous pouvons dresser une matrice comparative systématique des postulats qui s’affrontaient à l’aube du siècle :

Critère de démarcation Psychologie du Contenu (Wundt, Titchener) Psychologie de l’Acte (Brentano, Stumpf, École de Wurtzbourg)
Objet d’étude premier Les contenus sensoriels statiques, sensations et images passives (Inhalte). Les opérations conscientes dynamiques, visées intentionnelles et actes vivants (Akte).
Structure de l’esprit Atomisme, mosaïque d’éléments combinés par association mécanique. Totalité unifiée, structure intentionnelle orientée vers un objet.
Méthode privilégiée Introspection expérimentale de laboratoire avec mesure chronométrique. Perception interne immédiate et psychognosie descriptive pure.
Statut de la pensée Agrégat d’images sensorielles et de traces kinesthésiques. Activité fonctionnelle pure capable d’opérer sans image (pensée a-sensorielle).
Rapport au monde Solipsiste / Représentationnel : l’esprit n’accède qu’à ses propres états internes. Intentionnel / Réaliste : l’esprit est ouverture constitutive et visée directe d’objets.

Par sa mise en valeur de l’opérativité, du but poursuivi et de la structure relationnelle de la conscience, la psychologie de l’acte apparaît rétrospectivement comme l’ancêtre direct du fonctionnalisme cognitif moderne. Elle a démontré avant l’heure que ce qui définit un état mental, ce n’est pas le substrat physique ou le matériau sensible dont il est constitué, mais le rôle fonctionnel et intentionnel qu’il accomplit au sein de la vie de l’agent.

11. Critiques contemporaines, limites et redécouvertes de la psychologie de l’acte

11.1 Les apories internes du modèle brentanien

En dépit de sa puissance architectonique et de sa fécondité historique, la psychologie de l’acte de Franz Brentano n’est pas exempte d’apories et de tensions internes majeures qui ont suscité des débats intenses parmi ses exégètes et ses détracteurs.

La première difficulté réside dans l’élucidation de la continuité temporelle de la conscience. En définissant la vie mentale comme une succession d’actes discrets (représenter, juger, aimer), Brentano a éprouvé de grandes difficultés à rendre compte du flux unitaire et continu de la durée phénoménologique. Comment deux actes temporels successifs s’articulent-ils sans fragmenter l’identité du sujet ? Il faudra attendre les analyses magistrales d’Edmund Husserl sur les Leçons sur la phénoménologie de la conscience intime du temps (avec les concepts de rétention, d’impression originaire et de protention) pour surmonter cette aporie du ponctualisme de l’acte brentanien.

Une seconde tension conceptuelle découle du réisme tardif de Brentano. En voulant à tout prix éliminer les entités abstraites, les états de choses (Sachverhalte) et les significations idéales pour ne reconnaître que des choses réelles individuelles (res), Brentano s’est enfermé dans un nominalisme héroïque qui rendait extrêmement malaisée l’explication de la logique pure et des mathématiques. Si les universaux ne sont que des fictions linguistiques, comment garantir la validité absolue et intemporelle des lois logiques sans retomber dans le piège du psychologisme qu’il avait lui-même combattu ?

Enfin, le problème de la réflexivité de la conscience a suscité de vives controverses. La théorie brentanienne selon laquelle l’acte conscient se saisit lui-même comme objet secondaire de manière concomitante frôle parfois le paradoxe : si la perception interne est un acte de saisie immédiate, comment éviter une circularité logique où l’acte doit simultanément être l’agent de la perception et l’objet perçu sans se dédoubler ? Ces apories témoignent des limites inhérentes à toute tentative de cartographier la subjectivité absolue par les seuls outils de l’empirisme classique.

11.2 La critique physicaliste et behavioriste au XXe siècle

Avec l’avènement et l’hégémonie du behaviorisme (de John B. Watson à B.F. Skinner) dans la première moitié du XXe siècle, la psychologie de l’acte brentanienne a subi un rejet dogmatique d’une violence extrême. Les behavioristes ont décrété que les notions de « conscience », d’« acte psychique », de « visée intentionnelle » et de « perception interne » appartenaient au folklore pré-scientifique et à la superstition mentaliste. Pour le behaviorisme radical, la psychologie devait impérativement bannir tout recours à l’intériorité pour se cantonner exclusivement à l’observation des comportements moteurs observables et des corrélations stimulus-réponse (S-R).

Sur le versant philosophique, le physicalisme radical et l’empirisme logique du Cercle de Vienne ont également tenté d’éradiquer l’intentionnalité. Le philosophe Willard Van Orman Quine a formulé sa célèbre thèse de l’indétermination de la traduction et affirmé le caractère irréductible de l’intentionnalité brentanienne, non pour la célébrer, mais pour conclure à l’infirmité scientifique des concepts mentalistes :

« La leçon brentanienne de l’irréductibilité des idiomes intentionnels montre précisément pourquoi nous devons nous en passer dans une science stricte de la nature : il n’y a pas de place dans le monde physique pour l’inexistence intentionnelle. »

Cette offensive matérialiste s’est poursuivie à travers les théories de l’identité esprit-cerveau (Smart, Armstrong) et les tentatives de naturalisation computationnelle de Jerry Fodor, cherchant à dissoudre l’acte mental dans la syntaxe mécanique de symboles matériels.

11.3 Le regain d’intérêt analytique (Chisholm et la réhabilitation de l’intentionnalité)

La traversée du désert de la psychologie brentanienne prend fin de manière spectaculaire dans les années 1950 grâce aux travaux du philosophe américain Roderick Chisholm (1916–1999). À travers une série d’articles retentissants et son célèbre ouvrage Perceiving: A Philosophical Study (1957), Chisholm accomplit la résurrection magistrale de Franz Brentano au cœur de la philosophie analytique de l’esprit (Philosophy of Mind).

Chisholm démontre que la « thèse de Brentano » peut être reformulée avec une rigueur logique irréprochable sous la forme d’un critère linguistique de l’intentionnalité. Les phrases ou propositions du langage ordinaire qui décrivent des actes psychiques présentent trois anomalies logiques absolues (appelées opacité référentielle ou intensionnalité avec un « s ») qui ne se rencontrent jamais dans le vocabulaire décrivant des phénomènes physiques :

  1. La non-présupposition d’existence : Une phrase décrivant un acte intentionnel (« Jean pense au cheval ailé Pégase ») peut être parfaitement vraie sans que l’objet visé existe réellement dans le monde. En revanche, une phrase physique (« Le boulet de canon écrase la muraille ») ne peut être vraie que si les deux entités physiques existent réellement.
  2. L’échec de l’extensionalité et de la substitution salva veritate : Dans un contexte physique ordinaire, des termes co-référentiels sont librement substituables (Si « George Orwell est l’auteur de 1984 », alors « Jean a rencontré George Orwell » équivaut strictement à « Jean a rencontré l’auteur de 1984 »). En contexte intentionnel, cette substitution échoue : Pierre peut croire fermement que « L’étoile du matin est brillante » tout en ignorant ou en rejetant que « L’étoile du soir est brillante », bien qu’astronomiquement il s’agisse de la même planète Vénus.
  3. L’inapplicabilité de la généralisation existentielle : Du fait qu’un sujet recherche un trésor, on ne peut pas déduire logiquement qu’il existe un trésor particulier dans l’espace physique qu’il recherche.

Grâce à la formalisation de Chisholm, Brentano a été réinstallé au Panthéon des géants de la philosophie de l’esprit, contraignant l’ensemble de la philosophie contemporaine à admettre que l’intentionnalité constitue l’énigme métaphysique et cognitive centrale de la condition humaine.

12. L’héritage moderne de Brentano dans les sciences cognitives et la philosophie de l’esprit

12.1 L’intentionnalité dans le débat contemporain de la philosophie de l’esprit

Aujourd’hui, au sein de la philosophie de l’esprit et des sciences de la cognition, le concept brentanien d’intentionnalité se trouve au centre des batailles théoriques les plus incandescentes. L’ambition majeure du paradigme naturaliste contemporain — portée par des penseurs tels que Fred Dretske (Explaining Behavior), Jerry Fodor (Psychosemantics) et Ruth Millikan — est le programme de naturalisation de l’intentionnalité. Ces auteurs cherchent à traduire la relation intentionnelle brentanienne en termes d’information causale, de covariation physique ou de téléosémantique évolutionniste, tentant de prouver qu’un dispositif physique biologique peut acquérir la propriété intrinsèque d’« être à propos de » (aboutness) quelque chose sans faire appel à des puissances surnaturelles.

À l’opposé de ce physicalisme réducteur, les courants contemporains de l’énactivisme et de la cognition incarnée (Embodied Cognition) — initiés par Francisco Varela, Evan Thompson et prolongés par Alva Noë (Action in Perception) — redécouvrent la vérité fondamentale de l’Aktpsychologie. Pour les énactivistes, la perception n’est pas le traitement passif d’un signal entrant par un ordinateur neuronal, mais une action corporelle orientée, une maîtrise active de contingences sensorimotrices. L’esprit ne « reçoit » pas le monde : il l’« énonce » et le fait émerger par l’accomplissement continu d’actes moteurs et perceptifs incarnés.

Enfin, l’incontournable débat autour du « problème difficile de la conscience » (The Hard Problem of Consciousness) théorisé par David Chalmers trouve un éclairage décisif dans la distinction brentanienne entre l’acte et le contenu. Les qualia — ces aspects qualitatifs bruts de l’expérience phénoménale (le rougeoiement du rouge, la morsure d’une douleur aiguë) — ne sont rien d’autre que les contenus immanents immédiats inséparables de l’acte de sentir. En rappelant que la subjectivité phénoménale ne se réduit pas à une fonction algorithmique aveugle, Brentano offre aux philosophes contemporains les concepts indispensables pour résister à l’éliminativisme matérialiste.

12.2 Applications en sciences cognitives computationnelles et intelligence artificielle

L’essor vertigineux de l’intelligence artificielle (IA) et des modèles de langage massifs (LLM) a conféré à la psychologie de l’acte une actualité brûlante et inattendue. La question philosophique majeure qui hante notre siècle s’énonce ainsi : Les machines intelligentes pensent-elles réellement ou ne font-elles que manipuler aveuglément des symboles ?

Cette interrogation a été immortalisée par le célèbre argument de la Chambre Chinoise formulé par John Searle en 1980, qui n’est autre qu’une brillante actualisation de la distinction brentanienne entre le contenu syntaxique et l’acte sémantique :

  • Un programme d’intelligence artificielle classique ou un réseau de neurones contemporain traite des contenus informationnels (des chaînes de bits, des poids synaptiques matriciels, des probabilités statistiques d’apparition de tokens). Il opère au niveau purement syntaxique de la matière calculée.
  • Ce qui fait totalement défaut à la machine, c’est l’acte intentionnel au sens brentanien du terme : le programme ne comprend pas ce qu’il génère ; il ne vise aucun objet ; il n’éprouve aucune adhésion véritative (jugement d’évidence) et n’a aucune inclination affective ou morale envers ce qu’il énonce. L’IA manipule le contenu, mais seul l’esprit humain accomplit l’acte.

Dans le domaine de l’ingénierie cognitive et de la robotique avancée, les chercheurs en robotique autonome (notamment sous l’impulsion des architectures orientées vers l’action de Rodney Brooks) s’inspirent désormais explicitement des principes de la psychologie de l’acte. Pour construire une agentivité artificielle robuste, il est apparu vain de gaver un système d’une base de données statique encyclopédique (approche par le contenu) ; il faut au contraire doter le robot de boucles d’action-perception dynamiques lui permettant de viser téléologiquement des buts au sein d’un environnement changeant.

12.3 Bilan et pertinence continue de la psychologie de l’acte au XXIe siècle

Au terme de cette vaste traversée historique, épistémologique et philosophique, la figure de Franz Brentano émerge dans toute sa souveraine grandeur : celle d’un architecte méconnu mais fondamental de la modernité philosophique et psychologique. Longtemps relégué à la position injuste de simple « précurseur de Husserl » ou de « professeur de Freud », Brentano apparaît aujourd’hui comme le bâtisseur d’un système théorique d’une autonomie, d’une cohérence et d’une lucidité exceptionnelles.

La psychologie de l’acte apporte une réponse magistrale au grand drame épistémologique des sciences humaines contemporaines : le déchirement entre le réductionnisme physicaliste (qui nie la réalité de la vie intérieure) et l’idéalisme relativiste (qui dissout l’objectivité du monde). En réaffirmant avec force que la conscience est une énergie opérante et relationnelle, constitutivement ouverte sur la réalité des objets, régie par des évidences logiques et animée par un amour du Bien intrinsèquement correct, Franz Brentano a sauvé la noblesse et l’intelligibilité de l’expérience humaine.

À l’heure où les neurosciences explorent les confins du cerveau et où l’intelligence artificielle redéfinit les frontières du vivant, la méthode psychognosique descriptive de Brentano demeure plus indispensable que jamais. Elle rappelle aux chercheurs de tout horizon qu’avant de mesurer les synapses ou de modéliser des algorithmes, il faut d’abord apprendre à décrire fidèlement l’expérience vécue dans sa pureté structurale. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la psychologie demeurera la science reine de l’esprit humain.

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memjavad (2026, septembre 4). Psychologie de l’acte – Franz Brentano. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/psychologie-de-lacte-franz-brentano/
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