Modèle de l’Organon du langage et de la communication – Karl Bühler

Analyse académique approfondie du modèle de l’Organon de Karl Bühler : fonctions expressive, d’appel et représentative dans la psychologie du langage.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Dans l’histoire foisonnante des sciences du langage et de la philosophie de l’esprit du XXe siècle, peu d’œuvres possèdent une densité théorique et une portée interdisciplinaire comparables à celle de Karl Bühler. Psychologue expérimental formé au creuset de l’école de Wurtzbourg, philosophe imprégné de phénoménologie et théoricien de la communication avant l’heure, Bühler a formulé, au cœur des turbulences intellectuelles de la Vienne de l’entre-deux-guerres, une théorie globale de la sémiotique linguistique dont la fécondité demeure intacte. Sa Sprachtheorie, publiée en 1934, constitue non seulement un jalon fondamental pour la linguistique moderne, mais également un monument épistémologique qui dépasse les clivages stériles entre le réductionnisme physicaliste, l’idéalisme psychologique et le structuralisme formaliste naissant.

Au centre névralgique de ce chef-d’œuvre se déploie le célèbre modèle de l’Organon (Organon-Modell), une modélisation triadique de la communication qui redéfinit le langage humain comme un instrument (organon) biologique, cognitif et social. Rejetant les conceptions statiques qui réduisaient le signe à une simple étiquette collée sur des concepts préexistants ou à un reflet passif de la conscience, Bühler conçoit le fait langagier comme un événement pragmatique et interactif. Dans ce dispositif, tout phénomène acoustique concret est simultanément investi de trois fonctions cardinales articulées à trois pôles phénoménologiques : l’expression (Ausdruck), rapportée à l’émetteur ; l’appel (Appell), dirigé vers le récepteur ; et la représentation (Darstellung), orientée vers les objets et les états de choses du monde objectif.

Le présent article se propose d’explorer exhaustivement l’architecture, les sources philosophiques, les mécanismes sémiotiques et les implications psychologiques du modèle de l’Organon. En réinscrivant la pensée de Karl Bühler dans son contexte d’émergence historique tout en suivant ses ramifications jusqu’aux débats les plus contemporains des sciences cognitives incarnées, de la linguistique pragmatique et de la psychopathologie clinique, nous mettrons en lumière la puissance conceptuelle d’un système qui, bien avant la cybernétique ou la théorie des actes de langage, a su penser le verbe humain dans l’intégralité de sa texture vivante et de sa praxis intersubjective.

1. Introduction et contextualisation historique de Karl Bühler

1.1 Biographie intellectuelle et ancrage dans l’École de Wurtzbourg

Né en 1879 à Meckesheim dans le pays de Bade, Karl Bühler effectue un parcours universitaire d’une remarquable dualité, obtenant successivement un doctorat en médecine à l’université de Fribourg-en-Brisgau en 1903, puis un doctorat en philosophie à l’université de Strasbourg en 1904. Cette double formation médicale et philosophique marque d’emblée sa posture épistémologique : une exigence d’empiricité rigoureuse adossée à une interrogation métaphysique et conceptuelle permanente. Très tôt attiré par les frontières émergentes de la psychologie expérimentale, il rejoint en 1906 l’université de Wurtzbourg, où il devient l’assistant et le collaborateur le plus éminent d’Oswald Külpe, le dissident génial issu du laboratoire de Wilhelm Wundt à Leipzig.

Au sein de l’École de Wurtzbourg, Bühler joue un rôle de premier plan dans l’une des controverses les plus incandescentes de l’histoire des sciences de l’esprit : celle portant sur la « psychologie de la pensée sans images » (unanschauliches Denken). Par le biais d’une méthode perfectionnée d’introspection expérimentale systématique (Ausfragemethode), Bühler démontre expérimentalement que les actes supérieurs de la pensée rationnelle, tels que le jugement, la comparaison ou la compréhension d’aphorismes complexes, ne peuvent être réduits à une simple combinatoire d’images sensorielles ou de résidus perceptifs. Il postule l’existence d’états de conscience purement sémantiques, d’attitudes d’esprit (Bewusstseinslagen) et de directions intentionnelles non imagées, contestant frontalement le paradigme dominant de l’époque.

Cette percée théorique précipite une violente controverse avec Wilhelm Wundt entre 1907 et 1908. Le père fondateur du laboratoire de Leipzig accuse Bühler de violer les règles fondamentales de l’expérimentation en introduisant une subjectivité incontrôlable dans le protocole expérimental. Bühler répond avec une rigueur implacable, démontrant que l’associationnisme atomiste de Wundt et son sensualisme hérité des Lumières britanniques échouent à rendre compte de la structure dynamique et téléologique de la pensée. Cette confrontation séminale permet à Bühler d’opérer un tournant décisif : constatant les limites méthodologiques de l’introspection purement verbale, il réalise que pour comprendre la structure interne de la pensée humaine, il est indispensable de forger une psycholinguistique systématique, capable d’étudier le langage non comme un simple sous-produit psychologique, mais comme la matrice sémiotique et fonctionnelle au sein de laquelle la pensée se concrétise et s’ordonne.

1.2 La parution de la Sprachtheorie en 1934

L’aboutissement de cette longue maturation conceptuelle prend corps à l’Institut de psychologie de l’université de Vienne, où Karl Bühler occupe une chaire prestigieuse à partir de 1922, aux côtés de son épouse, la célèbre psychologue du développement Charlotte Bühler. C’est dans ce foyer intellectuel d’une exceptionnelle effervescence que paraît en 1934 son magnum opus : Sprachtheorie: Die Darstellungsfunktion der Sprache (« Théorie du langage : La fonction représentationnelle du langage »). La genèse de cet ouvrage est indissociable de l’atmosphère viennoise de l’entre-deux-guerres, caractérisée par un dialogue constant, parfois conflictuel mais toujours stimulant, avec le Cercle de Vienne réuni autour de Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath, mais aussi avec le jeune Karl Popper, qui fut l’étudiant de Bühler et soutint sa thèse sous sa direction.

Bien que partageant avec les néopositivistes une exigence de rigueur logique et un intérêt soutenu pour la structure du langage, Bühler refuse catégoriquement l’antimétaphysique radicale et le réductionnisme physicaliste des tenants de l’empirisme logique. L’ambition déclarée de la Sprachtheorie est de fonder une science générale du langage qui n’abandonne ni la richesse phénoménologique du sens vécu, ni les régularités structurales du système linguistique, ni la matérialité empirique des comportements de communication. Bühler conçoit son ouvrage comme un pont grandiose capable de fédérer la psychologie des processus cognitifs, la linguistique structurale naissante (notamment à travers ses échanges avec les linguistes du Cercle linguistique de Prague comme Roman Jakobson et Nikolaï Troubetzkoï) et la philosophie du sens issue d’Edmund Husserl.

Toutefois, la réception critique initiale de l’œuvre est brutalement assombrie par les convulsions géopolitiques de l’Europe centrale. La montée fulgurante du nazisme et l’Anschluss de 1938 entraînent la fermeture de l’Institut viennois, l’arrestation brève de Bühler par la Gestapo en raison de son opposition intellectuelle au national-socialisme et de son soutien à des collègues juifs, puis son exil forcé vers les États-Unis en passant par la Norvège. Cet exil transatlantique interrompt la diffusion organique de la Sprachtheorie sur le continent européen. Aux États-Unis, dominés par le béhaviorisme de Skinner et le structuralisme distributionnel de Bloomfield, l’approche fonctionnelle et phénoménologique de Bühler peine d’abord à s’implanter. Il faudra attendre plusieurs décennies, et notamment la médiation théorique opérée par Jakobson, pour que la communauté scientifique internationale redécouvre la profondeur révolutionnaire du traité de 1934.

1.3 L’étymologie et la portée métaphorique du terme Organon

Le choix délibéré du vocable Organon pour désigner le cœur de sa modélisation sémiotique constitue un acte épistémologique de première importance. Bühler revendique explicitement une filiation philosophique qui remonte à l’Antiquité classique, faisant écho simultanément à l’Organon d’Aristote — corpus des traités de logique consacré aux instruments de la pensée démonstrative — et au dialogue socratique du Cratyle de Platon. Dans ce dernier texte, Socrate avance une définition décisive qui sert de véritable devise au projet bühlerien : le langage est un instrument destiné à communiquer aux autres ce que l’on pense et à nommer la réalité (organon didaskalikon).

En adoptant le terme grec ὄργανον (organon), qui signifie originellement outil, instrument, moyen opératoire ou organe corporel, Bühler accomplit une double rupture conceptuelle. D’une part, il s’émancipe des approches idéalistes et substantialistes qui concevaient le langage comme une entité métaphysique autonome, une pure émanation de « l’esprit du peuple » (Volksgeist) ou un calque spéculaire des idées transcendantales. D’autre part, il arrache la réflexion linguistique au fixisme taxinomique : la langue n’est pas un monument statique conservé dans des dictionnaires, mais un outil dynamique forgé par et pour l’activité humaine. L’instrument linguistique existe par son usage, s’adapte aux nécessités vitales de la communauté et répond à une finalité praxéologique.

Cette métaphore de l’outil confère au modèle une orientation résolument fonctionnaliste et biologique. L’outil n’a de sens que dans son ajustement à la tâche pour laquelle il est mobilisé et dans son interaction avec l’artisan qui le manipule et la matière qu’il transforme. Transposé à l’ordre sémiotique, le langage devient cet instrument exceptionnel permettant à un être parlant d’agir sur un autre être parlant au sujet du monde extérieur. L’instrument bühlerien réconcilie ainsi l’organisme biologique avec la culture symbolique : le signe n’est plus une essence abstraite, mais un dispositif technique raffiné qui assure la coordination adaptative des conduites au sein du biotope spécifique de l’espèce humaine, à savoir la sphère de l’action collective et du sens partagé.

2. Les fondements théoriques et épistémologiques du modèle de l’Organon

2.1 La conception du langage comme outil et praxis

L’assimilation du langage à un outil implique une refondation complète de la structure fonctionnelle de l’esprit. Dans la théorie de Bühler, l’outil linguistique n’est pas une simple métaphore illustrative, mais une catégorie anthropologique majeure. De même que l’outil matériel prolonge et démultiplie l’effectivité des organes moteurs de l’homme dans sa confrontation avec l’environnement physique, le signe verbal démultiplie l’effectivité de ses opérations cognitives et sociales. Le langage s’enracine au croisement de deux impératifs vitaux : le comportement biologique de survie, qui exige la signalisation immédiate des dangers et des besoins au sein de la horde, et la médiation symbolique complexe, qui rend possibles l’accumulation culturelle, la transmission des techniques et la délibération abstraite.

Cette perspective s’articule autour d’une téléologie immanente de l’acte de parole. Tout échange langagier est tendu vers la réussite d’une action communicationnelle. Parler n’est jamais un acte neutre ou gratuit ; c’est une intervention active au sein d’un milieu intersubjectif. Bühler puise ici dans l’analyse philosophique de l’action humaine (praxis) pour souligner que le sens d’un énoncé est indissociable du but pratique qu’il poursuit dans le cadre d’une situation historique et vitale déterminée.

Pour théoriser cette articulation entre le système abstrait et la contingence de l’usage, Bühler forge une quadripartition conceptuelle essentielle, distinguant avec rigueur :

  • L’acte de parler (Sprechhandlung) : l’événement concret, situé dans le temps et l’espace, par lequel un individu s’empare du langage pour produire un effet pragmatique immédiat ;
  • L’action linguistique (Sprachakt) : la dimension formelle et intentionnelle de cet acte, régie par des règles sémiotiques explicites ;
  • Le produit linguistique (Sprachwerk) : le résultat durable, textuel ou discursif de cette production, détaché de la présence physique de son auteur (comme une œuvre littéraire ou un code juridique) ;
  • La structure linguistique (Sprachgebilde) : le système abstrait de la langue envisagée dans sa pure autonomie paradigmatique et syntaxique.

Cette distinction magistrale permet à Bühler d’éviter à la fois l’écueil de l’anecdote individualiste et celui de l’abstraction désincarnée, en montrant comment la praxis vivante alimente en permanence les monuments formels de la culture.

2.2 Dépassement du béhaviorisme et du physicalisme

Le modèle de l’Organon s’édifie dans une lutte théorique constante contre les réductions mécanistes qui menaçaient les sciences humaines naissantes au début du XXe siècle. Bühler s’oppose avec véhémence au béhaviorisme orthodoxe représenté par John B. Watson, qui postulait que le langage n’était rien d’autre qu’une habitude motrice laryngée, un simple réflexe conditionné articulant de manière linéaire un stimulus environnemental à une réponse physiologique observable (schéma S-R). Pour Bühler, une telle modélisation détruit la spécificité même du phénomène langagier en évacuant la médiation sémiotique.

Entre l’impulsion physique venue du monde et le comportement observable du sujet parlant s’intercale le domaine irréductible de la signification. Le signe n’est pas un déclencheur mécanique semblable à une décharge électrique activant un muscle ; il est un relais symbolique qui requiert une interprétation, une attribution de sens et une décision intentionnelle. L’animal peut réagir immédiatement à un stimulus-signal ; l’être humain, quant à lui, opère au sein d’un univers où le signe représente des états de choses médiatisés par des concepts. Réduire le dialogue humain à une cascade de causalités matérielles revient à confondre la transmission d’une onde sonore dans l’air avec l’intelligibilité d’une vérité assertée.

De même, Bühler critique sans concession les prétentions du physicalisme strict défendu par certaines franges du Cercle de Vienne, qui rêvaient d’unifier la science en éliminant tout lexique mentaliste au profit de propositions exclusivement protocolaires portant sur des trajectoires spatio-temporelles de particules. Pour le psychologue viennois, l’intentionnalité n’est pas une scorie métaphysique qu’un scientisme éclairé devrait éradiquer, mais une réalité empirique de premier ordre. Le sens d’une phrase n’est pas réductible à la somme des vibrations de l’air enregistrées par un tympan. Bühler sauvegarde ainsi l’autonomie épistémologique des sciences de la culture : l’analyse scientifique du langage doit assumer pleinement la structure intentionnelle de l’esprit sous peine de dissoudre son propre objet d’étude dans la physique acoustique.

2.3 L’apport de la phénoménologie et de la Gestaltpsychologie

Pour fonder scientifiquement cette analyse du sens sans basculer dans le subjectivisme arbitraire, Karl Bühler opère une synthèse magistrale entre deux des courants philosophiques et scientifiques les plus novateurs de son aire culturelle : la phénoménologie transcendantale et la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie).

L’empreinte des Recherches logiques d’Edmund Husserl (notamment la première recherche consacrée à l’expression et à la signification) est omniprésente dans la formalisation du modèle de l’Organon. Bühler emprunte à Husserl le concept fondamental d’intentionnalité — la conscience comme visée orientée vers quelque chose d’autre qu’elle-même — et l’applique rigoureusement au fonctionnement sémiotique. Le signe linguistique tire sa validité de sa capacité à « viser » un objet ou un état de choses, instaurant une relation structurelle qui ne dépend pas de la matérialité contingente de l’émetteur. Husserl avait posé les distinctions séminales entre l’expression signifiante (chargée de sens intentionnel) et l’indice aveugle (simple fait empirique d’où l’on infère un autre fait). Bühler reprend ce cadre phénoménologique tout en le dynamisant : il transforme la structure intentionnelle souvent statique de Husserl en un réseau d’actions communicatives concrètes entre sujets vivants.

Parallèlement, Bühler mobilise de manière systématique les découvertes de la Gestaltpsychologie, élaborée par ses contemporains Max Wertheimer, Wolfgang Köhler et Kurt Koffka. L’axiome central de la Gestalt, selon lequel « le tout est différent de la somme de ses parties », trouve dans la théorie bühlerienne une application linguistique éclatante. Les unités sonores discrètes du langage ne sont jamais perçues comme des agrégats atomiques de sensations isolées, mais comme des totalités configurées émergeant sur un fond perceptif. La structure globale (la Gestalt) d’un énoncé détermine le sens et la valeur sémiotique de chacun de ses composants élémentaires. Cette approche holistique permet à Bühler de surmonter définitivement le sensualisme naïf : l’auditeur ne décode pas un message en additionnant laborieusement des phonèmes physiques, mais en saisissant immédiatement des formes auditives porteuses de sens au sein d’un champ contextuel globalement structuré.

3. Architecture globale : Le schéma triadique du signe linguistique

3.1 Le phénomène acoustique concret au centre du modèle

Au cœur du modèle de l’Organon, figuré visuellement par Karl Bühler dans son célèbre schéma de 1934 par un cercle central inscrit dans un triangle, se trouve le phénomène acoustique concret (das konkrete Schallphänomen). Ce choix topologique est d’une grande portée théorique : Bühler ancre délibérément sa sémiotique dans la matérialité physique, sensible et phénoménale du son émis et entendu. Il ne part pas d’une idée purement abstraite du signe, mais de l’événement sensoriel concret qui se produit hic et nunc lorsqu’une parole est articulée dans l’espace partagé des interlocuteurs.

Ce son phonétique brut possède un statut ontologique double. D’une part, il s’agit d’un stimulus physique quantifiable, d’une suite de compressions et de raréfactions de l’air dotée d’une fréquence, d’une intensité et d’une durée, observable par les instruments de la physiologie et de la physique acoustique. D’autre part, dès lors qu’il pénètre dans l’espace de la communication humaine, ce même stimulus cesse d’être une pure perturbation mécanique pour devenir un véhicule signifiant, une matière sonore investie d’une forme sémiotique.

Bühler décrit le processus par lequel le percept sensoriel brut est transfiguré en un objet sémiotique hautement organisé. Le cercle central du phénomène acoustique déborde dans le schéma les contours du triangle sémiotique, signifiant par là que la matière sonore contient toujours un surplus de particularités physiques contingentes (le timbre spécifique d’une voix, une inflexion accidentelle, des bruits parasites) qui ne sont pas nécessairement requises par le code linguistique. Inversement, le triangle déborde le cercle, indiquant que le signe linguistique possède des propriétés formelles, des valeurs relationnelles et des investissements intentionnels qui ne se trouvent nullement dans l’empreinte acoustique matérielle elle-même. La genèse du signe réside précisément dans cette dialectique : une matière physique canalisée, sculptée et transcendée par une fonction relationnelle tripartite.

3.2 Les trois pôles relationnels du dispositif communicatif

Autour de cet événement acoustique médian, Bühler dispose les trois pôles fondamentaux dont l’existence conjointe et articulée est la condition sine qua non de toute communication verbale. Ces trois sommets du triangle ne sont pas de simples coordonnées formelles ; ils représentent les instances phénoménologiques réelles du monde humain :

  • L’Émetteur (Sender) : Il s’agit du sujet parlant, de la source psychophysique vivante d’où jaillit l’acte de phonation. L’émetteur n’est pas un terminal mécanique passif d’où s’échappent des sons, mais un centre subjectif doté d’émotions, d’intentions cognitives, de croyances et d’une histoire corporelle. Il s’exprime dans et par la matière sonore qu’il engendre.
  • Le Récepteur (Empfänger) : Ce pôle désigne l’interlocuteur, l’auditeur actif à qui s’adresse l’émission phonique. Loin d’être une cire vierge enregistrant des ondes, le récepteur est un pôle interprétant, dont le comportement, les états mentaux et les dispositions pratiques sont sollicités, stimulés ou réorientés par l’impact du signe linguistique.
  • Les Objets et États de choses (Gegenstände und Sachverhalte) : Ce troisième pôle représente la réalité extralinguistique, le monde extérieur au sujet, qu’il s’agisse de choses concrètes observables, d’événements matériels, de concepts théoriques abstraits ou d’entités imaginaires que le discours prend pour cible. C’est le pôle du référent, ce dont on parle.

Le coup de génie de Karl Bühler consiste à affirmer le caractère rigoureusement indissociable et interdépendant de ces trois pôles. Toute tentative de réduire le langage à une relation duelle — que ce soit le dialogue exclusif émetteur-récepteur cher aux théories subjectivistes, ou la correspondance unilatérale signe-objet défendue par le réalisme sémantique naïf — mutile la réalité empirique du langage. Pour qu’il y ait véritablement événement linguistique, il faut impérativement qu’un sujet s’adresse à un autre sujet à propos d’un fragment du monde.

3.3 Les axes de relation et l’autonomie relative des fonctions

À partir de cette disposition triangulaire, le modèle de l’Organon définit trois axes relationnels distincts émanant du phénomène acoustique central. Bien que l’événement physique du son soit absolument unique lors d’une émission de parole donnée, il entre en résonance simultanée avec les trois pôles, se dotant ainsi d’une triple valence fonctionnelle :

  • Dans sa relation à l’Émetteur, le phénomène acoustique fonctionne comme un Symptôme (Symptom), fondant la fonction expressive (Ausdruck).
  • Dans sa relation au Récepteur, le phénomène acoustique fonctionne comme un Signal (Signal), fondant la fonction d’appel (Appell).
  • Dans sa relation aux Objets et États de choses, le phénomène acoustique fonctionne comme un Symbole (Symbol), fondant la fonction représentative (Darstellung).

Bühler insiste avec force sur la distinction méthodologique entre la pluralité irréductible de ces axes et l’indivisibilité temporelle du son prononcé. Dans la réalité empirique des échanges, ces trois fonctions ne se succèdent pas chronologiquement : elles s’exercent simultanément dans le même souffle de voix. Cependant, elles jouissent d’une autonomie relative au sein du système linguistique. Selon les contextes énonciatifs, la nature du discours et les intentions des acteurs, une fonction peut occuper le devant de la scène sémiotique et exercer une dominance écrasante, tandis que les deux autres sont reléguées à l’arrière-plan sans pour autant s’effacer totalement.

Ainsi, le cri d’effroi d’un individu surpris par un cataclysme maximise la fonction expressive et la fonction d’appel tout en réduisant la représentation symbolique à une ébauche embryonnaire. À l’opposé, un traité de géométrie euclidienne pousse la fonction représentative vers un degré de pureté presque absolu, s’efforçant d’étouffer les inflexions de la subjectivité de l’auteur et les injonctions directes au lecteur. Mais cette variabilité infinie des profils discursifs ne brise jamais la matrice du modèle : le schéma triadique demeure la structure d’invariance fondamentale régissant la totalité des manifestations langagières humaines.

4. La fonction expressive (Ausdruck) : Manifestation du locuteur

4.1 Définition sémiotique : Le signe linguistique comme symptôme

Sur l’axe orienté vers l’émetteur, le son linguistique assume la fonction sémiotique d’expression (Ausdruck). Dans ce registre, le signe agit techniquement comme un symptôme (Symptom) de l’intériorité psychique et physiologique du locuteur. Bühler fonde cette dénomination sémiotique en puisant délibérément dans les répertoires de la sémiologie médicale et des théories physiognomoniques traditionnelles. En médecine clinique, un symptôme est un indice matériel observable (la pâleur du teint, une poussée de fièvre, un tremblement musculaire) à partir duquel le praticien infère l’existence d’un processus pathologique interne inaccessible à la vue directe.

Transposé dans le cadre de la théorie du langage, le signe-symptôme est le vecteur par lequel l’état interne de la source se projette et se manifeste au dehors. Le phénomène acoustique porte l’empreinte indélébile de l’organisme qui l’a engendré. Cependant, Bühler enrichit la notion purement médicale d’indice passif en y intégrant la dialectique de la subjectivité humaine. Le signe linguistique comme symptôme oscille continuellement entre deux régimes de manifestation :

  • La manifestation involontaire : fuite indicielle brute où la voix trahit malgré elle la fatigue, l’angoisse, l’hésitation ou l’origine sociale d’un individu sans que sa volonté consciente y prenne part ;
  • L’extériorisation intentionnelle : mise en scène codifiée où le sujet parlant utilise délibérément des ressources stylistiques, prosodiques ou structurales pour notifier à autrui son état émotionnel ou sa disposition d’esprit.

Dans les deux cas, la matière sonore demeure viscéralement attachée à son pôle d’émission, fonctionnant comme le témoin immédiat de la présence vivante de l’énonciateur dans son discours.

4.2 Subjectivité, affects et posture cognitive de l’émetteur

La fonction expressive ne se borne pas à évacuer des pulsions affectives brutes ; elle est le miroir complexe de l’ensemble de la posture psychologique et cognitive du locuteur. Par l’inflexion symptomatique du verbe se révèlent non seulement les passions fondamentales (joie, colère, effroi, mélancolie), mais également les attitudes propositionnelles les plus raffinées. Le doute méthodique, l’ironie mordante, l’adhésion enthousiaste, l’indignation éthique ou la circonspection intellectuelle ne s’énoncent pas seulement sous forme de thèses abstraites : ils s’incarnent dans la chair même de l’expression vocale.

Cette incarnation repose sur un vaste arsenal de modulations prosodiques, de variations micro-tonales, de modulations de l’intensité respiratoire et de rythmes d’élocution. Parallèlement aux inflexions de la voix, la langue met à la disposition du locuteur une panoplie de marqueurs lexicaux et syntaxiques spécifiquement dédiés à l’expression de soi : interjections, modalisateurs épistémiques (tels que « peut-être », « assurément », « hélas »), structures emphatiques et tournures évaluatives. À travers ces dispositifs, le locuteur atteste son authenticité subjective. C’est par la fonction expressive que le discours cesse d’être une suite mécanique de formules logiques impersonnelles pour devenir la parole singulière et engagée d’un sujet historique affrontant le réel.

4.3 Distinction entre expressivité verbale et paraverbale

Une contribution remarquable de l’analyse bühlerienne réside dans son refus d’isoler le système abstrait de la langue des manifestations physiques qui l’accompagnent lors de l’acte de phonation. Bühler trace une ligne de démarcation épistémologique cruciale entre l’expressivité proprement verbale et l’expressivité paraverbale, tout en démontrant leur intime convergence dans l’écoute concrète du discours.

L’expressivité verbale relève des codes conventionnels du système de la langue : choix d’un registre de langue particulier (soutenu, familier, archaïque), emploi d’adjectifs axiologiques, sélection de structures syntaxiques segmentées ou interrogatives qui inscrivent explicitement le point de vue du locuteur dans le matériau textuel. L’expressivité paraverbale, quant à elle, s’enracine dans la matérialité suprasegmentale et somatique de l’événement phonique : le timbre de la voix, les accélérations brutales du débit, les râles d’hésitation, les soupirs intercalaires et la gestion architecturée des silences.

Ces éléments suprasegmentaux fonctionnent souvent comme des révélateurs psychologiques d’une extraordinaire acuité. Ils signalent les failles, les résistances et les conflits intérieurs du locuteur. Les lapsus linguae, les trébuchements phonétiques ou les incohérences rythmiques, loin d’être de simples erreurs de transmission mécanique, sont des symptômes de tensions psychiques inconscientes qui percent le vernis de la maîtrise consciente. Bühler anticipe ici de manière saisissante les développements ultérieurs de la psycholinguistique clinique et de l’écoute psychanalytique, où le « comment » de la vocalité devient le décodeur privilégié des clivages de la subjectivité parlante.

5. La fonction d’appel (Appell) : Orientation vers le récepteur

5.1 Le signe comme signal régulateur du comportement

Sur l’axe reliant le phénomène acoustique au pôle de l’auditeur, le signe linguistique acquiert le statut sémiotique de signal (Signal), incarnant la fonction d’appel (Appell). Alors que le symptôme tirait sa raison d’être de son ancrage amont dans l’émetteur, le signal se justifie exclusivement par son impact aval sur le récepteur. Dans cette configuration, le signe agit comme un inducteur, un déclencheur psycho-physiologique ou un régulateur des conduites humaines.

Bühler établit explicitement la continuité phylogénétique qui relie la fonction d’appel humaine aux mécanismes de communication observés dans le règne animal. Le cri d’alarme d’un oiseau apercevant un rapace n’est pas un énoncé descriptif sur la structure du prédateur ; c’est un signal biologique brut qui libère instantanément des conduites d’évitement ou de fuite au sein de la troupe. Chez l’être humain, cette fonction d’appel s’affine et se sophistique sans jamais renier son socle pulsionnel : l’émission sonore est une sommation énergétique envoyée à autrui pour attirer son attention, orienter son champ perceptif ou suspendre son action en cours.

Ce processus réalise une remarquable transformation de la stimulation auditive en impulsion psychologique orientée. Entendre un appel linguistique ne consiste pas à enregistrer passivement une onde de pression, mais à éprouver une réquisition intérieure. Le signal bühlerien brise la clôture de la conscience individuelle de l’auditeur en y introduisant une force téléologique externe : l’exigence d’une réorientation motrice, affective ou intellectuelle.

5.2 Injonction, persuasion et régulation des interactions sociales

Au niveau des structures linguistiques formalisées, la fonction d’appel mobilise des catégories grammaticales universellement repérables dans les langues naturelles. Les modes impératifs (« Venez ! », « Écoutez ! »), le système des vocatifs, les formes déontiques (« Tu dois »), les particules interpellatives ainsi que les intonations ascendantes de sommation constituent le véhicule institutionnel par excellence du signal communicationnel.

Mais au-delà de la stricte injonction militaire ou policière, la fonction d’appel sous-tend l’ensemble du champ de la rhétorique et de la pragmatique persuasive. Depuis l’art oratoire antique théorisé par Quintilien et Cicéron jusqu’aux techniques contemporaines de la communication politique et publicitaire, persuader un auditoire consiste à calibrer le signal de telle sorte qu’il captive le faisceau attentionnel du récepteur et guide pas à pas ses inférences cognitives. L’orateur ajuste en continu son débit, ses figures de style et ses apostrophes en fonction des réactions corporelles, des hochements de tête ou des frémissements de lassitude qu’il décrypte chez son auditeur.

Il s’établit ainsi une boucle cybernétique avant la lettre : l’émetteur émet un appel en modélisant par anticipation l’appareil psychologique du récepteur. L’appel n’est pas une flèche unidirectionnelle aveugle ; c’est une négociation dynamique d’influence mutuelle où le récepteur co-construit perpétuellement la forme du message par les attentes explicites ou tacites qu’il renvoie à l’émetteur.

5.3 L’appel dans la coordination pragmatique des actions collectives

L’importance de la fonction d’appel culmine dans son rôle de pivot anthropologique au sein de la praxis collective. Pour Karl Bühler, la spécificité des sociétés humaines repose sur leur capacité à orchestrer des coopérations instrumentales extraordinairement complexes : chasser un grand gibier à l’aube de l’humanité, ériger un édifice monumental ou manœuvrer un navire dans la tempête exigent une synchronisation millimétrée des gestes individuels. Cette synchronisation ne peut s’effectuer sans le tuteurage permanent du signal verbal.

L’appel langagier intervient comme un substitut symbolique de la force physique ou de l’injonction gestuelle directe. Il permet de synchroniser les flux d’actions à distance, d’ordonnancer des séquences temporelles coordonnées (« À mon signal, tirez ! ») et de distribuer les rôles opératoires au sein d’une équipe. En instaurant des engagements réciproques et des obligations immédiates (« Prends ce côté ! », « Attention ! »), le signal verbal stabilise les attentes comportementales au sein du groupe.

Cette régulation pragmatique fonde l’armature normative de la vie sociale. La loi juridique, la règle morale et l’instruction technique ne sont que des extensions sédimentées et institutionnalisées de la fonction d’appel originaire. En liant le comportement de l’individu à la sommation de la parole collective, l’Organon bühlerien démontre que le langage n’a pas seulement pour vocation d’informer sur le monde, mais qu’il constitue le mortier institutionnel et praxéologique qui permet à l’humanité de constituer des communautés d’action stables à travers le temps.

6. La fonction représentative (Darstellung) : Référence au monde objectif

6.1 Le signe linguistique comme symbole des états de choses

La troisième fonction cardinale du modèle, théoriquement la plus novatrice et la plus centrale aux yeux de Bühler — comme l’indique explicitement le sous-titre de son traité de 1934 (Die Darstellungsfunktion der Sprache) —, est la fonction représentative (Darstellung). Sur l’axe orienté vers le pôle des objets et des états de choses (Gegenstände und Sachverhalte), le phénomène acoustique s’élève à la dignité de symbole (Symbol).

Bühler trace une ligne de démarcation infranchissable entre le fonctionnement sémiotique du symptôme et du signal, observables sous des formes élémentaires chez de nombreuses espèces animales, et le statut transcendant du symbole, qui constitue selon lui l’apanage exclusif de l’intelligence humaine. Alors que le symptôme et le signal demeurent rivés à la situation empirique immédiate des corps en interaction, le symbole déploie la puissance d’abstraction. Il n’est plus causé physiquement par l’état interne de l’émetteur, ni directement destiné à provoquer un spasme comportemental chez le récepteur : il institue une relation de dénotation conventionnelle, stable et universelle avec des entités objectives du monde.

Par la magie du symbole linguistique, le langage s’émancipe de la tyrannie du présent sensible. Le symbole bühlerien possède la faculté miraculeuse d’évoquer l’absent, de décrire des événements qui se sont déroulés il y a des millénaires ou qui n’auront lieu que dans un futur hypothétique, d’arpenter des contrées géographiques inaccessibles, et même de forger des objets logiques dénués d’équivalents perceptifs réels (comme les nombres imaginaires ou les entités mythologiques). Le signe devient ainsi un représentant habilité, un mandaté sémiotique qui tient lieu des états de choses au sein du champ de la pensée humaine.

6.2 Dénotation, vérité logique et adéquation référentielle

L’exercice de la fonction représentative place d’emblée le langage sous le magistère de la logique propositionnelle et des conditions de vérité. Dès lors qu’un énoncé assume pleinement sa vocation de représentation symbolique d’un état de choses, il s’expose à la sanction du tiers exclu : ce qu’il asserte est susceptible d’être qualifié de vrai ou de faux. C’est ici que Bühler intègre avec maestria les apports de la philosophie analytique de Gottlob Frege, notamment la distinction canonique entre sens (Sinn) et référence (Bedeutung), ainsi que la théorie du tableau du monde formulée par Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus Logico-Philosophicus.

La fonction représentative s’appuie sur ce que Bühler nomme un « isomorphisme conceptuel » partiel entre l’architecture de la proposition verbale et l’ordonnancement ontologique des faits. Lorsque nous affirmons « Le livre est posé sur la table », la structure syntaxique (Sujet – Copule – Prédicat prépositionnel) projette un schéma relationnel qui épouse la disposition objective des corps physiques dans l’espace. Le symbole ne fonctionne pas par analogie iconique directe ou ressemblance picturale avec la chose (le mot « table » ne ressemble en rien à une planche montée sur quatre pieds), mais par une stricte fidélité relationnelle et structurale garantie par les règles syntaxiques de la langue.

Cette adéquation référentielle permet la constitution du savoir objectif. Sans la fonction représentative, la connaissance scientifique accumulable, l’historiographie critique et la modélisation mathématique du cosmos seraient rigoureusement impossibles. Le symbole bühlerien est le vecteur par lequel l’humanité dépose son expérience du réel dans des sédiments langagiers partageables, émancipant la vérité des contingences fluctuantes de l’humeur individuelle du locuteur ou de la sensibilité immédiate de son auditeur.

6.3 La primauté épistémologique de la représentation dans les sciences

L’analyse bühlerienne de la fonction représentative conduit à une réflexion épistémologique profonde sur les critères de validité du discours scientifique moderne. Bühler remarque que l’ensemble de l’aventure épistémologique occidentale depuis la révolution galiléenne peut être interprété comme une entreprise systématique de purification de la fonction de représentation au détriment des deux autres fonctions de l’Organon.

Pour qu’un énoncé acquière le statut de fait scientifique dans un laboratoire de physique ou de biologie, il est méthodologiquement exigé que l’on neutralise rigoureusement toute composante expressive : les états d’âme, les passions personnelles, les croyances religieuses ou les impressions subjectives de l’expérimentateur doivent être impitoyablement expulsés du protocole expérimental. De même, la composante d’appel (la rhétorique passionnelle, la séduction démagogique ou l’intimidation d’autorité) doit être anéantie au profit de la froide monstration des données. Le langage des sciences dures aspire au degré zéro de l’expression et de l’appel, cherchant à se métamorphoser en un miroir symbolique absolument diaphane de la matière.

Cependant, Bühler, fort de sa lucidité phénoménologique, démontre les limites intrinsèques de cette purification idéale. Même dans le mémoire de physique le plus austère ou la démonstration logique la plus pure, les fonctions expressive et d’appel ne sont jamais totalement anéanties ; elles demeurent sous une forme résiduelle, sublimée ou structurelle :

  • Le choix d’un problème plutôt qu’un autre trahit toujours l’intérêt axiologique de l’émetteur (Ausdruck) ;
  • La disposition argumentative d’une preuve logique constitue une sommation intellectuelle contraignante adressée à la raison du lecteur pour forcer son adhésion (Appell).

La fonction représentative peut ainsi régner au sommet de l’édifice scientifique, mais elle demeure organiquement greffée sur le tronc vivant du dispositif communicationnel triangulaire.

7. Les principes sémiotiques structurels : Pertinence abstraite et complétion aperceptive

7.1 Le principe de pertinence abstraite (abstraktive Relevanz)

Pour expliquer comment le phénomène acoustique concret, perpétuellement soumis aux instabilités du monde matériel, parvient à assurer sans faillir ses trois fonctions sémiotiques, Karl Bühler formule deux principes cognitifs et structuraux d’une importance historique considérable. Le premier d’entre eux est le principe de pertinence abstraite (abstraktive Relevanz).

Dans la réalité acoustique, il n’existe pas deux sons de parole qui soient rigoureusement identiques. Chaque locuteur possède une anatomie phonatoire singulière, module la vitesse de son discours, subit les assauts de la fatigue, parle avec un accent dialectal spécifique, tandis que l’environnement spatial introduit des réverbérations sonores, des distorsions harmoniques ou des bruits de fond chaotiques. Comment se fait-il, s’interroge Bühler, que dans cette marée de variations physiques infinies, un mot reste toujours identifié comme le même mot ?

La réponse réside dans un filtrage cognitif et sémiotique actif : l’esprit humain ne traite pas la totalité des données acoustiques disponibles dans le signal brut. Il procède à une abstraction radicale qui sélectionne impitoyablement un très petit nombre de traits pertinents tout en reléguant l’immense majorité des variations physiques au rang de bruit contingent sans valeur distinctive. Par cette théorisation géniale de la pertinence abstraite, formulée dès les années 1920 et consolidée en 1934, Bühler anticipe directement les fondements de la phonologie moderne développée par Nikolaï Troubetzkoï dans ses célèbres Principes de phonologie (1939). Troubetzkoï rendra d’ailleurs un hommage explicite à Bühler en reconnaissant que la distinction opératoire entre phonétique (science des variations acoustiques matérielles) et phonologie (science des oppositions abstraites distinctives du système) trouve son assise philosophique directe dans le principe d’abstraktive Relevanz.

7.2 Le principe de complétion aperceptive (apperzeptive Ergänzung)

Le second principe formulé par Bühler, symétrique et complémentaire du premier, est le principe de complétion aperceptive (apperzeptive Ergänzung). Si le premier principe éliminait le surplus matériel non distinctif, le second comble le déficit matériel des signaux réels du quotidien.

Dans la communication interpersonnelle effective, le phénomène acoustique qui parvient à l’oreille de l’auditeur est presque constamment fragmentaire, tronqué, altéré par les conversations croisées, les claquements de portes ou les mâchonnements phonétiques. Pourtant, l’interlocuteur ne perçoit pas une bouillie sonore lacunaire : il « entend » distinctement une phrase parfaitement constituée et compréhensible. Bühler convoque ici le concept philosophique et psychologique d’aperception (hérité de Leibniz, Kant et Wundt) et le refonde à la lumière de la Gestaltpsychologie.

L’esprit de l’auditeur ne se contente pas de décoder passivement ce qui frappe son tympan : il projette activement sur le message mutilé des schèmes d’intelligibilité globaux. Par un processus cognitif descendant (top-down), la conscience mobilise instantanément le contexte situationnel immédiat, l’horizon sémantique de la conversation et les régularités statistiques et syntaxiques de sa langue pour « réparer » les trous du signal matériel. L’auditeur hallucine littéralement les phonèmes manquants avec une telle force perceptive qu’il est la plupart du temps rigoureusement incapable de détecter que le son physique n’a jamais été émis. La complétion aperceptive illustre le triomphe de la Gestalt sur l’atome physique : le sens global commande la reconstitution souveraine des parties matérielles défaillantes.

7.3 L’interaction dialectique entre matière acoustique et forme sémiotique

L’articulation organique de la pertinence abstraite et de la complétion aperceptive permet à Karl Bühler de dissoudre définitivement le vieux dualisme cartésien opposant abstraitement le corps sonore matériel et l’esprit sémantique immatériel. La matière sonore n’est pas un emballage extérieur indifférent qu’un esprit pur viendrait revêtir d’un sens étranger ; elle est un support plastique universel, perpétuellement informé, sculpté et transfiguré par les nécessités fonctionnelles du modèle sémiotique.

Bühler propose de concevoir le signe concret comme le résultat d’un équilibre dynamique permanent entre deux forces :

  • Une force d’économie cognitive (filtrage des données redondantes par la pertinence abstraite) qui allège considérablement la charge computationnelle de notre appareil psychique en ne retenant que les signaux distinctifs vitaux ;
  • Une force de reconstruction inférentielle (la complétion aperceptive) qui garantit la robustesse communicative du système linguistique face à l’usure, au bruit ambiant et aux aléas thermodynamiques du milieu physique.

Ce diptyque théorique déploie des conséquences immenses pour la psychologie cognitive moderne de la parole. Il démontre que la perception du langage n’est jamais un acte sensoriel passif, mais une praxis herméneutique en miniature. Reconnaître un signe, c’est simultanément savoir en ignorer les bruits insignifiants et savoir en inventer les composantes manquantes sous la tutelle de la structure intentionnelle globale du discours.

8. La théorie des deux champs : Champ déictique et champ symbolique

8.1 Le champ déictique (Zeigfeld) et la monstration langagière

L’un des chapitres les plus éblouissants de la Sprachtheorie de 1934, dont l’impact sur la linguistique contemporaine est tout aussi monumental que le schéma de l’Organon, est la théorie dite des « deux champs » du langage (Zwei-Felder-Lehre). Bühler observe que pour rendre compte de l’intégralité du fonctionnement sémantique des langues naturelles, il est indispensable de distinguer deux espaces structuraux d’orientation : le champ déictique (Zeigfeld) et le champ symbolique (Symbolfeld).

Le champ déictique est le domaine par excellence de la monstration langagière (Zeigen). Il regroupe l’ensemble des éléments lexicaux et morphologiques dont la signification ne peut être saturée que par référence directe à la situation perceptive concrète dans laquelle se déroule l’échange. Ce sont les embrayeurs ou indexicaux : les pronoms personnels (« je », « tu »), les adverbes spatiaux (« ici », « là-bas »), les adverbes temporels (« maintenant », « hier ») et les démonstratifs (« ce livre-ci »). Si l’on découvre sur un bout de papier arraché la phrase « Je serai là demain avec toi », le sens grammatical global est intelligible, mais la signification référentielle concrète demeure rigoureusement nulle : on ignore qui parle, quel jour il sera présent, en quel lieu du monde, et auprès de qui.

Bühler montre que le champ déictique prolonge et élève au rang verbal le geste primitif du pointage de l’index chez le nourrisson ou le primate. Mais il franchit un pas supplémentaire en analysant les modes de monstration sophistiqués du langage. Il distingue trois régimes de deixis :

  • La demonstratio ad oculos : la monstration sensible directe dans l’espace physique visible partagé par les yeux des interlocuteurs (« Regarde ce chien là-bas ») ;
  • L’anaphore : la monstration interne au tissu même du texte (« César franchit le Rubicon ; ce dernier savait qu’il risquait tout ») ;
  • La deixis am Phantasma : la monstration opérée dans les territoires de la mémoire, du rêve ou de la fiction narrative, par laquelle le conteur transporte son auditoire dans un espace-temps purement imaginaire (« Visualisez maintenant les plaines d’Austerlitz en ce petit matin de décembre… »).

8.2 L’Origo égocentrique : Hic, Nunc, Ego

Au cœur absolu du champ déictique, Karl Bühler installe un concept fondamental qui a nourri des générations de phénoménologues et de théoriciens de l’énonciation : l’Origo. L’Origo (du latin origo, point d’origine ou source) est le centre de coordonnées universel, le zéro axiomatique à partir duquel s’ordonne la totalité des repérages spatiaux, temporels et personnels de l’acte de langage.

Ce point d’ancrage absolu est résumé par la formule trinitaire célèbre : Hic, Nunc, Ego (Ici, Maintenant, Moi) :

  • Ego : C’est le centre subjectif de gravité. Est « je » celui qui émet la parole hic et nunc ; autrui devient « tu », et le tiers non impliqué dans l’allocution bascule dans la troisième personne objective.
  • Hic : C’est le centre spatial de projection. Tout l’espace environnant est géométrisé à partir du corps propre de l’émetteur : le devant, le derrière, la gauche, la droite, le proche et le lointain n’ont de sens que par rapport au point matériel qu’occupe ce corps parlant.
  • Nunc : C’est le centre temporel d’ordonnancement. Le présent est l’instant insaisissable de la profération vocale ; le passé est ce qui précède ce point zénithal, le futur ce qui s’ouvre au-delà.

La puissance psychologique de l’esprit humain se manifeste magistralement dans la mobilité cognitive de cette Origo. Loin d’être enchaîné à son enveloppe corporelle présente comme une plante à sa racine, l’être humain est capable d’opérer des décentrations vertigineuses de son Origo. Dans le récit historique, la fiction littéraire ou la simulation mentale, le locuteur déplace son centre de coordonnées à des siècles de distance ou dans la psyché d’un personnage de roman, entraînant l’auditeur dans une gymnastique cognitive où le « ici » devient les rues du Paris médiéval et le « maintenant » le déclenchement de la Révolution.

8.3 Le champ symbolique (Symbolfeld) et l’ordonnancement contextuel

En miroir du champ déictique s’étend le champ symbolique (Symbolfeld). Alors que le premier dépendait viscéralement de la présence physique des corps et de la monstration empirique, le second constitue le domaine de la nomination (Nennen) et de l’autonomie conceptuelle pure. Le champ symbolique est l’espace intralinguistique au sein duquel les signes verbaux puisent leur signification dans leurs relations formelles, paradigmatiques et syntaxiques mutuelles.

Les noms substantifs, les verbes notionnels, les adjectifs qualificatifs et les opérateurs logiques tirent leur intelligibilité de leur insertion dans le tissu d’un dictionnaire et d’une grammaire. Le mot « mammifère » ou le concept d’« entropie » n’ont nul besoin que l’on pointe du doigt un objet présent dans la pièce pour faire sens : leur valeur découle du réseau des différences sémantiques, des définitions conceptuelles et des règles combinatoires du système de la langue. C’est le champ symbolique qui confère au langage sa puissance de rationalité décontextualisée, permettant à la philosophie, au droit et aux sciences de construire des discours cohérents valables indépendamment du lieu et du temps de leur lecture.

Bühler conclut sur la complémentarité permanente et la tension dialectique entre ces deux champs. Le langage réel n’opère jamais par l’un de ces champs à l’exclusion de l’autre : il tisse en permanence un entrelacs magistral entre pointage déictique et nomination conceptuelle. L’énoncé le plus abstrait a besoin d’anaphores ou de connecteurs logiques déictiques pour rythmer sa démonstration, tandis que la monstration empirique la plus brute (« Regarde ceci ! ») doit faire appel à des symboles (« C’est un faucon pèlerin ») pour hisser la perception animale au niveau de la connaissance humaine ordonnée.

9. Implications psychologiques : Cognition, intersubjectivité et développement

9.1 La pensée sans images et l’autonomie des processus mentaux

L’architecture de l’Organon bühlerien n’est pas une pure spéculation sémiotique désincarnée ; elle plonge ses racines les plus vigoureuses dans les découvertes empiriques de la psychologie de la pensée que Bühler avait forgées durant ses années d’expérimentation à Wurtzbourg. Les résultats sur le unanschauliches Denken (la pensée sans images) trouvent dans la Sprachtheorie leur plein accomplissement théorique.

Contre la tradition sensualiste qui prétendait que penser n’est rien d’autre que manipuler un kaléidoscope d’images mentales concrètes, Bühler prouve que la manipulation des symboles du champ symbolique opère à un niveau d’abstraction logico-sémantique totalement affranchi de l’illustration figurative intérieure. Lorsqu’un mathématicien manie le concept d’espace vectoriel à n dimensions ou qu’un philosophe médite sur le néant, aucune image visuelle réelle ne peut soutenir adéquatement cette opération mentale sous peine de la réduire à une aberration spatiale absurde.

Le langage n’est donc pas un calque d’images mentales préexistantes : il est le véritable tuteur et le catalyseur autonome de la structuration conceptuelle pure. C’est l’armature formelle du symbole linguistique qui soutient, stabilise et canalise la pensée sans images. Le mot offre un corps sémiotique externe stable à une intuition logique incorporelle, permettant à l’esprit humain de se libérer de la surcharge cognitive du détail sensoriel pour manipuler des architectures conceptuelles d’une complexité sans précédent.

9.2 L’intersubjectivité et la coordination des consciences

Par sa modélisation résolument triadique reliant consubstantiellement l’Émetteur et le Récepteur autour du Monde, le modèle de l’Organon réalise un dépassement philosophique et psychologique radical du solipsisme cartésien. Chez Descartes comme chez les tenants de l’idéalisme classique, le sujet pensant (le cogito) était d’abord enfermé dans sa forteresse intérieure, devant ensuite déployer des trésors d’artifices métaphysiques pour s’assurer de l’existence des autres corps et du monde extérieur.

Pour Karl Bühler, une telle aporie est balayée dès lors que l’on comprend que la conscience humaine se constitue d’emblée au cœur d’un dispositif communicatif partagé. L’intersubjectivité n’est pas un pont secondaire lancé entre deux solitudes ontologiques étanches ; elle est la condition originaire de l’émergence du sens. Il n’existe pas d’Émetteur sans un Récepteur virtuel ou réel, et leur dialogue n’a de consistance que parce qu’il s’enracine dans un univers d’objets reconnus par l’un et par l’autre.

Ce dépassement s’incarne empiriquement dans la découverte avant l’heure du phénomène de l’attention conjointe (joint attention), devenu aujourd’hui un concept cardinal de la psychologie cognitive et développementale (notamment sous la plume de Michael Tomasello). Dès que deux individus orientent simultanément leur regard vers un objet désigné par un index déictique ou un symbole verbal, ils ne réalisent pas simplement deux actes perceptifs parallèles : ils fondent un espace de conscience partagée. L’Organon démontre que l’accord mutuel sur la valeur des signes est le creuset anthropologique au sein duquel la conscience de soi s’arrache à la nuit animale pour s’épanouir dans la lumière de la reconnaissance sociale mutuelle.

9.3 Apports à la psychologie du développement de l’enfant

La théorie du langage de Karl Bühler a entretenu une synergie d’une fécondité exceptionnelle avec les recherches expérimentales pionnières menées par son épouse, Charlotte Bühler, ainsi qu’avec les travaux du jeune Jean Piaget et de Lev Vygotski, qui saluèrent tous l’acuité des thèses bühleriennes sur l’ontogenèse du langage.

Dans l’évolution psychologique de l’enfant, le modèle de l’Organon permet de repérer une dynamique d’émergence séquentielle rigoureuse des trois fonctions sémiotiques :

  1. Le stade préverbal et expressif pur : Dans les toutes premières semaines de sa vie extra-utérine, le nourrisson ne produit que des cris et des gémissements qui fonctionnent comme de purs symptômes physiologiques de ses états internes de faim, de froid ou de douleur (domination exclusive de la fonction expressive).
  2. L’avènement du signal et de l’appel : Très rapidement, vers le deuxième ou troisième mois, l’enfant découvre l’impact pragmatique de sa voix sur son entourage maternel et paternel. Le cri cesse d’être une pure décharge automatique pour devenir un signal intentionnel : l’enfant module son appel pour faire venir l’adulte, réclamer sa présence ou initier un jeu vocal interactif (émergence de la fonction d’appel).
  3. L’entrée dans l’ordre symbolique : Ce n’est qu’au terme d’une longue maturation motrice, cognitive et sociale, aux alentours de la fin de la première année, que se produit le grand saut ontologique vers la fonction représentative. Par le couplage du pointage de l’index et de l’articulation des premiers phonèmes stables (« maman », « lolo », « toutou »), l’enfant s’empare du symbole. Il découvre avec jubilation que le mot transcende la présence de l’objet et qu’il peut désigner le monde pour autrui.

Cette trajectoire développementale, magistralement mise en évidence par les observations cliniques de Charlotte et Karl Bühler, valide l’hypothèse selon laquelle l’esprit humain conquiert son autonomie représentative en s’élevant continuellement à partir du socle affectif de l’expression et de l’ancrage praxéologique de l’appel interactif.

10. Confrontation critique avec d’autres modèles de la communication

10.1 Karl Bühler versus Ferdinand de Saussure

Pour mesurer la radicalité théorique du modèle de l’Organon, il est méthodologiquement éclairant de le confronter au monument qui a inauguré la linguistique moderne : le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, publié à titre posthume en 1916.

La divergence épistémologique entre les deux géants de la sémiotique européenne s’articule d’abord autour de la structure même du signe. Saussure propose une conception résolument dyadique du signe linguistique, défini comme une entité psychique à deux faces unissant indissolublement un signifiant (l’empreinte acoustique psychique) et un signifié (le concept mental). Le monde réel des choses concrètes (le référent) est rigoureusement et délibérément exclu du circuit de la parole saussurien afin de préserver la clôture immanente de la linguistique comme « science de la langue considérée en elle-même et pour elle-même ».

Bühler refuse avec force cette réduction immanentiste. Pour le théoricien viennois, exclure les objets et les états de choses (Gegenstände und Sachverhalte) de la définition fondamentale du signe revient à châtrer le langage de sa raison d’être biologique et pragmatique. Le signe bühlerien est irréductiblement triadique : il n’unit pas seulement un son et un concept dans le ciel des idées pures, il connecte un locuteur vivant, un interlocuteur actif et un fragment de réalité objective. De surcroît, là où Saussure consacre le primat écrasant de la langue (le système abstrait institutionnalisé) sur la parole (l’exécution individuelle déclassée au rang de contingence accessoire), Bühler accorde une dignité théorique majeure à la Sprechhandlung (l’acte de parole situé). Il démontre que les règles du système ne prennent sens que par et pour la praxis communicative concrète des sujets historiques.

10.2 La filiation et l’extension par Roman Jakobson

L’héritier le plus direct et le plus prestigieux du modèle de l’Organon est sans conteste le linguiste d’origine russe Roman Jakobson. Ayant côtoyé Bühler au sein des cercles d’Europe centrale avant son propre exil américain, Jakobson a toujours reconnu explicitement la dette intellectuelle immense qu’il avait contractée envers la Sprachtheorie de 1934.

Dans son retentissant article de 1960 intitulé Linguistique et poétique, Jakobson reprend la matrice bühlerienne des trois fonctions pour la refondre au sein de son célèbre schéma de la communication à six termes. La correspondance entre les deux systèmes est transparente :

  • La fonction expressive de Bühler devient la fonction émotive de Jakobson (centrée sur le destinateur) ;
  • La fonction d’appel de Bühler devient la fonction conative de Jakobson (centrée sur le destinataire) ;
  • La fonction représentative de Bühler devient la fonction référentielle de Jakobson (centrée sur le contexte).

Cependant, Jakobson enrichit le dispositif initial en introduisant trois instances et trois fonctions supplémentaires : le contact physique et psychologique qui fonde la fonction phatique (inspirée des travaux de Bronislaw Malinowski), le code partagé qui fonde la fonction métalinguistique, et le message envisagé pour lui-même qui fonde la célèbre fonction poétique.

Cet élargissement jakobsonien, s’il a connu une extraordinaire fortune pédagogique, a toutefois suscité des réserves épistémologiques chez les spécialistes de Bühler. En disséminant l’énergie sémiotique sur six pôles, Jakobson affaiblit quelque peu la formidable tension dialectique et holistique que Bühler avait si rigoureusement établie entre ses trois pôles ontologiques (Sujet émetteur, Sujet récepteur, Objet du monde). La modélisation bühlerienne, plus dense philosophiquement, évitait la dérive formaliste qui a parfois guetté le structuralisme jakobsonien en rappelant constamment l’enracinement vital et phénoménologique de l’Organon.

10.3 Bühler face au modèle cybernétique de Shannon et Weaver

Le second tiers du XXe siècle a été balayé par le triomphe fulgurant de la théorie mathématique de la communication formulée en 1949 par Claude Shannon et Warren Weaver sous l’égide des Bell Laboratories. Ce modèle cybernétique linéaire (Émetteur -> Encodeur -> Canal bruité -> Décodeur -> Récepteur) s’est imposé comme le paradigme standard des télécommunications modernes et de l’ingénierie informatique.

Toutefois, lorsqu’on confronte la modélisation de Shannon et Weaver à l’Organon de Karl Bühler, l’incommensurabilité des desseins épistémologiques saute aux yeux. Le modèle de l’ingénieur américain est une modélisation purement mécaniste, quantitative et physicaliste. Pour Shannon, « les aspects sémantiques de la communication sont totalement hors de propos pour les problèmes d’ingénierie » : seule compte la probabilité statistique de reproduire à la réception une séquence de bits rigoureusement identique à celle qui a été transmise à la source à travers un canal affecté par l’entropie thermique.

Vouloir réduire la communication humaine au modèle de Shannon constitue, pour les disciples de Bühler, une tragique régression épistémologique. La théorie cybernétique ignore superbement l’intentionnalité, ignore l’interprétation herméneutique, ignore l’Origo déictique corporelle et dissout la texture du sens sous la mesure logarithmique de l’information statistique. L’Organon bühlerien s’affirme infiniment supérieur pour les sciences humaines et psychologiques parce qu’il ne traite pas de câbles coaxiaux transmettant des impulsions binaires, mais d’actes d’esprit intentionnels par lesquels des êtres conscients partagent un monde commun au moyen de symboles, de symptômes et de signaux vivants.

11. Applications contemporaines en psychologie clinique et pragmatique

11.1 Analyse psychopathologique et sémiologie clinique des troubles

La robustesse théorique du modèle de l’Organon se vérifie avec un éclat particulier lorsqu’on le transporte hors des cercles de linguistique théorique pour l’appliquer à la sémiologie psychiatrique et à l’analyse clinique des désordres psychopathologiques. Les trois fonctions bühleriennes fournissent en effet une grille de lecture diagnostique d’une extraordinaire subtilité pour cartographier les désorganisations de la personnalité.

Dans le domaine des troubles du spectre de l’autisme, les cliniciens contemporains observent souvent une dissociation spectaculaire des composantes de l’Organon. Chez certains patients autistes de haut niveau, la fonction représentative symbolique peut être hypertrophiée (maîtrise d’un vocabulaire encyclopédique prodigieux, maniement virtuose des classifications abstraites), alors même que la fonction d’appel et le champ déictique sont profondément désorganisés : l’incompréhension des signaux implicites de régulation sociale, l’absence de pointage d’attention conjointe et la confusion des coordonnées de l’Origo (inversion pronominale du « je » et du « tu ») révèlent une panne sélective de l’ancrage intersubjectif de l’Organon.

Inversement, les troubles de l’humeur se traduisent par des glissements massifs sur l’axe de l’expression :

  • Dans les épisodes maniaques, on assiste à une explosion torrentielle de la fonction expressive, où la tachypsychie et la logorrhée saturent l’espace sonore, submergeant la cohérence représentative objective sous une prolifération de symptômes verbaux exubérants ;
  • Dans la mélancolie stuporeuse, à l’opposé, la fonction expressive s’effondre dans une atonie glaciale, le ralentissement psychomoteur éteignant la prosodie et réduisant la parole à des énoncés atones dénués de toute projection vitale.

Enfin, l’étude des aphasies (notamment à la suite des travaux fondateurs d’Alexandre Luria inspirés par la neurologie européenne) met en lumière les désarticulations du champ déictique et du champ symbolique. L’aphasie de Broca brise le champ symbolique et la syntaxe tout en préservant souvent la monstration déictique et l’expressivité émotionnelle brute, tandis que d’autres lésions corticales détruisent spécifiquement la capacité de manier l’abstraction symbolique, emprisonnant tragiquement le malade dans le périmètre étroit de la deixis sensible immédiate.

11.2 Écoute thérapeutique et dynamique du transfert

Dans l’intimité de la cure psychothérapeutique et du colloque singulier de la psychanalyse, le modèle de Karl Bühler constitue une boussole d’une efficacité clinique redoutable pour la posture d’écoute du praticien. L’analyste averti est perpétuellement attentif à la triple valence des formations de l’inconscient déployées par le discours du patient sur le divan.

Lorsqu’un analysant rapporte un événement traumatique de son enfance, son énoncé ne doit jamais être entendu sous le seul angle de la fonction représentative (l’exactitude historiographique des faits décrits). Le thérapeute traque simultanément le signe comme symptôme : les tremblements imperceptibles de la voix, les soupirs refoulés, les ruptures subites d’intonation et les lapsus signifiants qui trahissent la résurgence d’une charge affective non liquidée que le moi conscient tente désespérément de museler. Parallèlement, l’énoncé s’investit d’une puissante fonction d’appel adressée à la personne de l’analyste au sein de la dynamique transférentielle : appel à la pitié, provocation agressive destinée à tester la solidité du cadre, séduction narcissique ou demande désespérée de validation éthique.

La réponse thérapeutique devient alors un exercice de haute précision sémiotique. L’interprétation du praticien ne doit pas s’enliser dans une pure fonction représentative didactique qui intellectualiserait la cure de manière défensive, ni basculer dans une fonction d’appel contre-transférentielle sauvage (injonctions morales, conseils directifs intrusifs). Le secret de la neutralité bienveillante réside dans un équilibre souverain : accueillir le symptôme expressif de la souffrance, suspendre l’impact manipulatoire de l’appel pour en analyser les ressorts cachés, et restituer au patient un symbole épuré permettant à sa subjectivité de se réordonner dans la vérité de son désir.

11.3 Analyse conversationnelle et pragmatique cognitive moderne

Au-delà de la clinique des profondeurs, le modèle de l’Organon féconde intensément les développements les plus novateurs de la pragmatique linguistique, de l’ethnométhodologie et de l’analyse conversationnelle moderne (incarnée par les courants de Stephen Levinson et Emanuel Schegloff). Les linguistes redécouvrent la modernité stupéfiante des intuitions de Bühler sur la négociation en direct des tours de parole et l’ajustement réciproque des faces interactionnelles.

Dans l’analyse des interactions numériques contemporaines (visioconférences, messageries instantanées, environnements immersifs de réalité virtuelle), les concepts bühlerien d’Origo et de champ déictique connaissent une actualité brûlante. L’éclatement de la coprésence physique réelle oblige les utilisateurs à inventer de nouvelles formes de deixis médiatisée par les écrans. Comment réancrer le « hic et nunc » lorsque les visages flottent dans des fenêtres logicielles disjointes réparties sur plusieurs fuseaux horaires ? Comment calibrer la fonction d’appel par des émojis ou des notifications algorithmiques ? Les sciences de la communication managériale et du travail collaboratif à distance puisent directement dans l’outillage conceptuel forgé par Bühler en 1934 pour modéliser ces nouveaux régimes d’attention conjointe distribuée.

De surcroît, la redécouverte de la fonction d’appel et de la pertinence abstraite alimente les modèles contemporains de la théorie de l’esprit (ToM) au sein des neurosciences sociales. Communiquer efficacement ne consiste pas à échanger des données inertes, mais à prédire avec précision le modèle interne que l’autre se fait du monde. L’Organon bühlerien brille aujourd’hui comme le prototype philosophique de toute pragmatique interactionniste qui refuse d’amputer le verbe humain de son ancrage corporel, social et intentionnel.

12. Héritage épistémologique, limites et actualité de l’Organon

12.1 Objections et critiques méthodologiques adressées au modèle

En dépit de son génie architectural indiscutable, le modèle de l’Organon n’a pas été exempt d’objections et de réserves critiques émanant de divers horizons des sciences du langage au cours du siècle écoulé.

Le reproche le plus tenace formulé par le structuralisme orthodoxe et les tenants d’une sémiologie rigide réside dans l’hétérogénéité catégorielle apparente des trois fonctions réunies au sein d’un même schéma. Pour certains détracteurs, faire cohabiter au sein d’un modèle unique une relation physique de causalité expressive (le symptôme involontaire), une réaction comportementale quasi-biologique (le signal régulateur) et une opération logique de désignation abstraite hautement institutionnalisée (le symbole représentatif) relèverait d’un éclectisme méthodologique risqué. Comment une théorie unique peut-elle embrasser à la fois la décharge pulsionnelle somatique et la vérité propositionnelle de la logique pure sans risquer le syncrétisme ?

Une seconde ligne de critique, issue des sociologies critiques du discours (dans le sillage de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault), reproche à Karl Bühler une sous-estimation systématique des rapports de pouvoir matériels, des luttes de classes et des violences symboliques institutionnalisées. Le modèle de l’Organon met en scène des locuteurs et des récepteurs engagés dans une coopération praxéologique idéale, occultant le fait que les canaux de parole sont souvent confisqués par des appareils d’État idéologiques, que les positions d’énonciation sont hiérarchisées par le capital symbolique et que l’appel verbal est fréquemment un instrument d’oppression et d’aliénation politique bien plus qu’un simple outil de coordination harmonieuse des tâches collectives.

12.2 La redécouverte de Bühler dans les sciences cognitives incarnées

Loin de succomber sous ces critiques partielles, l’œuvre de Karl Bühler connaît depuis le tournant du XXIe siècle une renaissance intellectuelle spectaculaire, stimulée par la crise profonde des premiers modèles de l’intelligence artificielle symbolique et l’émergence des paradigmes de la cognition incarnée et située (embodied and situated cognition), portés par des penseurs comme Francisco Varela ou Alva Noë.

Le computationalisme des années 1970, qui postulait que l’esprit n’était qu’un logiciel désincarné manipulant des symboles formels amodaux selon des algorithmes logiques étanches au corps physique, s’est heurté au redoutable « problème de l’ancrage des symboles » (symbol grounding problem formulé par Stevan Harnad). Or, c’est précisément ce problème que Karl Bühler avait magistralement résolu dès 1934 à travers sa théorie des deux champs. En affirmant que le champ symbolique des concepts abstraits ne peut jamais fonctionner de manière totalement autonome sans être organiquement greffé sur le champ déictique corporel de l’Origo (Hic, Nunc, Ego), Bühler avait anticipé que le sens ne prend racine que dans l’expérience spatio-motrice d’un corps vivant engagé dans un biotope sensible.

Cette résonance prodigieuse positionne Bühler comme un pionnier incontournable de la biosémiotique et des sémantiques cognitives contemporaines (telles que la linguistique cognitive de George Lakoff et Mark Johnson). Les métaphores conceptuelles les plus éthérées puisent continuellement leur énergie dans des schèmes corporels d’orientation spatiale (haut/bas, avant/arrière, centre/périphérie) qui ne sont rien d’autre que les projections structurales de l’Origo bühlerienne dans la grammaire profonde de la pensée humaine.

12.3 Bilan synthétique : La pérennité d’un classique de la psycholinguistique

Près d’un siècle après la publication de la Sprachtheorie à Vienne en 1934, le modèle de l’Organon de Karl Bühler brille d’une jeunesse et d’une lucidité épistémologique intactes. Sa force architecturale réside dans sa capacité unique à tenir ensemble, sans les confondre ni les mutiler, les trois dimensions constitutives du drame de la condition humaine : la profondeur affective et singulière d’un sujet qui souffre et s’exprime (Ausdruck), l’impératif éthique et politique d’un lien social qui sollicite et régit autrui par l’appel (Appell), et la quête rationnelle d’un esprit capable de nommer avec véracité les merveilles et les tragédies du monde objectif (Darstellung).

À l’ère contemporaine, marquée par l’émergence fulgurante des grands modèles de langage et de l’intelligence artificielle générative (tels que les réseaux de neurones profonds et les transformeurs), la relecture de Karl Bühler devient plus que jamais une nécessité philosophique impérieuse. Si ces prodigieuses machines informatiques semblent mimer à la perfection les régularités statistiques du champ symbolique et la syntaxe superficielle des textes sédimentés de la culture, elles demeurent des coquilles sémiotiques vides de sens réel car il leur manquera toujours l’Origo d’une chair vivante ressentant la douleur du symptôme, l’engagement moral d’un regard affrontant le péril de l’appel à autrui, et l’expérience sensible d’un ancrage biologique dans le monde.

En rappelant avec une rigueur implacable que le verbe humain est un instrument forgé par la vie, pour la vie et au sein de la cité, Karl Bühler a légué à l’humanité bien plus qu’un schéma triangulaire pour manuels scolaires : il a dressé le rempart phénoménologique et pragmatique indépassable qui préserve la parole vivante de toute déchéance mécanique, affirmant pour les siècles à venir la transcendance irréductible de l’acte de parler au sein de l’aventure de l’esprit.

Références

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  • Bühler, K. (2009). Théorie du langage : La fonction représentationnelle du langage (D. Samain, trad.). Agone. (Ouvrage original publié en 1934).
  • Husserl, E. (1900–1901). Logische Untersuchungen (2 vol.). Max Niemeyer Verlag.
  • Jakobson, R. (1960). Linguistics and Poetics. Dans T. A. Sebeok (Éd.), Style in Language (p. 350–377). MIT Press.
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  • Troubetzkoï, N. S. (1939). Grundzüge der Phonologie (Travaux du Cercle Linguistique de Prague, 7). Jednota československých matematiků a fysiků.
  • Vygotski, L. S. (1934). Myshlenie i rech’ [Pensée et langage]. Sotsekgiz.
  • Wundt, W. (1907). Über Ausfrageexperimente und über die Methoden zur Psychologie des Denkens. Psychologische Studien, 3, 301–360.
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Looti, M. (2026, septembre 23). Modèle de l’Organon du langage et de la communication – Karl Bühler. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/modele-organon-langage-communication-karl-buhler/
Looti, Mohammed. “Modèle de l’Organon du langage et de la communication – Karl Bühler.” Base de données de psychologie en français, 23 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/modele-organon-langage-communication-karl-buhler/.
Looti, Mohammed. “Modèle de l’Organon du langage et de la communication – Karl Bühler.” Base de données de psychologie en français. septembre 23, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/modele-organon-langage-communication-karl-buhler/.