Psychologie cliniqueThéorie de l'attachement

Modèle de codage de l’Entretien d’Attachement Adulte (AAI) – Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn

Analyse académique approfondie du système de codage de l’Adult Attachment Interview (AAI) développé par Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn.

PUBLIÉ

L’évaluation des dynamiques relationnelles et des structures représentatives chez l’adulte a connu une révolution épistémologique majeure au début des années 1980 avec la conception de l’Adult Attachment Interview (AAI) par Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn. Conçu initialement au sein du département de psychologie de l’Université de Californie à Berkeley, cet instrument semi-structuré a profondément transformé le champ de la psychologie du développement, de la psychanalyse contemporaine et de la psychopathologie clinique. En déplaçant l’objet d’analyse de l’observation comportementale directe de l’enfant vers l’examen minutieux de l’organisation discursive et linguistique de l’adulte évoquant son histoire développementale, les chercheuses ont ouvert une voie sans précédent pour appréhender l’architecture des modèles internes opérants (MIO).

L’AAI ne se contente pas de recenser des événements biographiques bruts ou des traumatismes factuels vécus durant l’enfance. Sa puissance réside dans sa capacité à évaluer la manière dont ces souvenirs sont convoqués, articulés, intégrés ou défensivement neutralisés dans l’ici et maintenant du discours. Le système de codage élaboré par Main, Kaplan et Goldwyn repose sur une prémisse théorique fondamentale : la forme de la narration — sa cohérence interne, sa fluidité, son adhésion implicite aux règles de la communication rationnelle — constitue la manifestation directe de l’état d’esprit actuel du sujet vis-à-vis de l’attachement (State of Mind with respect to attachment). L’évaluation ne juge donc pas la qualité réelle des parents de l’adulte, mais la liberté d’esprit avec laquelle l’adulte peut explorer et communiquer ses pensées, ses émotions et ses souvenirs liés aux figures parentales.

Ce guide exhaustif et analytique explore les fondements conceptuels, la structure méthodologique et les règles formelles du système de cotation de l’AAI. De l’emprunt des maximes conversationnelles du philosophe du langage Paul Grice à la formalisation minutieuse des échelles d’expérience et d’état d’esprit, jusqu’aux classifications catégorielles majeures (Sécurisant-Autonome, Détaché, Préoccupé, Désorganisé/Non résolu, Inclassable), cette synthèse détaille l’ensemble des mécanismes cognitivo-linguistiques et psychopathologiques qui sous-tendent ce qui demeure aujourd’hui le « gold standard » absolu de la recherche sur l’attachement adulte.

1. 1. Fondements épistémologiques et émergence de l’Adult Attachment Interview (AAI)

1.1 De la théorie de l’attachement infantile aux représentations adultes

L’élaboration de la théorie de l’attachement par John Bowlby s’est historiquement construite autour de l’observation des comportements du jeune enfant en situation de séparation et de détresse. Bowlby postulait que l’enfant élabore progressivement, au fil des transactions interactives répétées avec ses figures de soins primaires, des structures cognitives dynamiques qu’il nomma « modèles internes opérants » (MIO). Ces schèmes cognitifs et affectifs agissent comme des représentations intériorisées du soi et d’autrui, guidant les attentes, les interprétations perceptives et les stratégies comportementales dans les relations interpersonnelles tout au long de la vie.

Dans la continuité des travaux de Bowlby, Mary Ainsworth a opérationnalisé ces modèles chez le nourrisson à travers le protocole expérimental standardisé de la Strange Situation. Ce dispositif a permis d’identifier trois grands patterns comportementaux : l’attachement sécurisant (B), l’attachement insécurisant-évitant (A), et l’attachement insécurisant-ambivalent/résistant (C). Cependant, si la Strange Situation capturait l’organisation comportementale de l’attachement dans la première enfance, la question de la continuité de ces organisations chez l’adulte demeurait une énigme théorique et méthodologique. Comment évaluer des modèles internes opérants une fois que le système comportemental d’attachement s’est intériorisé sous forme de représentations verbales, sémantiques et métacognitives ?

Le passage décisif s’est opéré lorsque les chercheuses de Berkeley ont formulé l’hypothèse que, chez l’adulte, l’accès aux représentations d’attachement ne s’observe plus principalement à travers la recherche physique de proximité, mais à travers la production narrative. L’attachement adulte doit être conceptualisé comme une organisation cognitive et linguistique qui gouverne le traitement de l’information émotionnelle et autobiographique. La transmission intergénérationnelle des patterns relationnels pouvait dès lors être investiguée non pas comme une simple réplication de conduites parentales, mais comme la transmission d’un état d’esprit particulier concernant l’attachement.

1.2 Le rôle pionnier du laboratoire de recherche de Berkeley

Au début des années 1980, au sein de l’Université de Californie à Berkeley, Mary Main et ses collaboratrices ont entrepris le suivi longitudinal d’une cohorte de dyades parent-enfant préalablement évaluées dans la Strange Situation durant la première année de vie des nourrissons. L’objectif était d’observer si l’organisation de l’attachement de l’enfant à l’âge de 12 ou 18 mois entretenait des corrélations prédictives avec les représentations internes des parents eux-mêmes lorsqu’ils étaient interrogés plusieurs années plus tard.

Pour explorer ce monde interne, Main, Kaplan et Goldwyn ont conçu une grille d’investigation narrative standardisée : l’Adult Attachment Interview. L’expérimentation a rapidement mis en évidence des correspondances stupéfiantes entre la forme du discours des mères et des pères et le type d’attachement manifesté par leurs enfants six ans plus tôt. Les parents d’enfants sécurisants parlaient de leur propre enfance avec aisance, équilibre et cohérence, tandis que les parents d’enfants évitants ou ambivalents présentaient des altérations systématiques de leur discours, oscillant entre le rejet défensif des souvenirs ou l’envahissement émotionnel non résolu.

Cette percée scientifique trouvait son ancrage méthodologique à l’intersection de la psychologie cognitive, de la linguistique pragmatique et de la psychanalyse développementale. En s’éloignant des questionnaires auto-rapportés traditionnels — qui ne mesurent que la perception consciente et souvent défensive que le sujet a de lui-même —, l’AAI s’est configurée comme une tâche de performance discursive capable de contourner les défenses conscientes pour saisir l’organisation structurelle sous-jacente de la personnalité.

1.3 Objectifs fondamentaux du système de codage de l’AAI

Le système de codage développé par Mary Main et Ruth Goldwyn poursuit plusieurs objectifs fondamentaux qui le distinguent radicalement d’une simple analyse de contenu thématique. Le premier objectif est la différenciation rigoureuse entre la mémoire épisodique (le rappel d’événements autobiographiques contextualisés dans le temps et l’espace) et la mémoire sémantique (le savoir généralisé, les résumés abstraits et les croyances sur soi et ses parents). L’harmonie ou la dissonance entre ces deux systèmes de mémoire constitue le révélateur central de l’intégrité cognitive du sujet.

Le deuxième objectif réside dans l’évaluation de la capacité du locuteur à accéder à des souvenirs émotionnellement chargés sans subir d’effondrement défensif. Il s’agit d’observer si l’individu peut convoquer des expériences de détresse, de séparation, de rejet ou de perte sans recourir à des mécanismes d’invalidation (désactivation) ou sans se laisser submerger par une angoisse désorganisatrice (hyperactivation). L’entretien teste la résilience de la structure psychique face à la réactivation du système d’attachement.

Enfin, le système de codage vise à identifier l’état d’esprit actuel du sujet vis-à-vis de l’attachement, indépendamment de la véracité historique des faits rapportés. Cet état d’esprit reflète le degré de capacité métacognitive et de réflexivité du locuteur : est-il capable de penser sur ses propres pensées, de reconnaître la faillibilité de ses souvenirs, de réévaluer ses expériences passées avec recul, et d’adopter la perspective psychologique d’autrui ? L’AAI mesure ainsi la liberté représentative de l’esprit humain.

2. 2. Les contributions théoriques de Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn

2.1 Mary Main : La métacognition et la cohérence narrative

Mary Main a apporté une contribution théorique révolutionnaire en intégrant les concepts de la métacognition et de la linguistique pragmatique à la théorie de l’attachement. Elle a postulé que la sécurité de l’attachement à l’âge adulte s’exprime fondamentalement par la capacité de « surveillance métacognitive » (metacognitive monitoring). Ce processus désigne l’aptitude d’un locuteur à observer et réguler activement son propre flux de pensée et de parole au cours de l’interaction narrative, en demeurant conscient du contexte d’échange avec l’auditeur.

Main a compris que l’attachement n’est pas uniquement un répertoire d’actions comportementales, mais une matrice organisationnelle du langage. En s’appuyant sur les travaux de Paul Grice, elle a démontré que le discours d’un individu sécurisant obéit spontanément à des principes de rationalité conversationnelle, générant une cohérence narrative élevée. Elle a ainsi formalisé la première classification tripartite des adultes : Sécurisant-Autonome (Free/Autonomous), Détaché (Dismissing), et Préoccupé (Preoccupied).

L’une des découvertes les plus spectaculaires de Mary Main demeure la puissance prédictive de cette cohérence narrative : l’état d’esprit d’une femme enceinte, évalué via l’AAI avant la naissance de son premier enfant, permet de prédire avec une précision statistique remarquable (souvent supérieure à 75 %) la classification de l’attachement que développera son nourrisson à l’âge d’un an dans la Strange Situation. Cette découverte a scellé l’importance clinique et empirique de l’analyse du discours adulte.

2.2 Nancy Kaplan : L’exploration des stratégies de régulation émotionnelle

Nancy Kaplan a joué un rôle déterminant dans l’exploration fine des stratégies défensives déployées par les individus pour réguler les affects négatifs, l’anxiété de séparation et les expériences de deuil. En analysant les protocoles d’entretiens, Kaplan s’est attachée à décoder les micro-processus d’évitement cognitif et de distorsion narrative par lesquels le psychisme tente de neutraliser la douleur liée aux défaillances de l’environnement précoce.

Ses travaux ont contribué de manière décisive à l’élucidation de l’attachement désorganisé chez le jeune enfant, menant conjointement avec Mary Main à la découverte du pattern « Désorganisé/Désorienté » (Groupe D) dans la Strange Situation. Kaplan a mis en évidence comment les traumatismes parentaux non intégrés et les deuils non résolus se répercutent sous forme de ruptures subtiles dans le discours adulte, trahissant des micro-états dissociatifs et des effondrements temporaires de la logique cognitive.

Grâce à ses analyses psychopathologiques, Kaplan a affiné les critères permettant d’identifier la présence d’affects non métabolisés au sein de récits apparemment fluides. Ses observations ont fourni le socle théorique indispensable pour codifier les échelles d’état d’esprit évaluant la non-résolution des traumatismes et des pertes, enrichissant substantiellement le modèle initial de cotation.

2.3 Ruth Goldwyn : La standardisation et la rigueur de la grille de codage

Si Mary Main a posé les assises conceptuelles de l’AAI, Ruth Goldwyn a été la cheville ouvrière de son opérationnalisation méthodologique et de sa standardisation psychométrique. Collaborant étroitement avec Main pendant plus de deux décennies, Goldwyn a co-rédigé les versions successives du volumineux manuel de codage et de classification de l’AAI (Adult Attachment Scoring and Classification System, Main, Goldwyn & Hesse).

Goldwyn a introduit une rigueur d’ingénierie psychométrique en établissant des échelles ordinales d’évaluation allant de 1 à 9, pourvues d’ancrages comportementaux et discursifs extrêmement précis pour chaque niveau de score. Elle a défini avec une minutie chirurgicale les distinctions opérationnelles entre des phénomènes cliniques complexes, tels que la différence entre une « idéalisation défensive » inconsciente et une tentative délibérée de protection de l’image parentale, ou entre le « dénigrement actif » et une « colère revendicatrice ».

De plus, Ruth Goldwyn a conçu les programmes de formation intensive et les examens de certification de fiabilité destinés aux chercheurs et cliniciens du monde entier. Grâce à son intransigeance méthodologique, l’AAI a pu acquérir une réputation inégalée de fidélité inter-juges, transformant une évaluation qualitative hautement complexe en un instrument quantitatif d’une fiabilité scientifique absolue.

3. 3. Protocole d’administration et structure de l’entretien

3.1 Le cadre formel de passation de l’AAI

L’administration de l’Adult Attachment Interview requiert un cadre clinique et méthodologique standardisé extrêmement strict. L’entretien se déroule en face-à-face, dans une pièce silencieuse, isolée de toute interférence extérieure, et dure généralement entre 45 et 90 minutes. L’ensemble de l’échange est enregistré sous format audio (et parfois vidéo) afin de permettre une transcription textuelle intégrale de type verbatim.

La transcription d’un protocole AAI obéit à des conventions typographiques rigides : chaque mot, hésitation, répétition, bégaiement, rire nerveux, soupir, pause silencieuse (chronométrée à la seconde près) et inflexion vocale doit être scrupuleusement consigné. Le système de codage s’appliquant exclusivement sur le texte transcrit, la fidélité de la transcription est la condition sine qua non de la validité de l’évaluation.

L’interviewer est soumis à une consigne de neutralité bienveillante mais active. Il doit respecter fidèlement le canevas des questions préétablies sans introduire de reformulations suggestives ni offrir de réassurance thérapeutique indue. L’objectif de l’interviewer est de maintenir une pression d’investigation constante qui pousse le sujet à étayer ses affirmations, agissant ainsi comme un révélateur psychodynamique conçu pour « surprendre l’inconscient narratif » (surprise the unconscious).

3.2 La séquence des questions de l’entretien

Le protocole de l’AAI est composé d’une séquence invariable de 20 questions standardisées conçues pour activer progressivement le système d’attachement du participant :

  • Vue d’ensemble de la constellation familiale : L’entretien s’ouvre sur une description factuelle de la composition de la famille d’origine, des lieux de vie et des changements géographiques ou structurels majeurs survenus durant l’enfance.
  • Adjectifs descriptifs et illustrations biographiques : Le locuteur est invité à choisir cinq adjectifs décrivant la relation précoce avec sa mère, puis cinq adjectifs pour son père (généralement entre 5 et 12 ans). Immédiatement après, l’interviewer demande pour chaque adjectif : « Pouvez-vous me raconter un souvenir précis ou un événement qui illustre pourquoi vous avez choisi ce mot ? ». Cette étape confronte directement la mémoire sémantique à la mémoire épisodique.
  • Exploration des situations de vulnérabilité : L’entretien explore la manière dont les parents réagissaient lorsque l’enfant était en détresse émotionnelle, physiquement malade ou blessé. Des questions spécifiques portent sur le sentiment d’avoir été rejeté ou menacé d’abandon.
  • Expériences de pertes, traumatismes et abus : Le sujet est interrogé sur les décès de proches survenus durant l’enfance ou à l’âge adulte (circonstances, âge, réactions émotionnelles immédiates et à long terme), ainsi que sur d’éventuelles expériences de maltraitance physique, psychologique ou sexuelle.
  • Bilan intégratif et projection dans l’avenir : Les dernières questions sollicitent une prise de recul métacognitive : pourquoi les parents ont-ils agi comme ils l’ont fait ? Quels ont été les effets de ces expériences sur la personnalité actuelle ? Quels souhaits le locuteur formule-t-il pour l’éducation de ses propres enfants (réels ou imaginaires) ?

3.3 La dynamique d’activation du système d’attachement

La structure de l’AAI est pensée pour soumettre l’appareil psychique à une contrainte cognitive progressive. Dans la vie quotidienne, la plupart des individus parviennent à maintenir un discours socialement acceptable et émotionnellement contrôlé concernant leur passé familial. L’enchaînement rapide et approfondi des questions de l’AAI brise ce contrôle superficiel.

Le fait de devoir fournir instantanément des preuves épisodiques pour soutenir des jugements sémantiques (« Vous avez dit que votre mère était aimante, donnez-moi un exemple concret ») met sous tension les mécanismes de défense habituels. L’individu dont les souvenirs réels contredisent l’image idéalisée qu’il tente de projeter se trouve confronté à une impasse cognitive : soit il admet une contradiction, soit il s’enferme dans des rationalisations laborieuses ou des silences défensifs.

Cette dynamique d’activation permet d’observer en temps réel comment le sujet régule l’angoisse inhérente aux thématiques d’attachement. L’AAI ne cherche pas à savoir si le sujet a une bonne mémoire, mais examine comment sa mémoire autobiographique est organisée et rendue accessible sous la pression conversationnelle.

4. 4. Fondements linguistiques et pragmatiques du codage : Les maximes de Grice

4.1 La maxime de Qualité : Vérité et corroboration

L’apport méthodologique central de Mary Main a été de transposer le principe de coopération et les quatre maximes conversationnelles formulés par le philosophe du langage Paul Grice dans l’évaluation psychodynamique du discours. La maxime de Qualité stipule que le locuteur doit s’efforcer de faire une contribution véridique, en s’abstenant d’affirmer ce qu’il sait être faux ou ce pour quoi il manque de preuves adéquates.

Dans l’AAI, la violation de la maxime de Qualité se manifeste principalement par l’idéalisation des figures parentales. Le sujet utilise des adjectifs hautement positifs (ex. « merveilleuse », « exceptionnelle », « parfaite ») pour décrire une relation, mais se montre incapable de fournir le moindre souvenir épisodique corroborant ces épithètes, ou fournit paradoxalement des anecdotes illustrant le rejet, la sévérité ou la froideur parentale.

La maxime de Qualité est également enfreinte lorsque le récit contient des contradictions internes manifestes sans que le locuteur ne s’en aperçoive ou ne tente de les rectifier. Les dénégations explicites (« Je n’ai jamais ressenti la moindre tristesse de toute mon enfance ») ou les reconstructions narratives fantasmatiques non étayées constituent des indicateurs majeurs de la distorsion de la vérité psychologique.

4.2 La maxime de Quantité : Concision et complétude

La maxime de Quantité concerne le volume d’information fourni par le locuteur : la contribution doit être aussi informative que nécessaire pour satisfaire la demande actuelle de l’interlocuteur, sans être excessivement informative. Elle évalue l’équilibre entre complétude et concision.

Cette maxime est violée selon deux modalités opposées dans l’AAI :

  • La sous-production (Laconisme défensif) : Le sujet fournit des réponses extrêmement brèves, monosyllabiques, ou use de dérobades répétées (« Je ne sais pas », « C’est trop loin », « Rien de particulier »). Ce déficit quantitatif caractérise la désactivation du système d’attachement typique des profils détachés, qui cherchent à écourter l’exposition au matériel émotionnel.
  • La surproduction (Prolixité envahissante) : Le sujet produit un flux verbal ininterrompu, saturé de micro-détails insignifiants, d’incises périphériques et de digressions sans fin. Cette logorrhée noie l’interviewer sous une masse d’informations non pertinentes, traduisant l’incapacité du locuteur préoccupé à synthétiser et contenir ses états affectifs.

4.3 La maxime de Relation : Pertinence thématique

La maxime de Relation (ou de pertinence) exige que le locuteur réponde strictement au propos en cours et maintienne un lien direct avec la question posée par l’interviewer. Elle évalue la capacité à conserver une orientation attentionnelle stable sur la thématique explorée.

La violation de cette maxime survient fréquemment lorsqu’un sujet, interrogé sur une expérience d’enfance spécifique, dévie brusquement vers un exposé passionné sur ses relations professionnelles actuelles, ses griefs contre son conjoint, ou la politique générale. Ces glissements constituent des mécanismes de déplacement discursif visant à fuir le noyau douloureux des souvenirs précoces.

Dans les formes les plus sévères (profils préoccupés ou inclassables), la maxime de Relation est rompue par des intrusions mnésiques non sollicitées où le locuteur perd de vue le cadre de l’entretien pour s’adresser mentalement à ses parents absents ou ressasser des conflits insolubles sans rapport avec la consigne initiale.

4.4 La maxime de Manière : Clarté et intelligibilité

La maxime de Manière exige que le locuteur s’exprime avec clarté, en évitant l’obscurité d’expression, l’ambiguïté, la confusion et le désordre discursif. Elle évalue la maîtrise formelle et syntaxique de la pensée narrative.

Les violations de la maxime de Manière s’observent à travers plusieurs anomalies linguistiques codées dans l’AAI :

  • L’usage récurrent de phrases inachevées ou suspendues où le sujet commence une idée sans jamais la mener à son terme grammatical.
  • L’emploi d’un jargon psychologique abstrait, d’euphémismes flous ou de formules d’évasion sémantique (« et tout ce genre de choses », « vous voyez ce que je veux dire »).
  • La confusion temporelle, particulièrement l’irruption soudaine du temps présent pour narrer des événements traumatiques passés depuis des décennies, signalant une reviviscence non intégrée.
  • Les glissements soudains de registre discursif (passer d’un ton formel à un vocabulaire enfantin ou poétique archaïque), traduisant une désorganisation structurelle du contrôle cognitif.

5. 5. Les échelles d’évaluation des expériences subjectives d’enfance (Experience Scales)

5.1 L’échelle d’affection parentale perçue (Loving)

Le système de codage de l’AAI comporte un premier ensemble d’échelles quantitatives ordinales (notées de 1 à 9) consacrées à l’évaluation des expériences réelles probables vécues par le sujet durant son enfance, notées séparément pour la mère et pour le père. L’échelle d’Affection parentale (Loving) évalue le degré auquel le parent a manifesté une chaleur affective authentique, une disponibilité émotionnelle constante et un soutien développemental bienveillant.

Le codeur certifié applique une distinction technique impérative : les soins purement matériels (nourriture, vêtements, confort financier, transport aux activités) ne constituent pas des preuves d’affection. Pour obtenir un score élevé (7, 8 ou 9), le locuteur doit apporter des exemples biographiques précis montrant que le parent était une source fiable de réconfort lors des moments de détresse, qu’il valorisait l’individualité de l’enfant et qu’il entretenait une proximité affective sécurisante exempte d’intrusion pathogène.

Un score faible (1 ou 2) est attribué lorsqu’aucun élément narratif n’atteste d’une véritable chaleur parentale, ou lorsque les descriptions révèlent une froideur émotionnelle structurelle, une indifférence systématique ou une hostilité larvée, même si le sujet persiste à qualifier son parent de « très aimant » au niveau sémantique.

5.2 Les échelles de rejet (Rejection) et de négligence (Neglect)

L’échelle de Rejet parental (Rejection) mesure la fréquence et l’intensité avec lesquelles le parent a explicitement repoussé les besoins d’attachement, de proximité ou de dépendance légitime de l’enfant. Les manifestations prototypiques de rejet incluent le mépris affiché, les railleries face aux pleurs de l’enfant, l’éloignement physique délibéré lors des moments de détresse, ou les déclarations verbales affirmant que l’enfant est un fardeau non désiré.

Le codeur évalue la sévérité du rejet indépendamment du fait que le sujet ait banalisé ou excusé le comportement de son parent. Dans les profils détachés, les locuteurs rapportent souvent des scènes de rejet cruel tout en ajoutant des commentaires rationalisants (« Cela m’a appris à être fort et autonome ») ; le codeur note néanmoins l’expérience à son niveau objectif de sévérité (scores de 6 à 9 sur l’échelle d’expérience).

L’échelle de Négligence (Neglect) quantifie quant à elle les défaillances graves dans la supervision, la protection physique, l’accès aux soins médicaux et l’encadrement de base de l’enfant. Elle caractérise les contextes d’abandon psychologique et matériel où l’enfant s’est retrouvé livré à lui-même face à des dangers environnementaux en raison de l’incurie parentale.

5.3 Les échelles d’inversion des rôles (Role-Reversal) et de pression au rendement (Pressure to Achieve)

L’échelle d’Inversion des rôles (Role-Reversal ou parentification) évalue la mesure dans laquelle l’enfant a été contraint d’assumer les fonctions psychologiques de soin, de réassurance ou de protection vis-à-vis de son propre parent. Cette dynamique s’exprime sous trois formes principales :

  • L’enfant utilisé comme confident intime des angoisses, des dépressions ou des conflits conjugaux du parent.
  • L’enfant devenant le soignant émotionnel ou physique d’un parent défaillant (ex. toxicomanie, pathologie psychiatrique).
  • L’enfant placé dans un rôle de partenaire substitutif (« conjoint de remplacement ») sur le plan symbolique et affectif.

L’échelle de Pression au rendement (Pressure to Achieve) mesure l’exigence disproportionnée imposée à l’enfant d’exceller dans les domaines académique, sportif, artistique ou social. Cette pression se distingue de l’encouragement sain en ce qu’elle conditionne l’amour et l’approbation parentale aux performances de l’enfant. L’enfant est alors instrumentalisé comme un prolongement narcissique destiné à rehausser l’estime de soi précaire du parent, au détriment de ses besoins développementaux propres.

6. 6. Les échelles de l’état d’esprit actuel (State of Mind Scales)

6.1 L’échelle d’idéalisation des figures d’attachement

Les échelles d’état d’esprit représentent le cœur diagnostique de l’AAI, car elles capturent la manière dont l’adulte traite cognitivement ses représentations relationnelles actuelles. L’échelle d’Idéalisation (Idealization) mesure l’écart structurel entre le portrait global hautement positif dressé par le sujet et les preuves épisodiques réelles qu’il fournit pour soutenir ce portrait.

L’idéalisation est cotée séparément pour la mère et pour le père sur une échelle de 1 à 9. Les critères d’un score élevé d’idéalisation (7 à 9) comprennent :

  • L’attribution d’adjectifs élogieux non étayés par des souvenirs concrets après relance de l’interviewer.
  • La contradiction manifeste entre les adjectifs choisis (« mère dévouée ») et les anecdotes racontées (récits d’abandons, de punitions excessives).
  • Le recours à une « amnésie défensive » sélective (« Tout était parfait, mais je n’ai aucun souvenir avant mes 12 ans ») utilisée pour verrouiller l’accès aux expériences douloureuses.
  • La présence de déclarations globales normatives (« C’était une famille absolument normale et idéale, sans aucun problème »).

6.2 L’échelle de colère actuelle et d’implication conflictuelle (Involving Anger)

L’échelle de Colère actuelle et d’implication conflictuelle (Involving Anger) quantifie la présence d’une agressivité vive, non intégrée et psychiquement active dirigée contre les figures parentales au moment même de l’entretien. Contrairement à une colère rétrospective analysée avec recul, la colère évaluée ici est « fraîche » et non contenue.

Les manifestations caractéristiques d’un score élevé sur cette échelle incluent :

  • L’utilisation soudaine d’un discours direct fictif où le sujet interpelle ses parents comme s’ils étaient présents dans la pièce (« Et là je lui dis : tu n’avais aucun droit de me faire ça ! »).
  • Des oscillations narratives passionnées entre le reproche amer, la justification défensive et l’accusation détaillée de torts passés.
  • Une prolixité discursive envahissante avec perte du contrôle syntaxique (phrases sans fin, intonations véhémentes, sarcasmes amers).
  • L’incapacité manifeste à adopter une position d’observateur neutre ou bienveillant, le sujet demeurant émotionnellement piégé dans les conflits de son enfance.

6.3 L’échelle de dénigrement actif (Derogation)

L’échelle de Dénigrement actif (Derogation of Attachment) évalue l’expression d’un mépris froid, cynique, hautain ou sarcastique à l’égard des figures d’attachement ou des besoins affectifs en général. Elle constitue une stratégie défensive majeure de neutralisation de l’importance des relations humaines.

Le dénigrement se distingue fondamentalement de la colère impliquée : alors que la colère implique un investissement affectif bouillonnant (hyperactivation), le dénigrement opère par une mise à distance glaciale et un rejet méprisant (désactivation radicale). Le locuteur dévalorise les vulnérabilités de ses parents avec une ironie mordante ou balaie d’un revers de main l’importance de son propre attachement (« Mes parents ? Deux êtres sans intérêt qui ont fait ce qu’ils ont pu, mais leur avis m’a toujours été indifférent »).

Un score élevé sur cette échelle indique que l’individu protège son organisation psychique en détruisant symboliquement la valeur et l’impact de ses objets d’attachement primaires.

6.4 L’échelle de passivité du discours (Passivity of Thought)

L’échelle de Passivité des processus de pensée (Passivity of Thought) évalue l’incapacité du locuteur à maintenir une direction intentionnelle et claire dans son discours, traduisant un état d’esprit flottant, confus et impuissant face aux représentations d’attachement.

Les indicateurs linguistiques précis de la passivité incluent :

  • L’abandon fréquent de fins de phrases (l’idée s’étiole et s’éteint sans conclusion formelle).
  • L’utilisation récurrente de formules vagues de démission sémantique : « et ainsi de suite », « tout ce genre de trucs », « vous voyez l’idée », « et patati et patata ».
  • L’errance narrative : le sujet commence à répondre à une question, bifurque sans s’en rendre compte vers un détail périphérique, et finit par demander à l’interviewer : « Au fait, quelle était la question ? ».
  • L’usage de termes flous et dépersonnalisés remplaçant les concepts précis d’émotions ou d’actions.

Cette passivité discursive reflète une suspension métacognitive de la volonté énonciative, caractéristique majeure du cluster Préoccupé.

7. 7. La classification Sécurisant-Autonome (F – Secure-Autonomous)

7.1 Indicateurs narratifs et phénoménologie du discours sécurisant

La classification Sécurisant-Autonome (désignée par la lettre F pour Free/Autonomous) correspond à un état d’esprit caractérisé par la liberté d’exploration cognitive, l’objectivité émotionnelle et une cohérence narrative élevée. Le discours d’un individu autonome satisfait pleinement aux quatre maximes de Grice : il est véridique, informatif sans excès, parfaitement pertinent et formellement clair.

Sur le plan phénoménologique, le sujet autonome se reconnaît à sa capacité à évoquer son histoire — qu’elle ait été heureuse ou difficile — avec une fluidité naturelle. Il a un accès aisé à sa mémoire autobiographique et peut fournir des illustrations concrètes aussi bien des moments de soutien que des moments de frustration ou de conflit parental. Il ne cherche ni à embellir artificiellement le tableau familial (absence d’idéalisation) ni à accabler ses parents de reproches interminables (absence de colère impliquée).

Un trait distinctif central réside dans la présence de compassion et d’une capacité de pardon authentique fondée sur une compréhension psychologique mature des limites de ses parents : « Ma mère était très anxieuse et souvent distante, mais je comprends aujourd’hui que le deuil de son propre père la submergeait à cette époque ». Le sujet valorise explicitement l’attachement tout en conservant une autonomie identitaire solide.

7.2 Les sous-catégories de l’état sécurisant (F1 à F5)

Le système de codage Main-Goldwyn affine la classification globale en distinguant cinq sous-catégories spécifiques du profil Sécurisant :

  • F1 (Quelque peu détaché mais cohérent) : Sujet autonome présentant de légères traces de réserve émotionnelle ou valorisant l’indépendance, mais maintenant une cohérence narrative globale sans idéalisation pathologique.
  • F2 (Quelque peu détaché / discret) : Profil maintenant un contrôle émotionnel certain mais capable d’une réflexivité authentique et d’un discours lucide sur ses expériences d’enfance.
  • F3 (Prototypique / Pleinement autonome) : Le profil central de l’attachement sécurisant. Équilibre parfait entre mémoire sémantique et épisodique, aisance discursive remarquable, fluidité réflexive et absence totale de défenses rigides.
  • F4 (Quelque peu préoccupé / réactif) : Sujet sécurisant manifestant une résonance émotionnelle encore vive face à certaines épreuves passées, mais dont la cohérence métacognitive générale demeure préservée.
  • F5 (Quelque peu préoccupé / intégrateur) : Profil caractérisé par une intensité affective marquée, traitée toutefois à travers un travail d’intégration psychologique mature et articulé.

7.3 Le concept fondamental de sécurité acquise (Earned-Secure)

L’une des contributions les plus fécondes du modèle de l’AAI pour la psychologie clinique est la découverte du concept de sécurité acquise (Earned-Secure). Ce statut s’applique aux individus dont les échelles d’expérience révèlent une enfance hautement toxique (scores élevés de rejet, de maltraitance, de négligence ou d’inversion des rôles), mais dont les échelles d’état d’esprit démontrent une cohérence narrative et une liberté métacognitive remarquables lors de la passation de l’entretien.

Ces sujets ont réussi, au cours de leur développement, à restructurer en profondeur leurs modèles internes opérants initiaux. Cette transformation psychique découle fréquemment de la rencontre avec des figures d’attachement alternatives réparatrices (grands-parents, enseignants, mentors), de l’établissement d’une relation de couple sécurisante à l’âge adulte, ou de l’accomplissement d’un travail psychothérapeutique approfondi.

Les études longitudinales ont démontré une équivalence fonctionnelle absolue entre la sécurité continue (individus ayant grandi dans des familles sécurisantes) et la sécurité acquise : les parents classés Earned-Secure transmettent un attachement sécurisant à leurs propres enfants avec le même taux de réussite que les parents naturellement sécurisants, brisant ainsi définitivement le cycle de la transmission intergénérationnelle du traumatisme.

8. 8. La classification Détaché / Évitant (Ds – Dismissing)

8.1 Stratégies d’inactivation et d’évitement cognitif

La classification Détaché (désignée par la notation Ds pour Dismissing) correspond à un état d’esprit dominé par des stratégies de désactivation du système d’attachement. L’objectif psychique inconscient du sujet détaché est de maintenir les représentations d’attachement, les affects de vulnérabilité et les besoins de dépendance hors du champ de la conscience active.

Le discours détaché se caractérise par une tentative constante de minimiser l’impact des relations précoces sur le développement personnel actuel : « Mon enfance n’a eu aucune influence sur qui je suis devenu, je me suis construit tout seul ». L’individu survalorise l’autosuffisance, la maîtrise rationnelle, le contrôle émotionnel et la force individuelle.

Face aux questions explorant les moments de souffrance, de rejet ou de perte, le locuteur manifeste une mise à distance affective frappante. Il affirme couramment avoir eu une « enfance parfaitement normale et ordinaire », tout en prétendant être incapable de s’en souvenir précisément en raison du temps écoulé, utilisant ce prétendu blocage mnésique comme un rempart contre l’investigation clinique.

8.2 Typologie des sous-catégories du profil Détaché (Ds1 à Ds4)

Le manuel de Main et Goldwyn découpe le groupe Détaché en quatre sous-catégories distinctes en fonction de la configuration défensive prédominante :

  • Ds1 (Idéalisant) : Profil caractérisé par une idéalisation massive de l’un des parents ou des deux, avec incapacité totale à fournir des preuves épisodiques et présence de contradictions narratives non reconnues.
  • Ds2 (Dénigrant) : Profil dominé par un dénigrement actif, froid et méprisant de l’attachement ou des figures parentales, avec désactivation agressive du besoin de relation.
  • Ds3 (Idéalisation restreinte) : Forme modérée où l’idéalisation est moins absolue mais s’accompagne d’une restriction émotionnelle globale et d’une amnésie autobiographique revendiquée.
  • Ds4 (Peur de submersion avec fermeture narrative) : Profil où le sujet maintient un verrouillage discursif rigide par crainte d’être submergé par des angoisses sous-jacentes massives.

8.3 Analyse linguistique du discours évitant

Sur le plan pragmatique, le discours du profil Ds se signale par des violations systématiques et répétées des maximes de Grice. La maxime de Qualité est violée par la fracture entre mémoire sémantique et mémoire épisodique : le sujet utilise des adjectifs hyperboliques (« Mère exemplaire », « Père fabuleux ») immédiatement contredits par des souvenirs de solitude ou d’injustice, sans qu’aucun malaise réflexif ne soit manifesté.

La maxime de Quantité est enfreinte par une brièveté excessive et défensive. Les réponses sont courtes, fermées, voire lapidaires. L’interviewer est contraint de multiplier les relances face à des répliques stériles (« Rien de spécial », « Je ne me rappelle pas », « C’était comme tout le monde »).

Enfin, dès que l’entretien aborde des zones d’angoisse intense (maladies, punitions corporelles, solitude affective), le locuteur interrompt brutalement l’exploration narrative par des déclarations de clôture hermétiques, déplaçant le sujet vers des considérations impersonnelles pour neutraliser toute émergence d’affects primaires.

9. 9. La classification Préoccupé / Enchevêtré (E – Preoccupied)

9.1 Stratégies d’hyperactivation du système d’attachement

La classification Préoccupé / Enchevêtré (notée E pour Preoccupied/Entangled) reflète un état d’esprit caractérisé par l’hyperactivation continue du système d’attachement. L’attention du sujet est capturée de manière obsessionnelle par les souvenirs relationnels, les ressentiments passés et les conflits non résolus avec les figures d’attachement, qui continuent d’envahir le présent.

L’adulte préoccupé se montre incapable d’adopter une posture d’observateur neutre ou distancié vis-à-vis de son histoire. Lors de la passation de l’entretien, il est immédiatement ré-immergé sur le plan émotionnel dans les affects de son enfance. Il oscille de façon convulsive entre une quête désespérée d’amour ou d’approbation parentale et une rancœur explosive liée aux défaillances perçues de ses parents.

Cette organisation s’accompagne d’une confusion identitaire majeure et d’une dépendance affective prolongée : le sujet peine à se concevoir comme un individu autonome séparé de la matrice conflictuelle familiale. L’entretien ne donne pas l’impression d’un récit rétrospectif sur le passé, mais d’une bataille psychologique en direct qui se rejoue devant l’interviewer.

9.2 Typologie des sous-catégories du profil Préoccupé (E1 à E3)

Le groupe Préoccupé se subdivise en trois sous-catégories majeures correspondant à des modalités affectives distinctes :

  • E1 (Passif / Flou) : Profil dominé par l’indécision narrative, le flou sémantique généralisé, l’impuissance et les pensées suspendues. Le sujet semble incapable de structurer sa pensée, noyé dans un état de brouillard cognitif.
  • E2 (Colérique / Enchevêtré dans le conflit) : Profil caractérisé par une colère vive, rancunière et omniprésente. Le locuteur se lance dans des plaidoyers passionnés, multiplie les reproches amers et use d’un discours direct accusateur envers ses parents.
  • E3 (Préoccupé par des traumatismes non ciblés) : Sujet submergé par une anxiété diffuse et des peurs sans issue liées à des relations familiales chaotiques, sans focalisation exclusive sur la colère ou la passivité.

9.3 Marqueurs syntaxiques et pragmatiques de l’enchevêtrement

Le profil Préoccupé se traduit par des altérations formelles très spécifiques de la structure du langage. Sur le plan syntaxique, le discours est marqué par des phrases interminables, constituées d’une accumulation désordonnée de subordonnées, de propositions relatives et d’incises confuses, où la proposition principale finit par être totalement perdue de vue.

Ces anomalies violent massivement la maxime de Quantité par un excès torrentiel de paroles non informatives, et la maxime de Manière par une obscurité et un manque de clarté constants. Le sujet utilise fréquemment des interjections passionnées, des changements subits d’intonation, et passe soudainement au temps présent pour narrer des événements vieux de plusieurs décennies.

De surcroît, le locuteur préoccupé perd fréquemment la conscience de son interlocuteur réel : absorbé dans son propre monologue affectif, il ne cherche plus à informer l’interviewer de manière coopérative, mais utilise le cadre de passation comme un exutoire émotionnel dérégulé.

10. 10. La classification Désorganisé / Non résolu (U/d) et Inclassable (CC)

10.1 L’échelle de non-résolution des traumatismes et des deuils (Unresolved/Disorganized – U/d)

La classification Non résolu / Désorganisé (désignée par la notation U/d pour Unresolved/Disorganized) ne constitue pas une catégorie mutuellement exclusive des trois précédentes, mais une qualification primaire transversale qui se superpose obligatoirement à une classification secondaire d’état d’esprit (ex. U/F, U/Ds, ou U/E). Elle évalue la présence de ruptures localisées mais sévères du raisonnement ou du discours lors de l’évocation de traumatismes (abus, violences) ou du décès de figures significatives.

Le codage de l’échelle U (notée de 1 à 9) s’appuie sur le repérage de deux types d’indicateurs fondamentaux :

  • Lapsus dans la surveillance du raisonnement (Lapses in the monitoring of reasoning) :
    • Croyances magiques de causalité : le sujet affirme ou insinue implicitement que ses propres pensées, désirs ou actes anodins d’enfant ont directement provoqué la mort physique d’un proche (culpabilité irrationnelle non corrigée).
    • Confusion temporelle et ontologique : le locuteur parle d’une personne décédée au présent comme si elle était encore physiquement vivante dans la pièce, ou affirme simultanément que la personne est morte et non morte.
  • Lapsus dans la surveillance du discours (Lapses in the monitoring of discourse) :
    • Silences soudains, prolongés et inexpliqués au milieu d’une phrase abordant la perte ou le trauma, durant lesquels le sujet semble entrer dans un état d’absence dissociative.
    • Utilisation abrupte d’un registre de voix ou d’un lexique inadapté (ton cérémoniel, pompeux, funéraire ou poétique archaïque) en rupture totale avec le reste de l’entretien.

Dès lors qu’un score égal ou supérieur à 5 ou 6 est attribué sur l’échelle de non-résolution pour un traumatisme ou un deuil, le protocole reçoit la classification globale U/d, complétée par son pattern d’attachement sous-jacent.

10.2 Mécanismes dissociatifs et effondrement momentané des défenses

L’état d’esprit non résolu (U/d) témoigne de l’irruption brutale d’états de conscience altérés ou dissociatifs déclenchés par la réactivation du matériel traumatique. Contrairement aux profils F, Ds ou E, qui maintiennent des stratégies organisées (qu’elles soient flexibles, désactivantes ou hyperactivantes), le sujet U/d subit un effondrement momentané mais radical de l’organisation même de ses modèles internes opérants.

Ce phénomène reproduit fidèlement la dynamique observée chez le nourrisson désorganisé (Groupe D) dans la Strange Situation, qui manifeste des comportements contradictoires et incomplets face au parent (s’approcher à reculons, se figer au sol). Chez l’adulte, cette désorganisation se traduit par la coexistence paradoxale et non intégrée de peurs paniques d’abandon et de pulsions de fuite, traduisant l’échec des mécanismes de défense habituels à contenir l’effroi lié aux figures primaires.

10.3 La catégorie Inclassable / États d’esprit contradictoires (Cannot Classify – CC)

Introduite formellement par Mary Main et Erik Hesse pour répondre aux protocoles présentant des tableaux psychopathologiques particulièrement complexes, la classification Inclassable (Cannot ClassifyCC) est assignée lorsqu’un entretien présente une fracture structurelle globale empêchant l’attribution d’une catégorie unique dominante.

Le statut CC est attribué selon des critères techniques stricts :

  • La présence simultanée de stratégies de désactivation massive (scores élevés d’idéalisation ou de dénigrement – Ds) et de stratégies d’hyperactivation intense (scores élevés de colère impliquée ou de passivité – E) au sein du même protocole.
  • Une alternance brutale de postures narratives incompatibles d’un passage à l’autre de l’entretien (ex. idéalisation absolue du père au début, suivie d’une colère haineuse et désordonnée à son encontre quelques questions plus tard).
  • Un score d’incohérence globale extrêmement sévère combiné à de multiples effondrements dissociatifs.

En recherche clinique et épidémiologique, la classification CC est fortement corrélée aux psychopathologies sévères de l’adulte, notamment les troubles dissociatifs de l’identité, les troubles de la personnalité borderline, les antécédents de traumatismes complexes et les décompensations psychiatriques aiguës.

11. 11. Méthodologie du codage, fiabilité inter-juges et formation des experts

11.1 Le protocole standardisé de cotation

L’analyse d’un protocole d’Adult Attachment Interview est un processus rigoureux et minutieux qui requiert généralement entre 4 et 8 heures de travail par entretien pour un codeur expérimenté. La méthode suit une séquence procédurale stricte :

  • Première lecture holistique : Le codeur lit l’intégralité de la transcription textuelle sans annoter, afin de s’imprégner de la dynamique narrative globale et de la structure générale de l’histoire de vie.
  • Deuxième lecture analytique et notation des échelles d’expérience (1 à 9) : Le codeur relève méthodiquement toutes les preuves factuelles corroborées pour noter séparément pour chaque figure parentale : l’affection (Loving), le rejet (Rejection), la négligence (Neglect), l’inversion des rôles (Role-Reversal) et la pression au rendement (Pressure to Achieve).
  • Troisième lecture et notation des échelles d’état d’esprit (1 à 9) : Le codeur analyse les marqueurs linguistiques fins et les violations des maximes de Grice pour attribuer les scores d’idéalisation, de colère impliquée, de dénigrement, de passivité, de non-résolution des traumatismes/deuils (U), et de cohérence globale du discours (Coherence of Transcript) et de l’esprit (Coherence of Mind).
  • Application de l’algorithme de classification : En fonction de la constellation spécifique des scores obtenus sur les échelles d’état d’esprit et de cohérence, le codeur déduit formellement la classification catégorielle principale (F, Ds, E, U/d, CC) et la sous-catégorie correspondante.

11.2 Les exigences de validation et de fiabilité inter-juges

La validité scientifique de l’AAI repose sur un niveau exceptionnel d’exigence psychométrique. Dans les études de recherche empirique, la fiabilité du codage est mesurée à l’aide du coefficient de concordance Kappa de Cohen. Pour être acceptée au sein de revues scientifiques à comité de lecture, la concordance inter-juges sur les classifications à 3 ou 4 catégories doit systématiquement atteindre ou dépasser un Kappa de 0.80.

Les protocoles de recherche exigent que les codeurs travaillent en aveugle complet (blind coding) de toute information clinique, démographique ou diagnostique relative au participant, ainsi que du statut d’attachement de son enfant. Dans les échantillons cliniques complexes, une double cotation indépendante systématique est mise en place, les désaccords résiduels étant tranchés lors de conférences de consensus ou arbitrés par un troisième expert certifié.

Afin de prévenir le phénomène de « dérive du codeur » (coder drift) — tendance inconsciente d’un évaluateur à assouplir ou modifier imperceptiblement ses seuils de cotation au fil du temps —, les centres de recherche internationaux organisent régulièrement des audits de recalibration standardisés.

11.3 Le parcours de certification Main-Goldwyn

L’apprentissage du système de codage de l’AAI représente l’une des formations les plus exigeantes et sélectives en psychologie clinique et développementale. Le parcours officiel de certification comprend plusieurs étapes incontournables :

  • Immersion intensive initiale : Deux semaines complètes de formation théorique et pratique dispensées en présentiel par un formateur international agréé par Mary Main et Ruth Goldwyn. Les candidats y analysent en détail chaque ligne du manuel officiel de codage et s’exercent sur des dizaines d’exemples de protocoles.
  • Phase d’entraînement autonome : Le stagiaire retourne dans son institution et procède au codage approfondi d’une série de 20 à 30 protocoles transcrits d’entraînement, recevant des retours correctifs détaillés sur ses erreurs de notation.
  • L’examen international de fiabilité (Reliability Test) : Le candidat reçoit un corpus standardisé de 30 protocoles AAI transcrits inconnus, qu’il doit coder de manière totalement autonome à l’aveugle.
  • Critères de réussite éliminatoires : Pour obtenir le titre protégé de Codeur Certifié AAI, le candidat doit atteindre un seuil d’accord minimal de 85 % sur les classifications principales à 3 catégories (F, Ds, E), 80 % sur les 4 catégories (incluant U/d), et une corrélation statistique supérieure à 0.75 sur les échelles d’état d’esprit et de cohérence. Moins de la moitié des candidats réussissent cet examen lors de leur première tentative.

12. 12. Applications cliniques, validation psychométrique et perspectives contemporaines

12.1 Transmission intergénérationnelle et guidance parentale

L’application la plus retentissante de l’AAI concerne la mise en lumière des mécanismes de la transmission intergénérationnelle de l’attachement. Des méta-analyses majeures (notamment celles de Marinus van IJzendoorn) ont confirmé que l’état d’esprit d’un parent évalué à l’AAI permet de prédire avec une robustesse remarquable le type d’attachement que l’enfant manifestera dans la Strange Situation :

  • Un parent classé Sécurisant-Autonome (F) a une très forte probabilité d’avoir un enfant développant un attachement Sécurisant (B).
  • Un parent classé Détaché (Ds) favorise chez son enfant un attachement Insécurisant-Évitant (A), par le biais d’une insensibilité parentale aux signaux de détresse.
  • Un parent classé Préoccupé (E) engendre préférentiellement un attachement Insécurisant-Ambivalent/Résistant (C), en raison de réponses parentales imprévisibles et anxiogènes.
  • Un parent classé Non résolu / Désorganisé (U/d) présente un risque élevé d’induire un attachement Désorganisé (D) chez son nourrisson, en adoptant involontairement des comportements parentaux apeurés ou effrayants (frightened/frightening behaviors).

En protection de l’enfance et en psychiatrie périnatale, l’AAI constitue un outil diagnostique et pronostique de premier plan pour orienter les programmes de guidance parentale et d’intervention précoce visant à soutenir la sensibilité et la capacité de mentalisation des parents en difficulté.

12.2 L’AAI en psychopathologie de l’adulte et en psychothérapie

Dans le domaine de la psychopathologie adulte, l’AAI a profondément renouvelé la compréhension des troubles psychiques. Les profils non résolus (U/d) et inclassables (CC) sont surreprésentés chez les patients souffrant de trouble de la personnalité borderline, de troubles des conduites alimentaires sévères, d’addictions complexes et d’états de stress post-traumatique (ESPT).

L’AAI fonctionne également comme un biomarqueur discursif fondamental dans l’évaluation des processus psychothérapeutiques au long cours. Des recherches pionnières ont démontré qu’une psychothérapie psychanalytique ou intégrative réussie se traduit par une transformation mesurable de l’état d’esprit du patient : des individus initialement cotés Détachés ou Préoccupés évoluent vers le statut de Sécurité acquise (Earned-Secure), documentée par une augmentation significative de leur score de cohérence narrative.

C’est à partir des fondements de l’AAI que Peter Fonagy et Anthony Bateman ont conceptualisé le modèle de la mentalisation et développé la thérapie basée sur la mentalisation (MBT). L’échelle de cohérence de l’AAI mesure directement cette capacité à envisager le comportement humain comme motivé par des états mentaux sous-jacents (besoins, croyances, désirs, sentiments).

12.3 Débats scientifiques actuels et adaptations méthodologiques

Malgré sa suprématie méthodologique, l’Adult Attachment Interview fait l’objet de débats scientifiques soutenus, centrés principalement sur le coût temporel et financier exorbitant de son administration et de sa cotation manuelle. Cette lourdeur logistique a poussé certains chercheurs vers des questionnaires auto-rapportés (comme l’Experiences in Close Relationships – ECR) ; néanmoins, les théoriciens rappellent que les questionnaires et l’AAI ne mesurent pas les mêmes construits psychologiques : l’ECR évalue l’anxiété et l’évitement conscients dans le couple, tandis que l’AAI mesure l’organisation inconsciente des modèles internes opérants.

Pour répondre à ce défi, les recherches contemporaines explorent l’utilisation des technologies de traitement automatique du langage naturel (NLP – Natural Language Processing) et de l’intelligence artificielle pour assister le codage des transcriptions AAI. Des modèles d’apprentissage automatique entraînés sur de vastes corpus calibrés commencent à détecter avec une grande précision les violations des maximes de Grice et les marqueurs linguistiques de l’idéalisation ou de la passivité.

Enfin, le champ des neurosciences cognitives et affectives s’est emparé de l’AAI. Des études couplant l’administration de l’entretien à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et à l’électroencéphalographie (EEG) ont révélé des corrélats neurobiologiques distincts : les profils détachés montrent une inhibition active des structures limbiques (désactivation émotionnelle) associée à une hyperactivation du cortex préfrontal dorsolatéral, tandis que les profils préoccupés et désorganisés manifestent une hyperactivité persistante de l’amygdale et des réseaux de saillance, attestant d’une dérégulation neuro-affective structurelle.

Références

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Citer cet article

memjavad (2026, septembre 4). Modèle de codage de l’Entretien d’Attachement Adulte (AAI) – Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/modele-codage-entretien-attachement-adulte-aai-main-kaplan-goldwyn/
memjavad. “Modèle de codage de l’Entretien d’Attachement Adulte (AAI) – Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn.” Base de données de psychologie en français, 4 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/modele-codage-entretien-attachement-adulte-aai-main-kaplan-goldwyn/.
memjavad. “Modèle de codage de l’Entretien d’Attachement Adulte (AAI) – Mary Main, Nancy Kaplan et Ruth Goldwyn.” Base de données de psychologie en français. septembre 4, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/modele-codage-entretien-attachement-adulte-aai-main-kaplan-goldwyn/.