Modèle de la pensée sans image de l’École de Wurtzbourg – Oswald Külpe et Karl Marbe

Analyse approfondie du modèle de la pensée sans image de l’École de Wurtzbourg, fondé par Oswald Külpe et Karl Marbe, pionniers de la psychologie cognitive.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 24, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 24, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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À la fin du dix-neuvième siècle, la psychologie scientifique naissante traverse une crise de croissance décisive. Émancipée depuis peu de la tutelle métaphysique grâce à l’implantation des premiers laboratoires de psychologie physiologique, la discipline s’est massivement structurée autour du paradigme associationniste et sensualiste incarné par le laboratoire leipzigois de Wilhelm Wundt. Pour l’orthodoxie de l’époque, la vie mentale se réduit en dernière analyse à une combinatoire mécanique d’atomes psychiques : des sensations élémentaires d’origine périphérique et des sentiments simples qui s’agrègent en représentations complexes selon des lois strictes de contiguïté et de ressemblance. Dans cet édifice théorique rigide, tout contenu de conscience est postulé comme possédant nécessairement une texture sensorielle ou imagée. Penser revient à faire défiler, combiner ou réactiver des images résiduelles de sensations antérieures. Ceux qui prétendraient déceler dans l’esprit des opérations transcendant ces mosaïques figuratives s’exposeraient immédiatement au soupçon d’obscurantisme métaphysique.

C’est précisément ce dogme fondamental que vient ébranler de manière radicale un groupe de jeunes chercheurs réunis autour d’Oswald Külpe à l’Université de Wurtzbourg. Entre 1901 et 1909, bravant les interdits méthodologiques prononcés par Wundt lui-même, l’École de Wurtzbourg entreprend une exploration expérimentale directe des processus de pensée supérieure. À travers les investigations empiriques novatrices de Karl Marbe, de Narziss Ach, d’August Messer et de Karl Bühler, ces psychologues découvrent un continent mental insoupçonné : l’existence d’états de conscience totalement dépourvus de composantes sensorielles, d’images mentales ou d’échos linguistiques intérieurs. Ce phénomène, baptisé « pensée sans image » (unanschauliches Denken), fait l’effet d’une déflagration au sein de la communauté scientifique internationale. Il suggère que le sens, le jugement, l’intention et la logique constituent des réalités psychologiques primaires, irréductibles aux données de la sensibilité.

L’affrontement entre l’École de Wurtzbourg et les bastions structuralistes de Leipzig et de Cornell (dirigé par Edward Titchener) ne constitue pas une simple querelle d’école provinciale ; il marque le point de bascule épistémologique de la psychologie moderne. En introduisant l’introspection expérimentale systématique fractionnée, en conceptualisant la « tendance déterminante » (determinierende Tendenz) et l’orientation téléologique de la pensée régie par la tâche (Aufgabe), Külpe et ses collaborateurs anticipent de plusieurs décennies les révolutions de la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie) et des sciences cognitives contemporaines. Réévaluer le modèle de la pensée sans image de l’École de Wurtzbourg, c’est ainsi plonger aux sources de l’émancipation de la cognition humaine face au réductionnisme mécaniste, et redécouvrir comment la rigueur de l’expérimentation en laboratoire est venue réhabiliter la souveraineté de l’esprit signifiant.

1. Les origines historiques et l’émergence de l’École de Wurtzbourg

1.1 La scission épistémologique avec le laboratoire de Leipzig

L’émergence de l’École de Wurtzbourg ne peut être comprise sans analyser le climat intellectuel d’hégémonie exercé par l’Institut de psychologie de l’Université de Leipzig, fondé en 1879 par Wilhelm Wundt. Considéré comme le berceau universel de la psychologie expérimentale, le laboratoire de Leipzig avait imposé une charte épistémologique stricte : la psychologie scientifique ne pouvait être qu’une psychophysiologie de la sensation et de la perception. Selon Wundt, seuls les processus psychiques élémentaires directement corrélés à des stimulations physiques quantifiables et à des réactions motrices mesurables — tels que les seuils sensoriels, les temps de réaction simples et la discrimination perceptive — répondaient aux critères de la scientificité positiviste. Cette approche reposait sur un réductionnisme structuraliste où l’esprit était appréhendé comme une structure composée de briques élémentaires reliées par des ciments associatifs.

Toutefois, dès les années 1890, un sentiment de saturation conceptuelle commence à poindre chez les élèves les plus lucides du maître de Leipzig. L’associationnisme dominant se révèle structurellement incapable d’expliquer la direction, la cohérence et l’autonomie des processus cognitifs complexes tels que le raisonnement déductif, la formation de concepts abstraits, l’évaluation morale ou la prise de décision volontaire. Si la pensée n’est qu’un flux d’images passives s’associant au gré de connexions mécaniques antérieures, comment rendre compte de la créativité intellectuelle, de la pertinence immédiate d’une réponse logique ou de la capacité du sujet à maintenir son attention vers un but précis en dépit des sollicitations distrayantes de l’environnement ? Les lois classiques de l’association par contiguïté et ressemblance apparaissent dérisoires face à la complexité fonctionnelle de l’intellect.

Le point de rupture réside dans le statut méthodologique accordé à ces processus supérieurs. Wilhelm Wundt avait décrété une interdiction d’ordre méthodologique : la pensée réflexive et le jugement ne pouvaient, par nature, faire l’objet d’expérimentations directes de laboratoire sans altérer irrémédiablement la spontanéité du psychisme. Cette forclusion doctrinale est vécue par une frange dissidente comme une capitulation injustifiée. Refuser d’étudier la pensée sous prétexte qu’elle défie les instruments chronométriques élémentaires équivalait à amputer la psychologie de son objet le plus noble. C’est contre cette limitation dogmatique que va se dresser Oswald Külpe, initiant une véritable scission épistémologique qui transférera le centre de gravité de l’avant-garde psychologique de la Saxe vers la Franconie.

1.2 La fondation de l’Institut de psychologie de Wurtzbourg en 1896

L’acte de naissance institutionnel de l’École de Wurtzbourg intervient à l’automne 1896, lorsque Oswald Külpe, après avoir œuvré pendant plusieurs années comme l’assistant le plus dévoué et le plus brillant de Wundt à Leipzig, accepte une chaire de philosophie et de pédagogie à l’Université Julius-Maximilians de Wurtzbourg. Conscient que l’indépendance théorique exige une souveraineté matérielle, Külpe déploie immédiatement une énergie considérable pour fonder, dès son arrivée, un institut de psychologie expérimentale autonome. Bien que modeste à ses débuts, occupant quelques salles du bâtiment universitaire ancien, ce laboratoire est conçu dès l’origine dans une perspective de rupture : il ne s’agira pas simplement de répliquer les travaux sensoriels de Leipzig, mais de doter l’institution d’équipements de précision — tachistoscopes, chronoscopes de Hipp perfectionnés, tambours enregistreurs et stimulateurs kinesthésiques — destinés à sonder les strates supérieures de l’activité mentale.

Külpe réussit à instaurer à Wurtzbourg une atmosphère intellectuelle unique, caractérisée par une liberté de recherche totale, une stimulation mutuelle et un rejet sans compromis des orthodoxies académiques. Loin de la structure hiérarchique pyramidale et quasi patriarcale qui caractérisait le laboratoire de Leipzig, l’Institut de Wurtzbourg fonctionne comme un séminaire de recherche horizontal où le directeur participe aux expériences au même titre que ses élèves. Cette émulation féconde attire rapidement une cohorte de jeunes chercheurs brillants, hétérodoxes et dotés d’une rigueur d’observation exceptionnelle : Karl Marbe, qui sera le premier à formaliser expérimentalement l’analyse du jugement ; Narziss Ach, esprit méthodique obsédé par la dynamique de la volonté ; August Messer, fasciné par la psychologie du langage et de la signification ; et Karl Bühler, théoricien audacieux qui portera la confrontation avec Wundt à son paroxysme conceptuel.

Cette communauté de chercheurs ne partage pas seulement un lieu de travail ; elle forge un paradigme nouveau. Durant une décennie, de 1896 à la dispersion progressive du groupe vers 1909, Wurtzbourg devient l’épicentre d’une effervescence méthodologique sans précédent. L’Institut se consacre à l’exploration méthodique de ce que la science d’alors considérait comme inaccessible : la morphologie intime de l’acte d’intellection. Les travaux publiés dans les prestigieuses revues de l’époque, notamment l’Archiv für die gesamte Psychologie, témoignent de l’émergence d’une communauté scientifique soudée, déterminée à démontrer que les opérations de la pensée ne relèvent pas du domaine exclusif de la spéculation philosophique a priori, mais peuvent être soumises aux protocoles les plus stricts de l’observation empirique contrôlée.

1.3 Oswald Külpe : trajectoire intellectuelle et rupture avec le sensualisme

La trajectoire d’Oswald Külpe (1862-1915) incarne à elle seule la mutation interne de la psychologie allemande à la charnière du siècle. Né à Candau en Courlande (actuelle Lettonie), Külpe commence des études d’histoire avant de se tourner vers la philosophie et la psychologie sous l’égide de figures majeures telles que Georg Elias Müller à Göttingen et Wilhelm Wundt à Leipzig. Chez Wundt, Külpe acquiert une maîtrise inégalée des méthodes expérimentales, de la psychophysique et des techniques d’enregistrement chronométrique. Son manuel publié en 1893, le Grundriss der Psychologie auf experimenteller Grundlage dargestellt (« Précis de psychologie sur une base expérimentale »), est salué comme l’exposé le plus limpide et le plus systématique du paradigme wundtien de son époque. Külpe y apparaît encore comme un partisan fidèle du structuralisme sensualiste, affirmant la dépendance étroite des faits de conscience envers leurs substrats sensoriels.

Cependant, l’esprit de Külpe est profondément imprégné de culture philosophique, bien plus que nombre de ses contemporains positivistes. Lecteur attentif d’Immanuel Kant et marqué par les premiers écrits de Franz Brentano, il commence à développer une position épistémologique originale connue sous le nom de réalisme critique (kritischer Realismus). Külpe récuse tant l’idéalisme subjectif qui enferme la conscience dans ses pures représentations que le matérialisme vulgaire qui dissout l’esprit dans la neurophysiologie. Pour le réalisme critique, les objets de la connaissance possèdent une existence autonome, et la conscience a pour propriété distinctive d’atteindre ces réalités par des actes intentionnels. Cette prémisse philosophique rend Külpe particulièrement réceptif aux limitations intrinsèques du sensualisme empiriste : la sensation peut être le point de départ de l’expérience, mais elle ne saurait en être la mesure ultime ni le principe organisateur.

À mesure que Külpe mûrit sa pensée à Wurtzbourg, sa rupture avec Wundt devient inévitable. Il prend conscience que la psychologie physiologique traite la conscience comme un produit résiduel, une simple mosaïque de sensations sans cohésion interne. Külpe conçoit alors le projet de bâtir une psychologie autonome, affranchie de la physiologie pure, capable de rendre compte de la spécificité des lois régissant l’activité intellectuelle. Cette psychologie ne rejette pas l’expérimentation, elle en transforme les finalités : au lieu de disséquer des récepteurs sensoriels, l’expérimentateur doit désormais traquer la dynamique interne de l’esprit au moment précis où il résout un problème, affirme une vérité ou prononce un jugement. En se libérant de l’emprise sensualiste de Leipzig, Külpe ouvre un boulevard théorique qui conduira directement à l’affirmation de l’autonomie conceptuelle du psychisme.

2. Le cadre théorique de Wilhelm Wundt et la doctrine sensualiste

2.1 Le modèle associationniste et structuraliste classique

Pour apprécier la nature révolutionnaire des découvertes de Wurtzbourg, il convient d’exposer en détail la forteresse doctrinale contre laquelle elles se sont élevées : le modèle sensualiste-associationniste prévalant à la fin du dix-neuvième siècle, codifié par la tradition empiriste britannique (John Locke, David Hume, James Mill) et réinterprété par le structuralisme physiologique de Wilhelm Wundt et de son disciple américain Edward Bradford Titchener. Au cœur de cette doctrine réside le principe d’atomisme psychologique : l’expérience consciente, quelle que soit sa richesse apparente, est rigoureusement et exhaustivement décomposable en éléments psychiques minimaux non sécables. Ces unités élémentaires sont fondamentalement au nombre de deux : les sensations (Empfindungen), reflets conscients de l’excitation des organes sensoriels périphériques, et les sentiments simples (Gefühle), composantes affectives immédiates qui accompagnent ces sensations selon les axes de plaisir/déplaisir, tension/détente et excitation/apaisement.

Dans ce cadre ontologique, la totalité de la vie mentale supérieure — de la simple perception d’un arbre au concept abstrait de justice — est théorisée comme le résultat d’un assemblage combinatoire de ces éléments constitutifs. L’architecture mentale fonctionne selon un modèle mécaniste d’agrégation : les sensations primitives s’agrègent en structures plus vastes appelées représentations (Vorstellungen). Une représentation n’est rien d’autre qu’une constellation d’images mentales, chaque image n’étant elle-même qu’une sensation affaiblie ou revécue en l’absence de son stimulus physique original. Par conséquent, pour l’orthodoxie associationniste, l’existence d’une pensée dénuée d’images constitue une impossibilité logique et phénoménologique absolue. Penser à une maison, c’est convoquer une image visuelle d’un toit ou de murs ; concevoir le nombre trois, c’est évoquer un tracé visuel du chiffre ou la sensation motrice et auditive d’énoncer le mot ; penser à la causalité implique d’imaginer deux billes s’entrechoquant.

Le moteur régissant cette dynamique est l’association passive. Les représentations s’attirent et se lient selon les lois mécaniques de la contiguïté spatiotemporelle et de la ressemblance, à la manière dont les planètes s’attirent selon les lois de la gravitation newtonienne. Bien que Wundt ait introduit une nuance fondamentale par rapport à l’associationnisme passif anglo-saxon avec son concept d’aperception (Apperzeption) — désignant un processus central d’attention focalisée et de synthèse créatrice —, il est toujours resté indéfectiblement attaché au dogme sensoriel. Pour Wundt, l’acte aperceptif opère exclusivement sur et avec des matériaux sensoriels et des représentations imagées. Le contenu de la conscience est consubstantiel à sa corporéité représentative ; toute tentative de dissocier le sens de l’image est perçue par le père fondateur de Leipzig comme une régression périlleuse vers les entités occultes de la métaphysique de l’âme.

2.2 L’interdiction wundtienne d’étudier la pensée en laboratoire

Fort de cet édifice sensualiste, Wilhelm Wundt avait posé une démarcation épistémologique tranchée, souvent qualifiée d’« interdiction wundtienne », interdisant toute extension de la méthode expérimentale aux fonctions mentales supérieures. Cette position reposait sur une argumentation méthodologique articulée avec une extrême rigueur. Pour Wundt, la méthode expérimentale exige par définition que l’expérimentateur puisse manipuler avec exactitude les variables indépendantes (les stimuli physiques), répéter la situation à volonté dans des conditions rigoureusement identiques, et mesurer avec précision les variables dépendantes (les temps de réaction ou les modifications physiologiques mesurées au galvanomètre ou au pneumographe). Ce schéma s’applique admirablement bien à l’étude des seuils de discrimination sensorielle ou aux réflexes, car la stimulation physique contrôle directement l’événement psychique d’entrée.

En revanche, dans le domaine des opérations intellectuelles complexes — le raisonnement, la résolution de problèmes, la volonté —, ce contrôle objectif s’effondre. Selon Wundt, dès lors que l’on demande à un sujet de s’observer en train de juger ou de penser, on déclenche une interférence fatale au sein de la conscience. L’attention nécessaire pour accomplir la tâche réflexive entre en collision frontale avec l’attention requise pour observer cet accomplissement. Il en résulte inévitablement, selon le laboratoire de Leipzig, une falsification du phénomène : soit l’acte de pensée est suspendu par l’effort d’introspection, soit l’introspection se résume à une reconstruction a posteriori fallacieuse. Dans ses Essais et ses traités majeurs, Wundt dénonce toute tentative d’expérimenter sur la pensée comme une « pseudo-expérimentation », soulignant l’arbitraire incontrôlable des conditions internes d’observation et l’absence totale de calibration possible des stimuli d’ordre conceptuel.

De surcroît, Wundt redoutait que l’introduction de l’interrogation introspective verbale en laboratoire n’ouvre la boîte de Pandore des illusions subjectives. L’expérimentation physiologique devait rester ancrée dans le recueil de données comportementales simples : appuyer sur une clé télégraphique dès l’apparition d’une lueur lumineuse, discriminer deux teintes chromatiques, évaluer des durées acoustiques brèves. Demander à un sujet de décrire par des phrases ses méandres intérieurs constituait, aux yeux de Wundt, un retour inacceptable à la philosophie introspective stérile des Lumières et du romantisme allemand, disqualifiant la psychologie de son statut de science exacte chèrement acquis au contact des sciences de la nature.

2.3 La Völkerpsychologie comme réponse wundtienne à l’étude de la pensée

L’interdiction d’étudier la pensée en laboratoire ne signifiait pas pour autant que Wundt abandonnait l’analyse des fonctions supérieures ; elle impliquait simplement un basculement disciplinaire complet. Estimant que la psychologie physiologique individuelle est impuissante face aux processus intellectuels, Wundt assigne l’étude de la pensée à un second volet colossal de son œuvre, auquel il consacrera les deux dernières décennies de sa vie : la Völkerpsychologie, couramment traduite par « psychologie des peuples » ou « psychologie historico-culturelle ».

La thèse sous-jacente de la Völkerpsychologie est d’une grande audace philosophique : si la pensée individuelle en temps réel est insaisissable en laboratoire parce qu’elle est fugitive et altérée par l’observation immédiate, ses accomplissements se sédimentent en revanche dans les créations objectives de l’esprit collectif humain au fil de l’histoire. Pour comprendre comment l’humanité pense, classe, raisonne et décide, le psychologue ne doit pas interroger un individu isolé devant un chronomètre, mais examiner les produits culturels durables créés par la communauté humaine. Ces produits se regroupent sous trois piliers fondamentaux :

  • Le langage : matrice constitutive de la pensée conceptuelle, dont les évolutions syntaxiques et sémantiques révèlent les lois structurales de l’aperception collective ;
  • Les mythes et les religions : projections imaginaires objectivées cristallisant les lois de l’affectivité, de la causalité primitive et de la formation des représentations universelles ;
  • Les coutumes et les mœurs : manifestations normatives objectivant la volonté collective, les règles sociales et les mécanismes de régulation de l’action humaine.

L’approche wundtienne de la pensée supérieure est donc résolument historico-comparative et socioculturelle. Elle postule que l’esprit humain ne devient pensant que par son immersion dans un bain symbolique préexistant. Si ce programme s’est avéré immensément précurseur pour l’anthropologie cognitive et la linguistique moderne, il laissait une béance théorique béante qui exaspérait le groupe de Wurtzbourg : la Völkerpsychologie était incapable de capturer l’acte cognitif dans son actualité vivante, son émergence phénoménologique individuelle et son fonctionnement mécanique en temps réel. C’est précisément dans cet intervalle abandonné par Leipzig qu’Oswald Külpe et son équipe allaient s’engouffrer, convaincus que l’inventivité méthodologique permettrait d’abattre l’interdit wundtien.

3. La méthodologie novatrice : L’introspection expérimentale systématique

3.1 La méthode des interrogations provoquées (Ausfragemethode)

Pour forcer les portes du sanctuaire de la pensée sans céder à la spéculation désordonnée, l’École de Wurtzbourg met au point un dispositif méthodologique radicalement nouveau : l’introspection expérimentale systématique (systematische experimentelle Selbstbeobachtung), dont la variante la plus célèbre et la plus débattue sera l’Ausfragemethode ou « méthode des interrogations provoquées ». Conçue et systématisée notamment par August Messer et Karl Bühler, cette approche consiste à soumettre un sujet à une tâche intellectuelle soigneusement calibrée — comprendre un aphorisme complexe, résoudre une énigme logique, juger de la validité d’une sentence métaphysique ou comparer deux concepts abstraits — et à déclencher, immédiatement après la réponse ou la décision du sujet, une enquête méticuleuse et standardisée sur les événements psychologiques exacts qui se sont produits entre la présentation de la question et l’émission du jugement.

Contrairement aux protocoles wundtiens où le sujet se contentait d’émettre une réponse motrice binaire ou un compte-rendu laconique portant sur un contenu sensoriel (par exemple : « j’ai vu un flash lumineux vert »), l’Ausfragemethode exige un déploiement discursif approfondi. L’expérimentateur pose des questions rigoureusement ciblées : « Qu’avez-vous éprouvé au moment précis où le problème a été énoncé ? », « Des images visuelles ont-elles surgi ? », « Si oui, correspondaient-elles exactement à ce que vous compreniez ? », « Y a-t-il eu un mot intérieur, une hésitation motrice, un sentiment de saisie immédiate avant même toute articulation linguistique ? ». Les réponses sont consignées textuellement avec une exactitude sténographique par l’expérimentateur, constituant d’immenses corpus de protocoles qualitatifs qui sont ensuite comparés, indexés et catégorisés avec une minutie quasi anatomique.

Cette approche transforme radicalement la nature des données empiriques en psychologie. Le matériau n’est plus seulement une série de colonnes chiffrées indiquant des millièmes de seconde (comme dans les temps de réaction classiques), mais un texte phénoménologique dense décrivant l’anatomie interne du flux de conscience. Loin de considérer ces déclarations comme de bavardages anecdotiques, Wurtzbourg soutient qu’un compte-rendu verbal obtenu sous des conditions de rigueur expérimentale constitue une trace observationnelle aussi valide scientifiquement que la déviation de l’aiguille d’un galvanomètre, inaugurant ainsi le protocole d’analyse des verbalisations qui deviendra incontournable dans les sciences cognitives du vingtième siècle.

3.2 La rétrospection fractionnée et la décomposition temporelle

Conscients des objections massives soulevées par Wundt concernant l’impossibilité de prêter attention simultanément au problème et à sa propre conscience, Külpe et ses collègues introduisent une distinction méthodologique d’une importance capitale : la substitution de l’observation simultanée par la rétrospection fractionnée immédiate. Le sujet n’a pas pour consigne de s’observer pendant qu’il pense — ce qui paralyserait l’effort intellectuel —, mais de s’immerger corps et âme dans la résolution du problème, puis, sitôt l’acte accompli, de basculer instantanément son regard intérieur vers la trace mnésique fraîche laissée par le processus mental qui vient de s’achever. Étant donné que cette rétrospection s’opère dans la fraction de seconde suivant immédiatement la terminaison de l’acte, le biais d’oubli ou de reconstruction rétroactive est postulé comme minimal.

Pour affiner encore davantage cette prise d’information, les chercheurs de Wurtzbourg décomposent temporellement l’expérience cognitive en segments micrométriques. L’événement mental global est artificiellement scindé en phases distinctes :

  1. La phase de préparation (Vorperiode) : l’intervalle précédant la présentation du stimulus, durant lequel le sujet reçoit la consigne et adopte une posture d’attente orientée ;
  2. La phase principale (Hauptperiode) : l’exposition au problème proprement dit, son traitement cognitif et la genèse de la solution ou de la décision ;
  3. La phase consécutive (Nachperiode) : la formulation explicite de la réponse suivie immédiatement par l’interrogatoire rétrospectif détaillé.

Ce fractionnement permet d’isoler des micro-événements psychologiques dont la durée ne dépasse parfois pas quelques dizaines de millisecondes. Par exemple, l’investigation minutieuse de la phase de préparation permettra à Narziss Ach de découvrir comment l’intention d’action structure à l’avance le système mental avant même que le matériel à traiter ne soit perçu. En fractionnant ainsi l’expérience interne et en interrogeant séparément chaque étape, l’École de Wurtzbourg parvient à désamorcer le spectre de la simultanéité paralysante de l’introspection traditionnelle, ouvrant la voie à une chronométrie qualitative des actes de l’esprit.

3.3 Le statut épistémologique du sujet expérimental

L’une des singularités les plus fascinantes de l’École de Wurtzbourg réside dans la révolution qu’elle opère quant au statut sociologique et épistémologique du sujet d’expérience (die Versuchsperson). Dans la psychophysique classique de Fechner ou la physiologie sensorielle de Leipzig, le sujet d’expérience est largement interchangeable : il peut être un étudiant profane ou un travailleur non qualifié, car son rôle se limite à servir de réactif biologique passif, déclenchant un signal mécanique en réponse à un stimulus physique. Dans les laboratoires de Wurtzbourg, une telle démarche eût conduit à un échec cuisant. Rendre compte avec fidélité de micro-états de conscience sans les déformer exige un entraînement perceptif et descriptif hors du commun.

Dès lors, les sujets expérimentaux de Külpe, Marbe ou Bühler ne sont autres que des psychologues et des philosophes professionnels hautement qualifiés, rompus à la discipline de l’analyse phénoménologique. Les protocoles de recherche révèlent ainsi que Külpe sert lui-même constamment de cobaye à Marbe ou à Bühler, tandis que ces derniers permutent régulièrement leurs rôles respectifs. Cette dynamique entraîne une inversion spectaculaire de la hiérarchie expérimentale traditionnelle : le sujet observé possède souvent un niveau d’expertise théorique égal, voire supérieur, à celui de l’expérimentateur qui consigne ses réponses. Le sujet expérimental devient un véritable co-chercheur engagé dans une auscultation d’une complexité phénoménologique inouïe.

Cet élitisme expérimental était jugé indispensable pour standardiser le vocabulaire descriptif. Pour éviter les ambiguïtés du langage vulgaire, les observateurs devaient apprendre à distinguer rigoureusement une sensation d’une image rémanente, une image d’un mot intérieur, et un état affectif d’une attitude intellectuelle. L’observation interne était assimilée à la pratique d’un observateur chevronné manipulant un microscope optique en histologie : de même qu’un œil non entraîné ne voit qu’un entrelacs indistinct de taches là où le cytologue identifie des structures cellulaires différenciées, de même le profane ne perçoit dans sa conscience qu’un chaos mouvant, alors que le psychologue entraîné de Wurtzbourg apprend à isoler avec netteté les configurations les plus ténues de la pensée vivante.

3.4 Les critiques méthodologiques relatives au biais du rapport rétrospectif

Cette sophistication méthodologique suscita d’emblée des réserves passionnées au sein de la communauté internationale, cristallisant des critiques épistémologiques majeures qui demeurent pertinentes pour les méthodologies actuelles de sciences cognitives. La première ligne d’attaque concerne le risque inhérent de reconstruction a posteriori et de fabulation cognitive inconsciente. Les détracteurs soulignent que le rapport rétrospectif ne capture pas le processus cognitif tel qu’il a eu lieu, mais une rationalisation rétrospective dictée par le besoin impérieux de clarté et de logique du sujet d’expérience. Dès lors que l’on demande à un philosophe d’expliquer comment il a compris une phrase philosophique, ne risque-t-il pas de substituer les étapes logiques idéales d’une argumentation à la réalité psychologique désordonnée et fragmentaire qui s’est effectivement déroulée dans son esprit ?

La seconde objection — particulièrement virulente chez Edward Titchener et plus tard chez les pionniers du béhaviorisme — porte sur l’effet d’attente théorique (ce que la psychologie sociale nommera plus tard les caractéristiques de la demande). Les observateurs de Wurtzbourg savaient pertinemment quelles étaient les hypothèses de travail de leur laboratoire. En s’interrogeant mutuellement, Külpe, Messer et Bühler ne risquaient-ils pas d’induire par la formulation de leurs questions la nature même des réponses obtenues ? La suggestion inconsciente de l’expérimentateur pouvait inciter l’observateur à déclarer l’absence d’images mentales simplement pour complaire au paradigme émergent de l’institut franconien.

Enfin, le problème crucial de la réplicabilité des données qualitatives se posa avec une acuité dévastatrice. Alors que deux laboratoires distincts pouvaient mesurer le même temps de réaction à une milliseconde près face à un choc électrique, comment reproduire un état de conscience idiosyncrasique décrit à Wurtzbourg avec des termes abstraits qui semblaient insaisissables dans les laboratoires de Leipzig ou de New York ? L’introspection expérimentale, malgré les prétentions de standardisation de Külpe, semblait condamnée à demeurer tributaire de l’accord intersubjectif d’un petit groupe d’initiés, fragilisant son statut de méthode universellement partageable au sein des sciences naturelles.

4. Karl Marbe et les premières expériences sur le jugement (1901)

4.1 Le paradigme expérimental de Marbe sur l’évaluation des poids

L’étincelle qui embrasa le débat et donna une assise empirique fondatrice à l’École de Wurtzbourg fut allumée en 1901 par Karl Marbe (1869-1953) lors de la publication de son ouvrage séminal : Experimentell-psychologische Untersuchungen über das Urteil, eine Einleitung in die Logik (« Recherches de psychologie expérimentale sur le jugement, une introduction à la logique »). Marbe, alors privat-docent et proche collaborateur de Külpe, s’assigne une mission d’une ambition démesurée : percer le mystère psychologique du jugement, considéré depuis Aristote et Kant comme l’opération fondamentale de l’intellect logique.

Pour y parvenir, Marbe déploie un dispositif expérimental d’une simplicité désarmante, emprunté aux protocoles classiques de la psychophysique de Weber et Fechner, mais détourné de sa finalité initiale. Il utilise une série de petits cylindres d’apparence physique parfaitement identique mais de poids subtilement différents. Le protocole est le suivant : le sujet a pour consigne de soulever successivement deux poids avec le pouce et l’index, puis d’émettre le plus rapidement et le plus précisément possible un jugement catégorique verbal pour désigner lequel des deux objets est le plus lourd ou le plus léger. La tâche est volontairement élémentaire afin d’éviter que la complexité linguistique ne vienne masquer les dynamiques psychologiques sous-jacentes. Marbe adjoint au protocole des chronométrages rigoureux et des enregistrements kymographiques pour capter la cinématique motrice du geste.

La nouveauté révolutionnaire ne réside pas dans le matériel, mais dans la tâche d’introspection imposée : le sujet doit observer avec une attention aiguë et reconstituer immédiatement après chaque essai la série chronologique exhaustive des états mentaux ayant précédé et accompagné l’émission du verdict. Selon les postulats indiscutés du modèle sensualiste dominant, le déroulement de la conscience devait être limpide : le sujet soulève le poids A, en conserve une image mentale sensorielle kinesthésique vive en mémoire, soulève le poids B, compare l’image conservée de A avec la sensation actuelle de B sur une sorte de « balance psychologique », et constate la supériorité d’intensité de l’une sur l’autre, produisant mécaniquement le jugement. C’est ce scénario dogmatique que Marbe entreprend de tester.

4.2 L’absence de représentations conscientes au moment du verdict

Les résultats obtenus par Karl Marbe pulvérisent littéralement les prédictions du modèle sensualiste et provoquent une stupeur considérable chez les expérimentateurs eux-mêmes. À travers des centaines d’essais réalisés avec des observateurs d’une compétence irréprochable — parmi lesquels Külpe lui-même —, une régularité troublante et inattendue se dégage : le moment crucial du jugement, l’instant précis où le sujet sait et affirme qu’un objet est plus lourd que l’autre, est totalement exempt de toute comparaison d’images mentales.

Les rapports introspectifs des sujets décrivent avec précision la succession des événements :

  • Une sensation tactile et musculaire lors du soulèvement du premier poids ;
  • Une seconde sensation analogue lors du soulèvement du second objet ;
  • Et soudainement, de manière immédiate et instantanée, le verdict « le second est plus lourd » s’impose à l’esprit ou est prononcé vocalement, sans qu’aucune image mnésique du premier poids n’ait été convoquée pour être confrontée à la sensation du second.

L’image sensorielle attendue brille par son absence intégrale au moment décisif de la décision. Les sujets rapportent que la délibération par balance d’images mentales n’est qu’un mythe philosophique qui ne correspond en rien à la phénoménologie réelle de l’acte.

Ce constat empirique porte un coup fatal à la théorie associationniste classique. Marbe démontre que le jugement ne peut pas être défini psychologiquement par la présence de contenus représentatifs sensoriels spécifiques, puisque l’acte s’accomplit parfaitement en dehors d’eux. Le jugement se révèle être un acte trans-sensoriel, une prise de position directe qui émerge sans le truchement de la mosaïque d’images postulée par Wundt. Cette découverte ouvre une béance épistémologique colossale : si le jugement n’est fait ni de sensations, ni d’images, de quelle étoffe psychologique est-il donc tissé ?

4.3 L’introduction du concept de « Bewusstseinslagen »

En analysant les volumineux protocoles d’expérimentation recueillis lors de ses travaux sur l’évaluation des poids, Marbe remarque que si les images et les sensations précises sont absentes au moment du verdict, les sujets mentionnent néanmoins de façon récurrente des expériences intérieures insaisissables, fugitives, mais d’une netteté cognitive incontestable. Pour désigner ces phénomènes singuliers, Marbe forge un néologisme conceptuel qui deviendra l’un des piliers de l’École de Wurtzbourg : les Bewusstseinslagen, couramment traduit en français par « états de conscience », « postures de l’esprit » ou « attitudes de conscience ».

Une Bewusstseinslage n’est ni une sensation (elle ne possède aucune localisation corporelle ni intensité physique quantifiable), ni une image (elle n’a ni forme, ni contour, ni couleur), ni un sentiment au sens wundtien de tonalité affective pure. Il s’agit d’une orientation psychique globale, complexe et indivisible. Les sujets décrivent par exemple des états d’hésitation, de doute suspendu, de certitude subite, d’attente perplexe, de pressentiment de la solution, ou encore la conscience aiguë d’une contradiction imminente. Ces états ne se déploient pas sous la forme de discours intérieurs verbalisés ; ils sont vécus de manière holistique, comme des synthèses directes et sans médiation.

Marbe met en évidence que ces attitudes de conscience jouent un rôle fonctionnel déterminant dans le déroulement de la vie intellectuelle. Elles constituent le liant dynamique de la pensée, la matrice non imagée au sein de laquelle navigue l’esprit avant et pendant l’affirmation du jugement. En documentant l’existence irréfutable de ces Bewusstseinslagen, Marbe prouve que le champ de la conscience est immensément plus vaste et plus subtil que la simple somme de sensations répertoriée par la psychophysique. Il ouvre ainsi la voie royale qui mènera ses collègues wurtzbourgeois à la théorisation de la pensée sans image proprement dite.

5. La découverte de la pensée sans image (unanschauliches Denken)

5.1 Définition et caractérisation de l’acte de pensée sans image

Forts des brèches ouvertes par Marbe, les chercheurs de Wurtzbourg poussent leurs investigations vers une radicalité conceptuelle accrue, formalisant explicitement la thèse de l’existence d’une pensée purement sans image : l’unanschauliches Denken. Cette expression désigne le fait empiriquement constaté qu’un acte de pensée authentique — la préhension d’un sens, la compréhension d’une relation logique complexe, la saisie d’un principe universel — peut s’effectuer dans la conscience de manière parfaitement autonome, sans qu’aucun support perceptif, auditif, visuel ou moteur ne vienne l’incarner ou le véhiculer phénoménologiquement.

La pensée sans image n’est pas définie de manière purement négative comme une privation ou un déficit d’images, mais positivement comme une modalité cognitive sui generis d’appréhension directe des significations. Lorsque l’esprit pense au concept de « validité conditionnelle » ou à la relation « plus grand que », il ne contemple pas un tableau intérieur flou ; il saisit instantanément et fonctionnellement la règle abstraite et son champ d’application. Les protocoles expérimentaux accumulés à Wurtzbourg démontrent que la vitesse à laquelle le sens est appréhendé précède très souvent l’apparition du moindre symbole figuratif ou de la moindre formulation verbale interne. L’esprit sait ce qu’il pense bien avant d’avoir trouvé l’image ou le mot pour l’habiller.

De cette observation découle un renversement hiérarchique absolu : l’image mentale, longtemps considérée par l’associationnisme comme le cœur battant et la matière première de la cognition, est reléguée par l’École de Wurtzbourg au rang d’épiphénomène secondaire, contingent et non causal. Les images qui surviennent parfois durant l’effort de réflexion ne sont pas la pensée elle-même ; elles ne sont que des résidus parasitaires, des métaphores illustratives tardives ou des reflets sporadiques qui accompagnent parfois le train des opérations cognitives sans en constituer le principe explicatif. L’acte de comprendre, de relier et de signifier opère dans un registre transcendantal direct, attestant d’une autonomie absolue de la pensée à l’égard de la sensibilité.

5.2 La distinction entre contenu sensoriel et fonction intentionnelle

L’édification de ce concept d’unanschauliches Denken s’appuie sur une clarification théorique majeure empruntée aux courants philosophiques contemporains, tout particulièrement à la psychologie de l’acte formulée par Franz Brentano et aux Recherches logiques d’Edmund Husserl. Les chercheurs de Wurtzbourg tracent une frontière épistémologique étanche entre le contenu de la conscience (Inhalt) — qui peut comprendre des résidus de sensations périphériques ou des images fragmentaires — et l’acte de conscience (Akt) ou la fonction intentionnelle, orientée vers un objet de sens.

Pour Külpe et ses continuateurs, l’erreur magistrale de Wundt et de l’atomisme sensoriel a été de confondre le véhicule matériel possible de la conscience avec sa portée sémantique, c’est-à-dire de réduire l’acte intentionnel de signifier à une agrégation passive de contenus figuratifs. Une image mentale, par elle-même, est muette : l’image d’un triangle ne dit pas si elle représente ce triangle particulier tracé sur une feuille, le concept universel de triangularité géométrique, l’idée de trinité théologique ou un panneau de signalisation routière. Ce qui confère à l’image sa portée cognitive, c’est l’acte intentionnel sans image qui la subsume, la dirige et lui assigne sa référence. La pensée réside intégralement dans cette visée intentionnelle signifiante et non dans le résidu sensoriel qui lui sert éventuellement de prétexte.

Cette distinction permet de réhabiliter la notion d’objet intentionnel abstrait au sein même du laboratoire de psychologie. Lorsque le sujet expérimental wurtzbourgeois affirme qu’il a pensé à l’« impossibilité métaphysique du néant », l’objet de sa pensée est une structure relationnelle pure qui ne saurait comporter le moindre équivalent rétinien ou tactile. L’École de Wurtzbourg démontre ainsi que la psychologie scientifique doit se doter d’outils capables de modéliser les actes d’appréhension d’essences et de significations, sous peine d’échouer lamentablement à décrire l’expérience humaine la plus fondamentale : celle d’être un sujet doué d’intentionnalité sémantique.

5.3 Les prolongements empiriques par August Messer et Karl Bühler

L’approfondissement empirique le plus systématique de cette conception de la pensée pure est mené par deux personnalités d’envergure exceptionnelle : August Messer en 1906 et Karl Bühler en 1907-1908. Messer explore les mécanismes cognitifs sous-tendant la compréhension d’aphorismes et les jugements de valeur complexes. Il découvre que lorsque l’on soumet à un observateur une proposition telle que « La rancune est une confession de faiblesse », la compréhension globale du sens émerge en un éclair indivisible (ce que les protocoles nomment das Wissen, le « savoir » direct), précédant de plusieurs secondes toute évocation illustrative ou toute traduction discursive.

Toutefois, c’est Karl Bühler qui porte l’édifice wurtzbourgeois à son apogée conceptuelle dans sa magistrale série d’articles intitulée Tatsachen und Probleme zu einer Psychologie der Denkvorgänge (« Faits et problèmes pour une psychologie des processus de pensée »), parue en 1907. Bühler perfectionne la méthode des interrogations en posant à ses observateurs chevronnés des questions métaphysiques, épistémologiques et logiques redoutables exigeant une réponse par « oui » ou par « non », comme par exemple : « Comprenez-vous la pensée de Nietzsche selon laquelle le futur détermine notre présent ? » ou « Peut-on mesurer la douleur psychique à l’aide d’instruments de physique ? ».

Bühler documente avec une maestria analytique inégalée l’anatomie de ce qu’il baptise les « pensées pures » (Gedanken). Selon Bühler, la pensée constitue une catégorie psychologique ultime, autonome et irréductible aux sensations, aux images et aux sentiments. Il décompose la morphologie interne de ces Gedanken en plusieurs composantes structurelles fondamentales :

  • La conscience de la règle (Regelbewusstsein) : la saisie immédiate d’une norme de validité opératoire régissant un problème avant même l’application détaillée de ses étapes algorithmiques ;
  • La conscience de la relation (Beziehungsbewusstsein) : la perception pure et instantanée d’un lien d’opposition, de cause à effet, de dépendance logique ou d’implication entre deux abstractions ;
  • L’intention signifiante unitaire : l’acte synthétique par lequel des faisceaux de significations disparates sont intégrés instantanément dans un jugement intelligible unifié.

Avec Bühler, le modèle de l’unanschauliches Denken acquiert sa pleine maturité théorique : la pensée est désormais fermement établie comme un fait empirique premier du laboratoire psychologique.

6. Narziss Ach et la notion de tendance déterminante (Determinierende Tendenz)

6.1 L’expérience des paires de nombres et des instructions implicites

Parallèlement aux travaux sur la nature phénoménologique de la pensée pure, un autre membre éminent de l’École de Wurtzbourg, Narziss Ach (1871-1946), va s’atteler à résoudre l’une des énigmes les plus profondes de la dynamique cognitive : par quel mystérieux mécanisme la pensée est-elle guidée vers son but sans nécessiter la présence constante d’images directrices ? En 1905, dans son ouvrage séminal Über die Willenstätigkeit und das Denken (« De l’activité volontaire et de la pensée »), Ach publie les résultats d’une suite d’expériences spectaculaires qui vont révolutionner la psychologie de l’action et de la volition.

Ach conçoit un paradigme expérimental rigoureux utilisant des cartes sur lesquelles figurent des paires de chiffres (par exemple, 6 et 2). Avant la présentation de ces stimuli, le sujet reçoit une consigne opératoire déterminée (l’instruction préalable) : selon les blocs d’essais, il doit soit additionner, soit soustraire, soit multiplier les nombres qui vont apparaître dans une fenêtre tachistoscopique. Ach mesure avec une extrême précision les temps de réaction à l’aide d’un chronoscope de Hipp relié à des clés vocales ultrasensibles qui enregistrent la moindre vibration acoustique de la réponse.

Les conclusions d’Ach mettent en lumière un phénomène stupéfiant : après un bref entraînement, lorsque les chiffres 6 et 2 sont exposés à l’écran, la réponse adéquate (par exemple « 8 » si la consigne était l’addition, ou « 4 » s’il s’agissait de la soustraction) est produite avec une rapidité fulgurante, sans que le sujet n’ait besoin de se remémorer consciemment la consigne (« je dois faire une addition ») ni de visualiser le signe « + » entre les deux nombres. Mieux encore : Ach démontre que si l’on établit des habitudes associatives concurrentes très fortes en entraînant préalablement les sujets à associer mécaniquement des paires de chiffres à des réponses arbitraires, la simple présence de la consigne préalable suffit à balayer instantanément ces associations passives pourtant surapprises, imposant la règle mathématique avec une infaillibilité absolue.

6.2 La nature dynamique de la « tâche » (Aufgabe)

Pour expliquer cette remarquable régulation du comportement intellectuel, Narziss Ach introduit au cœur de la littérature psychologique le concept fondamental de la « tâche » (Aufgabe) et théorise sa métamorphose en « tendance déterminante » (determinierende Tendenz). Une Aufgabe n’est pas simplement une instruction verbale externe prononcée par un expérimentateur ; c’est un mandat cognitif que le sujet s’approprie intimement, transformant une exigence extérieure en une configuration dynamique interne de tout son appareil mental.

Dès l’instant où le sujet accepte la consigne, une restructuration psychologique invisible s’opère durant la phase préparatoire (Vorperiode). La conscience n’attend pas passivement l’arrivée du stimulus telle une plaque photographique vierge ; elle est tendue vers un but précis. Cette tension téléologique engendre une « tendance déterminante » : une force vectorielle endogène qui pré-oriente et canalise l’ensemble des réseaux associatifs. La tâche agit comme un champ de forces gravitationnel qui rend sélectivement perméables certaines voies cognitives tout en verrouillant hermétiquement toutes les associations non pertinentes, quand bien même ces dernières posséderaient une force d’habitude historiquement supérieure.

Cette conceptualisation subvertit radicalement le modèle mécaniste de l’associationnisme passif. Pour les empiristes classiques, la chaîne des idées était déterminée par le passé — par la fréquence et la récence des connexions associatives accumulées au cours de la vie antérieure du sujet. Avec Ach et le concept de tendance déterminante, la primauté s’inverse : la vie mentale est désormais comprise comme étant fondamentalement déterminée par le futur, par l’anticipation de la fin visée, par le but à atteindre. La causalité mécanique aveugle cède le pas à une régulation téléologique où l’Aufgabe impose sa loi souveraine aux matériaux psychiques subordonnés.

6.3 La régulation non consciente des processus de pensée

L’apport le plus audacieux et le plus prophétique de la théorie d’Ach réside dans la démonstration que la tendance déterminante opère de façon largement inconsciente au moment de son exécution. Si l’acceptation de la tâche lors de la phase préparatoire s’accompagne d’une intention consciente claire et souvent vigoureuse, le déploiement opérationnel de la tendance déterminante, quant à lui, s’émancipe de toute médiation consciente dès que le stimulus déclencheur apparaît.

Le sujet n’a pas besoin de surveiller réflexivement le calcul pour que le résultat s’impose à sa conscience. La tendance déterminante agit comme un programme d’action automatique hautement sophistiqué qui configure l’organisme en amont :

  • Les mécanismes inhibiteurs bloquent sans effort apparent les voies de réponse alternatives ;
  • Les mécanismes facilitateurs activent directement les schémas de résolution pertinents ;
  • La réponse émerge avec l’immédiateté d’un réflexe, tout en étant porteuse d’une signification logique hautement élaborée.

Ach formalise ainsi ce que la psychologie contemporaine nommera les « automatismes exécutifs » ou les automatismes cognitifs conditionnels. Il démontre avec une rigueur expérimentale exemplaire que l’esprit humain est capable de déléguer à des structures sous-jacentes non conscientes l’exécution d’opérations rationnelles extraordinairement intriquées, dès lors que le gouvernail de l’intention globale a été préalablement fixé. En découvrant cette régulation non consciente de la pensée régie par la tâche, Ach apporte la clé fonctionnelle qui manquait au modèle wurtzbourgeois pour expliquer la fluidité foudroyante de l’intelligence sans recourir à l’illusion du défilement d’images intérieures.

7. Oswald Külpe et la conceptualisation de la psychologie de la pensée

7.1 La révision külpéenne des rapports entre sensation et cognition

Face à l’avalanche de découvertes empiriques accumulées par ses élèves — les jugements sans images de Marbe, les attitudes de conscience, les pensées pures de Messer et Bühler, les tendances déterminantes d’Ach —, Oswald Külpe entreprend d’en opérer la synthèse théorique et d’en dégager les fondements épistémologiques ultimes. Entre 1904 et 1912, Külpe publie une série d’essais majeurs où il formalise l’abandon irréversible du monisme sensualiste au profit d’un dualisme fonctionnel novateur réarticulant les rapports entre sensation et cognition.

Külpe récuse fermement l’idée que la cognition puisse être déduite ou engendrée par une simple maturation ou complication endogène des sensations. Il n’y a pas de continuum ontologique menant d’une impression rétinienne rougeoyante à l’axiome mathématique de non-contradiction. Külpe postule l’existence d’une dualité fondamentale dans l’architecture de la subjectivité : d’une part, les contenus de conscience matériels (sensations, images résiduelles, tonalités affectives corporelles), qui fournissent le substrat informatif brut ; d’autre part, les fonctions et actes de pensée (synthèse, comparaison, abstraction, décision, inférence), qui opèrent souverainement sur ces contenus mais ne sauraient en aucun cas se réduire à eux.

Dans ses expériences fondamentales sur l’abstraction publiées en 1904, Külpe démontre magnifiquement cette indépendance fonctionnelle. Exposant à des sujets des groupements complexes de lettres de formes, de couleurs et d’agencements spatiaux variés pendant quelques fractions de seconde dans un tachistoscope, il leur donne des consignes d’observation sélectives différentes : compter le nombre de lettres, identifier leur disposition spatiale, ou déterminer leur couleur. Les résultats prouvent que les sujets sont parfaitement capables d’identifier avec exactitude la dimension sollicitée par l’instruction tout en étant devenus phénoménologiquement aveugles aux autres caractéristiques des stimuli, bien que celles-ci aient frappé leurs rétines avec la même intensité physique. L’abstraction n’est donc pas un tri passif au sein d’une mémoire d’images ; c’est une illumination active dirigée par la fonction cognitive qui élimine activement les caractères non pertinents pour ne retenir que l’essence requise par l’intention de recherche.

7.2 La pensée comme activité intentionnelle et catégorielle

Cette révision amène Külpe à redéfinir la pensée elle-même : elle cesse d’être envisagée comme une chose ou un état statique pour être comprise comme une activité intentionnelle, dynamique et catégorielle. En étroite résonance avec l’épistémologie kantienne réactualisée par le néokantisme, Külpe affirme que la pensée humaine est fondamentalement une activité synthétique régie par des catégories formelles. Penser, ce n’est pas recevoir passivement une empreinte du monde extérieur comme de la cire sous un sceau ; c’est appliquer des schèmes d’ordonnancement — causalité, finalité, réciprocité, attribution — à des matériaux qui, sans ces formes synthétiques, demeureraient un chaos aveugle et insignifiant.

Külpe met en exergue la structure téléologique universelle de la cognition humaine. L’esprit ne se meut jamais au hasard des attractions mécaniques de la mémoire ; il est habité par une quête de sens (Sinngebung). Ce sens n’est pas un dérivé de la sensation, mais le principe organisateur suprême sans lequel aucune perception structurée n’est possible. En intégrant les lois de la logique formelle au sein même de la dynamique psychologique descriptive, Külpe accomplit un coup de maître théorique : il abolit le fossé artificiel que les philosophes néokantiens tels que Wilhelm Windelband ou Heinrich Rickert prétendaient creuser entre les sciences nomothétiques explicatives (comme la physique) et les sciences idiographiques de l’esprit (comme la philosophie ou l’histoire).

Pour Külpe, la logique n’est pas un ciel d’idées platoniciennes déconnecté du psychisme, et la psychologie n’est pas une mécanique physiologique aveugle à la vérité : la psychologie de la pensée est précisément la science qui étudie comment les lois de la logique et de la normativité rationnelle s’incarnent temporellement dans la chair des actes intentionnels d’un être conscient. La pensée s’affirme dès lors comme une fonction téléologique de maîtrise catégorielle du réel, consacrant l’intelligence comme le facteur d’adaptation et de création suprême de la vie humaine.

7.3 L’impact épistémologique sur le statut ontologique des idées

L’aboutissement philosophique de la trajectoire de Külpe culmine dans son chef-d’œuvre posthume, Die Realisierung (« La Réalisation »), qui propose une refonte complète de la théorie de la connaissance adossée aux découvertes expérimentales de Wurtzbourg. En validant l’existence d’une pensée sans image et en réhabilitant la fonction intentionnelle, Külpe porte un coup fatal à la longue tradition d’idéalisme subjectif et de phénoménisme sceptique qui dominait la philosophie depuis George Berkeley et David Hume.

L’empirisme classique de Berkeley et Hume reposait en effet sur un axiome ontologique péremptoire : si toute connaissance dérive des sensations, et si les idées ne sont que des copies dégradées d’impressions sensorielles particulières, alors les concepts universels et abstraits (comme la « matière », la « substance » ou la « causalité ») sont des chimères verbales dépourvues de réalité ontologique, car nul ne peut se forger l’image d’un triangle qui ne soit ni isocèle, ni équilatéral, ni scalène. L’École de Wurtzbourg pulvérise cet argument séculaire à la racine : en prouvant expérimentalement que la pensée humaine manie couramment et rigoureusement des significations universelles dénuées de toute détermination imagée particulière, elle restitue aux idées abstraites leur plein statut de réalités psychologiques et épistémologiques objectives.

Külpe fonde ainsi un « réalisme critique » audacieux : l’esprit humain est capable d’appréhender le réel en soi parce que ses actes conceptuels ne s’enferment pas dans la clôture des apparences sensorielles subjectives. Les structures de l’intellect s’avèrent isomorphes aux structures ontologiques de la réalité extérieure. Loin d’être un simple protocole technique de psychologie expérimentale, le modèle de la pensée sans image s’érige en un instrument de libération philosophique, permettant d’échapper au solipsisme et restaurant la dignité ontologique de la pensée humaine capable de scruter l’intelligibilité intrinsèque de l’univers.

8. La controverse Wundt-Bühler : La crise méthodologique de l’introspection

8.1 L’attaque virulente de Wilhelm Wundt en 1907

La publication en 1907 des articles de Karl Bühler sur les faits et problèmes d’une psychologie des processus de pensée constitua la provocation de trop pour l’orthodoxie leipzigoise. Voyant ses dogmes les plus sacrés contestés et son autorité de père fondateur bafouée par ses propres rejetons intellectuels, Wilhelm Wundt rompt une réserve relative et publie la même année dans sa revue Psychologische Studien un pamphlet d’une férocité doctrinale exceptionnelle, intitulé sans ambages Über Ausfrageexperimente und über die Methoden zur Erforschung des Denkens (« Sur les expériences par interrogations et sur les méthodes de recherche sur la pensée »).

Wundt ne ménage aucun de ses coups et s’attaque directement au cœur de l’appareillage wurtzbourgeois. Il qualifie les travaux de Bühler et de ses collègues de « pseudo-expériences » (Scheinexperimente) dépourvues de toute valeur scientifique. L’argumentation du maître de Leipzig se déploie selon plusieurs chefs d’accusation dévastateurs :

  • Le détournement de la méthode expérimentale : une véritable expérience de laboratoire exige la stricte réversibilité, la manipulation paramétrique quantitative des stimuli physiques et la mesure objective involontaire des réactions motrices. Or, à Wurtzbourg, le stimulus est une citation de Nietzsche ou une énigme verbale arbitraire non calibrée ;
  • L’inversion perverse des rôles : Wundt dénonce violemment l’attitude du sujet expérimental wurtzbourgeois qui, au lieu de réagir naïvement, est transformé en « théoricien de sa propre conscience » au cours de l’observation ;
  • L’illusion de la simultanéité attentionnelle : Wundt réitère l’impossibilité physiologique de diviser l’attention entre la résolution d’une crise intellectuelle et la surveillance descriptive de ses mécanismes.

Pour Wundt, l’interrogation rétrospective est une machine à produire des artefacts linguistiques et des illusions métaphysiques. Le sujet ne décrit pas ce qu’il a vécu, il philosophe a posteriori pour répondre aux sollicitations complaisantes de son examinateur. Il conclut avec mépris que la prétendue pensée sans image n’est rien d’autre qu’un mirage méthodologique né de l’abandon coupable des règles les plus élémentaires de la rigueur psychophysiologique, menaçant de ramener la jeune science psychologique vers les dérives discursives de la scolastique médiévale.

8.2 La réplique épistémologique de Karl Bühler

Loin d’être intimidé par le foudre académique du patriarche de Leipzig, Karl Bühler publie en 1908 dans l’Archiv für die gesamte Psychologie une réponse magistrale intitulée Zur Kritik der Denkexperimente (« Contribution à la critique des expériences sur la pensée »). Ce texte constitue l’un des sommets de l’épistémologie psychologique du début du siècle par sa hauteur de vue, sa précision argumentative et son refus obstiné de la révérence aveugle envers les dogmes établis.

Bühler démonte point par point l’argumentation wundtienne en montrant que Wundt applique de manière anachronique à l’étude des processus cognitifs complexes des critères méthodologiques qui n’ont de validité que pour la psychophysiologie de l’oreille ou de l’œil. L’objet propre de la psychologie détermine sa méthode : on ne peut pas sonder un acte de compréhension avec les mêmes instruments que ceux qui servent à mesurer le temps de conduction nerveuse d’une fibre musculaire. Bühler rappelle avec fermeté que l’introspection wurtzbourgeoise n’a jamais prétendu être une observation interne simultanée — réfutant ainsi l’objection majeure de Wundt —, mais une rétrospection immédiate opérant sur la mémoire à court terme ultra-fraîche, ce qui préserve l’intégrité du processus intellectuel au moment de son accomplissement.

Bühler défend ensuite la régularité et la cohérence interne remarquable des protocoles recueillis à Wurtzbourg. Si la méthode ne produisait que des illusions chaotiques et subjectives, comment expliquer que des observateurs indépendants, soumis à des dizaines d’expériences variées, convergent de façon systématique vers la même description fonctionnelle des Bewusstseinslagen, de la conscience de la règle et des pensées pures ? Bühler retourne enfin l’accusation d’obscurantisme contre Wundt lui-même : le véritable dogmatisme ne réside pas chez ceux qui accueillent loyalement les faits phénoménologiques révélés par le laboratoire, mais chez ceux qui décrètent arbitrairement qu’une pensée doit être faite d’images simplement parce que leur modèle théorique a priori l’exige. En brisant le mythe de l’infaillibilité wundtienne, Bühler scelle l’autonomie conceptuelle de la psychologie de la pensée.

8.3 Les retombées de la querelle sur la psychologie allemande

La querelle Wundt-Bühler (souvent qualifiée par les historiens d’Ausfrage-Streit) produit une onde de choc sans précédent qui ébranle en profondeur l’ensemble de la psychologie de langue germanique et redéfinit son échiquier institutionnel. Cette controverse passionnée met en pleine lumière ce qui sera bientôt diagnostiqué comme la « crise fondamentale de la psychologie » : l’incapacité de la discipline à trouver une assise méthodologique unique conciliant l’exactitude des sciences de la nature avec la spécificité des significations humaines.

L’une des retombées directes de ce conflit titanesque est l’amorce du déclin irrémédiable de l’hégémonie absolue qu’exerçait l’Institut de Leipzig sur la psychologie mondiale. Leipzig cesse d’apparaître comme le sanctuaire exclusif de l’orthodoxie scientifique ; d’autres centres d’excellence — Wurtzbourg, mais aussi Göttingen sous l’égide de G. E. Müller, et bientôt Berlin et Francfort — revendiquent avec éclat leur pluralisme méthodologique et conceptuel. La querelle contraint également l’ensemble des laboratoires allemands à affiner leurs protocoles d’expérimentation, stimulant une recherche frénétique d’instruments d’enregistrement plus objectifs, de chronoscopes vocaux plus précis et d’analyses statistiques plus sophistiquées capables de départager les prétentions rivales.

Toutefois, ce duel fratricide au sommet eut un coût épistémologique élevé : en exposant publiquement aux yeux des observateurs scientifiques extérieurs — physiciens, physiologistes, biologistes — les faiblesses structurelles et les impasses potentielles de la méthode introspective dès lors qu’elle touche aux processus abstraits, la controverse érode durablement la confiance en l’introspection en tant qu’outil scientifique souverain. Sans le savoir, par l’âpreté de leurs joutes mutuelles, Wundt et Bühler préparaient le lit épistémologique sur lequel allait bientôt prospérer une réaction radicale et anti-introspective d’une violence inouïe de l’autre côté de l’Atlantique : le mouvement béhavioriste.

9. Edward Titchener et le structuralisme américain face à la pensée sans image

9.1 Les contre-expériences du laboratoire de Cornell University

L’écho de la découverte de l’unanschauliches Denken traverse rapidement l’océan Atlantique pour frapper au cœur de la citadelle du sensualisme américain : le laboratoire de l’Université Cornell, dirigé d’une main de fer par Edward Bradford Titchener (1867-1927). Titchener, le plus pur et le plus intransigeant des disciples de Wundt, avait érigé aux États-Unis le système structuraliste le plus orthodoxe qui soit, affirmant avec une certitude absolue que tout phénomène de conscience pouvait être disséqué jusqu’à la dernière particule élémentaire en sensations visuelles, auditives, kinesthésiques, olfactives ou viscérales, complétées de sentiments d’agrément ou de désagrément.

Pour Titchener, les prétentions de l’École de Wurtzbourg constituent une hérésie intolérable, un scandale conceptuel menaçant d’annihiler deux décennies de travail acharné d’atomisation sensorielle de l’esprit. Dès 1908, Titchener décide de relever le défi et lance son laboratoire dans une vaste entreprise de réplication expérimentale destinée à anéantir la thèse de la pensée sans image. Dans son cycle magistral de conférences rassemblées dans son ouvrage fondamental Lectures on the Experimental Psychology of the Thought-Processes (1909), Titchener expose les résultats d’expériences systématiques menées à Cornell par lui-même et ses élèves les plus entraînés, au premier rang desquels figurent Robert M. Ogden et Carl Rahn.

Or, l’issue de ces contre-expériences américaines s’avère diamétralement opposée à celle de Wurtzbourg. Les observateurs chevronnés de Cornell, soumis à des tâches intellectuelles rigoureusement identiques à celles imaginées par Marbe, Messer et Bühler, produisent des protocoles introspectifs unanimes : ils ne découvrent absolument jamais de pensée sans image. Partout où Bühler affirmait avoir décelé une « pensée pure », un « état de conscience non imagé » ou une « conscience de règle », les sujets de Titchener découvrent une profusion chatoyante de représentations sensorielles, d’images résiduelles microscopiques et d’échos auditifs ou moteurs.

9.2 L’hypothèse des sensations kinesthésiques et viscérales subtiles

Pour expliquer la raison pour laquelle les chercheurs de Wurtzbourg ont échoué à déceler ces éléments sensoriels omniprésents, Edward Titchener déploie une argumentation clinique d’une habileté diabolique : il attribue les conclusions de Külpe et de ses collègues à un manque flagrant d’entraînement introspectif de leurs observateurs face à l’extrême subtilité des sensations kinesthésiques, musculaires et viscérales. Pour le structuralisme de Cornell, l’esprit humain ne pense pas dans le vide d’un ciel platonicien abstrait ; il pense avec ses muscles, avec son larynx, avec sa posture corporelle et avec ses viscères.

Titchener développe alors sa fameuse théorie motrice-kinesthésique du sens (context theory of meaning). Lorsqu’un individu affirme éprouver une « attitude de doute », ce qu’il vit réellement dans sa chair n’est pas un mystérieux état spirituel sans image, mais une combinaison extrêmement subtile de micromouvements corporels :

  • Une légère tension des muscles oculomoteurs ;
  • Une hésitation respiratoire fugace décelable par un pneumographe ultrasensible ;
  • Une contraction imperceptible des muscles antagonistes des bras ou de la nuque ;
  • Une ébauche avortée d’articulation motrice laryngée (la parole subvocalique).

De même, pour Titchener, la compréhension d’une idée abstraite comme la « justice » s’ancre immanquablement dans une constellation d’images fugitives et tronquées : le coin d’un livre de droit entreaperçu, la balance tenue par une statue mentale informe, un sentiment de gravité corporelle dans la cage thoracique. Selon Titchener, les psychologues de Wurtzbourg se sont laissé abuser par la brièveté et la transparence fonctionnelle de ces composantes corporelles : absorbés par la logique discursive de la tâche, ils ont simplement ignoré ces micromouvements sensoriels et ont commis la faute impardonnable de prendre l’inattention de leur regard interne pour une absence ontologique réelle du substrat sensoriel.

9.3 L’impasse du litige introspectif et la montée du béhaviorisme

L’affrontement frontal entre le laboratoire de Wurtzbourg et celui de Cornell plonge la psychologie expérimentale mondiale dans une impasse épistémologique totale et mortifère. Nous nous trouvons là devant l’un des spectacles les plus dramatiques de l’histoire des sciences : deux communautés de chercheurs d’une compétence technique indiscutable, formées aux méthodes les plus rigoureuses de l’expérimentation de laboratoire, utilisant les mêmes chronoscopes, soumettant des sujets hautement instruits à des épreuves comparables, parviennent à des conclusions empiriques rigoureusement contradictoires et irréconciliables. À Wurtzbourg, l’introspection la plus raffinée prouve irréfutablement que la pensée est sans image ; à Cornell, l’introspection non moins raffinée prouve avec la même netteté absolue que toute pensée est faite de sensations et d’images musculaires.

Cette aporie démontre tragiquement la faille rédhibitoire de l’introspection comme tribunal empirique ultime de la vérité scientifique. Contrairement aux observations astronomiques ou aux réactions chimiques où une procédure publique peut être vérifiée par un tiers observateur indépendant, l’objet de l’introspection demeure ontologiquement privé, inaccessible à la vérification croisée. Il devint éclatant pour l’ensemble du monde académique que les observateurs de Wurtzbourg découvraient des pensées sans images parce qu’ils étaient formés à penser la cognition selon les cadres brentaniens et kantiens de Külpe, tandis que les observateurs de Cornell découvraient des micro-sensations musculaires parce qu’ils étaient conditionnés par les cadres sensualistes de Titchener. L’introspection apparaissait désormais contaminée de manière incurable par les présupposés théoriques de l’observateur.

Cette débâcle méthodologique sonne le glas de l’âge d’or de l’introspectionnisme. En 1913, un jeune psychologue américain de l’Université Johns Hopkins, John Broadus Watson, publie son célèbre manifeste Psychology as the Behaviorist Views It (« La psychologie telle que le béhavioriste la voit »). Prenant acte avec une jubilation féroce de l’incapacité absolue de Wurtzbourg et de Cornell à s’accorder sur l’existence ou la non-existence de la pensée sans image, Watson décrète la faillite définitive de la méthode introspective tout entière. Il propose d’éliminer d’un coup de balai radical de la nomenclature scientifique les notions mêmes d’images, de pensée, d’états de conscience, de sensations et d’esprit, pour réduire la psychologie à la seule étude des comportements moteurs et physiologiques publiquement observables : la querelle de la pensée sans image aura ainsi été le détonateur direct de la révolution béhavioriste qui allait régner en maître sur la psychologie anglo-saxonne pendant près d’un demi-siècle.

10. La transition vers la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie)

10.1 Les liens directs entre l’École de Wurtzbourg et les théoriciens de la Gestalt

Si la controverse sur la pensée sans image a précipité la rupture béhavioriste aux États-Unis, elle a engendré en Europe continentale une descendance théorique d’une richesse prodigieuse : la psychologie de la forme ou Gestaltpsychologie. Loin d’être deux mouvements hermétiques et étanches, l’École de Wurtzbourg et l’École de Berlin (puis de Francfort) entretiennent des liens historiques, humains et conceptuels d’une extraordinaire intimité.

Il est historiquement fondamental de rappeler que les pères fondateurs de la Gestalt ont été formés au contact direct de la pensée et de la pratique expérimentale d’Oswald Külpe. Max Wertheimer, le génie fondateur de la psychologie de la forme, a soutenu sa thèse de doctorat sous la direction conjointe d’Oswald Külpe et de Karl Marbe à Wurtzbourg en 1904, portant sur l’analyse expérimentale du témoignage et de l’association verbale. De même, Kurt Koffka, qui sera le grand propagandiste et théoricien du mouvement gestaltiste, a étudié intensivement à Wurtzbourg et a baigné dans les débats méthodologiques entourant l’unanschauliches Denken. Wolfgang Köhler lui-même, bien que formé à Berlin par Carl Stumpf, a toujours reconnu la dette immense contractée par sa génération envers l’audace épistémologique de Külpe.

Le point de ralliement commun entre Wurtzbourg et la Gestalt réside dans un refus catégorique et sans concession de ce que Köhler nommera plus tard avec mépris « l’hypothèse de la mosaïque » (Mosaikhypothese) et « l’hypothèse de la constellation » (Bündelhypothese) de Wundt et de Titchener. Pour les wurtzbourgeois comme pour les gestaltistes, la vie psychologique n’est pas un puzzle d’atomes assemblés par des lois mécaniques arbitraires ; elle est d’emblée une réalité unitaire, globale, dotée d’une structure interne intrinsèque. En démontrant l’existence des Bewusstseinslagen et de l’appréhension directe des ensembles relationnels, Wurtzbourg avait abattu les murs de l’atomisme sensualiste, fournissant à la Gestalt naissante le tremplin conceptuel indispensable à son propre essor.

10.2 Du concept de tendance déterminante à la restructuration du champ

La filiation conceptuelle la plus éclatante entre Wurtzbourg et la Gestaltpsychologie s’observe dans la filiation directe qui mène du concept de tâche (Aufgabe) et de tendance déterminante formulé par Narziss Ach vers les théories de la résolution de problème (Problem-solving) et de la restructuration du champ perceptif formalisées par Karl Duncker et Max Wertheimer dans son ouvrage posthume Productive Thinking (1945).

Chez Ach, l’Aufgabe agissait comme une force dynamique téléologique modifiant la perméabilité des associations en fonction d’un but à atteindre. Les théoriciens de la Gestalt vont transposer cette intuition remarquable du registre de la volition vers celui de la dynamique topologique des champs de tension psychologiques, sous l’influence déterminante de Kurt Lewin. La tâche d’Ach devient la « situation problématique », comprise comme un système dynamique en déséquilibre, porteur de lignes de forces, de tensions internes et de « lacunes structurales » (structural gaps) que le sujet cherche spontanément à combler.

Le saut conceptuel décisif s’opère dans l’explication de la découverte intellectuelle : ce que Bühler appelait l’Aha-Erlebnis — ce sentiment fulgurant et sans image de « l’ampoule qui s’allume » lorsque l’on comprend instantanément la solution d’une énigme — est réinterprété par la Gestalt comme le phénomène d’Insight (Einsicht). L’Insight n’est rien d’autre que la restructuration subite et unitaire du champ perceptif et conceptuel, où les éléments d’un problème se recomposent instantanément dans une totalité nouvelle qui fait émerger la solution de manière limpide. La pensée n’est pas un calcul aveugle d’images : elle est une vision structurale dynamique, concrétisant ainsi l’ambition initiale de Wurtzbourg d’asseoir la créativité intellectuelle sur des lois d’organisation immanentes et globales.

10.3 Les divergences théoriques entre Wurtzbourg et Berlin

En dépit de cette puissante continuité de pensée, il serait historiquement faux d’assimiler l’École de Wurtzbourg à un simple prélude indistinct de la Gestalt. Des divergences épistémologiques et théoriques irréconciliables ont séparé les deux bastions, cristallisées par des débats intellectuels intenses entre Külpe et les théoriciens berlinois.

La divergence première réside dans le statut accordé à la perception et à l’isomorphisme psychophysique. L’École de Berlin (Wertheimer, Köhler, Koffka) professe un monisme ontologique résolu : pour elle, les lois d’organisation qui régissent la perception visuelle (fermeture, proximité, bonne forme) sont rigoureusement les mêmes que celles qui régissent la pensée abstraite et — hypothèse suprême de Köhler — que celles qui gouvernent les champs électrochimiques du cortex cérébral. Les gestaltistes réintègrent ainsi la pensée dans la corporéité perceptive et physiologique élargie, contournant le dualisme de Külpe. L’École de Wurtzbourg, au contraire, avait farouchement défendu la transcendance et la spécificité des lois logiques pures de la pensée face aux lois de la perception, Külpe maintenant un dualisme fonctionnel assumé entre le contenu sensoriel et la fonction intentionnelle spirituelle.

La seconde rupture porte sur la méthodologie. Tout en reconnaissant l’audace de Wurtzbourg, les gestaltistes de Berlin rejettent catégoriquement l’introspection expérimentale systématique fractionnée de Bühler et Messer, la jugeant encore trop dépendante du découpage artificiel hérité du wundtisme. Köhler et Wertheimer remplacent le rapport discursif rétrospectif par une phénoménologie expérimentale directe et spontanée, portant sur des configurations perceptives partagées en temps réel par tout un chacun. Enfin, alors que Wurtzbourg accordait une primauté absolue à la volonté, à l’acte téléologique du sujet et à la force de l’effort intentionnel (illustrée par les tendances déterminantes d’Ach), la Gestalt berlinoise tend à effacer le sujet volontaire pour valoriser les forces d’auto-organisation spontanée du champ stimulus lui-même. Là où Ach voyait la victoire de la volonté humaine dressée contre les automatismes de l’habitude, Wertheimer verra la grâce harmonieuse d’un champ qui se réorganise de lui-même vers son point d’équilibre structural.

11. Résonances avec les sciences cognitives contemporaines

11.1 Le traitement de l’information implicite et non conscient

Après la longue nuit béhavioriste qui a prévalu dans les pays anglophones jusque dans les années 1950, la renaissance de la psychologie cognitive a redécouvert, souvent sans en mesurer la paternité historique exacte, l’immense corpus conceptuel forgé par l’École de Wurtzbourg. Les ponts jetés entre le modèle de l’unanschauliches Denken et les architectures contemporaines du traitement de l’information s’avèrent d’une saisissante modernité.

Au cœur de la linguistique générative de Noam Chomsky et des modèles de réseaux sémantiques en intelligence artificielle (tels que ceux initiés par Collins et Quillian, puis développés par les modèles de traitement massivement distribué et de réseaux neuronaux profonds), nous retrouvons l’exact équivalent formel de la pensée sans image : les représentations symboliques propositionnelles et amodales. Pour la majorité des chercheurs en neurosciences cognitives modernes, le code ultime de la mémoire sémantique et du calcul logique n’est pas un album d’images analogiques ou une bande magnétique d’enregistrements acoustiques intérieurs, mais un langage abstrait — le « mentalais » théorisé par Jerry Fodor — composé de nœuds conceptuels, de traits sémantiques et de prédicats logiques totalement dépourvus de texture sensorielle. Ce que Marbe et Bühler avaient capturé par l’introspection immédiate n’était rien d’autre que l’accès conscient phénoménologique fugace à ces structures computationnelles sous-jacentes purement amodales.

De surcroît, les travaux contemporains sur l’amorçage sémantique masqué (subliminal semantic priming) et les protocoles d’imagerie cérébrale fonctionnelle (IRMf, potentiels évoqués de type N400) ont apporté une validation empirique magistrale aux intuitions de Wurtzbourg : les opérations de catégorisation sémantique, de détection d’incohérences logiques et de prise de décision s’accomplissent dans le cerveau humain à un niveau de traitement cognitif implicite et non conscient plusieurs centaines de millisecondes avant que le moindre sentiment phénoménal ou la moindre image consciente n’apparaisse à l’esprit, prouvant de manière irréfutable que le travail sémantique s’émancipe de tout support figuratif conscient.

11.2 L’anticipation du contrôle exécutif et du « task-set »

L’une des filiations les plus directes et les plus spectaculaires entre l’École de Wurtzbourg et la psychologie cognitive contemporaine concerne la théorie des fonctions exécutives et du contrôle cognitif. Le concept révolutionnaire de tendance déterminante forgé par Narziss Ach en 1905 est l’ancêtre direct et parfait de ce que la littérature neuroscientifique internationale nomme aujourd’hui la configuration de tâche (task-set), la préparation motrice descendante et le contrôle exécutif top-down.

Dans les modèles contemporains d’attention et d’inhibition — tels que les célèbres paradigmes de Stroop, d’inhibition de réponse (Go/No-Go, Stop-signal) ou de flexibilité mentale (task-switching) théorisés par des figures majeures comme Alan Baddeley, Donald Stuss ou Michael Posner —, l’explication des performances repose intégralement sur le schéma découvert à Wurtzbourg. Les neurosciences modernes ont localisé avec une précision chirurgicale les substrats neuronaux de la tendance déterminante d’Ach : les réseaux fronto-pariétaux, et plus particulièrement le cortex préfrontal dorsolatéral et l’aire motrice pré-supplémentaire. C’est précisément dans ces structures cérébrales supérieures qu’est maintenue active la représentation abstraite de l’Aufgabe.

Cette commande descendante exerce une modulation sélective précoce sur les aires sensorielles et motrices primaires :

  • Elle amplifie les voies de traitement des stimuli congruents avec la règle préalablement fixée ;
  • Elle inhibe activement les interférences venant des distracteurs ou des automatismes d’habitude incompatibles ;
  • Elle garantit l’alignement continu des conduites individuelles sur un but planifié à l’avance.

Lorsque la neuropsychologie moderne évalue un patient cérébrolésé présentant un syndrome dysexécutif consécutif à une lésion frontale — incapable de maintenir une consigne et retombant sans cesse dans le comportement d’imitation passif —, elle décrit mot pour mot un individu chez qui la tendance déterminante au sens de Narziss Ach est devenue impuissante à assujettir les associations automatiques de l’environnement.

11.3 Le débat moderne sur l’imagerie mentale : Kosslyn contre Pylyshyn

L’héritage de la controverse entre Wurtzbourg et Cornell s’est rejoué de manière quasi mimétique lors de l’une des querelles les plus célèbres des sciences cognitives de la fin du vingtième siècle : le débat passionné sur la nature de l’imagerie mentale qui a opposé Stephen Kosslyn à Zenon Pylyshyn à partir des années 1970.

Dans ce duel moderne, les positions s’articulent selon des lignes théoriques rigoureusement identiques à celles du début du siècle :

  • La position fonctionnaliste propositionnelle (Pylyshyn) : Véritable avatar contemporain de Külpe et Bühler, Zenon Pylyshyn soutient que la pensée humaine est fondamentalement propositionnelle, discursive et abstraite. Pour lui, les images mentales que nous déclarons contempler dans notre esprit ne sont que des épiphénomènes de surface sans pouvoir causal — une sorte de fumée dégagée par la machinerie computationnelle sous-jacente —, affirmant que le stockage, le traitement et la compréhension de l’information opèrent de manière strictement non imagée (amodale) au moyen de calculs symboliques logiques ;
  • La position analogique et picturale (Kosslyn) : En miroir, Stephen Kosslyn — réactualisant de façon sophistiquée les intuitions sensualistes de Titchener à l’aide de paradigmes chronométriques novateurs (comme le balayage visuel mental de cartes fictives et les rotations mentales de Shepard et Metzler) — démontre que les images mentales possèdent une authentique réalité fonctionnelle, encodée dans des représentations spatiales analogues conservant les propriétés géométriques des objets physiques perçus.

Les données neuroscientifiques les plus récentes issues de la neuro-imagerie ont finalement permis de dépasser l’impasse historique en démontrant que le cerveau utilise de manière hybride et complémentaire les deux systèmes : d’une part, un traitement amodal sans image distribué dans les régions temporales et frontales pour la manipulation logique et conceptuelle pure (validant Wurtzbourg) ; d’autre part, des processus de réactivation top-down dans les aires visuelles primaires (comme l’aire V1) pour la simulation sensorielle spatiale détaillée (validant les partisans de l’image). La grande controverse ouverte par Karl Marbe en 1901 trouve ainsi, au cœur de la cartographie neuronale contemporaine, une résolution dialectique réconciliant enfin la pensée pure et sa chair imagée.

12. Bilan critique et héritage épistémologique d’Oswald Külpe et Karl Marbe

12.1 Les limites intrinsèques et la fragilité institutionnelle de l’École

Avec le recul historique que confère plus d’un siècle de recul, l’aventure intellectuelle de l’École de Wurtzbourg apparaît aussi fulgurante dans sa fécondité théorique que fragile dans son implantation institutionnelle. La première faiblesse majeure qui précipita le déclin du mouvement réside dans son absence de pérennité universitaire unifiée, cruellement frappée par les accidents de l’histoire.

En 1909, Oswald Külpe accepte un appel à l’Université de Bonn, avant de rejoindre l’Université de Munich en 1912. Ces transferts successifs brisent la synergie exceptionnelle du groupe original : Karl Marbe demeure à Wurtzbourg où ses intérêts de recherche se déplacent vers la psychologie appliquée, la statistique accidentologique et la psychologie médico-légale ; Narziss Ach part enseigner à Königsberg puis à Göttingen ; Karl Bühler poursuit une brillante trajectoire académique indépendante qui le mènera à Vienne. Le coup de grâce est porté à la veille de Noël 1915 par la mort prématurée et brutale d’Oswald Külpe, emporté à l’âge de 53 ans par une septicémie consécutive à une grippe infectieuse en plein tumulte de la Première Guerre mondiale. Privée de son maître d’œuvre, de son protecteur académique et de son théoricien philosophique suprême, l’École de Wurtzbourg se disperse, laissant derrière elle une constellation de travaux magistraux mais orpheline d’un centre unifié capable de rivaliser avec les empires institutionnels naissants de Leipzig, de Berlin ou des départements américains.

Sur le plan théorique interne, l’École de Wurtzbourg souffrait également de contradictions non résolues. Ses membres n’ont jamais réussi à s’accorder de manière univoque sur une typologie formelle et cohérente des états mentaux non imagés. La démarcation précise entre les Bewusstseinslagen (attitudes de conscience) de Marbe, les Gedanken (pensées pures) de Bühler et le Wissen (savoir direct) de Messer est restée floue et controversée au sein même du laboratoire. En voulant traquer les états mentaux les plus fugaces à l’aide d’un vocabulaire qui frisait parfois la métaphore littéraire, Wurtzbourg s’est heurtée aux limites intrinsèques du langage discursif pour rendre compte de l’indicible psychologique, prêtant involontairement le flanc aux accusations d’arbitraire portées par ses détracteurs.

12.2 La redéfinition historique de l’objet de la psychologie scientifique

Ces limites structurelles ne sauraient en rien éclipser l’accomplissement historique colossal d’Oswald Külpe et de Karl Marbe. Leur apport fondamental a été d’élargir définitivement les frontières de l’objet de la psychologie scientifique. Avant l’École de Wurtzbourg, la psychologie de laboratoire était confinée dans un rôle subalterne d’annexe physiologique de la physique sensorielle : elle mesurait des seuils rétiniens, chronométrait des arcs réflexes, mais capitulait dès que se manifestait la dimension proprement intellectuelle, créatrice et téléologique de l’esprit humain.

En osant introduire le jugement, la déduction, la volonté et la signification abstraite au sein du dispositif expérimental, Külpe et ses collaborateurs ont accompli un acte d’émancipation sans retour. Ils ont démontré empiriquement que la pensée de haut niveau n’est ni une fiction métaphysique réservée aux divagations des philosophes transcendantaux, ni une chimère physiologique hors de portée de l’investigation empirique. Ils ont prouvé que les fonctions intellectuelles supérieures possèdent une texture, une chronométrie, des lois d’organisation interne et des régularités causales observables aussi rigoureuses que les phénomènes du monde physique.

Ce faisant, l’École de Wurtzbourg a libéré la psychologie moderne des chaînes du sensualisme mécaniste et de l’associationnisme passif du dix-neuvième siècle. Elle a réintroduit la notion fondamentale d’activité mentale spontanée : l’esprit humain n’est plus ce récepteur passif qui enregistre le monde à la manière d’un miroir inerte, mais un organisme orienté vers des buts, capable de transcender les contraintes de l’environnement immédiat par la force structurante de ses projets intentionnels. Rien que pour cette rupture de paradigme fondatrice, Oswald Külpe et Karl Marbe doivent être célébrés comme les véritables pionniers de la révolution cognitive moderne.

12.3 Portée philosophique : entre néokantisme, phénoménologie et positivisme

L’héritage ultime de l’École de Wurtzbourg réside dans sa situation épistémologique extraordinaire au confluent des trois courants intellectuels les plus puissants de la modernité : le positivisme expérimental, le néokantisme et la phénoménologie naissante. Külpe a réussi la prouesse de construire une synthèse dialectique inédite que personne après lui n’a su reproduire avec la même audace.

D’un côté, Wurtzbourg est restée indéfectiblement fidèle au positivisme méthodologique le plus exigeant : l’utilisation scrupuleuse des instruments de physique, le recours aux tachistoscopes et aux chronoscopes de précision, la recherche de régularités statistiques, et le rejet pur et simple de l’intuitionnisme mystique non vérifiable. Mais d’un autre côté, Külpe a greffé sur ce positivisme matériel une vision de l’esprit profondément néokantienne, affirmant l’irréductibilité des catégories rationnelles pures et la primauté des formes logiques synthétiques sur les données sensibles désordonnées.

Plus fondamentalement encore, les travaux de Wurtzbourg ont constitué l’incarnation en acte et en laboratoire des Recherches logiques d’Edmund Husserl. Au moment même où Husserl fustigeait le psychologisme philosophique dans sa tour d’ivoire universitaire, Külpe et ses élèves démontraient expérimentalement sous les voûtes de leur laboratoire de Franconie que la conscience est intentionnalité pure, que le sens ne se dissout pas dans la sensation matérielle, et que l’acte d’intellection constitue une intuition catégoriale d’essences abstraites irréductible à l’atomisme empiriste. En réalisant ce pont magistral et unique entre l’exactitude de l’expérimentation de laboratoire et la profondeur sémantique de la phénoménologie husserlienne, l’École de Wurtzbourg demeure à jamais le berceau héroïque où la psychologie a osé, pour la première fois de son histoire, regarder l’intelligence humaine droit dans les yeux.

Références

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Looti, M. (2026, septembre 24). Modèle de la pensée sans image de l’École de Wurtzbourg – Oswald Külpe et Karl Marbe. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/ecole-wurtzbourg-pensee-sans-image-kulpe-marbe/
Looti, Mohammed. “Modèle de la pensée sans image de l’École de Wurtzbourg – Oswald Külpe et Karl Marbe.” Base de données de psychologie en français, 24 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/ecole-wurtzbourg-pensee-sans-image-kulpe-marbe/.
Looti, Mohammed. “Modèle de la pensée sans image de l’École de Wurtzbourg – Oswald Külpe et Karl Marbe.” Base de données de psychologie en français. septembre 24, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/ecole-wurtzbourg-pensee-sans-image-kulpe-marbe/.