Analyse institutionnelle / Psychothérapie institutionnelle – François Tosquelles & Jean Oury

Étude exhaustive des fondements cliniques et théoriques de la psychothérapie institutionnelle et de l’analyse institutionnelle chez Tosquelles et Oury.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La psychiatrie du XXe siècle a été le théâtre d’un bouleversement épistémologique et politique sans précédent. Au sortir des décombres de la Seconde Guerre mondiale, un groupe hétéroclite de psychiatres, de psychanalystes, de philosophes et d’artistes a fait le constat accablant de la faillite de l’institution asilaire traditionnelle. Conçue au XIXe siècle sous l’impulsion des réformateurs aliénistes pour protéger et soigner l’insensé, la structure hospitalière s’était inexorablement muée en une machinerie d’exclusion, d’enfermement concentrationnaire et d’anéantissement subjectif. Face à cette dérive totalitaire du traitement de la folie, deux figures majeures ont incarné une rupture refondatrice : le psychiatre catalan François Tosquelles et le psychanalyste français Jean Oury. Ensemble, par des voies croisées et des expérimentations concrètes d’abord à Saint-Alban puis à La Borde, ils ont jeté les fondations théoriques et pratiques de la psychothérapie institutionnelle, un mouvement clinique révolutionnaire dont l’onde de choc allait également féconder l’analyse institutionnelle sociologique.

Le postulat de départ de cette révolution clinique tient en une formule devenue proverbiale : « Pour soigner les malades, il faut d’abord soigner l’institution ». Loin d’être un simple aphorisme provocateur, cette proposition engage une révision radicale de la psychopathologie, du statut de la folie et des rapports de pouvoir qui sous-tendent la relation d’aide. Pour Tosquelles comme pour Oury, la psychose ne se réduit pas à un déficit neurobiologique individuel ou à une altération génétique ; elle constitue une manière d’être-au-monde, une tentative douloureuse de reconstruction d’une réalité effondrée. Dès lors, le lieu de soins ne peut être un réceptacle passif ou un dispositif disciplinaire de neutralisation des symptômes. L’institution doit elle-même être conçue comme un organisme vivant, un milieu plastique, ouvert, capable de s’auto-analyser en permanence pour ne pas reproduire, à l’intérieur de ses murs, la violence ségrégative de la société.

Cet article propose une traversée exhaustive et approfondie de cette aventure intellectuelle et clinique unique. Du creuset héroïque de Saint-Alban durant les années sombres de l’Occupation jusqu’à l’effervescence philosophique de La Borde avec Félix Guattari, nous explorerons les soubassements marxisants, psychanalytiques et phénoménologiques d’une praxis qui n’a jamais dissocié la libération politique de la libération psychique. Nous examinerons minutieusement les outils opératoires – du Club thérapeutique à la Grille – qui ont permis de redessiner l’architecture quotidienne du soin, avant d’analyser les prolongements théoriques vers l’analyse institutionnelle de Lourau et Lapassade. Enfin, à l’heure où les politiques de santé mentale cèdent aux sirènes du tout-gestionnaire, de la tarification à l’activité et de la normalisation sécuritaire, nous interrogerons l’extraordinaire actualité subversive de la pensée de Tosquelles et d’Oury pour réenchanter le soin contemporain.

1. Aux origines de la psychothérapie institutionnelle : Le creuset de Saint-Alban

1.1 Le contexte historique et politique de la Seconde Guerre mondiale

L’acte de naissance de la psychothérapie institutionnelle s’enracine dans la tragédie de la Seconde Guerre mondiale et l’oppression du régime de Vichy. Durant cette période, les asiles psychiatriques français ont été le théâtre d’une effroyable catastrophe humanitaire, désignée par les historiens sous le terme d’« hécatombe de la faim ». En raison de la pénurie alimentaire organisée, du rationnement impitoyable et de l’abandon délibéré des malades mentaux considérés comme des « bouches inutiles » par l’idéologie pétainiste, environ quarante mille patients internés périrent de faim et de froid dans les hôpitaux psychiatriques de France. Cette mise à mort silencieuse a constitué un électrochoc moral indélébile pour une poignée de praticiens lucides qui refusèrent d’accepter cette barbarie banalisée.

C’est au cœur des terres rudes et isolées de la Lozère, au sein de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole, que va s’organiser une résistance matérielle et médicale exemplaire. Sous la direction courageuse du docteur Paul Balvet, bientôt rejoint par François Tosquelles, psychiatre catalan réfugié politique, Saint-Alban refuse d’abandonner ses malades. L’équipe médicale et soignante décide de contourner les directives préfectorales : les portes s’ouvrent, les patients et le personnel sortent travailler dans les champs des fermes avoisinantes, cultivent des potagers de fortune et participent aux récoltes locales en échange de vivres. Cette nécessité vitale de survie alimentaire bouleverse d’emblée la clôture asilaire traditionnelle et tisse des liens organiques avec la communauté paysanne locale, sauvant les pensionnaires de l’extermination passive.

Parallèlement à cette lutte pour la subsistance, Saint-Alban devient une plaque tournante majeure de la Résistance intérieure française. Le médecin-chef Lucien Bonnafé, militant communiste, et François Tosquelles transforment l’hôpital en un sanctuaire pour les clandestins, les maquisards blessés et les intellectuels traqués par la Gestapo et la milice. Des figures de proue de l’avant-garde culturelle et littéraire s’y réfugient, à l’instar du poète Paul Éluard et de son épouse Nusch, de Tristan Tzara ou de Georges Sadoul. La rencontre quotidienne, au sein des pavillons, entre des aliénés prostrés, des soignants insurgés, des philosophes et des poètes surréalistes produit une étincelle intellectuelle sans précédent. Éluard découvre avec émerveillement les créations artistiques des malades, notamment les sculptures de bois et de chiffons d’Auguste Forestier, posant les jalons de ce que Jean Dubuffet théorisera plus tard sous le nom d’Art Brut.

Cette convergence politique et esthétique rend intolérable le retour à l’ordre asilaire établi au XIXe siècle par Philippe Pinel et Jean-Étienne Esquirol. Le modèle de l’asile aliéniste, jadis conçu comme un refuge protecteur, s’était mué en un appareil carcéral d’abrutissement et de soumission sociale, fondé sur l’isolement cellulaire, la contention physique, la surveillance panoptique et l’infantilisation permanente du fou. Pour les pionniers de Saint-Alban, il apparaît avec une aveuglante clarté que la folie internée n’est que le miroir grossissant du fascisme qui ravage l’Europe. Dès lors, réformer la psychiatrie ne relève plus d’un simple ajustement technique ou pharmacologique, mais d’une tâche éthique et politique urgente : faire exploser les structures répressives de l’asile pour réinventer l’humanité du sujet aliéné.

1.2 L’acte de naissance du Club et la démocratisation des espaces

L’ouverture spatiale de Saint-Alban, initialement dictée par la recherche désespérée de nourriture, engendre une déconstruction progressive des rituels asilaires d’asservissement. Constatant que la passivité contrainte constitue le principal facteur de détérioration psychique des internés, François Tosquelles et ses compagnons décident de réorganiser radicalement la vie quotidienne de l’hôpital en s’appuyant sur des principes d’autogestion collective. L’intuition cardinale consiste à transformer un lieu d’oppression en un espace de sociabilité active où chaque individu, soignant comme soigné, retrouve une dignité citoyenne et une prise directe sur son environnement immédiat.

C’est dans ce contexte effervescent que voit le jour le « Club thérapeutique » au sein même de l’hôpital de Saint-Alban. Conçu comme une association autonome gérée conjointement par les pensionnaires et les professionnels de santé, le Club devient le poumon démocratique de l’établissement. Il prend en charge l’organisation des soirées récréatives, des projections de cinéma, des représentations théâtrales, de la distribution du tabac, des sorties collectives et de la tenue d’un bar associatif où s’échangent paroles et consommations hors de toute transaction marchande oppressive. Doté d’un bureau élu, d’une trésorerie indépendante et d’assemblées générales hebdomadaires, le Club permet aux malades les plus inhibés de réapprendre les mécanismes de la délibération collective, de la prise de parole publique et de la responsabilité partagée.

Cette démocratisation des espaces intérieurs s’accompagne d’un décloisonnement physique et symbolique impérieux. Les verrous sautent, les grilles métalliques des fenêtres sont progressivement descellées, et les murs séparant les pavillons de l’espace extérieur sont symboliquement et pratiquement abattus. Les soignants abandonnent la tenue uniforme blanche, perçue comme un emblème de pureté médicale aseptisée et de domination unilatérale, au profit de vêtements civils ordinaires favorisant une symétrie relationnelle. Ce nivellement vestimentaire brouille volontairement les frontières visibles entre qui est malade et qui soigne, obligeant chacun à fonder son autorité non plus sur un apparat hiérarchique statutaire, mais sur la qualité de sa présence sensible et de sa relation à l’autre.

La redistribution du pouvoir au sein de l’hôpital ne se contente pas d’aménager des moments conviviaux ; elle bouleverse de fond en comble l’épistémologie de l’acte médical. Le médecin-chef déchoit de son piédestal d’omnipotence démiurgique. Les décisions relatives à l’organisation des journées, aux travaux de maintenance, aux repas ou à la gestion des tensions communautaires sont débattues lors de réunions quotidiennes où chaque voix, y compris celle du délirant ou du travailleur manuel, pèse de manière égale. En destituant la hiérarchie pyramidale au profit d’un fonctionnement réticulaire et transversal, Saint-Alban fait la démonstration éclatante que le rétablissement psychique est indissociable de la réappropriation du pouvoir démocratique par les usagers eux-mêmes.

1.3 L’influence croisée du marxisme et de la psychanalyse naissante

L’édification théorique de la psychothérapie institutionnelle à Saint-Alban repose sur une synthèse dialectique inédite entre la critique sociale marxiste et l’exploration de l’inconscient issue de la psychanalyse. Les psychiatres novateurs refusent d’enfermer le malade dans un individualisme biologique réducteur tout autant que de diluer sa souffrance subjective singulière dans un déterminisme sociologique impersonnel. C’est à travers l’élaboration du concept fondamental de la « double aliénation » que se noue cette féconde articulation théorico-clinique.

François Tosquelles théorise avec vigueur que l’être humain interné souffre d’un double fardeau qu’il convient de dialectiser sans jamais confondre ses registres : d’une part, l’aliénation sociale, telle que théorisée par Karl Marx dans les Manuscrits de 1844 et Le Capital, relative à l’exploitation économique, à la dépossession du fruit de son travail et à la soumission aux structures de domination de classe ; d’autre part, l’aliénation mentale, relevant de la nosographie psychiatrique et de la rupture intime du sujet avec la réalité partagée. Or, l’asile traditionnel superposait criminellement ces deux aliénations : au lieu de traiter l’aliénation mentale, il infligeait au malade une sur-aliénation sociale par l’enfermement carcéral et la privation totale de liberté. L’ambition de Saint-Alban consiste donc à extirper l’aliénation sociale de l’hôpital afin de rendre enfin accessible l’aliénation psychopathologique à une cure libératrice.

Cette approche puise abondamment dans le matérialisme dialectique pour penser l’institution non pas comme une entité immuable ou une essence métaphysique, mais comme un processus historique dynamique, traversé de contradictions permanentes, d’intérêts divergents et de tensions productives. Parallèlement, l’introduction précoce de la théorie psychanalytique au sein de l’asile vient métamorphoser le regard porté sur la folie. Tosquelles a apporté clandestinement dans ses bagages d’exilé la thèse de médecine de Jacques Lacan soutenue en 1932, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, ainsi que les écrits fondamentaux de Sigmund Freud sur la dynamique pulsionnelle et le transfert. Loin de réserver la psychanalyse au cadre ouaté du divan bourgeois, l’équipe de Saint-Alban fait le pari audacieux d’intégrer l’inconscient, le rêve, le lapsus et la résistance au cœur de la cure collective hospitalière.

Cette articulation du marxisme et de la psychanalyse impose au psychiatre une responsabilité morale d’une rare acuité. Être soignant de l’esprit ne peut s’envisager comme une pratique technique neutre ou apolitique. Face à la barbarie totalitaire et aux dérives normatives des sociétés industrielles, le psychiatre doit s’affirmer comme un militant de la liberté subjective au sein de la Cité. Soigner l’aliéné exige de prendre le parti inconditionnel de sa condition de sujet désirant contre toutes les formes d’arraisonnement idéologique, étatique ou asilaire. Cette posture éthique fondatrice scelle l’engagement indissolublement thérapeutique et politique de la psychothérapie institutionnelle naissante.

2. François Tosquelles : Trajectoire biographique et fondements théorico-pratiques

2.1 Les racines catalanes et l’expérience du POUM

Pour saisir l’esprit pionnier de la psychothérapie institutionnelle, il est indispensable de se pencher sur la figure haute en couleur et l’itinéraire exceptionnel de François Tosquelles. Né en 1912 à Reus, en Catalogne, Tosquelles grandit dans un terreau intellectuel et médical d’une exceptionnelle créativité. Formé à l’Institut Pere Mata de Reus, un établissement psychiatrique d’avant-garde ouvert sur la ville, il est profondément influencé par les travaux novateurs du psychiatre républicain Emilio Mira y López, pionnier de la psychotechnique, de la psychologie médicale et des approches communautaires de la santé mentale. Dès ses jeunes années d’internat à Barcelone, Tosquelles s’imprègne de psychanalyse freudienne, traduisant des textes théoriques et conceptualisant le soin psychique comme un art vivant de la relation.

L’engagement politique de Tosquelles est indissociable de sa trajectoire clinique. Révolutionnaire convaincu, il adhère au Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), formation marxiste anti-stalinienne catalane incarnée par Andreu Nin. Lorsque la guerre civile espagnole éclate en 1936 contre le soulèvement fasciste du général Franco, Tosquelles met immédiatement ses compétences psychiatriques au service de la République espagnole. Mobilisé comme médecin militaire sur le front d’Aragon et en Estrémadure, il révolutionne la psychiatrie de guerre en refusant de reléguer les soldats traumatisés à l’arrière dans des culs-de-basse-fosse. Au contraire, il monte des unités de soins au plus près de la ligne de feu, intégrant des prostituées réhabilitées, des paysans et des soldats guéris au sein du personnel soignant. Cette expérience limite lui enseigne que le soin ne requiert pas des diplômes universitaires prestigieux, mais une disponibilité humaine fondamentale et une capacité d’invention situationnelle permanente.

Après la défaite tragique des Républicains espagnols face aux troupes franquistes lors de la Retirada de 1939, Tosquelles franchit les Pyrénées avec des dizaines de milliers de ses compatriotes. Considérés par les autorités françaises de la Troisième République expirante comme des « indésirables étrangers », ces réfugiés sont parqués dans des camps de concentration improvisés dans le sud de la France. Interné dans des conditions ignobles au camp de Septfonds dans le Tarn-et-Garonne, entouré de boue, de barbelés et de fusils braqués, Tosquelles refuse l’anéantissement moral. Avec une inventivité stupéfiante, il fonde au milieu du camp un dispensaire psychiatrique de fortune, recrutant des médecins, des musiciens et des instituteurs internés pour soigner les névroses de guerre, prévenir les suicides et redonner un sens à l’existence des proscrits.

C’est précisément cette réputation d’agitateur médical génial et infatigable qui parvient aux oreilles de Paul Balvet, alors à la recherche de praticiens compétents pour restructurer l’hôpital de Saint-Alban en Lozère. En 1940, Tosquelles quitte la promiscuité du camp de Septfonds pour rejoindre ce qui allait devenir l’épicentre d’une réinvention globale du traitement de la folie. Portant en lui l’amertume de la révolution espagnole trahie mais armé d’une inébranlable foi dans l’émancipation collective, Tosquelles transplante en France la rigueur clinique catalane et l’audace politique poumiste, transformant une contrainte d’exil forcé en l’une des aventures intellectuelles les plus fécondes du siècle écoulé.

2.2 Le concept de dé-aliénation et la critique de l’asile traditionnel

L’apport théorique majeur de François Tosquelles réside dans son exigence de « dé-aliénation », concept qu’il forge pour dénoncer et démanteler les mécanismes pathogènes inhérents à l’asile du XIXe siècle. Tosquelles opère une distinction conceptuelle rigoureuse entre l’asile comme lieu mortifère d’exclusion et de ségrégation spatiale, et l’institution, pensée comme un dispositif dynamique, ouvert, relationnel et intrinsèquement thérapeutique. L’asile légué par l’histoire bourgeoise fonctionne comme un isolateur social : il enferme le déviant pour rassurer le corps social, mais en agissant ainsi, il sédimente la folie, calcifie les symptômes et détruit toute trace d’autonomie psychique chez le patient.

D’où l’injonction tosquellienne fondamentale : « L’hôpital est un malade qu’il faut soigner sans trêve ». Avant même de prétendre soulager la souffrance d’un schizophrène ou d’un mélancolique, l’équipe soignante doit ausculter l’état de santé de la structure hospitalière elle-même. Si l’institution est rigide, bureaucratique, hiérarchisée, traversée de non-dits rancuniers ou de logiques de surveillance punitive, elle rendra les malades encore plus malades qu’ils ne le sont. Soigner l’institution implique de débusquer continuellement les phénomènes d’entropie institutionnelle, la fermeture sur soi, la routine sclérosante et la reproduction mécanique des rapports de domination. L’institution ne peut devenir soignante qu’à la condition expresse d’être un lieu d’analyse permanente de ses propres dysfonctionnements et de ses propres résistances inconscientes.

Dans ce cadre restauré, le rejet de la passivité du malade devient un impératif clinique absolu. Tosquelles ne supporte pas la posture du patient alité, passif récepteur d’une charité condescendante ou d’un traitement pharmacologique administré par contrainte. L’aliéné doit être promu au statut d’acteur à part entière de son propre destin et de la vie de la maison commune. Pour Tosquelles, « le malade mental est un travailleur intellectuel en grève », dont les constructions délirantes, aussi déroutantes soient-elles, manifestent un effort désespéré pour recomposer un monde brisé. Dès lors, le lieu de soins doit fournir au patient les médiations matérielles et symboliques nécessaires pour qu’il puisse remettre en chantier son rapport aux autres et à sa propre existence.

Au cœur de cette démarche de dé-aliénation se situe la circulation effrénée de la parole. L’asile traditionnel était un lieu de silence sépulcral, où seule la parole du médecin possédait une valeur d’arbitrage et de vérité diagnostique. Tosquelles brise cette chape de plomb en réhabilitant la parole vive dans tous les interstices de la cité hospitalière. Réunions de pavillon, échanges de couloir, palabres impromptus sur les chemins : chaque occasion doit être saisie pour que le malade puisse articuler son désir, formuler une plainte, contester une règle ou proférer un délire qui sera enfin reçu sans être immédiatement étouffé par un sédatif. C’est par cette libération du verbe que le fou quitte la position d’objet nosologique pour redevenir un sujet d’énonciation.

2.3 Le « travail en miettes » et la fonction thérapeutique des activités

Pour matérialiser cette dé-aliénation au quotidien, François Tosquelles élabore une conception profondément originale du travail et des activités manuelles au sein de l’hôpital. Il s’oppose avec véhémence à l’ergothérapie classique telle qu’elle était trop souvent pratiquée, c’est-à-dire sous la forme d’un travail occupationnel aliénant, répétitif, infantilisant ou exploiteur de main-d’œuvre gratuite au profit de l’économie asilaire. L’activité ne doit pas servir à maintenir les fous tranquilles ou à rentabiliser leur internement, mais à médiatiser le rapport d’objet et à reconstituer le sentiment d’exister.

Tosquelles introduit ce qu’il nomme avec subtilité le « travail en miettes » ou le travail à petites doses, consistant en une multiplicité de micro-tâches concrètes et parcellaires dispersées dans la vie de l’établissement : la reliure artisanale de livres de bibliothèque, le travail du bois dans l’atelier de menuiserie, le jardinage, le ramassage des feuilles, l’épluchage des légumes ou la préparation des repas collectifs dans les cuisines centrales. Ce recours aux médiations artisanales et manuelles remplit une fonction psychique décisive de réancrage corporel et kinesthésique. Pour le sujet psychotique, en proie au morcellement schizophrénique ou à la dissolution de son schéma corporel, manipuler des matières tangibles (le cuir, la colle, la terre, le fer) offre un point d’appui matériel solide pour réorganiser ses pulsions, contenir son angoisse de liquéfaction et recoudre les bords effilochés de son moi.

Ces activités permettent par ailleurs une profonde désacralisation de l’acte médical et une redistribution démocratique de l’efficience thérapeutique. Pour Tosquelles, l’impact thérapeutique d’un échange informel survenu entre un cuisinier et un patient au-dessus d’une casserole d’épluchures peut s’avérer infiniment plus structurant et réparateur qu’une consultation formelle avec un médecin psychiatre retranché derrière son bureau solennel. En désacralisant la figure du médecin tout-puissant, Tosquelles confère aux interactions ordinaires et aux professionnels du quotidien (infirmiers, ouvriers d’entretien, lingères, secrétaires) une dignité soignante capitale. Le lieu de soins cesse d’être une pyramide magistrale pour devenir un réseau horizontal d’occasions de rencontres signifiantes.

Enfin, François Tosquelles théorise le mécanisme de la « greffe institutionnelle ». De même qu’en botanique une greffe végétale vivante est introduite sur un porte-greffe pour redynamiser un arbuste malade, de même l’équipe soignante doit savoir introduire au sein du corps institutionnel des éléments hétérogènes, des corps étrangers stimulants : un nouveau club, un atelier imprévu, l’arrivée d’artistes extérieurs, une fête foraine éphémère. Cette greffe permet de déstabiliser les habitudes figées de l’établissement, de susciter du déséquilibre fécond et d’empêcher l’institution de s’endormir dans un confort mortifère. Par cette dialectique de la rupture et de l’étayage, Tosquelles dote la psychiatrie d’un instrument clinique révolutionnaire dont Jean Oury saura bientôt orchestrer l’apogée magistrale.

3. Jean Oury et la fondation de la clinique de La Borde : Un espace de réinvention asilaire

3.1 De Saint-Alban à Saumery, puis la genèse de La Borde en 1953

Après l’épopée fondatrice de Saint-Alban, le relais de la psychothérapie institutionnelle est repris et porté à son plus haut degré d’incandescence poétique et théorique par Jean Oury. Né en 1924 dans la banlieue parisienne, le jeune médecin Oury arrive à Saint-Alban en septembre 1947, attiré par la réputation extraordinaire de cet asile montagnard. Sous la houlette impétueuse et truculente de François Tosquelles, qu’il considérera toujours comme son maître spirituel absolu, Oury effectue un apprentissage clinique et humain décisif. Durant deux années intenses, il découvre la réalité nue de la folie, s’initie à l’éthique de la dé-aliénation et intériorise la certitude que la pratique psychiatrique requiert une rigueur analytique sans faille adossée à une liberté de penser totale.

Animé par la volonté d’appliquer ces préceptes hors du cadre hospitalier public, Oury rejoint en 1949 la clinique psychiatrique privée de Saumery, dans le Loir-et-Cher, dirigée par le docteur Claude Jeangirard. Cependant, l’expérience se heurte rapidement à des impasses structurelles et financières insurmontables. Les gestionnaires traditionnels de la structure, mus par des réflexes d’économie marchande et de prudence conformiste, étouffent les tentatives de démocratisation et d’ouverture relationnelle tentées par Oury et son équipe de jeunes pionniers. Refusant les compromis tièdes et la mise au pas de son idéal soignant, Jean Oury décide de rompre avec l’institution en place et d’inventer de toutes pièces un lieu qui lui permette de concrétiser ses aspirations cliniques les plus radicales.

Au printemps 1953, au terme d’une errance matérielle rocambolesque, Oury jette son dévolu sur un domaine abandonné et envahi par les ronces en plein cœur de la Sologne, sur la commune de Cour-Cheverny : le château de La Borde. Avec une poignée de malades qui l’ont suivi fidèlement depuis Saumery, quelques infirmiers dévoués et des compagnons de route sans le sou, il s’installe dans cette bâtisse délabrée dépourvue d’électricité et de chauffage décent. L’installation à La Borde relève du défi quasi insensé : il faut défricher le parc, poser des canalisations de fortune, maçonner les fenêtres brisées, improviser des dortoirs communs et cuisiner dans des marmites de fortune. Cette confrontation rude avec la précarité matérielle cimente une fraternité inouïe entre soignants et soignés, effaçant toute distance bourgeoise devant l’impératif de bâtir ensemble un toit pour la nuit.

La fondation de la clinique de La Borde en 1953 ne procède donc pas d’une commande technocratique de l’État ou de la création d’un sanatorium privé de repos pour classes aisées, mais d’une tentative désespérée et magnifique d’établir un lieu pérenne d’asile au sens le plus noble du terme : un sanctuaire d’hospitalité inconditionnelle, préservé de la terreur asilaire, où des hommes et des femmes détruits par la schizophrénie, la paranoïa ou la mélancolie puissent trouver un asile digne et réinventer leur existence au sein d’une collectivité bienveillante. Dès son inauguration, La Borde s’affirme comme une clinique privée conventionnée avec la sécurité sociale, rendant son accès universel et démocratique, loin de tout élitisme pécuniaire.

3.2 L’architecture relationnelle et le refus de la hiérarchie pyramidale

À La Borde, Jean Oury développe une méticuleuse « architecture relationnelle » destinée à contrecarrer en permanence l’émergence des rapports de force et la sclérose bureaucratique qui menacent toute communauté humaine. Le principe directeur repose sur le refus catégorique de l’organigramme pyramidal hérité de l’armée, de l’Église ou de l’entreprise industrielle. Pour Oury, la pyramide hiérarchique produit structurellement de la bêtise institutionnelle, de la paranoïa de commandement et de la déresponsabilisation individuelle. En lieu et place de cette verticalité mortifère, il instaure un fonctionnement circulaire, polyphonique et réticulaire où la circulation du désir et de la décision s’effectue horizontalement.

L’instrument central de cet assouplissement institutionnel permanent s’incarne dans la fameuse « Grille quotidienne de répartition des tâches ». Conçue comme un chef-d’œuvre de micro-ingénierie soignante, la Grille planifie chaque jour le roulement des activités logistiques et cliniques de l’ensemble de la communauté : épluchage des légumes, plonge, service du bar, ménage des sanitaires, réunions cliniques, accueil téléphonique, lingerie, accompagnement des courses au village. Personne n’est assigné à résidence dans un statut fixe ou un privilège corporatiste. Un médecin psychiatre peut se retrouver affecté à l’épluchage des carottes aux côtés d’un patient catatonique, tandis qu’un aide-soignant ou une lingère participe de plein droit à l’élaboration de la stratégie de soin lors de la réunion du matin.

Cette polyvalence généralisée du personnel pulvérise le cloisonnement strict qui sépare traditionnellement le personnel médical noble, les infirmiers subalternes, les cadres administratifs gestionnaires et les ouvriers techniques manuels. À La Borde, chaque travailleur est à la fois acteur du quotidien matériel et observateur attentif du climat relationnel. Ce décloisonnement radical transforme la perception des malades. Le schizophrène, effrayé par l’autorité médicale surplombante et les figures omnipotentes de l’institution, peut ainsi s’étayer psychiquement sur un soignant occupé à balayer les feuilles mortes, le travail partagé dissipant la paranoïa de persécution et la terreur d’être dévoré par le savoir de l’autre.

Pour Oury, l’évitement de la sclérose administrative constitue un combat de chaque minute. La routine étant le premier poison de l’écoute clinique, l’institution doit entretenir en son sein une part d’inachèvement concerté, d’imprévu maîtrisé et de désordre vivifiant. L’autorité n’est plus liée à une place statutaire gravée dans le marbre, mais à la capacité momentanée de soutenir le transfert d’un patient dans une situation singulière. En abolissant le fétichisme du commandement unilatéral, Jean Oury parvient à instaurer à La Borde une « démocratie de la présence » où le pouvoir est dissous dans la responsabilité partagée du prendre soin collectif.

3.3 Le concept d’« ambiance » et l’attention à l’infra-ordinaire

L’une des contributions phénoménologiques les plus poétiques et profondes de Jean Oury à la psychopathologie réside dans son élaboration du concept d’« ambiance » (souvent rapproché de la notion heideggérienne de Stimmung ou de tonalité affective fondamentale). Pour Oury, le schizophrène est un sujet dont l’enveloppe protectrice du moi est déchirée ; doté d’une perméabilité sensorielle et affective extrême, il perçoit instantanément la réalité pré-réflexive d’un lieu bien avant d’en décoder les discours formels. Si l’ambiance d’une clinique est empesée de rancœur, de dureté sous-jacente, de crispation policière ou d’ennui morne, le psychotique se rétracte dans son angoisse catatonique ou explose dans le passage à l’acte délirant.

Soigner exige donc en premier lieu d’« accorder » l’ambiance comme on accorde un instrument de musique délicat. Cette tâche requiert une attention minutieuse et presque microscopique à l’« infra-ordinaire », pour reprendre les termes de l’écrivain Georges Perec. Pour Jean Oury, la clinique ne se joue pas prioritairement dans l’interprétation savante des associations inconscientes sur un divan, mais dans la texture même des gestes minuscules du quotidien : la douceur d’une porte refermée sans claquer, l’inflexion chaleureuse d’une voix qui dit bonjour, la propreté lumineuse d’une nappe sur la table du réfectoire, la présence d’un bouquet de fleurs sauvages fraîches dans un couloir sombre. Ces riens du quotidien constituent le socle premier à partir duquel un être dévasté par l’effondrement schizophrénique peut ressentir qu’il est accueilli par une communauté humaine digne de confiance.

Cette approche théorise la « pathoplastie institutionnelle », c’est-à-dire la manière dont le milieu d’accueil modèle, modifie ou aggrave la forme même des symptômes psychiatriques. Dans un asile répressif, la psychose prend une forme convulsive, agressive, délirante et destructrice, en miroir de la violence objective exercée contre le corps du malade. À l’inverse, dans une ambiance tolérante, poétique, souple et attentive, le délire peut s’apaiser, se canaliser dans des métaphores artistiques ou trouver des échos signifiants auprès de témoins bienveillants. L’ambiance opère ainsi comme un contenant pré-symbolique, un appareil à amortir la panique d’exister et à soutenir la lente réorganisation du moi disloqué.

De là découle la notion de « paysage » institutionnel, chère à Jean Oury. Le paysage de La Borde n’est pas seulement le parc verdoyant et les étangs qui bordent le château ; il est un tissage inextricable d’arbres, de couloirs, d’oiseaux, de fragments d’architecture, de silences habités, d’odeurs de café matinal et de présences flottantes. Le paysage institutionnel offre au patient une toile de fond sensorielle et rythmée, un horizon esthétique apaisant qui décentre l’attention obsessionnelle portée au symptôme. En façonnant patiemment ce paysage relationnel, Oury réhabilite la dimension pathique de l’existence, montrant que l’acte thérapeutique suprême consiste à offrir au fou un monde habitable où son altérité radicale ne soit plus un motif d’exclusion, mais une invitation à la poésie du vivre-ensemble.

4. Fondements épistémologiques et théoriques de la psychothérapie institutionnelle

4.1 L’articulation entre inconscient freudien et praxis collective

L’édifice conceptuel de la psychothérapie institutionnelle ne s’apparente en aucun cas à une simple gestion humaine ou conviviale de la collectivité asilaire. Il repose sur une armature épistémologique exigeante qui cherche à dialectiser deux champs a priori dissemblables : la métapsychologie freudienne de l’inconscient et la praxis collective de transformation matérielle du milieu. Le défi intellectuel relevé par Tosquelles et Oury consiste à transposer les découvertes de la cure psychanalytique individuelle au cadre collectif et polyphonique de l’institution, sans pour autant dissoudre la singularité du sujet dans l’anonymat de la masse groupale.

Au cœur de cette articulation se trouve la théorisation du « transfert » dans la psychose. Sigmund Freud considérait initialement que les malades atteints de névroses narcissiques (dénomination freudienne de la psychose schizophrénique) étaient inaccessibles à la psychanalyse en raison de leur incapacité à établir un transfert sur la personne de l’analyste, la libido s’étant massivement retirée du monde extérieur pour refluer sur le moi propre. François Tosquelles et Jean Oury renversent cette conception restrictive. S’appuyant sur l’observation clinique quotidienne, ils démontrent avec force que le psychotique ne manque pas de transfert, mais qu’il présente au contraire une hyper-sensibilité transférentielle caractérisée par un « transfert dissocié », éclaté ou multiréférentiel.

Le sujet psychotique ne concentre pas son affect sur un seul individu incarnant le savoir ou la loi, comme cela se produit typiquement dans la cure du névrosé. En raison du morcellement de son appareil psychique, il disperse et fragmente son transfert sur une myriade d’éléments hétérogènes de l’environnement : un fragment de parole adressé à un cuisinier, un regard d’angoisse posé sur une porte, un geste de confiance timide accordé au jardinier, une identification fétichiste à un banc du parc ou une hostilité déclarée envers le médecin de service. C’est cette dispersion pulvérulente que Jean Oury formalise sous le concept de « constellation transférentielle ». Le lieu de soin doit offrir un réseau suffisamment plastique et différencié pour recueillir ces éclats transférentiels dispersés sans les cliver, évitant ainsi le piège du face-à-face duelle aliénant où le malade risque de se sentir persécuté ou absorbé.

Cette praxis collective mobilise activement ce que l’on nomme le « travail du négatif » au sein de l’appareil psychique groupal. L’institution n’est pas un havre de paix idéaliste et béat exempt de conflictualité ; elle est le lieu où doivent pouvoir se rejouer la haine, le rejet, la destruction imaginaire et l’angoisse de mort sans que ces manifestations pulsionnelles ne débouchent sur une mesure de rétorsion punitive ou une rupture du lien. En servant de réceptacle malléable aux mouvements pulsionnels bruts des patients, le collectif soignant encaisse les chocs affectifs, métabolise la destructivité psychotique et restitue au sujet une image signifiante et unifiée de son éprouvé intérieur.

4.2 L’apport de la phénoménologie : Binswanger, Minkowski et Maldiney

Si la psychanalyse fournit à la psychothérapie institutionnelle sa boussole dynamique et topique, la philosophie phénoménologique constitue son soubassement ontologique et esthétique le plus rigoureux. Jean Oury comme François Tosquelles ont constamment nourri leur réflexion clinique au contact de la Daseinsanalyse (l’analyse existentielle) théorisée par le psychiatre suisse Ludwig Binswanger, des recherches d’Eugène Minkowski sur la psychopathologie de l’espace et du temps, et des méditations esthétiques du philosophe lyonnais Henri Maldiney.

La phénoménologie enseigne au praticien à se dépouiller du regard classificatoire et positiviste qui réduit le malade à un tableau nosographique froid ou à une collection de déficits cérébraux. Elle invite à appréhender la psychose comme une modification globale, tragique et singulière de l’Être-au-monde (le Dasein). Minkowski a magistralement montré que la schizophrénie procède d’une « perte de contact vital avec la réalité » et d’une altération profonde du « temps vécu » : pour le psychotique, le temps linéaire de l’action efficace s’immobilise, se fige dans une géométrisation spatiale mortifère ou se pulvérise dans une angoisse du présent perpétuel. Dès lors, l’institution de soins a pour vocation phénoménologique de restaurer une rythmicité vivante, d’aménager des repères spatio-temporels souples capables de réinscrire le malade dans le devenir partagé de l’humanité.

Dans cette perspective, la notion de « rencontre » (la Begegnung binswangerienne) devient le pivot éthique de l’acte soignant. La rencontre authentique transcende infiniment l’interrogatoire médical protocolaire ou le diagnostic savant. Elle exige du soignant une disponibilité ontologique totale, une suspension provisoire (l’épochê) de ses propres jugements préconçus, afin de se laisser affecter par la présence pure d’autrui dans ce qu’elle a de plus déconcertant et d’irréductible. C’est dans ce moment de grâce suspended où deux solitudes se reconnaissent sans se juger que peut surgir une étincelle de réhabilitation subjective pour le patient retranché dans sa forteresse mélancolique ou autistique.

L’apport d’Henri Maldiney, ami intime de Jean Oury et visiteur régulier de La Borde, enrichit cette clinique d’une réflexion vertigineuse sur le « pathique », le « sentir » et l’événement de la forme esthétique. Maldiney insiste sur le fait que la psychose constitue un effondrement de la capacité d’« ouverture à l’imprévu de l’événement ». L’expérience de la folie est celle d’un monde devenu impossible à habiter parce que l’être n’a plus de « tenue » face au gouffre du néant. En pensant l’institution comme un champ rythmique traversé de tensions plastiques et poétiques, Oury et Maldiney proposent de soigner par la forme, par la résonance des lignes, des couleurs, des voix et des silences. Le soin devient un acte de création continu, où soigner consiste à restaurer chez l’aliéné la capacité d’éprouver la beauté et d’accueillir la vie comme une heureuse surprise.

4.3 Le concept de liberté de circulation comme condition du soin

La psychothérapie institutionnelle pose comme principe ontologique et technique non négociable que la liberté physique constitue la condition préalable de toute possibilité de soin psychique. On ne saurait soigner la dépendance ou la désagrégation du moi en imposant une coercition corporelle humiliante. Pour rompre définitivement avec le dispositif concentrationnaire asilaire, Tosquelles à Saint-Alban puis Oury à La Borde imposent l’abolition systématique des emblèmes visibles de la claustration : disparition des trousseaux de clés tintinnabulants accrochés à la ceinture des infirmiers-gardiens, suppression des uniformes professionnels et effacement matériel des grilles, des verrous et des barreaux de fenêtres.

À La Borde, la liberté de déambulation est totale, de jour comme de nuit, à l’intérieur du château comme à travers l’immense parc boisé. Cette liberté de circulation n’est pas une simple concession permissive ou une lubie libertaire ; elle constitue un acte clinique calculé d’une portée majeure pour la réappropriation de la souveraineté subjective. Permettre au malade d’aller et venir à sa guise, de s’asseoir sous un tilleul, de fuir un groupe pour s’isoler dans un sous-bois ou de revenir spontanément vers la chaleur d’une cheminée collective, c’est lui reconnaître la propriété inaliénable de son propre corps. C’est l’inviter à tracer dans l’espace physique les contours mouvants de son espace psychique intérieur.

Ce choix courageux pose inévitablement la question de la gestion institutionnelle de l’angoisse d’errance, de fugue et de dispersion. L’asile sécuritaire traditionnel neutralisait cette angoisse par l’enfermement cellulaire ou la contention mécanique sur un lit d’attache. La psychothérapie institutionnelle choisit une voie infiniment plus exigeante : remplacer les murs de pierre et les camisoles par une « contention relationnelle » invisible mais puissante. Ce ne sont pas des verrous de fer qui retiennent le malade à La Borde, mais la trame subtile des liens affectifs, l’ambiance chaleureuse du lieu, la certitude qu’il trouvera toujours un café chaud et une oreille disponible au bar du Club, et la sollicitude discrète de l’ensemble de la collectivité qui veille sur lui sans jamais le fliquer.

Cette dynamique spatiale repose sur un agencement topologique savant articulant harmonieusement des espaces de retrait solitaire et des espaces d’interaction collective. Pour le psychotique terrifié par la fusion narcissique ou l’intrusion persécutive de l’autre, disposer d’un lieu d’intimité inviolable – une chambre individuelle personnalisable, un recoin secret dans le parc – est la condition sine qua non pour pouvoir supporter, sans panique de dépersonnalisation, la participation ultérieure aux grands rituels du groupe (repas, spectacles, réunions). La liberté de circulation permet à chaque sujet d’ajuster en permanence sa distance optimale à la communauté, inventant son propre tempo d’apparition et d’éclipse au sein du monde social.

5. La notion d’« aliénation » : Du marxisme à la psychanalyse lacanienne

5.1 La double aliénation théorisée par François Tosquelles

L’édifice clinique et politique de la psychothérapie institutionnelle prend appui sur le diagnostic sans concession porté par François Tosquelles sur la « double aliénation ». Cette théorisation constitue l’un des ponts les plus audacieux jamais jetés entre la philosophie politique de Karl Marx et la nosographie psychopathologique. Pour Tosquelles, tout individu vivant sous le capitalisme subit une aliénation sociale constitutive : l’homme est dépossédé de la maîtrise de son travail, réduit au statut de marchandise dans les rouages de la production économique et assigné à des rôles subalternes par l’idéologie de la classe dominante. Cependant, l’aliéné mental porte en lui une brisure supplémentaire : l’aliénation psychopathologique, qui l’enferme dans son délire, coupe ses amarres avec la réalité objective et fragmente son narcissisme le plus élémentaire.

Le drame historique de la psychiatrie classique a résidé dans son aveuglement complice : elle s’est obstinée à traiter l’aliénation mentale en usant d’outils institutionnels qui ne faisaient qu’exaspérer jusqu’à la caricature l’aliénation sociale. L’asile du XIXe siècle reproduisait à l’identique, sous une forme carcérale exacerbée, les rapports d’oppression et d’assujettissement de l’usine capitaliste et de la caserne militaire. L’interné y était déchu de ses droits civiques, spolié de ses biens, sommé de se soumettre à un règlement disciplinaire infantilisant et traité comme un objet passif dont la voix délirante n’avait aucune valeur de vérité. Tosquelles démontre avec une vigueur impitoyable que vouloir soigner une maladie mentale au moyen d’un appareil socialement hyper-aliénant relève de la folie médicale la plus absolue.

Il découle de cette analyse l’impératif dialectique suivant : on ne peut dénouer l’aliénation mentale du malade qu’en commençant par le désaliéner socialement à l’intérieur du lieu même où il est accueilli. Il s’agit d’extirper de l’hôpital les stigmates de l’exploitation économique, de la hiérarchie féodale et de la répression policière pour en faire une micro-société de justice, d’égalité matérielle et de libre expression. Ce n’est que lorsque le fou retrouve un statut de citoyen au sein d’une communauté thérapeutique respectueuse qu’il peut enfin disposer de l’énergie psychique nécessaire pour affronter les démons intérieurs de son délire personnel.

Néanmoins, Tosquelles met inlassablement en garde contre le risque permanent de « reproduction de l’aliénation sociale » au sein de l’hôpital lui-même. L’aliénation n’est pas un démon extérieur que l’on expulse une fois pour toutes en ouvrant les portes ; elle est un poison pernicieux qui suinte continuellement à travers les réflexes corporatistes, la tentation bureaucratique des médecins, le désir de pouvoir mesquin des cadres soignants et la tendance naturelle de toute institution humaine à fabriquer de l’exclusion interne. La dé-aliénation tosquellienne n’est donc pas un état paradisiaque stabilisé, mais une ascèse critique continue, une guérilla quotidienne livrée contre la résurgence spontanée de l’ordre asilaire aliénant.

5.2 L’aliénation signifiante et le stade du miroir selon Jacques Lacan

L’élaboration théorique de Jean Oury à La Borde va enrichir et approfondir la conception tosquellienne en la confrontant aux séminaires de son maître et analyste, le docteur Jacques Lacan. Dès le début des années 1950, Oury participe assidûment à l’enseignement de Lacan à l’hôpital Sainte-Anne puis à l’École normale supérieure, intégrant au fur et à mesure les concepts lacaniens dans le laboratoire vivant de La Borde. Cette greffe psychanalytique modifie profondément la compréhension de l’aliénation : celle-ci n’est plus seulement sociale ou nosologique, elle devient l’aliénation structurale fondamentale de tout être parlant (le « parlêtre ») dans le champ du signifiant et de l’Autre.

En s’appuyant sur la théorie lacanienne du stade du miroir, Oury relit la tragédie du schizophrène comme une impossibilité d’accéder à l’unité de l’image corporelle sous le regard bienveillant de l’Autre maternel. Le psychotique reste captif de l’angoisse du « corps morcelé », n’ayant pu sceller l’assomption jubilatoire de son moi spéculaire. Plus fondamentalement encore, la psychose se définit, selon Lacan, par la Verwerfung (la forclusion) du Nom-du-Père. En l’absence de ce signifiant primordial qui noue le Symbolique, le Réel et l’Imaginaire et ordonne l’interdit de l’inceste, le sujet reste sans défense devant le Réel menaçant et ne dispose pas de la métaphore paternelle pour ancrer ses désirs dans la loi du langage.

C’est ici que la pratique institutionnelle de La Borde prend toute son ampleur théorique. Pour Jean Oury, l’institution thérapeutique dans son ensemble doit fonctionner comme un « appareil de suppléance symbolique » face à la carence paternelle structurelle de la psychose. Le cadre institutionnel, avec ses règles partagées, ses rituels temporels immuables, ses assemblées de parole et sa Grille d’activités, opère comme une métaphore concrète de la Loi symbolique. L’institution ne vient pas écraser le malade par une autorité autoritaire surmoïque, mais elle offre un contenant bordé de signifiants et de repères tierces qui permettent de loger le délire, de juguler la jouissance invasive de l’Autre et de restaurer pour le psychotique une place viable dans le lien social.

Cette approche implique que chaque détail de l’organisation collective soit pensé sous l’angle de sa valeur de signifiant. Le Club, la cuisine, le secrétariat ou les commissions d’animation ne sont pas de simples dispositifs pratiques de gestion de la vie matérielle, mais des « opérateurs de symbolisation ». Ils offrent au sujet un système articulé de places différenciées où son désir peut s’énoncer et circuler sans craindre la destruction ou la rétorsion persécutive. L’institution devient ainsi une grande matrice langagière collective qui permet au malade de recoudre patiemment les fils tranchés de son existence subjective.

5.3 La dénonciation de l’aliénation bureaucratique et gestionnaire

Dès les années 1960 et 1970, bien avant la montée en puissance de l’idéologie néolibérale moderne, Jean Oury et François Tosquelles identifient avec une acuité quasi prophétique les ravages d’une nouvelle forme d’oppression : l’aliénation bureaucratique, technocratique et gestionnaire. Alors que la psychiatrie asilaire d’antan écrasait les fous au nom d’un ordre moral bourgeois et policier, l’institution moderne commence à les dissoudre sous le rouleau compresseur d’un fonctionnalisme abstrait, d’une rationalisation froide et d’une normalisation comportementale forcenée.

Oury entre dans une sainte colère contre la dérive administrative qui cherche à réduire l’institution hospitalière à un organigramme aseptisé d’où toute singularité humaine est impitoyablement bannie. Il dénonce avec un mépris souverain l’émergence de ces gestionnaires technocrates qui ne s’intéressent plus au drame intime d’un être souffrant, mais à la conformité formelle des dossiers d’admission, au taux d’occupation des lits et à la codification normalisée des actes médicaux. Pour Oury, transformer un patient en un numéro matricule ou en un profil médico-économique standardisé constitue une agression clinique d’une barbarie inouïe, qui redouble monstrueusement la dépersonnalisation déjà à l’œuvre dans la schizophrénie.

Cette dénonciation sans concession prend pour cible les théories hygiénistes et réadaptatives anglo-saxonnes qui prétendent rééduquer le malade mental à coup de programmes de renforcement positif et de protocoles comportementalistes stéréotypés. Pour la psychothérapie institutionnelle, l’ambition thérapeutique n’a jamais été de plier le fou aux exigences de productivité de la machine capitaliste ou de fabriquer des individus « normaux » et interchangeables. L’éthique du soin tosquellienne et bordière vise au contraire à préserver à tout prix le noyau irréductible de la singularité du sujet, quand bien même cette singularité prendrait les atours déroutants de l’extravagance ou de la fragilité psychotique.

Résister à l’aliénation bureaucratique implique d’ériger La Borde et les lieux affiliés en bastions de désobéissance active contre le quadrillage étatique aveugle. Oury n’hésitera jamais à falsifier des feuilles de présence administratives, à contourner des directives ministérielles absurdes ou à menacer de fermer la clinique plutôt que de sacrifier la liberté de parole de ses soignés et de ses soignants sur l’autel de la rentabilité financière. Cette vigilance farouche contre l’arraisonnement technocratique scelle l’engagement éthique fondamental de la psychothérapie institutionnelle : proclamer envers et contre tout que la clinique de la folie est une affaire d’hospitalité poétique et non de gestion comptable.

6. Dispositifs et outils opératoires du soin institutionnel

6.1 Le Club thérapeutique : structure d’autogestion interne

L’un des dispositifs techniques les plus emblématiques et les plus rigoureusement conceptualisés de la psychothérapie institutionnelle s’incarne dans le « Club thérapeutique ». Né à Saint-Alban et magnifié à La Borde, le Club n’est pas un simple foyer socio-éducatif annexe ou une amicale de loisirs pour temps d’ennui. Il constitue une véritable structure juridique autonome – généralement déclarée sous le régime de la loi de 1901 – logée au cœur même de l’établissement hospitalier, formant une institution dans l’institution.

Le statut juridique propre du Club lui confère une indépendance financière, politique et décisionnelle absolue vis-à-vis de l’administration hospitalière formelle. Soignants et soignés y participent sur un pied de stricte égalité démocratique : chaque membre cotise symboliquement, dispose d’une voix lors des assemblées générales, et peut être élu aux postes de responsabilité du bureau associatif (président, secrétaire, trésorier). Le Club gère ses propres finances, alimentées par les recettes d’un bar associatif interne, l’organisation de kermesses annuelles, la vente des objets réalisés dans les ateliers artisanaux et des subventions négociées. Il prend en charge l’entièreté de la programmation culturelle, les abonnements aux revues, l’achat de matériel audiovisuel, l’aménagement des salons communs et l’organisation logistique des voyages collectifs hors les murs.

L’enjeu clinique de ce dispositif est immense : le Club offre aux personnes hospitalisées un terrain d’expérimentation citoyenne et de réapprentissage du lien social contractuel. Pour un individu détruit par la psychose, exclu du monde du travail et déchu de son autorité civile par des mesures de protection juridique, voter un budget, gérer les stocks d’un bar ou négocier la diffusion d’un film lors d’une commission animée constitue une opportunité thérapeutique spectaculaire de réhabilitation de son statut de sujet de droit. Le Club permet de restaurer la dimension de la parole engageante et de la délibération collective dans un contexte protégé de toute violence marchande extérieure.

Plus fondamentalement, le Club thérapeutique opère une « désintrication » salvatrice entre les enjeux cliniques purs et les impératifs matériels du quotidien. Les conflits inévitables qui surgissent autour de l’argent de poche, de la gestion des horaires du bar ou du partage des tâches ne viennent plus polluer la relation duelle avec le psychiatre référent. Ils sont déplacés et traités dans l’espace collectif et régulé du Club. En devenant le réceptacle des tensions institutionnelles, le Club joue le rôle d’un amortisseur symbolique majeur, transformant les symptômes d’opposition ou d’angoisse en leviers d’élaboration collective et d’apprentissage démocratique.

6.2 La réunion de constellation et les réunions de secteur

Pour contrer le morcellement schizophrénique et répondre de façon ajustée au phénomène du transfert multiréférentiel, Jean Oury a inventé un dispositif d’une finesse clinique inégalée : la « réunion de constellation » (ou réunion de constellation transférentielle). Contrairement aux visites médicales professorales d’antan où le grand patron auscultait un malade entouré de ses disciples serviles, la constellation bordière est une assemblée sur-mesure convoquée autour de la situation critique d’un seul patient en grande détresse psychique.

La composition de la constellation transférentielle déjoue délibérément tous les carcans hiérarchiques institutionnels. Elle réunit obligatoirement toutes les personnes de la collectivité avec lesquelles le malade entretient un lien affectif privilégié, que ce lien soit manifeste, silencieux, positif ou violemment persécutif. On y retrouve par conséquent le psychiatre traitant, mais aussi et surtout le cuisinier auprès duquel le patient vient boire un café en cachette à l’aube, la lingère qui lave ses vêtements personnels, le jardinier avec lequel il partage une cigarette sur un muret sans échanger un mot, l’aide-soignant du pavillon de nuit, voire un autre pensionnaire proche. Chacun de ces acteurs détient un fragment de la réalité relationnelle du patient, une bribe de discours ou un signe corporel inaperçu par les autres.

L’enjeu de cette mise en commun collective consiste à rassembler ces fragments de discours et ces observations cliniques dispersées pour recomposer le puzzle de l’existence du malade, sans jamais chercher à écraser cette polyphonie sous une synthèse nosologique réductrice. Lors de ces réunions d’une rare intensité émotionnelle, le jardinier peut apporter un éclairage capital sur l’angoisse d’anéantissement du sujet que le psychiatre n’avait pu pressentir en entretien singulier. En écoutant ces récits croisés, l’équipe évite de tomber dans le piège de la fascination duelle ou du rejet persécutif unilatéral.

À partir de ce tissage partagé se co-élabore une stratégie de soin cousue main, une « sous-jacence » relationnelle où chacun sait désormais quel rôle il peut discrètement endosser pour soutenir le moi du patient sans l’étouffer. Cette constellation agit comme un miroir collectif reconstituant pour le psychotique : la dispersion de son être trouve en face d’elle une collectivité soignante articulée, cohérente, capable de contenir son angoisse de morcellement et de lui renvoyer une image unifiée et vivable de lui-même.

6.3 La Grille : outil d’indétermination et de réorganisation

Parmi l’arsenal méthodologique forgé à La Borde, « La Grille » d’activités et de présences demeure l’instrument le plus commenté et le plus mal compris des observateurs extérieurs. Souvent confondue à tort avec un banal tableau de service ou un planning de roulement d’entreprise, la Grille bordière constitue en réalité un objet théorique et clinique d’une formidable complexité, conçu par Jean Oury et Félix Guattari comme une machine de guerre contre l’entropie et la bureaucratisation asilaire.

Sur le plan matériel, la Grille se présente comme un gigantesque tableau mural quadrillé où sont croisés horizontalement les noms de tous les soignants et intervenants de la clinique, et verticalement l’ensemble des tâches quotidiennes nécessaires à la survie de la maison : plonge matinale, service du réfectoire, nettoyage des parties communes, permanence du standard téléphonique, ramassage des poubelles, tenue des ateliers artistiques, animation des réunions du soir. Chaque matin, la Grille redistribue ces fonctions de manière mobile, variable et polyvalente. Aucun individu n’est rivé éternellement à un poste fixe ; nul ne peut capitaliser une rente de pouvoir ou d’expertise sur un secteur de l’établissement.

Le génie clinique de la Grille réside dans sa fonction d’« outil d’indétermination ». En modifiant continuellement les configurations de travail et les binômes opérationnels, elle empêche la formation de micro-corporatismes frileux, brise les routines sécurisantes mais aliénantes, et combat la tendance spontanée des soignants à s’enfermer dans un rôle d’observateur passif ou de flic de pavillon. La Grille oblige chaque professionnel à rester dans une disponibilité active et une plasticité relationnelle constante, garantissant que le soin demeure une affaire vivante et mouvante.

Plus subtilement encore, la Grille ménage des « interstices temporels » au cœur du quotidien. En programmant rigoureusement le roulement logistique, elle dégage paradoxalement des plages d’imprévu, des zones de flottement où l’inattendu d’une rencontre thérapeutique peut advenir entre un soignant temporairement disponible et un malade en errance. Véritable objet transitionnel collectif au sens de Donald Winnicott, la Grille assure la continuité ontologique de l’institution : même si une crise aiguë éclate ou si une figure majeure de l’équipe s’absente, la structure symbolique tient bon, le quotidien continue d’être orchestré, garantissant au psychotique la présence rassurante d’un cadre indestructible capable d’absorber toutes les tempêtes psychiques.

6.4 L’accueil et la ‘sous-jacence’ : théorisation des postures soignantes

L’efficacité des dispositifs techniques de la psychothérapie institutionnelle demeure lettre morte sans une ascèse phénoménologique rigoureuse régissant la posture éthique et relationnelle de chaque soignant. Jean Oury a consacré une part majeure de ses séminaires cliniques à théoriser deux dimensions fondamentales de cette attitude soignante : « l’accueil inconditionnel » et la « sous-jacence ».

Pour Oury, l’accueil ne s’apparente en rien à un protocole administratif froid d’enregistrement d’une fiche d’admission. L’accueil constitue un acte éthique primordial, une disposition d’ouverture ontologique pure sans démarche évaluative ou diagnostique immédiate. Lorsqu’un être brisé franchit le seuil de La Borde, il ne doit pas être soumis à un interrogatoire policier sur ses antécédents, ni toisé à travers le prisme d’une nosographie psychiatrique stigmatisante. L’accueil exige une « réserve active » et une disponibilité flottante : offrir un verre d’eau, une présence silencieuse, proposer d’allumer une cigarette ou simplement marcher côte à côte dans le parc sans poser de questions intrusives. Cette délicatesse initiale vise à signifier au patient que son humanité est reconnue d’emblée, avant toute étiquette médicale.

C’est dans ce sillage que Jean Oury élabore la théorie de la « sous-jacence » (la sub-jectité institutionnelle). Pour qualifier ce concept délicat, Oury recourt souvent à la métaphore de la toile d’araignée ou du filet d’acrobate. Le soignant en posture de sous-jacence ne se tient pas au-dessus du malade pour le dominer, le corriger ou lui imposer une direction thérapeutique autoritaire. Il se place discrètement « en dessous », comme un fond d’être institutionnel solide, attentif mais presque invisible, prêt à amortir la chute d’un sujet en détresse sans que ce dernier ne se sente épié ou écrasé par la dette de la reconnaissance.

La sous-jacence requiert de la part des professionnels une profonde humilité narcissique. Elle exige de savoir s’abstenir de toute frénésie interprétative ou activiste pour cultiver l’art de la « présence passive ». Être là, disponible, ouvert aux sollicitations de l’inconscient, capable de soutenir le vide et l’ennui sans paniquer, telle est la posture soignante fondamentale. En habitant cette présence sous-jacente, le collectif institutionnel déploie autour du fou une enveloppe relationnelle d’une infinie souplesse, créant le terreau sécurisant indispensable où la parole subjective peut enfin oser refleurir.

7. De la psychothérapie institutionnelle à l’analyse institutionnelle : Ruptures et continuités

7.1 L’émergence du courant sociologique : Georges Lapassade et René Lourau

Si la psychothérapie institutionnelle a vu le jour dans le secret des asiles psychiatriques résistants pour libérer les fous de leur double aliénation, son audace méthodologique et sa radicalité critique n’ont pas tardé à déborder largement les frontières du champ médical. Au tournant des années 1960, un courant sociologique majeur va s’emparer de ces intuitions fondamentales pour les transposer à l’ensemble du corps social : c’est l’acte de naissance de l’« analyse institutionnelle », portée par des figures emblématiques telles que Georges Lapassade et René Lourau.

Lapassade, philosophe de formation et compagnon de route des mouvements libertaires, s’inspire directement des pratiques autogestionnaires de Saint-Alban et de La Borde, mais aussi de la pédagogie institutionnelle, pour opérer un glissement épistémologique capital. Il postule que la maladie de l’homme moderne n’est pas seulement intrapsychique : elle réside dans l’« inachèvement » de l’être humain, perpétuellement bridé, aliéné et castré par des institutions sociales bureaucratiques et autoritaires (l’école républicaine, l’université mandarinale, l’entreprise taylorisée, l’Église, la famille patriarcale). Dès lors, l’analyse critique ne doit plus être confinée à l’hôpital de la folie ; elle doit investir l’université, l’usine, les centres sociaux et les partis politiques pour y déconstruire les dispositifs de reproduction de la domination bourgeoise.

Cette effervescence sociologique trouve son point d’incandescence historique lors des événements insurrectionnels de Mai 68, puis dans l’expérience refondatrice de l’université expérimentale de Vincennes (Paris VIII). Autour de Lourau, auteur en 1970 du livre fondateur L’Analyse institutionnelle, et de Lapassade, les analystes institutionnels transforment les amphis universitaires en espaces d’autogestion pédagogique permanente, où les notes sont contestées, les cours magistraux abolis au profit de groupes de diagnostic, et où l’intervention socio-analytique in situ devient le principal instrument de la contestation politique.

Ce glissement de la clinique psychiatrique vers l’intervention sociétale globale marque à la fois un prolongement enthousiaste et une mutation profonde des idéaux initiaux de la psychothérapie institutionnelle. Là où Tosquelles et Oury travaillaient sur le temps long de la restauration narcissique d’êtres profondément fragilisés par la psychose, les sociologues de l’analyse institutionnelle se projettent dans l’immédiateté de la rupture politique, convaincus que l’auto-analyse des collectifs en lutte constitue l’étincelle nécessaire à l’effondrement de l’appareil d’État capitaliste.

7.2 Les concepts clés de l’analyse institutionnelle sociologique

Pour théoriser leur pratique de l’intervention de terrain, René Lourau et Georges Lapassade forgent une armature conceptuelle originale et rigoureuse qui va profondément marquer les sciences sociales contemporaines. Le premier concept fondamental repose sur la dialectique ternaire : « l’instituant », « l’institué » et « l’institutionnalisation ».

Pour Lourau, toute institution humaine est traversée par une tension irréductible entre deux forces motrices. L’« institué » représente l’ordre établi, la norme figée, la loi écrite, l’organigramme officiel et la pesanteur conservatrice de la structure qui tend toujours à la reproduction à l’identique de son pouvoir. Face à lui se dresse la force vivante de l’« instituant » : la contestation, le désir d’émancipation, la dynamique créatrice des exclus, la parole d’insoumission qui ébranle les certitudes établies. L’« institutionnalisation » constitue le processus historique incessant par lequel les forces instituantes novatrices sont peu à peu canalisées, récupérées, codifiées et bureaucratisées pour devenir à leur tour un nouvel ordre institué sclérosant. L’analyste a pour mission de réveiller la braise instituante sous la cendre de l’institué.

Le second pivot théorique de l’analyse institutionnelle réside dans la figure de l’« analyseur ». L’analyseur (qui peut être « naturel » ou « construit ») désigne un événement, un dispositif, un objet ou une personne marginale qui, par sa simple présence discordante ou par sa survenue scandaleuse, fait éclater au grand jour la vérité masquée de l’institution, révélant ses contradictions cachées, ses hypocrisies refoulées et ses circuits réels de pouvoir. Une grève sauvage, un refus collectif d’obéissance, la présence imprévue d’un vagabond dans une assemblée bourgeoise ou un lapsus budgétaire fonctionnent comme des analyseurs naturels qui déchirent le voile du consensus institutionnel de façade.

Enfin, René Lourau brise le dogme positiviste de la neutralité axiologique en élaborant la théorie de l’« implication du chercheur ». L’analyste institutionnel ne peut prétendre observer un groupe social depuis un piédestal d’objectivité désincarnée. Il est lui-même pétri d’implications matérielles, financières, affectives, idéologiques et professionnelles au sein du champ qu’il explore. Dès lors, analyser une institution exige de commencer par élucider ses propres implications : qui paye l’intervention ? À quelle demande sociale implicite répond-elle ? Face à la « commande sociale » formulée par les dirigeants d’une structure pour restaurer l’ordre et le rendement, l’analyste doit faire émerger la « demande réelle » et refoulée des acteurs de base, libérant une parole collective subversive.

7.3 Divergences méthodologiques et tensions conceptuelles

Malgré des filiations évidentes et des combats politiques partagés, l’essor triomphant de l’analyse institutionnelle sociologique dans l’après-Mai 68 va susciter de vifs débats épistémologiques et des crispations théoriques majeures avec les pères fondateurs de la psychothérapie institutionnelle, et tout particulièrement avec Jean Oury.

La ligne de fracture primordiale concerne le statut de l’« inconscient » et la centralité du « transfert ». Psychiatre et psychanalyste formé au feu de la clinique schizophrénique, Jean Oury ne peut concevoir une pratique émancipatrice qui ferait l’impasse sur la métapsychologie freudienne et les lois du langage lacaniennes. Or, pour Oury, une partie des sociologues de l’analyse institutionnelle pèche par un excès d’illusion intellectualiste et une naïveté groupale coupable. En prétendant abolir le pouvoir par la simple proclamation de l’autogestion immédiate et la dénonciation verbale des hiérarchies, ils méconnaissent tragiquement les mécanismes de projection inconsciente, les délires de persécution archaïques, la jalousie fraternelle du surmoi et le travail du négatif qui rongent inévitablement tout groupe humain dès que le cadre symbolique s’effondre.

Oury ironise avec une férocité clinique coutumière sur ces « sociologues en chambre » et ces agitateurs de séminaires qui croient qu’il suffit de crier « à bas l’institué » pour faire disparaître les gouffres de l’angoisse psychotique ou les énigmes de la castration symbolique. Pour La Borde, le groupe autogéré n’est pas une panacée politique idyllique ; s’il n’est pas constamment régulé, médiatisé par la Grille et ancré dans le soin méticuleux du quotidien, le collectif peut devenir une horde dévorante d’une cruauté sans limite, reproduisant les pires formes de fascisme relationnel sous couvert de spontanéisme libertaire.

Néanmoins, par-delà ces joutes théoriques et ces divergences de méthode indéniables, un dialogue clandestin et une solidarité éthique viscérale continueront d’unir ces deux rives de la critique institutionnelle. Tous s’accordent sur le refus radical de l’ordre technocratique d’État, sur la nécessité vitale d’une circulation libérée de la parole contre les carcans bureaucratiques, et sur le refus de plier le désir singulier aux injonctions marchandes de la modernité capitaliste. Qu’elle s’exerce à la table de réunion d’un pavillon de fous avec Tosquelles ou dans le tumulte d’une université insurgée avec Lourau, l’aventure institutionnelle demeure une seule et même promesse : redonner aux hommes rassemblés le pouvoir d’instituer collectivement leur liberté.

8. Félix Guattari à La Borde : Le croisement de l’institution et du désir

8.1 L’ancrage bordier de Félix Guattari pendant quatre décennies

L’histoire de la psychothérapie institutionnelle et de la pensée philosophique française contemporaine a été profondément et irréversiblement marquée par la rencontre providentielle entre Jean Oury et un jeune militant communiste libertaire de vingt-trois ans : Félix Guattari. Arrivé à la clinique de La Borde dès ses premiers vagissements en 1953, Guattari, fasciné par l’audace clinique de Jean Oury dont il a suivi les premiers séminaires parisiens, décide de poser ses valises à Cour-Cheverny. Ce qui ne devait être qu’une étape éphémère d’apprentissage va se muer en un ancrage existentiel et intellectuel exceptionnel qui durera près de quatre décennies, jusqu’à la mort soudaine de Guattari en 1992.

Pendant quarante ans, Félix Guattari n’a pas été un intellectuel hors-sol observant La Borde de loin ou se servant des fous comme cobayes conceptuels pour ses futurs livres. Il a été l’un des chevilles ouvrières les plus infatigables de l’animation quotidienne de la clinique. Logeant dans un petit pavillon au milieu du domaine, Guattari partageait intégralement la vie de la communauté : membre permanent de la commission de la Grille, animateur du bar du Club, rédacteur de circulaires internes, médiateur de crises d’angoisse nocturnes et organisateur des ciné-clubs. Cette immersion viscérale dans la matérialité la plus concrète et la plus humble du soin a constitué pour Guattari le substrat empirique indéracinable de toutes ses fulgurances théoriques ultérieures.

Cette cohabitation féconde entre le psychanalyste aristocratique et mystique qu’était Jean Oury et l’agitateur gauchiste bouillonnant qu’incarnait Félix Guattari a fait de La Borde un laboratoire d’expérimentation politique et philosophique unique au monde. Tandis qu’Oury incarnait la rigueur phénoménologique, le sens du tragique, la permanence du lieu et la fidélité vigilante à l’enseignement lacanien, Guattari apportait l’ouverture permanente sur le monde extérieur, le vent de la révolte militante (des réseaux d’aide au FLN algérien aux luttes autonomes italiennes), la passion des nouvelles technologies de communication et une allergie viscérale aux dogmatismes d’appareil.

Leur dialogue quotidien, souvent passionné, parfois orageux mais toujours cimenté par une tendresse et un respect mutuel indéfectibles, a conféré à La Borde son génie propre. Guattari a su injecter dans la clinique la sève des mouvements révolutionnaires d’avant-garde, empêchant La Borde de se recroqueviller sur une mystique asilaire provinciale. En retour, la confrontation clinique quotidienne avec les ravages de la psychose schizophrénique a empêché Guattari de céder aux illusions angéliques des idéologies révolutionnaires naïves, lui apprenant la prudence, le sens de l’étayage et la fragilité infinie de la condition humaine.

8.2 La transversalité comme antidote à la verticalité institutionnelle

L’apport théorique princeps de Félix Guattari à la clinique institutionnelle voit le jour en 1964 lors d’une communication mémorable présentée au premier congrès de psychothérapie institutionnelle, intitulée La transversalité. Dans ce texte matriciel, Guattari forge un concept opératoire d’une puissance saisissante, destiné à résoudre l’aporie fondamentale de toute organisation collective : comment échapper à la fois à l’écueil de la verticalité autoritaire et à l’impasse de l’horizontalité stérile ?

Guattari part du constat que la « verticalité » pyramidale, telle qu’elle sévit dans l’armée ou l’asile traditionnel, produit de la bureaucratie, de la castration imaginaire, de l’obéissance passive et du clivage persécuteur entre dirigeants et exécutants. Cependant, l’« horizontalité » pure et naïve, prônée par certains courants anarchistes ou libertaires où tout le monde prétend être pareil et où l’on s’interdit d’organiser les responsabilités, débouche immanquablement sur la confusion identitaire, le bavardage impuissant et l’émergence souterraine de dominations informelles encore plus tyranniques que les hiérarchies officielles. La « transversalité » apparaît alors comme la troisième voie dialectique.

Guattari définit la transversalité comme la dimension qui tend à s’établir lorsque la communication s’effectue librement et diagonalement entre les différents niveaux et les différents secteurs d’une structure institutionnelle. Pour illustrer son propos, il utilise une métaphore saisissante : celle du pré aux chevaux. Imaginez un pré entouré d’une clôture où paissent des chevaux munis d’œillères plus ou moins ajustées. Le « coefficient de transversalité » mesure le degré d’ouverture de ces œillères, c’est-à-dire la capacité des chevaux (les soignants, les soignés, les agents techniques) à se voir, à communiquer par-dessus les barrières statutaires et à ajuster collectivement leur trajectoire sans avoir besoin des ordres hurlés par un cavalier perché sur un mirador d’observation vertical.

Ce concept ne reste pas une pure métaphore spatiale ; il devient un outil d’analyse concret du fonctionnement des groupes soignants. Une institution possède un haut coefficient de transversalité lorsque l’information y circule sans entrave, lorsque l’aide-soignant peut interpeller le médecin-chef sans crainte de sanction, lorsque le cuisinier peut peser sur une orientation clinique, et lorsque le délire d’un malade peut trouver un écho créatif au sein d’une commission d’animation. Plus tard, Félix Guattari déploiera ce concept bien au-delà des murs de La Borde, l’appliquant avec brio aux mouvements sociaux, aux syndicats ouvriers et aux luttes écologistes, démontrant que la fécondité politique d’une insurrection dépend précisément de sa capacité à faire fleurir la transversalité contre la rigidité verticale des partis bureaucratiques traditionnels.

8.3 Vers l’Anti-Œdipe et l’analyse schizoanalytique

L’immersion de Félix Guattari dans le creuset clinique de La Borde a constitué le terreau expérimental direct sans lequel l’un des monuments les plus décapants de la philosophie de la seconde moitié du XXe siècle n’aurait jamais pu voir le jour : L’Anti-Œdipe, premier tome de l’entreprise Capitalisme et schizophrénie, coécrit avec le philosophe Gilles Deleuze et publié en 1972.

La critique ravageuse que Deleuze et Guattari portent contre la psychanalyse orthodoxe puise sa source immédiate dans la pratique quotidienne avec les schizophrènes de La Borde. Guattari s’insurge contre l’écrasement de la parole délirante sous le carcan familialiste étriqué du triangle œdipien (Papa-Maman-Moi). Observer un fou délirer à La Borde, c’est constater avec évidence que son délire ne parle pas uniquement de la rivalité phallique avec le père ou de la nostalgie du sein maternel : le schizophrène délire l’Histoire universelle, les races humaines, les guerres coloniales, les flux monétaires mondiaux, les révolutions géologiques et les machines électroniques. Le délire psychotique est immédiatement social, politique et historique ; il est directement branché sur les infrastructures du capitalisme contemporain.

De là naît la proposition subversive de la « schizoanalyse ». Loin de concevoir la schizophrénie comme une simple entité morbide à rééduquer, Deleuze et Guattari la conçoivent comme un « processus » de libération des flux du désir inconscient, brisant les digues du moi bourgeois et de la famille nucléaire aliénée. Là où le capitalisme moderne déterritorialise les flux matériels pour aussitôt les re-territorialiser sur des valeurs marchandes et des identités normées répressives, la clinique bordière offre l’exemple d’un milieu plastique capable d’accueillir ces flux désirants bruts sans les écraser sous la terreur de la culpabilité névrotique.

C’est également à La Borde que se forge le concept capital d’« agencement collectif d’énonciation ». L’énonciation de la parole singulière n’est jamais le fait d’un individu isolé ; elle est rendue possible par tout un environnement machinique, matériel et affectif (le Club, le parc, les ateliers, le regard des soignants). L’ambition ultime de la psychothérapie institutionnelle, repensée par Guattari, converge ainsi vers ce qu’il nommera plus tard l’« écosophie » et la « production de subjectivité » : inventer sans relâche de nouveaux territoires existentiels, soigner l’écologie mentale et sociale, et faire de l’institution un foyer de résistance créatrice contre l’homogénéisation mortifère de la société de consommation marchande.

9. Le quotidien comme thérapeutique : Soigner le milieu pour soigner le sujet

9.1 La fonction de l’environnement matériel et de la beauté

L’un des traits de génie les plus saisissants de la psychothérapie institutionnelle, magnifié tant par Tosquelles que par Oury, réside dans la conviction indéracinable que le soin psychiatrique commence par la scénographie matérielle et esthétique du lieu d’accueil. Loin d’être un décor contingent ou un luxe d’esthète bourgeois, l’environnement physique immédiat opère comme un agent thérapeutique de premier plan. L’architecture asilaire traditionnelle, avec ses couloirs interminables carrelés de blanc sale, son odeur écœurante d’éther et de désinfectant, ses néons blafards clignotants et son mobilier métallique scellé au sol, matérialisait une esthétique concentrationnaire conçue pour briser l’âme et signifier au malade sa déchéance sociale inéluctable.

À La Borde et à Saint-Alban, cette laideur programmée est combattue avec une ferveur inextinguible. Jean Oury insistait obsessionnellement sur la nécessité impérieuse de créer un cadre d’une profonde beauté sensible : le soin apporté à la tonte harmonieuse des pelouses du parc, l’agencement poétique des parterres de roses, la présence de toiles d’art contemporain et de gravures sur les murs des pièces communes, et la mise à disposition d’un mobilier chaleureux en bois noble. Les fleurs fraîches coupées chaque matin et disposées dans des vases en faïence dans les couloirs ne relèvent pas de la coquetterie hôtelière : elles proclament solennellement au sujet psychotique, dont le monde intérieur n’est que dévastation et ruines, qu’il est digne de vivre au cœur de la délicatesse et de la poésie du monde.

Cette scénographie soignante trouve son apogée institutionnelle dans le rituel sacré du « repas partagé à table ». Dans l’asile du XIXe siècle, les internés mangeaient au lance-pierre dans des gamelles en fer-blanc cabossées, avec des cuillères en étain, sous la surveillance hostile de gardiens debout le long des murs. À La Borde, les repas constituent le grand moment d’affirmation communautaire : les tables rondes sont dressées avec des nappes propres en tissu, de la vaisselle en porcelaine et de vrais couverts en métal. Soignants, psychiatres, cuisiniers et malades s’asseyent côte à côte, au gré de leurs envies, sans aucune ségrégation de statut hiérarchique ou nosographique.

Cette réhabilitation radicale de l’expérience sensorielle à travers le goût des mets savoureux préparés maison, le tintement rassurant de la vaisselle et le spectacle de la nature environnante à travers les grandes baies vitrées remplit une fonction clinique capitale. Pour le malade mélancolique figé dans un délire de négation d’organe (le syndrome de Cotard) ou pour le schizophrène anéanti par l’angoisse de morcellement, se nourrir dans un environnement digne et chaleureux permet de réinvestir pulsionnellement les zones érogènes corporelles et de réancrer le moi défaillant dans la réalité de sensations vivantes et partageables.

9.2 La liberté de ne rien faire et le respect du rythme singulier

À l’encontre de la frénésie hyperactive et productiviste qui contamine la société industrielle et le milieu hospitalier contemporain, la psychothérapie institutionnelle revendique avec force la « liberté de ne rien faire » comme un droit clinique inaliénable du patient. Jean Oury s’est toujours élevé avec une virulence prophétique contre ce qu’il qualifiait de « flicage occupationnel », cette perversion médicale consistant à saturer chaque minute de la journée du malade d’activités obligatoires stéréotypées (ateliers pâte à modeler, mandalas, gymnastique contrainte) dans le seul but inavoué de canaliser son énergie, de tuer son angoisse par l’épuisement et de rassurer la bonne conscience hygiéniste de l’équipe soignante.

À La Borde, l’inaction est respectée, protégée et reconnue dans sa valeur thérapeutique hautement positive. Un patient a le droit absolu de passer trois mois assis sur un banc à contempler les reflets du soleil sur l’étang, de rester silencieusement blotti au creux d’un fauteuil du salon ou de déambuler à pas lents le long des allées d’arbres centenaires sans que personne ne vienne le harceler pour qu’il « participe » à un atelier. Cette suspension de l’injonction au faire permet au sujet dévasté d’expérimenter ce que le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott a magistralement théorisé comme la « capacité d’être seul en présence de l’autre ». C’est dans cette plage d’ennui serein et d’inaction protégée que les défenses paranoïaques peuvent enfin désarmer et que l’ébauche d’un désir authentique peut germer spontanément.

Cette tolérance infinie exige que l’institution fonctionne comme une « matrice malléable » capable d’épouser le rythme temporel infiniment singulier de chaque pathologie. Le temps de la psychose n’est pas le temps chronométré de l’horloge capitaliste ou de l’évaluation médicale standardisée. C’est un temps ralenti, géologique, parfois pétrifié chez le mélancolique, ou au contraire pulvérisé dans une accélération maniaque convulsive. L’institution soignante tosquellienne et bordière sait étirer son propre tempo pour s’ajuster au pas lent de celui qui met une heure à nouer ses lacets ou deux mois à oser franchir le seuil du réfectoire.

Cette plasticité rythmique permet d’accueillir les crises aiguës les plus spectaculaires sans recourir de manière réflexe à la brutalité de la contention physique, de l’isolement en cellule capitonnée ou du matraquage pharmacologique assommant. Lorsqu’un malade hurle ou délire avec fureur, l’institution ne se crispe pas dans une panique sécuritaire : elle fait corps autour de lui, lui offre la présence discrète de soignants aguerris qui soutiennent l’angoisse par la parole et le regard, laissant l’orage psychique s’apaiser dans le giron d’un milieu suffisamment solide et élastique pour absorber la tourmente sans se rompre.

9.3 Les ‘bribes’ et le rôle des soignants sans titre officiel

L’un des trésors conceptuels forgés par Jean Oury pour affiner l’écoute clinique quotidienne réside dans sa théorie des « bribes » et des « bribes relationnelles ». Oury attire inlassablement l’attention de ses élèves sur le fait que chez l’aliéné mental profond, la parole ne se donne presque jamais sous la forme d’un discours construit, fluide, cohérent et articulé d’emblée. La souffrance psychotique se manifeste par fragments ténus, par éclats minuscules : un soupir poussé au détour d’un couloir, une phrase énigmatique chuchotée à demi-mot lors d’une allumette tendue, un regard fuyant accroché à une casserole dans la cuisine.

Ces manifestations infimes de l’inconscient constituent les « bribes », c’est-à-dire les véritables points d’amorce du transfert psychotique. Le drame de la psychiatrie classique a toujours été de mépriser ces miettes relationnelles parce qu’elles ne s’exprimaient pas dans le saint des saints du cabinet médical lors de l’entretien formel du médecin-chef. Or, le psychotique choisit presque toujours d’adresser sa détresse et ses bribes signifiantes aux moments les plus informels de la journée, et surtout aux personnes les plus inattendues du corps social de l’institution.

C’est ici qu’intervient la reconnaissance magistrale du rôle thérapeutique décisif des « soignants sans titre officiel » : les cuisinières, les maçons, les chauffeurs, les jardiniers, les lavandières et les agents administratifs. Jean Oury proclamait avec force qu’une cuisinière épluchant des pommes de terre au fond de son office peut détenir une pertinence soignante infiniment plus salutaire et déterminante pour l’avenir d’un schizophrène prostré que l’ensemble des thèses universitaires des agrégés de psychiatrie réunis. Pourquoi ? Parce que le malade, terrorisé par le savoir médical savant et l’autorité persécutive qu’il projette sur le médecin, se sent en sécurité auprès de ces figures de l’humble labeur manuel qui ne lui demandent rien d’autre que d’être là, partageant l’odeur du pain grillé ou la tiédeur de la terre retournée au jardin.

Cette déhiérarchisation absolue de l’expertise clinique constitue une véritable révolution ontologique dans l’univers médical. L’efficience soignante n’est plus le privilège corporatiste d’une caste diplômée détentrice d’un savoir ésotérique ; elle devient une propriété diffuse et partagée par l’ensemble du corps social de l’établissement. En écoutant avec respect et gravité les observations cliniques formulées par le maçon ou la lingère lors des réunions du matin, l’institution de La Borde donne corps à son postulat fondamental : soigner la folie est l’affaire d’une communauté tout entière, soudée dans l’attention infinie portée à la fragilité de son semblable.

10. Critiques, dérives et résistances face à la déshumanisation psychiatrique contemporaine

10.1 La dérive communautaire et les risques d’enfermement idéologique

L’extraordinaire fécondité théorique et humaine de la psychothérapie institutionnelle n’a cependant pas été exempte d’écueils redoutables et d’angles morts cliniques. Le premier danger qui guette intrinsèquement une communauté soignante aussi radicale réside dans la « dérive communautaire » et le risque insidieux d’enfermement sectaire. En faisant de l’institution un contre-monde d’hospitalité totale et de poésie partagée à l’abri de la barbarie capitaliste extérieure, le risque permanent est de fabriquer sans le vouloir une nouvelle forme d’« institution totale » bis (au sens sociologique d’Erving Goffman), un vase clos autosuffisant coupé du reste du monde social.

Dans ce contexte d’exaltation idéologique et de fraternité fusionnelle, la frontière entre le dévouement clinique sublime et l’enrôlement sacrificiel devient périlleusement ténue. Les soignants de La Borde ont fréquemment été confrontés au phénomène d’épuisement professionnel aigu (le burn-out), généré par l’abolition des frontières entre vie privée et vie professionnelle. Vivre sur place jour et nuit, partager ses repas, ses angoisses et ses loisirs avec les patients et les collègues sans répit hebdomadaire mène inéluctablement certains professionnels à une usure psychique dévastatrice, où le refus de la mesure bourgeoise se paye d’une rupture douloureuse avec leur propre famille ou d’une décompensation mélancolique personnelle.

Un autre écueil majeur tient au poids écrasant du charisme fascinateur de ses figures tutélaires. La personnalité hors-norme, flamboyante et théâtrale d’un François Tosquelles ou le magnétisme mystique, la rigueur intellectuelle et l’autorité naturelle d’un Jean Oury ont pu paradoxalement entraver le renouvellement critique et la relève générationnelle au sein de leurs propres structures. Une admiration servile ou un culte de la personnalité larvé risquait de transformer la parole vivante des maîtres en un catéchisme figé, où l’on répétait les formules proverbiales (« soigner l’institution », « le club », « l’ambiance ») sous forme de slogans creux sans en réinventer la portée dérangeante.

Cette fossilisation menace ce que René Lourau appelait « l’institutionnalisation perverse » : l’aventure instituante la plus révolutionnaire finit avec le temps par sécréter son propre ordre institué rigide et conformiste. Devenue son propre monument historique sanctuarisé, l’institution thérapeutique risque alors de rejeter les nouvelles formes de détresse psychique contemporaine qui ne rentrent pas dans les canons esthétiques de la schizophrénie bordière d’antan. Reconnaître ces dérives et ces risques d’aveuglement communautaire est la condition indispensable pour que la psychothérapie institutionnelle ne meure pas sous les fleurs de sa propre légende pieuse.

10.2 L’avènement du néolibéralisme hospitalier et de la T2A

Depuis le tournant des années 1990 et l’accélération brutale de l’idéologie néolibérale dans les services publics, la psychothérapie institutionnelle fait face à une attaque frontale, méthodique et destructrice orchestrée par le New Public Management. Le coup de grâce porté à la psychiatrie humaine s’incarne magistralement dans l’importation aveugle des logiques de rentabilité marchande à travers l’imposition de la Tarification à l’activité (T2A), de la contractualisation technocratique et de l’obsession managériale pour la traçabilité numérique standardisée.

Sous la férule des agences régionales de santé et des cabinets d’audit financier, l’hôpital psychiatrique contemporain a subi une mutation managériale cauchemardesque. Le soigné a été rebaptisé « usager-client », le psychiatre est sommé de se muer en gestionnaire d’enveloppes budgétaires, et le soin relationnel vivant s’est dissous dans l’obligation de remplir des centaines de cases informatisées pour justifier de la productivité économique de chaque geste. Or, comment tracer sur un logiciel Excel le temps inestimable qu’un soignant passe à écouter le silence habité d’un mélancolique assis sous un arbre ? Comment coter en acte tarifé la bribe de parole échangée lors d’un café partagé au comptoir du Club thérapeutique ?

Cette tyrannie du chiffre s’accompagne d’une injonction brutale au « raccourcissement forcé de la durée moyenne de séjour » (DMS). Les tutelles financières exigent de faire tourner les lits au plus vite, évacuant les patients au bout de quelques jours dès que les symptômes les plus criants ont été masqués par la chimie, pour les rejeter sans étayage vers la rue, la précarité sociale ou la prison. Cette politique comptable de flux tendu est l’exact contraire de l’éthique de Tosquelles et d’Oury, qui ont toujours défendu la légitimité clinique du « temps long » : il faut parfois des mois, voire des années d’immersion dans un paysage institutionnel apaisant pour qu’un schizophrène anéanti commence à reconstituer les lambeaux de son identité brisée.

Le résultat de cette politique gestionnaire est un désastre humanitaire sans nom : suppression drastique des effectifs soignants, extinction programmée des espaces de réunion informelle sous prétexte qu’ils ne sont pas « rentables », destruction du Club thérapeutique au profit de normes d’hygiène aseptisées et explosion de la souffrance éthique des soignants qui démissionnent en masse. La folie managériale contemporaine est parvenue à réinstaller au cœur de l’hôpital une barbarie d’une violence inouïe, où l’aliénation bureaucratique dénoncée par Oury a fini par étouffer l’humanité du soin sous des piles de tableurs comptables.

10.3 Le retour de la psychiatrie sécuritaire et du tout-neurobiologique

Parallèlement à cette marchandisation managériale, les deux dernières décennies ont été témoins d’une régression épistémologique et éthique sans précédent : le retour en force de la psychiatrie sécuritaire et l’hégémonie despotique du dogme « tout-neurobiologique ». En rupture totale avec les idéaux humanistes et psychanalytiques de l’après-guerre, la folie est de nouveau perçue par le pouvoir politique et une partie du corps médical comme un danger social qu’il convient de neutraliser par la contrainte et l’enfermement.

Les rapports accablants successifs de la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) dressent un constat terrifiant des hôpitaux psychiatriques français actuels : explosion vertigineuse des placements en chambre d’isolement capitonnée, généralisation indigne de la contention mécanique par sangles sur les lits, vidéosurveillance continue des patients, enfermement à double tour des pavillons entiers et multiplication des vigiles privés aux portes d’entrée. Ce qui était considéré par les pionniers de Saint-Alban et de La Borde comme une abomination médiévale et une capitulation totale de l’art médical est redevenu, en plein XXIe siècle, la norme banalisée de la gestion psychiatrique du quotidien.

Ce sécuritarisme policier s’adosse intellectuellement à l’empire monopolistique des neurosciences réductionnistes et des classifications nosographiques anglo-saxonnes standardisées de type DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux). La souffrance psychique et le drame existentiel du sujet aliéné sont désormais amputés de toute dimension métapsychologique, inconsciente, biographique ou politique : la folie est réduite à un simple dérèglement synaptique moléculaire, une anomalie génétique ou un déficit cognitif réparable à coups de molécules neuroleptiques de dernière génération et de protocoles comportementaux d’entraînement aux habiletés sociales.

Dans les facultés de médecine, les références fondatrices à Freud, Lacan, Binswanger, Tosquelles ou Oury ont été purement et simplement éradiquées des maquettes pédagogiques de formation des futurs psychiatres, remplacées par des manuels statistiques de psychopharmacologie marchande. Face à cette régression scientiste glaciale, les rares bastions encore fidèles à la psychothérapie institutionnelle mènent un combat d’arrière-garde héroïque. Bravant les audits de certification infantilisants et les menaces de fermeture administrative, ces équipes insoumises rappellent au monde que réduire un être humain parlant à un paquet de neurotransmetteurs dysfonctionnels constitue la forme la plus moderne et la plus obscène de l’aliénation médicale.

11. Transmission, postérité et résonances internationales du mouvement

11.1 Les filiations cliniques et les lieux emblématiques

En dépit des assauts de l’ordre gestionnaire, la psychothérapie institutionnelle a essaimé bien au-delà de ses forteresses matricielles de Saint-Alban et de La Borde, irriguant en profondeur tout un pan du paysage psychiatrique et médico-social français. L’une des filiations les plus décisives s’incarne dans le déploiement de la « psychiatrie de secteur » à partir des années 1960. Conçue par des compagnons de route de Saint-Alban tels que Lucien Bonnafé, Paul Balvet et Jean-Pierre Martin, la politique de secteur visait précisément à désenclaver la folie de l’asile pour la soigner au plus près de la Cité, en créant un maillage de dispensaires, de centres médico-psychologiques (CMP), d’hôpitaux de jour et de foyers d’hébergement ouverts sur la communauté.

Parallèlement, une constellation de lieux emblématiques a incarné et réinventé l’esprit bordier au fil des décennies. Mentionnons la clinique de Chailles, fondée en 1959 par Claude Jeangirard dans le Loir-et-Cher, qui a développé une clinique de la psychose d’une exceptionnelle densité théorique ; l’hôpital de jour de Fresnes, animé par le docteur Jean Ayme ; ou encore le centre d’accueil de jour d’Aubervilliers, où la pratique de l’accueil inconditionnel et de la liberté spatiale a été acclimatée avec succès au cœur de la banlieue rouge populaire. Dans tous ces espaces, le Club thérapeutique et la désacralisation des hiérarchies médicales sont demeurés les piliers de la praxis quotidienne.

L’onde de choc de la psychothérapie institutionnelle a également fécondé de façon magistrale le champ de la pédopsychiatrie et de l’accueil de l’enfant autiste et psychotique. La figure centrale de Maud Mannoni, fortement inspirée par l’exemple de Jean Oury et par les séminaires de Jacques Lacan, fonde en 1969 avec son époux Octave Mannoni et le psychanalyste Robert Lefort l’École expérimentale de Bonneuil-sur-Marne. À Bonneuil, pour des enfants réputés incurables ou voués à la ségrégation définitive dans des hospices d’arriérés, Maud Mannoni crée une « institution éclatée » où l’enfant autiste n’est jamais assigné à résidence : alternant séjours d’apprentissage à l’école, stages dans des fermes artisanales ou des ateliers de menuiserie, l’institution de Bonneuil refuse d’être un lieu clos pour devenir une plaque tournante de circulation désirante.

Aujourd’hui encore, cette mémoire vivante infuse de nombreuses structures du champ médico-social : instituts médico-éducatifs (IME), maisons d’accueil spécialisées (MAS), lieux de vie alternatifs et centres d’hébergement de réinsertion sociale (CHRS). Partout où des éducateurs spécialisés, des infirmiers et des psychologues luttent au quotidien pour préserver des espaces d’assemblée démocratique, de parole libre et d’attention à l’ambiance contre le rouleau compresseur des protocoles normalisés, l’héritage clinique de François Tosquelles et de Jean Oury continue de battre secrètement mais intensément.

11.2 La résonance internationale : Italie, Amérique latine et péninsule ibérique

L’impact de la révolution institutionnelle a largement transcendé les frontières de l’Hexagone, engageant un dialogue international fécond et tumultueux avec d’autres grands mouvements de contestation de la psychiatrie asilaire à travers le globe. L’épisode le plus marquant et le plus passionné de cette confrontation s’est joué avec le mouvement de la « psychiatrie démocratique » italienne (Psichiatria Democratica), mené par le charismatique Franco Basaglia à Gorizia puis à Trieste.

Entre Basaglia et les tenants de la psychothérapie institutionnelle française s’est nouée une dialectique d’une rare intensité. Franco Basaglia partageait le constat tosquellien de la violence de l’asile traditionnel, mais il en tirait une conclusion radicalement opposée : pour Basaglia, l’institution asilaire étant ontologiquement une institution de violence et de contrôle de classe, elle est intrinsèquement irréformable ; vouloir « soigner l’asile » pour qu’il devienne thérapeutique relève de l’illusion réformiste bourgeoise. La seule issue éthique consiste à fermer purement et simplement les hôpitaux psychiatriques, mot d’ordre qui débouchera en Italie sur la fameuse loi 180 (la loi Basaglia de 1978) abolissant les asiles au profit d’un réseau de centres de santé mentale communautaires. Jean Oury s’est toujours opposé avec virulence à cette déshospitalisation totale, soutenant qu’il ne faut pas détruire le concept d’institution, mais détruire l’asile aliénant pour bâtir une véritable institution soignante, sous peine de livrer les schizophrènes les plus démunis à l’errance marchande ou à l’abandon familial.

De façon tout aussi puissante, la pensée de François Tosquelles a effectué un retour magistral dans sa terre natale ibérique après la chute de la dictature franquiste. Dès la transition démocratique espagnole, des psychiatres républicains et progressistes de Catalogne, d’Andalousie et de Madrid se réapproprient les textes de leur compatriote exilé pour restructurer en profondeur la santé mentale espagnole sur des bases communautaires, autogestionnaires et désaliénantes. L’Institut Pere Mata de Reus, berceau de jeunesse de Tosquelles, est redevenu l’un des foyers les plus ardents de transmission de cette clinique de l’émancipation collective.

En Amérique latine, tout particulièrement en Argentine et au Brésil, les thèses de la psychothérapie institutionnelle ont trouvé un écho retentissant. Au Brésil, les pionniers de la « Réforme psychiatrique » (la Luta Antimanicomial) ont abondamment puisé dans les concepts bordiers et guattariens pour créer les CAPS (Centros de Atenção Psicossocial), dispositifs ouverts au cœur des favelas et des cités, intégrant la musique, le carnaval, les assemblées populaires et la clinique analytique. Il convient enfin de souligner la démarcation conceptuelle fondamentale maintenue par Oury et Tosquelles vis-à-vis de l’antipsychiatrie anglo-saxonne de David Cooper et Ronald Laing : si l’antipsychiatrie britannique a eu le mérite de contester l’oppression asilaire, elle a parfois versé dans une idéalisation mystique de la folie comme pur voyage initiatique, niant la réalité tragique de la souffrance psychopathologique que la psychothérapie institutionnelle a toujours pris soin de ne jamais banaliser.

11.3 L’impact sur les sciences de l’éducation et le travail social

L’héritage de Tosquelles et d’Oury ne s’est pas limité au champ de la pathologie mentale : il a révolutionné les sciences de l’éducation et le travail social à travers une aventure fraternelle d’une extraordinaire fécondité : la création de la « pédagogie institutionnelle » par Fernand Oury, le frère cadet de Jean Oury.

Instituteur d’école primaire en banlieue parisienne populaire, militant de la pédagogie Freinet dont il dénonce le romantisme pastoral inadapté au milieu urbain dur des grands ensembles, Fernand Oury se tourne vers son aîné Jean et vers François Tosquelles pour réinventer sa pratique de classe. Avec la complicité de la pédagogue Aïda Vasquez, Fernand Oury importe au cœur de l’école publique les outils mêmes de la psychothérapie institutionnelle, forgeant le diptyque célèbre : « Pour éduquer les enfants, il faut soigner l’institution scolaire ». Les concepts bordiers sont transposés avec une virtuosité magistrale dans l’espace de la classe d’école.

Le Club thérapeutique se métamorphose en « Conseil de coopérative de classe », instance démocratique hebdomadaire où les élèves, sous la présidence tournante de l’un d’entre eux, règlent leurs conflits, votent les lois de la vie commune, attribuent les responsabilités rotatives (effacer le tableau, arroser les plantes, distribuer les cahiers) et débattent des projets pédagogiques. La Grille bordière devient le tableau mural des responsabilités et des métiers de classe. L’accueil des bribes de parole et de l’infra-ordinaire s’incarne dans le « Quoi de neuf ? », rituel matinal où chaque enfant peut venir déposer au tableau, devant le regard bienveillant de ses pairs, un événement intime, une joie familiale ou une angoisse qui l’empêche de se concentrer sur les leçons d’arithmétique. Fernand Oury y adjoint le système révolutionnaire des « ceintures » d’apprentissage (inspiré du judo), permettant à chaque écolier d’évoluer à son rythme propre sans l’humiliation des notes chiffrées punitives.

Parallèlement, la psychothérapie institutionnelle a refondé les bases éthiques et méthodologiques du « travail social » contemporain. L’analyse des pratiques (les groupes Balint institutionnels), devenue aujourd’hui une exigence déontologique indispensable pour les travailleurs sociaux, les éducateurs de rue et les médiateurs en milieu de grande exclusion, puise ses racines directes dans la réunion de constellation d’Oury. Traiter la précarité extrême, le sans-abrisme ou la déshérence sociale ne peut s’effectuer par une simple distribution de secours caritatifs condescendants : cela requiert de concevoir un milieu d’hospitalité, d’accorder l’ambiance des foyers d’hébergement et de restaurer le sujet en grande détresse dans sa citoyenneté pleine et entière par la médiation de structures d’autogestion collective.

12. Actualité et pertinence clinique de Tosquelles et Oury au XXIe siècle

12.1 Repenser la clinique du sujet face aux diagnostics normatifs

À l’orée du premier quart du XXIe siècle, la pensée de François Tosquelles et de Jean Oury ne relève pas d’une pieuse mémoire d’anciens combattants de la liberté asilaire ; elle constitue une urgence clinique, philosophique et politique absolue face au désastre contemporain de la normalisation psychopathologique. À l’heure où les classifications nosographiques rigides, standardisées et déshumanisées de type DSM découpent l’angoisse humaine en « troubles » comportementaux quantifiables, cochant des cases de symptômes aseptisés de tout contexte existentiel, la psychothérapie institutionnelle oppose une résistance épistémologique radicale.

L’héritage tosquellien et bordier rappelle avec une force implacable que le délire d’un psychotique n’est pas un bégaiement aberrant du système nerveux central ou une erreur logique à corriger par du reconditionnement mental. Le délire constitue la « tentative de guérison » du sujet, l’effort poignant et héroïque d’un être confronté au gouffre de la non-existence pour se rebâtir un monde habitable avec les matériaux du signifiant. Réduire cette énigme à un dérèglement de la sérotonine ou de la dopamine constitue une forfaiture morale qui disqualifie l’humanité du praticien. Soigner la folie exige de réhabiliter sans trembler une « clinique du sujet », une clinique de l’écoute inconditionnelle de la parole singulière, là où la voix la plus déchirée est reçue avec le même respect sacré que le verbe des plus grands poètes.

Cette posture invite à restaurer l’éthique de la parole au cœur de la consultation contemporaine, contre la dictature du temps médical chronométré. Elle enjoint au psychiatre de s’émanciper du rôle de censeur ou d’ingénieur du comportement pour retrouver sa vocation d’« artisan de la rencontre ». Face aux nouvelles formes de catégorisation normative qui pullulent aujourd’hui – prolifération des diagnostics d’enfants « TDAH », étiquetage généralisé de « bipolaires » ou de « borderlines » distribués comme des anathèmes statistiques –, la référence à Oury enseigne qu’aucun être ne saurait être réduit à une étiquette nosologique, et que la tâche du soignant est d’ouvrir des espaces symboliques où le sujet peut advenir par-delà son diagnostic.

Enfin, cette approche sauvegarde la dimension fondamentalement tragique, existentielle et métaphysique de la condition humaine. La souffrance psychique, la mélancolie, le doute paranoïaque et la terreur schizophrénique ne sont pas des anomalies techniques à éradiquer par une hygiène sociale totalitaire ; elles sont la face obscure et bouleversante de notre liberté de parlêtres. En réaffirmant avec phénoménologie que la folie est une possibilité constitutive de l’esprit humain, Tosquelles et Oury délivrent la psychiatrie du carcan policier pour la hisser au rang d’une poétique de l’hospitalité universelle.

12.2 L’apport de l’institutionnel face aux nouvelles détresses collectives

Loin d’être circonscrite à l’enceinte de l’hôpital psychiatrique traditionnel, la grille d’analyse forgée par la psychothérapie et l’analyse institutionnelles s’avère d’une extraordinaire pertinence pour décrypter et soigner les « nouvelles détresses collectives » qui ravagent la société hypermoderne. L’organisation contemporaine du travail, régie par la concurrence sauvage de tous contre tous, le culte managérial de la performance individuelle, l’évaluation numérique permanente et la précarisation délibérée des collectifs solidaires, fabrique une épidémie industrielle de souffrances au travail, de burn-out, de harcèlement moral institutionnalisé et de suicides sur le lieu d’exercice professionnel.

Pour la psychothérapie institutionnelle, ces pathologies contemporaines ne sont pas des faiblesses psychologiques individuelles de salariés « non résilients » ; elles sont les symptômes directs de l’aliénation institutionnelle d’entreprises et d’administrations devenues profondément perverses et pathogènes. Lorsque les lieux de délibération collective disparaissent, lorsque le travail réel est écrasé sous des protocoles de reporting absurdes et que la parole libre est criminalisée comme une marque d’insoumission, les collectifs humains explosent dans la paranoïa, le cynisme défensif et la détresse somatique. Soigner le travail exige précisément d’appliquer les principes tosquelliens : soigner l’organisation, restaurer des espaces transversaux d’auto-analyse des pratiques, réhabiliter la démocratie de la présence et permettre aux travailleurs de réinstituer ensemble les finalités humaines de leur métier.

Ce constat s’applique avec une urgence déchirante aux institutions médico-sociales, éducatives et hospitalières elles-mêmes, aujourd’hui ravagées par le désarroi éthique de leurs personnels. Les infirmiers, les éducateurs, les médecins et les assistants sociaux sont pris en étau entre leur vocation humaniste de prendre soin d’autrui et les injonctions gestionnaires destructrices qui leur ordonnent de maltraiter les usagers au nom de l’équilibre budgétaire. Cette contradiction insurmontable génère une culpabilité dévastatrice et une désagrégation des équipes soignantes.

Face à ce naufrage éthique, les concepts d’Oury et de Tosquelles fournissent les instruments d’une revitalisation militante indispensable. Il s’agit d’engager le « soin des collectifs soignants eux-mêmes ». Les équipes doivent réapprendre à faire institution ensemble, à réclamer des espaces de parole protégés, à fonder des clubs thérapeutiques d’autogestion interne au sein des EHPAD ou des foyers d’accueil, et à faire front commun contre l’oppression technocratique. En redevenant des lieux d’élaboration collective et d’amitié politique, les structures médico-sociales peuvent redevenir des foyers d’émancipation capables d’accueillir la vulnérabilité sans sombrer dans la maltraitance systémique.

12.3 Le manifeste pour une psychiatrie désaliénante et créatrice

À l’heure des bilans et des recommencements, l’épopée de Saint-Alban et de La Borde résonne comme un flamboyant « manifeste pour une psychiatrie désaliénante et créatrice ». L’héritage d’Auguste Forestier sculptant ses monstres de bois à Saint-Alban, des toiles peintes par les pensionnaires de La Borde et de la poésie d’Éluard témoigne de ce que la rencontre avec la folie, lorsqu’elle est accueillie dans la dignité, est une source inépuisable d’invention artistique et de transcendance humaine. L’Art Brut, dont la psychothérapie institutionnelle a été l’humus fécond, n’est pas une simple curiosité muséale : il est la preuve éclatante que la créativité constitue l’antidote ultime à la désintégration psychique.

Cette aventure humaine nous lègue l’affirmation politique non négociable de ce que doit être l’hôpital de la folie : un sanctuaire d’inconditionnelle liberté, une cité ouverte où la différence la plus radicale trouve un toit, une table dressée et une oreille attentive sans jamais être soumise à la menace de la ségrégation ou de la normalisation punitive. L’asile, au sens le plus noble et le plus saint du terme, doit être reconquis contre les prisons contemporaines de l’esprit que sont devenus les pavillons fermés sous vidéosurveillance. Faire de l’hôpital un lieu d’hospitalité pure constitue la mesure exacte de la santé morale d’une civilisation.

Ce combat exige une refondation militante et philosophique intégrale des métiers du soin psychique. Être psychiatre, psychologue ou infirmier ne peut se concevoir comme l’exécution zélée de directives ministérielles ou la distribution robotisée de molécules chimiques brevetées. C’est un apostolat laïque, une discipline éthique et politique exigeant une culture sans cesse renouvelée de la philosophie, de la poésie, de la psychanalyse et de la théorie sociale. C’est le courage de se tenir aux côtés des fous pour défendre leur parole insurgée contre toutes les formes d’arraisonnement technocratique de notre époque marchande.

En guise d’injonction pour les générations soignantes présentes et futures, la formule lapidaire et sublime de François Tosquelles continue de briller au firmament de la pensée clinique contemporaine : « Soigner les malades sans soigner l’institution est une folie ». Que cette maxime reste notre boussole indéracinable, afin que jamais ne s’éteigne la flamme de cette psychiatrie libre, poétique et subversive, vouée corps et âme à la dé-aliénation universelle de l’être humain.

Références

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  • Binswanger, L. (1971). Introduction à l’analyse existentielle (trad. J. Verdeaux & R. Kuhn). Paris : Éditions de Minuit.
  • Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie (Tome 1) : L’Anti-Œdipe. Paris : Éditions de Minuit. https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-L_Anti_%C5%92dipe-1996-1-1-0-1.html
  • Guattari, F. (1972). Psychanalyse et transversalité : Essais d’analyse institutionnelle. Paris : François Maspero (rééd. Éditions La Découverte, 2003).
  • Lacan, J. (1975). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (Thèse de doctorat en médecine soutenue en 1932). Paris : Éditions du Seuil.
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  • Maldiney, H. (1973). Regard, parole, espace. Lausanne : L’Âge d’Homme.
  • Mannoni, M. (1970). Le psychiatre, son « fou » et la psychanalyse. Paris : Éditions du Seuil.
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  • Oury, F., & Vasquez, A. (1967). Vers une pédagogie institutionnelle. Paris : François Maspero.
  • Oury, J. (1986). Le Collectif : Le Séminaire de Sainte-Anne. Nérac : Éditions du Scarabée (rééd. Éditions Champ Social, 2005). https://champsocial.com/book-le_collectif,175.html
  • Oury, J. (1989). Création et schizophrénie. Paris : Éditions Galilée.
  • Oury, J. (2001). Préalables à toute clinique des psychoses : Dialogue avec François Deprez. Paris : Éditions Érès. https://www.cairn.info/prealables-a-toute-clinique-des-psychoses–9782865866755.htm
  • Tosquelles, F. (1966). Pédagogie institutionnelle : L’éducation des débiles mentaux. Paris : Éditions du Scarabée.
  • Tosquelles, F. (1984). Le Travail thérapeutique en psychiatrie. Paris : Éditions du Scarabée (rééd. Éditions Érès, 2009). https://www.cairn.info/le-travail-therapeutique-en-psychiatrie–9782749210285.htm
  • Tosquelles, F. (1992). De la personne au groupe : À propos des équipes de soins. Toulouse : Éditions Érès. https://www.cairn.info/de-la-personne-au-groupe–9782865863587.htm
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Looti, M. (2026, septembre 23). Analyse institutionnelle / Psychothérapie institutionnelle – François Tosquelles & Jean Oury. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/theories/analyse-institutionnelle-psychotherapie-institutionnelle-tosquelles-oury/
Looti, Mohammed. “Analyse institutionnelle / Psychothérapie institutionnelle – François Tosquelles & Jean Oury.” Base de données de psychologie en français, 23 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/theories/analyse-institutionnelle-psychotherapie-institutionnelle-tosquelles-oury/.
Looti, Mohammed. “Analyse institutionnelle / Psychothérapie institutionnelle – François Tosquelles & Jean Oury.” Base de données de psychologie en français. septembre 23, 2026. https://fr.arabpsychology.com/theories/analyse-institutionnelle-psychotherapie-institutionnelle-tosquelles-oury/.