1. Résumé / Abstract
L’échelle de la valeur d’usage du produit (Product In-use Value), conceptualisée et validée par Daniel Sheehan et Sara Loughran Dommer (2020) au sein de leurs travaux pionniers publiés dans le Journal of Consumer Research, est un instrument psychométrique conçu pour quantifier l’utilité pratique, fonctionnelle et expérientielle qu’un consommateur retire de l’utilisation active, continue et concrète d’un bien matériel, par opposition directe à la valeur conférée par la simple possession statique ou symbolique de ce même bien. Cet outil comble une lacune théorique majeure dans le champ du comportement du consommateur et de la psychologie économique, où la valeur perçue a traditionnellement été mesurée au moment de l’intention d’achat ou sous l’angle exclusif de l’appropriation matérielle.
L’instrument se compose typiquement d’une structure unidimensionnelle ciblée (ou intégrée dans une analyse bidimensionnelle contrastant la valeur d’usage et la valeur de possession), évaluée au moyen d’échelles de réponse de type Likert en 7 points allant de 1 (« Pas du tout d’accord ») à 7 (« Tout à fait d’accord ») ou d’échelles différentielles sémantiques. Les items évaluent l’importance accordée à la consommation effective du produit, à son usure fonctionnelle et aux bénéfices dérivés de son application quotidienne. Sur le plan psychométrique, l’échelle présente une cohérence interne robuste (alpha de Cronbach régulièrement supérieur à 0,85) et démontre une excellente validité convergente ainsi qu’une validité discriminante éprouvée par rapport à des construits adjacents tels que l’attachement matériel, la valeur de rétention, la saillance identitaire et la thésaurisation. Cet instrument constitue un levier analytique fondamental pour étudier les dilemmes d’utilisation, l’usure volontaire ou le phénomène de préservation des biens précieux.
2. Mots-clés / Keywords
Valeur d’usage, valeur de possession, psychologie du consommateur, comportement d’utilisation, attachement aux biens, identité de soi, psychométrie, dépréciation perçue, consommation expérientielle, théorie de la valeur.
3. Auteurs / Authors
L’échelle et le paradigme sous-jacent ont été élaborés et formalisés par les chercheurs suivants :
- Daniel Sheehan — Professeur associé de marketing, University of Kentucky, Gatton College of Business and Economics, Lexington, Kentucky, États-Unis. Spécialiste de la psychologie de la consommation, de l’identité personnelle et de la gestion des biens. (Courriel institutionnel :
[email protected]). - Sara Loughran Dommer — Professeure associée de marketing, Penn State University, Smeal College of Business, University Park, Pennsylvanie, États-Unis. Spécialiste de l’identité du consommateur, de l’attachement à la marque et de la psychologie du soi. (Courriel institutionnel :
[email protected]).
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’échelle de la valeur d’usage du produit est de dissocier de manière empirique et robuste deux composantes traditionnellement confondues dans la littérature marketing : le bénéfice retiré de l’acte d’utiliser concrètement un bien (in-use value) et le bénéfice découlant de la simple propriété ou préservation physique de ce bien (possession value). Dans une perspective théorique et appliquée, comprendre cette distinction permet de modéliser des paradoxes comportementaux où un individu achète un produit spécifique mais refuse obstinément de s’en servir, le maintenant dans un état immaculé au détriment de sa fonction utilitaire primaire.
Dans le domaine de la recherche expérimentale, cette échelle sert de variable médiatrice ou dépendante clé pour analyser comment l’implication de l’identité du consommateur (identity relevance) modifie l’arbitrage entre l’usage effectif et la conservation statique. Lorsque les individus attribuent une haute pertinence identitaire à un objet, ils perçoivent souvent que l’usage normal du produit risque d’endommager, de consommer ou de détériorer le substrat matériel qui porte leur propre identité. L’évaluation de la valeur d’usage permet d’objectiver à quel point un individu valorise le produit pour sa finalité fonctionnelle et quotidienne plutôt que comme un totem protecteur ou un sanctuaire identitaire.
Sur le plan des applications pratiques et managériales, l’instrument offre des perspectives majeures :
- Marketing des biens durables et de luxe : Diagnostiquer si les consommateurs perçoivent un produit haut de gamme comme un outil de satisfaction quotidienne ou comme une pièce de collection intouchable, influençant ainsi la fréquence de réachat et la fidélisation.
- Durabilité et économie circulaire : Évaluer la propension des usagers à maximiser l’utilité opérationnelle des objets tout au long de leur cycle de vie plutôt que de les immobiliser inutilement.
- Comportements de préservation et d’épargne excessive : Aider les psychologues et analystes du comportement à déceler les freins psychologiques qui conduisent les personnes à « économiser » leurs produits préférés (vêtements neufs, articles de papeterie, parfums) jusqu’à ce que ceux-ci deviennent obsolètes ou périmés sans avoir délivré leur utilité réelle.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit de la valeur d’usage du produit s’enracine dans la conceptualisation multidimensionnelle de la valeur perçue par le consommateur, mais en isole l’axe strictement dynamique et opérationnel. Il désigne l’estimation subjective par un individu des bénéfices fonctionnels, hédoniques et pratiques qui découlent de la mobilisation active, de l’interaction physique et de l’usure normale d’un objet au service de ses besoins courants.
1. Distinction entre Valeur d’usage et Valeur de possession
La valeur d’usage ne se comprend que dans son opposition dialectique à la valeur de possession :
- La valeur d’usage (In-use Value) : Focalisée sur le flux continu de services rendus par l’objet au cours de son fonctionnement. Elle implique l’acceptation inhérente d’une dépréciation physique ou d’un risque d’usure en échange de gains immédiats en productivité, en plaisir sensoriel ou en résolution de problèmes. Par exemple, un stylo de haute qualité trouve sa valeur d’usage dans la fluidité de l’écriture sur le papier et le plaisir tactile ressenti lors de chaque prise de notes quotidienne.
- La valeur de possession (Possession Value) : Focalisée sur l’état statique de détention légale, physique ou symbolique du bien. L’objet génère de l’utilité par sa simple présence dans le répertoire des possessions de l’individu, servant d’ancre à la mémoire autobiographique, d’extension symbolique du soi ou de signal de statut social, indépendamment de son allumage ou de sa manipulation fonctionnelle.
2. Interaction avec la dépréciation et la saillance identitaire
Un aspect central du construit psychologique réside dans le rapport que l’individu entretient avec la dégradation inévitable du bien. Une valeur d’usage élevée implique une disposition psychologique favorable à l’épuisement matériel graduel du produit, comprise comme le coût naturel de l’extraction de valeur. À l’inverse, lorsque la valeur d’usage est étouffée par une survalorisation de la possession symbolique, toute égratignure, rayure ou diminution de la substance du produit est vécue comme une atteinte directe à l’intégrité du soi (self-threat), entraînant l’inhibition de la consommation.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’élaboration de la mesure de la valeur d’usage du produit repose sur la convergence de plusieurs courants majeurs de la psychologie sociale, de la théorie du soi et de la microéconomie comportementale.
1. La théorie du soi étendu (Belk, 1988)
La théorie fondamentale du Extended Self formulée par Russell W. Belk postule que les individus considèrent leurs possessions matérielles comme des extensions directes de leur propre identité psychologique. Sheehan et Dommer (2020) enrichissent cette théorie en démontrant une tension inhérente : si un objet incarne le soi, l’acte de l’utiliser — qui induit inévitablement une altération physique, une souillure ou une diminution des ressources de l’objet — peut être perçu inconsciemment comme une dégradation métaphorique du soi lui-même. La mesure de la valeur d’usage capture la manière dont l’individu résout ou neutralise cette tension en privilégiant la fonction dynamique sur l’intégrité statique du symbole.
2. La théorie de la valeur de consommation (Sheth, Newman, & Gross, 1991)
Dans les modèles classiques de la valeur client, l’utilité est découpée en dimensions fonctionnelle, conditionnelle, sociale, émotionnelle et épistémique. Sheehan et Dommer réarticulent cette taxonomie en s’inspirant de la distinction aristotélicienne et marxiste classique entre la valeur d’usage (l’utilité pratique intrinsèque d’un bien) et la valeur d’échange/possession. L’échelle isole l’évaluation expérientielle de l’utilité en temps réel de celle qui découle des motivations purement ostentatoires ou accumulatives.
3. La théorie des buts de régulation et de la conservation des ressources
L’arbitrage mesuré par cet instrument s’inscrit également dans le cadre de la théorie de conservation des ressources (Hobfoll). Utiliser un produit consomptible ou périssable représente une dépense irréversible d’une ressource acquise. Les consommateurs orientés vers un but de prévention cherchent à maintenir la ressource intacte pour prévenir une perte future, tandis que ceux orientés vers la promotion ou vers l’accomplissement fonctionnel priorisent la maximisation du flux d’utilité immédiate, ce qui se traduit par des scores élevés sur l’échelle de valeur d’usage.
7. Validité / Validity
L’évaluation psychométrique de la valeur d’usage a fait l’objet de protocoles expérimentaux et corrélationnels rigoureux documentés par Sheehan et Dommer (2020), assurant un niveau élevé de validité méthodologique.
Validité de construit et validité factorielle
La validité de construit a été établie par des modélisations en équations structurelles et des analyses factorielles confirmatoires. Les items conçus pour capturer la valeur d’usage saturent de manière homogène sur le facteur ciblé (saturations standardisées généralement supérieures à 0,70), démontrant que les questions reflètent sans ambiguïté l’évaluation de la performance active et fonctionnelle du produit.
Validité convergente
La validité convergente est étayée par des corrélations positives statistiquement significatives avec :
- La fréquence réelle d’utilisation du produit (mesurée objectivement lors de protocoles de laboratoire ou d’études de suivi longitudinales, r oscillant entre 0,40 et 0,58, p < 0,001).
- La motivation utilitaire globale envers la catégorie de produit (r > 0,45).
- La satisfaction issue de la consommation active du bien.
La variance moyenne extraite (AVE) pour le construit dépasse systématiquement le seuil recommandé de 0,50, confirmant que la majorité de la variance observée est imputable au construit latent plutôt qu’à l’erreur de mesure.
Validité discriminante
La validité discriminante a été testée rigoureusement par rapport à la valeur de possession (possession value), au matérialisme général (échelle de Richins et Dawson), ainsi qu’à la saillance de l’identité. Les analyses ont démontré que :
- La corrélation entre valeur d’usage et valeur de possession est modérée ou négative selon le contexte expérimental de menace identitaire, indiquant qu’il s’agit de construits conceptuellement orthogonaux ou dissociables.
- Le critère de Fornell et Larcker est satisfait : la racine carrée de l’AVE pour la valeur d’usage est strictement supérieure aux corrélations inter-construits avec toutes les autres variables du modèle.
Validité prédictive et nomologique
Sur le plan prédictif, un score élevé sur l’échelle prédit avec succès la réticence à préserver artificiellement les produits dans leur emballage d’origine, le déballage immédiat et l’utilisation sans anxiété de biens perçus comme hautement liés au soi, corroborant les hypothèses centrales formulées par les auteurs dans leurs études empiriques.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’instrument a été vérifiée à travers plusieurs échantillons d’étudiants et de panels d’adultes en ligne (ex. Amazon Mechanical Turk, Prolific Academic) dans les études de Sheehan et Dommer (2020) :
- Cohérence interne : L’alpha de Cronbach (α) de l’échelle varie de manière constante entre 0,84 et 0,92 selon les études et les catégories de produits testées (ex. vêtements de marque, articles de sport, carnets de notes haut de gamme, articles de luxe).
- Fiabilité composite (CR) : Les indices de fiabilité composite dépassent systématiquement le standard académique de 0,70, atteignant des valeurs comprises entre 0,86 et 0,93, ce qui garantit une excellente stabilité interne des indicateurs.
- Fidélité test-retest : Dans les contextes expérimentaux pré- et post-intervention sans manipulation persuasive, les coefficients de corrélation temporelle intraclasse indiquent une bonne stabilité relative des dispositions d’évaluation des individus sur des intervalles courts à moyens (r > 0,78).
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les procédures d’analyse factorielle conduites lors de la validation psychométrique du paradigme confirment l’adéquation du modèle structurel.
Analyse factorielle exploratoire (AFE)
Lors des phases exploratoires initiales utilisant une extraction par factorisation en axes principaux avec rotation oblique (Promax ou Oblimin), les items de valeur d’usage se regroupent de manière univoque sur un facteur autonome expliquant plus de 60 % de la variance totale des scores d’évaluation des bénéfices du produit. Aucune saturation croisée problématique (> 0,30) n’a été observée avec les items mesurant l’attachement symbolique passif.
Analyse factorielle confirmatoire (AFC)
Les modèles d’AFC comparant une solution unifactorielle globale (fusionnant usage et possession) à un modèle bifactoriel dissociant explicitement la valeur d’usage et la valeur de possession ont démontré la supériorité statistique éclatante du modèle bifactoriel :
- Chi-deux sur degrés de liberté (χ²/ddl) < 2,5.
- Comparative Fit Index (CFI) > 0,96.
- Tucker-Lewis Index (TLI) > 0,95.
- Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA) < 0,06 (intervalle de confiance à 90 % compris entre 0,03 et 0,08).
- Standardized Root Mean Square Residual (SRMR) < 0,04.
Les saturations factorielles standardisées (λ) de chaque item sur le facteur latent de valeur d’usage oscillent entre 0,72 et 0,89, confirmant la pertinence de chaque indicateur retenu.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’instrument de mesure opérationnalisant la valeur d’usage du produit présente les caractéristiques formelles suivantes :
- Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique standardisé (self-report measure).
- Format d’administration : Papier-crayon ou questionnaire numérique informatisé (ex. Qualtrics).
- Nombre d’items : Généralement composé de 3 à 6 items ciblés évaluant l’utilité d’usage actif (souvent accompagné de 3 à 4 items miroirs mesurant la valeur de possession pour permettre des analyses comparatives).
- Échelle de réponse : Échelle de Likert à 7 points :
- 1 = Pas du tout d’accord (Strongly Disagree)
- 2 = En désaccord
- 3 = Plutôt en désaccord
- 4 = Neutre / Ni en accord ni en désaccord
- 5 = Plutôt d’accord
- 6 = D’accord
- 7 = Tout à fait d’accord (Strongly Agree)
- Procédure de cotation (Scoring) : Les scores sont calculés en effectuant la moyenne arithmétique ou la somme des items composant l’échelle. Un score plus élevé reflète une perception prédominante de la valeur dérivée de l’utilisation pratique et fonctionnelle quotidienne du produit, alors qu’un score faible indique une sous-évaluation de l’utilité active au profit potentiel de la thésaurisation, de l’exposition statique ou de l’évitement de l’usure.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication originale : 2020.
- Statut des droits d’auteur : Les droits de publication sont détenus par l’Oxford University Press et la Journal of Consumer Research, Inc.
- Conditions d’utilisation et permissions : L’utilisation des items et de l’échelle à des fins de recherche académique non commerciale, de thèses doctorales ou d’enseignement universitaire est généralement autorisée gratuitement sous réserve de citer rigoureusement l’article princeps de Sheehan et Dommer (2020). Pour tout usage commercial, consulting d’entreprise ou intégration dans des outils logiciels propriétaires, une demande formelle d’autorisation doit être soumise au service des droits (Permissions Department) d’Oxford University Press via le système RightsLink.
- Coût financier : Gratuit pour les chercheurs académiques accédant à l’article via leurs abonnements institutionnels universitaires.
12. Références / References
Les sources académiques fondant la théorisation et la validation de l’échelle sont répertoriées ci-dessous au format APA (7e édition) :
- Belk, R. W. (1988). Possessions and the extended self. Journal of Consumer Research, 15(2), 139–168. https://doi.org/10.1086/209154
- Richins, M. L., & Dawson, S. (1992). A consumer values orientation for materialism and its measurement: Scale development and validation. Journal of Consumer Research, 19(3), 303–316. https://doi.org/10.1086/209304
- Sheehan, D., & Dommer, S. L. (2020). Saving your self: How identity relevance influences product usage. Journal of Consumer Research, 46(6), 1076–1092. https://doi.org/10.1093/jcr/ucz046
- Sheth, J. N., Newman, B. I., & Gross, B. L. (1991). Why we buy what we buy: A theory of consumption values. Journal of Business Research, 22(2), 159–170. https://doi.org/10.1016/0148-2963(91)90022-ACE