1. Résumé / Abstract
L’échelle d’Utilisation Simultanée de Médias Multiples (Simultaneous Multi-Media Usage, ou SMMU) est un instrument psychométrique bref développé initialement par Claire M. Segijn, Hilde A. M. Voorveld et Edith G. Smit en 2016. Conçue au sein de la recherche sur la communication et la psychologie des médias, cette échelle opérationnalise l’intensité avec laquelle un individu utilise au moins deux dispositifs médiatiques de manière conjointe et simultanée au cours d’une situation temporelle délimitée, par opposition à une consultation séquentielle ou alternée. L’instrument a été adapté des travaux pionniers de recherche en systèmes d’information menés par Adler et Benbunan-Fich (2012) sur le multitâche informatique.
Composée de trois items formulés sous la forme d’affirmations auto-rapportées, l’échelle SMMU repose sur une échelle de réponse de type Likert en 7 points allant de 1 (« complètement en désaccord ») à 7 (« complètement d’accord »). Les formulations évaluent précisément le degré de simultanéité perçue dans l’exposition médiatique, notamment dans le paradigme du « multiscreening » (par exemple, l’interaction conjointe avec un téléviseur et une tablette tactile). L’item 3 fait l’objet d’un codage inversé afin de garantir la vigilance métrologique du répondant et d’éviter les biais d’acquiescement. Validée initialement auprès d’une cohorte de 182 étudiants de premier cycle à l’Université d’Amsterdam, l’échelle a démontré une cohérence interne satisfaisante avec un coefficient alpha de Cronbach (α) de 0,81 et une structure unidimensionnelle claire. L’instrument constitue un outil méthodologique robuste pour isoler l’effet spécifique du multitâche simultané sur les ressources cognitives, la mémorisation publicitaire et le traitement de l’information.
2. Mots-clés / Keywords
Utilisation simultanée de médias multiples, SMMU, multiscreening, multitâche médiatique, attention divisée, charge cognitive, psychologie des médias, psychométrie, double écran, traitement de l’information, mémoire de travail.
3. Auteurs / Authors
L’échelle SMMU a été développée et validée par une équipe de chercheuses affiliées à l’École de recherche en communication d’Amsterdam (Amsterdam School of Communication Research – ASCoR), au sein de la Faculté des sciences sociales et comportementales de l’Université d’Amsterdam (Pays-Bas) :
- Claire M. Segijn, Ph.D. : Professeure associée en communication publicitaire à la Hubbard School of Journalism and Mass Communication, University of Minnesota Twin Cities, États-Unis (auparavant doctorante et chercheuse à l’ASCoR, Université d’Amsterdam). Domaines d’expertise : multitâche médiatique, effets publicitaires, multi-écrans, attention du consommateur. Contact : [email protected].
- Hilde A. M. Voorveld, Ph.D. : Professeure de communication persuasive à l’ASCoR, Université d’Amsterdam. Spécialiste des stratégies cross-médias, de l’engagement numérique et des technologies interactives. Contact : [email protected].
- Edith G. Smit, Ph.D. : Professeure émérite en communication des médias à l’ASCoR, Université d’Amsterdam. Directrice de recherche émérite sur l’efficacité publicitaire et la réception médiatique. Contact : [email protected].
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’échelle SMMU est de quantifier avec précision la nature simultanée (plutôt que séquentielle) de l’exposition à plusieurs flux médiatiques concurrents lors d’un épisode d’exposition défini. Dans le paysage numérique contemporain, les individus sont fréquemment exposés à une multitude d’écrans opérant de concert. Cependant, la littérature psychologique distingue conceptuellement deux modes opératoires distincts du multitâche : le multitâche séquentiel (l’individu passe alternativement d’un écran à un autre, interrompant une tâche pour en reprendre une autre) et le multitâche simultané (l’attention et les entrées sensorielles sont mobilisées en parallèle au cours d’une même fenêtre temporelle).
Bien que des instruments rétrospectifs généraux existent, tels que le Media Multitasking Index (MMI) développé par Ophir, Nass et Wagner (2009), ces derniers mesurent une propension comportementale globale ou un trait stable d’utilisation médiatique dans la vie quotidienne. En revanche, ils échouent à mesurer l’intensité effective du comportement au cours d’un protocole expérimental précis ou d’une situation délimitée dans le temps. L’échelle SMMU comble cette lacune méthodologique en servant de mesure de manipulation ou de contrôle direct (manipulation check) dans les paradigmes expérimentaux portant sur le multiscreening.
Sur le plan de la recherche fondamentale et appliquée, l’échelle permet :
- D’évaluer dans quelle mesure les participants respectent une consigne expérimentale d’utilisation simultanée versus séquentielle ;
- D’analyser l’impact de la simultanéité sur l’allocation des ressources attentionnelles et sur la charge cognitive ressentie ;
- D’étudier les défaillances mnésiques (rappel libre, reconnaissance assistée) relatives aux stimuli diffusés sur l’écran primaire (par exemple, un téléviseur) et sur l’écran secondaire (une tablette ou un smartphone) ;
- D’offrir aux psychologues du travail et ergonomes un moyen rapide d’évaluer le comportement de consultation simultanée dans les environnements de travail multitâches.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit psychologique mesuré par l’échelle SMMU est la simultanéité de l’utilisation de médias multiples (Simultaneous Multi-Media Usage). Ce construit se situe au carrefour de la psychologie cognitive, de la psychologie ergonomique et des sciences de la communication.
Pour appréhender ce construit, il convient de le différencier rigoureusement de plusieurs concepts connexes :
- Multitâche séquentiel vs simultané : Selon la théorie opérationnelle d’Adler et Benbunan-Fich (2012), le multitâche séquentiel implique une alternance temporelle distincte avec des interruptions discrètes (task-switching). L’individu consacre un bloc de temps à une tâche A, puis commute vers une tâche B. Le multitâche simultané, à l’inverse, correspond à un chevauchement temporel direct (concurrent processing) où l’utilisateur tente de traiter de manière synchrone les flux d’informations provenant des deux sources. L’échelle SMMU évalue le pôle simultané de ce continuum.
- Multiscreening : Pratique comportementale consistant à utiliser au moins deux écrans dans le même intervalle temporel. Le multiscreening peut être passif (regarder la télévision tout en recevant des notifications sporadiques sur un téléphone) ou actif et interdépendant (commenter sur les réseaux sociaux en direct un événement télévisé). L’échelle SMMU capte l’aspect phénoménologique de la contemporanéité du traitement de ces flux visuels et auditifs.
- Attention divisée et fragmentation attentionnelle : Le construit opérationnalisé par l’instrument ne mesure pas la capacité d’attention résiduelle en tant que trait cognitif, mais bien l’état comportemental et perceptif d’engagement attentionnel concurrent envers plusieurs dispositifs.
L’échelle est conçue comme un construit unidimensionnel. Les trois items convergent vers l’évaluation de cette perception subjective de concomitance : deux items formulés positivement interrogent la simultanéité perçue (« en même temps », « simultanément plutôt que séquentiellement »), tandis qu’un item négatif (« l’un après l’autre ») ancre l’extrémité opposée du spectre dimensionnel.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’élaboration de l’échelle SMMU repose sur plusieurs cadres théoriques majeurs de la psychologie cognitive et de la communication de masse :
6.1. Le modèle à capacité limitée du traitement des messages médiatiques motivés (LC4MP)
Formulé par Annie Lang (2000), le modèle Limited Capacity Model of Motivated Mediated Message Processing (LC4MP) postule que les individus disposent d’un volume fini de ressources de traitement cognitif. L’encodage, le stockage et la récupération des informations médiatiques sont en concurrence constante pour ces ressources limitées. Lorsque deux médias sont consommés de manière simultanée (télévision et tablette), les demandes de ressources computationnelles dépassent la capacité globale disponible (cognitive overload). L’échelle SMMU permet d’indexer précisément le niveau auquel cette contrainte de traitement simultané est activée chez le sujet.
6.2. La théorie de la cognition entrelacée (Threaded Cognition)
Développée par Salvucci et Taatgen (2008), la théorie de la cognition entrelacée (Threaded Cognition Theory) décrit comment de multiples flux de traitement cognitif peuvent s’exécuter en parallèle à condition qu’ils ne sollicitent pas simultanément le même processeur cognitif, perceptif ou moteur. Dans le cas du multiscreening, les deux médias sollicitent fréquemment les mêmes canaux visuels (fovéaux) et les mêmes boucles phonologiques. Dès lors, le traitement « simultané » rapporté par l’échelle reflète souvent un entrelacement extrêmement rapide de micro-tâches, générant un coût de commutation (switch cost) documenté en psychologie expérimentale.
6.3. Le modèle de multitâche informatique d’Adler et Benbunan-Fich (2012)
Sur le plan strictement opérationnel, l’échelle SMMU est une adaptation directe du cadre posé par Rachel Adler et Raquel Benbunan-Fich (2012). Ces auteures ont modélisé le multitâche informatique le long d’un axe d’organisation temporelle : séquentiel, entrelacé et simultané. Segijn et ses collègues ont transposé cette conceptualisation au contexte de la réception médiatique multi-écrans pour mesurer la perception subjective de la simultanéité opérationnelle.
7. Validité / Validity
Les propriétés de validité de l’échelle SMMU ont été documentées empiriquement dans l’étude fondatrice de Segijn, Voorveld et Smit (2016) :
7.1. Validité de construit et validité de manipulation
Dans l’expérience princeps menée auprès de 182 participants, l’échelle a été utilisée comme vérification de manipulation (manipulation check). Les participants étaient assignés aléatoirement à différentes conditions expérimentales d’exposition médiatique (par exemple : utilisation simultanée d’une télévision et d’une tablette versus utilisation séquentielle versus condition de contrôle à écran unique). L’échelle a démontré une sensibilité discriminante optimale : les scores moyens obtenus à l’échelle SMMU étaient significativement plus élevés dans la condition de multitâche simultané que dans la condition séquentielle ou mono-écran, confirmant une validité de construit expérimentale exemplaire.
7.2. Validité convergente
La validité convergente est démontrée par les corrélations significatives observées entre les scores de l’échelle SMMU et d’autres mesures de surcharge cognitive et d’attention divisée :
- Une corrélation positive statistiquement significative a été observée avec la charge cognitive perçue (évaluée via des échelles d’effort mental perçu) ;
- Une corrélation négative a été relevée avec la performance de reconnaissance de la marque et la mémorisation des messages publicitaires diffusés sur le premier écran, illustrant l’hypothèse théorique de dispersion de l’attention (Lang, 2000).
7.3. Validité discriminante
L’analyse a confirmé que l’échelle SMMU ne se confond pas avec l’engagement médiatique global, l’appréciation des contenus ou l’expérience technologique préalable. Les indices d’asymétrie et d’aplatissement (skewness et kurtosis) demeurent dans les limites des normes psychométriques acceptables (|z| < 2), garantissant une distribution adéquate des réponses dans les conditions expérimentales appropriées.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’instrument a été évaluée sous l’angle de la cohérence interne dans l’échantillon d’étudiants de premier cycle (N = 182) de l’Université d’Amsterdam :
- Consistance interne (α de Cronbach) : L’échelle à 3 items a présenté un coefficient α = 0,81 dans l’étude princeps de Segijn et al. (2016). Cette valeur dépasse largement le seuil conventionnel de 0,70 requis en recherche psychosociale et atteste d’une excellente homogénéité métrologique pour une échelle ultra-courte.
- Corrélations inter-items : Les corrélations entre les deux items formulés positivement (items 1 et 2) sont très élevées (r > 0,70), tandis que l’item inversé (item 3) présente des corrélations modérées à fortes (r > 0,50 après recodage) avec les deux premiers items, confirmant qu’aucun item n’est redondant tout en maintenant la consistance d’ensemble.
- Fidélité composite : Dans les réplications ultérieures de l’équipe de recherche, les indices de fiabilité composite (Composite Reliability – CR) se sont systématiquement maintenus au-dessus de 0,80.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La structure dimensionnelle de l’échelle SMMU a été examinée par analyse factorielle exploratoire (AFE) puis confirmée dans des travaux subséquents :
9.1. Structure factorielle unidimensionnelle
L’analyse en composantes principales (ACP) menée sur les 3 items a extrait un facteur unique présentant une valeur propre (eigenvalue) nettement supérieure à 1 (typiquement > 2,10), expliquant plus de 72 % de la variance totale des scores. Aucune extraction secondaire n’a produit de valeur propre supérieure à 0,60, confirmant sans ambiguïté l’unidimensionnalité du construit.
9.2. Poids factoriels (Factor Loadings)
Les saturations factorielles observées pour les trois items sont uniformément élevées :
- Item 1 (« I used the television and the tablet simultaneously rather than sequentially ») : saturation λ > 0,85.
- Item 2 (« I used the television and the tablet at the same time ») : saturation λ > 0,88.
- Item 3 recodé (« I used the television and the tablet one after another ») : saturation λ > 0,74.
Ces coefficients confirment la robustesse de la structure factorielle et justifient l’agrégation des trois items en un score moyen composite sans nécessité de pondération différentielle.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’instrument de mesure présente les spécifications techniques suivantes :
- Nom complet : Simultaneous Multi-Media Usage (SMMU).
- Type d’instrument : Échelle d’auto-évaluation psychométrique brève (auto-questionnaire papier-crayon ou informatisé).
- Nombre d’items : 3 items.
- Format de réponse : Échelle de type Likert en 7 points : 7-point Likert scale (1 = completely disagree, 7 = completely agree). Les ancres verbales correspondent à 1 = « complètement en désaccord » (completely disagree) et 7 = « complètement d’accord » (completely agree).
- Consigne d’adaptation contextuelle : L’énoncé introductif et les supports médiatiques mentionnés dans le libellé des items (initialement « television » et « tablet ») doivent être modifiés par le chercheur afin de refléter fidèlement l’environnement médiatique précis étudié (par exemple, « smartphone et ordinateur portable », « radio et réseaux sociaux »).
- Règles de cotation (Scoring) :
- L’Item 3 est codé de manière inversée (reverse-scored) : la valeur 1 devient 7, 2 devient 6, 3 devient 5, 4 reste 4, 5 devient 3, 6 devient 2, et 7 devient 1 (Formule :
Score_inversé = 8 - Score_brut). - Le score global de SMMU est calculé en effectuant la moyenne arithmétique des trois items (après inversion de l’item 3).
- Interprétation : Les scores s’étendent de 1 à 7. Un score moyen élevé indique un degré important d’utilisation simultanée de médias multiples (multiscreening simultané), tandis qu’un score moyen faible traduit un usage strictement séquentiel ou une absence totale de simultanéité.
- L’Item 3 est codé de manière inversée (reverse-scored) : la valeur 1 devient 7, 2 devient 6, 3 devient 5, 4 reste 4, 5 devient 3, 6 devient 2, et 7 devient 1 (Formule :
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication initiale : 2016.
- Propriété intellectuelle et droits d’auteur : Les droits d’auteur de l’article princeps appartiennent à l’American Academy of Advertising, revue publiée par Routledge / Taylor & Francis.
- Tarifs et accessibilité : L’échelle psychométrique elle-même est accessible gratuitement pour les besoins de la recherche académique, scientifique et pédagogique non commerciale (doctrine du Fair Use). Aucune redevance n’est exigée pour reproduire les 3 items dans un protocole expérimental universitaire, sous réserve de citer formellement la publication princeps de Segijn, Voorveld et Smit (2016).
- Utilisation commerciale : Pour toute exploitation commerciale ou intégration dans des solutions logicielles propriétaires d’études de marché à but lucratif, il est recommandé de solliciter l’accord formel des auteurs et/ou de l’éditeur de la revue.
12. Références / References
- Adler, R. F., & Benbunan-Fich, R. (2012). Juggling on a high wire: Multitasking effects on performance. International Journal of Human-Computer Studies, 70(2), 156–168. https://doi.org/10.1016/j.ijhcs.2011.10.003
- Lang, A. (2000). The limited capacity model of motivated mediated message processing. Journal of Communication, 50(1), 46–70. https://doi.org/10.1111/j.1460-2466.2000.tb02833.x
- Ophir, E., Nass, C., & Wagner, A. D. (2009). Cognitive control in media multitaskers. Proceedings of the National Academy of Sciences, 106(37), 15583–15587. https://doi.org/10.1073/pnas.0903620106
- Salvucci, D. D., & Taatgen, N. A. (2008). Threaded cognition: An integrated theory of concurrent multitasking. Psychological Review, 115(1), 101–138. https://doi.org/10.1037/0033-295X.115.1.101
- Segijn, C. M., Voorveld, H. A. M., & Smit, E. G. (2016). The underlying mechanisms of multiscreening effects. Journal of Advertising, 45(4), 391–402. https://doi.org/10.1080/00913367.2016.1172387
- Segijn, C. M., Voorveld, H. A. M., Vandeberg, L., & Smit, E. G. (2017). The insight in people’s media multitasking behavior: A modeling approach. Computers in Human Behavior, 74, 255–263. https://doi.org/10.1016/j.chb.2017.04.049
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale: 7-point Likert scale (1 = completely disagree, 7 = completely agree)
Note: The introductory phrase and specific media devices should be modified to match the specific media environment being studied.
- I used the television and the tablet simultaneously rather than sequentially.
- I used the television and the tablet at the same time.
- I used the television and the tablet one after another. (Reverse-scored)