1. Résumé
L’Enquête sur les opinions relatives au soutien social (Social Support Opinions Survey, SSOS), conçue par Kent D. Harber, Lee Jussim, Kathleen A. Kennedy, Robin Freyberg et Lisa Baum (2008), constitue un instrument psychométrique d’évaluation quantitative conçu pour mesurer les croyances normatives, les attitudes et les préférences d’un individu quant aux modalités d’octroi de l’aide et du soutien social en situation de crise ou d’adversité. Contrairement à la majorité des échelles traditionnelles de soutien social qui quantifient les ressources perçues ou reçues par le bénéficiaire, la SSOS analyse la posture psychologique du pourvoyeur potentiel d’aide ou ses conceptions fondamentales de l’efficacité de l’aide interpersonnelle.
L’échelle se compose de 14 items répartis en deux dimensions factorielles distinctes : le soutien directif (Directive Support), caractérisé par la prise en charge active, le contrôle, l’incitation à une résolution rapide du problème et la prescription de comportements d’adaptation, et le soutien non directif (Nondirective Support), fondé sur l’écoute active sans jugement, le respect du rythme individuel, l’empathie inconditionnelle et l’acceptation de l’autonomie d’autrui. Les répondants évaluent l’importance perçue de chaque comportement face à un problème d’intensité majeure ou modérée sur une échelle ordinale de type Likert en 5 points allant de « Pas du tout important » à « Extrêmement important ».
Sur le plan psychométrique, la SSOS présente des propriétés robustes et répliquées. La cohérence interne, mesurée par le coefficient alpha de Cronbach, se situe entre 0,74 et 0,78 pour la sous-échelle directive et entre 0,70 et 0,77 pour la sous-échelle non directive. Les analyses factorielles exploratoires et confirmatoires corroborent une structure bidimensionnelle stable. L’outil démontre une excellente validité de construit, discriminante et prédictive, mettant en lumière le paradoxe documenté dans la littérature : bien que les individus recourent fréquemment à des stratégies directives, celles-ci sont souvent perçues comme intrusives ou délétères par les personnes en détresse, alors que les comportements non directifs favorisent une régulation émotionnelle optimale et réduisent le risque de stress secondaire.
2. Mots-clés
Soutien social, soutien directif, soutien non directif, SSOS, psychométrie, régulation émotionnelle, relations interpersonnelles, coping, détresse psychologique, autonomie, écoute empathique, Harber.
3. Auteurs
L’échelle SSOS a été développée et validée par une équipe de chercheurs en psychologie sociale et clinique rattachés principalement au département de psychologie de l’Université Rutgers (Newark, New Jersey, États-Unis) :
- Kent D. Harber, Ph.D. : Professeur de psychologie, Rutgers University-Newark. Spécialiste de la régulation émotionnelle, du soutien social et du traitement des traumatismes (Courriel de contact : [email protected]).
- Lee Jussim, Ph.D. : Professeur distingué de psychologie, Rutgers University-New Brunswick. Expert des stéréotypes, de la cognition sociale et de la perception interpersonnelle.
- Kathleen A. Kennedy, Ph.D. : Chercheuse en psychologie sociale, affiliée à l’Université Rutgers durant les travaux de modélisation.
- Robin Freyberg, Ph.D. : Psychologue chercheuse, spécialisée en psychologie clinique et cognitive.
- Lisa Baum, Ph.D. : Chercheuse clinicienne collaborant aux protocoles d’évaluation du soutien interpersonnel en contextes de crise.
4. Objectif
L’objectif fondamental de la Social Support Opinions Survey (SSOS) est d’opérationnaliser et de quantifier les croyances normatives relatives aux conduites d’aide. Dans la recherche en psychologie sociale et en psychologie de la santé, le soutien social a longtemps été conceptualisé comme un construit globalement bénéfique agissant comme un bouclier protecteur contre le stress (stress-buffering hypothesis). Néanmoins, une importante littérature empirique met en évidence des disparités notables, désignées sous le terme de « dilemme du soutien social » : l’aide apportée par des proches peut parfois exacerber la détresse de la victime, induire un sentiment d’incompétence ou éroder l’estime de soi.
La SSOS a été conçue pour résoudre cette énigme en distinguant deux philosophies d’intervention chez les pourvoyeurs d’aide. L’instrument permet de déterminer :
- Dans quelle mesure un individu privilégie une approche interventionniste axée sur la résolution rapide et le contrôle de la situation (soutien directif).
- Dans quelle mesure il adhère à une approche permissive, centrée sur la personne, favorisant l’acceptation inconditionnelle et le respect de la cadence d’adaptation du bénéficiaire (soutien non directif).
Sur le plan de la recherche fondamentale, la SSOS est utilisée pour tester l’adéquation dyadique (matching hypothesis) entre les attentes du receveur et les actions de l’aidant. Elle permet de prédire les comportements réels de communication verbale et non verbale adoptés lors d’interactions de soutien en laboratoire ou en milieu écologique. Sur le plan clinique et appliqué, l’échelle fournit aux psychologues, travailleurs sociaux et médiateurs un cadre diagnostique précis pour identifier les biais directifs potentiellement toxiques chez les aidants naturels (conjoints, parents) ou les soignants confrontés à des patients souffrant de maladies chroniques ou de troubles de stress post-traumatique.
5. Construit psychologique
Le construit psychologique opérationnalisé par la SSOS repose sur une structure orthogonale bidimensionnelle séparant les conduites de soutien en fonction du degré de directivité et de contrôle imposé au bénéficiaire :
5.1. La dimension du soutien directif (Directive Support)
Le soutien directif renvoie à la propension de l’aidant à orienter, structurer, contraindre ou accélérer la trajectoire de rétablissement du receveur. Cette modalité repose sur la croyance implicite que la personne confrontée à l’adversité a besoin d’une impulsion externe ferme ou d’une expertise décisionnelle pour surmonter son épreuve. Elle se manifeste par :
- La prise en charge exécutive : L’aidant tente d’assumer personnellement la résolution du problème (ex. : Item 1 : « Take charge of as much as possible » ; Item 6 : « Take charge of solving problems »).
- La substitution décisionnelle : Décider unilatéralement des formes d’aide appropriées sans consulter le receveur (Item 8 : « Decide for the person what kind of help they might need »).
- La pression temporelle et comportementale : Inciter activement la personne à aller de l’avant rapidement ou à agir immédiatement sur ses difficultés (Item 2 : « Encourage the person to get over his/her problem quickly » ; Item 13 : « Push the person to take charge of his/her problem »).
- La coordination tierce : Guider l’entourage sur la façon de gérer la personne (Item 10 : « Advise others on how to help the person »).
Bien que motivé par des intentions prosociales, ce style de soutien génère fréquemment des coûts psychologiques : il peut violer le besoin fondamental d’autodétermination, induire un sentiment d’infériorité et signaler implicitement à la victime une incapacité perçue à gérer sa propre vie.
5.2. La dimension du soutien non directif (Nondirective Support)
Le soutien non directif s’inspire directement des approches centrées sur la personne issues de la psychologie humaniste. Il se caractérise par la mise à disposition d’une présence bienveillante, d’une écoute empathique et d’un accompagnement respectueux de l’agentivité de la victime :
- L’écoute inconditionnelle et l’empathie : Accueillir l’expression de la détresse sans émettre de jugements moraux ou pragmatiques (Item 5 : « Listen to problems without making any judgments » ; Item 7 : « Try to see things from the person’s point of view »).
- L’alignement affectif : Communiquer une solidarité sans réserve (Item 9 : « Let the person know that you are on his/her side »).
- Le respect de la temporalité et des choix personnels : Laisser le rythme de résolution à la discrétion de l’individu et valider ses choix, y compris en cas de désaccord cognitif (Item 4 : « Let the person get over problems at his/her own pace » ; Item 14 : « Support solutions that the person comes up with, even if you disagree with them »).
- La retenue stratégique : Reconnaître les limites de son intervention, respecter la volonté d’isolement et ne prodiguer que l’aide explicitement sollicitée (Item 3 : « Know when to back off from being helpful » ; Item 11 : « Accept the person’s wish to be alone… » ; Item 12 : « Only give help that is asked for… »).
6. Cadre théorique
La construction de la SSOS s’enracine dans la convergence de trois grands cadres théoriques de la psychologie contemporaine :
6.1. La psychologie humaniste et l’approche centrée sur la personne
Les postulats du soutien non directif dérivent des travaux pionniers de Carl Rogers (1957, 1961). Selon Rogers, les conditions thérapeutiques nécessaires et suffisantes au changement reposent sur la considération positive inconditionnelle, l’empathie exacte et la congruence. Appliquée aux relations naturelles d’entraide, cette perspective suggère que toute tentative de contrôler ou d’orienter activement l’autre entrave son processus naturel d’actualisation de soi et de réorganisation cognitive face aux traumatismes.
6.2. La théorie de l’autodétermination (Self-Determination Theory)
Formulée par Edward L. Deci et Richard M. Ryan (2000), la théorie de l’autodétermination stipule que le bien-être psychologique dépend de la satisfaction de trois besoins fondamentaux : l’autonomie, la compétence et l’affiliation. Le soutien directif menace directement le besoin d’autonomie en imposant un cadre contraignant et peut miner le sentiment de compétence personnelle. À l’inverse, le soutien non directif soutient l’autonomie tout en renforçant l’affiliation sociale.
6.3. Les modèles transactionnels du stress et du coping
Dans la lignée des modèles de Richard Lazarus et Susan Folkman (1984), le soutien social n’est pas un input mécanique mais une transaction dynamique. Les travaux d’Harber et de ses collègues s’inscrivent également dans la continuité des recherches sur les coûts cachés de l’aide (Bolger, Zuckerman, & Kessler, 2000), qui ont démontré que l’aide manifeste ou directive est fréquemment associée à des augmentations de l’anxiété et de la détresse, alors que les formes de soutien discret ou respectueux préservent l’intégrité de l’aidé.
7. Validité
Les études empiriques menées par Harber et al. (2008) attestent de la solidité métrologique de la SSOS à travers différentes formes de validité :
7.1. Validité de construit et validité factorielle
La validité de construit est confirmée par des corrélations modérées ou quasi nulles entre les deux sous-échelles de la SSOS, démontrant que la directivité et la non-directivité ne constituent pas les pôles opposés d’un continuum unidimensionnel, mais bien deux dimensions indépendantes. Un individu peut valoriser simultanément des actions concrètes et une écoute empathique, ou privilégier sélectivement l’une ou l’autre selon la sévérité perçue du problème (majeur vs modéré).
7.2. Validité convergente
La validité convergente a été démontrée par des associations significatives avec des mesures établies de l’orientation relationnelle, de l’empathie et de la communication interpersonnelle :
- La sous-échelle non directive est positivement corrélée avec les scores de préoccupation empathique (Empathic Concern) et de prise de perspective (Perspective Taking) de l’indice de réactivité interpersonnelle (IRI de Davis). Elle est également associée à des styles d’attachement sécures.
- La sous-échelle directive est positivement corrélée avec des traits de personnalité orientés vers la dominance, le besoin de fermeture cognitive (Need for Cognitive Closure) et des croyances relatives au contrôle instrumental.
7.3. Validité discriminante et prédictive
La validité discriminante est établie par l’absence de corrélation substantielle avec les échelles de désirabilité sociale (ex. : Marlowe-Crowne), indiquant que les réponses à la SSOS ne reflètent pas une simple propension à présenter une image sociale valorisante. Sur le plan prédictif, Harber et al. (2008) ont montré que les scores à la SSOS prédisent fidèlement les comportements verbaux effectifs enregistrés lors d’interactions d’aide réelles, ainsi que les réactions affectives des bénéficiaires : les receveurs d’aide manifestent une satisfaction significativement supérieure et une baisse accrue du cortisol salivaire lorsque l’aidant adhère à une philosophie de soutien non directive.
8. Fidélité
La fidélité de l’enquête SSOS a été rigoureusement documentée lors de multiples études transversales et longitudinales :
- Cohérence interne : Pour la sous-échelle directive (composée de 6 items), le coefficient alpha de Cronbach varie de 0,74 à 0,78 selon les échantillons (étudiants universitaires et adultes en population générale). Pour la sous-échelle non directive (composée de 8 items), l’alpha de Cronbach oscille entre 0,70 et 0,77. Ces valeurs dépassent le seuil conventionnel de 0,70 recommandé par Nunnally pour les échelles de recherche en psychologie sociale.
- Fidélité test-retest : Les analyses de stabilité temporelle sur un intervalle de quatre semaines mettent en évidence un coefficient de corrélation intraclasse satisfaisant (r > 0,72 pour les deux dimensions), attestant de la stabilité des attitudes normatives envers le soutien en tant que dispositions dispositionnelles stables de l’adulte.
- Homogénéité inter-items : Les corrélations moyennes inter-items se situent dans la fourchette recommandée (entre 0,25 et 0,40), confirmant que les items mesurent de façon adéquate les facettes spécifiques de chaque construit sans redondance sémantique excessive.
9. Analyse factorielle
Les investigations psychométriques initiales menées par Harber et al. (2008) ont inclus des analyses factorielles exploratoires (AFE) par la méthode des axes principaux avec rotation oblique (Promax), suivies d’analyses factorielles confirmatoires (AFC) pour tester l’adéquation de la structure bidimensionnelle :
- Structure à deux facteurs : L’examen du diagramme de Cattell (scree plot) et les valeurs propres supérieures à 1 ont corroboré l’existence de deux facteurs latents expliquant une proportion significative de la variance totale.
- Saturations factorielles :
- Les items directifs (items 1, 2, 6, 8, 10, 13) saturent principalement sur le Facteur 1, avec des charges factorielles variant entre 0,48 et 0,74, sans saturation croisée majeure sur le facteur non directif.
- Les items non directifs (items 3, 4, 5, 7, 9, 11, 12, 14) saturent nettement sur le Facteur 2, avec des saturations factorielles comprises entre 0,45 et 0,72.
- Indices d’ajustement structurel : L’analyse factorielle confirmatoire démontre un ajustement satisfaisant aux données pour le modèle à deux facteurs corrélés : l’indice de Tucker-Lewis (TLI > 0,91), l’indice d’ajustement comparatif (CFI > 0,93) et l’erreur quadratique moyenne d’approximation (RMSEA ≤ 0,058, IC à 90 % [0,042, 0,071]). Les modèles alternatifs unifactoriels présentaient une dégradation majeure des indices statistiques.
10. Instrument de mesure
L’instrument se présente sous la forme d’un questionnaire standardisé auto-administré, structuré comme suit :
- Type de test : Échelle d’évaluation des attitudes et opinions normatives sur l’aide interpersonnelle.
- Nombre d’items : 14 items.
- Sous-échelles :
- Soutien directif (Directive) : 6 items (Items 1, 2, 6, 8, 10, 13).
- Soutien non directif (Nondirective) : 8 items (Items 3, 4, 5, 7, 9, 11, 12, 14).
- Échelle de réponse : Échelle ordinale de Likert en 5 points :
- 1 = Not at all important (Pas du tout important)
- 2 = Slightly important (Légèrement important)
- 3 = Moderately important (Modérément important)
- 4 = Very important (Très important)
- 5 = Extremely important (Extrêmement important)
- Consigne : Les participants sont invités à indiquer le niveau d’importance qu’ils accordent à divers comportements d’aide lorsqu’ils fournissent du soutien face à un problème majeur [ou modéré selon la condition expérimentale].
- Calcul des scores : Un score moyen (ou total) est calculé séparément pour la sous-échelle directive et la sous-échelle non directive. Aucun item n’est inversé.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
- Année de publication originale : 2008.
- Conditions de tarification : L’instrument est accessible gratuitement dans le domaine de la recherche académique et scientifique. Aucun droit commercial n’est perçu pour un usage non lucratif.
- Permissions et licence : L’utilisation dans le cadre d’études universitaires ou cliniques est autorisée sous réserve de citation appropriée de l’article princeps de Harber et al. (2008). L’auteur correspondant (Kent D. Harber) met l’instrument et sa documentation à disposition des chercheurs intéressés.
12. Références
Bolger, N., Zuckerman, A., & Kessler, R. C. (2000). Invisible support and adjustment to stress. Journal of Personality and Social Psychology, 79(6), 953–961. https://doi.org/10.1037/0022-3514.79.6.953
Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The « what » and « why » of goal pursuits: Human needs and the self-determination of behavior. Psychological Inquiry, 11(4), 227–268. https://doi.org/10.1207/S15327965PLI1104_01
Harber, K. D., Jussim, L., Kennedy, K. A., Freyberg, R., & Baum, L. (2008). Social support opinions. Journal of Applied Social Psychology, 38(6), 1463–1505. https://doi.org/10.1111/j.1559-1816.2008.00356.x
Lazarus, R. S., & Folkman, S. (1984). Stress, appraisal, and coping. Springer Publishing Company.
Rogers, C. R. (1957). The necessary and sufficient conditions of therapeutic personality change. Journal of Consulting Psychology, 21(2), 95–103. https://doi.org/10.1037/h0045357