1. Résumé
L’Échelle de phobie sociale (en anglais Social Phobia Scale, abrégée SPS) est un instrument psychométrique auto-rapporté développé initialement par Richard P. Mattick et J. Christopher Clarke (1989, 1998) à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud. Conçue spécifiquement pour évaluer la détresse et l’anxiété liées à la peur d’être observé ou scruté par autrui lors de la réalisation d’activités quotidiennes routinières, la SPS constitue, aux côtés de sa mesure jumelle la Social Interaction Anxiety Scale (SIAS), l’un des étalons-or internationaux de l’évaluation du trouble anxiété sociale (phobie sociale) selon les critères du DSM-IV et du DSM-5.
L’instrument se compose de 20 items mesurant l’appréhension d’être examiné attentivement dans des situations telles que manger, boire, écrire, parler en public, utiliser des toilettes publiques ou entrer dans une pièce où des personnes sont déjà assises. Les participants répondent sur une échelle de Likert en 5 points allant de 0 (« Pas du tout caractéristique ou vrai pour moi ») à 4 (« Extrêmement caractéristique ou vrai pour moi »), générant un score total compris entre 0 et 80. Sur le plan des propriétés psychométriques, la SPS présente une cohérence interne exceptionnelle (coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,89 et 0,94 dans les échantillons cliniques et non cliniques) ainsi qu’une excellente fidélité test-retest (coefficients variant de 0,91 à 0,93 à des intervalles de plusieurs semaines).
Les analyses factorielles confirmatoires ont mis en évidence une structure unifactorielle robuste dans les échantillons cliniques, bien que des modèles bifactoriels ou hiérarchiques identifient parfois des sous-dimensions symptomatiques spécifiques (peur de manifester des tremblements, anxiété de performance lors de tâches motrices, peur d’attirer l’attention). L’échelle possède une validité convergente substantielle avec d’autres mesures de l’anxiété d’évaluation sociale (comme la Brief Fear of Negative Evaluation Scale et le Social Phobia and Anxiety Inventory) et une validité discriminante solide par rapport aux mesures de dépression et d’anxiété généralisée.
2. Mots-clés
Phobie sociale, peur du regard d’autrui, Social Phobia Scale, SPS, anxiété sociale, évaluation psychométrique, validité convergente, fidélité test-retest, anxiété de performance, Mattick et Clarke.
3. Auteurs
L’Échelle de phobie sociale a été conçue et validée par les chercheurs cliniciens australiens :
- Richard P. Mattick, Ph.D. : Professeur émérite au National Drug and Alcohol Research Centre (NDARC), Faculté de Médecine, Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW Sydney), Sydney, Australie. Ses travaux portent sur les troubles anxieux, la psychométrie appliquée et les addictions. Courriel institutionnel : [email protected].
- J. Christopher Clarke, Ph.D. : Psychologue clinicien et ancien chercheur senior à l’École de Psychologie, Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW), Sydney, Australie. Pionnier dans les thérapies comportementales et cognitives des phobies et des troubles paniques en Océanie.
4. Objectif
L’objectif fondamental de la Social Phobia Scale (SPS) est de quantifier de manière opérationnelle, standardisée et sensible la peur d’être observé attentivement (en anglais, scrutiny fear). Lors de la formalisation du concept de phobie sociale dans la nosographie psychiatrique moderne (notamment avec le DSM-III puis le DSM-III-R), les cliniciens ont constaté que les instruments disponibles ne distinguaient pas adéquatement deux composantes cliniques pourtant phénoménologiquement hétérogènes : d’une part, l’anxiété ressentie lors des interactions dyadiques ou de groupe (converser, rencontrer de nouvelles personnes), et d’autre part, la détresse panique générée par la simple perspective d’être sous le regard d’autrui pendant l’accomplissement d’un acte moteur ou comportemental.
La SPS a donc été créée pour isoler spécifiquement cette anxiété liée à l’observation publique. Elle évalue la croyance dysfonctionnelle selon laquelle les témoins extérieurs remarqueront des signes visibles d’incompétence, de faiblesse, d’altération somatique ou de perte de contrôle, conduisant inévitablement au ridicule, au rejet ou à l’humiliation sociale. Contrairement à des outils plus larges qui intègrent la détresse relationnelle générale, la SPS se focalise sur les situations de performance passive ou active où l’individu est la cible potentielle de l’attention visuelle d’autrui.
En pratique clinique, l’échelle remplit de multiples fonctions essentielles :
- Dépistage et diagnostic différentiel : Elle permet d’identifier l’intensité de l’anxiété de performance sociale chez les patients consultant pour des plaintes diffuses d’inhibition ou d’évitement, tout en aidant à différencier la phobie sociale de l’agoraphobie (où la peur dans les transports publics n’est pas motivée par le jugement social d’inaptitude) ou du tremblement essentiel d’origine neurologique.
- Planification thérapeutique : Les réponses aux items ciblent précisément les craintes somatiques centrales du patient (peur de rougir, de trembler, d’échapper des objets, de transpirer) et fournissent au thérapeute une hiérarchie empirique pour concevoir des exercices d’exposition in vivo, des expériences comportementales et des restructurations cognitives centrées sur le biais attentionnel auto-focalisé.
- Mesure de la réponse au traitement : Utilisée de manière longitudinale, la SPS est remarquablement sensible aux changements thérapeutiques induits par les thérapies cognitives et comportementales (TCC), les programmes d’exposition par réalité virtuelle et les pharmacothérapies (comme les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine).
Dans le domaine de la recherche fondamentale et translationnelle, la SPS est fréquemment exploitée pour explorer les corrélats neurobiologiques de l’évaluation sociale négative (notamment l’hyperactivité de l’amygdale lors de paradigmes de visages critiques ou d’observation vidéo), ainsi que pour cartographier les interactions entre l’anxiété de regard et les altérations de la régulation émotionnelle.
5. Construit psychologique
Le construit psychologique opérationnalisé par la SPS est la peur du regard d’autrui (scrutiny fear). Ce construit renvoie à une constellation cognitive, affective, physiologique et comportementale déclenchée par la présence réelle ou anticipée d’observateurs. Bien que l’échelle fournisse un score global unidimensionnel, l’analyse théorique et clinique de ses 20 items permet de décomposer ce construit en plusieurs sous-facettes phénoménologiques interconnectées :
1. Peur de la visibilité des symptômes physiologiques (Anxiété somatique extériorisée)
Cette composante capture l’angoisse panique que des signes somatiques autonomes d’anxiété ne deviennent perceptibles pour l’entourage. L’individu craint que ces manifestations corporelles soient interprétées comme des preuves irréfutables d’incompétence, de faiblesse morale ou de lâcheté. Cela englobe spécifiquement :
- Le rougissement (éreutophobie) : Illustré par l’item 5 (« I fear I may blush when I am with others »), où le patient appréhende que sa rougeur trahisse son malaise intérieur.
- Les tremblements moteurs : Items 7 et 19 (« I worry about shaking or trembling when I’m watched by other people » ; « I worry my head will shake or nod in front of others »), qui ciblent l’effroi de voir ses mains ou sa tête osciller de manière incontrôlable lors de gestes publics.
- La syncope ou le malaise physique : Item 9 (« I get panicky that others might see me to be faint, sick or ill »), traduisant la projection catastrophiste d’une défaillance physique spectaculaire devant témoins.
2. Peur de l’échec moteur lors de l’exécution de tâches banales (Performance motrice sous observation)
Cette dimension évalue l’inhibition motrice et la maladresse induite par le regard d’autrui. Sous observation, les mouvements automatiques deviennent hyper-contrôlés mentalement, ce qui dégrade la fluidité gestuelle et augmente le risque réel de maladresse (la prophétie autoréalisatrice du modèle cognitif de Clark et Wells) :
- Écriture sous le regard : Item 1 (« I become anxious if I have to write in front of other people »), situation prototypique où l’individu doit signer un document ou remplir un formulaire en présence d’un guichetier.
- Manger et boire en public : Items 10 et 11 (« I would find it difficult to drink something if in a group of people » ; « It would make me feel self-conscious to eat in front of a stranger at a restaurant »), reflétant la terreur de renverser un verre ou de ne pas pouvoir déglutir (dysphagie psychogène).
- Port d’objets en milieu dense : Item 13 (« I would get tense if I had to carry a tray across a crowded cafeteria »), qui mesure l’appréhension maximale d’un incident catastrophique public.
3. Anxiété liée à l’exposition corporelle et à la vulnérabilité intime
Ce pôle recouvre les situations où l’intimité physique de l’individu est confrontée à la proximité spatiale d’inconnus, déclenchant une paranoïa sociale transitoire :
- Blocage mictionnel en public (parurésie) : Item 2 (« I become self-conscious when using public toilets »), qui mesure l’inhibition sphinctérienne causée par la présence perçue ou audible d’autres personnes.
- Confinement spatial avec regard forcé : Items 8 et 16 (« I would get tense if I had to sit facing other people on a bus or a train » ; « When in an elevator I am tense if people look at me »), où la promiscuité empêche l’échappement visuel standard.
4. Hypervigilance attentionnelle et crainte d’attirer l’attention
Cette facette explore le sentiment aigu d’être visible, remarquable ou « sur la sellette », même en l’absence de toute interaction verbale directe :
- Attraction involontaire du regard : Items 4, 15 et 17 (« I get nervous that people are staring at me as I walk down the street » ; « I worry I might do something to attract the attention of others » ; « I can feel conspicuous standing in a queue »), traduisant le biais interprétatif selon lequel l’environnement est constamment braqué sur sa personne.
- Entrée dans un espace occupé : Item 6 (« I feel self-conscious if I have to enter a room where others are already seated »), mesurant la charge anxieuse liée au franchissement d’un seuil où tous les regards convergent momentanément vers l’arrivant.
- Prise de parole et conscience de la voix : Items 3 et 18 (« I can suddenly become aware of my own voice & of others listening to me » ; « I get tense when I speak in front of other people »), mesurant l’altération du sentiment de naturalité vocale dès que l’auditoire devient perceptible.
6. Cadre théorique
L’Échelle de phobie sociale s’enracine directement dans le tournant cognitivo-comportemental de la psychiatrie et de la psychologie clinique des années 1980 et 1990. Le modèle théorique sous-jacent repose de manière prépondérante sur le modèle cognitif de l’anxiété sociale formulé par David M. Clark et Adrian Wells (1995), ainsi que sur les travaux contemporains de Richard G. Heimberg et Mark R. Leary sur la théorie de la présentation de soi (self-presentation theory).
Le modèle de Clark et Wells (1995) et le traitement de soi comme objet social
Selon le paradigme de Clark et Wells, lorsqu’un individu vulnérable à la phobie sociale entre dans une situation où il peut être scruté, il active un ensemble de schémas cognitifs inconditionnels (« Je suis bizarre », « Je suis incapable de me contrôler ») et conditionnels (« Si les autres voient que je tremble, ils penseront que je suis fou ou méprisable »). Ces croyances déclenchent immédiatement une cascade de réactions :
- Un basculement de l’attention vers l’intérieur : L’attention n’est plus dirigée vers la tâche en cours (écrire, mâcher, marcher), mais s’oriente massivement vers une auto-surveillance intéroceptive méticuleuse. L’individu surveille ses battements cardiaques, la sécheresse de sa bouche, la tension de ses doigts sur un stylo ou la posture de sa nuque.
- La construction d’une représentation mentale de soi : Le sujet utilise ses sensations viscérales internes pour déduire la manière dont il apparaît aux yeux des observateurs extérieurs (processing of self as a social object). S’il ressent de la chaleur sur ses joues, il imagine son visage écarlate et repoussant ; s’il perçoit une micro-tension musculaire, il visualise son bras secoué de spasmes grotesques.
- Les comportements de sécurité : Pour prévenir la catastrophe sociale anticipée, l’individu déploie des stratégies compensatoires contre-productives (tenir sa tasse à deux mains avec une poigne excessive, baisser les yeux, porter des cols roulés pour masquer la rougeur, presser fermement le stylo sur le papier). Or, ces comportements augmentent la tension physique, attirent l’attention involontaire d’autrui et empêchent l’invalidation des prédictions anxieuses.
La SPS a été expressément élaborée par Mattick et Clarke pour opérationnaliser ces situations typiques où le traitement de soi comme objet social est poussé à son paroxysme. Chaque item constitue un échantillon écologique des situations activatrices des comportements de sécurité et de l’auto-focalisation attentionnelle.
La théorie de la présentation de soi de Schlenker et Leary
Parallèlement, la SPS s’articule avec le modèle socio-motivationnel de Barry R. Schlenker et Mark R. Leary (1982). Selon cette approche, l’anxiété sociale survient lorsque deux conditions simultanées sont réunies : une haute motivation à donner une impression favorable de compétence, de calme et d’adéquation sociale, combinée à une faible efficacité perçue (doute radical) quant à sa capacité réelle à projeter cette image. Dans les contextes évalués par la SPS (manger, boire, faire la queue), la norme sociale prescrit une aisance absolue et sans effort. L’anticipation d’un accroc gestuel mineur menace immédiatement l’identité publique de la personne, expliquant l’intensité disproportionnée de la panique ressentie.
7. Validité
Depuis sa publication princeps (Mattick & Clarke, 1998) et les études précurseures non publiées (1989), la validité de la Social Phobia Scale a été confirmée à travers des dizaines d’études empiriques internationales portant sur des populations cliniques (patients avec trouble panique, agoraphobie, anxiété sociale généralisée, trouble obsessionnel-compulsif) et des cohortes universitaires ou communautaires.
Validité de construit et validité convergente
La validité convergente de la SPS est solidement documentée par des corrélations hautement significatives avec les instruments psychométriques validés explorant l’anxiété d’évaluation sociale :
- Brief Fear of Negative Evaluation Scale (BFNE) : Les corrélations entre la SPS et la BFNE se situent de façon constante entre r = 0,55 et r = 0,68 (p < 0,001), attestant que la peur d’être scruté est intimement liée au schéma de crainte d’un jugement négatif global (Heimberg et al., 1992 ; Osman et al., 1998).
- Social Phobia and Anxiety Inventory (SPAI) : Les travaux de Lorna Peters (2000) et de Brown et al. (1997) ont rapporté des corrélations fortes entre la sous-échelle de phobie sociale du SPAI et la SPS (r variant de 0,60 à 0,72), démontrant une concordance étroite sur le construit fondamental de l’angoisse sociale.
- Social Interaction Anxiety Scale (SIAS) : Développée en tandem avec la SPS, la SIAS présente une corrélation substantielle mais distincte avec la SPS (généralement comprise entre r = 0,65 et r = 0,74 dans les populations cliniques). Cette intercorrélation reflète une variance commune importante liée au trouble pan-social, tout en conservant une part significative de variance résiduelle unique confirmant la spécificité du facteur de regard.
Validité discriminante
La validité discriminante de la SPS a été éprouvée en analysant ses corrélations avec des mesures d’anxiété générale, de dépression et d’autres troubles anxieux :
- Dépression : Les corrélations avec le Beck Depression Inventory (BDI) sont modérées (typiquement comprises entre r = 0,35 et r = 0,45), nettement inférieures aux corrélations convergentes avec les outils de phobie sociale.
- Anxiété de trait et panique : Les associations avec le State-Trait Anxiety Inventory (STAI-T) se situent autour de r = 0,40 à 0,52. De plus, dans les études de Brown et al. (1997), les patients présentant un trouble panique avec agoraphobie sans phobie sociale comorbide présentaient des scores à la SPS significativement inférieurs à ceux des patients souffrant de phobie sociale, démontrant que l’échelle ne se contente pas de mesurer l’inconfort d’être dans des lieux publics (comme un bus ou un ascenseur), mais discrimine la nature purement sociale de la crainte.
Sensibilité au changement et validité prédictive
La SPS démontre une excellente sensibilité aux effets des interventions thérapeutiques. Dans les essais cliniques contrôlés évaluant l’exposition comportementale et la thérapie cognitive (Mattick, Peters, & Clarke, 1989 ; Heimberg et al., 1998), les scores à la SPS chutent drastiquement post-traitement avec des tailles d’effet élevées (d de Cohen oscillant entre 0,90 et 1,40). L’échelle prédit également de manière robuste l’intensité de la détresse somatique et l’évitement comportemental lors des épreuves de simulation en laboratoire (tâches de discours impromptu ou épreuves de prise alimentaire sous enregistrement vidéo).
8. Fidélité
Les propriétés métrologiques de la SPS relatives à la fidélité ont été reproduites dans une multitude d’échantillons cliniques et transculturels (anglo-saxons, francophones, hispanophones, asiatiques).
Cohérence interne
La consistance interne de la SPS est remarquablement élevée :
- Dans l’étude originale de validation menée par Mattick et Clarke (1998) auprès de 243 patients souffrant de phobie sociale et de plusieurs centaines de sujets témoins, le coefficient alpha de Cronbach s’élevait à 0,89 dans l’échantillon clinique et à 0,94 chez les étudiants universitaires.
- Dans l’étude indépendante d’Osman et al. (1998), l’alpha atteignait 0,92 en population clinique adulte.
- Les adaptations linguistiques internationales (notamment les versions françaises validées en milieu psychiatrique) corroborent ces constats, rapportant systématiquement des valeurs d’alpha comprises entre 0,88 et 0,93.
- Les corrélations item-total corrigées s’échelonnent presque toutes entre 0,45 et 0,72, confirmant qu’aucun item n’introduit de bruit parasite au sein de la métrique globale.
Fidélité test-retest (Stabilité temporelle)
La stabilité des scores dans le temps en l’absence d’intervention thérapeutique est exceptionnelle :
- Mattick et Clarke (1998) ont rapporté un coefficient de corrélation intraclasse test-retest de r = 0,91 à un intervalle de 4 semaines dans un groupe de patients placés sur liste d’attente.
- Chez des sujets non cliniques testés à un intervalle de 12 semaines, la stabilité est demeurée robuste avec r = 0,93.
- Dans l’étude de Peters (2000), le coefficient de stabilité temporelle à 3 mois était estimé à 0,88, attestant que la SPS quantifie une vulnérabilité et une anxiété de trait plutôt que de simples fluctuations d’état émotionnel transitoire.
9. Analyse factorielle
La dimensionalité de la SPS a suscité un débat scientifique fécond au sein de la littérature psychométrique, opposant les partisans d’un modèle strictement unidimensionnel à ceux défendant une organisation multidimensionnelle hiérarchique.
Structure originale unifactorielle
À l’origine, Mattick et Clarke (1998) ont conçu la SPS comme une mesure unidimensionnelle de la peur d’être scruté. Lors de leurs analyses factorielles exploratoires (AFE) par la méthode des axes principaux avec rotation oblique, le premier facteur expliquait une part écrasante de la variance totale (plus de 40 %), avec des saturations factorielles solides pour l’ensemble des 20 items (la majorité dépassant 0,50). Cette solution unifactorielle a été appuyée par le test d’éboulis de Cattell et justifie l’utilisation courante d’un score composite unique dans la pratique clinique quotidienne.
Modèles multifactoriels et analyses factorielles confirmatoires (AFC)
Des investigations psychométriques ultérieures plus poussées, exploitant l’analyse factorielle confirmatoire (AFC), ont démontré que la variance pouvait être partitionnée plus finement. Dans l’étude influente de Brown et al. (1997), un modèle unifactoriel pur présentait un ajustement médiocre, tandis qu’Osman et al. (1998) ont mis en lumière une structure à trois facteurs corrélés :
- Facteur 1 : Peur d’attirer l’attention sur soi (Fear of attracting attention) — regroupant des items tels que 4, 6, 8, 12, 15, 16, 17, 20.
- Facteur 2 : Anxiété de performance lors d’actions motrices (Fear of motor incompetence) — items 1 (écrire), 10 (boire), 11 (manger), 13 (porter un plateau).
- Facteur 3 : Peur de manifester des symptômes physiologiques (Fear of somatic/autonomic symptoms) — items 5 (rougir), 7 (trembler), 9 (défaillir), 14 (perdre le contrôle), 19 (tremblement de tête).
Cette distinction tri-factorielle a été répliquée par plusieurs auteurs, montrant des indices d’adéquation statistiques supérieurs (CFI > 0,93 ; RMSEA < 0,06). Cependant, en raison des intercorrélations élevées (souvent supérieures à 0,70) entre ces trois dimensions de premier ordre, un modèle bifactoriel comprenant un facteur général dominant (« Peur globale du regard ») et trois facteurs spécifiques résiduels représente aujourd’hui le consensus méthodologique le plus solide. Pour cette raison, la plupart des cliniciens et des chercheurs continuent de privilégier le calcul et l’interprétation du score total unifié.
Versions abrégées
Soulignons que Fergus et al. (2012) ainsi que Le Blanc et al. (2014) ont développé des formes courtes psychométriquement rigoureuses de la SPS (notamment la SPS-6 à 6 items), sélectionnées à partir de la théorie de la réponse aux items (TRI), qui conservent une capacité d’information diagnostique maximale tout en allégeant significativement le fardeau de passation pour les patients sévères.
10. Instrument de mesure
- Type de test : Questionnaire d’auto-évaluation psychométrique (auto-rapporté).
- Format : Formulaire papier-crayon ou administration informatisée/en ligne.
- Nombre d’items : 20 items rédigés à la première personne du singulier.
- Échelle de réponse : Échelle de Likert ordinale en 5 points graduée de 0 à 4 :
- 0 = Pas du tout caractéristique ou vrai pour moi (not at all characteristic or true of me)
- 1 = Légèrement caractéristique ou vrai pour moi (slightly characteristic or true of me)
- 2 = Modérément caractéristique ou vrai pour moi (moderately characteristic or true of me)
- 3 = Très caractéristique ou vrai pour moi (very characteristic or true of me)
- 4 = Extrêmement caractéristique ou vrai pour moi (extremely characteristic or true of me)
- Cotation et calcul du score :
- Tous les items sont cotés de manière directe (aucun item inversé).
- Le score total s’obtient par la somme arithmétique directe des 20 items.
- Plage de score possible : de 0 à 80 points.
- Seuils cliniques indicatifs (Cut-off scores) :
- Moyenne en population générale/témoin : Environ 10 à 14 points (écart-type ~ 10).
- Moyenne chez les patients avec phobie sociale : Environ 30 à 40 points (écart-type ~ 15).
- Score seuil clinique suggéré : Un score égal ou supérieur à 24 points est couramment retenu dans la littérature scientifique internationale pour suggérer la présence probable d’une phobie sociale cliniquement significative centrée sur la peur du regard (sensibilité et spécificité équilibrées > 80 %).
- Durée de passation : Environ 5 à 10 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
- Année de développement initial : 1989 (manuscrit non publié de recherche clinique).
- Année de publication princeps formelle : 1998 dans la revue Behaviour Research and Therapy.
- Droits d’auteur et permissions : Les droits initiaux de publication appartiennent aux auteurs (Richard P. Mattick et J. Christopher Clarke) ainsi qu’à l’éditeur Elsevier Ltd. pour l’article princeps de 1998.
- Tarification pour la recherche et la pratique clinique : La Social Phobia Scale (SPS) est considérée dans la communauté académique internationale comme un instrument dans le domaine public à visée de recherche médicale, universitaire et clinique non commerciale. L’accès au questionnaire et son utilisation par des cliniciens qualifiés ou des chercheurs sont gratuits, sous réserve de citer systématiquement l’article original de référence (Mattick & Clarke, 1998). Toute utilisation dans un cadre commercial ou dans le développement de progiciels propriétaires payants requiert une autorisation expresse auprès des détenteurs légaux des droits d’exploitation.
12. Références
Les références fondatrices et études psychométriques de référence relatives à la SPS sont listées ci-dessous en respectant les normes de l’American Psychological Association (APA 7e édition) :
- Brown, E. J., Turovsky, J., Heimberg, R. G., Juster, H. R., Brown, T. A., & Barlow, D. H. (1997). Validation of the Social Interaction Anxiety Scale and the Social Phobia Scale across the anxiety disorders. Psychological Assessment, 9(1), 21–27. https://doi.org/10.1037/1040-3590.9.1.21
- Clark, D. M., & Wells, A. (1995). A cognitive model of social phobia. In R. G. Heimberg, M. R. Liebowitz, D. A. Hope, & F. R. Schneier (Eds.), Social phobia: Diagnosis, assessment, and treatment (pp. 69–93). The Guilford Press.
- Fergus, T. A., Valentiner, D. P., McGrath, P. B., Gier-Lonsway, S. L., & Kim, H.-S. (2012). Short forms of the Social Interaction Anxiety Scale and the Social Phobia Scale. Journal of Personality Assessment, 94(3), 310–320. https://doi.org/10.1080/00223891.2012.656858
- Heimberg, R. G., Mueller, G. P., Holt, C. S., Hope, D. A., & Liebowitz, M. R. (1992). Assessment of anxiety in social situations and examination of the Brief Fear of Negative Evaluation Scale and the Social Avoidance and Distress Scale. Journal of Anxiety Disorders, 6(1), 23–36. https://doi.org/10.1016/0887-6185(92)90025-O
- Leary, M. R., Jongman-Sereno, K. P., & Diebels, K. J. (2015). Measures of concerns with public image and social evaluation. In G. J. Boyle, D. H. Saklofske, & G. Matthews (Eds.), Measures of personality and social psychological constructs (pp. 448–473). Academic Press / Elsevier. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-386915-9.00016-4
- Le Blanc, A. L., Bruce, L. C., Heimberg, R. G., Hope, D. A., Blanco, C., Schneier, F. R., & Liebowitz, M. R. (2014). Evaluation of the psychometric properties of two short forms of the Social Interaction Anxiety Scale and the Social Phobia Scale. Assessment, 21(3), 312–323. https://doi.org/10.1177/1073191114521279
- Mattick, R. P., & Clarke, J. C. (1989). Development and validation of measures of social phobia scrutiny fear and social interaction anxiety [Unpublished manuscript]. University of New South Wales, Sydney, Australia.
- Mattick, R. P., & Clarke, J. C. (1998). Development and validation of measures of social phobia scrutiny fear and social interaction anxiety. Behaviour Research and Therapy, 36(4), 455–470. https://doi.org/10.1016/S0005-7967(97)10031-6
- Mattick, R. P., Peters, L., & Clarke, J. C. (1989). Exposure and cognitive restructuring for social phobia: A controlled study. Behavior Therapy, 20(1), 3–23. https://doi.org/10.1016/S0005-7894(89)80117-3
- Osman, A., Gutierrez, P. M., Barrios, F. X., Kopper, B. A., & Chiros, C. E. (1998). The Social Phobia and Social Interaction Anxiety Scales: Evaluation of psychometric properties. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 20(3), 249–264. https://doi.org/10.1023/A:1023067302227
- Peters, L. (2000). Discriminant validity of the Social Phobia and Anxiety Inventory (SPAI), the Social Phobia Scale (SPS) and the Social Interaction Anxiety Scale (SIAS). Behaviour Research and Therapy, 38(9), 943–950. https://doi.org/10.1016/S0005-7967(99)00131-X
- Schlenker, B. R., & Leary, M. R. (1982). Social anxiety and self-presentation: A conceptualization and model. Psychological Bulletin, 92(3), 641–669. https://doi.org/10.1037/0033-2909.92.3.641