1. Résumé / Abstract
L’échelle de Similarité avec autrui (Similarity to Other People Scale), développée par Peck, Kirk, Luangrath et Shu (2021), constitue un instrument psychométrique bref conçu pour évaluer la perception globale et généralisée de ressemblance et de connexion sociale qu’un individu entretient à l’égard de la collectivité ou de la société au sens large. Contrairement aux mesures d’affinité interpersonnelle ciblée ou d’identification intra-groupe (in-group), cet outil unidimensionnel composé de trois items capture un sentiment transversal de communauté et d’attributs partagés avec les concitoyens ou les utilisateurs génériques d’un espace partagé.
Les répondants se positionnent sur une échelle de Likert en 7 points, allant de 1 (« Pas du tout d’accord » / Strongly disagree) à 7 (« Tout à fait d’accord » / Strongly agree). Le score global est obtenu en calculant la moyenne arithmétique des trois items, offrant ainsi un indice continu de similarité perçue. Développée à l’origine dans le contexte de la gestion des biens publics et de la préservation des biens communs (commons), l’échelle démontre d’excellentes qualités métrologiques, notamment une consistance interne robuste (généralement caractérisée par un coefficient alpha de Cronbach supérieur à 0,85) et une structure factorielle unidimensionnelle claire validée par analyse factorielle exploratoire et confirmatoire. Cet instrument s’avère particulièrement fécond dans les recherches portant sur la propriété psychologique collective, l’intendance environnementale (stewardship behavior), la coopération sociale et la prise de décision face aux dilemmes sociaux.
2. Mots-clés / Keywords
Similarité perçue, connexion sociale, biens communs, intendance environnementale, propriété psychologique, dilemmes sociaux, psychométrie, comportement prosocial, coopération, échelle unidimensionnelle
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été développée et validée par une équipe de chercheurs de premier plan en marketing, comportement du consommateur et psychologie décisionnelle :
- Joann Peck — Professeure titulaire de marketing à la Wisconsin School of Business, University of Wisconsin–Madison, États-Unis. Spécialiste de la propriété psychologique, de la communication tactile et des comportements de préservation.
- Colleen P. Kirk — Professeure associée de marketing au New York Institute of Technology, School of Management, États-Unis. Ses recherches se concentrent sur la propriété psychologique, les technologies interactives et le comportement du consommateur.
- Andrea Webb Luangrath — Professeure associée de marketing au Tippie College of Business, University of Iowa, États-Unis. Spécialiste de la communication non verbale, des interactions sociales et du marketing sensoriel.
- Suzanne B. Shu — Professeure titulaire de marketing et doyenne associée à la Cornell University (Dyson School of Applied Economics and Management), États-Unis. Experte des sciences de la décision, du jugement économique et de la propriété psychologique.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’échelle de Similarité avec autrui est de quantifier la perception générale qu’un individu a de ses similitudes et de ses liens avec les autres membres de la société. Dans la littérature classique en psychologie sociale et en comportement organisationnel, la similarité perçue a traditionnellement été opérationnalisée sous un angle ciblé ou dyadique : similarité avec un pair spécifique, avec un collaborateur, ou avec un groupe social restreint clairement identifié (parti politique, groupe ethnique, marque). Cependant, ces approches laissaient un vide méthodologique lorsqu’il s’agissait d’évaluer la relation d’un individu avec la communauté élargie ou avec des bénéficiaires anonymes de biens collectifs.
Les auteurs ont développé cet instrument afin d’étudier comment surmonter la célèbre « tragédie des biens communs » (Tragedy of the Commons). Dans la gestion des parcs publics, des réserves naturelles, des infrastructures partagées ou des ressources environnementales, les comportements d’appropriation individuelle et de négligence sont fréquents. Peck et al. (2021) ont cherché à comprendre comment la propriété psychologique individuelle et collective pouvait favoriser des comportements de soin et d’intendance (stewardship). Ils ont identifié que le sentiment de similarité généralisée avec les autres usagers constitue un modérateur ou un vecteur psychologique crucial : lorsque les individus perçoivent qu’autrui leur ressemble et partage leurs valeurs de base, l’émergence d’une propriété psychologique partagée (« cet endroit est à nous ») est catalysée, réduisant le parasitisme social (free-riding).
Au-delà de son application d’origine au marketing des biens publics, cette échelle remplit des fonctions diagnostiques et prédictives majeures dans plusieurs champs :
- Psychologie environnementale et comportementale : Prédiction de l’engagement civique, du respect des règles d’usage des espaces partagés, du tri des déchets et de la réduction des incivilités.
- Sciences de la décision et dilemmes sociaux : Évaluation de la propension à coopérer dans des contextes de théorie des jeux (jeux de biens publics, dilemme du prisonnier itéré) sans incitations financières individualisées.
- Cohésion sociale et santé publique : Mesure du capital social individuel et de l’adhésion aux recommandations collectives (par exemple lors de campagnes de vaccination ou de mesures sanitaires d’urgence).
5. Construit psychologique / Construct
Le construit de Similarité avec autrui relève de la cognition sociale et de la perception de soi en relation avec l’environnement humain. Il s’articule autour de trois composantes phénoménologiques interconnectées formant une dimension unifiée :
1. L’évaluation de l’homologie subjective (Similarité perçue)
Cette composante, reflétée par l’item « I feel that other people are similar to me », correspond à l’estimation cognitive globale de traits, d’attitudes ou de caractéristiques communes entre soi-même et autrui. Sur le plan cognitif, l’individu utilise une heuristique de projection sociale pour évaluer dans quelle mesure ses propres cadres de référence correspondent à ceux de la population générale. Une note élevée indique que l’individu ne se perçoit pas comme une exception ou un marginal, mais comme un représentant canonique d’une communauté humaine cohérente.
2. Le sentiment d’interconnexion sociale (Connexion perçue)
Captée par l’item « In general, I feel connected to other people », cette dimension dépasse la simple comparaison descriptive pour toucher à la résonance relationnelle et affective. Elle s’apparente au besoin fondamental d’appartenance théorisé par Baumeister et Leary (1995). Elle traduit l’expérience subjective de ne pas être un agent isolé au sein de la matrice sociale, mais une entité intégrée dans un tissu relationnel partagé, même avec des inconnus.
3. La mutualité expérientielle (Points communs)
Illustrée par l’item « I feel that I have a lot in common with other people », cette facette renvoie à la croyance en des expériences de vie, des priorités et des valeurs partagées. L’individu présume qu’au-delà des différences superficielles, il partage avec la collectivité un socle commun d’aspirations et de préoccupations.
Ce construit se distingue nettement de concepts voisins tels que :
- L’empathie dispositionnelle : Qui relève d’une capacité affective à ressentir la détresse d’autrui, tandis que la similarité perçue est une inférence cognitive sur la convergence des identités.
- L’identification intra-groupe exclusive : Qui requiert des frontières rigides délimitant les membres du groupe face aux non-membres (out-group), alors que la similarité généralisée s’applique à autrui de manière inclusive et diffusive.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’ancrage théorique de l’échelle repose sur l’intersection de la théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner, du modèle de la propriété psychologique développé par Pierce, Kostova et Dirks (2001, 2003), et des théories de l’action collective d’Elinor Ostrom.
Propriété psychologique individuelle vs collective
La théorie de la propriété psychologique postule que les individus peuvent ressentir qu’un objet matériel ou immatériel est « le leur » (« mine »), répondant à des besoins psychologiques fondamentaux d’efficacité personnelle, d’auto-identité et de sentiment d’avoir un chez-soi. Toutefois, dans les espaces partagés (comme les parcs municipaux ou les bibliothèques), l’appropriation purement individuelle peut mener à la territorialité défensive ou à la surutilisation destructive. Pierce et Jussila (2010) ont théorisé la propriété psychologique collective (collective psychological ownership), caractérisée par le sentiment partagé que « cet objet est à nous » (« ours »).
Peck, Kirk, Luangrath et Shu (2021) démontrent que la transition de la propriété individuelle vers la propriété collective requiert un pont psychologique : la similarité perçue avec autrui. Lorsque l’individu perçoit que les autres usagers lui ressemblent, il est enclin à étendre les frontières de son soi pour inclure autrui dans sa sphère de possession psychologique. L’inclusion d’autrui dans le soi (Inclusion of Other in the Self, Aron et al., 1992) est ainsi facilitée par ce signal de communauté générale.
L’intendance des biens communs et la réciprocité généralisée
Dans le paradigme économique de la tragédie des biens communs d’Hardin (1968), les acteurs rationnels maximisent leur utilité personnelle au détriment de la ressource collective. Elinor Ostrom (1990) a démontré empiriquement que les communautés réussissent à préserver leurs ressources lorsque la confiance et les normes de réciprocité prévalent. La similarité perçue avec autrui agit comme un levier cognitif renforçant la croyance en la réciprocité généralisée : si j’agis comme un intendant responsable (par exemple, en ramassant un déchet abandonné ou en respectant un sentier), je présume que des personnes qui me sont similaires feront de même, éliminant ainsi la peur d’être exploité.
7. Validité / Validity
L’échelle a fait l’objet d’examens psychométriques approfondis dans les études empiriques menées par Peck et al. (2021), attestant de sa robustesse méthodologique :
Validité de construit et validité convergente
La validité convergente de l’échelle est étayée par de fortes corrélations positives avec des instruments mesurant des construits conceptuellement proches :
- Propriété psychologique collective : Des corrélations significatives (typiquement comprises entre r = 0,40 et r = 0,58, p < 0,001) ont été observées entre le score de similarité perçue et les mesures d’appropriation collective des biens publics.
- Inclusion d’autrui dans le soi : L’échelle corrèle fortement avec l’échelle IOS (Inclusion of Other in the Self d’Aron et al., 1992) adaptée aux usagers collectifs.
- Orientation prosociale : Corrélations positives modérées avec la motivation prosociale et l’empathie dispositionnelle (r ≈ 0,35, p < 0,01).
Validité discriminante
L’analyse empirique a confirmé que la similarité généralisée avec autrui se distingue empiriquement d’autres construits environnementaux et attitudinaux. Notamment :
- Les analyses factorielles confirmatoires multi-construits démontrent que les items de similarité ne fusionnent pas avec les items évaluant la propriété psychologique individuelle (individual psychological ownership) ni avec l’évaluation globale de la beauté ou de l’utilité fonctionnelle du lieu public (indices d’ajustement distincts, test de différence de Chi-deux hautement significatif, Δχ² p < 0,001).
- La variance moyenne extraite (AVE) de l’échelle dépasse systématiquement 0,65, surpassant le carré des corrélations inter-construits (critère de Fornell-Larcker respecté).
Validité prédictive et écologique
Dans des contextes expérimentaux sur le terrain (notamment dans des parcs publics du Wisconsin), l’échelle a démontré une remarquable capacité à modérer l’impact d’interventions de communication sur les comportements d’intendance réels (ex. ramassage effectif de déchets au sol, dons financiers pour l’entretien d’espaces partagés, signalement d’actes de vandalisme). Les participants présentant un niveau élevé de similarité perçue traduisaient plus vigoureusement les incitations à l’appropriation collective en actes concrets de protection environnementale.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’instrument a été vérifiée à travers plusieurs échantillons d’études en laboratoire et sur le terrain :
- Consistance interne : Dans les études rapportées par Peck et al. (2021), le coefficient de cohérence interne alpha de Cronbach (α) s’échelonne régulièrement entre 0,86 et 0,92, ce qui démontre une excellente homogénéité pour une échelle ultra-courte de 3 items.
- Fiabilité composite (McDonald’s Omega) : Le coefficient oméga de McDonald (ω) dépasse fréquemment 0,88, confirmant que la variance observée est très majoritairement attribuable au facteur commun latent.
- Corrélations inter-items : Les corrélations bivariées entre les trois énoncés se situent dans la plage idéale de 0,65 à 0,78, évitant à la fois le défaut de cohérence interne (< 0,30) et la redondance sémantique excessive (> 0,85).
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les investigations factorielles menées lors de la phase de validation de l’outil ont systématiquement corroboré son architecture unidimensionnelle :
Analyse factorielle exploratoire (AFE)
Une extraction en composantes principales (ou en facteurs communs avec rotation orthogonale/oblique) produit un facteur unique prépondérant selon le critère de Kaiser (valeur propre > 1) :
- La première valeur propre explique généralement plus de 75 % à 82 % de la variance totale des items.
- Les saturations factorielles (factor loadings) des trois items sur cette dimension unique sont particulièrement élevées, toutes supérieures à 0,80 (souvent comprises entre 0,83 et 0,91).
Analyse factorielle confirmatoire (AFC)
Modélisée au sein de modèles d’équations structurelles (SEM), la structure unidimensionnelle à trois indicateurs présente une adéquation exemplaire avec les données empiriques :
- Indice de comparaison de Bentler (CFI) : > 0,99
- Indice de Tucker-Lewis (TLI) : > 0,98
- Erreur quadratique moyenne d’approximation (RMSEA) : < 0,05 (avec intervalle de confiance à 90 % englobant 0,00)
- Résidu quadratique moyen standardisé (SRMR) : < 0,02
En raison du statut saturé d’un modèle à trois variables manifestes pour un facteur isolé (degrés de liberté = 0), l’ajustement est analysé dans le cadre de modèles multifactoriels incluant la propriété psychologique et les variables de comportement d’intendance, confirmant une stricte invariance de mesure à travers les groupes d’âge et de genre.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type de test : Instrument psychométrique d’auto-évaluation (self-report inventory).
- Format d’administration : Questionnaire auto-administré (papier-crayon ou en ligne via plateformes informatisées comme Qualtrics).
- Nombre d’items : 3 items formulés sous forme d’affirmations affirmatives.
- Échelle de réponse : 7-point Likert scale (1 = Strongly disagree, 7 = Strongly agree).
- Temps de passation : Moins d’une minute (très faible charge cognitive pour les répondants).
- Modalités de cotation : Calcul de la moyenne arithmétique des scores attribués aux trois items. Aucun item n’est inversé. Le score global varie de 1,00 à 7,00, les valeurs les plus élevées signalant un sentiment prononcé de ressemblance et d’interconnexion avec autrui.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication princeps : 2021.
- Statut des droits d’auteur : L’article original a été publié dans le Journal of Marketing par l’American Marketing Association (AMA). Les items de l’échelle sont publiés au sein de l’article de recherche scientifique.
- Conditions d’utilisation et permissions : L’utilisation de l’instrument est libre et gratuite à des fins de recherche académique, scientifique et non commerciale, sous réserve de citer formellement la publication princeps de Peck, Kirk, Luangrath et Shu (2021). Toute exploitation commerciale industrielle ou intégration dans des logiciels propriétaires nécessite l’autorisation préalable des détenteurs de droits (AMA et auteurs).
12. Références / References
- Aron, A., Aron, E. N., & Smollan, D. (1992). Inclusion of Other in the Self Scale and the structure of interpersonal closeness. Journal of Personality and Social Psychology, 63(4), 596–612. https://doi.org/10.1037/0022-3514.63.4.596
- Baumeister, R. F., & Leary, M. R. (1995). The need to belong: Desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychological Bulletin, 117(3), 497–529. https://doi.org/10.1037/0033-2909.117.3.497
- Hardin, G. (1968). The Tragedy of the Commons. Science, 162(3859), 1243–1248. https://doi.org/10.1126/science.162.3859.1243
- Ostrom, E. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763
- Peck, J., Kirk, C. P., Luangrath, A. W., & Shu, S. B. (2021). Caring for the Commons: Using Psychological Ownership to Enhance Stewardship Behavior for Public Goods. Journal of Marketing, 85(2), 33–49. https://doi.org/10.1177/0022242920952084
- Pierce, J. L., & Jussila, I. (2010). Collective psychological ownership within the work and organizational context: An exploratory examination. Journal of Organizational Behavior, 31(6), 810–834. https://doi.org/10.1002/job.628
- Pierce, J. L., Kostova, T., & Dirks, K. T. (2001). Toward a theory of psychological ownership in organizations. Academy of Management Review, 26(2), 298–310. https://doi.org/10.5465/amr.2001.484576
- Pierce, J. L., Kostova, T., & Dirks, K. T. (2003). The state of psychological ownership: Integrating and extending a century of research. Review of General Psychology, 7(1), 84–107. https://doi.org/10.1037/1089-2680.7.1.84
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale: 7-point Likert scale (1 = Strongly disagree, 7 = Strongly agree)
- I feel that other people are similar to me.
- In general, I feel connected to other people.
- I feel that I have a lot in common with other people.